Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle différence avec ma course forcenée! Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt, ce haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçu! Oui, tout est vide, tout est déception, excepté lui... Il n'y a rien, hors lui... Et Dieu en soit loué!

Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnées de nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de poésie, de tendresse, de pureté de cœur, que le monde a flétries! Et toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et pesante», qui recouvre le néant.

Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre. André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance. L'unité des cœurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie et par la soumission aux lois divines.

Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la liberté humaine aux lois divines. La simplicité de cœur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu.

L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le généralissime Koutouzov:

Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des événements, n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa personne.

Enfin, il a le cœur russe. Ce fatalisme du peuple russe, tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik, Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.

Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui ressuscitent dans les vivants[111].

J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs, Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné, disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait, d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de Guerre et Paix, c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolstoï qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit Pétia.

La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au cœur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,—qui ne croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal, amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné, course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse. Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que, d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.—La princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche, comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards!

En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères individuels[114] à la fresque historique.

Et la gloire, en effet, de Guerre et Paix est dans la résurrection de tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux, comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'Iliade, on songe aux épopées hindoues[115].

*
*   *

Anna Karénine marque, avec Guerre et Paix, le sommet de cette période de maturité[116]. C'est une œuvre plus parfaite, que mène un esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi d'expérience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret. Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur d'enthousiasme,—les grandes ailes de Guerre et Paix. Tolstoï n'a déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art, que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser les inquiétudes morales.

Déjà, dans les premiers chapitres de Guerre et Paix, un an après le mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage, marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces, qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine Guerre et Paix, en 1869, voici une secousse plus grave:

Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine. Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner:

J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis, et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118].

Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de Guerre et Paix laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un Abécédaire[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec acharnement; il en est plus fier que de Guerre et Paix, et, lorsqu'il l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en tête que quelqu'un peut l'écouter[121]».

Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122].

C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse Tolstoï se désole:

Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue morte: elle met dans un état d'esprit mort[123].

Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19 mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence Anna Karénine[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas dans la maison[126]...»

L'œuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de Guerre et Paix aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité qui règne sur le roman n'est plus, comme dans Guerre et Paix, une sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage d'Anna,—«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie, par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler une force voluptueuse de sève et s'installe dans son cœur, qu'elle ne quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine, en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants; la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le petit moujik à barbe ébouriffée»,—la vision sinistre qui a hanté ses rêves et ceux de Wronski,—«se penche du marchepied du wagon sur la voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...»

«Je me suis réservé la vengeance[130]», dit le Seigneur....

Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la Loi de Dieu,—peinture d'une seule coulée et d'une profondeur effrayante,—Tolstoï a disposé, comme dans Guerre et Paix, les romans d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique de la symphonie de Guerre et Paix. On peut aussi trouver que le parfait réalisme de certains tableaux—les cercles aristocratiques de Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,—touche parfois à l'inutilité. Enfin, plus ouvertement encore que dans Guerre et Paix, Tolstoï a juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse merveilleuse. Même profusion de types que dans Guerre et Paix, et tous d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch, l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa générosité réelle de se dégager jamais,—et qui a bien raison de se défier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber à la fin dans une niaiserie mystique.

Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les tableaux variés de la société russe vers 1860,—salons, cercles d'officiers, bals, théâtres, courses,—est dans son caractère autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï, Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses propres souvenirs domestiques,—de même que la mort du frère de Levine est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri. Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de Guerre et Paix était une transition artistique à une autre œuvre projetée, l'épilogue d'Anna Karénine est une transition autobiographique à la révolution morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par les Confessions. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine, qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde, qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le mal, que le monde jugera nécessaire[132]».

Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché. Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses. Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur. La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de raisonnable à aimer son prochain:

La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné, révélé par le cœur[134].

Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes.

Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et dans les mouvements apparents des astres[135].





Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty, Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son œuvre. Anna Karénine l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort. Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait d'échapper au gouffre[137].

«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé, j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan; je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi, homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi, l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre, seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide... La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il s'égare davantage...»

Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours de la raison, mais sans se soucier d'elle,—par la foi. Qu'était-ce que cette foi, qui ignorait la raison?

La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi. Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité.

Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a enregistrées le livre des religions?—Non, la foi n'est pas une science, la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et bien pensants, pour qui la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord leur vie avec leur foi.

Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité.

Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras avides. Dieu fuit. Où le saisir?

Un jour, la grâce vint.

Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la vie cessait.

—Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix. C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie....

Depuis, cette lumière ne m'a plus quitté[142].

Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143].

Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit, comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies, se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait, s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait, vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment «l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».—Mais il avait beau faire: sa raison et son cœur se révoltaient. Tels actes, comme le baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il en eut comme un coup de couteau au cœur». Ce ne furent pourtant pas les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable, mais les questions pratiques,—deux surtout: l'intolérance haineuse et mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à l'homicide,—la guerre et la peine de mort.

Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien. Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa Critique de la théologie dogmatique (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans sa Concordance et Traduction des quatre Évangiles (1881-1883). Enfin, sur l'Évangile, il édifia sa foi (En quoi consiste ma foi, 1883).

Elle tient toute en ces mots:

Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront.

Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements:

I.Ne te mets pas en colère.
II.Ne commets pas l'adultère.
III.Ne prête pas serment.
IV.Ne résiste pas au mal par le mal.
V.Ne sois l'ennemi de personne.

C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se résume en ce seul commandement:

Aime Dieu et ton prochain comme toi-même.

Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des cieux.

Et Tolstoï ajoute naïvement:

Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles, découvrir ces règles comme une nouveauté.

Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?—En aucune façon. A quel titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des sages,—Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,—qui ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et hébraïques. Il les défend—comme il sait défendre: en attaquant—contre ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la période de troubles que racontent les Confessions, il est et reste essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de la Raison.

«Au commencement était le Verbe, répète-t-il avec saint Jean, le Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison[149]

Son livre De la Vie (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de Pascal[150]:

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale.

Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison.

Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme, «la loi suivant laquelle doivent forcément vivre les êtres raisonnables, c'est-à-dire les hommes».

C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien, que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison.

Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous.

Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui est doué de raison[152].

Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici, mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours le même feu. Mais il change d'aliments.

Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser.

Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ.

Et quelle est l'activité de la raison?—L'amour.

L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison, qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage, l'individualité animale...[153].

Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses amassées durant une puissante vie.—On allait s'en apercevoir.

Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:

Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui, ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera, plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu, c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division, le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen: les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps, c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155].





Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité nouvelle.

Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing».

«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois, dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars 1882:

Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?

Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son cœur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus de repos qu'il ne les eût dénoncés.

Que devons-nous faire? (1884-86)[159] est l'expression de cette deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la supprimer, à tout prix.—Hélas! est-ce possible?...

Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat.

Il avait une logique héroïque.

Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui, c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!... Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne puis la faire autrement que je l'ai comprise[161].

Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes. Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La séduction universelle de la vie sans travail.—L'État ensuite, cette entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à leur profit, le reste de l'humanité.—L'Église, associée; la science et l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord, en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en ne servant point l'État.

Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front»: c'est le premier commandement et le plus essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art, davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes.

Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour combattre et pour vaincre.

Que devons-nous faire? marque la première étape de la route difficile où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux crimes et aux mensonges de la civilisation.





Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de sympathie; elle désolait sa famille.

Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour les écoles.