[368] Elliot, Greenhow.

[369] Khoj.

[370] Elliot, The native races of the North-Western provinces of India.

N'est-ce là qu'une particularité locale, qu'une singularité ethnique? Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent, pris sur le fait, le principe de l'autorité et le mécanisme de l'institution judiciaire, fondés, non pas sur un sentiment de moralité abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intérêt. A un moment donné, le grand nombre trouve avantage à se garantir contre le vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font profession de brigandage: honnêtes gens désireux de s'entendre avec le bon public. Esquissons à grands traits une histoire du Contrat social plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes l'établissement de l'administration politique et civile:


Un gaillard, homme de tête et de poigne, avise un rocher qui commande un défilé entre deux fertiles vallées; il s'y installe et se fortifie. L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et dépouille le plus grand nombre. Il a le pouvoir, donc il a le droit. Les voyageurs auxquels il déplaît d'être mis à mal restent chez eux, ou font un détour. Resté seul, le brigand réfléchit qu'il mourra de faim, s'il n'entre en arrangement. Que les piétons reconnaissent son droit sur le chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant péage. Le pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit.

Voilà qu'un second héros, trouvant le métier bon, s'incruste sur le roc en face. Lui aussi tue et rapine, établit ses droits. Il rogne ainsi le revenant-bon du collègue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son donjon, mais réfléchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se résigne à ce qu'il ne saurait empêcher, entre en pourparlers; on payait au premier, on paiera quelque chose au second: il faut que tout le monde vive!

Survient un troisième larron qui s'installe à un autre tournant de route; du haut de son échauguette, lui aussi annonce qu'il prélèvera sa part. Cette prétention offusque les aînés, qui comprennent fort bien qu'ils seront frustrés de leur revenu, si on demande trois sous au voyageur qui, n'en ayant que deux à donner, restera chez lui plutôt que de risquer sa personne et ses bagages. Nos économistes, façon Cartouche et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmènent, le forcent à déloger. Puis, ils réclament deux liards, en surplus, juste rémunération de la peine qu'ils ont prise à chasser le spoliateur, légitime récompense du mal qu'ils se donnent à empêcher son retour. Les deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront désormais «Maîtres des Défilés, Surveillants des Routes Nationales, Défenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture», toutes appellations que le peuple naïf répète avec délices, car il lui plaît d'être rançonné sous couvert de protection, de payer large tribut aux détrousseurs qui ont du savoir-vivre.

C'est ainsi,—admirez l'ingéniosité humaine!—c'est ainsi que le brigandage se régularise, s'étend, se développe, se transforme en mécanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un vain peuple pense, fit naître la propriété et la police. L'autorité politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme émanation du droit divin et bienfait de la Providence, se constitua petit à petit par les soins des routiers patentés, par les efforts systématiques de malandrins, hommes d'expérience. Les gendarmes ont été formés et éduqués par les braves qui, munis d'un bâton noueux, rôdaient à la lisière de la forêt, et criaient au marchand: «La bourse ou la vie!» L'impôt fut l'abonnement, la prime que servirent les volés aux voleurs. Joyeux et reconnaissants, les rapinés se mirent derrière les chevaliers du grand chemin, les proclamèrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la Famille, de la Propriété et de la Morale; les sacrèrent Gouvernement légitime. Ce fut un touchant accord.


Les populations khondes sont exogames, c'est-à-dire ne permettent le mariage qu'entre individus de clans différents. Elles prohibent, comme entachée d'inceste, toute union entre «co-gentiles», la punissent de mort, quelque éloignée que soit la ramification, et quand même un des conjoints ne serait entré dans la famille que par adoption. Le mariage khonde, fort étudié par Mac Lennan, nous présente un échantillon bien conservé du rapt officiel, que Manou appelle «coutume des Rakchasas» et définit: «la capture violente d'une fille qui pleure et crie au secours.» Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comédie; après négociations et longs marchandages, la fille est remise contre lourde somme qu'il faut avoir comptée avant l'enlèvement, qui a toujours lieu après un banquet et au milieu des danses. Au plus gai de la fête, les oncles maternels des futurs conjoints,—rappelons que dans le droit primitif ils ont la tutelle des enfants à l'exclusion du père,—les oncles imaginent de charger sur leurs épaules, jambe de-ci, jambe de-là, qui son neveu, qui sa nièce; ils piaffent et caracolent:—«Messieurs, n'oubliez pas que je sons à cheval!» comme disait le capitaine dans le Petit Faust.

La fille emportée à califourchon sur les épaules, cette gesticulation éminemment symbolique du rapt, n'est point d'occurrence accidentelle ou isolée. Nous la constatons en divers pays éloignés les uns des autres, et en particulier chez de nombreuses tribus africaines. Comme par une fantaisie subite, les danseurs échangent leur charge, et celui qui a pris la fillette décampe brusquement. Une rumeur s'élève; l'assistance se partage en deux camps; il pleut des horions, mais le parti brigand donnera les derniers coups. Un prêtre, loué pour la circonstance, accompagne les ravisseurs, pour écarter de la route les mauvais sorts. Sur les ruisseaux traversés il tend un fil, pont magique à l'intention des esprits protecteurs, qui font conduite à la jouvencelle jusqu'en sa nouvelle demeure; sans cette précaution, ils ne sauraient traverser les eaux courantes[371]. Ils ne lui diront pas adieu pour toujours; de temps à autre, ils retraverseront les passerelles, regarderont la femme allaiter son nouveau-né sur le seuil, lui donneront une bénédiction qu'elle reconnaîtra par quelques poignées de riz; elle ne peut davantage, parce que son culte appartient aux pénates de l'homme qui s'est emparé de sa personne; son adoration s'adressera aux lares du clan qui l'a ravie.

[371] Levin, Hill Tracts. Même croyance chez les Karènes et chez maint campagnard d'Europe. Chez les Mosquitos de l'Amérique centrale, le mort qui veut rester en communication avec les siens, demande que de sa tombe à la maison on tende une ficelle au-dessus des marais et courants d'eau, des ravins et précipices. Hellwald, Naturgeschichte des Menschen.

L'enlèvement simulé, modeste affaire chez les Kolhs du Tchota Nagpour. Les amies de la bru jettent des mottes à la tête des assaillants qui répondent par des quolibets, des agaceries et propos ironiques; la dispute finit en éclats de rire. Se voyant si mal défendue, la fille ne résiste pas longtemps, s'abandonne après quelques démonstrations de violence, finit par sourire aux vainqueurs, et tout le monde va prendre un bain fraternel dans la rivière voisine. Le jeune homme prend une cruche déposée là tout exprès, et la cache dans les roseaux:—«Cherchez la belle, cherchez!» L'autre ne manque pas à la découvrir, puis la musse à son tour:—«Trouvez, beau jouvencel, trouvez!» Il n'a garde de se montrer plus maladroit qu'il ne faut, et cette cruche pleine, il la met sur les épaules de la jeune personne, qu'il fait mine de pousser quelque peu rudement hors du ruisseau, puis, de propos délibéré, il lui marche sur les talons, la saisit par le bras; mais sa main se fait bientôt caressante, et il ralentit son allure. Tandis qu'elle trottine, il décoche une flèche entre la cruche et le bras qui la soutient: «Avance sans crainte, mon arc te fait chemin libre!» Quand elle arrive à la flèche, de l'orteil et du premier doigt elle la ramasse délicatement, l'offre avec une révérence au maître et protecteur qui remercie par un signe de tête[372]. Rapt tourné en idylle.

[372] Dalton.

Les Gonds non plus ne veulent pas s'échauffer. Quand la fille est enlevée, ses frères et cousins font semblant de ne pas y prendre garde, mais les sœurs et camarades attaquent bravement, crient qu'elles feront lâcher prise aux insolents:

Nous étions trois filles,
Filles à marier:
Nous nous en allâmes
Dans un pré danser.
Dans le pré, mes compagnes,
Qu'il fait bon danser!
Nous nous en allâmes
Dans un pré danser;
Nous fîmes rencontre
D'un joli berger.
Il prit la plus jeune,
Voulut l'embrasser;
Nous nous mîmes toutes
A l'en empêcher...

Mais voilà, ces malandrins, moins timides que le petit berger de la chanson, font mine de sauter sur les bonnes amies; celles-ci, pour ne pas être elles-mêmes faites prisonnières, battent en retraite.

Chez les Ouraons, le combat finit en danse, comme il avait commencé. Après avoir échangé leurs pupilles califourchu-califourchant, les oncles se prennent d'une querelle qui se passe en entrechats et finit par des gigotements de réconciliation. Aux jeunes gens qu'on a bien frottés d'huile, on présente une lampe allumée, symbole de l'amour conjugal dont l'époux entretiendra la flamme. Le jeune homme appuie, lui aussi, son orteil sur le talon de l'accordée, laquelle se renverse en arrière, la tête sur l'épaule de son amant, qui, avec une goutte de son sang, la marque au front d'une tâche rouge: acte solennel, annoncé par la décharge d'une arme à feu. Des draps tendus cachent le groupe, autour duquel les guerriers choquent leurs lances, histoire de mettre en fuite les démons qui rôdent, cherchant qui dévorer. Les beaux-parents présentent la «coupe d'amour», emplie d'une liqueur fermentée; les conjoints y font tournoyer le doigt, boivent chacun la moitié. Ces trois symboles: la coupe de communion, la marque cramoisie, l'orteil vainqueur, on les retrouve dans toute cette région de l'Inde, et, s'il ne fallait se restreindre, nous indiquerions plus d'un trait similaire dans les rits matrimoniaux de nos pays. Quand les idées se confondent, nous étonnerions-nous que les signes se répètent?

Les enlèvements peuvent être autres que fictifs quand des parents «trop chérant» s'obstinent à demander de leur article un prix que les amateurs déclarent exagéré. Au marché de Singbhoum, des jeunes gens bien armés se précipitent sur une fille: «La belle, il faut nous suivre!» Bon gré, mal gré, ils l'entraînent au pas de course et gagnent le large. Le public s'abstient de toute intervention matérielle, mais il applaudit si le gars et la garse sont bien découplés et de belle tournure. Nantis de l'objet convoité,—beati possidentes,—les ravisseurs rouvrent les négociations sur de nouvelles bases, et force est aux parents d'en rabattre.

Trois jours après son enlèvement, la Sabine fuit le toit conjugal et se réfugie chez les parents qui l'ont vendue. L'époux arrive et redemande son bien, l'épouse pleure et crie, tape, mord, égratigne et finit par suivre ce brigand d'homme—à son corps défendant, bien entendu, car le monstre s'est fait accompagner d'une bande tapageuse, qui se donne de grands airs menaçants:—il faut céder, car, si on les poussait à bout, qui sait les extrémités auxquelles ces chenapans pourraient se livrer? En définitive, toutes les convenances ont été observées, la jeune femme a fait étalage de sentiments filiaux, et le jeune mari s'est montré épris de sa conquête, tout farouche et mal subjuguée qu'elle paraisse.


Une loi salique, aussi juste et intelligente que celle qui régissait naguère le beau royaume de France, interdisait à la Khonde de détenir aucun avoir, par la raison: «Inapte à défendre, inapte à posséder.» Forclose de la propriété, par suite déchue de tout droit, la femme ne disposait pas même de sa personne, puisqu'elle avait été capturée et emmenée de force. Mais il importe peu que la propriété soit déniée à qui peut s'emparer du propriétaire. La fille d'Ève n'y a point manqué, et, malgré l'orteil brutal qui lui a raclé le talon, elle n'est rien moins qu'une esclave, et nous la voyons arbitre des disputes, juge de paix, conseillère toujours écoutée en affaires privées et publiques, admise même aux conseils de la tribu avec voix consultative[373]. On la voit en communications incessantes avec les femmes des rajahs, traitant ensemble des intérêts publics. A leur tour les rajahs, quand ils voulaient gagner des alliances, enrôler des auxiliaires, dépêchaient des chargées d'affaires, prises dans leurs sérails, belles ambassadrices que les patriarches et les guerriers écoutaient avec complaisance. L'ennemi les eût trouvés intraitables, mais devant la beauté ils rendaient les armes.

[373] Rowney.

C'est l'exogamie bien comprise qui donne à la Khonde sa haute position de conciliatrice. Son père et son beau-père se rencontreront sur un champ de bataille; ses frères et ses beaux-frères échangeront peut-être des coups de hache; mais elle sera toujours admise à panser les blessures de celui qui est frappé, à baiser les lèvres pâlissantes. Elle sera la première à suggérer la paix, la plus ardente à la recommander, la plus habile à la faire conclure.

Achetée à deniers comptants, troquée contre des objets mobiliers, cette femme devait être une esclave: c'est une maîtresse. On l'a vendue cher et bien cher, on prendra garde de ne pas la détériorer. A mesure que le rapt se transforma en achat, la question d'argent prédomina; par suite, les convenances particulières du jeune homme furent subordonnées à celles des parents qui soldaient. Consultant leurs préférences, ils se donnaient une bru à leur dévotion, se procuraient ménagère entendue et forte au travail. Afin de se prémunir contre les déceptions, ils la prenaient de quatorze à seize ans, âge auquel la fille de ces cantons est déjà formée de corps et de caractère. Et, pour que le fils n'eût pas la prétention d'en faire à sa tête, on le mariait quand il n'avait que dix à douze ans; Tonton le chargeait à cambelarge sur la nuque: «Et hop dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous la donnerons à Toto, hop dada, hop dada!» La comédie de l'enlèvement ayant été menée à bonne fin, le petit homme attendait la consommation du mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons à lui connues. Cependant on ne nous dit pas que le père khonde fasse exactement comme les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont mariée au «gosse» et laquelle, en attendant épousailles officielles, mène le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise à l'époux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les années d'apprentissage, Khondet s'habitue à marcher sous la direction de Khondette, sa légitime et sa prétendue tout à la fois; et, quand il aura enfin le droit de parler en maître, pourra-t-il rattraper l'avance qu'elle a sur lui de quelques années?

[374] Shortt, Neilgherry Tribes.

L'épouse est si peu traitée en esclave que, après six mois de cohabitation, le droit lui est reconnu de planter là le mari qui n'a pas su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir. En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou non des œuvres de son mari; elle emmène ses enfants en bas âge, sauf au père de les réclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins de complaisance; elle ne peut quitter étant enceinte, ou avant d'avoir sevré le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficulté si elle est restée sans enfants. En tout état de cause, le père de la malcontente est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a payé le mari divorcé. En réintégrant la maison paternelle, la jeune personne déclare par le fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever. Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze célibataires, tous tenus de la recevoir à bras ouverts si elle demande hospitalité. Si l'homme qu'elle distingue se dérobe aux avances, le clan tout entier répond pour lui, se déclare l'hôte de la belle, lui donne bon gîte et le reste, jusqu'à ce qu'elle se déclare satisfaite. Souvenir de polyandrie.


Dans le cours de sa carrière conjugale, la Khonde qui se respecte a exercé son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare anomalie,—la réciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa légitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilité d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultère notoire, d'inconduite flagrante ou prolongée de la part de madame, à laquelle l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui manquait d'égards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur, il exclura l'infidèle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que l'autre ait soldé l'amende: un cochon, douze têtes de bétail, prix fixe et connu d'avance. Après encaissement, l'époux qui ne se tiendrait pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile à vivre. En quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans attendre la remise des dommages-intérêts, l'amant et le mari se prennent aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemblée qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles sont alors interdites; entre frères, concitoyens et cogentiles, coups de poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu adultère à proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait à un autre cousin, mais tout s'est passé en famille. Après le duel, Pâris et Ménélas se complimentent réciproquement, s'asseyent à un banquet auquel Belle Hélène a donné ses soins. Même coutume existait naguère en Mingrélie[375], où un cochon d'amende faisait aussi les frais de la réconciliation. L'épouse khonde gagne en considération si l'accident se renouvelle de temps à autre: autant de galants prouvés en justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morigènent de jeunes femmes, disent en se rengorgeant: «Moi, ma petite Sophie, à ton âge, j'avais déjà fait payer l'amende à celui-ci et à celui-là...» Si décente de maintien, si réservée en ses propos qu'elle n'ose dire: «mon mari», mais emploie la circonlocution: «le père de mes enfants», elle ne craint pas d'en faire porter à ce père-là. Bagatelle en Khondie, où la doctrine de la filiation paternelle en est encore à se consolider. En pareille matière, deux ou trois siècles comptent pour peu de chose, et le temps coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le ménage individuel ne s'est pas encore retranché derrière les murs de la vie privée; la communauté mâle n'a point fait l'entier abandon de ses droits régaliens sur la personne de chaque femme et sur sa progéniture. Le fond de l'institution matrimoniale est encore polyandrique, résultat de la rareté des épouses, motivée elle-même par la rareté des subsistances.

[375] Chardin, R. P. Zampi.


Quand les liens du mariage individuel sont tellement relâchés, il ne faut pas demander compte sévère des pratiques imaginées par les bons paysans pour la prospérité des champs, l'heureux croît de la céréale et l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Cérès la législatrice, Déméter qui a moralisé notre espèce; nous le voulons bien, ce qui n'empêche que les «Mystères de la Bonne Déesse» ont partout, même dans le Nouveau Monde[376], commencé par être des orgies difficiles à décrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde méridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent à tout venant, afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines déposées dans son sein. A l'époque des semailles ont lieu des festivités qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles où les filles d'Israël honoraient Astarté en se prostituant sur les aires à dépiquer le froment[377]. Ces Thotigars élèvent aux bords des routes, ici une tente, là une paillote qu'ils jonchent de fougère, et qu'ils garnissent de rafraîchissements. Sous ces abris les époux installent leurs moitiés, vont eux-mêmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec instance: «Procurez le bien public, l'abondance du pain!» En matière de foi, inutile de discuter.

[376] Par exemple, la Fête de la Récolte chez les Muyscas, etc.

[377] Osée, IX, I.

Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultère,—mais faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages?—l'adultère est de droit, quand se présente un tueur de tigres, auquel des honneurs presque divins sont rendus. Au retour de son heureuse chasse, il est entouré par toutes les femmes du bourg et des alentours, dansant et chantant:

«Qui le tigre a tué aura la plus belle, la plus belle!»

Combien alors qui se croient la plus belle! Et quelle famille ne serait heureuse et fière d'avoir un rejeton issu du tueur de tigres!


Puisque nous vendons nos filles, vendons-les «cher», disent les producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progéniture en la plaçant à haut prix. Singbhoum établit le cours moyen pour une demoiselle de bonne maison à quarante têtes de gros bétail, livrables sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra; elle est honnête, préfère le célibat au déshonneur de ne pas être vendue son prix. Tant pis pour les vierges montées en graine et laissées pour compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt. Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flattés que leur fille ne trouve pas preneur; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une «renchérie», fait mine de payer en coups de bâton. Comment remédier à cet inconvénient?

Pour désencombrer le marché, tout en maintenant les prix, les pères de famille raréfient la marchandise; pratiquant l'infanticide sur une large échelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces sauvages possèdent leur cours d'économie politique, façon Mac Culloch et Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie! La chose achetée a des jambes, demande que l'acheteur lui agrée; sans remords, la volage lâche un premier mari, court à un second. Le beau-père sera actionné en restitution. Mais il n'a plus la somme, l'a déjà fricotée en tout ou en partie. Sans doute, le vendeur est armé d'un droit de répétition contre son nouveau gendre; mais celui-ci, tenant déjà le précieux objet, n'est aucunement pressé d'en donner l'argent. Pourtant, il promet de s'exécuter; mais au moment où il va solder, voilà que la jeune femme—inconstante comme tant d'autres—s'acoquine à un troisième, et, qui sait? à un quatrième... Pour surcroît de difficultés, les époux appartiennent à des tribus différentes, lesquelles, d'un moment à l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris à crédit est tué en guerre,—elles sont fréquentes et meurtrières,—adieu la créance! Bien que les tribus répondent des dettes que contractent leurs membres, plus d'un a été ruiné par le fait d'une fille trop avantageusement vendue. Décidément, le commerce est trop aléatoire; il vaut mieux y renoncer. Ces honnêtes éleveurs n'ignorent pas que les peuplades voisines, qui se défont de leurs sujets féminins à un prix purement nominal, sont à l'abri de ces inconvénients: bagatelle reçue, bagatelle rendue. Mais les patriarches de répondre: «Nous ne sommes pas gens à troquer nos filles contre un morceau de pain.»

En conséquence, certains clans aristocratiques ne produisent plus que des mâles et importent les femmes nécessaires; tout au plus laissent-ils vivre l'aînée, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison étrangère. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de nombreux garçons, et de fillettes peu ou point; il estimait qu'en moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances féminines.

Cependant la «voix du sang» parfois se faisait entendre. Les petites malheureuses n'étaient pas toujours immolées de parti pris; volontiers, on leur laissait quelques chances de salut, sauf à rejeter sur les dieux la responsabilité des morts. Les prêtres ou djannis, les astrologues ou désauris, tiraient l'horoscope au moyen d'un livre: ils jetaient le poinçon avec lequel, pour écrire, ils égratignent les feuilles de palmier; le passage touché décidait de la vie ou de la mort.—La mort?... Les parents prenaient l'innocente, la bariolaient de raies rouges et noires, l'introduisaient dans un grand pot neuf qu'ils bouchaient et couvraient de fleurs,—notre esthétique enjolive jusqu'à l'assassinat,—portaient le tout dans la direction du vent désigné comme menaçant; ils enfouissaient la marmite, saignaient un poulet par-dessus, puis il n'était question de rien.

On l'a déjà remarqué plusieurs fois: l'infanticide féminin est plus répandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misérables. Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs traits communs avec les Khonds, fatigués de se ruiner en cadeaux de noces à leurs sœurs ou à leurs filles, auxquelles ils envoyaient une dot magnifique, même quand on les leur avait enlevées[378], avaient imaginé de noyer les pauvres créatures dans un bain de lait tiède. Elles demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tiède, remarquez-le: car on eût manqué de cœur à les asphyxier dans un liquide froid au toucher. Où la sensibilité va-t-elle se nicher?

[378] Elliot, Races of the N. W. provinces of India.

Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dénaturés. Les primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne croyant pas que les nouveau-nés aient une âme dont il vaille la peine de parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien de civilisés dans l'Inde, en Chine et même ailleurs, qui regardent comme un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a préconisé la pratique malthusienne, la disant un acte de haute prévoyance domestique. Que de réponses absurdes et cruelles a provoquées le problème social! Les filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur fortune, les peuples chrétiens et les nations bouddhistes les «mettent en religion», s'en débarrassent en les cloîtrant dans des couvents. Mais les non-civilisés préfèrent les tuer d'emblée: c'est moins hypocrite. Et les Khonds d'ajouter qu'ils ont à contre-balancer la consommation d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvelés.

Infanticide à part, les parents montrent affection et tendresse pour leur progéniture. Soucieuse d'être mère,—d'un garçon s'entend,—la jeune femme importune les divinités pour qu'elles bénissent son ventre. Si la grossesse se fait attendre, elle va pèleriner au confluent de deux ruisseaux ou rivières, où un prêtre l'asperge en prononçant des paroles sacramentelles. Longtemps à l'avance, elle s'inquiète du nom que le sort réserve à l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les aïeux s'arrangent à renaître dans la famille. A la moisson ou autres travaux urgents, la mère s'attache le nourrisson au dos et le trimballe, ajoutant cette fatigue à celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la simplicité de croire ce qu'enseignent les théologiens et astrologues de l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constaté les funestes effets produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont inférieures aux seigneurs et maîtres, qu'elles savent pourtant si bien manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le péché entra dans le monde?

Les âmes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, où elles renaissent de génération en génération. Mais la réception d'une âme n'est pas définitive avant la «nomination» qui a lieu sept jours après la naissance. Si l'enfant reçoit le nom de Paul plutôt que celui de Pierre, l'ancêtre Paul renouvellera son bail à l'existence, et Pierre patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise à mort dans la première semaine, l'âme comprendra, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi diminuera le stock d'âmes féminines au profit de l'élément masculin. En vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient les filles sitôt nées, ou même leur coupaient nez et oreilles, les écorchaient, dit-on, pour les dissuader de renaître dans le sexe inférieur. Des enragés s'en prenaient encore aux mères qu'ils accusaient de complicité avec la misérable créature[379].

[379] China Review.

Par suite des suppressions opérées, les survivantes faisaient prime sur le marché matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considération dans les relations publiques et privées. On affirme—est-ce vrai?—qu'elles s'entêtèrent plus que leurs maris à garder la coutume cruelle.


Pour se délasser des travaux agricoles, nos indigènes s'adonnent aux plaisirs de la chasse; après avoir manié la pioche et la charrue, ils soupirent après les terribles excitations de la guerre, qui sort de l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'émotion, ils le passent d'abord en ivresse, en danses échevelées, mais, par intervalles, le tempérament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafraîchir l'éclat de l'antique gloire. Se tuer entre frères, instinct de haute animalité. Bien que les races inférieures soient douées pour la plupart d'énormes pouvoirs de prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, étant la proie les unes des autres et des espèces supérieures. Celles-ci déborderaient si elles ne se faisaient concurrence à elles-mêmes, si elles ne veillaient avec une rigueur inflexible et une sévérité cruelle à ne pas dépasser un certain niveau. Au début de son existence, l'animal de haute lignée, faible encore et exposé à mille périls, paye à la mortalité le tribut qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages. Belle victoire déjà que d'arriver sain et sauf à l'âge adulte. Immense succès que d'avoir surmonté mille et mille attaques dont chacune pouvait être fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et invisibles. Après avoir triomphé du monde entier pour ainsi dire, surgit le plus grand des périls: la lutte contre égaux, les combats contre les camarades, contre le frère, autre moi-même. Ces petits d'une même portée ont prospéré. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces; le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perpétuera l'espèce. «Au plus fort la plus belle!» La guerre est un fait primordial, un article organique de la charte octroyée par la nature aux populations primitives. La lutte fouette le sang, réveille les énergies endormies, supprime les faibles par la mort immédiate ou par la mort indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Fêtes et banquets, autant de prétextes à rixes et batteries; les mâles, façonnés d'un plus grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu'à coups de poing, de pied, de pierres, de bâton. Encore au commencement de ce siècle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de la Bretagne française, les adultes se donnaient, les dimanches après midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay, dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il était beau de dégainer le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec le mouchoir: «Ohé! ohé! Qui des gars veut goûter de ma pointe? A deux pouces de fer? A trois pouces, à quatre pouces? Qui en veut du joujou? Qui en veut? En avant les amateurs!»

Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs luttes héroïques. Une ou deux fois par an, les mâles se rassemblent; pour se dégourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se bousculent de la belle façon, n'employant à ce jeu que les armes données par mère Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnément adonnés au métier des armes, tiennent cet amusement pour grossier, dépourvu de dignité: «Jeux de mains, jeux de vilains.» Écoutons leur légende:

«Jadis nous ne faisions pas mieux. Comme aux singes, comme aux tigres et aux ours, ongles et dents nous suffisaient; on jouait aussi des cailloux et du gourdin.

«Mais les Dieux, dans leur bonté, nous firent présent du fer. Un des leurs se donna à nous, le dieu Tigre, Loha Pennou, Maître de la Guerre, Génie de la Destruction, qui un jour sortit de terre, sous forme d'une tige d'acier.

«En premier, le fer ne touchait créature vivante sans la tuer soudain; mais les Dieux, toujours complaisants, enlevèrent quelque chose de son poison, disant: Fer, tu tueras mais pas toujours! De ceux que tu auras mordus, tous ne mourront pas, quelques-uns languiront, quelques autres guériront.

«Redoutable est toujours la vertu du fer. Qu'un prêtre enterre sous un arbre le couteau du Grand Tigre, l'arbre dépérira, l'arbre mourra. Qu'il jette son couteau dans une rivière, et la rivière tarira.

«Au dieu altéré il faut du sang. Son propre prêtre lui est immolé après quatre ans de loyaux services. Il faut à Loha beaucoup de sang; aussi a-t-il institué la guerre, ordonnant qu'elle fût notre plus noble occupation.

«La guerre, l'éternelle guerre, est la santé du peuple. Pour alimenter la guerre, Dieu permit, Dieu ordonna de la couper de trêves, de l'entremêler d'armistices, pendant lesquels on cultive le sol et l'on procrée des enfants qui à leur tour se battront et s'entre-tueront.»

Tout village, tout groupe de hameaux possède un bosquet où ni femme ni enfant n'ont droit d'entrer: il est sacré au dieu de la guerre, qui préside aux batailles entre Khonds et étrangers, mais non pas aux rixes qui peuvent éclater entre clans de même tribu. Loha, dieu du fer, s'est mué en un vieux couteau. Aux trois quarts enfoncé dans le sol, il émerge lentement quand une bataille se prépare, et rentre dans la lame quand assez de sang a été versé. Le prêtre surveille d'un œil attentif la hauteur du couteau, les mouvements de ce baromètre délicat; car la divinité, si on tardait à la satisfaire, se vengerait en se faisant tigre dévorant, ou épidémie dévastatrice. Sur l'avis qu'en donne l'homme des autels, les anciens se rassemblent et délibèrent suivant les règles: «Loha s'est-il vraiment réveillé? Est-il inquiet, pour sûr? Est-il en colère? Et contre qui se battre?»

Les guerriers apportent les armes et l'attirail militaire devant leur Mars-Apollon, auquel ils offrent un poulet au riz arrosé d'arrak, joli petit ordinaire que le dieu consomme; après quoi le djanni l'apostrophe:

«O dieu! nous avons tardé à nous mettre sur le pied de guerre. Avons-nous oublié quelqu'une de tes prescriptions? Avons-nous attendu trop longtemps, pensant qu'il fallait laisser grandir nos jeunes gens, qu'il fallait nourrir notre monde?

«Quoi qu'il en soit, ton auguste volonté se manifeste par les déprédations du tigre, par les fièvres et les ophtalmies, les ulcères qui rongent et les rhumatismes qui affligent.

«Nous obéissons, Seigneur!

«Voici nos armes. Solides, elles le sont déjà; fais-les aiguës et tranchantes. Dirige nos flèches, dirige les pierres de nos frondes.

«Élargis les blessures qu'elles feront aux ennemis: et si leurs blessures se ferment, que restent la faiblesse et l'impotence! Mais que nos blessures à nous guérissent aussi promptement que sèche le sang tombant à terre!

«Que les armes hostiles soient fragiles comme les siliques de l'arbre karta, mais que nos haches, puissantes autant que les mâchoires de l'hyène, écrasent les os et broient les chairs!

«Que nos hommes de petite taille abattent des géants!

«Fais, ô dieu! que dans la bataille nos épouses soient fières de porter le manger aux braves comme nous! Que les tribus étrangères, admiratrices de nos exploits, nous offrent leurs filles!

«Aide-nous à piller les villages, à razzier les bœufs, à piller du tabac! Que nos femmes aient pour leur part des vases de cuivre! Joyeuses, elles les porteront à leurs parents.

«Assiste-nous, ô Dieu! assiste aussi nos alliés, en retour des nombreux poulets, porcs, brebis et bœufs que nous t'avons offerts.

«Quelle est notre requête? Que tu tiennes la main à l'exécution des ordres par toi donnés. Que tu nous protèges comme tu as protégé les héros nos ancêtres.

«Exauce, ô dieu, exauce! Loha, divinité guerrière, que le fer reprenne en nos mains sa vertu primordiale! Que nous devenions riches, grâce à son tranchant! Devenus riches, nous t'enrichirons, ô notre protecteur et ami!»

Sur ce, les guerriers reprennent leurs armes fadées par le contact avec l'autel, et les brandissent au-dessus de leurs têtes. De nouveau le prêtre impose silence, récite la liturgie du Fer:

«Au commencement, le Dieu de Lumière créa les montagnes, créa les fleuves, créa les ruisseaux, créa les plaines, créa les forêts et les rochers, créa le gibier, créa les animaux domestiques. Après quoi il créa l'homme, et après l'homme le Fer.

«Mais l'homme ignorait encore les usages du Fer.

«Une femme, Ambali Baylie était son nom, vivait avec ses fils, deux guerriers... Un jour, ils parurent blessés et la poitrine ensanglantée. Elle demanda:—Qu'avez-vous, les enfants?

«Et les garçons de répondre:—Avec les gens de là-bas on s'est amusé avec des feuilles de glaïeul, on s'est chatouillé les côtes.

«La mère pansa les plaies et dit:—Fi du glaïeul! laissez là le glaïeul, mes enfants!

«Quelques jours après, les fils revinrent, tout hérissés de pointes épineuses; ils en étaient couverts, comme un mouton de sa laine. Derechef Ambali guérit les égratignures.

«Et dit: «Il est peu séant de se battre de la sorte. Au pays des Indous, allez chercher du fer, forgez-le en haches et pointes de flèche, courbez en arc le bambou, ornez vos têtes de plumes, cuirassez-vous de peaux et toiles, allez à la bataille.

«La bataille aiguise les esprits, affermit les cœurs. Par suite, vous aurez des tissus, du sel et du sucre, et vous apprendrez à connaître d'autres hommes, d'autres manières.»

«Les fils et les petits fils d'Ambali allèrent donc à la bataille, mais presque tous y restèrent. Les survivants revinrent et dirent: «Mère, nous t'avons obéi; mais que de morts! Devant le terrible tranchant du fer, il est impossible de subsister.»

«Et Ambali Baylie de répondre: «Il est vrai, dans le fer n'entra aucune goutte de pitié. Mais, vous autres, chauffez-le au feu de forge, battez-le avec un marteau et modifiez la barbelure de vos flèches!»

«Ce qu'ils firent, et, depuis, le fer ne fait plus périr tous ceux qu'il frappe. Nonobstant, il défend les limites sacrées, protège notre avoir et nos droits.»

Après une pause, le prêtre crie à l'un des groupes: «Aux armes! aux armes! Je vais de l'avant; marchez!»

Guidée par l'homme du Dieu, une bande pousse jusqu'à la frontière de la tribu qu'on a résolu d'attaquer. Une flèche est lancée par delà les limites; les hommes bondissent après. D'un arbre qui croît sur le sol ennemi, les messagers coupent un rameau, l'emportent. Symboles parlants, et qu'on peut dire universels, puisqu'on les trouve chez des populations aussi dissemblables que les Nagas, les Romains et les Moundroucous de l'Amérique Méridionale[380]. De retour au sanctuaire, le djanni entoure cette branche de peaux et de chiffons; à deux branchilles simulant les bras il attache des armes; puis il abat, devant l'autel, le mannequin représentant l'ennemi et accoutré en guerrier.

[380] Spix und Martius.

«O Dieu de Lumière, et toutes autres divinités, témoignez que nous avons exécuté toutes les prescriptions ordonnées.

«Donc, Dieu de la Guerre, abstiens-toi de nous visiter sous forme de tigres, de fièvres et autres fléaux!

«En toute justice, la victoire nous est due.

«Écoutez, ô dieux! nous demandons, non point d'être garantis de la mort, mais de n'être point estropiés.

«Couvrez-nous de gloire, ô dieux! et n'oubliez point que nous sommes les neveux des héros, vos illustres amis!»

Ces préparatifs terminés, il reste à notifier la déclaration de guerre, car la loyauté exige que l'ennemi ait le temps de s'armer, de prendre toutes mesures défensives, d'accomplir les cérémonies qui captent la faveur des Immortels, et par suite le succès. Chaque côté promet à Déméter une victime humaine, et à Mars-Apollon larges lampées du sang des boucs et des poulets.

Le chef du village dépêche de jeunes messagers qui courent aux endroits désignés. Brandissant un arc et des flèches, ils font savoir aux hommes de l'autre tribu qu'on les attend en tel endroit, au soleil levé. Les interpellés répondent par des remerciements et des félicitations, récompensent les hérauts comme s'ils eussent été porteurs d'une heureuse nouvelle.

Au jour indiqué, les guerriers se présentent au rendez-vous dans leur plus bel accoutrement, lavés et parfumés comme pour la noce; ils ont tressé leur chevelure, piqué dans leur chignon des plumes qui se balancent au vent, hautes et fières autant que fut jamais panache sur chevalier casqué. Les femmes arrivent avec des cruches d'eau et des corbeilles d'aliments, car la mêlée sera rude et pourra durer plusieurs jours. Prennent place comme spectateurs les vieillards, auxquels l'âge ne permet plus d'entrer dans la lice; ayant participé à maintes de ces fêtes, ils conseilleront et encourageront fils et neveux. Le signal de la mêlée est donné par le parti agresseur, qui au milieu du champ jette un drap rouge,—on fera à la terre un manteau sanglant.—Les djannis frappent dans la main: Une, deux, trois... Allez-y gaiement!

La bataille est une succession de combats singuliers, coupés de repos et de repas, entremêlés de défis et dialogues, à la façon des héros d'Homère. Les spectateurs jouissent des passes d'armes; on dirait une représentation de gladiateurs; c'est un jeu, mais un terrible jeu. Les horions de tomber en grêle; les guerriers, autant de bûcherons au travail dans un taillis d'hommes. Superbes coups de hache, charmantes feintes, élégants écarts, gracieuses passes et ripostes, beaux donnés et beaux rendus! Les femmes d'applaudir, les femmes dont la présence est tenue pour indispensable. Épouses, sœurs et mères, essuient la sueur qui découle des fronts sanglants, rafraîchissent les lèvres altérées, massent les membres fatigués; leurs mains caressantes apaisent les poitrines que l'effort fait palpiter.

Sur le premier qui tombe sans vie, prémices de la bataille, tous se précipitent pour tremper leur hache dans son sang; en quelques instants, son corps est chapelé. Qui a la chance de tuer son opposant, sans avoir été blessé lui-même, tranche le bras droit du mort et le porte au prêtre, pour qu'il en gratifie Loha. A la vêprée, on voit souvent un petit tas de bras sur l'autel: une trentaine d'hommes ont péri d'un côté, une vingtaine de l'autre; davantage ont été blessés. On ne s'en tient pas toujours là, et, quand les choses se font grandement, on recommence le lendemain et jours suivants, jusqu'à ce que tout un parti soit hors de combat.

C'est, en effet, moins une bataille qu'un tournoi, qu'une joute en champ clos. Chevaliers plutôt que soldats, les Khonds ignorent la tactique, négligent les marches, contremarches et mouvements tournants, mais ne se ménagent, ne s'épargnent point; se tuent en famille, moins ennemis que rivaux.

Toutefois, les plus réjouissantes choses finissent par lasser, les plus jolies par durer trop longtemps. Les premières pour en avoir assez sont les femmes, exposées à perdre l'un par l'autre et leur propre père et le père de leurs enfants. Prises, comme le veut la loi, dans un clan autre que celui de leur nouvelle famille, plus d'une assiste au duel entre son frère et son mari, les admirant également, tremblant également pour leurs jours. Comme les Sabines d'autrefois, elles interviendront pour réconcilier. Elles communiquent librement avec les deux camps, comme font aussi, dans les montagnes d'Assam, les Katchou Nagasses, qui, quelque guerre que se livrent leurs maris, n'interrompent pas leurs petites visites et leurs affaires quotidiennes. La neutralité est reconnue de celles qui voient s'entre-tuer époux et pères, frères et amis d'enfance; on ne trouve pas mal qu'au lendemain d'une bataille elles mélangent les regrets et les pleurs. A elles de s'entremettre et de se concerter pour la paix, et, au moment propice, de faire agir une tierce tribu qui s'interpose et envoie des hérauts pour crier: Assez! c'est assez!

D'ordinaire, on répond:—Nous n'avons pas voulu la guerre; c'est Loha qui l'a exigée; s'il veut qu'elle continue, les flèches partiront malgré nous.

—Sans doute, répliquent les pacificateurs. Mais, si Loha est satisfait, tenez-vous pour contents. Nous allons le consulter. Que l'un et l'autre partis envoient chacun deux hommes, pour être témoins de sa réponse.»

Le djanni apporte du riz, y fiche une flèche prise au sanctuaire d'Apollon Loha.—La flèche reste droite? Que la guerre suive son cours!—La flèche s'incline et tombe? Que la paix soit conclue!

Cependant les belligérants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le prêtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu:

—«O Loha! tu avais décidé la guerre. Pourquoi? Nous l'ignorons.

«Voulais-tu préserver entière notre vaillance, qui eût pu se détériorer dans l'inaction? Voulais-tu empêcher nos ennemis de devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire à la paresse et à l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort?

«Peut-être les forgerons, les tisserands et les distillateurs t'avaient incité à nous jeter dans une guerre qui leur a valu gains et profits.

«Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une plus longue paix leur serait fatale?

«Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'être exterminés par nos chasseurs? Les bœufs sont-ils fatigués de porter le joug, de traîner la charrue?

«Avais-tu quelque autre raison à nous inconnue? Quoi qu'il en soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous aimerions que la paix nous fût rendue, si tel est ton bon plaisir.

«Qu'il te plaise nous faire connaître ta volonté!»

Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume une mèche. Si la flamme s'élève haute et droite, Loha veut continuer la guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se réconcilie.

Contre-épreuve: un œuf est dressé sur un plat de riz. Comme pour la flèche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour la guerre ou la paix:

«Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une force qui dure jusqu'à ce que les armes échappent aux mains du dernier adversaire.

«Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais, alors, agis sur les cœurs pour que la paix soit loyale et sincère. Sonde les âmes de nos ennemis, sonde les esprits de leurs dieux, découvre le fond de leurs pensées.

«S'ils désirent la tranquillité autant que nous-mêmes, nous danserons la danse de la paix, et nos pieds soulèveront une poussière qui de trois jours ne retombera sur le sol.»

Il suffit, et l'on entame les négociations. Elles aboutissent. Le prêtre convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies:

«Que la multitude assemblée prête l'oreille!

«Voici comment les hostilités surgirent. Loha avait dit: Qu'il y ait guerre!

«Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se changèrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache, se fit pointe de flèche.

«Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions, tous ceux qui burent ou mangèrent furent emplis de fureur, et les femmes, amies de la paix pourtant, attisèrent le feu au lieu de l'éteindre.

«L'amour, l'amitié firent place à la haine et la discorde; une grande guerre s'ensuivit.

«Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est engraissée de sang. Assez maintenant!

«Que s'émoussent les armes, et que s'éteigne la colère! Que reviennent l'amour et l'amitié!

«Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi, Déesse du Croît, regarde-nous avec faveur et fais que notre peuple prospère et multiplie!»

Le prêtre alors asperge l'assistance avec une boue bénite, mélange d'eau consacrée et d'une terre prise dans une fourmilière ou dans une termitière.

Sitôt le traité conclu, les combattants de la veille se précipitent à la danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui, s'exaltant jusqu'à la frénésie, emporte les dernières rancunes, les ressentiments mal effacés. La réconciliation est réputée donner au cœur la joie la plus intense qui se puisse éprouver au monde. Cette extase, Loha l'a inspirée, il serait impie de la réprimer, irrespectueux de la modérer. Après s'être démené pendant trois à quatre heures, on n'a pas trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue.


Pour le Khond, homme conscient de sa noble destinée, il n'est plus belle occupation que la guerre et l'agriculture. Il méprise toutes les industries qui se pratiquent par assis, tous les métiers dans lesquels on vieillit à son aise. La charrue le repose des combats, et les combats le restaurent après les labeurs de la charrue. Chez ce peuple singulier, la guerre ne coupe pas court aux relations entre familles et tribus ennemies, aux galanteries et aux demandes en mariage. Même les noces ne sont pas renvoyées à la conclusion de la paix; les belligérants suspendent les massacres pour se rencontrer à des fêtes et réjouissances où ils se traitent avec courtoisie et s'amusent, semble-t-il, avec une parfaite insouciance, pour s'entr'égorger le lendemain avec autant de férocité que de bonne humeur. Cruels, ils le sont, mais non pas méchants; ils ont le meurtre gai. Ce qu'il faut attribuer à la bonne foi parfaite avec laquelle ils attribuent la mort et la victoire à l'intervention immédiate et personnelle de leurs divinités, seules tenues pour responsables.

Assurément, les tribus khondes comprennent la guerre autrement que nous. Ils en font l'accomplissement d'un rite religieux et d'un devoir moral, grâce auquel la population masculine prend du ton et du nerf, grâce auquel les dieux se gorgent du sang, du précieux sang humain, dont ils se montrent si souvent altérés.

Semblablement, les anciens Mexicains s'envoyaient de temps à autre un message: «Nos dieux ont faim. Venez, les amis, et entre-tuons-nous pour leur donner à manger.» Ainsi, en 1454, lors de la grande famine, les prêtres se plaignirent, au nom des Immortels, que les prisonniers, procurés par les expéditions lointaines, arrivaient trop fatigués et amaigris pour être appétissants aux dieux. En conséquence, les libres républiques d'une part, et les trois royaumes d'autre part, convinrent qu'ils entretiendraient une guerre constante, et que, à des intervalles et en des lieux déterminés par avance, on se battrait à la chevalière, en vue de faire, non des conquêtes, mais des prisonniers, qui assouviraient la faim des divinités.


Après avoir raconté comment vivent Kolhs et Khonds, et notamment comment ils se marient, comment ils tuent leurs filles, et de quelle manière ils s'entre-tuent dans leurs tournois, disons brièvement leurs coutumes funéraires et quelles idées ils se font de l'existence après la mort.

La crémation, en grand honneur parmi ces tribus, de droit pour les chefs, patriarches et grands personnages, pratiquée pour la plupart des adultes mâles, est, sans exception, refusée au menu fretin des femmes et enfants. Interrogés sur cette diversité de traitement, les indigènes expliquent que la crémation comporte trop de dépenses et de cérémonies pour qu'on la prodigue. Le motif est plausible, mais faut-il s'en contenter? Que de fois les peuples tiennent pour sacrées des coutumes qu'ils se transmettent depuis temps immémorial, sans les comprendre! les ayant empruntées à d'ignorants prédécesseurs, ou à des voisins qui n'en savaient davantage. Pour être d'ordre pratique, la raison alléguée ne nous semble pas décisive; c'est même à cause de ce caractère utilitaire que nous la tenons pour suspecte, dans un ordre de choses où le genre humain s'est rarement piqué de bon sens et de sobriété. Si les Khonds visent à l'économie quand il s'agit des femmes et des enfants, pourquoi poussent-ils à la dépense quand il y va des pères et des frères? La mort est universellement considérée comme la porte du monde surnaturel; or, en matières d'imagination et de foi, on n'en appelle point à la science et au bon sens. Pour expliquer la mort, on s'est toujours adressé au rêve.

L'enterrement et la crémation relèvent de systèmes tout différents. Suivant l'antique théorie, la mort, dissociation de l'organisme, rend aux éléments ce qu'ils lui avaient prêté; l'Esprit—lumière et étincelle—s'envole avec la flamme dans les régions éthérées, vers le soleil, vers les astres distants. Honneur à ceux dont les restes sont déposés sur le bûcher! Autre le sort de ceux qu'on enterre; leur âme, ne contenant que des principes aqueux et terriens, finit avec l'existence actuelle ou ne la dépasse guère; elle est de nature inférieure et mortelle, par opposition à l'Esprit de nature divine. Les Mosinœques aussi, dans l'Asie Mineure, brûlaient les hommes après la mort, enterraient les femmes. Bonne et valable pour une antique peuplade que les Dix Mille ont traversée dans leur fameuse retraite, l'explication serait-elle insuffisante pour les Khonds, découverts récemment?

Les crémations, d'ailleurs, ne sont point identiques partout; elles comportent un rituel qui varie selon la caste et la qualité. Ici, les individus sont brûlés debout, attachés contre un arbre maouâh; là, couchés, avec la tête regardant au sud. Les cendres ayant été recueillies, ainsi que les os, ces tristes restes sont étalés sur une couche de riz—probablement pour les rendre innoxieux—et on les porte en procession par les rues du village, devant la demeure des parents et amis. Le mort salue, est salué à chaque porte; on lui fait voir une dernière fois les arbres qu'il a plantés, les champs qu'il a cultivés; on le mène devant la garçonnière, où il a si souvent dansé. Chez les Ouraons, les ossements sont déposés sous une massive pierre qu'ombrage un tamarin; chez les Khérias du Tchota Nagpour, on les jette dans le fleuve qui les descendra dans la vallée qu'habitaient autrefois les ancêtres, avant qu'ils eussent été chassés par l'invasion arya.


C'est pour assurer le bonheur du défunt, et, plus précieusement encore, le repos des survivants, que la plupart des religions ont imaginé les rituels funéraires, qui bannissent l'âme en des espaces dont elle ne pourra plus sortir qu'à des époques fixées, où elle devra rentrer à des moments déterminés. Puisqu'elle traîne après elle des vapeurs délétères, et les miasmes empoisonnés du sépulcre, puisqu'elle souffle la fièvre et les pestilences, puisqu'elle infecte même ceux qu'elle avait chéris, l'âme ne peut trouver mal qu'on lui impose mainte quarantaine, mainte lustration, avant qu'on lui permette d'approcher les vivants, qui aspirent l'air par les narines et dont la poitrine est une fontaine de sang chaud.

Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur intermédiaire agissent les méchants sorciers, les maudits jeteurs de sorts. Les sorcières montent sur le toit des paillotes, y percent un trou, par lequel elles déroulent un fil, qui va toucher le corps de l'individu à maléficier. Par l'intermédiaire de ce fil, elles sucent le sang, font couler le poison dans l'estomac[381], débilitent les os. Si la vie, si la santé vous sont chères, ne vous laissez pas rencontrer par la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vêtue d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos barbouillé de suie et les pieds retournés. Et gare au démon de l'épilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche sur l'arête d'un toit, prêt à fondre sur le malavisé qui vaguerait par les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en sortiraient jamais pour déchirer bœuf ou chevreau, encore moins pour dévorer un homme, n'était qu'un dieu leur en donne commission expresse, ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait nilipa, ou garou, en se glissant dans leur peau bigarrée.