O fior di castitate,

Odorifero giglio,

Con gran soavitate

Sei di color vermiglio,

O fleur de pureté,

Lis parfumé,

Avec grande suavité

Tu es de couleur vermeille.

Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, elle est ici!» Il voulut demander qui? mais comprit que la Diablesse blanche se tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria, s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et rejetait les couvertures:

—Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.

—Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi.

—As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.

—Je n'irai pas...

—Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De quoi as-tu peur, moinillon?

—Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...

—Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de Vinci.

Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit hâtivement.

Ils sortirent dans la cour.

Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait, s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San Gervasio.

V

La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes soufflées par la brise.

Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire, consentirent à les laisser sortir de la ville.

La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano, atteignirent la colline du Moulin.

Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.

Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De fiers cyprès noircissaient le haut de la colline.

Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais».

Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo.

Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna.

—Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent cinquantième olympiade—Merula employait toujours la chronologie antique—sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on fait parfois!

Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement. Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent.

—Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici.

A San Gervasio, un chien hurla.

«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le péché...»

—Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de la fosse un crâne long à demi pourri.

—En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano. Si l'on essayait ailleurs?

—Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula.

Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer Giorgio s'écria triomphant:

—Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser!

Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant, personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail.

Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était sur son déclin.

Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel désespéré:

—Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!

Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée.

Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse.

—Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux?

Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras—il le croyait cassé, mais il n'était que démis—tâtait, rampait et remuait étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement:

—L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole!

—Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne de mulet.

—Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur.

S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure.

Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un froid sépulcral.

Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:

—Écartez-vous. Laissez voir.

Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et chaud sous le reflet vacillant des torches.

—Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes par-dessus le marché.

Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté du vainqueur.

Merula courut à lui.

—Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!... toi, le plus intelligent d'entre les hommes!

Et il l'embrassa avec tendresse.

—L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de tombeaux.

Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient, que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut matinal.

—Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq grossi argent, si vous me la tirez de là intacte.

La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle gisait depuis mille ans.

—Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,

Joie des dieux et des mortels!...

Ainsi l'accueillit Merula.

Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant, tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se montra au bord de sa tombe.

Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi:

—La Diablesse blanche!

Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour plus dévot.

VI

La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait, comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré.

—Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux, c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je suis perdu!

De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés et ne pouvaient retrouver leur route.

Beltraffio leur jeta un coup d'œil, et tout absorbé qu'il fût par la contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa. L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier.

Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui l'homme au visage étrange.

—La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les assauts...

—C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement, enlevons!

Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel.

Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une masse dorée.

On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard.

Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent.

—Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je vous en conjure, ouvrez!

Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants, se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.

Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il prétendait avoir été déterrée dans le cimetière.

Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et prononça fermement, avec autorité:

—Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie. De force, personne n'entrera impunément dans ma maison.

—Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec nous.

Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes ses forces.

La foule ne suivit pas son élan.

—Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...

Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus.

—Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église, mais ce n'est pas le cas! disaient les uns.

—Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...

—Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient d'autres.

—C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.

Giovanni contemplait toujours la Vénus.

Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée.

Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.

Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace, calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe blonde caressait le marbre.

«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités, invisibles à l'œil.

Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque instant.

—Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé en tendant les bras. «Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et exponet.» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery. «Effodiet,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux et de nouveau les mettra au jour...»

Mais personne ne l'écoutait.

—Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...

—On dit que l'idole est en argent.

—En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue, l'impudique...

—Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les mains avec une telle ordure.

—Où vas-tu, Zaccheo?

—Aux champs.

—Bon travail! Moi je vais à mes vignes.

Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:

—Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique, que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre pasteur! Je vous renie! Anathème!

VII

Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula s'approcha de l'inconnu étrange.

—Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique?

L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question, se replongea dans son travail.

Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,—ces lèvres dont le sourire emplissait d'effroi le cœur de Giovanni,—compta les divisions et les inscrivit dans un livre.

—Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de divisions?

—Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-cœur. Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division représente le douzième de la précédente.

—Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie!

—Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure.

Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:

—On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude.

—Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur.

—Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu...

—Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de même curieux de sentir...

Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions entre la naissance des cheveux et le menton.

«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...»

Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens: combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit dans sa longue barbe:

—Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe.

—Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous considérez les anciens comme la coupe, où est la source?

—La nature! murmura l'inconnu.

Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus en plus impénétrable et indifférent.

Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour constater la délicatesse du travail:—moltissime dolcezze suivant l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le corps de la déesse.

«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par chiffres? Qui est-ce?»

—Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer Giorgio. Comment se nomme cet homme?

—Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est messer Leonardo da Vinci.

Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.

VIII

Ils rentraient à Florence.

Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui. Ils étaient seuls.

Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges.

Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps.

«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant intéressant le moindre détail dans son compagnon.

Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux, paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils prenaient une expression d'infinie bonté.

La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et bouclés, lui donnaient un air majestueux.

Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très belle—à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait une grande force—était délicate, les doigts fins et longs comme ceux d'une femme.

Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio.

«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui dire que je veux devenir son élève.»

A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune gerfaut qui, guettant une proie,—canard ou héron dans le cours caillouteux du Munione—tournait dans les airs lentement, également. Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux, sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché à sa ceinture et y inscrivit—probablement—ses observations.

Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite, mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature.

«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.

Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.»

Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit, faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur le fond bleu du ciel.

Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son cœur se débattait sous une étreinte lourde et vague.

Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se rappela:

—Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant toujours, elle, immobile, rayonnante et pure.

Ils franchirent les portes de Florence.

IX

Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher le frère Savonarole.

Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et, en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux, tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule, sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les feux des trépieds.

La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins:

—Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par une mince lanière, menuisier de son état.

—Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures, nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup...

—Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les talons!...

—Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien.

—Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les sourds, mais encore les morts l'entendront!

—Il prophétisera aujourd'hui?

—Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé...

—Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur, l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas repentis!»

—Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième chapitre du Livre de la Genèse.

—Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la guerre.

—Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on entendait le bruit des glaives et des cuirasses...

—Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on ait remarqué des gouttes de sang?

—Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même...

—Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous...

Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la relever, de lui faire reprendre les sens.

—Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier en épongeant son front.

Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale.

—Le voilà! le voilà!—Non, c'est Fra Domenico da Peschia.—Oui, c'est lui!—Le voilà!

Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.

Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis, silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence régna, que chacun put entendre les battements de son propre cœur.

Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole:

Ecce ego adduco aquas super terram! Voici que j'amène les eaux sur la terre!

Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit, enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma les yeux.

Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les feuilles mortes.

Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases parvenaient jusqu'à lui:

—Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la grêle de pierres rougies à blanc! Fuge, o Sion, quæ habitas apud filiam Babylonis!

»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en tout et partout!

»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin, toujours criant: «Qui a des morts»?

»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O mon pauvre peuple! ô Florence!»

Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à genoux et sanglota.

Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles, imitant la rumeur nocturne de l'Océan.

Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée:

Misericordia!

Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent, vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:

Misericordia! misericordia!

Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et poussait de stridents:

—Miséricorde! miséricorde!

Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les bras vers le ciel il gémit:

—Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de moi!

Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci. L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir une fois encore la tête du prédicateur.

Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite.

Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur ses lèvres.

Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à l'écart et lui tendit son livre.

Giovanni vit une affreuse caricature.

C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre, terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.

Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «L'ingegno dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio...» L'âme de l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile, rayonnante et pure.

L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que, même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist—il pouvait quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet homme—auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin.

X

Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi, occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes, avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille prière d'exorcisme: Oratio super effigies vasaque in loco antiquo reperta. Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les transformer pour l'utilité du culte chrétien—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit—ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis utenda, per Christum Dominum nostrum!

On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du cimetière.

En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de l'admettre au nombre de ses élèves.

Léonard l'accepta.

Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII, roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée, s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de Rome et de Florence.

La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie.

CHAPITRE II

ECCE DEUS—ECCE HOMO

1494.

«Voilà l'homme!».

Jean XIX, 5.

«Voilà le Dieu!».

(Epitaphe du mausolée de Francesco Sforza.)

I

«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la chose.—Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria alla cosa.—Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié. Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et s'élever au-dessus de lui[1]

[1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126.]

Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises en mouvement par des cordes.

Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse.

Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier, réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses, leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau.

«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les pattes.»

Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur.

Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «Non è vero, pas exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron favori: «Satanasso!—Au diable!»

Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible erreur prenait des proportions inquiétantes.

La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux. Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail, s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol. Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula plaintivement.

—Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas.

Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours, s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles vertes pleines de morbidesse et de mystère.

De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions, les racines cubiques et carrées.

La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.

Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas sorti, occupé de sa machine volante.

Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte, égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la chandelle.

La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts, des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires mécaniques—en cuivre, en acier, en verre—pareils à des membres de monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant. Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique représentant un œil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un fœtus grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture, une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au sourire malicieux et triste.

Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons rougissaient encore sous les cendres.

Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond, s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une gigantesque chauve-souris prête à s'envoler.

II

La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les canards barbottaient et criaient joyeusement.

La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier, s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique. Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés—le favori du maître auquel il servait de modèle pour les anges.

—Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura bientôt terminé sa machine?

—Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup, Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier. Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir sortir!

A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto, un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin.

—Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles ordures!

—Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.

—J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu n'es plus un enfant...

—Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est inutile; il est trop occupé par sa machine...

—Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la Sainte Cène, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule! Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la peinture.

Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un mauvais sourire:

—Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables! murmura-t-il.

III

Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de travail.

Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en sortir.

Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée.

L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux.

«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et dégoût.

L'homme qui dormait s'éveilla.

C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin, nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son œil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un cyclope.

—J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler demain matin...

—Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent rien.

—Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme, même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour un plongeon... je ne me noierai pas...

Il croisa ses mains, suppliant.

Léonard secoua négativement la tête.

—Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard.

—Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment, messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai.

—Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...

—J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier—Dieu me pardonne!—ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je prendrais mon élan et je m'envolerais!

Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna.

—Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui!

—Tu volais encore?

—Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute, j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!» Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela aucune machine!»

IV

Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une dizaine d'années.

—Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai passer les talons par ton gueuloir, chenapan!

—Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.

—Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la main au sang!

Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux. Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.

Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés—il avait chez Léonard l'emploi de caissier—les jeta sur la table en criant:

—Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!

—Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le maître.

Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme, la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé.

Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre, blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison, détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs souffrances?

Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, ses yeux méchants exprimaient une timide prière.

Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable.

—Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant cette révolte familiale.

Cesare riait et murmurait, malveillant:

—Cela vous fait mal au cœur à regarder!... Il ne sait même pas avoir raison d'un gamin!...

Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un, Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement.

—Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu m'accompagner?

L'élève rougit de plaisir.

V

Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre. Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se sentait frais, gai et dispos.

Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler. Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.

—Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...

Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une gigantesque araignée.

—J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse.

La figure de l'enfant s'anima soudain.

—Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur!

Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime se débattit, bourdonna.

—Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de plaisir.

Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses lèvres tremblait un sourire incertain.

Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression, comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.

Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit:

—Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres araignées.

Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent.

—Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi, mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...

Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus bas encore:

—Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la nourrir...

Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.

—Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne.

Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur.

Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux, comme s'il devinait l'éternel mystère de ce cœur créé par la nature pour le mal et inconscient de sa malfaisance.

—Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.

Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie.

VI

Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait hâte de s'excuser.

—Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des copies...

Léonard le regarda étonné:

—Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas honte de parler de choses pareilles?

D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni était misérable.

Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après, avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une pièce d'or et dit:

—Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois. Tiens, prends.

—Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous rapporterai la monnaie...

—Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?

Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit comme une flèche:

—As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils deviennent d'un gris tendre?

Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes de végétation en été.

Puis, se tournant vers son élève:

—Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé, toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno; mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à son fils.

Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni sentit son cœur allégé et joyeux.

En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme particulière, unique, comme chaque individu avait son visage.

Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui vivait la perspicacité d'un voyant.

Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre cuite—œuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du couvent.