Et tous ont des choses du même genre à me montrer et à me dire, avec une naïveté joyeuse, avec un air de confiance absolue dans leur guérison complète et prochaine. Le grand air salé de Pen-Bron vient à bout de toutes ces sinistres décompositions humaines, presque aussi sûrement que les vents chauds d'été dessèchent les cloaques putrides, les suintements des murailles et les moisissures.
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Nous entrons ensuite dans l'hôpital qui, pendant la journée, est presque vide. C'est un très vieux bâtiment, un ancien magasin à sel, que M. Pallu a transformé. Et il lui a fallu pour cela une volonté et une constance extrêmes. Les frais ont été à peu près couverts par des dons. Mais ce n'est pas sans peine, sans déboires de toutes sortes, que l'on arrive à recueillir une centaine de mille francs pour une œuvre pareille, si peu attrayante à première vue.
L'hôpital de Pen-Bron, dans son état actuel, contient environ cent lits—cent lits d'enfant, quelques-uns à peine plus grands que des berceaux. Les salles toutes blanches ouvrent toujours des deux côtés sur la mer; comme si on était dans une maison flottante, on ne voit par les fenêtres que de grandes étendues marines, que de grands horizons changeants, avec des barques de pêche qui s'y promènent à la voile. Et la chapelle, très simple, avec sa voûte de chêne, ressemble à une chapelle de navire. Les petits malades nouveau-venus, qui ne peuvent pas encore sortir, au lieu de regarder de grands murs gris, comme dans les hôpitaux ordinaires, s'amusent, de leur place, à voir les bateaux passer et reçoivent jusque dans leur couchette le grand air vivifiant du large. Par contraste avec les pensionnaires plus anciens, ils ont, ceux-ci, un teint blême, une transparence de cire et de trop grands yeux cernés.
Mais leur temps de stage dans les salles n'est généralement pas bien long; au plus vite, coûte que coûte, on les envoie dehors, au soleil, respirer la senteur salée des eaux. Il y a même pour eux des barques spéciales sur lesquelles on les couche, des espèces de lits flottants pour les mener sur la lagune. Par une fenêtre ouverte, on me montre là-bas leur pauvre petite escadre singulière qui s'éloigne de la rive, à la remorque d'un canot; trois de ces radeaux-lits sont occupés par des enfants pâles; dans le canot se tient l'aumônier qui les conduit, emportant un livre pour leur faire la lecture pendant les longues heures du mouillage quotidien.
Parmi ceux qui ne peuvent sortir encore, il s'en trouve vraiment de bien étiolés, de bien blêmes, plus attristants à regarder que des enfants morts. Mais tous m'accueillent avec un gentil sourire; sans doute on le leur a recommandé; avant que je vienne, on a dû leur dire que j'étais quelqu'un de dévoué à leur cause; alors, dans leur imagination toujours en rêve, ils m'attribuent peut-être quelque bienfaisant pouvoir un peu magique. Et il me semble que leurs bons petits regards m'obligent davantage à faire pour leur hôpital tout mon possible. Çà et là, sur les lits, il y a des jouets. Oh! bien modestes: pour les petites filles, ce sont des poupées, des marottes plutôt, habillées en peignoir d'indienne. Ici, un petit garçon de quatre ou cinq ans—qui a les deux jambes dans des gouttières avec des poids attachés aux pieds pour empêcher ses os ramollis de se recoquiller—s'amuse à aligner sur son drap des soldats en carton, cadeau de la bonne sœur. Et puis mes yeux s'arrêtent charmés sur une délicieuse petite créature d'une douzaine d'années, blanche et rose, avec des traits affinés étrangement, qui ne joue à rien, mais qui paraît déjà rêver avec une mélancolie profonde, la tête sur son oreiller tout propre et tout blanc. Je demande quel est son mal, à cette petite si jolie. On me répond que c'est l'horrible mal de Pott, arrivé à son dernier degré, et qu'on a peur qu'il ne soit bien tard pour la guérir...
Son regard, à elle, m'impressionne singulièrement; il est comme un appel, une supplication douloureuse, un cri de désespérance clairvoyante et sans borne.—D'ailleurs, aucune parole ni aucune larme n'égalent pour moi ces prières d'angoisse qui, à certains moments, jaillissent ainsi, muettes et brèves, des yeux des déshérités quels qu'ils soient—enfants malades, vieillards pauvres et abandonnés, ou même bêtes battues qui tremblent et qui souffrent... Oh! la pauvre petite! Et moi qui avais dit, en parlant de ces enfants de Pen-Bron, qu'il vaudrait mieux les laisser mourir! C'est d'une manière générale et vague que l'on dit de pareilles choses, quand on n'a pas vu; mais dès qu'il s'agit de passer à l'application individuelle, on sent tout de suite qu'on ne pourrait plus, que ce serait monstrueux. Et puis, de quel droit, lorsqu'il y a moyen de l'empêcher, laisserait-on repartir pour le mystérieux inconnu de la mort des petits yeux clairs, intelligents comme ceux-là, des petits yeux interrogateurs, suppliants—et qui viennent à peine de s'ouvrir sur la vie... Quand même l'idée de développer ces hôpitaux jusqu'à en faire une œuvre de régénération nationale serait une chimère impossible, rien que pour ramener à la santé quelques petites créatures comme celles que je viens de voir, il vaudrait la peine cent fois de continuer, d'agrandir...
Mais la chimère est très réalisable—avec de l'argent, par exemple, de l'argent, beaucoup d'argent. Derrière l'hôpital actuel, il y a cette interminable presqu'île de sable, qui court à perte de vue, comme un ruban jaunâtre entre les eaux bleues de la mer et les eaux encore plus bleues de la lagune salée. C'est là, dans cette exposition incomparable, que M. Pallu, le fondateur de Pen-Bron, rêve de prolonger sur des kilomètres de façade ses rangées de lits blancs, pour que des milliers de petits affaiblis viennent s'y faire, comme les marins, des poitrines bombées et des muscles durs.
Et surtout qu'on ne pense pas que j'ai prêté ma voix, par surprise, à une spéculation intéressée. Oh! non, qu'on ne se méprenne pas sur ce point. Celui qui a fondé Pen-Bron y a dépensé son argent en même temps que son énergie et sa volonté. Il y a là un conseil d'administration qui n'est pas rétribué; un conseil composé de gens d'élite qui, lorsqu'un déficit se produit dans la caisse, le comblent avec leur propre bourse. Il y a là des médecins qu'on ne paie pas et qui viennent tous les jours de Nantes par pur dévouement. Il y a là des sœurs de charité qui sont admirables, et voici un trait pour peindre la sœur supérieure: faute d'argent, on ne peut pas brûler les linges souillés qui ont bandé les plaies, on est obligé de les laver pour les faire resservir et, les femmes de peine refusant toutes cette effroyable besogne, cette sœur a dit simplement: «Moi, je les laverai.»—Et elle les a lavés, et elle les lave elle-même chaque jour pendant ses heures de repos.
C'est toute une réunion de gens de cœur, liés par une foi commune dans leur œuvre ébauchée, et soutenus, à travers les difficultés terribles, par les merveilleux résultats acquis. Ils ont fondé quelque espoir sur moi, sur ce que je pourrais dire pour les rendre un peu moins ignorés... et je tremble que leur espoir ne soit déçu, tant j'ai conscience, hélas! que leur œuvre admirable est de celles qui, à première vue, n'attirent pas... L'argent leur manque, non seulement pour entreprendre leur grand projet rêvé, la régénération en masse des enfants de France, mais même pour faire face aux plus pressantes misères; chaque jour, faute de place, ils se voient obligés de fermer leur porte à des parents qui viennent supplier qu'on prenne leurs petits.
Si ma voix pouvait être entendue! si je pouvais leur attirer quelques dons!... Ou si, au moins, à ceux qui ne se laisseront pas convaincre, je pouvais inspirer la curiosité d'aller, pendant leurs voyages de bains de mer, visiter Pen-Bron... je suis sûr que, quand ils auraient vu, ils seraient gagnés comme je l'ai été—et qu'ils donneraient.
Le temps passé, tout l'antérieur amoncelé des durées, obsède mon imagination d'une manière presque constante.
Et souvent j'ai eu ce désir,—le seul irréalisable d'une façon absolue, impossible même à Dieu,—de retourner, ne fût-ce que pour un instant furtif, en arrière, dans l'abîme des temps révolus, dans la fraîcheur matinale des autrefois plus ou moins lointains.
Avec un peu d'attentive volonté, la demi-illusion d'un de ces retours peut me venir, à certaines heures particulières, quand par exemple je pénètre dans des lieux qui n'ont pas changé depuis des siècles, dans des habitations restées intactes,—où de vieux ossements, aujourd'hui éparpillés on ne sait plus dans quelle terre, vivaient, pensaient, souriaient. Je l'éprouve aussi en retrouvant par hasard de ces choses tout à fait fragiles, frêles, qui parfois se conservent miraculeusement, après que les êtres auxquels elles ont appartenu sont depuis longtemps retournés à la plus méconnaissable poussière.—Alors je revois assez bien, en esprit, des personnages disparus, vieux ou délicieusement jeunes. Mais jamais je n'arrive à me les représenter à la lumière du plein jour: le vague crépuscule dans lequel ils me réapparaissent d'ordinaire tient à la fois de l'extrême matin et de la nuit qui tombe, de l'aube étrangement fraîche et du suprême soir.
Mes ancêtres les plus proches, ceux du commencement de ce siècle ou de la fin de l'autre, que les portraits m'ont appris à connaître de visage et de sourire, desquels on m'a dit les allures et les façons habituelles, dont certaines phrases entières m'ont même été rapportées,—et qui, d'ailleurs, vivaient d'une vie déjà si semblable à la nôtre au milieu d'objets connus,—je les revois parfaitement, ceux-là; mais toujours par des soirs de printemps, par de beaux crépuscules limpides embaumés de jasmin.
Cette association, qui se fait malgré moi entre les soirées de mai, l'odeur de ces fleurs et le temps passé, je lui trouve beaucoup de charme. Je me l'explique d'ailleurs assez facilement. D'abord, le jasmin est une plante de mode ancienne; les vieux murs de notre maison familiale, dans l'île d'Oléron, en sont tapissés depuis deux ou trois siècles. Et puis surtout, un soir, dans mes commencements à moi, comme je revenais de la promenade, au crépuscule, grisé des senteurs de la campagne, du foin nouveau, de la belle verdure partout réapparue, je trouvai au fond de notre cour ma grand'mère et ma grand'tante Berthe, assises là à prendre le frais sur un banc, dans la pénombre, sous des branches retombantes dont on distinguait encore confusément les fleurs blanches (vieux jasmins toujours). Elles étaient en train de causer de deux de leurs sœurs, mortes accidentellement très jeunes,—vers 1820 à peu près,—qui, paraît-il, s'attardaient aussi dans cette cour, les soirs des printemps d'alors, à chanter des duos accompagnés de guitares... Alors, il me vint une impression subite de temps passé, la première vraiment vive depuis que j'étais au monde, saisissante, presque effrayante, avec tout un rappel de sensations qui semblaient ne plus bien m'appartenir à moi-même...
On n'en avait encore jamais parlé devant moi, de ces deux jeunes filles mortes, et je m'approchai, frissonnant, l'imagination tendue, pour écouter avec une crainte avide ce qu'on dirait d'elles. Oh! ces duos qu'elles chantaient, ces voix d'autrefois qui vibraient à cette même place et par des soirs de mai pareils!... Poussière à présent, les lèvres, les gosiers, les cordes qui avaient donné, dans la même tranquillité fraîche des crépuscules, ces harmonies-là... Et très vieilles, près de mourir aussi, les deux aïeules qui, les dernières, s'en souvenaient.... J'écoutais, je questionnais timidement sur leurs aspects: «Comment étaient leurs figures, à qui ressemblaient-elles?...» Déjà se dressait devant ma route le sombre et révoltant mystère de l'anéantissement brutal des personnalités, de la continuation aveugle des familles et des races... Pendant tous ces printemps-là, le soir, sous ce berceau de jasmin, je songeai obstinément à ces deux jeunes filles, mes grand'tantes inconnues... Et l'association d'idées dont je parlais tout à l'heure fut faite dans mon esprit pour toujours.
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Tout récemment, un soir de ce dernier mois de mai, à la fenêtre de mon cabinet de travail, je regardais la belle lumière s'éteindre peu à peu sur notre quartier tranquille, sur les maisons toujours connues d'alentour. Les hirondelles, les martinets, après des tournoiements et des cris de joie effrénée, intimidés maintenant par l'ombre, avaient fait silence tous en même temps, comme au signal d'un chef, s'étaient nichés un à un sous les tuiles, laissant libres les champs de l'air pour les rapides et à peine visibles chauves-souris. Un reste de splendeur rose planait au-dessus de nous, n'effleurant bientôt plus que le sommet des vieux toits, puis remontait toujours, et se perdait en haut dans le vide trop profond du ciel... La vraie nuit allait venir...
Une senteur de jasmin m'arriva tout à coup des jardins du voisinage,—et alors je songeai au passé,—mais à ce passé qui nous précède à peine, à celui dont les acteurs ont encore forme sous la terre dévorante et encombrent les cimetières de leurs cercueils presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate à plusieurs tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres débris qui ont été des grands-pères, des grand'mères tendrement pleurés—et que déjà l'on oublie... Sans doute, grâce à l'immobilité des petites villes de province, ce quartier placé sous mes yeux n'avait dû guère changer depuis l'époque antérieure qui maintenant préoccupait mon imagination. Restée la même aussi, cette vieille maison qui nous fait vis-à-vis et où jadis une de mes grand'mères habitait. Et l'obscurité aidant, je m'efforçai, avec toute ma volonté, de me figurer que les temps actuels n'avaient pas encore commencé d'être; que la date de ce jour était plus jeune de soixante ou quatre-vingts années.—Si la porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage à cette grand'mère à peine connue, qui apparaîtrait là, jeune encore et jolie, avec des manches à gigot et une étrange coiffure; si d'autres promeneuses aussi, dans des atours de la même époque, allaient peupler la rue de leurs ombres légères... Oh! quel charme, quel amusement mélancolique il y aurait à revoir, ne fût-ce qu'un seul instant, ce même quartier par un crépuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes surannés, partant pour la promenade ou paraissant aux fenêtres pour prendre la fraîcheur du soir!...
Il s'ensuivit que, la nuit d'après, je vis en songe ce que je m'étais si intensément représenté à moi-même pendant cette rêverie-là: une tombée de nuit de mai, vers le premier quart de ce siècle prêt à finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'étaient guère changées mais où descendait une pénombre de soir assez sinistre, je me promenais, avec quelqu'un de ma génération... je ne sais trop qui, par exemple, un être invisible, pur esprit, comme en général mes compagnons de rêve,—ma nièce peut-être, ou bien Léo, en tout cas un personnage en communion habituelle d'idées avec moi et hanté à ma manière par l'obsession du passé. Et nous regardions de nos pleins yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare, unique, instable, impossible à retenir, instant d'une époque si ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.—On sentait très bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixité de ces choses; parfois les images s'éteignaient brusquement, pour une demi-seconde, réapparaissaient, puis s'éteignaient encore; c'était comme une pâle fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volonté, très pénible à soutenir, aurait réussi à faire jouer à travers des couches trop épaisses d'ombre morte.—Nous pressions le pas, un peu affolés, pour voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui replongerait tout dans la grande nuit définitive; il nous tardait d'arriver jusqu'à notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque personne de la famille, quelque aïeul que nous pourrions reconnaître,—ou, qui sait, peut-être maman et tante Claire, encore très petites filles, qu'on ramènerait de la promenade du soir, de la cueillette des fleurs de mai... Les passants se hâtaient aussi de rentrer, de disparaître, dans les maisons dont ils fermaient vite les portes,—comme des ombres déshabituées d'errer en pleine rue, un peu inquiètes de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches à gigot, des peignes à la girafe, des chapeaux si surannés que, malgré notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le crépuscule confus, les jupes, les petits châles, les écharpes un peu comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantôme. Mais, malgré ce vent-là et malgré cette pénombre funèbre, c'était bien le printemps: les tilleuls étaient en fleurs, et, sur les vieux murs, des jasmins embaumaient... Bien près de nous, passa un couple encore tout jeune, deux amoureux tendrement appuyés au bras l'un de l'autre, et je ne sais quoi de déjà connu dans leurs figures nous fit les dévisager avec plus d'attention: «Oh! dit ma nièce, d'un ton moitié attendri, moitié moqueur sans méchanceté... les vieux Dougas!» (C'était devenu définitivement ma nièce, cette personne, imprécise au début, qui m'accompagnait; je la voyais même à présent d'une façon assez nette, cheminant à mes côtés, très vite elle aussi, courant presque.)
Les vieux Dougas, en effet! c'était la ressemblance que je cherchais moi-même. Et nous étions tout émus, non pas précisément à cause d'eux, mais du fait seul d'avoir enfin réussi à reconnaître quelqu'un dans ce peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout à coup un charme de plus frappante vérité à cette replongée dans le temps et cela jetait sur cette revue de choses effacées une mélancolie encore plus indicible...
Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer près de nous!... Deux pauvres êtres grotesques, connus de vue autrefois dans le quartier, déjà caducs et perclus quand nous étions encore enfants, de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours été ainsi... Et c'étaient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, à ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument jeune, tête penchée, cheveux très noirs, arrangés assez coquettement sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres, mon Dieu, pas plus laids, transfigurés par la seule magie de la jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une compréhension encore plus désolée de la fragilité de ces deux choses, amour et jeunesse,—les seules qui vaillent la peine que l'on vive...
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Une autre impression très poignante de temps passé m'est venue tout dernièrement, en pays corse.
A Ajaccio, où j'arrivais à peine et pour la première fois, des amis m'avaient mené voir la maison où naquit Napoléon Ier.—C'était au printemps, toujours,—un printemps plus chaud que le nôtre, lourd sous un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles autres plantes presque africaines.—Par avance, je ne m'en souciais guère de cette maison, comme du reste de tous les lieux très cotés dans les guides et où chacun se croit obligé de courir; ça ne me disait rien, et je n'en attendais aucune émotion.
Le quartier cependant me plut assez dès l'abord; on sentait que, dans le voisinage immédiat, rien n'avait dû beaucoup changer, depuis l'enfance de cet homme qui a tant bouleversé le monde.
La maison surtout était intacte et, dès l'entrée, l'heure du soir et le silence aidant, le passé commença de sortir pour moi des ténèbres d'en-dessous—évoqué comme toujours par les détails les plus infimes: l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fané des murailles, le vieux râcloir en fer placé sur le seuil, pour les pieds crottés du XVIIIe siècle...—Le passé commença de s'agiter d'une vie spectrale, dans ma tête attentive...
D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entourée de hautes maisons très anciennes... Je vis jouer là-dedans, en costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur...
Les appartements, où je pénétrai au crépuscule, ne s'éclairaient qu'à travers des jalousies partout fermées, comme pour plus de mystère. Les choses avaient un air d'élégance, un parfum de bon ton dans cette grande demeure; évidemment, en tenant compte de l'époque, les maîtres de céans avaient dû être des gens fort bien. Et puis le sceau du passé était imprimé si fortement partout! L'odeur de poussière, le délabrement extrême de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangés par les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un abandon absolu, d'une longue immobilité de sépulcre, comme si personne n'eût pénétré là, depuis tantôt cent ans que les hôtes historiques en étaient sortis. Dans la salle à manger, donnant sur la petite rue presque déserte, il y avait au milieu leur table encore dressée, avec de bizarres chaises de forme antique rangées autour,—et peu à peu j'arrivai à me représenter, par une soirée de printemps effroyablement pareille à celle-ci, avec les mêmes bruits d'oiseaux sur les toits et les mêmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils ressuscitaient tous à mes yeux maintenant, dans la pénombre favorable aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la pâle madame Lœtitia, assise au milieu de ses enfants un peu étranges, dont l'avenir énigmatique préoccupait déjà son esprit grave... C'est si près de nous, leur époque, quand on y songe; nous sommes encore si voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans commencement des durées...
Puis, de cette mère d'empereur, ma pensée se reporta sur la mienne, à moi l'obscur, et—sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune façon ce sentiment-là—j'éprouvai une tristesse subite, quelque chose comme un vertige d'abîme, à me dire que ce souper des Bonaparte, revu tout à coup si nettement, se passait plus d'un demi-siècle avant qu'il fût question dans ce monde de ma mère à moi; de ma mère qui est toujours ce que j'ai de plus précieux et de plus stable, qui est toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la destruction et du vide.
Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me figurer que ses commencements à elle remontent plus haut que tout, que sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines dans le passé;—de même que j'ai l'inconséquence de presque espérer pour son âme, au delà de la mort, un prolongement sans fin. Non, songer à un temps déjà si semblable au nôtre et où cependant elle n'avait pas même commencé d'exister, cela me déroute; je crois que cela me donne une perception nouvelle, plus décevante encore, du rien que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des êtres et dans l'infinité des temps.
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L'attention est vite distraite, par fatigue, dès qu'elle a été un peu trop tendue sur un sujet donné. Je continuai maintenant ma visite à la maison de l'empereur en pensant à autre chose, à n'importe quoi, sans m'y intéresser plus.
Je regardai pourtant encore sa modeste chambre à lui, sa chambre de jeune homme, où, dit-on, il coucha pour la dernière fois à son retour d'Égypte. Elle était assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus détails respectés. Dans notre vieille maison de l'île d'Oléron, je me souviens d'en avoir connu une pareille, habitée jadis par une arrière-grand'tante huguenote qui avait été presque sa contemporaine.
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Mais, pour moi, l'âme et l'épouvante du lieu, c'est, dans la chambre de madame Lœtitia, un pâle portrait d'elle-même, placé à contre-jour, que je n'avais pas remarqué d'abord et qui, à l'instant du départ, m'arrête pour m'effrayer au passage. Dans un ovale dédoré, sous une vitre moisie, un pastel incolore, une tête blême sur fond noir. Elle lui ressemble à lui; elle a les mêmes yeux impératifs et les mêmes cheveux plats en mèches collées; son expression, d'une intensité surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant; elle paraît comme en proie à l'angoisse de ne plus être... La figure, on ne comprend pas pourquoi, n'est pas restée au milieu du cadre,—et l'on dirait d'une morte, effarée de se trouver dans la nuit, qui aurait mis furtivement la tête au trou obscur de cet ovale pour essayer de regarder, à travers la brume du verre terni, ce que font les vivants—et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre femme! à côté de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre mangée aux vers, il y a sous globe, une «crèche de Bethléem» à personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils, paraît-il, qui lui avait rapporté ce cadeau d'un de ses voyages... Ce serait si curieux à connaître, leur manière d'être ensemble, le degré de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affolé de gloire, elle toujours inquiète, sévère, attristée, clairvoyante...
Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand éclat mourant de l'empereur suffit à peine à maintenir son nom dans quelques mémoires humaines.—Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant que les vieux héros légendaires, en moins d'un siècle sa mère est oubliée; pour la sauver du néant, il reste à peine deux ou trois portraits à l'abandon, comme celui-ci qui déjà s'efface. Alors, les nôtres,—nos mères à nous les ignorés,—qui s'en souviendra? Qui conservera leur image chérie quand nous n'y serons plus?...
En face de ce pastel, à un angle opposé de cette même chambre, une autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgré l'obscurité crépusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une photographie jaunie accrochée au mur. Elle représente, tout enfant et en pantalon court, ce très jeune prince impérial qui fut tué en Afrique il y a une douzaine d'années. Une fantaisie singulière, assez touchante, de l'ex-impératrice Eugénie a placé là ce souvenir de son fils, dernier des Napoléon, dans la chambre même où était né l'autre, le grand qui remua le monde...
Je songe à ce qu'il y aura de frappant et d'étrange, dans un siècle ou deux, pour quelques-uns de nos arrière-fils, à passer en revue des photographies d'ancêtres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils soient, ces portraits, gravés ou peints, que nos ascendants nous ont légués, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression. Mais les photographies, qui sont des reflets émanés des êtres, qui fixent jusqu'à des attitudes fugitives, des gestes, des expressions instantanées, comme ce sera curieux et presque effrayant à revoir, pour les générations qui vont suivre, quand nous serons retombés, nous, dans le passé mort...
A l'une des dernières saisons de pêche, deux navires de Paimpol, la Petite-Jeanne et la Catherine, se perdirent corps et biens dans la mer d'Islande. Il y eut du même coup trente veuves et quatre-vingts orphelins de plus sur la côte bretonne.
M. Pierre Loti fit alors appel à la charité publique. Une souscription, ouverte aussitôt, rapporta une trentaine de mille francs qui furent distribués aux familles en deuil.
C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire.
(Note de l'Éditeur.)
A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et pluvieux...
J'ai éprouvé une première émotion assez poignante quand, à l'heure convenue, je suis entré dans la maison du commissaire de la marine où l'on avait rassemblé les familles des pêcheurs disparus. Le corridor, le vestibule étaient encombrés de veuves, de vieilles mères, de femmes en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tassées là à cause de la pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient.
Dans le bureau du commissaire étaient réunis, sur sa convocation, les maires de Ploubazlanec, de Plouëzec et de Kerity (les trois communes les plus éprouvées). Ils venaient pour assister comme témoins à la distribution et pour donner des renseignements sur la moralité des veuves à qui des sommes relativement considérables allaient être données; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvât de peu sûres, de trop dépensières, en ce pays où sévit l'alcool; mais je m'étais bien trompé. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires, favorable à chacune, était presque inutile tant elles avaient la mine honnête. Et si propres toutes, si soignées, si décemment mises, avec leur humble toilette noire et leur coiffe repassée de frais.
Nous avons commencé par les veuves des marins de la Petite-Jeanne.
Elles répondaient l'une après l'autre à l'appel de leur nom et venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut triste, embarrassé, à notre adresse. Quand elles se retiraient, en remerciant tout le monde, les maires avaient la bonté de leur dire, me montrant à elles: «C'est à celui-là, c'est à Nostre Loti (en français Monsieur Loti) qu'il faut faire vos remerciements.» Alors quelques-unes avançaient une main pour toucher la mienne; toutes m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance.
Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts avec des airs presque effarés. En breton, on leur expliquait la valeur de ce papier. «Il faudra être économe, disait le maire, et réserver cela pour vos enfants.» Elles répondaient: «Je le placerai, mon bon monsieur,» ou bien: «J'achèterai un bout de champ,—j'achèterai des moutons—j'achèterai une vache...» Et elles s'en allaient en pleurant.
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L'appel lugubre une fois terminé pour les veuves de la Petite-Jeanne, un incident assez déchirant s'est produit quand nous avons commencé pour la Catherine.
Cette Catherine, vous savez, a eu un sort mystérieux, comme celui que j'ai conté jadis de la Léopoldine; personne ne l'a jamais rencontrée en Islande, elle a dû sombrer avant d'y arriver; on n'a rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est perdue.—Cependant, quelques veuves, paraît-il, espéraient encore, contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas.
La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions décidé, M. le commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves, on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent à ces familles de la Catherine. Les veuves avaient donc été prévenues qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes à elles destinées, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre, si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici là sur le sort du navire. Mais M. de Nouël, maire de Ploubazlanec, étant venu nous déclarer, pendant la séance, que des pêcheurs de sa commune, rentrés hier d'Islande, avaient rencontré une épave non douteuse de cette Catherine, nos hésitations naturellement étaient tombées; il n'y avait plus à balancer, nous pouvions payer de suite.
Les premières veuves appelées—deux toutes jeunes femmes qui se sont présentées ensemble—pensaient être seulement informées du chiffre de leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme leurs sœurs de la Petite-Jeanne, elles se sont regardées l'une l'autre avec des yeux interrogateurs; en même temps, une affreuse angoisse contractait leur figure—et c'est devenu alors une explosion inattendue de sanglots qui s'est propagée jusque dans le vestibule où les autres étaient. Les malheureuses, elles ne désespéraient pas encore tout à fait; elles avaient déjà pris le deuil, pourtant, mais elles persistaient à attendre, obstinément,—et à présent qu'on leur mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout était plus fini, plus irrévocable; que c'était la vie de leur mari qu'on leur payait là. Je leur avais porté sans le vouloir, par étourderie, un coup cruel.
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Quand toutes celles de la Catherine furent parties, une dizaine de pauvres robes noires, qui avaient été convoquées aussi, attendaient encore à la porte... Ici, je suis forcé d'avouer que j'ai outrepassé mes droits. Mais, comme il eût été difficile de ne pas le faire! Et qui pourra m'en vouloir?
Depuis la veille, à l'hôtel où j'étais descendu, des femmes en deuil venaient me demander, et me disaient humblement, sans récrimination, sans jalousie: «Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette année; il est tombé à la mer—ou il a été enlevé de son navire par une lame—et j'ai des petits enfants.» Il fallait leur répondre: «J'en suis bien fâché, mais vous n'êtes point de la Petite-Jeanne ni de la Catherine; or, je n'ai de secours que pour celles-là; vous, je ne vous connais pas.»
A la fin, j'ai trouvé cette inégalité inique et révoltante. J'en demande pardon aux souscripteurs, mais, après m'y être refusé d'abord, j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la répartition; je me suis décidé à donner une part d'aumône—une part moindre, il est vrai—aux autres femmes de la région de Paimpol dont les maris se sont perdus en mer dans le courant de cette année, et j'ai prié M. le commissaire de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma décision, de vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqué du partage.
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Hélas! en ce pays d'Islandais, il reste bien des veuves encore auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'année dernière, des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une grande indigence et chargées de petits enfants bien jeunes. Pour elles, j'ai été obligé de paraître sourd; il a fallu se borner, s'arrêter.
Il m'a été pénible de ne pouvoir rien pour ces misères plus anciennes; j'ai souffert surtout de pressentir ma complète impuissance à soulager les misères futures, imminentes, celles qui vont infailliblement résulter des prochaines saisons de pêche—(car je n'oserai plus maintenant adresser un nouvel appel à mes amis inconnus).
C'est alors que j'ai mieux compris l'espèce de protestation courtoise que m'avaient envoyée les armateurs de Paimpol dès le début de la souscription; ils s'étaient effrayés presque de voir l'argent arriver si vite aux veuves de la Petite-Jeanne, quand d'autres femmes du même pays, demeurant porte à porte avec elles, ayant eu le même malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur détresse profonde. Ils m'avaient prié instamment de demander aux donateurs la permission de verser ces fonds à la Société de Courcy—et j'avais été sur le point de le faire...
Mais voilà, si je l'avais fait, j'aurais arrêté net l'élan de charité qui se produisait d'une manière si spontanée. Nous sommes ainsi, tous: il faut des infortunes spéciales et mises d'une certaine façon sous nos yeux, pour nous ouvrir le cœur. Les sociétés de secours, organisées dans un but général, nous parlent bien moins, ne nous touchent presque pas. Donc, j'ai laissé courir, comme nous disons en marine.
A présent, et pour l'avenir, je suis tout dévoué à cette Société de Courcy, dont j'ignorais même l'existence il y a seulement deux mois; si je puis contribuer à la faire un peu connaître, j'en serai bien heureux.
Il s'est trouvé un homme de cœur—M. de Courcy[2]—qui s'est dévoué tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans, il a réuni et placé environ huit cent mille francs comme fonds de secours pour les familles de tous les matelots naufragés de France. Il n'y a pas un village de pêcheurs où son nom ne soit connu et béni.
Les secours que la société envoie ont, sur ceux qui proviennent d'initiatives particulières, cette supériorité très grande d'être toujours égaux pour des infortunes égales, de n'exciter aucun sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappées.
Mais ces secours sont malheureusement bien inférieurs à ceux que j'ai été assez heureux pour apporter aujourd'hui à Paimpol: ils sont très insuffisants parfois—car l'action de la société s'étend sans distinction sur toutes nos côtes, depuis la Méditerranée jusqu'à la Manche, et ils sont nombreux, hélas! les marins qui disparaissent tous les ans. Il faudrait encore à M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup de dons, et je voudrais savoir parler de son œuvre excellente avec des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns.
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Grâce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une façon assez équitable, en tenant compte des sommes déjà données par M. de Courcy et en tenant compte surtout de la quantité d'enfants dans chaque famille (y compris les bébés attendus, qui étaient nombreux).
J'ai cru devoir secourir aussi les parents âgés, qui avaient perdu leur soutien dans la personne d'un fils.
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Sur l'état que nous avions préparé, celles qui savaient un peu écrire émargeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas (les plus nombreuses), les maires présents signaient comme témoins.
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A Pors-Even et à Ploubazlanec, où je suis allé le soir, après la distribution terminée, pour voir des amis pêcheurs qui habitent par là-bas, j'ai reçu bien des poignées de main, des remerciements, des bénédictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de tout cela, qui était si franc, si rude et si bon.
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Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le coupé de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'était fini.
Vers deux heures, nous devions traverser Plouëzec—la commune la plus frappée—celle des marins de la Petite-Jeanne.
D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses arbres, sa chapelle et sa flèche grise,—songeant à tout ce qu'il y avait eu là de deuil et de misère.
En approchant davantage, je m'étonnai de voir beaucoup de monde stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire, mais c'étaient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes surtout et des enfants.
—Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami Islandais, qui voyageait à côté de moi dans cette voiture.
C'était pour moi en effet; je le compris bientôt. On avait su l'heure à laquelle je passerais et on voulait me voir.
Quand le courrier se fut arrêté devant le bureau de la poste, le maire s'avança, élevant à deux mains une petite fille de six à sept ans qui avait affaire à moi,—une très belle petite fille avec de grands yeux noirs et des cheveux qui semblaient être en soie jaune paille. Elle avait à m'offrir un beau bouquet et à me dire ce compliment (dans lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): «Je vous remercie, parce que vous avez empêché les petits enfants de Plouëzec d'avoir faim.»
Ils étaient tous alignés des deux côtés de la route, ces «petits enfants de Plouëzec»; et au premier rang après eux, je reconnaissais les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me regardant. Derrière elles, à peu près tout le monde du village et quelques étrangers aussi,—baigneurs, sans doute, ou touristes.
Ce n'était pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'était beaucoup mieux et plus que cela; c'étaient quelques groupes, composés surtout de pauvres gens, émus, recueillis, immobiles, qui me regardaient sans rien dire.
Le courrier se remit en marche et je saluai de la tête tout le long de la rue, en m'efforçant de conserver ma figure ordinaire,—car un homme est très ridicule quand il pleure...
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J'ai déjà remercié, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les souscripteurs qui ont répondu à mon appel. J'ai à les remercier aussi pour moi-même, à cause de ce moment d'émotion très douce que je leur dois.
Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi.
(V. Hugo.—Les Contemplations.)
Dimanche 31 novembre 1890.—Hier au soir, le pas douloureux a été franchi; la minute précise où l'on comprend tout à coup que la mort arrive, a été passée.
Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet entretien décisif avec le médecin, sur qui on fixe des yeux sombres presque et irrités tandis qu'il parle. Ses réponses, d'abord obstinément quelconques, puis de plus en plus désolantes à mesure qu'on le presse, font leur chemin peu à peu, vous enveloppant de couches de froid successives qui pénètrent toujours plus avant—jusqu'au moment où l'on baisse la tête, ayant tout à fait entendu... On a envie de lui demander grâce comme si cela dépendait de lui, et en même temps on lui en veut de ne rien pouvoir...
Alors elle va mourir tante Claire...
Et, quand on sait, un certain temps est nécessaire encore pour envisager tous les aspects de ce qui va arriver, même pour se rendre compte de ce qu'il y a d'effroyablement définitif dans la mort...
La première nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli momentané qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se réveiller en retrouvant plus assise que jamais la même pensée noire...
Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...
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Lundi 1er décembre.—Jour de grande gelée. Un triste soleil d'hiver éclaire blanc dans un ciel bleu pâle plus sinistre que ne serait un ciel gris.
Journée passée à attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa chambre elle est couchée sur un lit bas, où on ne l'avait posée que pour un instant et où elle a demandé qu'on la laissât sans la déranger plus.
C'est bien toujours sa chambre d'autrefois où j'aimais tant à me tenir des journées entières quand j'étais enfant; beaucoup de mes premiers petits rêves étranges, sur le grand univers inconnu, y sont restés accrochés un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles anciennes des murs,—et surtout enchevêtrés aux dessins nuageux du marbre de la cheminée, que je regardais de près les soirs d'hiver, y découvrant toutes sortes de formes de bêtes ou de choses, quand l'heure du crépuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien changé, à cette cheminée où jadis tante Claire plaçait pour moi l'Ours aux pralines—et je revois toujours à leurs mêmes places la table sur laquelle elle m'aidait à faire mes pensums, la grande commode que j'encombrais si bien de mon théâtre de Peau d'Ane, de mes fantastiques décors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute mon enfance, anxieuse ou enchantée, tous mes commencements, inquiets ou éblouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec déjà une sorte de mélancolie d'outre-tombe, dans cette chambre où j'ai été tant choyé, consolé, gâté, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout. Oh! le néant là, tout près, qui nous appelle et où nous serons demain...
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Il n'y a plus rien à faire et nous restons assis auprès de son lit.
Pendant ces heures de lourde attente, où l'esprit quelquefois s'endort et oublie, où il ne semble plus que cette pauvre tête blême et déjà presque sans pensée, qui est là, soit bien réellement celle de tante Claire, la bonne vieille tante si aimée,—mes yeux regardent par hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu fanés, fut brodé jadis par elle,—en surprise, je me souviens, pour un premier de l'an, à l'époque où cette approche des étrennes me transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente ans... Oh! le temps jeune que c'était!... oh! y revenir rien que pour une heure, rebrousser chemin à travers les durées accomplies, ou seulement s'arrêter un peu, ou seulement ne pas courir si vite à la mort...
Rien à faire. Nous nous tenons là près d'elle, et de temps à autre les petits nouveau-venus de la famille—les tout-petits qui vieilliront si vite—arrivent aussi, menés par la main ou au cou de leurs bonnes, un peu effarés sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront même à peine, eux, de celle qui s'en va.—Dehors, il gèle à pierre fendre sous ce pâle soleil hyperboréal.—Et ma bien-aimée vieille mère, constamment dans le même fauteuil bien en face de sa sœur mourante, regarde tout le temps ce pauvre visage qui se décompose et s'anéantit, veut voir obstinément jusqu'à la fin cette compagne de toute sa vie qui, la première, s'en retourne à la terre. Et je l'entends dire tout bas, avec un accent de douce et sublime pitié: «Comme c'est long!»—Cette chose qu'elle ne nomme pas et que nous connaîtrons tous, c'est l'agonie. Elle trouve que, pour sa sœur, c'est bien long, que rien ne lui est épargné. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un ailleurs radieux et très sûr; elle en parle avec sa foi tranquille que je vénère, qui est la seule chose au monde me donnant à certaines heures une espérance irraisonnée encore un peu douce.
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Toujours ce froid, si inusité dans nos pays qui, à la tristesse de cette attente de mort, ajoute une impression générale sinistre, comme celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.
Vers trois heures du soir, dans la maison glacée, j'étais à errer, sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit distrait pour un moment; j'avais presque oublié, comme il arrive quand les attentes même les plus anxieuses se prolongent trop. Et j'étais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'où l'on apercevait au loin la campagne à travers les vitres tachetées de brouillard glacé, la campagne unie et morne sous un soleil rose de soir d'hiver...
Sur l'appui d'une des fenêtres, à l'extérieur, mes yeux rencontrèrent deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille cassée qu'une ficelle retenait à un clou... Et tout à coup je me rappelai avec un déchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'était encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant à passer en même temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me montrant cela: «Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais faire.» Je ne sais pourquoi, dans la première minute, je m'étais senti attristé; cette idée de faire des boutures, quand il était bien plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un enfantillage sénile. Mais ensuite ma pensée s'était reportée avec un attendrissement très doux vers le temps passé, vers le temps où nous étions pauvres et où l'activité, l'ordre, l'économie de maman et de tante Claire, suffisaient à donner encore bon aspect à notre chère maison; en ce temps-là, comme toujours du reste, c'était tante Claire qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle faisait elle-même des boutures, des écussons, des semis au printemps, et trouvait le moyen, avec une dépense presque nulle, de rendre notre cour fleurie et délicieuse.—C'est une chose vraiment exquise que d'avoir été pauvre; je bénis cette pauvreté inattendue, qui nous arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et nous dura près de dix années; elle a resserré nos liens, elle m'a fait adorer davantage les deux chères gardiennes de mon foyer; elle a donné du prix à mille souvenirs; elle a beaucoup jeté de charme sur ma vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que je lui dois. Certainement il manque quelque chose à ceux qui n'ont jamais été pauvres; un côté attachant de ce monde leur reste inconnu.
Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas; qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semées jadis ou greffées par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutumé ne me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout à coup; j'en aurais un surcroît de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y veiller avec plus de soin que jamais...
Et je regarde de plus près, à travers les vitres, ces deux brins de laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont déjà gelés et la glace a fait fendre la bouteille où ils trempaient; personne ne la plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernière bouture laissée par tante Claire, et cela me déchire cruellement de la regarder, et les sanglots tout à coup me viennent, les premiers depuis que je sais qu'elle va mourir...
Puis, j'ouvre la fenêtre, je ramasse pieusement la bouture gelée, les débris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le tout dans une boîte, écrivant, sur le couvercle, ce que cela a été, avec la date funèbre.—Qui sait entre quelles mains tombera cette petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourné à la terre!... Toujours cette dérision lamentable: aimer de tout son cœur des êtres et des choses que chaque journée, chaque heure travaille à user, à décrépir, à emporter par morceaux;—et, après avoir lutté, lutté avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va, passer à son tour.
Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnaît, répond aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, égale, sans inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est déjà à moitié dans l'abîme...
Je suis de garde à la caserne des matelots, où il me faut rentrer pour la nuit. Léo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et glacées, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement ces deux petites phrases si naïves en elles-mêmes, banales à force d'être simples, mais qui expriment précisément le genre de regret de mon passé lointain qu'en ce moment même j'éprouvais, qui sonnent le glas funèbre de toute l'époque matinale de ma vie: «Elle ne fera plus vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne travaillera plus à votre théâtre de Peau d'Ane...»
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Nuit de garde passée sans sommeil dans cette caserne. Au dehors, grande gelée toujours, le froid persistant sous le ciel net et desséché. Dès que se lève le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est changé; tante Claire est encore là.
A la caserne, où je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui s'opère, ajoutant sa toute petite tristesse à la grande. Par suite d'un ordre du ministre réduisant encore notre division, on désapproprie des locaux où les marins habitaient depuis Louis XIV, entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir pris mes premières leçons d'armes, pour m'y être, pendant des années, rompu à tous les sports des matelots. Pêle-mêle, dehors, sur le sol gelé, sont jetés les masques, les paquets de fleurets, les bâtons et les gants de boxe, les vieux écussons et les vieux trophées. Et c'est encore presque un peu de ma jeunesse qui s'éparpille là par terre...
Vers quatre heures du soir, après une tournée de service en plein air dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde que j'habite encore jusqu'à demain, j'aperçois, posé sur ces laids et tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes comme pour mourir,—un grand papillon d'été et de fleurs, une «vanesse», dont l'existence en décembre, après cette série de froids excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et d'inexpliqué; je m'approche pour le regarder: il est piqué par une grosse épingle qu'on a enfoncée jusqu'à la tête dans son petit corps affreusement crevé.—C'est mon ordonnance qui a dû faire cela, sans pitié comme les enfants.—Un tremblement de douloureuse agonie agite ses pauvres ailes encore fraîches... Dans les états d'âme très particuliers, pendant les anxiétés et les désespérances, de très insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce dernier papillon de l'été, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et de gelée, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me semble une chose infiniment mélancolique, s'associe pour moi d'une façon mystérieuse à l'autre agonie qui va venir... Et des larmes—ces larmes plus amères que l'on verse seul—m'obscurcissent à présent les yeux.
Oh! ce bel été passé, dont ce papillon est le dernier survivant, avec quel serrement de cœur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'éteindre peu à peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donné de voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer ensemble les deux chères robes noires pareilles!
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Il n'y a rien à faire pour ce papillon; il est doublement perdu, à cause du froid et à cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien qu'à abréger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal possible, et je le jette au milieu du brasier de la cheminée, où il est consumé instantanément, son âme exhalée en une fumée imperceptible..
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Nuit de garde à la caserne,—pendant laquelle je crois entendre à chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la maison m'annoncer que la mort a fait son œuvre.
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Mercredi, 3 décembre.—Je finis le matin ma semaine de service. Toujours ce même temps de grande gelée, avec ce pâle soleil.
Dans cette chambre de tante Claire où, depuis trois jours, il semble qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore leur même aspect d'attente. Et maman est dans le même fauteuil en face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'où elle ne veut plus qu'on l'enlève, très bas, très en vue et presque au milieu de l'appartement, tante Claire est couchée, se plaint, s'agite et souffre. De moins en moins elle se ressemble à elle-même, défigurée; les coques de ses cheveux blancs, qu'on était habitué à voir si bien faites, à présent tout en désordre. Son image s'altère et s'efface sous nos yeux, même avant la fin. Puis elle nous reconnaît à peine et ne trouve plus pour répondre que cette voix sourde qui ne paraît pas lui appartenir.—Alentour, pourtant, sa chambre a conservé son aspect accoutumé, avec toujours, aux mêmes places, les mêmes petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive à bien me représenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre débris déjà méconnaissable, condamné sans espérance, je sens un envahissement de tristesse qui est comme une tombée de nuit d'hiver sur ma vie,—avec aussi une inquiétude de ne lui avoir peut-être pas assez témoigné combien je l'aimais.
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Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a plus absolument, rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui éviter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement; elle va finir sa vie qui fut sans joie même aux heures de sa jeunesse, qui fut toujours humble et effacée, sacrifiée à nous tous.
Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort. On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la vie,—et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'années dans notre cour vont sans doute aussi mourir.
Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie—qui est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a préparé, avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette. Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...
On tient conseil à voix basse pour cette veillée suprême; il est convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me réveilleront. Elles ne frapperont pas à ma porte, de peur que maman, d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non, elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tête—et où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique dormeur,—et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois celle de coiffer les nymphes et les fées de Peau d'Ane ou de me faire réciter l'Iliade, comme en général toutes les missions que ma fantaisie imaginait de lui confier...
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Jeudi 4 décembre.—La même nuit, vers deux heures du matin, après quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'éveille, frémissant d'une sorte d'horreur glacée: on a frappé derrière ce mur,—qui, de ce côté-ci, ressemble à celui de quelque lointaine mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir entendu; j'ai compris avec la même épouvante que si la mort elle-même, de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans cette alcôve...
Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de froid, pour courir où l'on m'appelle...
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Là, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques secondes à peine; à travers le trouble du réveil, je vois cela comme dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilité survient, l'apaisement suprême.—Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette pauvre tête, si vénérée et si aimée, qui retombe enfin sur son oreiller pour jamais...
Maintenant, il faut faire les plus pénibles choses, s'acquitter des plus effroyables soins. Celles qui sont là décident de s'en charger elles-mêmes, sans vouloir que les domestiques s'en mêlent, ni seulement les assistent. Et, jusqu'à ce qu'elles aient fini, je me retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'âme, pénétrant jusqu'aux tréfonds de moi-même. Dans cette antichambre de tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus là toute ma vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre à elle, certains petits livres et une bible, posés là sur une table ancienne; puis surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapportée de l'île, conservée depuis soixante-dix ou soixante-quinze années et dans laquelle, étant tout petit, je venais m'asseoir près d'elle,—essayant de me représenter l'époque si reculée, presque légendaire et merveilleuse à mes yeux d'alors, où dans cette île d'Oléron, tante Claire avait été elle-même une petite fille...
Quand c'est fini, la suprême toilette, on me rappelle. Alors nous prenons à deux le pauvre corps, maintenant calme et en vêtements blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait pris, malgré tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le porter sur le grand lit, tout blanc et immaculé.
Puis nous commençons, à travers la maison noire et glacée, un va-et-vient étrange, sans éveiller les domestiques, sans bruit pour que maman n'entende rien; emporter pièce par pièce le lit de mort, toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'être, charroyer nous-mêmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt fois la cour où commence à tomber une pluie d'hiver plus froide que de la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune idée jusqu'à cette nuit, étonnés de le pouvoir sans plus de peine ni de dégoût, soutenus par une sorte de pudeur vis-à-vis des gens de service, par une sorte de sentiment pieux qui s'étend à de très petites choses...
Revenus maintenant près du lit où nous l'avons couchée, nous enlevons, avec une anxieuse crainte, ce bandeau funèbre que, dans les premières minutes, on met aux morts,—et le visage réapparaît, immobilisé dans une expression déjà rassérénée, plus du tout pénible à voir.
Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire pour la dernière fois ses vénérables boucles blanches dont elle était si soigneuse pendant sa vie. Et, sitôt que cette coiffure est terminée, la blancheur des cheveux encadrant le front pâle, c'est une transformation complète, surprenante; le cher visage que, depuis tant de jours, nous n'avions plus vu que contracté par la douleur physique, s'est transfiguré absolument; tante Claire a pris une expression de paix suprême, une distinction tranquille avec un vague sourire très doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes. C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc comme neige, dans cette majesté tout à coup survenue—après tout l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour mourir....
Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantômes, nous allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison par ces temps de gelée: des bouquets de chrysanthèmes blancs, qui étaient en bas dans le grand salon; des bouquets très odorants de fleurs d'oranger, venus du jardin de Léo en Provence; puis des primevères,—et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir parce que, contrairement à l'habitude des cycas annuels, elles avaient résisté quatre étés durant, à l'ombre, dans notre cour.
La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pâleur de cire vierge; jamais morte ne fut plus douce à regarder, et nous pensons que les tout petits enfants de la famille, même mon fils Samuel, pourront très bien entrer demain pour lui dire adieu.
Avant de descendre chez ma mère, pour gagner du temps, pour retarder encore le moment de tout lui dire, nous décidons de mettre dans un ordre parfait la chambre entière; ainsi, quand elle montera revoir sa sœur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pénible, sera plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mêmes, comme le reste; de cette façon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera apparente pour ceux qui n'y ont pas assisté. Dans le même silence toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons à l'œuvre, avec un besoin d'activité qui est peut-être un peu fiévreux: comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des tasses, des remèdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis nous ouvrons les fenêtres au vent glacé de la nuit, nous brûlons de l'encens,—et je me rappelle avoir balayé moi-même les tapis, trouvant plaisir, en ce moment, à faire pour elle n'importe quelle plus humble besogne.
Cinq heures du matin sonnent quand tout est terminé, dans un ordre parfait, et les fleurs arrangées. Une petite lampe d'argent, placée d'une certaine façon, tamise, à travers un abat-jour, de la lumière rosée sur le visage mort qui achève de se transfigurer radieusement. Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions vue dans sa vie: l'expression de paix suprême et triomphante semble s'être fixée pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est plutôt une représentation idéale d'elle-même, dans laquelle, en régularisant tous les traits, on n'aurait conservé que le charme de douceur et de bonté reflété au dehors par son âme. Et ces palmes vertes, posées en croix sur sa poitrine, ajoutent à la tranquille majesté inattendue de son aspect.
Allons, maintenant, plus de prétexte pour attendre; il faut se décider à prévenir ma mère, lui dire comment tout s'est passé et quelles choses nous avons faites.—Pour arriver à sa chambre, il y a un long détour à prendre, par le rez-de-chaussée, à cause de mon fils qui dort son sommeil léger de tout petit enfant,—et je trouve interminable notre trajet silencieux, une lampe à la main, à cette heure inusitée, dans les appartements, les escaliers, qui se succèdent froids et noirs.
C'est horriblement pénible d'apporter un tel message... Dès le premier coup, frappé bien doucement à la porte, avant que Mélanie ait eu le temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, très vite, avec une intonation pressée d'angoisse:
—C'est fini, n'est-ce pas?...
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Le jour d'hiver se lève enfin, bien pâle, beaucoup moins froid que les jours précédents, attiédi par cette neige fondue qui est tombée, la nuit.
Dès le matin, les domestiques vont de côté et d'autre annoncer la fin à nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs d'hiver, dont le lit se recouvre peu à peu, en attendant les roses de Provence commandées par dépêche. On vient de photographier le tranquille visage de cire encadré de boucles blanches, qui demain aura disparu pour l'éternité: l'image qu'on va en faire le fixera pour quelques années encore,—pour quelques instants de plus, d'une insignifiante durée dans la suite infinie du temps... Des amis montent et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulière, sourde, à pas étouffés—et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait toujours, toujours son même sourire de triomphante et inaltérable paix.
Ma toute petite nièce, de cinq ans, qu'on a amenée auprès de ce lit, exprime ainsi son impression à sa plus petite sœur, qui n'est pas montée encore: «On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui partait pour le ciel.»
Je me rappelle aussi cette scène avec Léo... Depuis tantôt quatre ans, il était son voisin à table; ils avaient ensemble de petits mystères, même de petites querelles comiques—surtout à propos d'une certaine paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des monstres. Lui, inventait mille prétextes, plus saugrenus les uns que les autres, pour avoir très souvent besoin de ces petits monstres et venir les emprunter à tante Claire, qui les lui refusait toujours avec indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confiés,—le soir où il avait été reçu capitaine. Ce jour-là, elle les avait glissés elle-même en surprise sous sa serviette à table, pour exécuter une promesse ancienne: «Le jour où vous serez reçu, je vous les prêterai, si jusque-là vous êtes sage.»—Et ce matin, quelqu'un ayant prononcé devant lui ce nom des «petits monstres», il éclate en sanglots...
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Je vais au cimetière, au soleil de midi, pour les dispositions à prendre au sujet du caveau et de la cérémonie de demain. Un temps doux, après ces grands froids passés; un soleil trompeur, jouant la lumière d'été. Je crois que les ciels sombres sont moins mélancoliques, en décembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers le milieu du jour pour faiblir de très bonne heure devant l'humidité et les brouillards. Dans ce cimetière ensoleillé, presque riant, où des milliers de couronnes de perles jettent de fraîches couleurs sur les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit détendu; puis, tout à coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que je suis venu là pour faire préparer la place d'anéantissement destinée à tante Claire.
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La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernière veillée. Je regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante Claire, cherchant à fixer en moi cette suprême image d'elle, qui est si consolante et si jolie.
Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je l'avais souhaité, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par avance avec une tristesse anticipée.
Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une netteté rare. Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...
Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je savais sa petite existence très fragile et j'avais eu cette précaution singulière de préparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour l'ensevelir: une petite boîte de plomb rembourrée de ouate rose et un mouchoir de batiste à tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce petit oiseau d'une affection étrange, exagérée comme étaient beaucoup de mes sentiments d'alors; longtemps à l'avance, je m'étais représenté qu'un jour viendrait où il faudrait coucher le bengali dans cette boîte et où je verrais la cage, devenue silencieuse, occupée par le tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.—Un matin, comme on venait de me ramener du collège, tante Claire, qui m'avait guetté par une fenêtre, me prit à part pour m'annoncer, avec des précautions, que l'oiseau avait été trouvé mort, tombé sans cause connue.—Je le pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projeté. Puis, jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la contemplation triste de cela—qui était la réalité d'une chose depuis longtemps redoutée et imaginée à l'avance absolument sous le même aspect.
Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la vision de son lit de mort, de sa toilette dernière, de ses boucles blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetées sur elle. Ce soir, je contemple la réalité d'une chose que j'avais redoutée et prévue absolument telle qu'elle devait être, avec la certitude de son accomplissement inexorable...
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Vendredi 5 décembre.—Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur, funèbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait passé sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur la pensée dominante du moment—qui, pour nous tous, est la pensée de la mort.