[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov.
[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première partie.
[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï surcharge son œuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui «poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes, qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta d'ennui le troisième volume:—«Il dégringole affreusement. Il se répète, et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à Tourgueniev, janvier 1880.)
[116] La première traduction française d'Anna Karénine parut en deux volumes, 1886, chez Hachette. Dans les Œuvres complètes, la traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).
[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par Birukov (Vie et Œuvre).
[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans le Journal d'un Fou, 1883. (Œuvres posthumes.)
[119] Pendant qu'il termine Guerre et Paix, dans l'été de 1869, il découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.)
[120] Cet Abécédaire, énorme manuel de 700 à 800 pages, divisé en quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard Les Quatre Livres de Lecture dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction française intégrale, 1928.
[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à Fet, déc. 1870.)
[122] Corresp. inéd.
[123] Archives de la comtesse Tolstoï (Vie et Œuvre).
[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut—sauf l'épilogue,—dans le Rousski Viestniki.
[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de la tante Pélagie (22 décembre 1875).
[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876.
[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)
[128] T. I, p. 86.
[129] T. I, p. 149.
[130] Devise, en tête du livre.
[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la guerre et au nationalisme, au panslavisme.
[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice, l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.)
[133] II, 79.
[134] II, 346.
[135] II, 353.
[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire Anna Karénine, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...» (Lettres à Fet, 26 août 1875, Corresp. inéd. p. 95.)
«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (Ibid. 1er mars 1876.)
[137] Dans les Confessions (1879). t. XIX des Œuvres complètes.
[138] Je résume ici plusieurs pages des Confessions, en conservant les expressions de Tolstoï.
[139] Cf. Anna Karénine: «Et Levine aimé, heureux, père de famille, éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe, et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses œuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération.
[140] Confessions, p. 67.
[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.—Dans un autre portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes.
[142] Confessions, p. 93-95.
[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des Cosaques, le prince André et Pierre Besoukhov, dans Guerre et Paix, avaient eu des visions semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son Journal, connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son cœur, nous savons combien ce cœur fut toujours, même dans ses égarements, profondément religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la Critique de la théologie dogmatique: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; mais je ne t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je m'égarais».—La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de «marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses Règles de vie, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par les passions.
[144] Le sous-titre des Confessions est Introduction à la Critique de la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne.
[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait produire.» (Confessions, p. 111.)
[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est, théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (Réponse au Saint-Synode, 4-17 avril 1901.)
Voir aussi l'Église et l'État (1883).—Le plus grand crime que Tolstoï reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs».
[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson, ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme». Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le 27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite dans le Théosophe du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï, tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse, qui était purement chrétien:
«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne, juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus: l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des surprenantes falsifications opérées par les Églises.»
Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes religions du monde.—Voir p. 214: la Réponse de l'Asie à Tolstoy.
[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est modeste et connaît ses limites. (De la Vie, ch. IV, trad. franç. de la comtesse Tolstoï.)
[149] Ibid., ch. X.
[150] Tolstoï relit fréquemment les Pensées de Pascal, pendant la période de crise, qui précède les Confessions. Il en parle dans ses lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de les lire.
[151] Dans une lettre sur la raison, écrite le 26 novembre 1894 à la baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé les Révolutionnaires, 1906), Tolstoï dit de même:
«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu. Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais l'instrument unique de la connaissance de la vérité.»
[152] De la Vie, ch. X, XIV-XXI.
[153] De la Vie, XXII-XXV.—Comme pour la plupart de ces citations, je résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques.
[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie future.
[155] Je cite la traduction parue dans le Temps du 1er mai 1901.
[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (Que devons-nous faire?)
[157] Ibid.
[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des «ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante, une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume intitulé Plaisirs cruels, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.)
[159] T. XXVI des Œuvres complètes.
[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de Que devons-nous-faire? des Œuvres complètes.
[161] Que devons-nous faire? p. 213.
[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui fourmille de types, fut supprimée par la censure russe.
[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse. Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile: commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,—voire même cambriolage.»
[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen de jouir du travail des autres.»—La propriété, dit encore Tolstoï, c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et faire souffrir.»
Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans, dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (Que devons-nous faire? p. 419.)
[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde: c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (Que devons-nous faire? p. 404.)
Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une conversation avec lui.
[166] L'Alcool et le Tabac (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous le titre: Plaisirs vicieux, 1895). Titre russe: Pourquoi les gens s'enivrent.
[167] Plaisirs cruels, 1895 (Les Mangeurs de viande; la Guerre; la Chasse), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour Les Mangeurs de viande): Le premier degré.—La Guerre est un extrait d'un ouvrage volumineux: Le royaume de Dieu est en nous (chap. VI).
[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles frères,—à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla tard.
[169] Été 1878. Voir Vie et Œuvre.
[170] 18 novembre 1878. Ibid.
[171] Novembre 1879. Ibid., trad. Bienstock.
[172] 5 octobre 1881. Vie et Œuvre.
[173] 14 octobre 1881, ibid.
[174] Mars 1882.
[175] 1882.
[176] 23 octobre 1884, Vie et Œuvre.
[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail. Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.»
[178] Ce sont les dernières lignes de Que devons-nous faire? Elles sont datées du 14 février 1886.
[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: Profession de foi, dans le volume intitulé Plaisirs cruels, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.
[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa modestie. Il était «comme régénéré».
[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov).
[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883.
[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait l'introduction.
[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être, nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter cette croix est une révolte impie.» (Le Roman russe, 1886.)—Or Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée, mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (Corresp. inéd. p. 4.)
[185] Que devons-nous faire? p. 378-9.
[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,—non seulement la souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (De la Vie, ch. XXXIV-XXXV.)
[187] 23 février 1860. Corresp. inédite, p. 19-20.—C'est en quoi l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait.
[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les Cahiers de la quinzaine, 1902, et dans la Correspondance inédite, 1907.
Qu'est-ce que l'art? parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis quinze ans, soit depuis 1882.
[189] Je reviendrai sur ce point à propos de la Sonate à Kreutzer.
[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans Que devons-nous faire? il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare). Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.» (Que devons-nous faire? p. 375.)
[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût mauvais.»
[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «copier, dans chaque volume, la poésie qui se trouvait à la page 28»!
[193] Shakespeare, 1903.—L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un article d'Ernest Crosby sur Shakespeare et la classe ouvrière.
[194] (Exactement:) «La Neuvième Symphonie n'unit pas tous les hommes, mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.»
[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans attirer l'attention de personne, ni intéresser—je ne dis pas l'univers—mais même le monde militaire français...»
Et plus loin:
«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (Shakespeare, trad. Bienstock, p. 116-118.)
[196] «Le Roi Lear est un drame très mauvais, très négligemment fait, qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»—Othello, pour lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'œuvre s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie, «tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère; «c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la file». Pour la Tempête, Cymbeline, Troïlus, etc., Tolstoï ne les mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et débauché de cet ivrogne répugnant».
Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on voit même qu'il prenait Hamlet pour modèle et pour guide. Après avoir mentionné ses travaux achevés, Guerre et Paix, qu'il rapprochait de l'idéal homérique, Tolstoï ajoute:
«Hamlet et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des caractères.»
[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «œuvres d'imagination». (Qu'est-ce que l'Art?)—Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.»
[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.»
[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue tout à fait claire et simple.»
[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre Livres de lectures, pour les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses Premiers contes populaires sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).—(A la mémoire de Tolstoï, lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.)
[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art le réalisera.»
[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans doute d'achèvement, une œuvre qui fut écrite, en réalité, au temps heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle histoire d'un cheval, Kholstomier (1861-1886). Tolstoï en parle dans une lettre à Fet, de 1863. (Corresp. inéd., p. 35).—L'art du début, avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa jeunesse, a de la parenté avec les œuvres de la maturité (Bonheur conjugal, Guerre et Paix). La fin macabre, les dernières page sur les cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité de réalisme qui sont les années après 1880.
[203] Sonate à Kreutzer, Puissance des Ténèbres.
[204] Le Temps, 29 août 1901.
[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, Vie et Œuvre.)
[206] Vie et Œuvre.—Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.»
[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit:
«Les Bylines... impression très grande.»
[208] Les Deux Vieillards (1885).
[209] Où l'amour est, Dieu est (1885).
[210] De quoi vivent les hommes (1881);—Les Trois Vieillards (1884);—Le Filleul (1886).
[211] Ce récit porte aussi le titre: Faut-il beaucoup de terre pour un homme? (1886).
[212] Feu qui flambe ne s'éteint plus (1885).
[213] Le Cierge (1885);—Histoire d'Ivan l'Imbécile.
[214] Le Filleul (1886).
Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des Œuvres complètes.
[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle.
«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol et Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font très bien....»
Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (Corresp. inéd., p. 63-65.)