[13] Peoch, Spountus, grigonez ha klemmou zo azé, etc.

Pendant que je murmurais ces derniers vers du guerz breton, la barque avait achevé son circuit, elle se retrouva en face du rocher de granit rose qui avait conservé dans le pays le nom d'Autel-du-Diable. Je demandai à Salaün si Spountus ne hantait plus la grotte où son mariage avait été célébré. Au lieu de répondre, il fit glisser la barque vers l'entrée, et quelques instants après, nous nous trouvions de nouveau sous le ciel. Le gabarier laissa alors flotter sa rame, se retourna vers la sombre ouverture qui béait derrière nous, puis, me regardant:

—Monsieur devait faire sa question quand il a visité la Pointe-du-Corbeau, dit-il avec intention, Judok-Naufrage aurait pu vous répondre.

—Est-ce donc ici qu'il reçoit la visite de son maître? demandai-je en riant.

Salaün me jeta un regard de côté, parut hésiter; puis, comme un homme à qui la mauvaise humeur ôte la honte:

—C'est ici! dit-il brusquement.

—Vous l'avez aperçu?

—Comme j'aperçois mon bateau.

—Et ce n'était ni un jour d'aire neuve, ni un soir de pardon?

—C'était une nuit de gros temps, et je n'avais bu que de l'eau de fontaine.

—Où vous trouviez-vous donc?

—Là-bas, à l'ancre, près de la Petite-Roche aux Plumes. C'était dans ma jeunesse; j'avais l'œil bon et l'oreille fine, sans compter qu'il y allait de la liberté, vu que les navires saxons[14] croisaient sans cesse à l'horizon, et que leurs péniches fouillaient toutes les nuits les stations de pêche: c'était miracle de leur échapper; j'avais déjà deux de mes cousins sur les pontons. Aussi un gabier de grande hune n'eût pas fait meilleur garde. Mon regard allait de la mer à la côte, quand tout à coup l'ouverture de la caverne marine s'éclaira, et un trait de flamme partit vers le ciel, d'où il retomba sous forme d'étoiles.

[14] Nom donné aux Anglais par les Bretons.

—C'était un signal!

—Qui fut compris, car bientôt après la pirogue de Judok parut au milieu des récifs et s'enfonça dans la grotte.

—Et vous l'en avez vue ressortir?

—Pas elle, dit Salaün, dont la voix s'altérait à ce souvenir, mais une autre barque telle que les hommes n'en ont jamais construite: elle avait la couleur de l'eau et rasait la vague de si près, qu'on ne pouvait les distinguer l'une de l'autre. Six ombres étaient assises de chaque côté, maniant les avirons qui s'enfonçaient dans la mer sans faire aucun bruit, et, près du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle passa comme une rafale! Je la suivis de l'œil jusqu'à l'horizon; mais, au moment où elle disparut, un coup de tonnerre éclata au loin et fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au démon, je levai l'ancre pour regagner la terre.

—De sorte que la terrible apparition n'eut aucune suite?

—Faites excuse, Monsieur; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant trois jours tous les étangs du ciel; les barques de pêche rentrèrent; on fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitèrent pour surprendre le plus petit, dont ils égorgèrent la garnison; vous pouvez encore voir d'ici ses ruines.

Il se redressa pour me les montrer; mais la nuée blanche que j'avais vue monter dans le ciel au moment du départ s'était insensiblement condensée en une brume de couleur fauve, qui voilait les côtes, s'avançait vers la mer comme un cercle de fumée, et resserrait de plus en plus l'espace lumineux dans lequel notre barque naviguait. Salaün me jeta un regard où se révélaient, à expressions égales, l'inquiétude et le triomphe. Dans sa pensée, ce brouillard subit confirmait ses prédictions. Ainsi qu'il l'avait prévu, en quittant la Pointe-du-Corbeau, nous subissions la maligne influence de l'écorcheur. Ne voyant point quel obstacle sérieux pouvait nous opposer le nuage humide qui menaçait de nous entourer, je lui demandai, en souriant, s'il ne saurait pas bien trouver sa route malgré l'obscurité.

—L'obscurité n'est rien, répliqua le gabarier, qui promena autour de lui un regard scrutateur, je naviguerais les yeux fermés dans toutes nos passes; mais la science des hommes ne peut rien contre le brouillard de maléfice! Là où il descend, les quatre aires de vent changent de place, les brisants flottent au milieu des courants, les côtes montent ou s'abaissent selon la volonté du malin esprit; l'œil ne peut voir, ni la raison comprendre, il n'y a plus d'autre pilote que le bon Dieu!

J'aurais souri de l'explication du gabarier, si une partie des hallucinations qu'il venait de décrire ne s'étaient presque immédiatement produites. Au moment où la brume nous enveloppa, tout parut se transformer et passer du réel dans la région du rêve. Devenu le jouet des plus singuliers mirages, je voyais les rocs détachés de leur base et suspendus dans les airs où ils semblaient flotter; des anses fantastiques se creusaient aux flancs de la falaise; les toits d'un village se dessinaient à la place du groupe d'écueils que nous avions dû éviter en venant. Ces erreurs de sens étaient, pour la plupart, très fugitives, mais tellement renaissantes et multipliées, que l'esprit finissait par en être troublé. De rectifications en rectifications, on arrivait à ne plus se reconnaître et à douter même de son orientation. Au bout d'un quart d'heure, je n'aurais pu dire de quel côté se trouvait la terre, de quel côté l'Océan. Salaün avait échappé à cette confusion en évitant de regarder autour de lui. Penché sur la mer, dont il interrogeait les flots, il cherchait le courant bien connu qui devait nous conduire au rivage. Quand il fut certain que la barque y était entrée, il releva la tête plus rassuré. Les images trompeuses devenaient d'ailleurs moins fascinantes à l'approche de la terre; on commençait à distinguer les véritables contours de la grève. Le courant nous avait fait un peu dévier vers la Pointe-du-Corbeau, que je crus reconnaître à travers la brume. J'allais demander au gabarier si je n'étais pas encore le jouet d'une illusion; quand il poussa un cri et me saisit le bras:

—Voyez, dit-il, en me montrant l'extrémité du promontoire, la cabane de Judok!...

—Eh bien?

—Elle est en feu.

Une lueur rougeâtre, à demi noyée dans le brouillard, éclairait en effet les cimes du rocher. On eût pu la prendre pour un rayon du soleil couchant qui perçait les nuées, si son intermittence n'eût trahi les mouvements de la flamme. Je criai à Salaün de mettre le cap sur la Pointe du Corbeau, ce qu'il exécuta sans objections. La vue du feu lui avait momentanément fait oublier ses préventions, et il y courait avec l'empressement ordinaire aux habitants de nos campagnes. C'est que, de tous les désastres qui peuvent les frapper, aucun n'éveille la même terreur, ni, par suite, les mêmes sympathies. L'orage n'atteint pas tous les champs, et, au pire, ne compromet qu'une seule moisson; la maladie n'enlève que le laboureur ou l'attelage; l'impôt de guerre même, cette épidémie politique qui emporte l'argent, laisse après lui quelques ressources; mais, dans nos métairies isolées, l'incendie dévore tout, édifices, meubles, instruments, troupeaux: il détruit à la fois le présent et l'avenir, et réduit le plus souvent ceux qu'il a dépouillés au bâton du mendiant. Le rapide secours des voisins peut seul permettre d'arracher quelques débris; aussi, quand la flamme brille à l'horizon, quand le cri: au feu! a retenti dans les paroisses, tous s'émeuvent en même temps. Le moissonneur laisse sa faucille sur le sillon, la mère remet au berceau l'enfant qu'elle allaite, le pâtre abandonne ses génisses, le prêtre lui-même interrompt sa prière commencée, et tous accourent vers le grand ennemi. Pour s'empresser de secourir les autres, il suffit alors de penser à soi; l'égoïsme même conseille le dévouement, et la terreur donne du courage.

En approchant du rivage, nous distinguâmes des hommes, des femmes, des enfants qui avaient également vu le feu et accouraient dans toutes les directions. Dès que la barque eut abordé, nous gravîmes rapidement la falaise, et nous aperçûmes enfin distinctement l'incendie, qui semblait concentré à l'intérieur de la cabane. Les flammes cependant commençaient à percer la toiture et en sortaient par bouffées étincelantes; autour de la hutte se pressaient les gens accourus des habitations les plus voisines, mais tous se tenaient inactifs, regardant le feu et échangeant des exclamations confuses. Je demandai vivement ce qui empêchait d'entrer: on me répondit que la porte était fermée, et tous mes efforts, joints à ceux de Salaün, ne purent l'ébranler. Contre l'ordinaire, elle était d'une seule pièce, fortement bâtie en chêne et barrée à l'intérieur. Pendant que je tâchais de la soulever, un gémissement retentit dans la cabane. Nous nous arrêtâmes en même temps.

—C'est la voix de Judok, dit le gabarier.

Tous les assistants s'étaient approchés et se pressaient sur le seuil pour entendre. Le gémissement se renouvela, mais cette fois une voix ironique l'interrompit.

—Le cordier n'est point seul! m'écriai-je.

Un éclat de rire strident sembla me répondre. Il y eut un mouvement général parmi les auditeurs, qui se rejetèrent en arrière. Je prêtai de nouveau l'oreille; les soupirs plaintifs et l'accent railleur continuaient à se faire entendre; il me semblait distinguer aussi des coups répétés qui ébranlaient la terre. Salaün et plusieurs autres s'étaient d'abord timidement rapprochés, puis avaient reculé de nouveau. Sans partager leur effroi, j'étais surpris et troublé. Évidemment il se passait chez l'écorcheur quelque chose d'étrange. Je me retournai vers les spectateurs en les excitant à briser la porte; mais, groupés à quelques pas, ils restèrent immobiles. Je m'adressai alors à Salaün, et je lui reprochai de laisser périr un voisin sans secours. Le vieux gabarier, qui regardait l'incendie les mains sous les aisselles, secoua la tête:

—Ceci n'est pas un feu allumé par les chrétiens, dit-il avec conviction, l'aide des hommes n'y peut rien!

—Alors nous essaierons des secours de l'église, dit un prêtre qui parut au haut du sentier.

Tout le monde se découvrit; je courus à sa rencontre, et je lui expliquai en quelques mots ce qui se passait. C'était un vieillard encore vert et doué de cette activité du cœur toujours en éveil.

—Êtes-vous certain que cette porte est la seule entrée? me demanda-t-il.

—Certain, répliquai-je.

Il ordonna à ceux dont les demeures étaient les moins éloignées de courir chercher des haches et des leviers. Pendant ce temps je voulus faire le tour de la hutte pour m'assurer de nouveau qu'elle n'avait aucune autre issue; mais je fus bientôt arrêté. Bâtie dans une fissure et comme incrustée dans le rocher, elle n'avait de libre accès que sur le devant. Je venais de gravir, sans but précis, les premiers ressauts de la roche à laquelle s'appuyait la cabane, et mon regard en fouillait machinalement les anfractuosités, quand, à travers la brume rendue plus épaisse par l'approche de la nuit, je crus voir une forme noire monter, atteindre le sommet du roc, puis disparaître, comme si elle eût glissé au revers de la pointe qui surplombait à la grève. Cependant l'apparition avait été si rapide, que je doutais moi-même de sa réalité. Je cherchais le moyen de m'avancer davantage, dans l'espoir de m'éclairer, quand les coups frappés à la porte de la hutte me rappelèrent. Enhardis par la présence du prêtre, les paysans commençaient à l'ébranler; quelques coups de pic donnés dans la baie achevèrent de dégager le battant de chêne, qui fut violemment repoussé à l'intérieur. Un jet de fumée et d'étincelles força d'abord les paysans à reculer, mais l'entrée se trouva libre presqu'aussitôt. Le recteur se hasarda le premier; je le suivis jusqu'au foyer, où nous trouvâmes Judok étendu dans une mare de sang; néanmoins il respirait encore. Le prêtre m'aida à le porter au-dehors, tandis que les autres se rendaient maîtres du feu. La charpente et tout ce qui donnait prise à la flamme avait été déjà consumé, il ne restait plus que quelques poutrelles qui achevaient de brûler. Outre le toit de la cabane, qui avait complétement disparu, la plupart des meubles étaient réduits en cendres. Un lit clos, caché dans un enfoncement du rocher comme dans une alcôve de granit, avait seul échappé; on y transporta le kacouss. Il avait repris quelques forces, et sa main droite s'était machinalement repliée vers sa poitrine. Le recteur y remarqua alors trois profondes blessures qui semblaient épuisées de sang. Il les examina un instant, puis, regardant Judok, dont les paupières à moitié entr'ouvertes laissaient voir un œil fixe et vitré, il se retourna de mon côté avec un froncement de sourcils facile à comprendre. Je tressaillis malgré moi.

—Tout est-il donc fini? demandai-je en français, afin de ne pas être entendu des paysans qui nous entouraient.

—J'ai vu trop d'agonies pour me méprendre sur les approches de la mort, répondit-il dans la même langue; le malheureux ne passera point la nuit.

—Ne croyez-vous pas cependant qu'il faudrait réclamer les soins du médecin?

—Faites et confiez le blessé à la prudence humaine, pendant que je le recommanderai à la clémence de Dieu.

—Écoutez, on dirait qu'il veut quelque chose.

Le cordier avait en effet rouvert les yeux; il faisait un visible effort pour parler. Une expression d'épouvante et de prière désespérée illuminait son visage terreux, toutes ses rides tremblaient d'un mouvement convulsif, ses lèvres remuaient sans pouvoir articuler; enfin le mot de confession sortit comme un cri des profondeurs de son être. Le recteur fit signe aux paysans de se retirer; je les suivis pour donner mes instructions à l'un d'eux, qui courut emprunter un cheval et partit à la recherche du médecin.

Pendant ce temps, la nuit était venue, et le brouillard s'était insensiblement dissipé. Le ciel, sans un seul nuage, était constellé d'innombrables étoiles qui se reflétaient au loin sur la face azurée de la mer. L'air apportait des odeurs marines mêlées aux senteurs mielleuses des fleurs de blé noir. Jamais soirée plus sereine n'avait éclairé un plus sombre spectacle. Tandis qu'autour de nous tout était fraîcheur, parfum et douceur, devant nos yeux se dressait cette ruine sans toiture, toute calcinée par les flammes, et d'où s'exhalait encore une légère fumée; le sol était jonché de charbons mal éteints, et vers le fond, sous la saillie du rocher noirci, un mourant confessait ses crimes! De la place où nous nous trouvions, je ne pouvais l'apercevoir, mais j'entendais, par instants, le sifflement de sa voix entrecoupé de plaintes. Le prêtre, assis à terre et l'oreille penchée, écoutait ces aveux arrachés sans doute à l'agonie bien moins par le repentir de la faute que par la crainte du châtiment. Tous les assistants regardaient tête nue; les femmes s'étaient agenouillées; un silence profond planait sur cette scène et ajoutait à sa lugubre solennité.

Le sentiment que ce qui venait de s'accomplir sortait des faits naturels était si général parmi les spectateurs, qu'aucune supposition n'avait été faite, aucune explication hasardée. Moi-même j'étais resté tout entier à la surprise. Remis de ma première émotion, je m'efforçai de comprendre. Là où les voisins de Judok ne supposaient que la main du démon, je voyais celle d'un meurtrier; mais quel était-il? Comment et pourquoi avait-il frappé? A toutes les questions faites pour m'éclairer, les paysans ne répondaient que par des exclamations entrecoupées de silences craintifs. Je ne savais plus où chercher la lumière, quand le recteur m'appela. La confession du naufrageur était achevée; mais, gagné par un demi-délire, il continuait à parler d'un accent saccadé.

—J'essaierais en vain désormais de me faire entendre, dit le prêtre à demi-voix; j'ai tiré du malheureux tout ce que j'en pouvais espérer. Je ne puis plus qu'adoucir ses dernières heures par les secours de l'église. Je vais chercher les saintes huiles; assistez-le jusqu'à mon retour, si vous le pouvez.

Il partit, et j'allai prendre place près de l'agonisant. Salaün vint me rejoindre. Partagé entre la curiosité et la crainte, il se tint debout à quelques pas, les mains jointes sur son bonnet de laine. Judok ne paraissait point s'être aperçu du départ de son confesseur; il continuait à parler comme s'il eût été là, tantôt sur le ton de la confidence, tantôt avec l'exaltation de la douleur ou de la colère. Dans le premier instant, je ne compris rien à ses incohérentes divagations. Suivant à la fois plusieurs ordres d'idées de manière à les quitter, à les reprendre, à les confondre, il dérouta longtemps toute mon attention. Cependant, peu à peu, une lueur se fit dans ce chaos. Quelques mots saisis au passage me mirent sur la voie. J'adressai au mourant plusieurs questions auxquelles il ne répondit point tout de suite, mais seulement après un long intervalle, comme si la parole eût eu besoin de ce temps pour arriver jusqu'à son cerveau. Je pus ainsi donner une sorte de direction entrecoupée à son égarement et faire jaillir, de loin en loin, un rapide éclair; mais cette espèce d'instruction fut lente et difficile. Le langage de Judok était une perpétuelle énigme; on eût dit une formule à laquelle le déplacement des termes avait ôté toute signification; il fallait retrouver le sens logique vingt fois brisé, et remettre à sa place chaque partie. Salaün, d'abord indifférent, finit par comprendre mes intentions et par s'associer à mes efforts. A travers les détours de cet étrange interrogatoire, je pus enfin saisir un fil conducteur. Les souvenirs du mourant, obscurcis sur plusieurs points, étaient, sur certains autres, d'une singulière précision; mais, soit affaiblissement d'esprit, soit croyance, il mêlait, dans ses révélations, les détails d'un crime vulgaire au sentiment d'une intervention surnaturelle, et semblait rattacher le vol et l'assassinat à l'idée du démon. L'œil égaré, la main crispée, il nous montrait, dans l'enfoncement du rocher, un creux plus sombre par où l'esprit malfaisant était venu. Salaün mit un genou à terre, et remarqua alors, à l'endroit désigné, un interstice naturel qui paraissait correspondre avec le dehors. Je me rappelai à ce moment l'entrée inexplicable de Beuzec lors de ma première visite à la cabane et l'espèce d'ombre que j'avais vue fuir pendant l'incendie. Cependant Judok continuait ses divagations interrompues, d'où ressortirent de nouveaux éclaircissements. Le maudit l'avait surpris comptant ses pauvres épargnes... il l'avait frappé avec le couteau à manche de corne... il avait mis un tison sous le toit... et il avait fouillé sous le foyer pour tout emporter!...

A mesure que chaque détail était ainsi arraché, nos yeux allaient en chercher la preuve. Salaün découvrit le couteau parmi les cendres éparpillées, et je remarquai, pour la première fois, que la pierre de l'âtre avait été dérangée. C'était là, sans doute, que le trésor de l'avare se trouvait caché. Une pioche dont on s'était servi pour fouiller au-dessous m'expliquait les coups sourds que nous avions entendus du dehors. Salaün fit observer que celui qui avait frappé semblait connaître tous les secrets de la cabane.

—D'autant plus que c'était la sienne, répliquai-je.

Le gabarier releva la tête.

—Monsieur soupçonne aussi le garçon sans baptême? dit-il d'un ton qui prouvait que la même idée lui était venue.

Je lui expliquai rapidement les indices qui m'avaient frappé. Salaün écouta d'un air pensif et garda quelque temps le silence.

—Oui, dit-il enfin comme s'il se fût parlé, c'est ainsi que les choses devaient finir; le bon Dieu y a mis la main.

—En faisant tuer un père par son fils! m'écriai-je.

—Beuzec-le-noir n'est point du sang de Judok, répliqua le gabarier, et c'est le père du mal qui l'a mis dans sa maison. J'ai vu la chose de mes yeux. Le cordier et moi, nous demeurions alors vers la Pointe du Raz, où l'on dirait que les brisants attirent les navires. Aussi, pendant six années que j'y ai demeuré, je ne me suis jamais chauffé qu'avec du bois qui avait flotté sous voile.

—Et votre voisin travaillait, sans doute, à ce que vous ne pussiez point en manquer?

—Oui, oui, celui qu'on ne nomme pas lui fournissait chaque jour de nouveaux piéges contre les bâtiments en dangers; mais tôt ou tard il devait se faire payer son salaire, et pour cela il allait envoyer à Judok un des siens.

—Que voulez-vous dire?

—Ce qui est arrivé, Monsieur. C'était un soir de printemps; le suroit fouettait la mer à en emporter des morceaux, quand un gros trois-mâts en détresse parut au débouquement de l'île de Sein. C'était pitié de voir ces pauvres planches baptisées emportées par le vent et le flot. Tous ceux de la côte étaient accourus; on se montrait l'un à l'autre le navire à l'agonie, mais sans pouvoir rien faire. Judok-Naufrage se tenait tout seul sur son rocher, la gaffe à la main. On eût dit qu'avec la malice de son regard il attirait le bâtiment. Nous vîmes le trois-mâts aller à lui jusqu'à quatre ou cinq encâblures de la grève; là il rencontra la Couette-de-Plume: c'est un écueil qui ne découvre qu'aux équinoxes! Aussitôt il s'arrêta court, les voiles s'abattirent, et tout s'en alla en débris. Nous étions accourus pour voir s'il arriverait quelque naufragé; mais la mer n'apportait que des coffres, des futailles et des planches brisées. Personne n'avait encore le cœur d'y toucher. Judok seul était à l'ouvrage, dans la houle jusqu'au ventre et joyeux comme un chat-huant qui mange des roitelets, quand voilà tout-à-coup quelque chose de noir qui glisse entre deux lames; le cordier jette son croc et amène une cage. Au-dedans il y avait un grand oiseau noyé, tel qu'aucun de nous n'en avait jamais vu, et au-dessus un garçon à moitié nu qui se mit à danser de joie en poussant des cris de bête féroce: c'était celui qu'on a appelé Beuzec[15].

[15] C'est-à-dire le noyé.

—Et comment le naufrageur arriva-t-il à l'adopter pour fils?

—Faites excuse, Monsieur; ce fut lui qui adopta le Naufrageur pour père. Lorsque Judok remonta à sa hutte, il le suivit à la manière du chien qui suit son maître. Ce jour-là, le kacouss le laissa venir, mais le lendemain, il essaya de le chasser. Le garçon mis dehors rentra dès que la porte fut rouverte; on lui refusa de la nourriture, il en vola; on voulut le battre, il se mit en défense et rendit coups pour coups. Enfin personne ne peut dire ce qui se passa entre eux; mais le nouveau venu força l'écorcheur à le garder sous son toit et à lui donner une part de son pain. Quand il apprit à parler, il l'appela son père comme par moquerie, car Judok, lui, ne le nommait jamais que le reptile; aussi a-t-on toujours cru dans le pays que Beuzec était venu du fond de l'abîme, envoyé par l'esprit du mal pour veiller ici à l'accomplissement du pacte.

L'explication du gabarier m'était donnée avec un tel accent de sincérité, que je ne pouvais mettre en doute sa conviction. Pour lui, ainsi que pour la plupart de ceux qui se trouvaient là, Beuzec-le-Noir n'était pas un fils du démon dans le sens symbolique, mais dans le sens réel; ils y voyaient une de ces incarnations de l'ange déchu si fréquentes dans nos légendes et nos contes populaires. J'aurais bien voulu interroger le mourant à cet égard; mais, pendant l'espèce d'à parte que je venais d'avoir avec Salaün, le désordre de son esprit était allé croissant. Il murmurait maintenant des mots anglais, parlait de guinées, et faisait le geste de compter une monnaie absente. Quelle que fût l'incohérence de ses paroles, j'y trouvai autant de révélations; elles expliquaient et confirmaient ce que les pièces du procès qu'il avait autrefois subi m'avaient déjà fait soupçonner. Dans ce moment, le gabarier, qui était retourné vers le foyer et avait plongé la main à plusieurs reprises dans le vide creusé au-dessous, m'appela précipitamment; parmi quelques poignées de terre, il venait de retirer une pièce d'or à l'effigie du roi Georges. Ce dernier indice achevait la démonstration.

—Voici la preuve que Judok a bien été, ainsi qu'on l'en accusait, l'espion de l'Angleterre, lui dis-je, et le secret de la grotte s'explique désormais de lui-même. Votre démon était un officier en uniforme qui venait recevoir les confidences du cordier, et la barque mystérieuse, une de ces yoles couleur de mer, aux avirons garnis de feutre qu'exigent les expéditions nocturnes. Où vous avez cru voir les ruses de Satan, il n'y avait que les précautions d'un traître.

Salaün me regarda: mon explication l'avait évidemment frappé; mais ce ne fut que la surprise d'un moment. La tradition avait, dans cette âme, de trop profondes racines pour que la logique pût l'en arracher. Il fit un signe de doute, et garda le silence, preuve certaine d'une croyance qui ne veut pas se discuter elle-même. J'avais mieux à faire que d'essayer de le convaincre. Le plus nécessaire, pour le moment, était de retrouver celui que je supposais coupable. Je parcourus la grève, je fis fouiller les rochers, mais sans rien découvrir. Comme nous revenions, je trouvai les paysans groupés dans la cabane. Le prêtre se tenait agenouillé devant le lit de Judok, et derrière lui un enfant portait les saintes huiles. Tous deux étaient arrivés trop tard.

Je m'approchai avec l'émotion involontaire que cause toujours l'aspect de la mort. L'écorcheur venait de s'éteindre dans une convulsion dont tout révélait encore l'horreur suprême. Un de ses bras était tordu sous sa tête, tandis que l'autre se raidissait sur la couche de paille. Aucune main pieuse n'avait refermé ses paupières qui laissaient voir une orbite blanche et renversée; les traits crispés par l'agonie avaient une expression si douloureusement terrible, que, malgré moi, je détournai les yeux. Le prêtre éprouva sans doute la même sensation, car il prit le ballin[16] qui recouvrait le lit et le tira sur la tête du trépassé. On lui apporta ensuite une assiette pleine d'eau qu'il bénit; on la posa près du chevet funèbre avec une branche de buis en guise de goupillon; deux chandelles de résine furent allumées, et une vieille femme s'assit, le chapelet à la main, sur l'âtre calciné par l'incendie. C'était la veillée des morts qui commençait; les assistants se dispersèrent, et je regagnai la barque avec le gabarier.

[16] Couverture d'étoupe.

La nuit était remarquablement sereine; on entendait les moindres clapotements de la mer le long des récifs, et une petite brise qui ne gonflait que le haut de notre voile poussait lentement l'embarcation. Assis au dernier banc, je tenais l'écoute, tandis que Salaün était à l'arrière, la main sur la barre. Encore sous l'impression de ce qui venait de se passer, nous gardions tous deux le silence. Les dentelures de la côte, qui se dessinaient vigoureusement sur un ciel à demi éclairé, passaient successivement sous nos yeux. Quelquefois, d'un clocher lointain que nous ne pouvions apercevoir, le tintement de l'heure nous arrivait à travers le calme de la nuit.

La barque avait déjà doublé la dernière pointe, et nous apercevions la petite crique du gabarier, quand celui-ci se leva à demi et plaça sa main au-dessus de ses yeux. Je suivis la direction de son regard; et j'aperçus sur la grève, alors éclairée par les étoiles, deux ombres en mouvement. Bien que la distance et la demi-obscurité ne permissent pas de les distinguer, leur agitation semblait annoncer une lutte. Par instants, elles s'arrêtaient comme pour s'expliquer, puis l'une d'elles s'écartait vivement poursuivie par la seconde, qui l'arrêtait de nouveau et la forçait de reprendre l'entretien. A mesure que notre barque approchait, le débat s'animait de plus en plus. Tout à coup un cri perça la nuit et nous arriva distinctement. Salaün se redressa.

—Dieu me sauve! c'est la voix de Dinorah, s'écria-t-il saisi.

Je me levai pour mieux voir, mais on n'apercevait plus rien: les deux ombres avaient disparu de l'espace lumineux pour se perdre dans l'obscurité du promontoire. On entendait encore un murmure de voix toujours plus élevé, puis un nouveau cri nous arriva; le gabarier y répondit par un de ces hêlements prolongés qui s'échangent au loin sur la mer, et saisit une rame pour accélérer la marche du canot. Au même instant, les deux ombres reparurent, l'une courant vers les vagues, l'autre la poursuivant. Nous n'étions plus qu'à quelques pas du rivage; je reconnus Beuzec et Dinorah. Celle-ci qui nous avait aperçus, s'élança droit à notre rencontre. Au moment où notre barque toucha la grève, elle entra dans les flots et se précipita à la poupe, qu'elle saisit des deux bras avec un cri de joie. Beuzec qui, à notre vue, avait ralenti sa poursuite, se jeta brusquement à droite et disparut. On ne pouvait songer à le poursuivre parmi les rochers et au milieu de la nuit. La jeune fille occupait d'ailleurs toute notre attention. Le gabarier l'avait soulevée pour l'asseoir près de nous et l'accablait de questions; mais encore haletante de la course et de l'émotion, elle ne put d'abord répondre que par des mots entrecoupés: cependant le ton me rassura. Revenue de son trouble, elle s'était mise à rire selon l'habitude des jeunes filles qui veulent cacher leur confusion.

—Mais que s'est-il donc passé? Pourquoi criais-tu, et que voulait le reptile? s'écria Salaün inquiet.

—Ce n'est rien, dit-elle, sans répondre directement; quand on est seule, on prend peur; je ne savais pas ce qui avait pu vous retenir sur la mer et j'étais à la grève pour vous voir venir.

—Mais Beuzec?

—Eh bien! il est arrivé quand je vous attendais là; il m'a dit qu'il allait quitter le pays, et... il m'a proposé... de partir avec lui!

—Démon! murmura le gabarier.

—Pour sûr, il est arrivé quelque chose d'extraordinaire, reprit Dinorah, car il parlait comme un homme ivre, et cependant il n'y avait pas de vin de feu dans son haleine. Il m'a dit que, si je le suivais, il me ferait plus riche que la femme d'un gentilhomme, et, comme je n'avais pas l'air de croire, il m'a montré plein ses mains de pièces d'or.

J'échangeai un regard avec Salaün.

—Et alors? repris-je.

—Alors, dit la jeune fille émue, j'ai eu peur... Je lui ai demandé où il avait trouvé ce trésor; mais il s'est mis à le compter, à le faire sonner sans répondre, et en riant de son méchant rire. Quand j'ai voulu rentrer, il m'a barré le passage; il m'a encore parlé de partir. Plus je refusais, plus il me montrait d'argent en disant que tout serait à moi. Enfin, j'ai voulu fuir, mais il m'a saisi les deux mains en disant qu'il m'emmènerait malgré moi. Comme il était le plus fort, j'ai crié, et c'est alors que j'ai entendu la voix de mon père qui venait de la mer.

—Ainsi notre arrivée vous a sauvée? repris-je.

—Votre arrivée et ma marraine, répliqua la jeune fille, en portant instinctivement la main à une petite relique cachée dans son corsage; ceux qui sont protégés des grands saints n'ont rien à craindre du mauvais esprit.

Ces dernières révélations changeaient mes soupçons en certitude; le crime du reptile était désormais pour moi hors de doute. Salaün lui-même parut ébranlé; quant à Dinorah, elle ne savait rien de ce qui s'était passé à la Pointe-du-Corbeau. En l'apprenant, elle poussa une exclamation d'horreur. Nous venions de gagner la maison où le gabarier m'avait proposé de passer la nuit; elle m'adressa d'une voix tremblante des questions auxquelles je répondis en racontant tout ce que je savais. A mesure que je parlais, elle devenait plus pâle, et je vis qu'elle était prise d'un tremblement. Quand j'eus achevé, elle joignit les mains, ferma les yeux, et se laissa glisser sur un banc appuyé au mur. Elle ne disait rien, mais des larmes glissaient sous ses paupières et descendaient silencieusement le long de ses joues. Je me rappelai alors l'allusion railleuse faite par le meunier à notre première rencontre. Guiller avait-il parlé sérieusement? La pitié de la petite sainte pour le réprouvé s'était-elle réellement transformée en un sentiment plus tendre? Plusieurs détails que je me rappelais maintenant pouvaient le faire croire. Chez la paysanne comme chez la grande dame, le cœur est le même et glisse sur les mêmes pentes. Femme, elle avait pu céder à cette ambition féminine de dévouement qui en a séduit tant d'autres; elle s'était trouvée de celles que l'abandon attire, que le péril encourage, que la méchanceté malheureuse attendrit. Comme sainte Thérèse, elle avait peut-être plaint le démon de ne connaître que la haine, et avait rêvé une rédemption par l'amour. En tout cas, je n'eus ni les moyens, ni le loisir de m'en assurer, car avant que j'eusse pu lui adresser la parole, Salaün, qui était sorti pour dégréer la barque, l'appela par son nom. A cette voix, Dinorah se redressa en sursaut, passa la main sur ses yeux et sortit brusquement.

Au-dessus du rez-de-chaussée qui formait le logement du gabarier s'étendait un grenier, auquel on arrivait par une échelle et sans autre plancher que des fagots jetés en travers des poutrelles. Ce fut là que je passai la nuit sur une couette de balle d'avoine. Quelque fée bretonne y avait sans doute caché l'herbe qui endort, car, lorsque je me réveillai, le soleil filtrait à travers le chaume et dessinait, autour de moi, mille réseaux lumineux. Les roitelets, cachés dans toutes les crevasses du toit, gazouillaient joyeusement, et les pinsons leur répondaient sur les troënes du courtil. Quant à la maison, aucun bruit ne s'y faisait entendre. Je me levai à la hâte, et je descendis. Il n'y avait personne au rez-de-chaussée. Tous les meubles étaient en ordre, et le sol balayé, les cendres du foyer relevées, annonçaient que les maîtres du logis étaient sortis pour longtemps. En regardant par la petite croisée, à un seul carreau, qui donnait sur la grève, je vis en effet que la barque n'était plus là.

Je connaissais trop bien les libertés de l'hospitalité bretonne pour que cette absence me causât ni surprise, ni embarras. J'allai à la table et je relevai une manne d'osier renversée, sous laquelle se trouvait le pain noir enveloppé d'une petite nappe à frange. Faisant ensuite glisser la table elle-même, j'aperçus dans l'espèce de coffre qu'elle recouvrait, le beurre et le lait mis en réserve. Je choisis ce que je préférais, et je me mis à déjeûner avec la confiance que donne ce titre d'envoyé de Dieu accordé par le paysan de l'Armor à celui qui vient s'asseoir à son foyer. Quand j'eus achevé, je remis tout en place, laissant, pour mon hôte absent, une pièce de monnaie que, présent, il eût peut-être refusée. Je refermai, en sortant, la porte de la cabane avec ce loquet de bois, dont la vue m'a toujours rappelé la chevillette et la bobinette du Petit Chaperon-Rouge, puis, reprenant ma route par les landes, je me dirigeai vers Crozon.

Le soleil, déjà élevé sur l'horizon, commençait à frapper directement le promontoire, rendu plus aride par une longue sécheresse. Je suivais un pli de la colline où n'arrivait aucun souffle de la brise de mer. Le sol, ouvert par la chaleur, était entrecoupé de larges fissures au bord desquelles les bruyères et les ajoncs penchaient leurs touffes jaunies. On n'apercevait à droite ni à gauche aucun village, aucune ferme; à peine si quelques champs cultivés annonçaient, de loin en loin, la présence de l'homme. J'avais ralenti le pas, fatigué du poids du jour, de la longueur de la route et de la morne solitude qui m'entourait, quand un compagnon inattendu se montra à l'extrémité d'un sentier: c'était le meunier Guiller. Il me reconnut, poussa un cri d'appel, et pressa, pour me rejoindre, le pas de sa monture.

—Monsieur vient de la Pointe-du-Corbeau? dit-il en portant la main à son bonnet bleuâtre; que Dieu fasse miséricorde aux pécheurs! le vieux Judok-Naufrage a donné un terrible exemple; mais le diable n'a fait que commencer l'ouvrage, maintenant c'est aux gens de justice de finir, et voilà qu'on leur amène pour ça Beuzec-le-Noir.

Je demandai s'il était vraiment arrêté.

—Depuis ce matin, répondit le meunier; on l'a pris au moment où il essayait de voler une barque à l'anse de Dinant, et, en le fouillant, on a trouvé sur lui plus de pièces d'or qu'il n'a jamais gagné de sous. Je viens de le rencontrer dans une charrette, garotté comme un sanglier.

Guiller ajouta beaucoup de suppositions sur l'origine de cet or, sans paraître soupçonner la vérité. Profitant de son humeur causeuse, je l'interrogeai à loisir sur le reptile, et j'appris de lui tout ce qui pouvait expliquer cette étrange nature. Jeté sur les côtes bretonnes par la tempête, ainsi que me l'avait raconté Salaün, l'enfant naufragé avait grandi dans l'isolement et la réprobation; tout le monde l'avait repoussé, et il était devenu l'ennemi de tout le monde. Comme le sauvage, il avait vécu de ruse, d'hostilité et de patience: sa vie était devenue une perpétuelle embuscade.

Maraudeur insaisissable, il échappait à toutes les poursuites sans que rien pût lui échapper, et cette miraculeuse adresse avait encore confirmé la superstition populaire. D'abord quelques voisins dépouillés par lui s'étaient vengés; mais des désastres inattendus, et dont l'auteur restait invisible, leur avaient toujours fait cruellement expier cette audace; aussi la haine s'était-elle tempérée par la crainte. On fermait les yeux sur les déprédations de Beuzec, pour n'avoir pas à les punir; il avait fini par se faire une force de sa méchanceté.

—Qu'il soit venu d'enfer ou qu'il y aille, ajouta Guiller avec plus de sérieux que je ne lui en avais vu jusqu'alors, c'était une dure épreuve pour le pays; lui et Judok se tenaient là-bas comme deux vipères qui mettaient les honnêtes gens en angoisse; maintenant qu'ils n'y sont plus, on pourra marcher sans regarder à ses pieds.

Je ne répondis pas: depuis un instant, mon attention était attirée ailleurs et j'écoutais avec distraction. Nous avions atteint un plateau boisé, et nous suivions un chemin creux dont les haies vives ne permettaient de rien voir, mais n'empêchaient pas d'entendre un chant grave et lointain qui s'élevait par intervalles. Je m'arrêtai en imposant silence de la main à mon compagnon et en prêtant l'oreille; le chant retentit plus rapproché. Le meunier se dressa sur sa monture et regarda par-dessus les buissons.

—Dieu nous bénisse! c'est la procession pour les biens de la terre, dit-il; le blé a soif, et ceux de Crozon font le tour de la paroisse avec leurs prêtres pour implorer le maître de la pluie et du soleil.

Je pressai le pas afin d'atteindre le plateau auquel conduisait notre route, et en débouchant sur la bruyère, j'aperçus la procession qui s'avançait de notre côté.

A la tête du cortége marchait le clergé avec le dais et des enfants en costume de chœur qui portaient l'eau consacrée ou agitaient des sonnettes, puis venaient les populations accourues des campagnes voisines.

Les hommes marchaient les premiers, deux à deux et tête nue; derrière, à une certaine distance, s'avançaient les femmes, le chapelet à la main. Tous avaient revêtu leur costume des jours de fête, dont les formes variées donnaient à la cérémonie je ne sais quoi de pittoresque et d'animé qui semblait appartenir à un autre âge. Après chaque stance de l'hymne sainte, les voix se taisaient, et il y avait une pause pendant laquelle on n'entendait plus que le bourdonnement des insectes dans l'air et le cri du grillon sous les fougères. La procession se déroulait avec une lenteur majestueuse sur la crête même du coteau. Elle arriva droit à nous.

Je m'étais découvert, et le meunier, descendu de sa monture, s'était agenouillé.

Le premier groupe passa avec les aubes blanches, les bannières à franges de soie et les croix d'argent étincelantes. Les hommes commençaient à défiler les mains jointes sur leurs larges chapeaux, et le visage à demi-voilé par leurs longs cheveux, quand il se fit tout à coup un mouvement. Les regards s'étaient tournés vers la route que Guiller et moi venions de quitter. Une petite charrette entourée de douaniers et de pêcheurs débouchait sur le plateau où nous nous trouvions. Le meunier se leva à demi.

—C'est lui, c'est Beuzec! me dit-il vivement.

Ce nom répété de proche en proche, courut dans la foule et y causa une sorte de frémissement; les prêtres eux-mêmes s'étaient arrêtés; la charrette arrivait près d'eux. Je reconnus alors le reptile, dont les pieds étaient liés avec des filins goudronnés et les bras solidement attachés aux barreaux.

En entendant les chants, il s'était redressé, et son visage hagard apparut au-dessus des bords du tombereau. A la vue de la procession, il jeta un premier cri d'ironie insultante qui alla se répétant à mesure que les prêtres et les symboles consacrés passaient devant lui; puis quand vint le tour des assistants, il se mit à les appeler l'un après l'autre, en accompagnant chaque nom d'un éclat de rire ou d'une injure; mais, arrivé aux femmes, nous le vîmes s'interrompre subitement, son rire s'éteignit, il fit, pour s'élancer, un effort qui ébranla les barreaux, puis, poussant une sorte de rugissement, il se laissa tomber au fond du chariot.

Dans ce moment, mon œil rencontra le pâle visage de Dinorah. Les yeux baissés et les mains tremblantes sur son chapelet, elle passait avec la procession qui avait repris sa marche. Je la vis se perdre dans le chemin creux, tandis que la charrette disparaissait avec son escorte au versant du coteau.

La protégée de Marie et le fils du démon venaient de se rencontrer pour la dernière fois, et de se faire un éternel adieu.


SEPTIÈME RÉCIT.

LES BOISIERS.

Il est surtout trois formes sous lesquelles la création se révèle à nous plus souveraine, la montagne, l'océan, la forêt: de ces trois grands aspects de l'œuvre divine, deux restent à l'abri de toutes les atteintes humaines et immuables dans leur sublimité; mais la troisième est soumise à la volonté de l'homme. Partout où il s'établit, sa hache fait la place libre. Ces longues chaînes d'ombrages que le travail latent de la terre a mis des siècles à élever comme de verdoyantes montagnes, il les taille, il les entr'ouvre, il les abat à son gré; aussi la forêt devient-elle chaque jour, dans notre vieux monde, un accident plus rare et par cela même plus curieux.

J'avais traversé les grands taillis et les petites futaies qui parsèment nos provinces de l'Ouest, mais il me restait à voir une oasis forestière assez vaste pour renfermer une population spéciale, créer des caractères et des industries. Je me décidai à visiter la forêt du Gavre, enclavée entre le Don et l'Isac, deux des principaux affluents de la Vilaine. J'avais pour compagnon momentané de ce voyage un nouveau garde que l'administration expédiait au Gavre, afin d'activer la surveillance et de réprimer des abus favorisés par la négligence et la tradition. Il eût été difficile de trouver un homme plus propre que Moser à une pareille mission; il était né sur cette terre alsacienne qui fournit à la France ses soldats les mieux disciplinés: race laborieuse, positive, esclave de la règle, et qui, étrangère aux sentimentalités un peu puériles d'outre-Rhin, est, pour ainsi dire, la prose de l'Allemagne. Moser joignait d'ailleurs aux qualités générales de sa race une perspicacité singulière, aiguisée par l'expérience. Dans sa carrière de forestier, il avait eu à déjouer trop de subterfuges pour n'avoir pas appris lui-même à s'en servir; il marchait en toutes choses comme dans la forêt, moins souvent par les larges avenues que par les foulées, et plus volontiers sur la mousse qui éteint le bruit des pas que sur les cailloux qui avertissent de l'approche. Cependant, chez lui, la ruse n'avait rien de bas et s'aidait plutôt du silence que du mensonge: c'était, à tout prendre, une nature droite, mais mise en défiance; c'était surtout un caractère. Tel vous l'aviez vu au premier instant, tel vous le retrouviez toujours. Moser avait donné le règlement des eaux et forêts pour doublure à sa conscience et se tenait inébranlable derrière ce bouclier.

L'étude de cette personnalité, d'autant plus facile à déchiffrer qu'elle n'avait pas de recoins, donna un véritable intérêt à la route que nous faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l'initiative d'une confidence, mais ne refusait jamais de répondre. Je l'amenai à me raconter ses longues embuscades dans les fourrés pour surprendre les coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses victorieuses ou déjouées, les luttes corps à corps qu'il avait eues à braver, en un mot, tous les incidents de la vie demi-sauvage qu'il menait depuis bientôt vingt années, et dont il avait fait son plaisir après en avoir fait son devoir.

Pendant ces récits, forcément entrecoupés de beaucoup de pauses et de digressions, nous avions franchi la vallée d'Or (Orvault), tantôt suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coulée, tantôt coupant au plus court à travers les sentes qui traversent les prairies et s'enfoncent au milieu des châtaigneraies. Après avoir escaladé le bourg bâti au haut des collines, nous avions gagné la grande lande qui remplace l'ancienne forêt de Sautron, où le duc de Bretagne, François II, fit bâtir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis côtoyé l'étang de la Barossière, grande flaque immobile et sans ombrage, devant laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres desséchés qu'entourent des volées de corbeaux. Enfin, quittant le chemin direct, j'avais incliné, avec mon compagnon, vers le hameau de la Thébaudière, désireux de visiter la demeure de cette femme célèbre, qui sut, à force de grâce et de bon sens, écrire, sous forme de lettres à sa fille, un livre immortel.

Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Madame de Sévigné appelle les plus vieux bois du monde. Dès 1680, son fils avait fait abattre le dernier bosquet: «Votre frère, écrit-elle à Madame de Grignan, a trouvé l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre: c'est un abîme de je ne sais quoi, car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci: toutes ces driades affligées, que je vis hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus où se retirer; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois..... tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur.»

On ne trouve au Buron d'autre souvenir de Madame de Sévigné que quelques lettres autographes et la chambre où elle couchait: c'est une petite pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées, et encore garnie de meubles du XVIIe siècle.

Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de hêtre, dernières traces des forêts druidiques, percent un tapis de maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d'où nous nous dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui, depuis longtemps déjà, dessinait à l'horizon ses sombres contours.

L'entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le duc de Bretagne l'ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le sollicitait, celui-ci jura Dieu qu'il n'aurait pas un Anglais pour voisin, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se vengea par un guet-apens célèbre dans l'histoire, et auquel Voltaire a emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d'Adélaïde du Guesclin. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer la France du rang des nations.

Je cherchai longtemps en vain la place de ce château, dont le nom éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que s'étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissants de la chrétienté ne forment qu'une imperceptible ondulation de terrain; leurs décombres mêmes ont disparu sous les orties.

Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des vagues de la forêt, portant des fagots d'ajoncs ou de fougères qu'elles retenaient à l'épaule avec la pointe de la faucille; des enfants couraient pieds nus en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glandée.

Debout à la porte du cabaret qui sert d'hôtellerie aux rares voyageurs qu'amène le hasard, je contemplais d'un œil curieux l'étrange bourgade. Ses habitants avaient je ne sais quoi de rude et d'effarouché; ils accouraient pour voir les étrangers, et s'enfuyaient dès qu'ils avaient rencontré leurs regards. Leurs chaumières croulantes, leurs habits en lambeaux, leur chevelure hérissée, l'expression un peu dure des physionomies, tout annonçait une pauvreté sauvage, mais rien ne révélait l'ambition du désir. La forêt leur fournit le bois qui les chauffe, l'herbe qui nourrit leurs troupeaux, l'écorce de houx dont ils fabriquent la glu qu'on vient leur acheter de loin; le reste leur manque, et ils n'y songent pas. Par instants, il me semblait voir un de ces campements fixes de Bohêmes arrêtés dans les grandes clairières de la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les bois. Cependant, quelle que fût l'indigence de tout ce qui m'entourait, l'heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste. Au milieu de cette fange et de ces haillons, les éclats de rires se répondaient d'une fenêtre à l'autre, quelques chants de jeunes filles s'élevaient çà et là; les vieillards souriaient sur les seuils aux derniers rayons du soleil, et la fumée qui montait des toits de chaume annonçait le repas du soir. A travers cette sauvagerie misérable, on sentait que les paisibles joies de la famille n'étaient point absentes.

Je fus réveillé dès le point du jour par le son prolongé du buccin d'Amérique. Avec un soleil moins voilé de brumes, j'aurais pu me croire au pied de quelque morne des Antilles. J'ouvris ma fenêtre et j'aperçus le vacher du Gavre, qui réunissait les bestiaux du village. On les voyait arriver à l'appel du lambis, dont les intonations monotones étaient égayées par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se dirigeaient vers la forêt, où le droit de pacage, autrefois concédé aux habitants par les vieilles chartes, leur a été conservé. Quelques hommes les suivaient portant sur l'épaule l'étrêpe, faulx recourbée avec laquelle ils coupent dans les bois la litière de leurs étables.

J'avais hâte de prendre le même chemin, et je descendis au rez-de-chaussée. J'y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes auxquels il avait fait savoir son arrivée, déjeunait debout avec un verre de vin et un morceau de pain bis.

Je commençais à partager son frugal repas, quand nous vîmes entrer un paysan qui, à notre aspect, s'arrêta sur le seuil, parut hésiter et finit par s'avancer vers la cabaretière, à laquelle il présenta une petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot; elle la prit également en silence et se prépara à la remplir d'eau-de-vie. Le paysan attendit, adossé à la table qui servait de comptoir, et les deux mains appuyées sur son bâton de houx. Il était grand, maigre, un peu voûté, mais d'une apparence robuste. Vêtu d'une veste de drap vert très usée, d'un pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, il portait en bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d'un carnier. Son regard, promené autour de lui d'un air d'insouciance, glissa sur nous sans paraître s'arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand l'aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n'en paya point le prix, mais il fit un geste d'intelligence auquel la femme répondit par un signe de tête, gagna la porte et disparut.

—Vous ne connaissez point cet homme? demandai-je à Moser, qui venait, comme moi, de s'approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.

Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l'entrée afin de voir la direction que prenait l'homme à la veste verte.

—Il va vers la forêt, dit-il au bout d'un instant.

—Où pourrait-il aller? répliquai-je; la forêt est ici le champ commun où tout le monde moissonne.

—Mais tout le monde n'y fait pas la même récolte.

—J'ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de ce visiteur silencieux.

—Avez-vous remarqué qu'il n'était point chaussé de sabots, mais de galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte? Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu'il porte des guêtres de cuir pour se défendre des épines du fourré; leur veste est brune ou bleue; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière sans les taches de sang qu'on y voit encore, et ses mains seraient celles d'un laboureur, si elles n'avaient point été noircies par la poudre du bassinet.

—Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier?

—De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n'était celui qui dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu'on a signalé à l'administration.

—Vous le nommez?....

—Antoine, ou plus communément Bon-Affût.

La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en tressaillant.

—Vous voyez que j'ai touché juste, dit l'Alsacien, à qui ce mouvement ne put échapper; notre vagabond est en compte-courant avec le Cheval-Blanc, et paiera un de ces jours sa provision d'eau-de-vie en gibier.

Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que les paysannes prennent pour des raisonnements, quand l'arrivée d'une jeune boisière vint heureusement l'interrompre.

Ce nom de boisier n'appartient, à vrai dire, qu'aux navreurs de cercles et d'échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs d'écuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s'établit là où frappe la cognée; mais l'habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui vivent des produits forestiers, alors même qu'ils ne travaillent pas le bois de leurs mains. C'était le cas de Michelle, la jeune marchande qui colportait les ustensiles fabriqués au Gavre, dans les foires des villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu'à les empêcher de distinguer le hêtre du bouleau.

Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et retournait aux campements des boisiers pour renouveler son approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection qui ne leur permettait point de me servir de guides: je demandai à Michelle s'il me serait permis de la suivre en profitant de sa compagnie.

—Pourquoi donc pas? dit-elle en riant; la route du roi est ouverte à tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, Monsieur pourra monter sur une de mes bêtes, à la place des sébilles et des boîtes à sel.

J'acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m'aida à me hisser sur le bât recouvert d'un coussin de paille, et, après avoir échangé un adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre, avec les gardes, le fossé qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle.

Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive humeur. Son oncle lui avait confié la vente des boiseries depuis l'âge de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne contre tous les accidents d'une vie nomade, la jeune paysanne avait acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis amuse par la nouveauté. A chaque rencontre faite sur le chemin, il y avait échange de confidences ou de railleries, dans lesquelles le dernier mot lui restait toujours.

C'était une grande fille d'environ vingt ans, plutôt leste que jolie, mais dont l'œil noir, le teint coloré, les dents blanches, avaient un certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle n'excluait point la coquetterie; elle se servait d'épigrammes comme d'hameçons pour arrêter les passants et les attirer.

Un d'eux, qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant, reçut ses agaceries avec une majesté officielle, dont je ne pus m'empêcher de rire.

—Ne faites pas attention, dit Michelle qui avait remis sa monture au trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d'officier municipal.

Je demandai si c'était vraiment le maire du bourg.

—Qu'est-ce que vous parlez de bourg! s'écria la boisière, d'un air plaisamment scandalisé; heureusement que la chevaline n'est pas de la paroisse, sans quoi ce mot-là l'eût fait ruer! Vous ne savez donc pas qu'en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au milieu de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l'endroit leur parut trop avenant pour aller plus loin, et qu'ils bâtirent là, dans la crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve dans ses paperasses timbrées, et les enfants de cinq ans vous conteront la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et de Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.

Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à cheminer sous une jeune vente de chênes. Ce nom de vente est donné aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre cents; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le système d'aménagement.

Après avoir pris une des dix grandes avenues ou rabines qui aboutissent au point central, nous tournâmes par les foulées.

Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure, était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d'alisiers. Au-dessus, des aigrasses ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées au vannier.

Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse; l'air, plus frais et plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout l'être, et me donnait une facilité de vivre jusqu'alors inconnue. En se sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l'œuvre de Dieu: on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s'y trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille souffles mélodieux et animés: ici, c'étaient les roucoulements des tourterelles, les martellements cadencés du pivert, les sifflements des grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes; là, le murmure de l'eau parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le bourdonnement de l'abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes invisibles; partout enfin le bruit du grand flot de la vie qui vient de Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours.

Lorsque nous eûmes atteint les nouvelles ventes, la forêt perdit son aspect solitaire: l'homme reparaissait, comme d'habitude, par la trace de récents ravages. Des arbres fraîchement équarris jonchaient çà et là le sol, des ornières déchiraient l'herbe fine des placis, et l'on entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses.

Je demandai à ma conductrice si le baraquement des boisiers était encore éloigné.

—Assez pour qu'on ne puisse en voir la fumée, répondit-elle; il a fallu se détourner du droit chemin afin de conduire Monsieur à la Magdeleine.

Je m'excusai de l'avoir retardée.

—Ne vous en inquiétez point, reprit-elle; ce sera une occasion de voir la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la Louison ont changé de couleur.

—C'est une parente ou une amie? demandai-je.

—La Louison, s'écria Michelle; eh! fi! Jésus! Monsieur ne sait donc pas? C'est une pauvre créature dont le nom de famille est un nom de baptême.

—J'entends, une enfant d'hospice.

—Du tout, du tout; la Louison a été trouvée dans le bois par un homme du pays, qui vit d'aventure et qu'on appelle Antoine.

—Le Bon-Affût?

—Juste! Monsieur le connaît?

—Je l'ai vu ce matin pour la première fois.

—Eh bien donc! le Bon-Affût est arrivé ici, voilà quinze ans, pas loin, portant dans sa peau de chèvre l'enfançon qu'il avait soi-disant trouvé à un des carrefours de la forêt; mais ceux qui l'ont reçu disent qu'il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonné, et que, pour sûr, le braconnier le tenait de la mère.

—Et il l'a fait élever?

—A la ferme de la Magdeleine, où on la garde depuis, bien que ce soit une rousse et pas trop vaillante! Mais les Louroux ont des affaires avec Antoine, et, comme il protége la Louison, on lui passe ses mièvreries. Monsieur n'aura pas à s'étonner s'il retrouve là-bas le braconnier avec la petite.

—N'est-ce pas lui qui vient de ce côté? demandai-je, en montrant quelqu'un dont on apercevait la silhouette à travers les branches d'une jeune vente.

—Lui! répéta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh! non pas! c'est Bruno! Monsieur doit avoir entendu parler à l'auberge de Bruno, le chasseur de miel de la forêt. Gage qu'il va aussi à la Magdeleine! Eh! Bruno! tournez un peu la tête par ici; vous pouvez nous voir sans impolitesse.

Celui à qui s'adressait cet appel venait de paraître au coude du chemin, et se retourna vers nous en souriant.

C'était un jeune garçon dans toute la fleur de la première virilité, et dont les haillons semblaient trahir plutôt que voiler la beauté. Un chapeau de paille aux bords frangés retombait sur sa chevelure bouclée; une veste de drap trop étroite dessinait son buste et ses bras bien détachés; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes nerveuses qui eussent fait l'admiration d'un statuaire. La force dominait dans cet ensemble plein de grâce, mais la force jeune et souple de l'adolescence; on eût dit un de ces arbres à la fine écorce, au feuillage foncé et aux branches hardies qui poussent, d'un seul jet, dans les terres généreuses. Il portait un vase de bois à couvercle mobile, retenu sur l'épaule par une courroie.

—Eh bien! les avettes ont-elles travaillé pour toi? demanda Michelle, que la supériorité d'âge et de fortune rendait plus libre de langage.

—Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens, répliqua Bruno, en nous montrant son vase plein de rayons récemment enlevés.

—Et où as-tu picoré ton sucre de chêne?

—Là-bas, vers l'Epine des haies, au creux d'une bourdaine que j'ai enfumée. J'ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles se fatiguent à mon intention. L'année sera bonne pour la récolte des douceurs, vu que les lancygnés (sureaux) ont fleuri dru au printemps.

J'interrogeai Bruno sur l'abondance de ces nids d'abeilles, et j'appris qu'on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les connaissait presque tous; mais la plupart se trouvaient placés hors de portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l'arbre, comme le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde.

Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre la quête des magasins d'écureuils où il s'emparait des faînes, des châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d'hiver; il vendait enfin des baguettes de bourdaine aux cagiers, de l'écorce de houx aux fabricants de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques oiseaux d'étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande n'avaient point réussi à le rendre riche, mais semblaient le faire heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur sur les flots.

Michelle avait d'abord accepté la compagnie de Bruno avec empressement; mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas de sa monture et demanda brusquement à Bruno s'il ne s'éloignait pas trop de sa route.

—M'éloigner! dit le jeune garçon, je me rapproche, au contraire.

—Où vas-tu donc?

—Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.

La boisière le regarda en face.

—C'est-il, comme ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude? demanda-t-elle.

—Sur ma conscience, non! dit Bruno d'un accent de sincérité; je ne vais que pour dire un bonjour à ceux de la Magdeleine et pour leur faire goûter mon sucre d'avettes.

—Ah! ah! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop éclatant pour ne pas être forcé, c'est un cadeau que tu apportes à la Louison.

—A elle...... et aux autres! répliqua le jeune paysan un peu embarrassé.

—Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert?

—Pardon, dit Bruno, qui dégagea de son épaule le petit baril qu'il découvrit en l'avançant à portée de la jeune fille; vous pouvez en manger à votre appétit.

Michelle l'écarta de la main.

—Non, non, reprit-elle, il n'y en a point trop pour la trouvée! Prends garde seulement que le sucre de chêne ne lui tourne dans le sang, ses roussures pourraient grandir, et son visage prendre la couleur d'un coin de beurre de Nozay.

Elle accompagna cette plaisanterie rustique d'un nouvel éclat de rire; le chercheur de miel secoua la tête.

—Vous êtes méchante, la Michelle, dit-il d'un ton fâché; ceux qui ont bon cœur ne raillent pas les misères que Dieu nous a faites. Si la Louison n'est ni belle, ni de grand courage, elle n'a pas moins ses mérites.

—On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de noisettes! dit Michelle toujours plus aigre.

—Ceci est une menterie, reprit Bruno vivement: la Louison n'a point l'âge pour qu'on l'épouse, et par ainsi je ne puis pas en être amoureux; mais c'est la vérité que je lui veux du bien, parce qu'elle a une bonne âme, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et plus rare que la beauté. J'ai aidé la Rousse à marcher quand elle n'était guère plus haute qu'un fagot couché; je l'ai retirée du grand étang, déjà si noyée qu'elle avait perdu la voix; on sait bien que tout ça attache, et il n'est point juste de nous tourmenter pour une honnête amitié.

—Eh bien! eh bien! s'écria la boisière, sait-il donc parler à cette heure, lui qui d'ordinaire n'a pas plus de voix qu'un hanneton? Allons, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d'impatience du jeune garçon, ne vous retournez pas vers moi avec l'air d'un sanglier qu'on est venu tracasser dans sa fougeace. Voici la maison des Louroux, pauvre innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l'odeur du miel, car je l'aperçois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la bienvenue.

Une fillette d'environ quinze ans venait en effet d'accourir sur le seuil.

Ce qu'en avaient dit Bruno et Michelle m'avait préparé à une laideur exceptionnelle; je fus tout surpris de trouver une créature petite, frêle et un peu pâle, mais d'une physionomie si douce et d'une grâce si mignonne, que dès le premier coup d'œil on était gagné. Sa chevelure, d'un roux splendide, tombait en désordre sur un cou dont la blancheur de marbre défiait le hâle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds avaient je ne sais quoi d'étonné, comme ceux d'un enfant qui s'éveille; ses traits suaves étaient éclairés par un fin sourire. La seule disgrâce de ce charmant visage adolescent était les rousseurs auxquelles la boisière avait fait allusion.

Louison nous salua avec une politesse agreste.

—Quoi donc! demanda ironiquement ma conductrice, c'est-il aujourd'hui dimanche pour la Louison, qu'elle se tient là écoutant l'herbe pousser et les mains sous sa devantière?

—Faites excuse, Michelle, répondit la fillette d'une voix doucement timbrée; mais les pauvres gens ne sont pas plus robustes que Dieu le créateur, qui a eu besoin de se reposer.

—Voyez-vous ça! dit la boisière, qui se tourna de mon côté comme si elle eût voulu me rendre complice de ses moqueries; c'est une savante, oui! le Bon-Affût lui a appris à lire dans l'imprimé, et les murs de la ferme sont tapissés d'images que lui a données M. le curé.

—Tout le monde ne peut pas avoir sa chambre comme la jolie Michelle adournée des cadeaux de ses amoureux, fit observer la petite.

Bruno eut l'imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut faire perdre à Michelle tout son sang-froid.

—Si les amoureux sont honnêtes pour moi, c'est que je ne leur fais pas honte, reprit-elle, en jetant un regard expressif sur les pauvres habits de l'orpheline; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n'a point tant de braverie et qui vous cherche. Allons, le beau gars, ouvrez votre barillet et offrez à celle-ci vos friandises de mendiant.

Je voulus m'entremettre pour donner une autre tournure à l'entretien; mais Michelle avait une piqûre au cœur, et, quoi que je pusse dire, elle reprit toujours l'offensive.

Bruno, qui s'était assis près du seuil sur une pierre, écoutait avec impatience. Quant à Louison, elle fut quelque temps sans sentir les coups et riant des sarcasmes de Michelle: elle jouait avec sa colère comme un enfant avec des armes dont il ne se défie pas, mais la boisière finit par trouver le joint du cœur en lui demandant méchamment si les Louroux ne l'habilleraient point de neuf pour la prochaine fête de Plessé. Elle faisait sans doute allusion à quelqu'avanie précédemment infligée à l'orpheline pour son pauvre costume, car je la vis tout à coup rougir et balbutier. Michelle, qui comprit que le coup avait porté, redoubla avec la cruauté d'une femme qui se venge; elle n'épargna à la Louison aucune raillerie sur ses misérables vêtements, énuméra tout ce qui lui manquait, et finit par une description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le tailleur de Niort.