[308] «On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.» (Confessions, 1879.)

«Je suis fou de la vie... C'est l'été, l'été délicieux. Cette année, j'ai lutté longtemps; mais la beauté de la nature m'a vaincu. Je me réjouis de la vie». (Lettre à Fet, juillet 1880.)—Ces lignes sont écrites en pleine crise religieuse.

[309] Dans son Journal, à la date d'octobre 1865:

«La pensée de la mort...» «Je veux et j'aime l'immortalité.»

[310] «Je me grisai de cette colère bouillonnante d'indignation que j'aime en moi, que j'excite même quand je la sens, parce qu'elle agit sur moi, d'une façon calmante, et me donne, pour quelques instants au moins, une élasticité extraordinaire, l'énergie et le feu de toutes les capacités physiques et morales.» (Journal du prince D. Nekhludov, Lucerne, 1857).

[311] Son article sur la Guerre, à propos du Congrès universel de la paix, à Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui croient à l'arbitrage entre nations:

«C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, après lui avoir mis un grain de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord. C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de désarmement consenti par les États. Verbiage que tout cela! Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons apôtres! Ils savent bien que cela ne les empêchera jamais d'envoyer des millions de gens à l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (Le royaume de Dieu est en nous, chap. VI.)

[312] La nature fut toujours «le meilleur ami» de Tolstoï, comme il aimait à dire:

«Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne pourra le suivre, tandis que la nature à laquelle on s'est uni par l'acte de vente, ou qu'on possède par héritage, c'est mieux. Ma nature à moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami qu'on gardera jusqu'à la mort; et quand on mourra, on y entrera.» (Lettre à Fet, 19 mai 1861. Corresp. inéd., p. 31.)

Il participait à la vie de la nature, il renaissait au printemps; («Mars et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.»—A Fet, 23 mars 1877), il s'engourdissait à la fin d'automne («C'est pour moi la saison la plus morte, je ne pense pas, je n'écris pas, je me sens agréablement stupide.»—A Fet, 21 octobre 1869).

Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'était la nature de chez lui, celle de Iasnaïa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en Suisse, écrit de fort belles notes sur le lac de Genève, il s'y sentait un étranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus étroits et plus doux:

«J'aime la nature, quand de tous côtés elle m'entoure, quand de tous côtés m'enveloppe l'air chaud qui se répand dans le lointain infini, quand cette même herbe grasse que j'ai écrasée en m'asseyant fait la verdure des champs infinis, quand ces mêmes feuilles qui, agitées par le vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la forêt lointaine, quand ce même air que je respire fait le fond bleu clair du ciel infini, quand je ne suis pas seul à jouir de la nature, quand, autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand je me sens faire partie du tout.—Ici (en Suisse), le lointain infini est beau, mais je suis sans liens avec lui.» (Mai 1857.)

[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (Le Temps, 28 août 1901).

De fait, on s'y tromperait souvent. Soit à cette profession de foi de Julie mourante:

«Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était tout ce qui dépendait de moi.»

A rapprocher de la lettre de Tolstoï au Saint-Synode:

«Il se peut que mes croyances gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.»

Ou bien ce passage de la Réponse à Christophe de Beaumont, qui semble du pur Tolstoï:

«Je suis disciple de Jésus-Christ. Mon Maître m'a dit que celui qui aime son frère a accompli la Loi.»

Ou encore:

«Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta volonté soit faite!» (Troisième lettre de la Montagne.)

A rapprocher de:

«Je remplace toutes mes prières par le Pater Noster. Toutes les demandes que je puis adresser à Dieu sont exprimées avec plus de hauteur morale par ces mots: Que Ta volonté soit faite!» (Journal de Tolstoï, au Caucase, 1852-53.)

Les ressemblances de pensée ne sont pas moins fréquentes sur le terrain de l'art que sur celui de la religion:

«La première règle de l'art d'écrire, dit Rousseau, est de parler clairement et de rendre exactement sa pensée.»

Et Tolstoï:

«Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse être compris de tous. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue tout à fait claire.»

J'ai montré ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opéra de Paris, dans la Nouvelle Heloïse, ont beaucoup de rapports avec les critiques de Tolstoï, dans Qu'est-ce que l'art?.

[314] Journal, 6 janvier 1903 (cité dans la Préface de Tolstoï à ses Souvenirs, 1er volume de Vie et Œuvre de Tolstoï, publié par Birukov).

[315] Quatrième Promenade.

[316] Lettre à Birukov.

[317] Sébastopol en mai 1855.

[318] «La vérité,... la seule chose qui me soit restée de ma conception morale, la seule chose que j'accomplirai encore.» (17 octobre 1860.)

[319] Ibid.

[320] «L'amour pour les hommes est l'état naturel de l'âme, et nous ne le remarquons pas.» (Journal, du temps qu'il était étudiant à Kazan.)

[321] «La vérité s'ouvrira à l'amour...» (Confessions, 1879-81.)

—«Moi qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour...» (Ibid.)

[322] «Vous parlez toujours d'énergie? Mais la base de l'énergie, c'est l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, à volonté» (Anna Karénine, II, p. 270).

[323] «La beauté et l'amour, ces deux raisons de vivre.» (Guerre et Paix, II, p. 285.)

[324] «Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour.» (Au Saint-Synode, 1901.)

—«Oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai éprouvé, pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé... C'est l'essence même de l'âme. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!...» (Le prince André, mourant, dans Guerre et Paix, III, p. 176.)

[325] «L'amour passionné de l'artiste pour son sujet est le cœur de l'art. Sans amour, pas d'œuvre d'art possible.» (Lettre de septembre 1889.—Leo Tolstoïs Briefe 1848 bis 1910, Berlin, 1911.)

[326] «J'écris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils font...» (Lettre de Tolstoï à P.-V. Vériguine, chef des Doukhobors, 21 novembre 1897, Corresp. inéd., p. 241.)

[327] Voir la Matinée d'un Seigneur,—ou, dans les Confessions, la vue extrêmement idéalisée de ces hommes simples, bons, contents de leur sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,—ou, à la fin de la deuxième partie de Résurrection, cette vision «d'une humanité, d'une terre nouvelle», qui apparaît à Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui reviennent du travail.

[328] «Un chrétien ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à un autre; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur lequel il se trouve, à un moment donné: en sorte que la vertu stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont l'âme est en plein mouvement vers l'idéal, et qui se repent sur sa croix.» (Plaisirs cruels, trad. Halpérine-Kaminsky.)

[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille aînée de Tolstoy, m'a fait observer que la véritable orthographe du nom de Tolstoy en français était avec un y. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai reçue de lui.

[330] Une autre édition, plus complète, a paru en 1925 chez l'éditeur Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).

[331] «Dont je fus témoin, pour une partie», écrit Tolstoy.

[332] Voir p. 71 et 72.

[333] Acte V, tableau 1.

[334] Acte III, tableau 2.

[335] Cette santé d'esprit se manifeste dans les récits qui ont été faits par Tchertkov et par les médecins de la dernière maladie de Tolstoy. Presque jusqu'à la fin, il a continué, chaque jour, d'écrire ou de dicter son Journal.

[336] Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse über Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen, von Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zürich u. Leipzig, 1925.

[337] Birukov a dressé, à la fin de son volume, une liste des principaux ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.

[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinités. Un voyageur russe en Chine écrit en 1922 que l'anarchisme chinois est imbu de Tolstoy et que leur précurseur commun est Laotse.

[339] La librairie Stock vient de publier la traduction française de son livre: L'Esprit du peuple chinois, avec préface de Guglielmo Ferrero, 1927.

[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre à Ku-Hung-Ming, l'enseignement traditionnel en Chine de l'obéissance au souverain: il y voit un dogme aussi peu fondé que le droit divin de la force.

[341] Cet article avait paru dans le Times, en juin 1904; et Tamura le lut, en décembre, à Tokio.

[342] Izo-Abe, directeur du journal «Heimin Shimbun» («Le simple Peuple»). Avant que la réponse de Tolstoy leur parvînt, les courageux protestataires étaient emprisonnés et leur journal suspendu.

[343] J'ai cité plus haut, page 164, un passage de cette réponse. A ce jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: «Le vrai bien de l'homme est son salut spirituel et moral; le bien matériel y est inclus. Et ce haut but ne peut être atteint que par la complète réalisation religieuse et morale des individus, dont la somme dans les peuples représente l'humanité.» D'autre part, en 1909, Tolstoy répondra aux questions économiques d'une Société japonaise «pour la libération du pays», en lui recommandant les théories agraires d'Henry George.

[344] «Tu n'es pas seul, maître. Réjouis-toi!» lui écrira Tokutomi, le 3 octobre 1906. «Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit....»

[345] La revue: Tolstoi Kenki (étude de Tolstoy).

[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:—«Savez-vous quel est mon âge?»—«Soixante-dix-huit ans,» répondis-je.—«Non, vingt-huit.» Je réfléchis et je dis:—«Ah! oui, en comptant votre naissance du jour où vous êtes devenu le nouvel homme.» Il fit signe que oui.»

[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople.

[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.

[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.

[350] A Mohammed Sadig, 20 août 1903.

[351] Tolstoy était enthousiaste de la prière de Mahomet pour la pauvreté: «Seigneur, conserve ma vie en pauvreté et fais qu'en pauvreté je meure!»

[352] A Woissow, 11 novembre 1902.

[353] Cette grande personnalité, dont l'influence réformatrice s'est exercée sur l'université d'Al Azhar, et, par delà, sur tout l'Islam Sunnite, où il représentait le modernisme, a été récemment étudiée par B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publié en français son principal traité: Rissalat al Tawid,—Exposé de la religion musulmane, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925.

[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre à Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion. Elle ne s'est pas encore tout entière révélée à l'humanité, mais elle apparaît dans toutes les religions, par fragments. «Tout progrès de l'humanité repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette unique vraie religion.»

[355] Dans une lettre à Krymbajew, en 1908, Tolstoy, définissant une vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dégagé de toute croyance parasite, fait l'éloge du Bâbisme et de la secte de Kazan. Une autre lettre de décembre 1908 à Fridulchan-Wadalbekow exprime la même admiration du Bâbisme.

[356] A quelques exceptions près, au premier rang desquelles je nomme Max Müller, grand esprit et grand cœur, que vénérait Vivekananda.

[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, Râjâ Râm Mohan Roy, fonda la communauté de Brahmâ Samâj, qui rassemblait toutes les religions du monde en un système religieux; basé sur la croyance en un seul Dieu. Une telle pensée, nécessairement limitée d'abord à une élite, a eu, depuis, des échos profonds dans l'âme des grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pénètre peu à peu dans les masses.

[358] Vivekananda disait de lui-même: «Je suis Çankara.» (le grand Vedantiste du VIIIe siècle).

[359] Yogas's Philosophy. Lectures on Râja Yoga or conquering internal nature, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.

[360] Parahamsa Sri Ramakrishna, by Vivekananda, 2e édition, Madras, 1905.

[361] «Lord of Love», titre d'un ouvrage de Baba Premananda Bharati (1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.

[362] Premananda Bharati, 1904.

[363] C.-R. Das, mort récemment, était devenu l'ami intime de Gandhi et le chef politique du parti Swarajiste indien, qui veut concilier les méthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils législatifs.

[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connaît que par la réponse de Tolstoy.

[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre: Histoire de mes Expériences avec la Vérité (Young India, 26 août et 14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la première fois un ouvrage de Tolstoy: Le Royaume de Dieu est en vous. «J'en fus bouleversé. Devant l'indépendance de pensée, la moralité profonde et la sincérité de ce livre, tous les autres me parurent pâles et insignifiants...» Un ou deux ans plus tard, il lut: Que devons-nous faire? et Les Évangiles; il fit une étude passionnée de Tolstoy. «Je commençai à réaliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilités de l'amour universel...» En 1904, il crée à Phœnix, près de Durban, une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Résistance et de pauvreté volontaire. On trouvera dans ma Vie de Mâhâtmâ Gandhi (p. 18-23) le récit de cette croisade qui se prolongea près de vingt ans. Un an avant qu'il écrivît à Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre: Hind Swarâj (Home Rule Indien),—cet «Évangile de l'amour héroïque», dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujarât et dont Gandhi envoya l'édition anglaise à Tolstoy le 4 avril 1910.

[366] Joseph J. Doke: M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa, 1909.

[367] Édité à Phœnix, Natal.

[368] Cette liste, dressée par Alexis Sergeyenko, m'a été communiquée par Paul Birukoff.

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