CHAPITRE XXXVI.

Un habitué de la Petite Chaise.—Je ne suis pas trop calé.—Une chambre à dévaliser.—Les oranges du père Masson.—Le tas de pierres.—Il ne faut pas se compromettre.—Un déménagement nocturne.—Le voleur bon enfant.—Chacun son goût.—Ma première visite à Bicêtre.—A bas Vidocq!—Superbe discours.—Il y a de quoi frémir.—L'orage s'appaise.—On ne me tuera pas.

Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe à l'instant où je m'y attendais le moins: on eût que leur mauvais génie les poussait à venir me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient, il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient, j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une profession dans laquelle, pour écarter les périls, tant de précautions sont nécessaires: quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais presque comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux, aient attendu ma venue à la police pour se faire prendre. Avant moi, la police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le récit suivant.

Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des ports, j'étais assis sur le parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je reconnus pour être un des habitués de la Petite Chaise et du Bon Puits, deux cabarets fort renommés parmi les voleurs.

—«Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.

—»Bon soir, mon garçon.

—»Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à coquer le taffe (à faire peur).

—»Que veux-tu, mon homme? quand on cane la pégrène (crève de faim), on rigole pas (on ne rit pas).

—»Caner la pégrène! c'est un peu fort, toi qui passe pour un ami (voleur).

—»C'est pourtant comme ça.

—»Allons, viens que nous buvions une chopine chez Niguenac; j'ai encore vingt Jacques (sous), il faut les tortiller (manger).»

Il m'emmène chez le marchand de vin, demande une cholette (un demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de pommes de terre: «Tiens, me dit-il, en les déposant toutes fumantes sur la table, en voilà des goujons pêchés à coups de pioche dans la plaine des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-là.

—»C'est des oranges, si tu demandais du sel.....

—»De la morgane! mon fils, ça coûte pas cher».

Il se fait apporter de la morgane, et bien qu'une heure auparavant j'eusse fait un excellent dîner chez Martin, je tombai sur les pommes de terre, et les dévorai comme si je n'eusse pas mangé de deux jours.

«C'est affaire à toi, me dit-il, comme tu joue des dominos (des dents), à te voir, on croirait que tu morfiles (mords) dans de la crignole (viande).

»Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la gargoine (bouche) emplit le beauge (ventre).

»—Je sais bien, je sais bien».

Les bouchées se succédaient avec une prodigieuse rapidité; je ne faisais que tordre et avaler; je ne conçois pas comment je n'en fus pas étouffé, mon estomac n'avait jamais été plus complaisant. Enfin je suis venu à bout de ma ration: ce repas terminé, mon camarade m'offre une chique, et me parle en ces termes:

«Foi d'ami, et comme je m'appelle Masson, qui est le nom de mon père et du sien, je t'ai toujours regardé comme un bon enfant; je sais que t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire gagner quelque chose.

—»Ça ne serait pas sans faute, car je suis panné, dieu merci! ni peu ni trop.

—»Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui sont passablement déguenilles); ça s'apperçoit que pour le quart-d'heure tu n'es pas heureux.

—»Oh! oui; j'ai fièrement besoin de me recaler.

—»En ce cas, viens avec moi, je suis maître d'une cambriole (je puis ouvrir une chambre), que je rincerai (dévaliserai) ce soir.

—»Conte-moi donc ça, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la connaisse.

—»Que t'es sinve (simple) c'est pas nécessaire pour faire le gaffe (pour guetter.)

—»Oh! si ce n'est que ça, je suis ton homme, seulement tu peux bien me dire en deux mots.....

—»Ne t'inquiète pas, te dis-je, mon plan est tiré, c'est de l'argent sûr; la fourgatte (receleuse) est à deux pas. Sitôt servi, sitôt bloqui (sitôt volé, sitôt vendu), il y a gras, je t'en fais bon.

—»Il y a gras? Eh bien! marchons.»

Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons jusqu'à un gros tas de pierres. Là, il s'arrête, regarde autour de lui pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'étant approché du tas, il dérange quelques moellons, plonge son bras dans la cavité qu'ils fermaient, et en ramène un trousseau de clefs. «J'ai maintenant toutes les herbes de la Saint-Jean, me dit-il,» et nous prenons ensemble le chemin de la Halle au Blé. Parvenus dans le pourtour, il m'indique à peu de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans laquelle il doit s'introduire. «A présent, mon ami, ajoute-t-il, ne va pas plus loin, attends-moi et ouvre l'œil, je vais voir si la larque est décarée, (si la femme qui occupe la chambre est sortie)».

Masson ouvre la porte de l'allée, mais il ne l'a pas plutôt refermée sur lui, que je cours au poste où, m'étant fait reconnaître du chef, je l'avertis à la hâte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des objets qu'il emporte. L'avis donné, je me retire et retourne à l'endroit où Masson m'avait laissé. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers moi: «Est-ce toi Jean Louis?

—»Oui, c'est moi, répondis-je, en exprimant mon étonnement de ce qu'il revenait les mains vides.

—»Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arrivé sur le carré m'a dérangé dans mon opération; mais ce qui est différé n'est pas perdu. Minute, minute! laisse bouillir le mouton, tu verras tout-à-l'heure; il ne faut pas se compromettre.»

Bientôt il me quitte de nouveau et ne tarde pas à reparaître chargé d'un énorme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux hommes de garde, armés seulement de leur baïonnette, l'observent en faisant le moins de bruit possible.

Il importait de savoir où il allait déposer son fardeau: il entra rue du Four, chez une marchande (la Tête-de-Mort), où il ne resta que peu de temps. «C'était lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un bon voyage à faire.»

Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le déménagement: dix minutes à peine se sont écoulées, il redescend portant sur sa tête un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il n'avait pas eu le temps de le défaire, aussi sur le point de franchir le seuil, gêné par la porte qui était trop étroite, et ne voulant pas lâcher sa proie, faillit-il tomber à la renverse; mais il reprit promptement son équilibre, se mit en marche et me fit signe de l'accompagner. Au détour de la rue, il se rapproche de moi et me dit à voix basse:

—«Je crois que j'y retournerai une troisième fois, si tu veux tu monteras avec moi, tu m'aideras à décrocher les rideaux du lit et les grands de la croisée.

—»C'est entendu, lui répondis-je, quand on couche sur la plume de la Beauce (la paille), des rideaux, c'est du luxe.

—»Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez causé, ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.»

Masson poursuit son chemin, mais à deux pas de là l'on nous arrête l'un et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le commissaire, nous sommes interrogés.

—«Vous êtes deux, dit l'officier public à Masson (me désignant), quel est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.

—»Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est; quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-là, ça fera deux.

—»Vous ne me direz pas que vous n'êtes pas de connivence, puisque l'on vous a rencontrés ensemble.

—»Il n'y a pas de connivence, mon respectable commissaire: il allait d'un côté, je venais par l'autre, voilà tout à coup quand il passe à fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'était un auryer (oreiller). Je lui dis comme ça: je crois qu'il va prendre un billet de parterre, ça serait de le relever, il le relève: là dessus la garde est arrivée, on nous a paumé tous les deux; c'est ce qui fait que je suis devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vérité. Demandez-lui plutôt.»

La fable était assez bien trouvée, je n'eus garde de démentir Masson, j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut convaincu. «Avez-vous des papiers? me dit-il.» J'exhibe un permis de séjour, qui est jugé fort en règle, et mon renvoi est aussitôt prononcé. Une satisfaction bien marquée se peignit dans les traits de Masson, lorsqu'il entendit ces mots: Allez vous coucher, qui m'étaient adressés: c'était la formule de ma mise en liberté, et il en était si joyeux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.

On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse avant qu'elle eût fait disparaître les objets déposés chez elle: la perquisition eut lieu immédiatement, et surprise au milieu de témoignages matériels dont l'évidence l'accablait, la Tête-de-Mort fut enlevée à son commerce au moment où elle s'y attendait le moins.

Masson fut conduit au dépôt de la préfecture. Le lendemain, suivant un usage établi de temps immémorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs collaborateurs est enflacqué, je lui envoyai une miche ronde de quatre livres, un jambonneau et un petit écu. On me rapporta qu'il avait été sensible à cette attention, mais il ne soupçonnait pas encore que celui qui lui faisait tenir le denier de la confraternité, était la cause de sa mésaventure. Ce fut seulement à la Force qu'il apprit, que Jean-Louis et Vidocq étaient le même individu: alors il imagina un singulier moyen de défense: il prétendit que j'étais l'auteur du vol dont il était accusé, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des effets, j'étais allé le chercher; mais ce conte longuement développé devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prévaloir de son innocence, il fut condamné à la réclusion.

Peu de temps après j'assistais au départ de la chaîne, Masson, qui ne m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperçoit à travers la grille.

—«Hé bien! me dit-il, vous voilà monsieur Jean Louis; c'est pourtant vous qui m'avez emballé. Ah! si j'avais su que vous étiez Vidocq, je vous en aurais payé des oranges!

—»Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as proposé de t'accompagner?

—»C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous étiez raille (mouchard).

—»Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et ça ne t'aurait pas empêché de rincer la cambriole, tu aurais seulement remis la partie.

—»Vous n'en êtes pas moins un fichu coquin. Moi qui étais de si bon cœur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra dans le corps, que d'être libre comme vous et de m'avoir déshonoré.

—»Chacun son goût.

—»Il est joli, votre goût!... un mouchard! c'est-ti pas beau?

—»C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que deviendraient les honnêtes gens?»

A ces mots, il partit d'un grand éclat de rire. «Les honnêtes gens! répéta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie (l'expression dont il se servit, était un peu moins congrue.) Les honnêtes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, ça ne t'inquiète guère; quand t'étais au pré, tu chantais autrement.

—»Il y reviendra, dit un des condamnés qui nous écoutaient.

—»Lui! s'écria Masson, on n'en voudrait pas; à la bonne heure un brave garçon! ça peut aller partout.»

Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre, j'étais sûr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux qui me furent adressés par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée, non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en présence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de cette horrible population.

Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la police de sûreté, que, jaloux de remplir convenablement la tâche qui m'était confiée, je m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de leur peine, il me devenait plus facile d'exercer à leur égard la surveillance qui m'était prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry l'autorisation de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me détourner d'une démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.

«Je suis informé, me dit-il, que les détenus ont comploté de vous faire un mauvais parti. Si vous vous présentez au départ de la chaîne, vous leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi! quelque précaution que l'on prenne, je ne réponds pas de vous.» Je remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps j'insistai pour qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.

Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements affreux se font entendre, des cris: à bas les mouchards! à bas le brigand! à bas Vidocq! partent de toutes les croisées, où les prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fais quelques pas, les vociférations redoublent; de toutes parts l'air retentit d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la fureur: c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. Il se faisait dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout à coup je sens renaître mon courage. «Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas tremblé lorsque tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; ils sont ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous périr, faisons tête à l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir intimidé!»

Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de remarquer ma faiblesse; bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment, les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à la tempête, on écoute: «Tas de canaille, m'écriai-je, que vous sert de brailler? C'est quand je vous ai emballés qu'il fallait, non pas crier, mais vous défendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard, mais vous l'êtes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une impunité que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrés à la justice parce que vous étiez coupables.—Je ne vous ai pas épargnés, je le sais; quel motif aurais-je eu de garder des ménagements? Y a-t-il ici quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir jamais travaillé avec lui? Et puis, lors même que j'aurais été voleur, dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus heureux que vous, puisque je n'ai jamais été pris marron.—Je défie le plus malin de montrer un écrou qui constate que j'aie été accusé de vol ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi à quatorze heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que vous tous.—Est-ce le métier que vous désapprouvez? que ceux qui me blâment le plus sous ce rapport me répondent franchement, ne leur arrive-t-il pas cent fois le jour de désirer être à ma place?»

Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent; mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation: transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des fers: je vais me poster sur leur passage, au moment où ils se présentent à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir de la vengeance. Malheur a qui m'eût provoqué! mais aucun de ces misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le prélude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprécations contre moi, qu'il vienne donc! il reste à la porte, répètent les condamnés en accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé à bout par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me voilà au milieu de deux cent brigands, la plupart arrêtés par moi: allons, amis! courage! leur criaient des cabanons où ils étaient enfermés les condamnés à la réclusion, cernez le gros cochon, tuez-le, qu'il n'en soit plus parlé.

C'était le cas ou jamais de payer de front: «Allons, messieurs, dis-je aux forçats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais quelle révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer, s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de leur rendre quelques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ, après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc; les plus mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans l'apparence, et presque rampants.

Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai pas perdu le souvenir: elle me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est toujours fort quand on déploie de la fermeté: pour les tenir éternellement en respect, il suffit de leur en avoir imposé une seule fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de la chaîne sans aller voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques exceptions, il ne m'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur eût manqué quelque chose; et en effet presque tous avaient des commissions à me donner. Au moment où ils tombaient sous l'empire de la mort civile, j'étais, pour ainsi dire, leur exécuteur testamentaire. Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la guerre aux grinches, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la première, la seule affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-là l'occupe exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma bourse, ceci est du métier; il me tuera pour anéantir un témoignage qui le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs n'assassinent pas à leur temps perdu.

CHAPITRE XXXVII.

L'utilité d'un bon estomac.—L'occurence suspecte.—La procession des ballots.—Les hirondelles de la Grève.—La commodité d'un fiacre.—Les fredaines de ces messieurs.—Le garçon de chantier.—Il n'y a plus de fiat du tout.—Madame Bras ou la marchande scrupuleuse.—Annette ou la bonne femme.—On ne mange pas toujours.—Le premier qui fut roi.—Vidocq enfoncé; pièce nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.—Je joue le rôle de Vidocq.—Représentation à mon bénéfice.—Applaudissements unanimes.—La pomme rouge.—Le grand casuel.—L'inspection des papiers.—Je fais évader un voleur.—Le vétéran qui prend un potage.—L'auteur du Pied-de-Mouton.—Les bas et les madras accusateurs.—J'ai perdu ma pièce de cinq francs.—Le soufflet et le marchand de vin.—Je suis arrêté.—La ronde du commissaire.—Ma délivrance.—La chute du bandeau.—Vidocq l'enfonceur reconnu dans Vidocq l'enfoncé.—Souhaitez-vous un bon conseil?—Gare à la caboche!

Une nuit dont j'avais passé la moitié dans les mauvais lieux de la Halle, espérant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accès de cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de paff versés à propos, se laisseraient tirer la carotte sur leurs affaires passées, présentes et futures, je me retirais assez mécontent d'avoir, au détriment de mon estomac, avalé en pure perte bon nombre de petits verres de cet esprit mitigé, auquel le vitriol donne du montant, lorsque, tout près du coin de la rue des Coutures-Saint-Gervais, j'aperçus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A la lueur des réverbères, je ne tardai pas à distinguer auprès d'eux des paquets dont on s'efforçait de dissimuler le volume, mais dont la blancheur indiscrète ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des paquets à cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une embrasure, au moment où il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait pas une forte dose de perspicacité pour trouver, dans un tel concours de circonstances, tout ce qui caractérise une occurence suspecte. J'en conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils viennent de faire. «C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien, suivons le cortége quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un corps de garde, enfoncé!... dans le cas contraire, je les mène coucher chez eux, je prends leur numéro, et je leur envoie la police.» Je file en conséquence mon nœud, sans paraître m'inquiéter de ce que je laisse derrière moi; à peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle: Jean-Louis! c'est la voix d'un nommé Richelot que j'avais souvent rencontré dans des réunions de voleurs: je m'arrête.

«Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu à cette heure dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effrayé!

—»On le serait à moins, je viens de manquer d'être enflaqué sur le boulevard du Temple.

—»Enflaqué! et pourquoi?

—»Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les baluchons (ballots)?

—»Tu m'en diras tant! si vous êtes fargués de camelotte grinchie... (si vous êtes chargés de marchandise volée).»

Je m'approche, soudain toute la bande se lève, et dès qu'ils sont debout, je reconnais Lapierre, Commery, Lenoir et Dubuisson; tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main de l'amitié.

«Commery. Va, nous l'avons échappé belle, j'en ai encore le palpitant (le cœur) qui bat la générale; pose ta main là-dessus, sens-tu comme il fait tic-tac?

»Moi. Ce n'est rien.

»Lapierre. Oh! c'est que nous avons eu la moresque (la peur) d'une fière force: je sais bien que quand je m'ai senti les verds[72] au dos le treffe me faisait trente et un.

»Dubuisson. Et par-dessus le marché, les hirondelles de la Grève[73] que nous nous sommes rendus nez-à-nez avec leurs chevaux, au détour, presque en face la Gaîté.

»Moi. Que vous êtes niolles (bêtes)! Il fallait faire gaffer un roulant pour y planquer les paccins (il fallait faire stationner un fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'êtes que des pégriots (mauvais voleurs).

»Richelot. Pégriots tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de roulant, et il faut se tirer de là, c'est pour ça que nous nous sommes jetés dans les petites rues.

»Moi. Et où allez-vous maintenant? Si je puis vous être utile à quelque chose....

»Richelot. Si tu veux marcher en éclaireur et venir avec nous jusque dans la rue Saint-Sébastien, où nous allons déposer ces fredaines, tu auras ton fade (ta part).

»Moi. Avec plaisir, les amis.

»Richelot. En ce cas, passe devant, et allume si tu remouches la sime ou la patraque (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).»

Aussitôt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me porte en avant. Le trajet fut heureux, nous arrivâmes sans encombre à la porte de la maison; chacun de nous se déchausse pour faire moins de bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisième: on nous attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste chambre faiblement éclairée, dont le locataire, que je reconnais, est un garçon de chantier qui avait déjà été repris de justice: bien qu'il ne me connaisse pas, ma présence paraît l'inquiéter, et pendant qu'il aide à cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse à voix basse une question, dont la réponse hautement articulée me dévoile la teneur.

»Richelot. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, il est franc.

»Le locataire. Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de railles et de cuisiniers, qu'il n'y a plus de fiat du tout.

»Lapierre. Calme! calme! j'en réponds comme de moi, c'est un ami et un français.

»Le locataire. Puisque c'est comme ça, je m'en rapporte. Là-dessus, buvons la goutte.» (Il monte sur une espèce de tabouret, et passant son bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramène une vessie pleine). «La v'la l'enflée, c'est de l'eau d'affe (eau-de-vie), elle est toute mouchique, celle-là! c'est moi qui l'ai entolée (entrée); allons, Jean-Louis, à toi l'entame.

»Moi. Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est fichu! elle est bonne; ça fait du bien par où ça passe; à ton tour Lapierre, rince-toi le gosier.

Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est suffisamment abreuvé, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers déserts).

»Richelot (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la fourgatte (recéleuse)?

»Lapierre. Laisse-moi dormir.

»Richelot. Voyons, bouge-toi donc.

»Lapierre. Vas-y seul, ou emmène Lenoir.

»Richelot. Tiens plutôt, toi, qui lui a déjà bloqui (vendu), c'est plus sûr.

»Lapierre. F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.

»Moi. Eh mon dieu! que vous êtes féniants! je vais y aller, moi, si vous voulez m'indiquer sa demeure.

»Richelot. T'as raison, Jean-Louis, mais la fourgatte ne t'a pas encore vu, elle ne veut fourguer (recéler) qu'à nous. Puisque tu te proposes, nous irons ensemble?

»Moi. Oui, à nous deux, ça fera qu'une autre fois elle connaîtra ma frimousse

Nous partons. La fourgatte restait rue de Bretagne, nº 14, dans la maison d'un charcutier, qui vraisemblablement était le propriétaire. Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame Bras est chez elle; oui, lui répond-on et après avoir enfilé l'allée, nous grimpons l'escalier jusqu'au troisième. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle tient à l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. «Au moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre à présent la marchandise, donnez-nous un à-compte: allez, c'est du bon butin, et puis vous savez que nous sommes honnêtes.

—»C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre; revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris.» Richelot la prit par tous les bouts pour lui arracher quelques pièces, mais elle fut inexorable, et nous nous retirâmes sans avoir rien obtenu. Mon compagnon pestait, jurait, tempêtait; il fallait l'entendre.

«Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens avec moi chez ma fourgatte, je suis sûr qu'elle nous prêtera quatre ou cinq tunes de cinq balles (pièces de cinq francs.)»

Nous nous rendons rue Neuve-Saint-François, où j'avais mon domicile. D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.

—«Bonjour, madame.

—»Bonjour, Jean-Louis.

—»Tenez, si vous étiez bonne enfant, vous me prêteriez vingt francs, et ce soir je vous les rendrais.

—»Oui, ce soir! si vous avez gagné quelque chose, vous irez à la Courtille.

—»Non, je vous assure que je serai exact.

—»C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refuser, venez avec moi, tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue de l'Oseille.

Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au cabaret «voilà, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui s'appelle une larque, et une bonne!

—»Parbleu! il n'y a qu'à lui bloquir les pacins.

—»Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne fourgue que de la blanquette, des bogues et des bréguilles (elle n'achète que de l'argenterie, des montres et des bijoux.)

—»C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme ça qu'il m'en faudrait une.»

Après avoir vidé notre chopine, nous nous mîmes en route pour regagner le logis, où nous rentrâmes avec une oie normande de première taille et une assiette assortie à la Lyonnaise. Je mis en même temps l'argent en évidence, et comme il était destiné à nous ravitailler, notre hôte alla nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous avions si bon appétit que toutes ces provisions ne firent en quelque sorte que paraître et disparaître. La vessie ou l'enflée d'eau d'aff, fut pressée jusqu'à la dernière goutte. Notre réfection prise, on parla de procéder à l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrême, des robes garnies de superbes malines brodées, des cravattes, des bas, etc.; tous ces objets étaient encore mouillés. Les voleurs me racontèrent qu'ils avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de l'Échiquier, où ils s'étaient introduits par une croisée, dont ils avaient brisé les barreaux de fer.

L'inventaire terminé, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne pas tout vendre dans le même endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait autant pour chaque moitié que pour la totalité, et qu'il valait mieux deux fois qu'une. Les camarades se rangèrent de mon opinion, et l'on fit deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'opérer le placement: ils étaient déjà sûrs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un acquéreur pour le surplus: un marchand d'habits, nommé la Pomme-Rouge, restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis long-temps il m'était signalé comme achetant du premier venu. Il se présentait une occasion de le mettre à l'épreuve, je ne voulais pas la laisser échapper; car s'il succombait, le résultat de mes combinaisons était bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recéleur, j'en faisais arrêter deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.

Il fut convenu qu'on ferait des offres à mon homme, mais on ne pouvait rien tenter avant la nuit, et jusque là il y avait de quoi s'ennuyer mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un quart d'heure. Que faire? les grinches ne font rien, quand ils ne travaillent pas, et quand ils travaillent, ils ne font rien. Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant nous, on vote du vin par acclamation, et nous voilà de nouveau occupés de fêter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne peut pas toujours boire. Si encore les buveurs étaient comme le tonneau des Danaïdes, ouverts par un bout et défoncés par l'autre, le dégoût ne proviendrait pas de plénitude! Malheureusement chacun a sa capacité, et quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est trop petite remonte vers sa source, il n'y a pas à dire mon bel ami, si l'on veut éviter le débordement, il faut chômer; c'est ce que firent nos compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tête pour un peu plus tard, et que déjà un épais brouillard s'amoncelait sous la voûte osseuse qui couvre le souverain régulateur de nos actions, afin de ne pas perdre la boussole, ils cessèrent insensiblement de faire de leur bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent été très embarrassés d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui étaient au pré, sur ceux qui étaient en gerbement (en jugement). Ils parlaient aussi des railles (mouchards).

«A propos de railles, dit le garçon de chantier, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait cuisinier (mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?

»Tous ensemble (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.

»Dubuisson. Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du pré (bagne), où il était gerbé à 24 longes (condamné à 24 ans).

»Le garçon de chantier. Tu n'y es pas, couillé (nigaud)! Ce Vidocq est un grinche, qui était pire qu'à vioque (à vie), à cause de ses évasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire servir l'zamis. Ce n'est que pour ça qu'on le tient z'à Paris. C'est z'un malin; quand il veut faire enflaqué z'un pègre, il tâche pour se faire ami z'avec lui, et sitôt qu'il est z'ami, il lui refile des objets grinchis dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il l'emmène su z'une affaire, pour qu'il soit servi marron. C'est lui a z'emballé Bailli, Jacquet et Martinot. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte comme il les a étourdis.

—»Ensemble (je fais encore chorus). Étourdis, que c'est bien dit!

—»Le garçon de chantier. Étant z'à boire avec un autre brigand comme lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme à Manon.

—»Ensemble. Manon la Blonde?

—»Le garçon de chantier. C'est ça, juste. On parle de chose et d'autre. Vidocq dit comme ça qu'il vient du pré, qu'il voudrait trouver des amis pour goupiner. Les autres coupent dans le pont (donnent dans le panneau). Il les entortille si bien, qu'il les mène su zune affaire, rue du Grand-Zurleur. C'était censé qu'il ferait le gaffe. Le gaffe pour la raille (pour la police), car sitôt fargués, sitôt marrons. On les emmène tous, et pendant ce temps-là le gueusard décare (se sauve) avec son camarade. Ainsi voilà comme il s'y prend pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait buter (guillotiner) tous les chauffeurs, dont il était le premier en tête.»

Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafraîchissions d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la parole.

—«Qu'est-ce qu'il nous embête? Il parle comme mon C...hien (dans la langue de ces messieurs, ces deux mots embêter et chien ont des synonymes, qu'ils employèrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il veut jaspiner. Crois-tu que ça nous amuse? moi, je veux m'amuser.

—»Le garçon de chantier. Qué don que tu veux faire toi? s'il y avait des brêmes (cartes), on pourrait flouer (jouer).

—»Lapierre. Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la mislocq (la comédie).

—»Le garçon de chantier. Allons, Monsieur Tarma! (Talma)

—»Lapierre. Est-ce que je peux jouer seul?

—»Rousselot. Nous t'aiderons, mais quelle pièce?

—»Dubuisson. La pièce de César, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.

—»Lapierre. C'est pas tout ça, il faut jouer la pièce de Vidocq enfoncé après avoir vendu ses frères comme Joseph.»

Je ne savais trop que penser de cette singulière boutade; cependant, sans me déconcerter, je m'écriai tout-à-coup, c'est moi qui ferai Vidocq. On dit, qu'il est gros, ça fera ma balle (ça me convient).

—«T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.

—»C'est égal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme ça; va, il pèse son poids.

—»Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit à dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre, plantez-vous là; Lenoir, Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garçon de chantier, vont se mettre à l'autre bout: ils feront l'z'amis, et moi, z'en face sur le pieu (lit), ous que je fais public.

—»Quoi que c'est public? reprend Etienne.

—»Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garçon de chantier?

—»Je suis t'un spectateur.

—»Et non! fichu bête, c'est moi. T'es un ami; à ton posse, v'la le spectaque qui va commencer.»

Nous sommes censés dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de son côté, je me lève, et sous prétexte de demander du tabac, je lie conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots d'argot, on voit que j'entrave (que je suis au fait de la langue), on me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant que nous sommes gens de même métier. Dès lors arrivent les politesses d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je déplore la dureté des temps. Je me plains de ne pouvoir goupiner: on me plaint, on se plaint. Nous entrons dans la période de l'attendrissement et de la pitié; je maudis la raille (la police), on la maudit aussi; je peste contre le quart deuil (le commissaire) de mon quartier qui ne m'a pas à la bonne (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils délibèrent des yeux et se consultent sur l'opportunité ou les inconvénients de mon affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je rends; il est convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le rôle que je joue est, à quelques variantes près, celui que je jouerai incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets volés dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve générale d'applaudissements, accompagnés de gros éclats de rire.... Bien tapé! bien tapé! s'écrient à la fois les acteurs et le témoin de cette scène.

—«Bien tapé, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le Bourguignon (le soleil) qui baisse, il est temps de bloquir (vendre), la pièce s'achèvera dans le roulant (fiacre), ou bien en revenant de fourguer. Je vais en chercher un, c'est-il votre sentiment, les autres?

—»Oui, oui. Partons.»

Le drame était en bon train, nous approchions de la péripétie, mais elle devait être toute autre que ces messieurs ne l'avaient prévu, car le dénouement ne devait nullement répondre au titre de la pièce. Nous montâmes tous en voiture, et nous ordonnâmes au cocher d'arrêter au coin de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nommé Bras, l'un des recéleurs restait à quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied à terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on était convenu de lui vendre. Pendant qu'ils étaient à conclure le marché, je vis, en mettant la tête à la portière, qu'Annette avait parfaitement rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperçus les uns stationnant le nez en l'air comme pour chercher un numéro, d'autres se promenant de long en large, en manière de désœuvrés, ne rôdaient sans doute dans ces environs que parce qu'ils y avaient été appostés.

Après dix minutes d'attente, nous fûmes rejoints par les camarades, qui étaient allés chez Bras; ils avaient retiré 125 francs d'objets qui valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on n'était pas mécontent d'avoir réalisé, tant on était pressé de jouir.

Il nous restait les paquets que nous avions réservés pour la Pomme-Rouge. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit: «ah ça! c'est toi qui vas bloquir, tu connais le fourgat.

—»Ça ne serait pas le plan, lui répondis-je, je lui dois de l'argent, et nous sommes brouillés.»

Je ne devais rien à la Pomme-Rouge, mais nous nous étions vus, et il savait bien que j'étais Vidocq; il aurait donc été imprudent de me montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et à leur retour, comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me donnait la certitude que la police était en mesure d'agir, je fis la motion de congédier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du Grand-Casuel, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.

Depuis la visite chez la Pomme-Rouge, nous étions riches de quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme à notre disposition était assez considérable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans crainte de nous trouver à court; mais nous n'eûmes pas le loisir de nous mettre en dépense: à peine avons-nous soufflé dans nos verres, que la garde entre, et après elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir comme à l'aspect des vétérans et des mouchards tous les visages s'alongèrent, ce ne fut qu'un cri: nous sommes servis.... L'officier de paix Thibault nous invite à exhiber nos papiers; les uns n'en ont pas, d'autres ne sont pas en règle, je suis du nombre de ces derniers. «Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces gaillards-là, ce qui est bon à prendre est bon à rendre.» On nous attache deux à deux, et l'on nous emmène chez le commissaire. Lapierre était accouplé avec moi. «As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout bas.—Oui, me répond-il,» et quand nous sommes à hauteur de la rue de la Tannerie, tirant un couteau que j'avais caché dans ma manche, je coupe la corde. «Courage! Lapierre, courage! m'écriai-je.» D'un coup de coude dans la poitrine, je renverse le vétéran qui me tenait sous le bras; peut-être était-ce le même qui depuis est devenu la pâture de l'ours Martin; que ce fût lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambées je suis dans une petite ruelle qui conduit à la Seine. Lapierre me suit, et nous parvenons ensemble à gagner le quai des Ormes.

On avait perdu notre trace, j'étais enchanté de m'être sauvé, sans avoir été obligé de me faire reconnaître. Lapierre ne l'était pas moins que moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la réflexion, il était loin de me supposer une arrière-pensée; cependant, si j'avais favorisé son évasion, c'était dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'éloignais les soupçons que ses compagnons et lui-même auraient pu concevoir à mon sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi. De la sorte, j'espérais me ménager de nouvelles découvertes: puisque j'étais agent secret, il était de mon devoir de me brûler le moins possible.

Lapierre était libre, mais je le gardais à vue, et j'étais prêt à le livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.

Nous allâmes toujours courant jusque sur le port de l'hôpital, où nous étant enfin arrêtés, nous entrâmes dans un cabaret pour reprendre haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre les sens: «Hein! dis-je à Lapierre, en v'là une fière de suée.

—»Oh! oui, elle est dure à avaler celle-là.

—»Et encore plus à digérer, n'est-ce pas?

—»On ne m'ôtera pas de l'idée....

—»Quoi?

—»Tiens, buvons.»

Il n'eut pas plutôt vidé son verre, qu'il devint de plus en plus pensif, «non, non, reprit-il on ne me l'ôtera pas de l'idée.

—»Ah ça, voyons, explique-toi.

—»Et quand je m'expliquerais.

—»Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as à tes pieds, et la cravatte qui est à ton cou.»

Lapierre était à peu près dans la même tenue que le célèbre auteur du pied de mouton, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal, il n'avait d'autre chaussure que les bas à jours et les souliers de satin blanc de sa maîtresse. Comme il me semblait apercevoir dans les yeux de l'ami le point noir de la méfiance, qui, si l'on n'y prend garde, grandit avec tant de rapidité, j'étais bien aise de lui donner une de ces marques d'intérêt, dont l'effet est de rassurer un esprit ombrageux: tel était mon but, en lui conseillant de retrancher de sa toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du butin, ses associés et lui avaient immédiatement appliqués à leur usage. «Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?

—»On les jette à l'eau.

—»Pas si bête! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas encore ourlé.

—»Belles foutaises!

—»Tu planches (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.»

Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pût me compromettre, «tu es comme les lièvres, ajoutai-je, tu perds la mémoire en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres qui irez au paradis en joie.

»—Nous sommes montés sur des flûtes, que tu veux dire? (en même temps s'étant déchaussé, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa dans le madras).»

Les voleurs sont tout à la fois avares et prodigues: il sentait la nécessité de faire disparaître ces pièces de conviction, mais le cœur lui saignait de s'en défaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le produit du vol est souvent si chèrement payé, que le sacrifice en est toujours pénible.

Lapierre voulut à toute force, vendre les bas et le madras; nous allâmes ensemble rue de la Bûcherie, les offrir à un marchand qui nous en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti sur la catastrophe du Grand-Casuel; cependant il était contraint dans ses manières, et si je jugeais bien de ce qui se passait à son intérieur, malgré mes efforts pour me réhabiliter dans son opinion, je lui étais terriblement suspect. De semblables dispositions n'étaient guère favorables à mes projets; persuadé dès lors qu'il ne me restait qu'à finir avec lui le plus promptement possible, je dis à Lapierre: «Si tu veux, nous irons souper à la place Maubert.

—»Je le veux bien, me répond-il.»

Je l'emmène aux Deux-Frères, où je demande du vin, des côtelettes de porc frais et du fromage. A onze heures, nous étions encore attablés; tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte à quatre francs cinquante centimes. Aussitôt je me fouille, «Ma pièce de cinq francs! ma pièce de cinq francs! où est-elle?» Je m'en informe à toutes mes poches, je me tâte de la tête aux pieds; «Mon dieu! je l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?

—»Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.

—»Donne toujours, je vais tâcher d'arranger ça avec les parents de la fille.» J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas de cette oreille-là. «Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu'à venir s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.

—»Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus honnête homme.

—»Contes que tout cela! Quand on est désargenté on se le brosse, ou l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper à l'œil (à crédit).

—»Ne vous fâchez pas, mon brave; si cela accommodait les épinards, à la bonne heure.

—»Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher la garde.

—»La garde! tiens, voilà pour elle et pour toi, lui dis-je, en accompagnant ces paroles d'un geste de mépris fort usité parmi les gens du peuple.

—»Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise, s'écrie-t-il en me mettant son poing sous le nez.—Ne frappe pas, répliquai-je à l'apostrophe, ne frappe pas, ou.....» Il s'avance, et de main de maître, je lui applique un soufflet.

Pour le coup, c'était une rixe; Lapierre prévoit que cela va devenir du vilain, il juge qu'il est temps de jouer des fuseaux; mais au moment où il se dispose à gagner plus au pied qu'à la toise, sauf à moi à me débarbouiller comme je pourrais, le garçon le saisit à la gorge en criant au voleur!

Le poste était à deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde fois de la journée, nous voici placés entre deux rangées de ces chandelles de Maubeuge, dont la mèche sent la poudre à canon. Mon camarade essaya de démontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute, mais l'ancien ne se laissa pas fléchir, et l'on nous enferma au violon: dès lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un père de La Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui présente les personnes arrêtées, Lapierre paraît le premier, on lui dit qu'il sortira s'il consent à payer. On m'appelle à mon tour; j'entre dans le cabinet, je reconnais M. Legoix, il me reconnaît également; en deux mots je lui explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit où ont été vendus les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hâte d'aller saisir ces objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprès de ce dernier. Il n'était plus silencieux. «Le bandeau est tombé, me dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait à la main.

—»C'est bien! tu joues ton rôle, mais moi je te parlerai plus franchement. Oui, c'est fait à la main, et si tu veux que je te le dise, je crois que c'est toi qui nous a fait emballer.

—»Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te soupçonne plus que qui que ce soit.» A ces mots, je me fâche, il s'emporte; aux menaces succèdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous sépare. Dès que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pièce de cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas porté en compte le soufflet qu'il avait reçu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire toutes ses réclamations, mais encore pour offrir à messieurs du corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'étrier, mais cette petite goutte de la délivrance que le péquin paie volontiers. Ce tribut acquitté, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire mes adieux à Lapierre, qui était bien recommandé, et le lendemain je sus que le succès le plus complet avait couronné mon œuvre: les deux époux Bras et la Pomme Rouge avaient été surpris au milieu des preuves matérielles de l'infâme trafic auquel ils se livraient; on avait saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immédiatement appliqués à leur usage, et ils avaient été contraints d'avouer... Lapierre seul avait tenté la voie de la dénégation; mais confronté au marchand de la rue de la Bûcherie, il finit par reconnaître l'homme, les bas et le madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recéleurs, fut écrouée à la Force, dans l'expectative du jugement: là ils ne tardèrent pas à apprendre que le camarade qui avait joué le personnage de Vidocq enfoncé, était Vidocq l'enfonceur. Grande fut la surprise; comme ils durent s'en vouloir de s'être enferrés d'eux-mêmes avec un comédien de mon espèce! L'arrêt confirmé, tous furent dirigés sur le bagne. La veille de leur départ, j'étais présent lorsqu'on leur passa le fatal collier. En me voyant, ils ne purent s'empêcher de sourire.

«Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voilà content, gredin!

—»Je n'ai du moins aucun reproche à me faire, ce n'est pas moi qui vous ai recommandé de voler. Ne m'avez-vous pas appelé? Pourquoi être si confiants? Quand on fait un métier comme le vôtre, il faut un peu mieux se tenir sur ses gardes.

—»C'est égal, dit Commery, t'as beau en coquer (dénoncer) tu rabattras au pré (tu retourneras aux galères).

—»En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez à Pantin (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.»

Après cette riposte, ils se mirent à converser entre eux:

«Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un chien de ma chienne.

—»Pour ton honneur, ne parle pas, lui répliqua le garçon de chantier, c'est toi qui l'as amené. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir qu'il était à la manque (capable de trahir).

—»Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut ça, soupira la Pomme-Rouge, sous le marteau, dont le coup déjà lancé faillit lui rompre la tête.

—»Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalité le serrurier de l'établissement. Toujours est-il, reprit le recéleur, que c'est lui qui a vendu la calebasse, et que sans lui....

—»Te tiendras-tu, mâtin? gare à la caboche

Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'éloignant, je vis, à certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que se disaient-ils? je n'en sais rien.

CHAPITRE XXXVIII.