SCÈNE DEUXIÈME

Les précédents, le Commissaire, des Gendarmes, des Mouchards.

Dans ce moment, le commissaire et ses estafiers, après avoir parcouru la maison du haut en bas, arrivent sur le pallier du quatrième.

Le commissaire. «Ah! la porte est ouverte. Je vous demande pardon du dérangement, mais c'est dans l'intérêt de la société.... Vous avez pour voisin un grand scélérat, un homme capable de tuer père et mère.

La femme.»Quoi, monsieur Vidocq?

Le commissaire.»Oui, Vidocq, madame, et je vous enjoins, dans le cas où vous ou votre mari lui auriez donné asile, de me le déclarer sans délai.

La femme.»Ah! monsieur le commissaire, vous pouvez chercher partout, si ça vous fait plaisir,.... nous, donner asile à quelqu'un!...

Le commissaire.»D'abord, cela vous regarde, la loi est excessivement sévère! c'est un article sur lequel elle ne plaisante pas, et vous vous exposeriez à des peines très graves; pour un condamné à la peine capitale, il n'y va rien moins que de...

Le mari (vivement).»Nous ne craignons rien, monsieur le commissaire.

Le commissaire.»Je le crois,..... je m'en rapporte parfaitement à vous. Cependant pour n'avoir rien à me reprocher, vous me permettrez de faire ici une petite perquisition, c'est une simple formalité d'usage. (S'adressant à sa suite.) Messieurs, les issues sont bien gardées?»

Après une visite assez minutieuse de la pièce du fond, le commissaire revient dans celle où je suis.—Et dans ce lit, dit-il, en levant le lambeau de damas cramoisi, pendant que du côté des pieds, je sentais remuer un des coins du matelas, que l'on laissa retomber nonchalamment.—«Pas plus de Vidocq que sur la main. Allons! il se sera rendu invisible, reprit le commissaire, il faut y renoncer.» On n'imaginerait jamais de quel énorme poids ces paroles me soulagèrent. Enfin toute la bande des alguasils se retira; la femme du monteur en cuivre les accompagna avec force politesses, et je me trouvais seul avec le père, le fils et une petite fille, qui ne me croyaient pas si près d'eux. Je les entendis me plaindre. Mais bientôt madame Fossé accourut en montant l'escalier quatre à quatre; elle était tout essouflée; j'eus encore la vedette.

SCÈNE TROISIÈME

Le Mari, la Femme et le Fils.

La femme.»Oh! mon Dieu, mon Dieu! Combien qu'il y a de monde d'amassé dans la rue..... Allez! on en dit de belles sur le compte de M. Vidocq, j'espère qu'on en dégoise, et de toutes les couleurs. Tout de même, il faut qu'il y ait quelque chose de vrai; il n'y a jamais de feu sans fumée... Je sais bien toujours que c'était un fier faigniant que ton monsieur Vidocq: pour un maître tailleur, il avait plus souvent les bras que les jambes croisées.

Le mari.»Te voilà encore comme les autres à faire des suppositions; vois-tu comme t'es mauvaise langue;... d'ailleurs, il n'y a qu'un mot qui serve, ça nous regarde pas. Je suppose encore que ça nous regarderait; eh bien! de quoi qu'ils l'accusent, qu'est-ce qu'ils chantent? je ne suis pas curieux...

La femme.»Qu'est-ce qu'ils chantent, ça fait trembler seulement rien que d'y penser... Quand on dit d'un homme qu'il a été condamné à être fait mourir pour assassinat. Je voudrais que t'entende le petit tailleur de dessus de la place.

Le mari.»Bah! jalousie de métier.

La femme.»Et la portière du nº 27, qui dit comme ça qu'elle est bien sûre qu'elle l'a vu sortir tous les soirs avec un gros bâton, si bien déguisé qu'elle ne le reconnaissait pas.

Le mari.»La portière dit ça?

La femme.»Et qu'il allait attendre le monde dans les Champs-Elysées.

Le mari.»Faut-il que tu sois bête!

La femme.»Ah! faut-il que je sois bête! le rogomiste est p't-être bête aussi, quand il dit que c'est tous voleurs qui viennent là dedans, et qu'il a vu M. Vidocq avec des visages qui avaient mauvaise mine.

Le mari.»Eh bien! qui avaient mauvaise mine, après....

La femme.»Après, après, toujours est-il que le commissaire a dit à l'épicier que c'est rien qui vaille,... et pire que ça, puisqu'il a ajouté que c'était un grand coupable, que la justice ne pouvait venir à bout de rattraper.

Le mari.»Et tu la gobes.... t'es joliment encore de ton pays;... tu crois le commissaire, toi, tu ne vois pas que c'est un quart qu'il bat; et puis, tiens, on ne me mettra jamais dans la tête que M. Vidocq soit un malhonnête homme, il m'est avis, au contraire, que c'est un bon enfant, un homme rangé. Au surplus, qu'il soit ce qu'il voudra, ça nous regarde pas; mêlons-nous de notre ouvrage; voilà l'heure qui s'avance,... il faut valser. Allons, preste au travail!»

La séance est levée: le père, la mère, le fils et une petite fille, toute la famille Fossé part, et je reste sous clef, réfléchissant aux insinuations perfides de la police, qui, pour me priver de l'assistance des voisins, s'attachait à me représenter comme un infâme scélérat. J'ai vu souvent depuis employer cette tactique, dont le succès se fonde toujours sur d'atroces calomnies, tactique révoltante, en ce qu'elle est injuste; tactique maladroite, en ce qu'elle produit un effet tout contraire à celui qu'on en attend, puisqu'alors les personnes qui eussent prêté main-forte pour l'arrestation d'un voleur, peuvent en être empêchées par la crainte de lutter contre un homme que le sentiment de son crime et la perspective de l'échafaud doivent pousser au désespoir.

Il y avait près de deux heures que j'étais enfermé: il ne se faisait aucun bruit dans la maison, ni dans la rue; les groupes s'étaient dispersés; je commençais à me rassurer, lorsqu'une circonstance bien ridicule vint compliquer ma situation. Un besoin des plus pressants s'annonçait par des coliques d'une telle violence, que, ne voyant dans la chambre aucun vase approprié à la nécessité, je me trouvais dans le plus cruel embarras; à force de fureter dans tous les coins et recoins, j'aperçois enfin une marmite en fonte... Il était temps, je la découvre, et......... à peine ai-je terminé, que j'entends fourrer une clef dans la serrure; je replace précipitamment le couvercle, et vite je me glisse de nouveau dans ma retraite: on entre; c'est la femme Fossé avec sa fille; un instant après viennent le père et le fils.

SCÈNE DERNIÈRE

Le Père, la Mère, les Enfants et Moi.

Le père. «Eh bien! ce restant de soupe d'hier n'est pas encore réchauffé?

La mère.»Il n'est pas arrivé qu'il crie déjà: on va le mettre sur le feu, ton restant de soupe;... avec lui, on dirait que la foire est sur le pont.

Le père.»Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas faim, ces enfants?

La mère.»Eh mon Dieu! on ne peut pas aller plus vite que les violons;... ils attendront; ils feront comme moi: tu ferais bien mieux de souffler, que de bougonner.

Le père (soufflant).»Elle est donc gelée ta marmite?... ah je crois qu'elle chante,... entends-tu?

La mère.»Non; mais je sens..., ce n'est pas possible autrement, il y a quelqu'un.....

Le père.»C'est les choux d'hier;.... c'est pt'être bien toi...? François rit, je parie que c'est lui...?

Le fils.»Voilà comme il est papa, il inculpe tout le monde.

Le père.»C'est que vois-tu, comme on connaît les singes on les adore; je sais que tu es un cadet sujet à caution. Oh Dieu! que ça pue! ah ça? crois-tu être dans une écurie (haussant le ton)? Est-ce dans une écurie que tu crois être (s'adressant à sa femme)? Voyons, si c'est toi, dis-le moi?

La mère.»Est-il drôle, à présent? il veut toujours que ce soit moi...; c'est qu'elle ne se passe pas cette odeur.

Le père.»C'est de plus fort en plus fort.

La petite fille.»Maman, ça bout.

La mère.»Maudit couvercle! je me suis brûlée.

Tous ensemble.»O Dieu! quelle infection!

La mère.»C'est une peste: on n'y tient pas... Fossé ouvre donc la fenêtre.

Le père.»Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de votre fils...

Le fils.»Papa, je te jure que non.

Le père.»Tais-toi, fichu paresseux... la preuve n'est pas convaincante...? monsieur ne peut pas aller au cinquième...; il serait trop fatigué de monter un étage...; il se foulerait la rate..., tu plains donc bien tes pas...; sois tranquille, je te corrigerai.

Le fils.»Mais papa...

Le père.»Ne me raisonne pas..., tu vois ce manche à ballet..., il ne tient à rien que je te le casse sur le dos: avance ici que je te donne ta danse... avance, te dis-je? je t'apprendrai... Ah! tu me nies...

Le fils (pleurant.)»Mais, oui, puisque ce n'est pas moi.

Le père.»Tu es capable de tout:... comme dit cet autre, tous menteurs, tous voleurs.

La mère.»Pourquoi ne pas dire la vérité?

Le père.»Oh non! il aimera mieux que je lui fiche une paye..., d'aussi bien, il va l'avoir... Ah! tu veux que je te donne ta tournée? ma femme, ferme la fenêtre, à cause des voisins.

La mère.»Gare à toi! François, ça se gâte..., gare à toi!»

Nul doute, l'action va s'engager; sans hésiter, je soulève matelas, draps, couverture, et écartant brusquement le lambeau de damas, je me montre à la famille stupéfaite de mon apparition. Ou imaginerait difficilement à quel point ces braves gens furent surpris. Pendant qu'ils s'entre-regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter le plus brièvement possible comme quoi je m'étais introduit chez eux; comme quoi je m'étais caché sous les matelas, comme quoi... Il est inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme s'étonnaient que je n'eusse pas été étouffé dans ma cachette; ils me plaignirent, et, avec une cordialité dont les exemples ne sont pas rares parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafraîchissements, qui étaient bien nécessaires après une matinée si laborieuse.

On doit penser que je fus sur les épines, aussi long-temps que cette scène n'eut pas touché au dénouement... Je suais à grosses gouttes; dans tout autre moment, je m'en fusse amusé; mais je songeais aux suites de la découverte inévitable qui se préparait, et personne moins que moi n'était en état d'apprécier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la situation... Me croyant perdu, j'aurais pu hâter l'instant fatal; c'eût été couper court à mes perplexités: une réflexion sur la mobilité des circonstances m'inspira de voir venir: je savais par plus d'une expérience qu'elles déconcertent quelquefois les plans les mieux conçus, comme aussi elles triomphent des cas les plus désespérés.

D'après l'accueil que me faisait la famille Fossé, il était probable que je n'aurais pas à me repentir d'avoir attendu l'événement: toutefois je n'étais pas pleinement rassuré; cette famille n'était pas heureuse; et ne pouvait-il pas se faire que cette première impression de bienveillance et de compassion, dont ne se défendent pas toujours les hommes les plus pervers, fit place à l'espoir d'obtenir quelque récompense en me livrant à la police? et puis, en supposant même que mes hôtes fussent ce qu'on appelle francs du collier, étais-je à l'abri d'une indiscrétion? Sans être doué d'une grande perspicacité, Fossé devina le secret de mes inquiétudes, qu'il réussit à dissiper par des protestations dont la sincérité ne devait pas se démentir.

Ce fut lui qui se chargea de veiller à ma sûreté; il commença par pousser des reconnaissances à la suite desquelles il m'informa que les agents de police, persuadés que je n'avais pas quitté le quartier, s'étaient établis en permanence dans la maison et dans les rues adjacentes; il m'apprit aussi qu'il était question de faire une seconde visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il était urgent de déguerpir, car il était vraisemblable que cette fois l'on fouillerait à fond les logements.

La famille Fossé, comme la plupart des ouvriers de Paris, était dans l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, ou elle portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour sortir avec elle. Jusqu'à la nuit, j'avais le temps de prendre mes mesures: je m'occupai d'abord à faire parvenir de mes nouvelles à Annette: ce fut Fossé qui organisa le message. Il eût été de la dernière imprudence qu'il se mît en communication directe avec elle. Voici ce qu'il fit: il se rendit dans la rue de Grammont, où il acheta un pâté, dans lequel il glissa le billet qu'on va lire:

«Je suis en sûreté. Tiens-toi sur tes gardes: ne te fie à personne. Ne te laisse pas prendre à des promesses qu'on n'a ni l'intention ni le pouvoir de tenir. Renferme-toi dans ces quatre mots, je ne sais pas. Fais la bête, c'est le meilleur moyen de me prouver que tu as de l'esprit. Je ne peux pas te donner de rendez-vous, mais quand tu sortiras, prends toujours la rue Saint-Martin et les boulevarts. Surtout ne te retourne pas, je réponds de tout.»

Le pâté confié à un commissionnaire de la place Vendôme, et adressé à madame Vidocq, tomba, ainsi que je l'avais prévu, dans les mains des agents qui en permirent la remise, après avoir pris connaissance de la dépêche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux buts à la fois, celui de les tromper, en leur persuadant que je n'étais plus dans le quartier, et celui de rassurer Annette, en lui faisant savoir que j'étais hors de danger. L'expédient m'avait réussi; enhardi par ce premier succès, je fus un peu plus calme pour effectuer les préparatifs de ma retraite. Quelqu'argent que j'avais pris à tout hasard sur ma table de nuit, servit à me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse ainsi qu'un bonnet de coton bleu destiné à compléter mon déguisement. Quand l'heure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la famille, portant sur ma tête, par surcroît de précautions, une énorme platée de haricots et de mouton, dont l'appétissant fumet expliquait assez quel était le but de notre excursion. Le cœur ne m'en battit pas moins en me trouvant face à face, sur le carré du second, avec un agent que je n'avais pas d'abord aperçu, caché dans une encoignure. «Soufflez votre chandelle, cria-t-il brusquement à Fossé.—Et pourquoi? répliqua celui-ci, qui n'avait pris de la lumière que pour ne pas éveiller les soupçons.—Allons! pas tant de raisons, reprit le mouchard,» et il souffla lui-même la chandelle. Je l'aurais volontiers embrassé! Dans l'allée, nous tombâmes encore sur plusieurs de ses confrères qui, plus polis que lui, se rangèrent pour nous livrer passage. Enfin nous étions dehors. Lorsque nous eûmes détourné l'angle de la place, Fossé prit le plat, et nous nous séparâmes. Afin de ne pas attirer l'attention, je marchai fort lentement jusqu'à la rue des Fontaines: une fois là, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands, à compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction du boulevard du Temple, et fendant l'air, j'étais arrivé à la rue de Bondy, qu'il ne m'était pas encore venu à l'idée de me demander où j'allais.

Cependant il ne suffisait pas d'avoir échappé à une première perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives. Il m'importait de dérouter la police, dont les nombreux limiers ne manqueraient pas, suivant l'usage, de tout négliger pour ne s'occuper que de moi. Dans cette conjoncture très critique, je résolus d'utiliser pour mon salut les individus que je regardais comme mes dénonciateurs. C'étaient les Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la conversation que j'avais eue avec eux, avaient laissé échapper quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'après coup: convaincu que je n'avais plus aucun ménagement à garder vis-à-vis de ces misérables, je résolus de me venger d'eux, en même temps que je les forcerais à rendre gorge autant qu'il dépendrait de moi. C'était à une condition tacite que je les avais obligés, ils avaient violé la foi des traités; contrairement à leur intérêt même, ils avaient fait le mal, je me proposais de les punir d'avoir méconnu leur intérêt.

Le chemin n'est pas trop long du boulevard à la rue de l'Echiquier; je tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dont la surprise en me voyant libre, confirma tous mes soupçons. Chevalier imagina d'abord un prétexte pour sortir; mais, fermant la porte à double tour, et mettant la clef dans ma poche, je sautai sur un couteau de table, et dis à mon beau-frère que s'il poussait un cri, c'était fait de lui et des siens. Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'étais au milieu d'un monde qui me connaissait, et que devait épouvanter la violence de mon désespoir. Les femmes restèrent plus mortes que vives, et Chevalier, pétrifié, immobile comme la fontaine de grès sur laquelle il s'appuyait, me demanda, d'une voix éteinte, ce que j'exigeais de lui: «Tu vas le savoir, lui répondis-je.»

Je débutai par la réclamation d'un habit complet que je lui avais fourni le mois d'auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient été achetés de mes deniers, c'était une restitution qui m'était faite. Chevalier s'exécuta en rechignant; je crus lire dans ses yeux qu'il méditait quelque projet, peut-être avait-il à sa disposition un moyen de faire savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma présence: la prudence me prescrivit d'assurer ma retraite en cas d'une perquisition nocturne. Une fenêtre donnant sur un jardin était fermée par deux barreaux de fer, j'ordonnai à Chevalier d'en enlever un, et comme, en dépit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse, je me mis moi-même à l'ouvrage, sans qu'il s'aperçût que le couteau qui lui avait tant inspiré d'effroi était passé de mes mains dans les siennes. L'opération terminée, je ressaisis cette arme. «Maintenant, lui dis-je, ainsi qu'aux femmes, qui étaient terrifiées, vous pouvez aller vous coucher.» Quant à moi, je n'étais guères en train de dormir; je me jetai sur une chaise, où je passai une nuit fort agitée. Toutes les vicissitudes de ma vie me revinrent successivement à l'esprit; je ne doutai pas qu'il n'y eût une malédiction sur moi;... en vain fuyais-je le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalité, contre laquelle je me roidissais avec toute l'énergie de mon caractère, semblait prendre plaisir à bouleverser mes plans de conduite en me mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus impérieuse nécessité.

Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il était en fonds. Sur sa réponse, qu'il ne possédait que quelques pièces de monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent qu'il devait à ma libéralité, de prendre son permis de séjour et de me suivre. Je n'avais pas précisément besoin de lui, mais il eût été dangereux de le laisser au logis, car il aurait pu donner l'éveil à la police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes dimensions. Chevalier obéit. Je redoutais moins les femmes: comme j'emmenais avec moi un otage précieux, et que d'ailleurs elles ne partageaient pas tout-à-fait les sentiments de ce dernier, je me contentai, en partant, de les enfermer à double tour, et par les rues les plus désertes de la capitale, même en plein midi, nous gagnâmes les Champs-Élysées. Il était quatre heures du matin; nous ne rencontrâmes personne. C'était moi qui portait les couverts; je me serais bien gardé de les laisser à mon compagnon, il fallait que je pusse disparaître sans inconvénient, s'il lui était arrivé de s'insurger ou de faire une esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, était persuadé qu'au moindre mouvement qu'il ferait, je le lui plongerais dans le cœur: cette terreur salutaire, qu'il éprouvait d'autant plus vivement qu'il n'était pas irréprochable, me répondait de lui.

Nous nous promenâmes long-temps aux alentours de Chaillot; Chevalier, qui ne prévoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement à mes côtés; il était anéanti et comme frappé d'idiotisme. A huit heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du bois de Boulogne, où il engagea en ma présence, et sous son nom, les quatre couverts, sur lesquels on lui prêta cent francs. Je m'emparai de cette somme; et, satisfait d'avoir si à propos recouvré en masse ce qu'il m'avait extorqué en détail, je remontai avec lui dans la voiture, que je fis arrêter sur la place de la Concorde. Là, je descendis, mais après lui avoir fait cette recommandation, «Souviens-toi d'être plus circonspect que jamais; si je suis arrêté, quel que soit l'auteur de mon arrestation, prends garde à toi.» J'intimai au cocher de le mener grand train, rue de l'Échiquier, nº 23; et pour être certain qu'il ne prenait pas une autre direction, je restai un instant à l'examiner; ensuite de quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la Croix-Rouge, qui me donna des habits d'ouvrier en échange des miens. Sous ce nouveau costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Invalides, pour m'informer s'il y aurait possibilité d'acheter un uniforme de cet établissement. Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'équipement complet. Ce brocanteur était, à ce qu'il paraît, assez bavard de son naturel. «Je ne suis pas curieux, me dit-il (c'est le préambule ordinaire de toutes les demandes indiscrètes): vous avez tous vos membres, sans doute l'uniforme n'est pas pour vous.—Pardon, lui répondis-je; et comme il manifestait de l'étonnement, j'ajoutai que je devais jouer la comédie.—Et dans quelle pièce?—Dans l'Amour filial

Le marché conclu, j'allai aussitôt à Passy, où, chez un logeur qui était dans mes intérêts, je me hâtai d'effectuer la métamorphose. Il ne fallut pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invalides; mon bras rapproché vers le défaut de ma poitrine et tenu adhérent au torse par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il était engagé, avait entièrement disparu: quelques chiffons introduits dans la partie supérieure d'une des manches, dont l'extrémité venait se rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon à s'y méprendre, et portaient l'illusion au plus haut degré: une pommade dont je me servis pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendre méconnaissable. Sous ce travestissement, j'étais tellement sûr de déconcerter le savoir physiognomonique des observateurs de la rue de Jérusalem et autres, que dès le soir même j'osai me montrer dans le quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et venant, il fut aisé de me convaincre que les recherches se poursuivaient avec un redoublement d'activité bien extraordinaire pour cette époque, où la vigilante administration n'était pas trop zélée toutes les fois qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effrayé d'un semblable appareil d'investigation, tout autre que moi aurait jugé prudent de s'éloigner de Paris sans délai, au moins pour quelque temps. Il eût été convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me décider à abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup à souffrir; enfermée au dépôt de la préfecture, elle y resta vingt-cinq jours au secret, d'où on ne la tirait que pour lui faire la menace de la faire pourrir à Saint-Lazarre, si elle s'obstinait à ne pas vouloir indiquer le lieu de ma retraite. Le poignard sur le sein, Annette n'aurait pas parlé. Qu'on juge si j'étais chagrin de la savoir dans une si déplorable situation; je ne pouvais pas la délivrer: dès qu'il dépendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami à qui j'avais prêté quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis tenir une partie de cette somme; et, plein de l'espoir que sa détention finirait bientôt, puisqu'après tout on n'avait à lui reprocher que d'avoir vécu avec un forçat évadé, je me disposais à quitter Paris, me réservant, si elle n'était pas élargie avant mon départ, de lui faire connaître plus tard sur quel point je me serais dirigé.

Je logeais rue Tiquetonne, chez un mégissier, nommé Bouhin, qui s'engagea, moyennant rétribution, à prendre pour lui, un passeport qu'il me cèderait. Son signalement et le mien étaient exactement conformes: comme moi, il était blond, avait les yeux bleus, le teint coloré, et, par un singulier hasard, sa lèvre supérieure droite était marquée d'une légère cicatrice; seulement sa taille était plus petite que la mienne; mais pour se grandir et atteindre ma hauteur, avant de se présenter sous la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes dans ses souliers. Bouhin recourut en effet à cet expédient, et bien qu'au besoin je pusse user de l'étrange faculté de me rappetisser à volonté de quatre à cinq pouces, le passeport qu'il me vendit me dispensait de cette réduction. Pourvu de cette pièce, je m'applaudissais d'une ressemblance qui garantissait ma liberté, lorsque Bouhin (j'étais installé dans son domicile depuis huit jours), me confia un secret qui me fit trembler: cet homme fabriquait habituellement de la fausse monnaie, et pour me donner un échantillon de son savoir-faire, il coula devant moi huit pièces de cinq francs, que sa femme passa dans la même journée. On ne devine que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pour moi dans la confidence de Bouhin.

D'abord j'en tirai la conséquence que vraisemblablement, d'un instant à l'autre, son passeport serait une très mauvaise recommandation aux yeux de la gendarmerie; car, d'après le métier qu'il faisait, Bouhin devait tôt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant, l'argent que je lui avais donné était furieusement aventuré, et il s'en fallait qu'il y eût de l'avantage à être pris pour lui. Ce n'était pas tout: vu cet état de suspicion qui, dans les préventions du juge et du public, est toujours inséparable de la condition de forçat évadé, n'était-il pas présumable que Bouhin, traduit comme faux monnoyeur, je serais considéré comme son complice? La justice a commis tant d'erreurs! condamné une première fois quoique innocent, qui me garantissait que je ne le serais pas une seconde? Le crime, qui m'avait été à tort imputé, par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement dans l'espèce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais succombant sous une masse de présomptions et d'apparences telles, peut-être, que mon avocat, honteux de prendre ma défense, se croirait réduit à implorer pour moi la pitié de mes juges. J'entendais prononcer mon arrêt de mort. Mes appréhensions redoublèrent, quand je sus que Bouhin avait un associé: c'était un médecin nommé Terrier, qui venait fréquemment à la maison. Cet homme avait un visage patibulaire; il me semblait qu'à la seule inspection de sa figure, toutes les polices du monde dussent se mettre à ses trousses; sans le connaître, je me serais fait l'idée qu'en le suivant il était presque impossible de ne pas remonter à la source de quelque attentat. En un mot il était une fâcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entrer. Persuadé que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin à renoncer à une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerçait; les meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins à force de supplications, fut que, pour éviter de donner lieu à une perquisition qui certainement me livrerait à la police, il suspendrait et la fabrication, et l'émission des pièces aussi long-temps que je resterais chez lui, ce qui n'empêcha pas que deux jours après je le surprisse à travailler encore au grand œuvre. Cette fois je jugeai à propos de m'adresser à son collaborateur; je lui représentai sous les couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. «Je vois, me répondit le médecin, que vous êtes encore un peureux comme il y en a tant. Quand on nous découvrirait, qu'est-ce qu'il en serait? il y en a bien d'autres qui ont fait le trébuchet sur la place de Grève; et puis nous n'en sommes pas là: voilà quinze ans que j'ai pris messieurs de la chambre pour mes changeurs, et personne ne s'est jamais douté de rien: ça ira tant que ça ira: au surplus, mon camarade, ajouta-il avec humeur, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous mêler de vos affaires.»

A la tournure que prenait la discussion, je vis qu'il était superflu de la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes: je sentis plus que jamais la nécessité de quitter Paris le plus tôt possible. On était au mardi; j'aurais voulu partir dès le lendemain; mais, averti qu'Annette serait mise en liberté à la fin de la semaine, je me proposais de différer mon départ jusqu'à sa sortie, lorsque le vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper légèrement à la porte de la rue: la nature du coup, l'heure, la circonstance, tout me fait pressentir que l'on vient m'arrêter: sans rien dire à Bouhin, je sors sur le carré; je monte: parvenu au haut de l'escalier, je saisis la gouttière, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrière un tuyau de cheminée.

Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé: en un instant la maison fut remplie d'agents de police, qui furetèrent partout. Surpris de ne pas me trouver, et avertis sans doute par mes vêtements laissés auprès de mon lit, que je m'étais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la voie ordinaire. A défaut de cavaliers que l'on pût envoyer à ma poursuite, on manda des couvreurs, qui explorèrent toute la toiture, où je fus trouvé et saisi, sans que la nature du terrain me permît de tenter une résistance qui n'aurait abouti qu'à un saut des plus périlleux. A quelques gourmades près, que je reçus des agents, mon arrestation n'offrit rien de remarquable: conduit à la préfecture, je fus interrogé par M. Henry, qui, se rappelant parfaitement la démarche que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transféra pas moins à la Force, et de là à Bicêtre, où je devais attendre le prochain départ de la chaîne.

CHAPITRE XXIII.

On me propose de m'évader.—Nouvelle démarche auprès de M. Henry.—Mon pacte avec la police.—Découvertes importantes.—Coco-Lacour.—Une bande de voleurs.—Les inspecteurs sous clef.—La marchande d'asticots et les assassins.—Une fausse évasion.

Je commençai à me dégoûter des évasions et de l'espèce de liberté qu'elles procurent: je ne me souciais pas de retourner au bagne; mais, à tout prendre, je préférais encore le séjour de Toulon à celui de Paris, s'il m'eût fallu continuer de recevoir la loi d'êtres semblables aux Chevalier, aux Blondy, aux Duluc, aux Saint-Germain. J'étais dans ces dispositions, au milieu de bon nombre de ces piliers de galères, que je n'avais que trop bien eu l'occasion de connaître, lorsque plusieurs d'entre eux me proposèrent de les aider à tenter une fugue par la cour des Bons Pauvres. Autrefois le projet m'eût souri; je ne le rejetai pas, mais j'en fis la critique en homme qui a étudié les localités, et de manière à me conserver cette prépondérance que me valaient mes succès réels, et ceux que l'on m'attribuait, je pourrais dire aussi ceux que je m'attribuais moi-même; car dès qu'on vit avec des coquins, il y a toujours avantage à passer pour le plus scélérat et le plus adroit: telle était aussi ma réputation très bien établie. Partout où l'on comptait quatre condamnés, il y en avait au moins trois qui avaient entendu parler de moi; pas de fait extraordinaire depuis qu'il existait des galériens, qu'on ne rattachât à mon nom. J'étais le général à qui l'on fait honneur de toutes les actions des soldats: on ne citait pas les places que j'avais emportées d'assaut, mais il n'y avait pas de geôlier dont je ne pusse tromper la vigilance, pas de fers que je ne vinsse à bout de rompre, pas de muraille que je ne réussisse à percer. Je n'étais pas moins renommé pour mon courage et mon habileté, et l'on avait l'opinion que j'étais capable de me dévouer en cas de besoin. A Brest, à Toulon, à Rochefort, à Anvers, partout enfin, j'étais considéré parmi les voleurs comme le plus rusé et le plus intrépide. Les plus malins briguaient mon amitié, parce qu'ils pensaient qu'il y avait encore quelque chose à apprendre avec moi, et les plus novices recueillaient mes paroles comme des instructions dont ils pourraient faire leur profit. A Bicêtre, j'avais véritablement une cour, on se pressait autour de ma personne, on m'entourait, c'étaient des prévenances, des égards, dont on se ferait difficilement une idée.... Mais maintenant toute cette gloire des prisons m'était odieuse; plus je lisais dans l'ame des malfaiteurs, plus ils se mettaient à découvert devant moi, plus je me sentais porté à plaindre la société de nourrir dans son sein une engeance pareille. Je n'éprouvai plus ce sentiment de la communauté du malheur qui m'avait autrefois inspiré; de cruelles expériences et la maturité de l'âge m'avaient révélé le besoin de me distinguer de ce peuple de brigands, dont je méprisais les secours et l'abominable langage. Décidé, quoiqu'il en pût advenir, à prendre parti contre eux dans l'intérêt des honnêtes gens, j'écrivis à M. Henry pour lui offrir de nouveau mes services, sans autre condition que de ne pas être reconduit au bagne, me résignant à finir mon temps dans quelque prison que ce fût.

Ma lettre indiquait avec tant de précision l'espèce de renseignements que je pourrais donner, que M. Henry en fut frappé; une seule considération l'arrêtait, c'était l'exemple de plusieurs individus prévenus ou condamnés, qui, après avoir pris l'engagement de guider la police dans ses recherches, ne lui avaient donné que des avis insignifiants, ou bien encore avaient fini eux-mêmes par se faire prendre en flagrant délit. A cette considération si puissante, j'opposai la cause de ma condamnation[4], la régularité de ma conduite toutes les fois que j'avais été libre, la constance de mes efforts pour me procurer une existence honnête; enfin j'exhibai ma correspondance, mes livres, ma comptabilité, et j'invoquai le témoignage de toutes les personnes avec lesquelles je m'étais trouvé en relation d'affaires, et spécialement celui de mes créanciers, qui tous avaient la plus grande confiance en moi.

Les faits que j'alléguais militaient puissament en ma faveur: M. Henry soumit ma demande au préfet de police M. Pasquier qui décida qu'elle serait accueillie. Après un séjour de deux mois à Bicêtre, je fus transféré à la Force; et, pour éviter de m'y rendre suspect, on affecta de répandre parmi les prisonniers que j'étais retenu comme impliqué dans une fort mauvaise affaire dont l'instruction allait commencer. Cette précaution, jointe à ma renommée, me mit tout-à-fait en bonne odeur. Pas de détenu qui osât révoquer en doute la gravité du cas qui m'était imputé. Puisque j'avais montré tant d'audace et de persévérance pour me soustraire à une condamnation de huit ans de fers, il fallait bien que j'eusse la conscience chargée de quelque grand crime, capable si jamais j'en étais reconnu l'auteur, de me faire monter sur l'échafaud. On disait donc tout bas et même tout haut, à la Force, en parlant de moi: «C'est un escarpe (un assassin)»; et comme dans le lieu où j'étais, un assassin inspire d'ordinaire une grande confiance, je me gardais bien de réfuter une erreur si utile à mes projets. J'étais alors loin de prévoir qu'une imposture que je laissais volontairement s'accréditer, se perpétuerait au-delà de la circonstance, et qu'un jour, en publiant mes Mémoires, il ne serait pas superflu de dire que je n'ai jamais commis d'assassinat. Depuis qu'il est question de moi dans le public, on lui a tant débité de contes absurdes sur ce qui m'était personnel! quels mensonges n'ont pas inventés pour me diffamer des agents intéressés à me représenter comme un vil scélérat! Tantôt j'avais été marqué et condamné aux travaux forcés à perpétuité; tantôt l'on ne m'avait sauvé de la guillotine qu'à condition de livrer à la police un certain nombre d'individus par mois, et aussitôt qu'il en manquait un seul, le marché devenait résiliable; c'est pourquoi, affirmait-on, à défaut de véritables délinquants, j'en amenais de ma façon. N'est-on pas allé jusqu'à m'accuser d'avoir, au café Lamblin, introduit un couvert d'argent dans la poche d'un étudiant? J'aurai plus tard l'occasion de revenir sur quelques-unes de ces calomnies dans plusieurs chapitres des volumes suivants, où je mettrai au grand jour les moyens de la police, son action, ses mystères; enfin tout ce qui m'a été dévoilé,... tout ce que j'ai su.

L'engagement que j'avais pris n'était pas aussi facile à remplir que l'on pourrait le croire. A la vérité, j'avais connu une foule de malfaiteurs, mais, incessamment décimée par les excès de tous genres, par la justice, par l'affreux régime des bagnes et des prisons, par la misère, cette hideuse génération avait passé avec une inconcevable rapidité; une génération nouvelle occupait la scène, et j'ignorais jusqu'aux noms des individus qui la composaient: je n'étais pas même au fait des notabilités. Une multitude de voleurs exploitaient alors la capitale, et il m'aurait été impossible de fournir la plus mince indication sur les principaux d'entre eux; il n'y avait que ma vieille renommée qui pût me mettre à même d'avoir des intelligences dans l'état-major de ces Bédouins de notre civilisation; elle me servit, je ne dirai pas au-delà, mais autant que je pouvais le désirer. Il n'arrivait pas un voleur à la Force qu'il ne s'empressât de rechercher ma compagnie; ne m'eût-il jamais vu, pour se donner du relief aux yeux des camarades, il tenait à amour-propre de paraître avoir été lié avec moi. Je caressais cette singulière vanité; par ce moyen, je me glissai insensiblement sur la voie des découvertes; les renseignements me vinrent en abondance, et je n'éprouvai plus d'obstacles à m'acquitter de ma mission.

Pour donner la mesure de l'influence que j'exerçais sur l'esprit des prisonniers, il me suffira de dire que je leur inoculais à volonté mes opinions, mes affections, mes ressentiments; ils ne pensaient et ne juraient que par moi: leur arrivait-il de prendre en grippe un de nos codétenus, parce qu'ils croyaient voir en lui ce qu'on appelle un mouton, je n'avais qu'à répondre de lui, il était réhabilité sur-le-champ. J'étais à la fois un protecteur puissant et un garant de la franchise quand elle était suspectée. Le premier dont je me rendis ainsi caution était un jeune homme que l'on accusait d'avoir servi la police, en qualité d'agent secret. On prétendait qu'il avait été à la solde de l'inspecteur général Veyrat, et l'on ajoutait qu'allant au rapport chez ce chef, il avait enlevé le panier à l'argenterie.... Voler chez l'inspecteur, ce n'était pas là le mal, mais aller au rapport!... Tel était pourtant le crime énorme imputé à Coco Lacour aujourd'hui mon successeur. Menacé par toute la prison, chassé, rebuté, maltraité, n'osant plus même mettre le pied dans les cours, où il aurait été infailliblement assommé, Coco vint solliciter ma protection, et pour mieux me disposer en sa faveur, il commença par me faire des confidences dont je sus tirer parti. D'abord j'employai mon crédit à lui faire faire sa paix avec les détenus, qui abandonnèrent leurs projets de vengeance; on ne pouvait lui rendre un plus signalé service. Coco, autant par reconnaissance que par désir de parler, n'eût bientôt plus rien de caché pour moi. Un jour, il venait de paraître devant le juge d'instruction: «Ma foi, dit-il à son retour, je joue de bonheur,... aucun des plaignants ne m'a reconnu: cependant, je ne me regarde pas comme sauvé; il y a par le monde un diable de portier à qui j'ai volé une montre d'argent: comme j'ai été obligé de causer long-temps avec lui, mes traits ont dû se graver dans sa mémoire; et s'il était appelé, il pourrait bien se faire qu'il y eût du déchet à la confrontation; d'ailleurs, ajouta-t-il, par état, les portiers sont physionomistes.» L'observation était juste; mais je fis observer à Coco, qu'il n'était pas présumable que l'on découvrît cet homme, et que vraisemblablement il ne se présenterait jamais de lui-même, puisque jusqu'alors il avait négligé de le faire; afin de le confirmer dans cette opinion, je lui parlai de l'insouciance ou de la paresse de certaines gens, qui n'aiment pas à se déplacer. Ce que je dis du déplacement amena Coco à nommer le quartier dans lequel habitait le propriétaire de la montre: s'il m'avait indiqué la rue et le numéro, je n'aurais eu plus rien à désirer. Je me gardai bien de demander un renseignement si complet, c'eût été me trahir; et puis la donnée pour l'investigation me semblait suffisante: je l'adressai à M. Henry, qui mit en campagne ses explorateurs. Le résultat des recherches fut tel que je l'avais prévu: on déterra le portier, et Coco, confronté avec lui, fut accablé par l'évidence. Le tribunal le condamna à deux ans de prison.

A cette époque, il existait à Paris une bande de forçats évadés, qui commettaient journellement des vols, sans qu'il y eût espoir de mettre un terme à leurs brigandages. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés et absous faute de preuves: opiniâtrement retranchés dans la dénégation, ils bravaient depuis long-temps la justice, qui ne pouvait leur opposer ni le flagrant délit ni des pièces de conviction; pour les surprendre nantis il aurait fallu connaître leur domicile, et ils étaient si habiles à le cacher, qu'on n'était jamais parvenu à le découvrir. Au nombre de ces individus était un nommé France, dit Tormel, qui en arrivant à la Force, n'eut rien de plus pressé que de me faire demander dix francs pour passer à la pistole: j'étais tout aussi pressé de les lui envoyer. Dès lors il vint me rejoindre, et comme il était touché du procédé, il n'hésita pas à me donner toute sa confiance. Au moment de son arrestation, il avait soustrait deux billets de mille francs aux recherches des agents de police, il me les remit, en me priant de lui avancer de l'argent au fur et à mesure de ses besoins. «Tu ne me connais pas, me dit-il, mais les billets répondent; je te les confie, parce que je sais qu'ils sont mieux dans tes mains que dans les miennes: plus tard nous les changerons, aujourd'hui ça serait louche, il vaut mieux attendre.» Je fus de l'avis de France, et, suivant qu'il le désirait, je lui promis d'être son banquier: je ne risquais rien.

Arrêté pour vol avec effraction, chez un marchand de parapluies du passage Feydeau, France avait été interrogé plusieurs fois, et constamment il avait déclaré n'avoir point de domicile. Pourtant la police était instruite qu'il en avait un; et elle était d'autant plus intéressée à le connaître, qu'elle avait presque la certitude d'y trouver des instruments à voleurs, ainsi qu'un dépôt d'objets volés. C'eût été là une découverte de la plus haute importance, puisqu'alors on aurait eu des preuves matérielles. M. Henry me fit dire qu'il comptait sur moi pour arriver à ce résultat: je manœuvrai en conséquence, et je sus bientôt qu'au moment de son arrestation, France occupait, au coin de la rue Montmartre et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, un appartement loué au nom d'une receleuse appelée Joséphine Bertrand.

Ces renseignements étaient positifs; mais il était difficile d'en faire usage sans me compromettre vis-à-vis de France, qui, ne s'étant ouvert qu'à moi seul, ne pourrait soupçonner que moi de l'avoir trahi: je réussis cependant, et il se doutait si peu que j'eusse abusé de son secret, qu'il me racontait toutes ses inquiétudes, à mesure que se poursuivait l'exécution du plan que j'avais concerté avec M. Henry. Du reste, la police s'était arrangée de telle sorte, qu'elle semblait n'être guidée que par le hasard: voici comment elle s'y prit.

Elle mit dans ses intérêts un des locataires de la maison qu'avait habité France; ce locataire fit remarquer au propriétaire que depuis environ trois semaines, on n'apercevait plus aucun mouvement dans l'appartement de madame Bertrand: c'était donner l'éveil et ouvrir le champ aux conjectures. On se souvint d'un individu qui allait et venait habituellement dans cet appartement; on s'étonna de ne plus le rencontrer; on parla de son absence, le mot de disparition fut prononcé; d'où la nécessité de faire intervenir le commissaire, puis l'ouverture en présence de témoins; puis la découverte d'un grand nombre d'objets volés dans le quartier, et, enfin, la saisie des instruments dont on s'était servi pour consommer les vols. Il s'agissait maintenant de savoir ce qu'était devenue Joséphine Bertrand: on alla chez les personnes qu'elle avait indiquées pour les informations lorsqu'elle était venue louer, mais on ne put rien apprendre sur le compte de cette femme; seulement on sut qu'une fille Lambert, qui lui avait succédé dans le logement de la rue Montmartre, venait d'être arrêtée; et comme cette fille était connue pour la maîtresse de France, on en a vite conclu que les deux individus devaient avoir un gîte commun. France fut en conséquence conduit sur les lieux: reconnu par tous les voisins, il prétendit qu'il y avait méprise de leur part; mais les jurés devant qui il fut amené en décidèrent autrement, et il fut condamné à huit ans de fers.

France une fois convaincu, on put aisément se porter sur les traces de ses affidés: deux des principaux étaient les nommés Fossard et Legagneur. On se fût emparé d'eux, mais la lâcheté et la maladresse des agents les firent échapper aux recherches que je dirigeais. Le premier était un homme d'autant plus dangereux, qu'il excellait dans la fabrication des fausses clefs. Depuis quinze mois, il semblait défier la police, lorsqu'un jour j'appris qu'il demeurait chez un perruquier Vieille rue du Temple, en face de l'égoût. L'arrêter hors de chez lui était chose à peu près impossible, attendu qu'il était fort habile à se déguiser, et qu'il devinait un agent de plus de deux cents pas; d'un autre côté, il valait bien mieux le saisir au milieu de l'attirail de sa profession et des produits de ses labeurs. Mais l'expédition présentait des obstacles; Fossard, quand on frappait à sa porte, ne répondait jamais, et il était probable qu'en cas de surprise, il s'était ménagé une issue et des facilités pour gagner les toits. Il me parut que le seul moyen de s'emparer de lui, c'était de profiter de son absence pour s'introduire et s'embusquer dans son logement. M. Henry fut de mon avis: on fit crocheter la porte en présence d'un commissaire, et trois agents se placèrent dans un cabinet contigu à l'alcove. Près de soixante et douze heures se passèrent sans que personne arrivât: à la fin du troisième jour, les agents, dont les provisions étaient épuisées, allaient se retirer, lorsqu'ils entendirent mettre une clef dans la serrure: c'était Fossard qui rentrait. Aussitôt deux des agents, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus, s'élancent du cabinet et se précipitent sur lui; mais Fossard s'armant d'un couteau qu'ils avaient oublié sur la table, leur fit une si grande peur, qu'ils lui ouvrirent eux-mêmes la porte que leur camarade avait fermée; après les avoir mis à son tour sous clef, Fossard descendit tranquillement l'escalier, laissant aux trois agents tout le loisir nécessaire pour rédiger un rapport auquel il ne manquait rien, si ce n'est la circonstance du couteau, que l'on se garda bien de mentionner. On verra dans la suite de ces Mémoires comment, en 1814, je parvins à arrêter Fossard; et les particularités de cette expédition ne sont pas les moins curieuses de ce récit.

Avant d'être transféré à la conciergerie, France, qui n'avait pas cessé de croire à mon dévouement, m'avait recommandé l'un de ses amis intimes; c'était Legagneur, forçat évadé, arrêté rue de la Mortellerie, au moment où il exécutait un vol à l'aide de fausses clefs, cet homme privé de ressources par suite du départ de son camarade, songea à retirer de l'argent qu'il avait déposé chez un receleur de la rue Saint-Dominique, au Gros-Caillou. Annette, qui venait me voir très assidument à la Force, et me secondait quelquefois avec beaucoup d'adresse dans mes recherches, fut chargée de la commission; mais, soit méfiance, soit volonté de s'approprier le dépôt, le receleur accueillit fort mal la messagère, et comme elle insistait, il alla jusqu'à la menacer de la faire arrêter. Annette revint nous annoncer qu'elle avait échoué dans sa démarche. A cette nouvelle, Legagneur voulait dénoncer le receleur: cette résolution n'était que l'effet d'un premier mouvement de colère. Devenu plus calme, Legagneur jugea plus convenable d'ajourner sa vengeance, et surtout de se la rendre profitable. «Si je le dénonce, me dit-il, non-seulement il ne m'en reviendra rien, mais il peut se faire qu'on ne le trouve pas en défaut, j'aime mieux attendre à ma sortie, je saurai bien le faire chanter» (contribuer).

Legagneur n'ayant plus d'espoir en son receleur, se détermina à écrire à deux de ses complices, Marguerit et Victor Desbois, qui étaient des voleurs en renom: convaincu de cette vérité bien ancienne, que les petits présents entretiennent l'amitié, en échange des secours qu'il demandait, il leur envoya quelques empreintes de serrures qu'il avait prises pour son usage particulier. Legagneur eut encore recours à l'intermédiaire d'Annette; elle trouva les deux amis rue des Deux-Ponts, dans un misérable entresol, espèce de taudis où ils ne se rendaient jamais sans avoir pris auparavant toutes leurs précautions. Ce n'était pas là leur demeure. Annette, à qui j'avais recommandé de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour la connaître, eut le bon esprit de ne pas les perdre de vue. Elle les suivit pendant deux jours sous des déguisements différents, et, le troisième, elle put m'affirmer qu'ils couchaient petite rue Saint-Jean, dans une maison ayant issue sur des jardins. M. Henry, à qui je ne laissai pas ignorer cette circonstance, prescrivit toutes les mesures qu'exigeaient la nature de la localité, mais ses agents ne furent ni plus braves ni plus adroits que ceux à qui Fossard avait échappé. Les deux voleurs se sauvèrent par les jardins, et ce ne fut que plus tard que l'on parvint à les arrêter rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel.

Legagneur ayant été à son tour conduit à la Conciergerie, fut remplacé dans ma chambre par le fils d'un marchand de vin de Versailles, le nommé Robin, qui, lié avec tous les escrocs de la capitale, me donna par forme de conversation, les renseignements les plus complets, tant sur leurs antécédents que sur leur position actuelle et leurs projets. Ce fut lui qui me signala comme forçat évadé le prisonnier Mardargent, qui n'était retenu que comme déserteur. Celui-ci avait été condamné à vingt-quatre ans de fers. Il avait vécu dans le bagne; à l'aide de mes notes et de mes souvenirs, nous fûmes promptement en pays de connaissance; il crut, et il ne se trompait pas, que je serais joyeux de retrouver d'anciens compagnons d'infortune; il m'en indiqua plusieurs parmi les détenus, et je fus assez heureux pour faire réintégrer aux galères bon nombre de ces individus, que la justice, à défaut de preuves suffisantes, aurait peut-être lancés de nouveau dans la circulation sociale. Jamais on n'avait fait de plus importantes découvertes que celles qui marquèrent mon début dans la police: à peine m'étais-je enrôlé dans cette administration, et déjà j'avais fait beaucoup pour la sûreté de la capitale et même pour celle de la France entière. Raconter tous mes succès en ce genre, ce serait abuser de la patience des lecteurs; cependant je ne crois pas devoir passer sous silence une aventure qui précéda de peu de mois ma sortie de prison.

Une après-midi, il se manifesta quelque tumulte dans la cour; il s'y livrait un furieux combat à coups de poings. A pareille heure, c'était un événement fort ordinaire, mais cette fois il y avait autant à s'en étonner que d'un duel entre Oreste et Pilade. Les deux champions, Blignon et Charpentier, dit Chante-à-l'heure, étaient connus pour vivre dans cette intimité révoltante qui n'a pas même d'excuse dans la plus rigoureuse claustration. Une rixe violente s'était engagée entre eux; on prétendait que la jalousie les avait désunis: quoi qu'il en soit, lorsque l'action eut cessé, Chante-à-l'heure, couvert de contusions, entra à la cantine pour se faire bassiner; je faisais alors ma partie de piquet. Chante-à-l'heure, irrité de sa défaite, ne se possédait plus; bientôt l'eau-de-vie du pansement qu'il buvait sans s'en apercevoir, l'animant encore, il se trouva dans cette situation d'esprit où les épanchements deviennent un besoin.

—«Mon ami, me dit-il, car tu es mon ami, toi;... vois-tu comme il m'a arrangé ce gueux de Blignon?... mais il ne le portera pas en paradis!...

—«Laisse tout cela, lui répartis-je, il est plus fort que toi,... il faut prendre ton parti. Quand tu te ferais assommer une seconde fois?

—»Oh! ce n'est pas çà que je veux dire!... Si je voulais, il ne battrait plus personne, ni moi, ni d'autres. On sait ce que l'on sait!...

—»Eh! que sais-tu? m'écriai-je, frappé du ton dont il avait prononcé ces derniers mots.

—»Oui, oui, reprit Chante-à-l'heure, toujours plus exaspéré, il a bien fait de me pousser à bout; je n'aurais qu'à jaspiner (jaser)... Il serait bientôt fauché (guillotiné).

—»Eh! tais-toi donc, lui dis-je en affectant d'être incrédule; vous êtes tous taillés sur le même patron; quand vous en voulez à quelqu'un, on dirait qu'il n'y a qu'à souffler sur sa tête pour la faire tomber.

—»Tu crois ça, s'écria Chante-à-l'heure, en frappant du poing sur la table; si je te disais qu'il a escarpé une largue (assassiné une femme)!

—»Pas si haut, Chante-à-l'heure, pas si haut, lui dis-je, en me mettant mystérieusement un doigt sur la bouche. Tu sais bien qu'à la Lorcefée (la Force) les murs ont des oreilles. Il ne s'agit de servir de belle (dénoncer à faux) un camarade.

—»Qu'appelles-tu servir de belle, répliqua-t-il, plus irrité à mesure que je feignais de vouloir l'empêcher de parler; quand je te dis qu'il ne tient qu'à moi de lui donner un redoublement de fièvre (révéler un nouveau fait à charge.)

—»Tout cela est bon, repris-je, mais pour faire mettre un homme sur la planche au pain (traduire devant la cour d'assises), il faut des preuves!

—»Des preuves, est-ce que le boulanger (le diable) en manque jamais?... Écoute.... tu connais bien la marchande d'asticots qui se tient au bas du pont Notre-Dame?

—»Une ancienne ogresse (femme qui loue des effets aux filles), la maîtresse de Chatonnet, la femme du bossu.—Tout juste!—Eh bien! il y a trois mois que Blignon et moi nous étions à bouffarder tranquillement dans un estaminet de la rue Planche-Mibray, lorsqu'elle vint nous y trouver. Il y a gras, nous dit-elle, et pas loin d'ici, rue de la Sonnerie! Puisque vous êtes de bons enfants, je veux vous l'enseigner. C'est une vieille femme qui reçoit de l'argent pour beaucoup de monde; il y a des jours qu'elle a quinze et vingt mille francs, or ou billets; comme elle rentre souvent à la sorgue (à la nuit), il faudrait lui couper le cou et la f..... à la rivière, après avoir poissé ses philippes (pris son argent). D'abord qu'elle nous a fait la proposition, nous ne voulions pas en entendre parler, parce que nous ne faisions pas l'escarpe (l'assassinat), mais cette emblêmeuse nous a tant tourmentés, en nous répétant qu'il y avait gras (beaucoup d'argent), et que d'ailleurs il n'y avait pas grand mal à étourdir (tuer) une vieille femme, que nous nous sommes laissés aller. On tomba d'accord que la marchande d'asticots nous avertirait du jour et du moment favorables. Ça me contrariait pourtant de m'enflaquer là-dedans, parce que, vois-tu, quand on n'est pas habitué à faire la chose, ça fait toujours un effet. Enfin, n'importe, tout était convenu, lorsque le lendemain, aux Quatre-Cheminées, près de Sèvres, nous avons rencontré Voivenel avec un autre grinche (voleur). Blignon leur a parlé de l'affaire, mais en témoignant qu'il avait de la répugnance pour le crime. Alors ils proposèrent de nous donner un coup de main, si toutefois nous y consentions.—Volontiers, répondit Blignon, quand il y en a pour deux, il y en a pour quatre. Voilà donc qu'est décidé, ils devaient être de mèche (de complicité) avec nous. Depuis ce jour le camarade de Voivenel était toujours sur notre dos; il n'aspirait qu'au moment. Enfin la marchande d'asticots nous fait prévenir; c'était le 30 décembre. Il faisait du brouillard. C'est pour aujourd'hui, me dit Blignon. Vous me croirez si vous le voulez, foi de grinche, j'avais envie de ne pas y aller, mais entraîné, je suivis la vieille avec les autres, et, le soir, au moment où, sa recette terminée, elle sortait de chez un M. Rousset, loueur de carosses, dans le cul de sac de la Pompe, nous l'avons expédiée. C'est l'ami de Voivenel qui l'a chourinée (frappée à coups de couteau), pendant que Blignon, après l'avoir entortillée dans son mantelet, la tenait par derrière. Il n'y a que moi qui ne m'en suis pas mêlé, mais j'ai tout vu, puisqu'ils m'avaient planté à faire le gaf (le guet), et j'en sais assez pour faire gerber à la passe (guillotiner) ce gueux de Blignon.»

Chante-à-l'heure me raconta en détail et avec une rare insensibilité toutes les circonstances de ce meurtre. J'entendis jusqu'au bout ce récit abominable, faisant à chaque instant d'incroyables efforts pour cacher mon indignation: chaque parole qu'il prononçait était de nature à faire dresser les cheveux de l'homme le moins susceptible d'émotions. Quand ce scélérat eut achevé de me retracer avec une horrible fidélité les angoisses de la victime, je l'engageai de nouveau à ne pas perdre son ami Blignon; mais, en même temps, je jetai habilement de l'huile sur le feu, que je semblais vouloir éteindre. Je me proposais d'amener Chante-à-l'heure à faire de sang froid à l'autorité l'horrible révélation à laquelle l'avait poussé la colère. Je désirais en outre pouvoir fournir à la justice les moyens de conviction qui lui étaient nécessaires pour frapper les assassins. Il y avait beaucoup à éclaircir. Peut-être Chante-à-l'heure ne m'avait-il fait qu'une fable qui lui aurait été suggérée par le vin et l'esprit de vengeance. Quoi qu'il en soit, je fis à M. Henry un rapport, dans lequel je lui exposais mes doutes, et bientôt il me fit savoir que le crime que je lui dénonçais n'était que trop réel. M. Henry m'engageait en même temps à faire en sorte de lui procurer des renseignements précis sur toutes les circonstances qui avaient précédé et suivi l'assassinat, et dès le lendemain je dressai mes batteries pour les obtenir. Il était difficile de faire arrêter les complices sans que l'on pût soupçonner d'où partait le coup; dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, le hasard se mit de moitié avec moi. Le jour venu, j'allai éveiller Chante-à-l'heure qui, encore malade de la veille, ne put se lever; je m'assis sur son lit, et lui parlai de l'état complet d'ivresse dans lequel je l'avais vu, ainsi que des indiscrétions qu'il avait commises: le reproche parut l'étonner; je lui répétai un ou deux mots de l'entretien que j'avais eu avec lui, sa surprise redoubla; alors il me protesta qu'il était impossible qu'il eut tenu un pareil langage, et soit qu'effectivement il eut perdu la mémoire, soit qu'il se défiât de moi, il essaya de me persuader qu'il n'avait pas le moindre souvenir de ce qui s'était passé. Qu'il mentît ou non, je saisis cette assertion avec avidité, et j'en profitai pour dire à Chante-à-l'heure qu'il ne s'était pas borné à me raconter confidentiellement toutes les circonstances de l'assassinat, mais encore qu'il les avait exposées à haute voix dans le chauffoir, en présence de plusieurs détenus qui avaient tout aussi-bien entendu que moi.—«Ah! malheureux que je suis, s'écria-t-il, en montrant la plus grande affliction: qu'ai-je fait? A présent comment me tirer de là?—Rien de plus aisé, lui répondis-je, si l'on te questionne au sujet de la scène d'hier, tu diras: ma foi, quand je suis ivre, je suis capable de tout, surtout si j'en veux à quelqu'un, je ne sais pas ce que je n'inventerais pas.»

Chante-à-l'heure prit le conseil pour argent comptant. Le même jour, un nommé Pinson qui passait pour un mouton, fut conduit de la Force à la préfecture de police: cette translation ne pouvait s'effectuer plus à propos; je m'empressai de l'annoncer à Chante-à-l'heure, en ajoutant que tous les prisonniers pensaient que Pinson n'était extrait que parce qu'il allait faire quelques révélations. A cette nouvelle, il parut consterné. «Etait-il dans le chauffoir? me demanda-t-il aussitôt; je lui dis que je n'y avais pas fait attention.» Alors il me communiqua plus franchement ses alarmes, et j'obtins de lui de nouveaux renseignements qui, transmis sur-le-champ à M. Henry, firent tomber sous la main de la police tous les complices de l'assassinat, parmi lesquels la marchande d'asticots et son mari. Les uns et les autres furent mis au secret; Blignon et Chante-à-l'heure, dans le bâtiment neuf; la marchande d'asticots, son mari, Voivenel et le quatrième assassin dans l'infirmerie, ou ils restèrent très long-temps. La procédure s'instruisit, et je ne m'en occupai plus: elle n'eut aucun résultat, parce qu'elle avait été mal commencée dès le principe: les accusés furent absous.

Mon séjour, tant à Bicêtre qu'à la Force, embrasse une durée de vingt-un mois, pendant laquelle il ne se passa pas de jours que je ne rendisse quelque important service; je crois que j'aurais été un mouton perpétuel, tant on était loin de supposer la moindre connivence entre les agents de l'autorité et moi. Les concierges et les gardiens ne se doutaient même pas de la mission qui m'était confiée. Adoré des voleurs; estimé des bandits les plus déterminés, car ces gens-là ont aussi un sentiment qu'ils appellent de l'estime, je pouvais compter en tout temps sur leur dévouement: tous se seraient fait hacher pour moi; ce qui le prouve c'est qu'à Bicêtre le nommé Mardargent, dont j'ai déjà parlé, s'est battu plusieurs fois contre des prisonniers qui avaient osé dire que je n'étais sorti de la Force que pour servir la police. Coco-Lacour et Goreau, détenus dans la même maison comme voleurs incorrigibles, ne prirent pas ma défense avec moins de générosité. Alors, peut-être, auraient-ils eu quelque raison de me taxer d'ingratitude puisque je ne les ai pas plus ménagés que les autres, mais le devoir commandait; qu'ils reçoivent aujourd'hui le tribut de ma reconnaissance, ils ont plus concouru qu'ils ne pensent aux avantages que la société a pu retirer de mes services.

M. Henry ne laissa pas ignorer au préfet de police les nombreuses découvertes qui étaient dues à ma sagacité. Ce fonctionnaire, à qui il me représenta comme un homme sur lequel l'on pouvait compter, consentit enfin à mettre un terme à ma détention. Toutes les mesures furent prises pour que l'on ne crut pas que j'eusse recouvré ma liberté. On vint me chercher à la Force, et l'on m'emmena sans négliger aucune des précautions rigoureuses: on me mit les menotes, et je montai dans la cariole d'osier, mais il était convenu que je m'évaderais en route; et en effet je m'évadai. Le même soir toute la police était à ma recherche. Cette évasion fit grand bruit, surtout à la Force, où mes amis la célébrèrent par des réjouissances: ils burent à ma santé et me souhaitèrent un bon voyage!

CHAPITRE XXIV.