Le charivari & tintamare continuel que nous entendions, à mesure que nous avancions, me fit plus d'une fois penser à Vulcain & à ses Cyclopes. Tout l'air retentissoit de grands coups de marteau, & l'on eut juré en effet que nous n'étions qu'à trois pas de la boutique du Mont-Gibel, ou de l'Enclume de Brontes, de Pyracmon, & de Steropes. Nous ne fûmes pas tout à fait trompez dans nos conjectures: les hommes que nous découvrîmes bien-tôt après, n'avoient pas mal la mine de Géans & de Démons: il y en avoit parmi d'une taille monstreuse, d'autre velus comme des Ours; & pas un qui ne fut plus noir qu'un Charbonnier des Mines d'Ecosse.

Ceux de notre Troupe s'adressérent aussi-tôt à un Directeur, pour lui dire le Canton d'où nous venions, qui étoit le troisiéme de la premiére Ligne, nommé Riɤs; car c'est au nombre, & par un semblable nom qu'on les distingue les uns des autres. Ils lui, déclarérent aussi quelles sortes de Marchandises nous avions aportées, & ce que nous désirions de remporter. Ensuite ils nous présentérent à lui, mon Camarade & moi, aparemment pour le prier de nous faire conduire par tous les endroits qu'il croyoit dignes d'être vûs par des gens qui n'avoient jamais été-là. Aussi-tôt il donna ordre à un de ses Estafiers de nous accompagner par tout. Cinq de notre Compagnie se joignirent à nous.

La premiére chose qu'il nous fit voir fut un gouffre large & d'une profondeur immense. C'étoit une Mine de Fer, où l'on avoit travaillé depuis des milliers d'Années, & dont on avoit tiré tant de matiére, que cela avoit formé d'autres Montagnes proche de-là. En décendant dans ce creux à gauche, il y avoit un Escalier que les Ouvriers avoient pratiqué dans le Roc, à mesure qu'ils creusoient: mais quoi que les marches en fussent larges & aisées, j'aurois fait beaucoup de difficulté d'y décendre. Sur le devant ils avoient fait une Machine de bois où ils avoient fait un gros Sommier qui avançoit, & auquel ils avoient attaché une Poulie de trois Piez de diamétre, qui servoit à tirer la Mine d'environ la moitié du creux, où l'on avoit fait une Plate-forme, d'où d'autres Ouvriers la tiroient du fond, par le moyen de quelques Paniers, que ceux qui étoient en bas remplissoient à mesure qu'il en décendoit. A droite, au contraire, personne ne travailloit; tout paroissoit y être en desordre, & notre Guide voyant que je me penchois pour en considérer les irrégularités, me fit entendre par signes, & du mieux qu'il pût, qu'il n'y avoit que cinq mois qu'un gros quartier de la Montagne, que l'on avoit peut-être trop creusée au dessous, de ce côté-là, s'étoit détaché, & avoit en tombant, écrasé trois cens soixante personnes qui y travailloient.

Après que nous eûmes examiné cet endroit-là, il nous mena vers un autre, d'où l'on tiroit de la même maniére, du Charbon de terre, mais qui est beaucoup plus gras que celui que l'on trouve en Angleterre, & même que la Hoüille du Païs de Liége, puisqu'il dure un jour entier, & que ceux qui en brûlent n'en mettent au Foyer qu'une fois toutes les vingt-quatre heures.

Entre ces deux Mines il y avoit un Etang d'Eau minerale, qui bouilloit continuellemment: ils s'en servent à nétoyer toutes les ordures de leurs corps, de leurs habits & de leurs ustencilles; mais on ne sauroit l'employer à cuire les Viandes, parce qu'elle leur donne un trop mauvais goût. Le Fer qu'ils trempent dans cette Eau chaude, devient d'une dureté impénétrable, & est beaucoup plus propre que notre meilleur Acier à faire des Ressorts. Je n'avois jamais trouvé de difficulté à comprendre comment les Eaux minérales d'Aix-la-Chapelle peuvent avoir le degré de chaleur qu'on leur attribuë, parce qu'on les fait passer par de longs Conduits soûterrains, où il abonde sans doute, des entrailles de la terre, des parties bitumineuses & sulfureuses, qui étant elles-mêmes dans une grande agitation, leur communiquent en passant, une partie de leur mouvement; mais ici, je ne voyois absolument rien de semblable. Un petit Lac, où l'eau croupit, & où pour supléer aparemment à ce qui s'en dissipe, tant par les exhalaisons, que pour l'usage de ceux qui en tirent, il distille d'un Tuyau de pierre, que la Nature semble avoir fait exprès pour cela, un filet de la grosseur du petit doigt, d'une Eau claire comme cristal, & qui bien loin d'être chaude, est plus froide que le Marbre: ce qui me faisoit croire qu'il devoit y avoir un terrible Foyer d'esprits là-dessous.

Nous allâmes aussi voir ceux qui séparoient les parties de Fer de la Mine: les Fourneaux où ils le fondent, & les Forges où ils le travaillent ou mettent en barre, pour être travaillé ailleurs: mais tout cela étoit si semblable à ce qui se pratique en Europe, que je n'ai pas crû en devoir faire ici la description. Je compris fort bien, par ce qu'ils me dirent en suite, que toute cette chaîne de Montagnes, qui sert de Barriére à ce beau Païs, est proprement le Magasin d'où ces Peuples, tirent une partie de leurs Richesses, & des choses qui sont pour la plupart utiles dans la Société; comme des Pierres pour bâtir, d'autres pour faire de la Chaux, du Sel, qui quoi que différent du nôtre, ne laisse pas d'être fort bon; de l'Etain très-fin, du Cuivre rouge, mais en fort petite quantité, & encore coûte-t-il beaucoup de peine, & la vie de bien des hommes.

Pendant que je m'occupois à considérer toutes ces Curiositez, nos gens travailloient à faire débarquer leurs Marchandises, à les troquer, & à se charger de celles qu'ils avoient ordre de prendre en la place: ce qui se fait par des Traîneaux, ou de petites Charettes plates & longues, tirées par deux, trois, quatre & jusques à dix Boucs à la fois, ou par des Porte-faix, & à quoi l'on employe tant de gens, que cela est expédié en fort peu de tems, quoi qu'il y ait tant de chemin à faire; de sorte que nous ne fûmes pas-là deux jours entiers. Nous amenâmes notre Guide à nos Barques, où nous le traitâmes de notre mieux, & le fîmes tant boire, qu'au premier pas qu'il fit pour s'en retourner, il se laissa tomber de son long, & se blessa même à l'épaule, de maniére que la douleur qu'il en ressentit, lui arracha de la bouche le Nom de Christ. Je demeurai surpris à cette expression, & j'aurois bien voulu savoir d'où il avoit apris à connoître le Sauveur du monde: mais faute de savoir la Langue, il falut borner ma curiosité à courir le relever, & à voir que le mal qu'il s'étoit fait n'étoit pas fort dangereux, jusques à ce que je fusse en état de m'en informer.

Comme nous étions sur le point de démarer, pour nous en revenir chez nous, il me vint dans l'esprit, que si au lieu de prendre notre route par le même Canal où nous étions venus, nous allions passer dans un autre, éloigné de deux ou trois Cantons de celui-là, peut-être verrions-nous des nouveautez qui nous feroient du plaisir, & récompenseroient le tems perdu, & la peine que nous aurions prise. Je communiquai ma pensée à La Fôret, & nous fîmes tant lui & moi, que nous nous fîmes comprendre aux autres. Les bonnes gens étoient si honnêtes, qu'ils consentirent sans hésiter à notre proposition. Là-dessus nous passâmes du côté d'Occident: mais lors qu'il fut question d'atacher les boucs, qui dévoient tirer notre Bâteau, le plus vieux, qui avoit, au dire de celui qui les menoit, quarante-deux ans, & qui avoit fait je ne sai combien de fois ce chemin-là, voyant qu'on s'écartoit en quelque façon de la route ordinaire, se mit à faire le diable à quatre: il fut impossible au Guide de le retenir, il fit tant de sauts & de cabrioles, qu'il rompit la corde dont on le tenoit, & se mit à fuir de toute sa force. Vingt personnes s'empressérent de courir après, qui crioient à gorge déployée qu'on l'arrêtât. Les voix ayant passé de l'un à l'autre, & quelqu'un s'étant mis en devoir de lui vouloir faire rebrousser chemin, ce fougueux animal se jetta au beau milieu de l'eau. Les bords font-là extrémement hauts & escarpez, il n'y avoit aucun moyen pour lui d'y grimper. Notre Guide ayant apris cette chute, y courut avec trois ou quatre autres, pour voir s'il n'y auroit pas moyen de ravoir son Bouc, & apercevant de loin qu'il nageoit le long du talut, il le devance de quelques pas, se baisse tout doucement, & justement comme il passoit, lui jette un nœud coulant sur la tête, & l'atrape par les cornes. En même tems le Bouc prend l'épouvente, il s'élance de l'autre côté, & tire notre homme après lui, tant parce que la corde s'étoit, je ne sai comment, entortillé autour de son corps, qu'à cause qu'il aima mieux se laisser entraîner que de lâcher prise: aussi-tôt l'alarme redouble, on y court de toutes parts, & pendant que l'on s'occupoit avec empressement à secourir notre Camarade, la Bête cependant avança jusqu'à l'une des montées du Pont prochain, par où elle regagna terre & prit soin de s'éclipser, de maniére que personne ne la voyoit plus, & que nous ne savions absolument ce qu'elle étoit devenuë. J'enrageois en mon particulier de cette perte, j'aurois voulu pour un doigt de ma main m'être tû, parce que j'apréhendois que mon Patron ne nous en regardât de mauvais œil, & ne s'en vengeât sur ceux qui avoient eu la complaisance de nous écouter. Nous ne laissâmes pourtant pas pour cela de poursuivre notre pointe, malgré la résistance que quelques autres Boucs faisoient, ce qui ne dura pourtant qu'un moment, car dès que les premiers furent bien en train d'aller, les autres les suivirent comme des Agneaux. Mais cela ne nous profita de rien dans notre Voyage: le Païs est tellement uniforme, qu'il vaut autant n'en avoir vû qu'une partie, que de s'amuser à parcourir le tout. Il n'y avoit proprement de diversité à remarquer que dans les visages des hommes, comme par tout ailleurs; & quand même il y auroit eu quelque plaisir à prendre, l'inquiétude où nous étions, nous auroit empêché d'y participer. Mais nous fûmes bien étonnez à notre arrivée, lors que nous aprîmes que le Bouc étoit à l'Ecurie depuis huit jours: cet habile Courier avoit franchi le chemin en trente-cinq heures. Une si agréable nouvelle dissipa entiérement notre chagrin, & nous rîmes tout notre sou à force d'en voir rire les autres.

Le lendemain on déchargea les Bâteaux: tous les Habitans du Canton se trouvérent-là. Le Juge fit aporter la Facture des Denrées que l'on avoit aportées, ayant tout bien examiné, il fit porter à chacun des Intéressez ce qui lui apartenoit; ce qui se fait avec tant d'ordres, qu'il est impossible qu'il se perde la moindre chose. Pour récompense de cette peine, chaque Ménage lui envoye le jour d'après, un plat du meilleur Poisson qui se pêche dans leurs Eaux, dont la moitié se consomme chez lui, & l'autre dans le Logis du Prêtre, où les Péres de Famille Vont leur aider à le dépêcher. C'est un honneur pour ces Messieurs; mais ils le payent chérement, puisque tout ce qu'ils peuvent conserver de ce Poisson, ne vaut pas la moitié de la sausse que la générosité veut qu'ils y ajoûtent.

Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner à notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on ne se foucioit guéres, que nous nous mêlassions de rien, mais parce que nous ne voulions pas être-là comme des fainéans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous eût employez à autre chose. La Forêt, qui étoit encore plus las que moi de travailler à la Laine, tacha de faire comprendre à notre Hôte, qu'étant Horloger de sa Profession s'il vouloit lui fournir les Métaux & les Instrumens nécessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit & sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient. Pour moi, qui ne pouvois leur être d'aucun secours par ma Chirurgie, à cause que les Herbes de ce Païs-là différent pour la plûpart, des nôtres, qu'il y a peu de Minéraux, & qu'ils haïssent mortellement la Saignée; tout ce que je pouvois faire, fut d'aplaudir à ce que mon Camarade disoit, dans l'espérance de travailler avec lui au même Ouvrage.

Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya querir le Prêtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils avoient en effet ouï parler de nos Horloges, mais ils ne s'en étoient formé qu'une idée assez confuse, & personne n'en avoit vû jusqu'alors: ainsi ils nous priérent instamment d'y mettre la main aussi-tôt que nous voudrions, & de n'y rien épargner; d'autant plus que leur maniére de diviser le tems, est méchanique, & extrêmement pénible. Ils prennent un bout de ficelle, à l'extrêmité de laquelle ils passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de Pendule, qui est longue de trois Piez un sixiéme ou de trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils comptent jusques à sept mille deux cens Vibrations, qui à cause de la longueur de la corde, font justement autant de Secondes, & par conséquent la douziéme partie d'un jour naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour aller crier l'heure par tout le Village, de même que cela se pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit, & particuliérement en Hollande, où ils payent pour cette fin, des Hommes qu'ils apellent Clappermans. On nous donna donc les matériaux nécessaires pour notre travail. La Forêt commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, & lui-même fit les autres. Enfin, nous mîmes la main à l'œuvre, mais non pas d'une maniére à nous fatiguer, puisque nous n'achevâmes notre Horloge qu'au bout environ de dix-sept mois.

Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il étoit possible que cette Machine allât seule, & sonnât toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-là nous nous étions tellement perfectionnez dans la Langue du Païs, que nous nous expliquions avec autant de facilité qu'en François, nous leur dîmes qu'il faloit faire bâtir un petit Clocher sur la maison du Prêtre ou du Juge à la maniére des Européens, afin d'y mettre cette Horloge, d'où chacun l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut exécuté: les plus lents s'empressoient à suivre nos Ordres, & bien des gens ne cessérent de travailler avec nous, jusques à ce que notre Ouvrage fut au lieu où nous l'avions destiné.

Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie du jour où ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on n'avoit encore jamais condamné personne à perdre la vie. Les Crimes y sont défendus, & les Criminels punis, mais point à mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dépendant uniquement de Dieu qui la lui à donné, il n'est pas en notre puissance de lui ôter, pour quelque cause que ce puisse être, non pas même pour avoir tué son pére & sa mére. J'avois beau leur dire que c'étoit une maxime, que presque tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous croyons avoir été dictée de Dieu lui-même, le commandoit expressément: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumiére. Il n'est pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tuë un autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage à tous ceux de son espéce que de le penser. Mais quand il se rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point donné, il en faudroit laisser la vengeance à l'Esprit universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le prétexte spécieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont au fond que des Ordonnances d'un Tiran dénaturé. Chaque homme, lors qu'il s'agit de former une Société, peut transférer à un autre, comme à un Prince ou Souverain, le droit & l'autorité, que la Nature lui a donnée sur lui-même: mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie. C'est Dieu qui, par le moyen de nos péres & méres, nous a faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en aucune maniére du monde contribué à notre être, il est juste & légitime de laisser à ce même Dieu, le droit qu'il a de nous défaire; & nous borner à mettre la main sur les autres Animaux, qu'il semble avoir laissez à notre disposition.

Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer à un chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionnée à son délit. Le blasphême contre Dieu, est le péché le plus énorme parmi eux: ceux qui le commettent sont sans miséricorde, condamnez pour leur vie à travailler au fond d'une Mine obscure, où la lumiére du Soleil ne sauroit atteindre. Les Meurtriers, les Adultéres, les Paillards & les grands Larrons, sont à peu près traitez de la même façon: Les uns travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le Crime est agravant, & que la personne est âgée & intelligente. Les pécadilles se punissent avec moins de sévérité: & ceux qui les commettent sortent rarement du Village. On employe les uns à la Pèche, à faire & racommoder des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux sont poissonneuses & qu'ils mangent quantité de Poisson: les autres ont soin des Allées & des Arbres, quelques-uns nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde aux Pendules, d'où elles sont relevées tous les demi jour; & les jeunes Garçons vont crier les heures: ce qui se fait depuis que le Soleil est parvenu à leur Méridien jusques à ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems, après lequel ils sont remis en liberté.

J'ai dit tantôt que le Blasphême est le plus sévérement puni; cela me donne occasion à présent de dire deux mots au sujet de ce misérable, qui après nous avoir servi de Guide aux Mines, avoit proféré le Nom de Christ en tombant, comme pour l'apeller à son secours. Lors que je me vis en état de causer avec tout le monde je ne laissois guéres passer d'occasions sans me faire instruire des choses que je desirois de savoir. Un jour je racontai à notre Patron les circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes; & ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit, je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il me répondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il étoit venu plusieurs personnes dans leur Païs, à peu près pour les mêmes raisons qui nous y avoient menez: que le dernier qui s'y étoit rendu avoit été un Homme grave, habillé d'une longue robbe, & en un mot, de telle maniére, qu'il me fut aisé de remarquer que ç'avoit été un Moine de quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de l'esprit & étoit même Savant: il aborda en un Canton un peu éloigné de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems. D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le pié de changer souvent de Village: mon Bisayeul, à ce que m'a raconté mon Pére, l'avoit logé ici plusieurs fois, & avoit pris beaucoup de plaisir à l'entendre discourir. Il ne faisoit que prêcher la Morale à tout le monde: souvent il les entretenoit d'une Résurrection & Immortalité bien-heureuse après cette vie. De plus, il soûtenoit que Dieu avoit un Fils, engendré de sa propre Substance long-tems avant le monde, qui s'étoit manifesté aux hommes depuis quelques Siécles, étant né d'une Fille Vierge, ou qui n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet Homme-Dieu avoit conversé parmi le Genre-humain, qu'il avoit souffert la mort comme un Brigand, pour mériter par-là la Vie éternelle au reste des hommes, qui vouloient bien embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit Christ, s'étoit lui-même relevé d'entre les morts, & s'étoit assis aux Cieux à la main droite de son Pére, pour gouverner avec lui le Ciel & la Terre jusques à la fin du Monde. Comme cette Doctrine flâte beaucoup, il trouvoit aussi bien des gens qui prenoient un plaisir singulier à l'entendre; d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du Roi. On le fit venir à la Cour, & après l'avoir bien examiné, il fut condamné comme le dernier des Blasphêmateurs, à aller finir ses jours au fond d'une Mine, où il mourut quelque tems après. Et autant qu'il avoit à tout bout de champ le mot de Christ à la bouche, quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient; & ce que vous m'avez raconté de votre Guide, continua-t'il, est une marque certaine que cela a passé jusqu'à nous.

Quoique ce discours m'allarmât, je ne pûs m'empêcher de lui dire, que j'avois la même croyance que cet homme, que les Préceptes de la Religion que je professois me portoient à cela, & que j'étois surpris que des Personnes aussi sages & autant charitables qu'ils l'étoient, avoient pû se résoudre à traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel leur avoit envoyé sans doute pour leur Salut. La Politique, me répondit mon Hôte, y a eu peut-être la meilleure part. Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela ne soit préjudiciable au Gouvernement. Mais il est sûr aussi que vos Sentimens répugnent en bien des endroits, & que ce Christ sur tout excite à la Révolte, & embarasse prodigieusement la Raison. J'avouë, lui dis-je, que c'est un Mystére incompréhensible; nous le croyons pourtant, & nous le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermeté, que nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce que cela influë dans l'économie du Salut: outre que c'est une vérité, dont mille témoins oculaires ont rendu témoignage, & que Dieu lui-même nous a révélée.

Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des Climats bien fortunez, puis que la Divinité s'y communique ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens de votre Monde soient bien vains & présomptueux d'avoir l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver de terre. Cela me paroît insuportable, & si ce même Dieu prenoit le moindre intérêt à sa gloire, il ne manqueroit pas de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi, poursuivit-il, je vous prie, comment cette Révélation se fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-même, employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Créature pour cela? de quelle maniére s'y prend-il?

Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir de cette matiére: je vous voi si éloigné de nos Sentimens, & si peu disposé à donner la moindre croyance à nos Dogmes, que j'ai peur que votre incrédulité n'excite votre couroux, & que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien à craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnête Homme; je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me conserverai simplement le Droit d'en juger à ma fantaisie. A cette condition, lui répondis-je, je veux bien vous en dire le peu que mon âge, mon éducation & mon art, m'ont permis d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez peut-être mieux que moi: dites-moi, s'il vous plaît, auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dépendance, & de ce qu'il doit attendre après cette vie.

Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est impossible que ma confession soit générale, puisqu'il n'y a peut-être pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une Substance incréée, un Esprit universel, souverainement Sage, & parfaitement bon & juste, un Etre indépendant & immuable, qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime; mais d'une maniére si cachée & si peu proportionnée à mon néant, que je n'en ai qu'une idée très-imparfaite. Cependant, voyant la nécessité de son Existence, & la dépendance où nous sommes à son égard, nous croyons être dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages & nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y penser même qu'en tremblant; ce qui fait la principale partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre continuellement nos Actions de graces pour tous les biens qu'il nous a faits, sans aucune prétention pour l'avenir, & bien moins aprés la mort, puisqu'alors, n'existant plus, nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez notre Prêtre, comme vous en avez été plusieurs fois témoin depuis que vous êtes parmi nous.

Il est vrai, lui repartis-je, que vous êtes fort ponctuels à donner à Dieu une heure de votre Dévotion tous les jours de l'Année sans interruption, en quoi certes vous êtes beaucoup à louër: mais je trouve étrange que vous rejettiez entiérement la Priére, & que vous ne fassiez aucune distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons six à nos Affaires domestiques, & donnons le septiéme à Dieu, & aux Exercices de notre Religion.

Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux: & quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos Eglises, nous ne laissons pas de conscrer à Dieu le reste de la journée, de méditer à chaque moment, sur sa Grandeur, & d'admirer sa Bonté envers toutes ses Créatures. Et pour ce qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que ce seroit comme lui vouloir faire violence; car étant immuable de sa nature, il est évident qu'il ne sauroit souffrir aucune ombre de changement.

Ici l'on vint avertir le Juge, que le Timnɤ, c'est à dire, Satrape, Intendant ou Gouverneur, étoit-là pour recevoir le Tribut du Canton. Nous avons déja remarqué que chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont gouvernées par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement, dont le plus ancien des Baillifs est Timnɤ & Président des neuf autres, dans les Assemblées qu'ils tiennent pour exercer la Justice, & régler la Police dans ces dix Villages-là. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, où de dix Gouverneurs on en députe un tous les Ans une fois, qui s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le Roi préside à cette illustre & nombreuse Assemblée, où il se conserve les Droits de Régale, & où l'on peut apeller de tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement de punition de quelque Crime capital.

L'Intendant qui étoit venu pour recevoir le Don du Peuple, fut parfaitement bien reçu de notre Hôte: on lui fit un Repas magnifique, où le Prêtre & les deux Assesseurs du Village furent aussi invitez. Dans la conversation on n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira l'invention, & nous donna mille loüanges: mais il auroit mieux valu pour nous qu'il n'eut rien sû de tout cela, puis qu'au fond il n'en résulta rien de bon dans la suite, comme on verra dans son lieu.


CHAPITRE VII

Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prétre de son Village, au sujet de la Religion, &c.

Après le départ du Satrape, Monsieur le Juge qui se souvenoit encore très-bien de notre Entretien, s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus favorable, il invita le Prêtre exprès le lendemain à dîner, & nous fit venir mon Camarade & moi pour être de la partie. La premiére chose qui donna lieu au Papɤ de parler, fut de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment ne m'étoit point inconnu, & que j'en avois déja causé avec mon Hôte, je me contentai de lui dire que l'idée que j'avois de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant & parfaitement Bon, me portoit à implorer sa Bénédiction sur les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, étant persuadé par la Raison & par l'Expérience, que sa Parole rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint là-dessus à peu près le même Langage du Juge, & prétendoit éluder la force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, & même de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette Cérémonie: de sorte que le tout se réduisoit à anéantir absolument l'Oraison. Ne nous amusons point à disputer là-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne résoudra tantôt d'elle-même & qui ne dépend que de quelques autres Véritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.

Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge, il ma avoué lui-même que vous confessez unanimement l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vérité, qu'il seroit autrement fort aisé de vous prouver par plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que l'on attribuë à un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la voye de la causalité de la Cause éficiente. Puisque par là on remonte immanquablement des effets à une cause premiére, intelligente, & nécessaire de la production de toutes choses.

Je fai cela, dit le Prêtre; & il faudrait être dépourvû de raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que c'est ce même Dieu, & point d'autre, qui a créé de rien l'Univers, c'est à dire, le Ciel, la Terre, & en général tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous avez raison, repartis-je, par raport à nous, mais à l'égard de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans contradiction, poser la Matiére coexistante avec Dieu; car il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indépendans, & on prétend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-là les choses infinies, elles sont hors de notre portée. Je croi qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.

Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout cela: Moïse nous y assure, que Dieu a tout fait par sa Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six jours, aprés lesquels il se reposa de son œuvre. Que fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Après avoir créé le Ciel & la Terre, il dit que la Lumiére soit, & la Lumiére fut, &c. Le sixiéme, il créa l'Homme de bouë, & soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait capable de discernement, il étoit bien juste qu'il vécût sous sa dépendance, & qu'il le reconnût pour le seul Maître de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a sur la Terre, & lui défendit seulement de ne point toucher à un seul Arbre, qui se trouvoit planté au milieu du Jardin des délices, où là Providence l'avoit établi. La soûmission qu'il avoit pour son Créateur, l'auroit sans doute empêché de contrevenir à ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit donnée pour Compagne, étant plus infirme & plus curieuse que lui, se laissa emporter à sa passion: elle mit la main sur le Fruit admirable de cet Arbre, le goûta, & le trouva si excellent, qu'elle en donna à son Mari. Ce misérable fut assez malheureux pour en manger, & pour encourir par conséquent, la peine qui lui avoit été imposée, de mourir d'une mort éternelle, c'est-à-dire, de souffrir des peines éternelles après sa mort. Peine dure & insuportable assurément par raport au péché & à celui qui l'avoit commis, mais qui ne laissoit pas d'être fort proportionnée à la Majesté de la Personne lézée.

Je parcourus ainsi l'Histoire de la Création, du Deluge, des Patriarches, de Moïse & d'Aaron son Frére: des Miracles qui avoient confirmé la vérité de cette Histoire. Je les entretins des Prophêtes, de leurs Prédictions, principalement par raport au Messie, de la venuë de ce Sauveur, comment c'étoit le Fils de Dieu, & de quelle maniére il nous avoit rachetez de la punition que nous avions méritée en la personne du premier Homme notre Pére. Enfin, je leur fis voir la nécessité de la Priére, tant par ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et enfin, je leur parlai d'une Résurrection des corps, dont les ames reprendront possession, & d'une Vie éternelle & bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit méritée en souffrant la mort ignominieuse de la Croix.

Il faut avouër qu'ils m'écoutérent avec beaucoup de patience; il sembloit même qu'ils y prissent du plaisir, & qu'ils aquiéçassent à la plus grande partie. Mais-je fus fort surpris lors que le Prêtre me regardant fort sérieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui assurément, lui répondis-je, que je le croi. Ceux qui doutoient de la Loi de Moïse, mouroient sans aucune miséricorde; & les Apôtres nous assurent que l'on ne peut douter de la vérité des paroles de Christ, & de toute l'œconomie du Salut, sans danger de punition éternelle. Mais ce n'est point la force qui me méne-là, c'est proprement l'évidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je, si je vous disois à point nommé, non-seulement ce que vous avez fait de plus caché, mais tout ce que vous devez faire, & ce qui doit arriver à votre Païs? Si je guérissois les malades, ressuscitois les morts, passois les mers à sec, fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltérer tout un Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de Miracles différens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophêtes, les Apôtres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que je vous l'ai insinué tout à l'heure: de sorte que nous n'avons aucun lieu de douter delà vérité de ce qu'ils nous ont laissé par écrit.

Votre conséquence n'est pas juste, interrompit le Papɤ: Mais avez-vous vû toutes ces belles choses? J'avouë que non, répondis-je, mais il n'est pas toûjours nécessaire de voir une chose pour la croire. Vous n'avez jamais vû l'Europe, les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs Religions & leurs Coûtumes: cependant vous croyez ce que nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour d'honnêtes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant nous, ont informé vos Ancêtres à peu près des même choses. Lors qu'un Fait est apuyé sur le témoignage de plusieurs Personnes de probité, on n'a plus sujet de le révoquer en doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes pieuses & sages, mais par des nuées de témoins, par des Nations toutes entiéres, qui ne peuvent nous être suspectes, puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout différent du nôtre, & qui sont nos Ennemis à bruler. Ces gens, eux-mêmes, qui sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu à nos Péres, tantôt en Songes, tantôt dans un Buisson ardent, longtems comme une Nuée de jour, & la nuit comme une Colomne de feu, qui les conduisit, & s'arrêtoit où ils devoient camper dans les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-même pour aller prendre possession d'un grand Païs, qu'il leur avoit destiné; certes après des témoignages si forts il me semble que nous aurions grand tort d'être incrédules.

[1] On a oui parler d'un savant Anglois qui a fait une Dissertation depuis peu, où il entreprend de prouver qu'il n'y a eu rien de miraculeux ni même d'extraordinaire dans cette Colonne de feu qui conduisoit les Israëlites dans le Desert; & de faire voir par les meilleurs Auteurs anciens & modernes que ç'a été toûjours la coûtume dans ces sortes de Deserts, de se servir de feu pour diriger la marche des Armées, ou des Multitudes, en le faisant porter devant elles par les Guides, de maniére que toute la troupe en pût voir la fumée pendant le jour, & la flamme pendant la nuit. Il prétend que celui qui a eu la direction de ce feu, & qui a servi de Guide aux Israëlites, n'étoit autre chose que Hobab, le Beau-pére de Moïse; ce qu'il tâche de prouver par les versets 29. & 30 du chapitre X. des Nombres, & par plusieurs autres Passages de l'Ecriture Sainte.

A vous parler ingénûment, dit le Juge, il y a quelque chose en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, paroît néanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez, reprit le Prêtre: vous savez comment nos Ayeux y ont été pris pour dupes, à peu près de la même maniére, par la subtilité & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin se laisse écrire en tout tems, & les châtimens que l'on exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prétendus Faits, que l'on débite comme des véritez, force des gens à se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter. Cette Création dont vous venez de nous entretenir, poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure Allégorie, que je trouve assez grossiére dans son genre, & fabriquée par un Auteur fort ignorant de la nature des choses; jusques-là qu'il y fait précéder les effets à la cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour la Lumiére fut créée, & le quatriéme parurent les Luminiares dont cette Lumiére nous vient. Il est certain, au reste, que l'idée d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut être digérée que par des Peuples fort grossiers & ignorans, que l'on vouloit maîtriser, & dont ce Moïse duquel vous parlez, prétendoit être le Seigneur temporel, tandis que son Frére Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs Consciences.

Je n'oserois dire de quelle maniére il traitoit Jesus-Christ & sa Mére: mais au sujet de l'Ame, cette Substance spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils, aucune idée, je ne sçaurois m'empêcher de marquer ici une des difficultez qui vient dans la pensée du Prêtre, lorsqu'il s'est agi de la Résurrection des morts. Il est sûr, disoit-il que la Terre est composée d'un nombre innombrable de petites parties, dont les figures sont extrêmement différentes: cela se voit par la diversité des Objets que cette même terre produit, certaines parcelles, qui sont propres à former une espéce de Fruits, ne seroient nullement convenables pour la production de quelques autres. Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour construire du Fer. De-là vient, que si l'on séme plusieurs Années de suite du Froment dans un même Champ, on trouve enfin que toutes les parties de matiére, qui étoient propres à nous raporter du Froment, ayant été employées, & n'y en étant plus resté, que cette Terre ne produit absolument plus de Froment, jusques à ce que par le moyen du Fumier, on y en raporte d'autres. Apliquons cet exemple à l'homme: les particules qui sont propres à composer de la chair humaine, ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une certaine quantité déterminée de personnes. Faites ce nombre aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il égale celui de tous les hommes, qui ont vécu depuis le commencement du monde. Je dis plus, ajoûta-t-il, je ne sai pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici assez de ces parties pour soûtenir les hommes qui y naissent pendant dix Siécles seulement. Ceux qui ont tant soit peu étudié la nature des Etres, savent que comme le poil & les ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extérieures des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang pousse & augmente les intérieures. Il n'est pas croyable quelle dissipation il se fait tous les jours par la transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les parties dont l'un se dépouille d'un côté, servent à la réparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous perdons pouvoit être transporté dans un autre Païs, sans qu'il en revint d'autre dans le nôtre, il est vraisemblable qu'il faudroit qu'il nous arrivât de tems à autre, une famine & une mortalité, afin que les parties de ceux qui tomberoient pussent servir à l'accroissement des autres, jusques à ce qu'il ne s'en trouvât absolument plus. D'où je conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit impossible qu'il y eut assez de parties propres à la construction d'un homme, pour en donner à tous ceux qui ont vécu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une stature médiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Années que le monde subsiste, étoient rassemblez en un monceau, il surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la Terre, d'où ils ont tiré leur origine.

Eclaircissons ce Paradoxe, par un calcul fait en gros. Nous avons dans ce Païs 41600. Villages, dans chaque Village il y a 22. Familles, à neuf personnes l'une portant l'autre, chaque Village contiendra à peu près 200. habitans donc dans tout le Royaume 83230000. Donnons à chaque corps humain, consideré sous la forme d'un paralléle pipede, cinq pieds de hauteur, & un demi pié de largeur & d'épaisseur, l'un parmi l'autre; je prends tout au moins, comme vous voyez, au jour de la Resurrection il se trouvera que 8323000. corps contiendront en viron 10400000. pieds cubiques de chair. Suposons enfin, que ce nombre d'hommes se renouvelle tous les 50. ans, alors il faudra 208000000. de pieds cubiques de chair pour les hommes qui auront vécu pendant mille ans, & 2080000000. pour le monde de 10000. années. Continuez cette multiplication, & voyez où cela ira. Mais que ne seroit-ce pas, poursuivit-il, en faisant une grande exclamation, si l'opinion de quelques habiles Gens est véritable, qui, à ce que vous avez dit à votre Hôte, passe pour constant, que la semence de la plûpart, & peut-être même de tous les Animaux, n'est qu'un composé d'un nombre innombrable de petites créatures, qui ont la vie & le mouvement; de sorte que dans un volume de la grosseur d'un grain de millet, il y en a des milliers, qui nonobstant leur petitesse, ne laissent pas d'être des individus de la même espéce, que sont ceux qui les ont engendrez, & qui doivent par conséquent participer aux mêmes avantages que les autres, bien qui les surpassent autant en grandeur, que la plus haute Montagne différe d'un grain de Sable: car alors il est manifeste que votre sentiment est ridicule, & même d'une contradiction qui saute aux yeux.

Vous parlez de milliers d'années, lui dis-je, comme d'autant de minutes: à vous entendre, le monde doit être bien ancien. Je me sers, répondit-il, d'un terme défini, pour désigner un nombre indéfini: il n'y faut pas prendre garde de si près. Que l'Univers soit ancien ou non, cela ne change point la nature des choses: il est constant que nous le croyons d'un tems immémorial, & que nous ne saurions exprimer, ni par nos nombres, ni par des paroles. Vous n'êtes pas les seuls qui vous abusez à cet égard, repris-je; les Chinois parmi nous, font aller leurs Chronologies jusques à plus de quarante mille ans, sans compter ce qui n'a point été enregistré avant ce tems-là. Les Egiptiens entr'autres, vont pour le moins encore aussi loin qu'eux. Un ancien Philosophe nommé Platon, introduit un Prêtre Egiptien, qui s'entretenant avec Solon, lui raconte comment il s'est écoulé neuf mille ans depuis que Minerve avoit-fait bâtir Saïs. Diodore compte vingt-trois mille ans depuis Osiris & Isis, jusques à Alexandre le Grand. Laërce parle d'un terme de quarante-neuf mille ans, pendant lequel ils avoient calculé toutes les Eclipses. Ils prétendoient avoir observé les Astres depuis cent mille ans, suivant la remarque de Saint Augustin: Et au dire de Cicéron, ils faisoient monter ce nombre jusqu'à cinq cens soixante-dix mille années. Mais tout cela a été avancé sans fondement, & suivant un principe de vanité, par où ils prétendoient se mettre au dessus des autres Nations de la terre. Pour nous, nous nous en raportons à Moïse, qui assure que le monde n'a pris naissance qu'environ depuis six mille ans. Et certes, quand on prend la peine d'y refléchir tant soit peu, il est impossible qu'on puisse révoquer cette verité en doute. Une preuve incontestable que le monde n'est pas fort ancien, & que nous n'avons point d'Histoire qui remonte au dessus de quatre mille ans. Les Arts sont pour la plûpart aussi fort nouveaux. Nous ne savons point qu'avant cinq cens ans, on ait eu aucune connoissance de la Boussole pour la Navigation, de l'Impression des Livres, de la Poudre à Canon, des Armes à Feu, des Lunettes d'Aproche, des Microscopes, & autres belles Inventions. On sait de même que l'usage de la Monnoye a été ignoré des premiers Ecrivains. Les Horloges sonnantes, les Montres, le Verre, le Papier, la Trempe de l'Acier, & une infinité d'autres choses sont de fort nouvelle date. Ainsi je conclus que-là, aussi-bien qu'ailleurs, il s'en faut tenir à la parole de Dieu.

Je vous ai déja dit, répondit le Prêtre, que personne de nous ne s'émancipe de déterminer l'âge du monde: nous sommes persuadez qu'il a eu un commencement, mais nous en ignorons le tems: tout ce que je puis dire, c'est que ce tems-là est extrémement reculé! Le premier homme ne l'a point marqué, & aucun de nous n'annote la moindre chose: tout ce que nous savons, c'est par tradition. La plûpart des Arts que vous venez de nommer nous sont inconnus, & ce quartier n'en est pas moins ancien que le votre pour cela: nous pourions être encore ici un million d'années sans le connoître, parce que nous n'en avons pas besoin: il n'est pas impossible que les autres s'en soient passez bien long-tems aussi-bien que nous. La nécessité ou autres choses semblables, ont pû inventer des choses dans cent ans, ausquelles on avoit point eu occasion de penser auparavant, en autant des Siécles: tout cela ne tire à aucune conséquence. Ce que je sai, c'est que de pére en fils, nous nous disons toûjours que les années de notre durée sont innombrables. En effet, il est sûr que nonobstant la quantité prodigieuse de Bois que nous brûlons, les Montagnes de Charbon que l'on a déja aplanies, sont si considérables, que si l'on voulait faire la suputation, cela seul seroit capable de nous confirmer dans nos sentimens. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il y a autour de sept mille ans, que l'on trouva au haut de l'une de ces Montagne, en creusant à trente pieds du sommet, un double crochet de fer, de plus de mille cinq cens livres pesant, que nous conservons encore, & que les Etrangers que nous avons eus ici de tems à autre, ont assuré être une de ces Machines dont on se sert en Mer pour arrêter les grands Vaisseaux. D'où il s'ensuivroit que l'Océan a été avant nous en possession de ce beau Païs, & que nos plus hautes Montagnes n'étoient peut-être alors que des brisans.

Outre cela, qui fait si ces Arts que vous prétendez avoir trouvez, n'ont point été connus par ceux qui vous précéde. Je remarque fort bien ici que les Sciences s'avillissent; mon Bisayeul étoit beaucoup plus habile que mon Pére dans l'Astronomie; j'en sai encore bien moins qu'eux, & à leur dire, les lumiéres qu'ils en avoient n'étoient que ténébres au prix de ce qu'en savoient leurs Ancêtres. Il en est ainsi dans toutes les autres Familles. Il y a des Sciences qui se cultivent dans de certains tems, comme si elles étoient à la mode, & qui se négligent entiérement dans l'autre: & on les peut même tellement oublier, que ceux qui naissent après, n'en trouvant aucune trace, & venant à s'y exercer, jugent qu'ils en sont les premiers Auteurs.

Cela est bon dans votre Royaume, repris-je, où vous n'avez aucune communication avec les autres Peuples de l'Univers; mais parmi nous, si les Sciences périssent d'un côté par des Guerres & des Incendies, ou par la molesse & l'indifférence des uns, comme nous en avons des exemples, elles sont portées autre part à un plus haut degré de perfection, par la diligence des autres: & je ne sache point qu'il se soit rien perdu de fort considérable de ce qui a été trouvé auparavant; bien au contraire, on découvre tous les jours quelque chose de curieux & d'utile à la Société.

Je voulus lui expliquer la contradiction aparente qu'il trouvoit dans la Génése, par raport aux Astres & à la Lumiére, & lui montrer qu'il se trompoit à l'égard de la Resurrection; mais il se moqua de moi, & de toutes mes raisons, il ne voulut admettre que la Puissance de Dieu, qu'il ne croyoit pas-là nécessaire. Car pourquoi, disoit-il, ressusciter après cette vie? Quelle necessité y avoit-il d'exterminer le Genre-humain, pour le faire revire dans la suite? si Christ étoit Dieu, ne pouvoit il pas exempter l'homme de cette mort-là, aussi-bien que de l'autre? Et puis de quoi subsister si nous étions tous vivans? Il n'y en auroit pas pour un déjeûner dans tout le Païs. Les corps seront d'une autre nature, interrompis-je, nous ne mangerons, ne boirons, ni ne seront sujets à aucune infirmité naturelle; & outre cela, Dieu nous transportera dans le Ciel des Cieux, où nous serons rassasiez de sa gloire.

Comment! vous serez enlevez au Ciel? Et quelle idée vous faites-vous donc du Ciel, mon Ami? poursuivit-il; pour nous, nous croyons que l'air que nous expirons est infiniment plus grossier que celui qui est au dessus: & que plus on s'éloigne de la Terre, plus la matiére est subtile. Cela étant, le Ciel des Bienheureux doit être comme un vuide, au prix des Cieux inférieurs, par raport à la matiére qui le remplit. Donc, adieu les Poûmons, puisque l'on ne respirera plus; adieu, l'usage du Larinx pour la Parole: adieu les Intestins: adieu, en un mot, tout le Corps, que le Sang qui ne sera plus rafraîchi, va jetter dans une Fiévre chaude, qui le consumera dans peu de tems. Mais supposé que l'on conserve tout cela, comme un fardeau fort inutile, sur quoi se reposera-t-on? Qui est-ce qui soûtiendra-là des Corps matériels & pesans? Ils y seront soûtenus par la toute-Puissance de Dieu, lui répondis-je. Vous me fatiguez avec votre Puissance de Dieu, reprit-il: je voi bien que vous pratiquez dans votre Religion, ce que nous observons dans les Mistéres de la Nature; lors que nous ne pouvons pas donner raison d'une chose, nous disons que cela se fait par quelque ressort caché. Je ne doute nullement de la Puissance de Dieu, encore une fois; mais, je ne pense pas qu'il faille inventer des chimères, pour être obligé d'y avoir recours. Encore si vous faisiez un Paradis de voluptez, passe: mais un endroit dénué de toutes choses, où le corps ne jouira absolument d'aucun plaisir, où il n'y aura aucun objet capable d'affecter les sens, point d'Odeurs qui chatoüillent l'Odorat, point de Viandes qui piquent le Palais; aucun Instrument de Musique qui divertisse l'Oreille; rien à la considération de quoi les yeux se puissent divertir: assurément cela est merveilleux. Il faut de bonne foi que vous soyez extrémement sensuels; puisque nonobstant l'éternité que vous attribuez à votre Ame, & que vous croyez pouvoir subsister indépendamment du corps, vous aimez mieux l'embarasser de nouveau, & la charger d'un épouventable poids, que vous voulez pourtant faire tenir sur rien, que de lui laisser ses coudées franches, & abandonner cette masse de chair à la corruption, dont elle ne sauroit absolument être exempte.

Ce n'est pas l'ame seule, repliquai-je, qui fait le bien ou le mal, le corps & l'esprit y contribuent l'un & l'autre: il faut aussi qu'ils participent également aux récompenses ou aux peines, dont le Souverain Juge les trouvera dignes. Tout cela, répondit-il, n'est pas capable de me persuader. Nos corps ne restent pas un moment les mêmes: jamais homme n'est parvenu à l'âge de vingt-cinq ans, qu'il ne soit dépoüillé de tout ce qu'il avoit aporté au monde. Le sang, la chair, la peau, les nerfs, & même les os, ne font que diminuër d'un côté, pendant qu'ils augmentent de l'autre: toute la Machine se renouvelle de tems en tems. Nos inclinations varient aussi, suivant l'âge & la constitution. On est fort débauché à trente ans, extrémement dévot & retiré à soixante. Avec lequel de ces deux corps ressuscitera-t-on? Avec le vieux, le sec, le courbé, & le débile; qui a parfaitement bien vécu, & dont toutes les démarches ont servi d'exemples aux adolescens, & ont été en édification aux personnes âgées? Ou sera-ce avec le jeune, le droit, le vigoureux, l'agréable, qui a mérité vingt fois d'aller aux Mines? Vous voyez bien que de quelque côté que l'on se tourne, on est extrêmement embarassé, & qu'il paroît assez que celui qui a été l'Auteur de cette Opinion, n'a pas prévû tous ces inconvéniens. Si j'étois pour la Résurrection, je voudrais qu'il fût indifférent de quelles parties le corps seroit composé en se relevant; car c'est la même chose à l'ame: Et j'établirois pour constant que ce seroit un certain état, & non pas un certain lieu, qui nous dévroit rendre heureux: mais tout cela ne sont que des bagatelles, & indignes d'un homme de bon sens.

Cependant, il faut que je vous avouë, ajoûta-t-il, qu'encore que je ne comprenne pas ce que vous voulez dire par une Ame, une substance spirituelle, dépouillée de toute matiére, ou par un esprit constitué proprement par la pensée, & renfermé néanmoins dans un corps, où ses facultez sont bornées à le pousser seul, ou le faire agir selon sa volonté, & hors duquel il peut exister comme auparavant; comme l'idée que vous vous en formez, est agréable en ce qu'elle vous flâte d'une autre vie après la mort. Je ne suis point surpris de ce qu'il se trouve des gens qui y acquiesçent. Ce sont, sans doute, des esprits d'un ordre commun, mais ils ne laissent pas d'être heureux. Le bien ne consiste le plus souvent que dans une pure imagination. Ceux qui sont remplis de cette pensée, que la mort n'est qu'un passage à une vie glorieuse, doivent quitter le monde avec moins de regret que les autres (sur tout lors que l'on y a autant d'attachement que je remarque qu'on y en a en vos quartiers) & sentir déja les avant-goûts d'une prétendüe félicité éternelle. De sorte que c'est la même chose pour eux que cela soit véritable ou non: ni plus ni moins que supposé que j'aye dix mille Kalη dans mon Coffre, dont je n'aurai jamais besoin, & que je croi fortement du meilleur Métal que l'on tire de nos Mines, quand elles ne seroient que de Fer, mon contentement n'en seroit pas moins parfait pour cela.

Mon Camarade, qui étoit de la Religion, enrageoit d'entendre ce Payen révoquer en doute les Mistéres d'un Culte fondé sur la pure Parole de Dieu. Il me fit plusieurs fois comprendre qu'il avoit de la peine à se posséder, & qu'il vouloit du moins le redarguer par des Passages formels de Ecriture Sainte. Mais je l'en détournai toûjours, parce que l'autre en nioit la Divinité, & que prétendant même que ce ne fut qu'un composé de Fictions fort mal concertées, on l'auroit choqué de lui en parler davantage.

Je leur dis pourtant, dans le dessein de les allarmer, que non-seulement j'étois persuadé d'une Béatitude éternelle, pour ceux qui feroient de bonnes œuvres, & qui auraient la foi; mais qu'il y avoit aussi une Gêne & un Enfer préparé pour les méchans & les incrédules; & que chacun seroit infailliblement traité selon qu'il auroit fait ou bien ou mal.

Ce que vous m'avez déja dit, reprit le Prêtre, méne à cela; mais c'est une Erreur qui n'est pas moins grossiére que les précédentes: car, outre que c'est rendre Dieu le plus cruel de tous les Etres, d'avoir créé l'homme pour le damner éternellement, sous prétexte qu'il a enfreint un de ses Commandemens; & encore un Commandement qui consistoit simplement à ne pas manger d'une Pomme, ce qui me fait assurement frémir. Je nie que personne soit capable de faire du bien ou du mal, par raport à Dieu; & je vous demande sérieusement si vous-même le croyez? Indubitablement que je le croi, lui dis-je; & il me semble que cela est si clair, que l'on ne peut pas en donner; sans choquer le bon sens.

Comment, poursuivis-je, paillarder, tuer, voler, blasphémer, ne sont pas des Crimes par lesquels on offense la Majesté du Très-Puissant? Nullement, repartit le Prêtre; car premiérement, si la Paillardise étoit un péché, Dieu en feroit lui-même l'Auteur, & qui pis est, de l'Inceste même; puisque, selon vous-même & votre grand Moïse, n'y ayant eu au commencement qu'un homme & qu'une femme, il a falu que leurs Descendans ayent fait plusieurs incestes, avant que le nombre des vivans leur ait permis de les éviter. Et que l'on ne me dise pas que c'étoit alors une nécessité, puisqu'il n'auroit non plus coûté à Dieu de faire cent personnes, que d'en créer seulement une. Nous sommes tous enfans du premier homme; parmi nous il y a des degrez de consanguinité; devant Dieu ce n'est plus la même chose. Les femmes & les biens étoient communs au commencement, comme l'air & l'eau le sont encore à l'heure qu'il est. Les hommes, qui semblent avoir été faits pour la Société, ont crû, afin d'éviter le desordre qu'ils remarquoient que cette communauté apportoit, qu'il seroit bon que chaque Pére de Famille eût seul la disposition d'une ou de plusieurs femmes, d'une certaine étenduë de terre, & d'un nombre déterminé de bétail: on a été même obligé dans la suite, d'un contentement unanime, de faire des Loix, qui imposassent des peines à ceux qui ne les observoient pas. De sorte que s'il y à quelqu'un de lésé dans la transgression de ces Loix, c'est proprement la Société, ou les Chefs qui la représentent, & nullement l'Esprit universel, qui ne peut en aucune maniére du monde être offensé de personne. On peut dire la même chose du Vol & du Meurtre, où je ne fais tort, à proprement parler, qu'à celui auquel j'ôte la vie ou le bien. Et pour ce qui est du Blasphême, quoique nous le punissions plus rigoureusement que les autres péchez, ce n'est pas à cause que nous nous imaginions que Dieu en est formalisé; nullement, ce seroit une infirmité en lui, s'il en étoit capable; mais c'est que nous ne saurions souffrir l'ingratitude, & que la plus noire ingratitude que l'homme puisse commettre, c'est d'outrager ou de ne pas assez respecter celui qui est Auteur de son Etre, & de tous les biens qu'il est capaple d'en recevoir; & que cela est même d'un mauvais exemple pour les enfans & les inférieurs, par raport à leurs Péres & à leurs Maîtres. Je conclus de tout cela, qu'il en est des actions humaines, comme des qualitez des corps, qui en effet ne sont considérées que suivant les combinations, les raports & les comparaisons que nous faisons des unes avec les autres.

C'est ainsi, par exemple, qu'une même substance pourra tantôt être immense, & tantôt abîmée dans le néant. Une Montagne n'est ni grande ni petite, tant que mon entendement faisant abstraction de toute autre matiére, la considére seule & indivisible, ou que je suppose n'avoir aucune connoissance des autres corps, non pas même du mien: mais si ensuite je la conçois comme un tout, composé d'une infinité de petits grains de Sable, il est évident qu'elle me paroîtra alors d'une grandeur démefurée, en comparaison de l'une de ces petites parties. Ce ne sera plus cela, si je la regarde auprès d'une autre Montagne de cette même hauteur, avec laquelle je la pourrai poser égale: & elle sera extrêmement petite, lorsque je la comparerai à toute la masse de la Terre. Enfin, le Globe terrestre ne deviendra lui-même qu'un point Mathématique pas raport à tout l'Univers. C'est la même chose de nos actions: en elles-mêmes elles ne sont rien; ou si vous Voulez, elles feront au plus indifférentes; & si elles peuvent devenir bonnes ou mauvaises, ce ne peut être que par raport à de certaines institutions, comme sont celles dont nous venons de parler, & ausquelles elles doivent être mesurées, pour ainsi dire, pour en savoir la juste valeur.

Vous ne croyez donc point, repris-je, que Dieu, qui est un Dieu d'ordre, qui haït la confusion, ait prescrit lui-même à l'homme des régles, & donné des Loix, selon lesquelles il est dans l'obligation de se conduire, & de se régler. De la maniére que vous le pensez, me dit-il, non, je ne le croi pas, cela n'étoit pas nécessaire, puis qu'il lui a donné une volonté & un entendement pour se conduire, comme vous voyez que nous faisons. Comme il n'y a point d'orgueil, de vanité, de jalousie, ou de desir de regner parmi les Bêtes, Dieu ne les a assujetties à aucunes Loix Civiles: il n'y en auroit pas eu plus de besoin pour les Animaux raisonnables, que pour les brutes: mais dès le moment que les uns ont voulu abuser de la foiblesse ou de la bonté des autres, on a été forcé d'inventer des peines pour ceux qui transgresseroient de certains Reglemens; & ces Reglemens se sont multipliez à mesure que la licence effrenée de quelques esprits turbulens y a donné lieu.

Tout ce que vous dites-là, repartis-je, est véritable: mais vous me pardonnerez, si j'ose dire que je nie que Dieu n'y ait point eu de part. Il n'est pas raisonnable que la Providence ait produit une créature raisonnable, pour l'abandonner entiérement dans la suite: Il en est le Pére, il en veut être aussi le Directeur & le Conservateur; le bon sens nous le dicte, & sa Parole (car j'en reviens toûjours-là) nous en assure si positivement, qu'il ne nous est pas possible d'en douter. Plût à Dieu, m'écriai-je alors, que vous la pussiez voir, cette Parole; elle porte tant de marques de celui qui l'a dictée, que vous seriez le premier à la lire avec vénération, si elle vous tomboit entre les mains; & je ne desespére pas qu'un jour elle vous soit aportée, ou par quelque malheureux, ou par une Nation entiére, qui par un Ordre du Ciel, viendra s'établir parmi vous pour faciliter la conversion à un Peuple si honnête & si humain.

Je serois ravi, répondit-il, de voir le Livre dont vous parlez tant; mais je serois fort fâché qu'il nous fût aporté par une multitude de gens, que vos Loix mêmes, toutes saintes que vous les croyez, n'empêcheroient pas de nous tiranniser: nous aimons mieux que les choses restent comme elles sont. Soyez seulement contens de votre sort, comme vous voyez que nous nous contentons du nôtre, & vous serez plus heureux que vous ne l'êtes en effet. Mais parlons d'autre chose; il me semble, poursuivit-il, que le tems de se quitter est venu; je me retire, adieu.

Après le départ de notre Prêtre, nous nous entretînmes encore quelques momens de l'Immortalité de l'ame, de la Résurrection des morts, & de la Vie éternelle; parce que le Juge y prenoit goût: & je remarquai bien, si je ne me trompe, qu'il seroit aisé de porter ces gens-là à avoir de bons sentimens de notre Religion.

Avant que de nous quitter, mon Hôte me demanda si je n'avois pas vû la Montagne ardente, lorsque je fus aux Mines. Je n'en ai, lui répondis-je, pas seulement entendu parler. Aparemment, reprit-il, qu'elle ne brûloit pas alors; car autrement on n'auroit pas manqué de vous la faire remarquer. Je l'aurois vûë volontiers, lui repartis-je; mais ce n'est rien de rare en nos quartiers: il y a Hecla en Islande, Ætna dans la Sicile, la Vésuvé dans le Royaume de Naples, & plusieurs autres telles Montagnes ailleurs, qui brûlent aussi par intervalles: mais on ne peut pas en aprocher de fort près, quand même elles ne brûlent point, à cause des exhalaisons sulphureuses qui en sortent, de la prodigieuse quantité de cendres qui les environnent, & du danger qu'il y a d'enfoncer en plusieurs endroits dans la terre, qui est molle, tremblante ou peu solide.

Peut-être bien, interrompit-il, que les Européens qui ont été ici avant vous, ont raconté la même chose à nos Ancêtres, & que c'est-là la raison pour laquelle le Peuple s'est desabusé de l'erreur où il étoit, touchant la cause de ce Prodige. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que les simples ont été de tout tems d'opinion, que Dieu ayant créé le monde, & s'étant ensuite avisé de faire aussi des Etres qui eussent le mouvement & la vie, avoit dressé sous le Mont ardent un Laboratoire, où il avoit un Fourneau qui contenoit un Creuset d'une grandeur prodigieuse, avec une Barre en haut au milieu, qui en divisoit l'Orifice en deux, & à cette Barre correspondoit une Lampe. Ce grand Ouvrier, disoient-ils, remplissoit de fois à autre ce Vaisseau de la terre qu'il prenoit derriére lui, & au lieu de laquelle il y a un grand Lac à l'heure qu'il est; & lors que cette terre étoit devenüe liquide à force de feu, il en tiroit une petite portion, par le moyen d'un Tuyau creux, dont il se servoit pour cela, à l'une des extrémitez duquel il ne faisoit que soufler, & il paroissoit d'abord à l'autre un Animal, auquel il donnoit la clef des champs. Il n'en avoit fait qu'une petite quantité, lorsqu'il remarqua que sa Lampe avoit mis le feu à la Montagne sous laquelle elle pendoit. Cet inconvénient inopiné lui fit aussi-tôt changer de Poste, de peur d'embraser toute la Terre. Il n'avoit pas cherché long-tems qu'il trouva entre deux Montagnes un creux profond, qu'il jugea à propos de remplir d'eau, afin que travaillant là-dessous, le feu n'y eût aucune prise. Cependant, comme cette eau eût bien-tôt atteint un degré de chaleur fort considérable, ce qui l'auroit d'abord changée en vapeur, il perça la Montagne voisine, afin qu'il en distillât un filet d'eau fraîche, capable de tempérer l'ardeur de celle de l'Etang bouillant, qui est sans doute le même que vous dites avoir vû, & qui conserve encore les mêmes qualitez.

On ajoûtoit à ce Conte, que Dieu avoit achevé sous cet endroit-là à former de la même maniére toutes les autres créatures vivantes, hormis l'homme qui a tiré son origine d'ailleurs, comme je pourrai vous en entretenir une autrefois à loisir. Enfin, on prétendoit que la Matiére qui étoit dans le Creuset, étant dans une agitation violente, le Soulphre, le Mercure, & les autres parties grasses & métaliques, qui en sortoient en fumée, avoient été portées avec rapidité sous la Voute de toutes les Montagnes prochaines, où elles avoient pénétré, & formé dans les unes le Charbon, & dans les autres le Fer ou les Minéraux, & Métaux que nous y trouvons.

Cette Fable, toute grossiére qu'elle est, & inventée sans doute à l'honneur de Messieurs les Chimistes, me donna occasion de croire que le Verre ne leur a pas toûjours été inconnu, & qu'il y avoit eû autrefois des Soufleurs parmi eux. Quoiqu'il en soit, la conversation finit là; parce qu'il se faisoit tard, & que chacun témoignoit avoir envie d'aller prendre du repos.

Quelques jours après cet entretien, le Prêtre voulut aussi donner un repas à notre Hôte, où nous fûmes encore de la partie. Il nous fit alors des excuses de ce qu'il s'étoit un peu trop emporté contre nos Opinions; pour y remédier il pria La-Fôret, qui avoit plus lû le Vieux & le Nouveau Testament que moi, de lui faire un recit le plus circonstancié qu'il pourroit, du contenu de la Bible. Mon Camarade le fit, & il l'en remercia, témoignant d'en être fort satisfait: cependant je connus bien qu'il ne s'en faisoit que rire; au lieu que le Juge m'en parut extrêmement édifié. De sorte que les affaires auroient été loin, si nous avions toûjours resté ensemble; mais à mon grand regret, le Ciel ne le voulut pas.


CHAPITRE VIII.

l'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici l'Origine de ces Monarques, fait la description du Palais Royal, du Temple, &c.

Le Satrape dont j'ai parlé tantôt, qui étoit venu lever le Tribut, l'alla porter ensuite au Roi. En causant ensemble, il lui raconta comment il avoit vû deux Etrangers dans un tel Village, qui savoient faire des Machines; qui mesuroient parfaitement bien le tems, & divisoient un jour naturel en deux fois douze parties, qu'ils apelloient heures; & que ce qui étoit le plus admirable, & d'une grande commodité pour les Habitans, c'est qu'à chaque heure il y avoit une Jatte de métal, sur laquelle un Marteau se déchargeant, marquoit par un certain nombre de coups, à quelle partie du jour on étoit parvenu. Le Roi parut surpris à ce recit, & témoigna du desir de nous parler. En effet, nous fûmes tous étonnez de voir un jour que deux Domestiques de ce Prince nous vinrent demander à notre Hôte, qui ne sachant de quel prétexte se servir pour nous retenir, nous remit avec chagrin entre leurs mains.

Quoique nous fussions au desespoir de quitter le Juge, chez lequel nous étions infiniment mieux que je n'aurois pû souhaiter de l'être en Europe, nous ne laissâmes pourtant pas de témoigner bien de la joye de l'honneur que le Roi nous faisoit de nous envoyer querir. Nous demandâmes cependant plusieurs fois à nos Guides ce qui en pouvoit être la cause; mais ils nous protestérent qu'ils n'en savoient rien. Tout ce qu'ils nous pouvoient dire d'assuré, c'est que l'on parloit de nous à la Cour, comme de grands Personnages, & que nous y serions infailliblement bien traitez. Les disputes, que nous avions euës, ne laissoient pas de me donner quelques inquiétudes. J'aprehendois que le Roi en étant informé, ne s'en fût formalisé, & ne nous voulût traiter comme des Séducteurs, & Gens qui travaillent à bouleverser le Gouvernement: ce n'étoit rien moins que cela.

Nous ne fûmes pas plutôt arrivez, que le Roi nous fit venir auprès de lui. Après avoir fait nos révérences, nous voulûmes mettre un genou à terre, avant que de lui parler, suivant l'avertissement que l'on nous en avoit donné; mais il ne le voulut pas permettre. Il nous fit apporter à chacun un petit Escabeau, & nous commanda de nous asseoir devant lui. Tous ceux qui étoient-là, se tenoient debout ou à genoux. Le Roi étoit assis sur un magnifique Fauteüil, élevé de trois marches, & couvert d'un Dais d'une Sculpture admirable. Il nous demanda d'où nous étions venus, & comment nous étions entrez dans son Païs. Il falut, pour le contenter, lui faire un recit juste de toutes nos petites Avantures. Il fit semblant d'être bien aise ce que nos disgraces lui avoient procuré le plaisir de nous voir. Enfin il tomba sur le chapitre de notre Science, qu'il releva extrêmement; & après nous avoir dit qu'il avoit apris que nous avions fait une Horloge dans notre Village, il nous fit comprendre qu'il nous avoit principalement fait venir pour nous prier de lui en fabriquer aussi une, avec promesse de récompenser notre travail de sa plus tendre amitié, & par tout ce que nous desirerions de sa Personne. Nous répondîmes avec une profonde inclination, que nous n'étions point accoûtumez à être traitez de cette maniére de nos Souverains; que c'étoit bien de l'honneur que Sa Majesté nous faisoit de nous trouver dignes d'être employez pour son Service, & que nous nous en acquiterions le moins mal que nous pourrions.

Là-dessus on nous conduisit dans un très-bel Apartement, qui devoit être le nôtre, où l'on eût soin de nous servir & de nous accommoder comme si nous avions été de grands Seigneurs. Dés le lendemain nous donnâmes Ordre d'aller querir nos Outils là où nous les avions laissez: nous en fîmes faire plusieurs autres, tels que mon Camarade les ordonna, & nous nous mîmes à l'Ouvrage le plûtôt qu'il fut possible, parce que le Roy s'impatientoit de nous y voir.

Le Monarque qui gouvernoit alors, s'apelloit Bustrol, homme sage, modeste, sociable, & qui, s'il vit encore, comme je l'espere, se fait bien moins distinguer par le faste & par la grandeur, que par ses éclatantes Vertus. Sa Robe est du plus fin poil de Chèvre teint en rouge, qui se trouve dans le Païs: elle est grande & ample, avec une Guimpe d'un pied de large en bas, & au haut des manches. Son Bonnet est à cinq cornes, avec un Globe de cuivre au-dessus, d'un pouce & demi de diamêtre, qui est la principale marque de sa Royauté, si on en excepte sa gravité, sa taille & sa bonne mine.

Les Satrapes sont aussi habillez de Robes rouges, mais elles sont de Laine, & plus petites à tous égards. Les autres hommes, sans exception, ont leurs Robes à Laine de couleurs mêlées. Les Juges se distinguent seulement par leurs Bonnets. Pour les Femmes, elles portent toutes des Habits ou Voiles de Toile fine par-dessus ceux qu'elles mettent dessous, suivant que la Saison les oblige de se couvrir, peu ou beaucoup.

Les Enfans du Roi n'ont aucune Prérogative au-dessus des autres: on a pourtant un peu plus de déférence pour eux, mais on n'y est pas obligé: il n'y a que l'Aîné qui est presque considéré & habillé comme son Pére, hormis qu'il ne porte point de Globe.

Le Roi peut avoir jusqu'à douze Femmes, qu'il fait choisir, ou choisit lui-même de tout son Peuple, lors qu'il fait la Ronde pour se faire voir: & on n'oseroit lui en refuser une, quand elle seroit même promise à un autre. Les Gouverneurs en peuvent avoir trois, les Juges deux, & le Peuple une. On permet aussi aux Prêtres d'avoir deux Femmes ensemble; mais ensemble ou non, ils n'en peuvent avoir que deux en tout pendant leur vie: si elles viennent à mourir avant eux; il leur est défendu de se remarier.

Ce que le Roi a de plus magnifique, c'est sa Maison: elle est située au milieu du Canton Royal, qui a aussi la même étenduë que les autres. Le Frontispice en est tourné du côté du Nord-Nord-Est; sa largeur est de trente-six Pas géométriques, & sa profondeur de vingt. Le premier Etage de ce Palais est à dix pieds au-dessous du Niveau de la Campagne, divisé en plusieurs Apartemens bien voutez, & où l'on n'a pas épargné les Pilastres: il ne se voit rien-là que du Marbre de diverses sortes & couleurs: le Pavé est de rouge, les Piliers de noir, & la Voute de blanc. Le second Etage étant à vingt pieds du premier, il y a dehors, devant le Portail, un Escalier en forme d'un demi Ovale, de vingt Marches d'un demi pied chacun de hauteur, pour y monter. On entre premiérement dans une vaste Antichambre, derriére laquelle est l'Audience du Roi. De l'Antichambre on passe dans deux Allées, l'une à droite & l'autre à gauche, qui divisent le Corps de l'Edifice en deux, de maniére qu'il y a de part & d'autre deux magnifiques Salles, par conséquent quatre de chaque côté, & en tout dix Apartemens, avec les plus beaux Plafonds du monde, & des Lambris qui surpassent en leur Sculpture, tout ce que j'ai vû de plus curieux. Au dessus de ce second Etage il y en a un troisiéme, divisé à peu près de la même maniére que le précédent, sinon qu'au lieu de l'Audience, on a ici la Chambre où Sa Majesté couche. Après cela on parvient à une Plate-forme couverte d'Etain, & une Balustrade tout autour de Cuivre massif, ouvragé & percé à jour d'une maniére fort artiste. Au milieu de cette Plate-forme, il y a un Pavillon rond, couvert de Cuivre, & si bien poli, comme tout le reste, qu'on ne peut y jetter les yeux sans les blesser, lorsque le Soleil y luit. Au-dessus il y a un Globe de vingt pieds de circonférence, sur lequel on a posé une Piramide quarrée, d'un pied de base, & de cinq de hauteur. Cette Cape est portée par douze Piliers d'Agate. Il n'y a dans tout le Bâtiment que du Marbre, de l'Agate, du Jaspe, & semblables Pierres exquises, & merveilleusement bien polies & ouvragées: le tout bâti, suivant un Ordre qui aproche assez du Corinthien, hormis les Colonnes des Caves, qui sont proprement à la Toscane.

Ce qui leur manque en ce Païs-là, c'est le Verre: ils se servent en la place de Peaux de Polη, qu'ils savent grater & préparer d'une certaine maniére, que cela dure éternellement, & donne un si libre passage à la lumiére, qu'il fait aussi clair dans les Chambres; que dehors. C'est de ce Parchemin qu'ils remplisent leurs Fenêtres au lieu de losanges. Mais, quoique cela soit bel & bon, il faut avoüer que nos Vitres le surpassent de beaucoup.