[1] A part quelques interruptions,—une surtout, assez longue, entre 1865 et 1878.
[2] Pour sa remarquable biographie de Léon Tolstoï: Vie et Œuvre, Mémoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et Documents biographiques réunis, coordonnés et annotés par P. Birukov, revisés par Léon Tolstoï, traduits sur le manuscrit par J.-W. Bienstock,—4 vol. éd. du Mercure de France.
C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'œuvre de Tolstoï. J'y ai abondamment puisé.
[3] Il fit aussi les campagnes napoléoniennes et fut prisonnier en France pendant les années 1814-1815.
[4] Enfance, chap. II.
[5] Enfance, chap. XXVII.
[6] Iasnaïa Poliana, dont le nom signifie la Clairière claire, est un petit village au sud de Moscou, à quelques lieues de Toula, «dans une des provinces les plus foncièrement russes. Les deux grandes régions de la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la région des forêts et celle des terres de culture s'y touchent et s'y enchevêtrent. Aux environs ne se rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au cœur même de la Russie.»
(A. Leroy-Beaulieu: Léon Tolstoï, Revue des Deux Mondes, 15 déc. 1910.)
[7] Tolstoï l'a dépeint dans Anna Karénine, sous les traits du frère de Levine.
[8] Il écrivit le Journal d'un Chasseur.
[9] En réalité, elle était une parente éloignée. Elle avait aimé le père de Tolstoï, et elle en avait été aimée; mais, comme Sonia dans Guerre et Paix, elle s'était effacée.
[10] Enfance, chap. XII.
[11] N'a-t-il pas prétendu, dans des notes autobiographiques (datées de 1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain d'enfant dans le baquet! (Voir Premiers Souvenirs. Une traduction française en a été publiée dans le même volume que Maître et Serviteur.)
Le grand poète suisse Carl Spitteler a, lui aussi, été doué de cet extraordinaire pouvoir d'évoquer ses images du seuil de la vie. Il a consacré tout un livre (Meine frühesten Erlebnisse) à ses toutes premières années d'enfance.
[12] Premiers Souvenirs.
[13] De 1842 à 1847.
[14] Nicolas, plus âgé que Léon de cinq ans, avait déjà terminé ses études en 1844.
[15] Il aimait les conversations métaphysiques «d'autant plus, dit-il, qu'elles étaient plus abstraites et qu'elles arrivaient à un tel degré d'obscurité que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose». (Adolescence, XXVII.)
[16] Adolescence, XIX.
[17] Surtout dans ses premières œuvres, dans les Récits de Sébastopol.
[18] C'était le temps où il lisait Voltaire et y trouvait plaisir. (Confessions, 1.)
[19] Confessions, 1, trad. J.-W. Bienstock.
[20] Jeunesse, III.
[21] En mars-avril 1847.
[22] «Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre», dit Nekhludov dans Adolescence.
En 1853, Tolstoï note, dans son Journal: «Mon grand défaut: l'orgueil. Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si j'avais à choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois bien que je choisirais la première.»
[23] «Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frappés d'admiration et me remerciassent.» (Jeunesse, III.)
[24] D'après un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit dans le premier volume de Vie et Œuvre).
[25] «Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lèvres si grosses et les yeux si petits.» (Enfance, XVII.) Ailleurs, il parle avec désolation de «ce visage sans expression, ces traits veules, mous, indécis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces pieds trop grands». (Jeunesse, I.)
[26] «Je partageais l'humanité en trois classes: les hommes comme il faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de mépris et de haine; et la plèbe: elle n'existait pas.» (Jeunesse, XXXI.)
[27] Surtout pendant un séjour à Saint Pétersbourg, en 1847-8.
[28] Adolescence, XXVII.
[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (Le Temps), 28 août 1901.
[30] Nekhludov figure aussi dans Adolescence et Jeunesse (1854), dans une Rencontre au Détachement (1856), le Journal d'un Marqueur (1856), Lucerne (1857) et Résurrection (1899).—Il faut remarquer que ce nom désigne des personnages différents. Tolstoï n'a pas cherché à lui conserver le même aspect physique, et Nekhludov se tue, à la fin du Journal d'un Marqueur. Ce sont des incarnations diverses de Tolstoï, dans ce qu'il a de meilleur et de pire.
[31] La Matinée d'un Seigneur, t. II des Œuvres complètes, trad. de J.-W. Bienstock.
[32] Elle est contemporaine des récits d'Enfance.
[33] 11 juin 1851, au camp fortifié de Starï-Iourt, dans le Caucase.
[34] Journal, trad. J.-W. Bienstock.
[35] Ibid., juillet 1851.
[36] Lettre à sa tante Tatiana, janvier 1852.
[37] Un portrait de 1851 montre déjà le changement qui s'accomplit dans l'âme. La tête est levée, la physionomie s'est un peu éclaircie, les cavités des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixité sévère, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de défiant, mais bien plus de jeunesse.
[38] Les lettres qu'il écrit alors à sa tante Tatiana sont pleines d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, Liova-riova, Léon le pleurnicheur (6 janvier 1852).
[39] La Matinée d'un Seigneur est le fragment d'un projet de Roman d'un propriétaire russe. Les Cosaques forment la première partie d'un grand roman du Caucase. L'immense Guerre et Paix n'était, dans la pensée de l'auteur, qu'une sorte de préambule à une épopée contemporaine, dont les Décembristes devaient être le centre.
[40] Le pèlerin Gricha, ou la mort de la mère.
[41] Dans une lettre à M. Birukov.
[42] La Matinée d'un Seigneur ne fut achevée qu'en 1855-6.
[43] Les deux Vieillards (1885).
[44] L'Incursion, t. III des Œuvres complètes.
[45] T. III des Œuvres complètes.
[46] T. IV des Œuvres complètes.
[47] Bien qu'ils aient été terminés beaucoup plus tard, en 1860, à Hyères (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'œuvre est de cette époque.
[48] Les Cosaques, t. III des Œuvres complètes.
[49] «Peut-être, dit Olénine, amoureux de la jeune Cosaque, aimé-je en elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la Nature.»
Souvent, il compare celle qu'il aime à la Nature.
«Elle est, comme la Nature, égale, tranquille et taciturne.»
Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de «cette femme majestueuse».
[50] Ainsi, dans la lettre d'Olénine à ses amis de Russie.
[51] En français dans le texte.
[52] Il rajoute, à la fin de sa lettre:
«Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut être ni bon, ni heureux; je voudrais la posséder plus que toute autre chose au monde; je sens que mon cœur se dessèche sans elle... Mais je ne crois pas. C'est la vie qui crée chez moi la religion, et non la religion la vie... Je sens en ce moment une telle sécheresse dans le cœur qu'il me faut posséder une religion. Dieu m'aidera. Cela viendra... La nature est pour moi le guide qui mène à la religion, chaque âme a son chemin différent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses profondeurs...»
[53] Journal, trad. J.-W. Bienstock.
[54] On retrouve aussi cette manière dans la Coupe en forêt, terminée à la même époque. Par exemple: «Il y a trois sortes d'amour: 1º l'amour esthétique; 2º l'amour dévoué; 3º l'amour actif, etc.» (Jeunesse.)—Ou bien: «Il y a trois sortes de soldats: 1º les soumis; 2º les autoritaires; 3º les fanfarons,—qui se subdivisent eux-mêmes en: a, soumis de sang-froid; b, soumis empressés; c, soumis qui boivent, etc.». (Coupe en forêt.)
[55] Jeunesse, XXXII (vol. II des Œuvres complètes).
[56] Envoyé à la revue le Sovrémennik, et publié aussitôt.
[57] Tolstoï y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses Entretiens avec son ami Ténéromo. Il lui a raconté notamment une crise de terreur qui le prit, une nuit qu'il était couché dans le «logement» creusé en plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet Épisode de la guerre de Sébastopol dans le volume intitulé les Révolutionnaires, trad. J.-W. Bienstock.
[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre ce danger: «Vous avez une tendance à la finesse excessive de l'analyse; elle peut se transformer en un grand défaut. Parfois, vous êtes prêt à dire: chez un tel, le mollet indiquait son désir de voyager aux Indes... Vous devez refréner ce penchant, mais ne l'étouffer pour rien au monde.» (Lettre de 1856, citée par P. Birukov.)
[59] T. IV des Œuvres complètes, p. 82-83.
[60] Que la censure mutila.
[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.
[62] «Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas d'autre alternative: être le premier, ou se détruire... Il aimait à se trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.»
[63] En 1889, Tolstoï, écrivant une préface aux Souvenirs de Sébastopol par un officier d'artillerie, A.-J. Erchov, revint en pensée sur ces scènes. Tout souvenir héroïque en avait disparu. Il ne se rappelait plus que la peur qui dura sept mois,—la double peur: celle de la mort et celle de la honte,—l'horrible torture morale. Tous les exploits du siège, pour lui, se résumaient en ceci: avoir été de la chair à canon.
[64] Suarès: Tolstoï, éd. de l'Union pour l'Action morale, 1899 (réédité, aux Cahiers de la Quinzaine, sous le titre: Tolstoï vivant).
[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du «stupide orgueil nobiliaire de Tolstoï, de sa fanfaronnade de Junker».
[66] «Un trait de mon caractère, bon ou mauvais, mais qui me fut toujours propre, c'est que, malgré moi, je m'opposais toujours aux influences extérieures épidémiques... J'avais une répulsion pour le courant général.» (Lettre à P. Birukov.)
[67] Tourgueniev.
[68] Grigorovitch.
[69] Eugène Garchine: Souvenirs sur Tourgueniev, 1883. Voir Vie et Œuvre de Tolstoï par Birukov.
[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille décisive, eut lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments philanthropiques et parlait des œuvres de bienfaisance dont s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolstoï que la charité mondaine.
—«Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habillée, qui tient sur ses genoux des guenilles sales et puantes, joue une scène théâtrale qui manque de sincérité.»
La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaça Tolstoï de le souffleter. Tolstoï exigea une réparation, sur l'heure, un duel au fusil. Tourgueniev, qui avait aussitôt regretté son emportement, envoya une lettre d'excuses. Mais Tolstoï ne pardonna point. Près de vingt ans plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passée et humiliait à plaisir son orgueil devant Dieu.
[71] Confessions, t. XIX des Œuvres complètes, trad. J.-W. Bienstock.
[72] «Il n'y avait, dit-il, aucune différence entre nous et un asile d'aliénés. Même à cette époque, je le soupçonnais vaguement; mais, comme font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi.» (Ibid.)
[73] Voir sur cette période ses charmantes lettres, si juvéniles à sa jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolstoï (Briefwechsel mit der Gräfin A. A. Tolstoï, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle édition augmentée, Rotapfelverlag, Zürich, 1926.)
[74] Confessions.
[75] Journal du prince D. Nekhludov, Lucerne, t. V. des Œuvres complètes.
[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il découvre que «la vie en Russie est un éternel tourment!...»
«C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la poésie et de l'amitié. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle; dehors il fait froid, sale; je joue misérablement un andante de Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'émotion; ou je lis dans L'Iliade; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux êtres aimés... (Lettre à la comtesse A. A. Tolstoï, 18 août 1857).
[77] Journal du prince D. Nekhludov.
[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, à Dresde, d'Auerbach qui avait été son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; à Kissingen, de Frœbel; à Londres, de Herzen; à Bruxelles, de Proudhon, qui semble l'avoir beaucoup frappé.
[79] Surtout en 1861-62.
[80] L'Éducation et la culture.—Voir Vie et Œuvres de Tolstoï, t. II.
[81] Tolstoï a exposé ces théories dans la revue Iasnaïa Poliana, 1862 (t. XIII des Œuvres complètes).—Sur Tolstoï éducateur, voir l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchâtel et Paris, 1920.
[82] T. IV des Œuvres complètes.
[83] T. V des Œuvres complètes.
[84] Ibid.
[85] T. VI des Œuvres complètes.
[86] Discours sur la Supériorité de l'élément artistique dans la littérature sur tous ses courants temporaires.
[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des Trois Morts.
[88] On remarquera que déjà un autre frère de Tolstoï, Dmitri, était mort de phtisie, en 1856. Tolstoï lui-même se croyait atteint, en 1856, en 1862 et en 1871. Il était, comme il l'écrit, le 28 octobre 1852, «d'une complexion forte, mais d'une santé faible». Constamment, il souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, «deux jours par semaine au moins, garder la chambre». La maladie l'arrête, plusieurs mois, en 1854, sur la route de Silistrie à Sébastopol. En 1856, il est sérieusement malade de la poitrine, à Iasnaïa. En 1862, par crainte de la phtisie, il va faire une cure de koumiss à Samara, chez les Bachkirs, et il y retournera presque chaque année, après 1870. Sa correspondance avec Fet est pleine de ces préoccupations. Cet état de santé fait mieux comprendre l'obsession de sa pensée par la mort. Plus tard, il parlait de la maladie, comme de sa meilleure amie:
Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente très douce, qui, à un certain point, est barrée par un rideau, léger rideau de légère étoffe: en deçà, c'est la vie; au delà, c'est la mort. Combien l'état de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'état de santé! Ne me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais été malades! Ils sont terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une vraie bête féroce! (Entretiens avec M. Paul Boyer, le Temps, 27 août 1901.)
[89] 17 octobre 1860, lettre à Fet (Correspondance inédite, p. 27-30).
[90] Écrit à Bruxelles en 1861.
[91] Une autre nouvelle de cette époque, un simple récit de voyage, qui évoque des souvenirs personnels, la Tourmente de Neige (1856), a une grande beauté d'impressions poétiques et quasi-musicales. Tolstoï en a repris un peu le cadre, plus tard, pour Maître et Serviteur (1895).
[92] T. V des Œuvres complètes.
[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,—sa petite camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps boiteuse.
[94] Voir dans Bonheur Conjugal la déclaration de Serge:
«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B, jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille, et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.»
[95] Peut-être mettait-il aussi dans son œuvre les souvenirs d'un roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser, bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre.
[96] De 1857 à 1861.
[97] Journal, octobre 1857, trad. Bienstock.
[98] Lettre à Fet, 1863 (Vie et Œuvre de Tolstoï).
[99] Confessions, trad. Bienstock.
[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier 1863.)—«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février 1863.)—Voir Vie et Œuvre.
[101] Elle avait écrit quelques nouvelles.
[102] Elle recopia, dit-on, sept fois Guerre et Paix.
[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux pédagogiques, écoles et revue.
[104] Ainsi que sa sœur Tatiana, intelligente et artiste, dont Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia (Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par Birukov.)
[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne délabrée;—Dolly et les enfants;—beaucoup de détails de toilette;—sans parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui avait trahis.
[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par le génie créateur: son Journal s'interrompt, treize ans, depuis le 1er novembre 1865, en pleine composition de Guerre et Paix. L'égoïsme artistique fait taire le monologue de la conscience.—Cette époque de création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)—A une de ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de Guerre et Paix.—«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23 janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet, exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il, tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (Ibid.)
[107] Déjà, parmi les œuvres qui exercèrent une influence sur lui, entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique:
«Gœthe: Hermann et Dorothée... Influence très grande.
Homère: Iliade et Odyssée (en russe)... Influence très grande.»
En juin 1863, il note dans son Journal:
«Je lis Gœthe, et plusieurs idées naissent en moi.»
Au printemps de 1865, Tolstoï relit Gœthe, et il nomme Faust «la poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun autre art.»
Plus tard, il sacrifia Gœthe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec un égal saisissement, l'Iliade et l'Évangile. Et, dans un de ses derniers livres, le pamphlet contre Shakespeare (1903), c'est Homère qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et d'art vrai.
[108] Les deux premières parties de Guerre et Paix parurent en 1865-66, sous le titre de l'Année 1805.
[109] Tolstoï commença l'œuvre, en 1863, par les Décembristes, dont il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des Œuvres complètes). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit Guerre et Paix. La publication commença en janvier 1865 dans le Rousski Viestnik; le sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre le Grand, puis d'un autre: Mirovitch, sur le règne des impératrices du XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873, s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps éloignés.—Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux Décembristes, avec passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï: «Cette œuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (Corresp. inédite, p. 9.)—Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de l'humanité.» (Ibid., p. 132.)—A cette heure de sa vie, la crise religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles anciennes.
[110] La première traduction française de Guerre et Paix, composée à Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les Œuvres complètes (t. VII-XII).
[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de Tugendbund. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat. Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire: remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.» Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque chose de grand,—quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai... Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»—Et l'œuvre se termine par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une armée.—Si les Décembristes avaient été écrits alors, nul doute que le petit Bolkonsky n'en eût été un des héros.
[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans Guerre et Paix, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de Guerre et Paix.