Il croit toujours qu'il a mille ennemis qu'il n'a point. Il m'a dit que, de rage de ce que l'Endymion réussissoit, un homme l'avoit jeté dans le feu. Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit être l'homme du monde le plus clair. Il fut si têtu qu'il ne voulut jamais ôter du commencement de ses poésies ce sonnet que l'on n'entend pas, et qui n'a pas servi au débit de son livre; il l'entendoit lui, «et puis, disoit-il, je l'ai fait pour être à la tête.» Il y avoit je ne sais quoi, comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloit que M. d'Enghien prît pour une épître dédicatoire, quoiqu'il ne le nommât point, et que cela ne lui fût point adressé.

Ses vers pour l'ordinaire ne vont point au cœur; ils ne sont point naturels; puis il y a un grand nombre de sonnets, et pour bien rimer il tire souvent les choses par les cheveux. Ses vers de ballets et ses épigrammes valent mieux; mais ce qu'il a fait de meilleur en vers et en prose, ce sont ses ouvrages chrétiens. Il n'y a ni sel ni sauge à ses lettres imprimées qu'il croit être autant de chefs-d'œuvre. Je crois que c'eût été un grand personnage s'il eût été évêque; aussi M. de Vence lui voulut-il un jour transporter son évêché, «et je suis assuré, lui dit-il, que je n'y perdrai pas[428]

Ce qui l'a le plus rebuté ç'a été de voir que ses Danaïdes[429] eussent si mal réussi; elles eussent été plus propres à Athènes qu'à Paris. Le libraire le pensa faire enrager, en lui disant: «Pour vos Danaïdes, elles passeront avec vos autres ouvrages.» Madame Cornuel disoit en sortant: «Je veux demander la moitié de mon argent; je n'ai entendu tout au plus que la moitié de la pièce.» C'est tout ce qu'il pourra faire que de vivre; son petit volume d'Épigrammes réussit mieux.

Il n'a jamais voulu imprimer les Danaïdes; le cardinal les voulut oüir. Bois-Robert avoit étourdiment donné rendez-vous à Cerisay[430], qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva point, et à Gombauld tout ensemble, et quand ce vint à lui, le cardinal étoit las d'entendre lire.

C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes. Il a découvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement, et s'il l'eût su plus tôt, il en eût autant fait que Pétrarque. Il n'a garde de le dire ce secret, car je crois qu'il n'en a point; quand il lui est arrivé d'en faire un en commençant par la fin, il dit que c'est ainsi qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais commencer par la conclusion. Il sait aussi un secret pour jeter son homme à bas à la lutte; il en sait un autre pour lui faire sauter le poignard des mains, mais il ne vous le dira pas.

Il a cru que M. Arnauld, le mestre-de-camp, lui a toujours voulu un peu de mal depuis qu'aux champs il lui donna une botte en faisant des armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel; il disoit même qu'il s'étoit battu deux fois en une heure, et, parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit. S'étant trouvé à la campagne en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix sans l'avoir jamais courue. Il se piquoit de bien danser[431] et de bien faire des armes; et souvent il lui est arrivé de pantalonner, et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une fois même il se battit dans la rue: c'étoit contre un homme qui l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il lui dit: «Passez à telle heure devant ma porte, je sortirai avec une épée.» Il fit lâcher le pied à l'autre, et il disoit en racontant cela: «Quoi! cet homme qui choisit les pavés, qui marche si proprement! Il poussoit l'autre dans la boue et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils furent séparés.

Il dit qu'il auroit inventé la musique de lui-même, si elle n'avoit été inventée. En effet, il a appris à jouer de la mandore[432], et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là; auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer.

Madame de Rambouillet l'appeloit le beau Ténébreux. J'ai dit qu'il étoit cérémonieux. Madame de Rambouillet se repentit de l'avoir mené[433] en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs; car il falloit livrer bataille toutes les fois qu'on se mettoit à table ou qu'on montoit en carrosse. En effet, il est très-incommode sur ce chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a répondu à ceux qui lui disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je le sois trop, mais c'est qu'on ne l'est pas assez à présent.»

A table, il seroit plutôt tout un jour à frotter sa cuillère que de toucher le premier au potage. Je sais toutes ses façons, car je l'ai mené et le mène encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point se mettre dans le fond, parce que, disoit-il, les gueux le prendroient pour le maître du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie, c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en charger.

Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavés et aller seul. Madame de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus plaisant que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il veut la reconnoître; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en même temps il veut prendre garde à ses pieds; tout cela ensemble lui fait faire une posture assez plaisante.

On lui a fait deux méchans tours en sa vie, l'un le prenant pour un autre, et l'autre pour rire. Le premier ce fut quand on le prit pour ce fripon de Combault, père du baron d'Auteuil. Le commissaire, un petit coquin, lui dit qu'il falloit aller parler à M. le lieutenant civil. C'étoit du temps qu'on avoit tué le duc de Fronsac devant Montpellier, et que les Huguenots couroient quelque péril à Paris. Il étoit au lit; il se lève, on le mène; le créancier étoit là auprès qui reconnut la bévue. Notre homme, maltraité par le commissaire qui lui avoit fait mille insolences, lève la main pour lui donner un soufflet, mais un sergent la lui retint. Le créancier lui demanda pardon le ventre à terre.

La seconde fois voici ce que ce fut. Lui et Boutard étoient tous deux amoureux d'une mademoiselle de Gouy, fille d'esprit. Un jour Gombauld avoit un bas de soie vert de mer: on s'en étonna; et entre autres, Boutard, qui le vouloit décrier, plaisanta fort sur ce bas de soie: «Hé! dit-il, savez-vous bien que c'est la couleur de la mer, des cieux, de l'arc-en-ciel, etc.?» En ce temps-là, Videl, secrétaire du connétable de Lesdiguières (celui qui en a écrit la vie), faisoit un méchant roman nommé Mélante, et demandoit à tout le monde quelque aventure pour y fourrer. Boutard lui dit qu'il y falloit mettre un Traité des couleurs, et qu'il lui fourniroit de belles pensées sur le vert de mer. Il fait après que mademoiselle de Gouy les demande au long par écrit à Gombauld. Boutard en prend copie, et les donne à Videl, qui les imprime mot pour mot. Boutard, voyant cela, fait un placard, qu'il fait imprimer et afficher au coin de la rue où logeoit Gombauld. Voici ce qu'il contenoit: Quiconque aura trouvé un sac à conceptions où il y a des pensées sur le vert de mer, le porte à Jean Gombauld, Xaintongeois, logé rue des Etuves, à l'enseigne du Barillet, à la troisième chambre, il aura un écu pour son vin. Racan s'en alla bonnement voir Gombauld: «Je viens vous consoler, lui dit-il.—Moi? il ne m'est, grâce à Dieu, rien arrivé,» répond gravement Gombauld, et comme un homme surpris de ce compliment. «Hé! quoi! reprit l'autre, n'avez-vous pas perdu votre sac à conceptions?» Voilà comme Gombauld sut qu'on l'avoit joué.

Boutard, qui est une peste, ne s'en tint pas là, car il entreprit de prouver que Gombauld, qui se piquoit de n'aimer qu'en bon lieu, cajoloit une petite cale[434] crasseuse; que fait-il? Il gagne cette cale et la fait aller dans la chambre de Gombauld comme il étoit dans un petit cabinet; Boutard y fait entrer cette fille, et puis les y enferme tous deux; après il fait venir un homme qui étoit à mademoiselle de Gouy, et, ouvrant le cabinet, lui fait voir Gombauld et la cale; à la vérité il ne les y laissa pas long-temps. Notre homme s'en fâcha tout de bon, mais enfin il fallut bien s'apaiser.

A sa mode il cajole tout ce qu'il rencontre. Je lui ai vu dire des douceurs à notre femme de charge, qui n'étoit ni jeune ni avenante. La femme de Courbé[435] alla chez lui un jour; il n'y a pas d'araignée au monde qui ne soit plus jolie qu'elle; il lui en conta, et après il disoit: «Je vous assure, elle écoute bien.» Il cajole à mon goût d'une façon qui n'est nullement naturelle, ou, si elle l'est, ce n'est qu'à lui seul; cependant il croit raffiner, et a toujours la cour à la bouche, mais la belle cour, et pour celle-ci il dit de la plupart des femmes qu'il voit: «Elles auroient besoin de deux ans de cour.»

Une de ses plus grandes foiblesses, c'est de craindre qu'on ne le traite de gueux. Il n'a jamais voulu que ses amis l'assistassent, et une fois depuis la régence, car le feu Roi, après la mort du cardinal de Richelieu, raya de sa main toutes les pensions, on fut contraint de le quêter, et après on lui fit accroire qu'on avoit trouvé moyen de toucher cela de l'argent du Roi. Ce n'est pas que je trouve étrange qu'il ne veuille pas recevoir indifféremment de ses amis; mais je voudrois qu'il choisît entre tous, et qu'il regardât s'il y en a quelqu'un à qui il veuille avoir une si grande obligation: mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attache un peu trop à la Providence.

Il a vendu quelques ouvrages. J'ai aidé autant que je l'ai pu à faire quelque chose pour lui; mais M. d'Agaury[436] y a plus servi que personne, jusqu'à cette heure, ou peu s'en faut, par le moyen de quelques affaires, il lui faisoit avoir quelque chose de sa pension.

Un peu avant le blocus de Paris, Chapelain et Esprit, voyant que madame de Longueville goûtoit fort ses ouvrages, firent en sorte que, du consentement de M. de Longueville, elle offrit de lui donner six cents livres de pension, autant que je puis m'en souvenir. Le bonhomme, qui en avoit besoin, n'en vouloit pas, lui pourtant qui n'avoit que les deux cents écus du sceau: ce n'étoient pas bienfaits du Roi; on eut une peine enragée. Il appeloit cela une servitude. Il disoit que jusque là il avoit pu se vanter qu'il avoit été libre, qu'il étoit l'homme libre du Roi, et que c'étoit, s'il l'osoit dire, en cette qualité-là qu'il en recevoit pension. On découvrit que ce qui le fâcha le plus, c'étoit de n'avoir que six cents livres où M. Chapelain avoit deux mille francs, et qu'il eût été plus satisfait qu'on eût mis quatre cents écus, et qu'on ne lui en eût donné que deux cents. Il fit des vers à la femme et au mari, et il a eu bien mal au cœur d'avoir fait, ce lui semble, des lâchetés ou des bassesses sur rien. Conrart le traita comme un enfant; car c'est un homme hargneux; depuis, Gombauld ne l'a aimé en façon quelconque[437], et d'autant plus qu'il n'a jamais touché un sou de cette belle pension, et que, durant le blocus, madame de Longueville ne s'informa pas seulement si le bonhomme avoit du pain. Le chancelier, cette fois, fit l'honnête homme, car de Saint-Germain il eut soin de lui faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia en vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites. Pour moi, je le sers de tout mon cœur, car je sais que toutes les grimaces qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du cœur et de l'honneur, et ne feroit pas une lâcheté pour sa vie. C'est un homme à sécher auprès d'un sac d'argent qu'on lui auroit mis sous son chevet, s'il croyoit qu'on le prend pour un gueux.

Il se plaint sans cesse, et quelquefois de bagatelles, car il a une grande santé. Il m'a conté vingt fois comme une adversité terrible, que la pluie l'avoit pris en revenant de chez M. Conrart.

M. de Châteauneuf ayant eu les sceaux, sa pension sur le sceau fut rétablie à la prière de mesdames de Chaulnes-Villeroy, Rhodes, Bois-Dauphin et Leuville[438]. Il fut fort empêché comment les louer toutes les quatre: «On dira, disoit-il, que c'est un quatorze de dames[439]

Ce fut Conrart qui l'avertit que le trésorier du sceau avoit de l'argent à lui donner de la part de M. de Châteauneuf: il y fut. Conrart lui demanda: «Hé bien?—Ce trésorier brutal, répondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne savois pas écrire. Il m'a dit...—Mais avez-vous touché?—Il n'y a que moi qu'on traite ainsi!...—Mais avez-vous touché?» On eut bien de la peine à lui faire dire oui. Cet homme lui avoit dit qu'il n'y avoit pas de sens à sa quittance; elle n'étoit pas à sa mode. «J'ai honte, disoit-il, d'avoir reçu seul; d'autres qui le méritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur escroque.»

Il est un peu infatué du Parnasse, et répondant en qualité de directeur de l'Académie à la harangue de l'abbé Tallemant qu'on recevoit, il lui dit: «Qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes, comme les yeux du ciel regardent la terre.»

Pellisson, qui a fait peindre quasi tous ses amis, vouloit avoir son portrait; jamais on n'en put venir à bout. Madame de Rambouillet l'en pressa en vain. Il dit: «Que Du Moustier[440] en avoit fait un autrefois, qui étoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant Du Moustier disoit en le montrant: «Voilà le divin Gombauld;» et on disoit que Du Moustier étoit Pisandre dans l'Endymion. Il disoit que ce seroit la décrépitude de Gombauld, et il a dit à madame de Rambouillet qu'il n'avoit pas dormi depuis qu'elle l'en avoit pressé, et que, si elle continuoit, il se priveroit plutôt du plaisir de la voir, qui étoit la seule consolation qu'il eût au monde. Par bonheur pour lui, Pellisson est entré chez le procureur général (1657)[441], et il a trouvé moyen par son crédit de lui faire payer sa pension. On espère de la lui faire payer tous les ans. Pour le chancelier, il y a cinq ans qu'il lui fait dire qu'il aura soin de lui, mais qu'on a diverti les fonds du sceau. Cependant il en trouve bien pour Mézeray, parce qu'il a peur que cet homme ne parle pas bien de lui dans son histoire.

En 1658, après la maladie du Roi, il fit un sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoiqu'il fût beau, à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première chose que le Roi verroit de lui ne fût pas achevée, comme si le Roi s'y connoissoit, ou ceux qui l'approchent.

Pellisson, qui le fait subsister par le moyen du surintendant Fouquet, à qui il est, ne put l'obtenir: on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent qui valent moins. Je ne l'ai jamais vu si poète, pour ne rien dire de plus, qu'en cette rencontre. Il pesta contre tout le monde et contre Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y découvris de l'envie: «On paie si mal des vers immortels! disoit-il; un sonnet immortel que je fis pour M. Servien, que m'a-t-il valu?» et, pour toute raison, quand je le pressois de donner de temps en temps à Pellisson quelque chose qui ne fût pas imprimé, pour entretenir le surintendant en belle humeur pour lui, il me répondoit que ce même esprit qui lui faisoit faire ces sonnets immortels l'empêchoit de faire ce que je lui conseillois. Il veut qu'on le reprenne, puis il enrage, et dit qu'il y a des gens qui élèvent témérairement des nuages de difficultés.

Une Italienne, nommée Foscarini, qui sert madame de Rambouillet, voyant un jour les grimaces de cet homme, dit, quand il fut parti: «Signora, è matto quel uomo?—Comment matto! c'est un des plus sages, hommes du monde.—Pensava che fosse matto,» répondit-elle.

J'ai déjà dit que c'étoit un huguenot à brûler. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse, et il croit, s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il dit, à propos d'ouvrages chrétiens, à un de mes beaux-frères, qu'il avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui avoient été inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui en approchât. «Une nuit, disoit-il, que je n'avois point dormi, j'entendis sur le point du jour un grand bruit dans ma cheminée; c'étoit l'été, il n'y avoit point de feu; je me lève, j'y trouve une fort grosse et une fort belle plume de pigeon: je la taillai et j'en écrivis ces prières.» Il vouloit qu'on crût que le Saint-Esprit y avoit part. Après, il s'avisa que c'étoit une extravagance, et pria ce garçon de n'en rien dire. Il ajouta que ce qu'il avoit écrit un jour sur Notre Père[442] avec cette même plume, tomba dans le feu, comme si ses mains eussent été de beurre, et que ces papiers se consumèrent tous en un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela qu'il trouve que madame de Rambouillet a tort d'être si bonne catholique. Un jour qu'il étoit avec elle, il s'enfuit en voyant arriver de jeunes femmes qu'il connoissoit fort, en disant «qu'il faisoit peur à la jeunesse.» D'autres fois il leur contera fleurettes.

Logé avec les Beaubrun, peintres, qui ont deux femmes assez raisonnables, ils lui voulurent donner à souper. Il ne voulut point y aller que le repas ne fût commencé, et leur fit bonne chère.

Il délogea de chez un chirurgien, auprès des Beaubrun, à cause de sa servante. C'est une fille fière comme une princesse, et qui a quelque chose de démonté, ou je suis le plus trompé du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne sais ce qu'il y a, mais le bonhomme a dit à madame de Rambouillet qu'il connoissoit une pauvre fille pour qui trois hommes étoient morts d'amour: il y a apparence que c'est celle-là. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement pour lui. Or, cette fille a la tête près du bonnet; elle dit quelque chose de travers au chirurgien; le bonhomme entendit du bruit, descendit; il trouva que son hôte avoit donné quelque horion à cette fille; cela le mit en colère, il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne pas riposter. C'est pour cela qu'il délogea.

Bien des gens tâchèrent de le désabuser de cette fille qui le pilloit, mais on n'en put venir à bout; elle étoit maîtresse absolue, et excluoit qui il lui plaisoit. Une fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le prenant pour un ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, où il la déchiroit; elle la garda, et dit qu'il étoit bien obligé à sa goutte, car sans cela elle lui feroit donner le fouet par la main du bourreau. On ne savoit même si ce bon homme ne l'avoit point épousée. Enfin, il mourut après avoir été long-temps incommodé d'une chute qu'il fit dans sa chambre. Il a confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans. On lui avoit fait donner quelque subvention de bel esprit par M. Colbert[443].

Madame Marie se garda bien de faire venir des prêtres, car il lui eût coûté à le faire enterrer, et elle étoit légataire universelle. Dans notre religion il ne coûte quasi rien à mourir; ce fut la raison pourquoi le lieutenant criminel Tardieu laissa mourir sa belle-mère huguenote[444].

Ménage demanda un jour à cette fille si décidément elle étoit mariée avec M. de Gombauld. «Moi, répondit-elle, monsieur! Hé! que voudriez-vous que je fisse de cet homme-là? J'ai plus de bien que lui.» Elle avoit raison, car elle lui avoit pris tout ce qu'il avoit.

Pellisson étant entré chez M. Fouquet, eut soin de lui faire payer quatre cents écus tous les ans, et lui fit donner cent louis d'or pour avoir dédié les Danaïdes au surintendant: mais, depuis la détention de M. Fouquet, il tomba dans une grande pauvreté.

Il fit pour le carrousel du Roi quelque chose; on se servit de cela auprès du comte de Saint-Aignan, qui lui envoya cinquante pistoles de son argent, en attendant qu'il pût faire quelque chose pour lui. Cela lui vint fort à propos, car il s'étoit laissé tomber dans sa chambre de sa hauteur, et s'étoit tout froissé il y a cinq ou six ans; de sorte que, depuis cette chute, il est toujours au lit, et l'on ne croit pas qu'il en relève. On tâchoit à lui faire avoir une subsistance en quêtant ses amis; mais personne ne se pouvoit résoudre à remettre l'argent entre les mains de madame Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il appelle lui-même madame Marie. Elle le vole, lui a fait faire une déclaration que ses meubles ont été achetés de l'argent de cette fille, ce qui est faux, et a tiré de lui quelques promesses. Elle est maîtresse absolue; on dit qu'elle prête sur gage. Sur ce qu'elle avoit dit qu'elle feroit donner le fouet à M. Conrart, pour maintes choses qu'il avoit dites contre elle, quelqu'un lui dit: «Il faudra donc qu'on le mette sur la charrette, car il ne sauroit marcher, il est trop goutteux.» Enfin, M. de Montausier, qui vouloit donner cent écus par an, voyant que la contribution ne pouvoit avoir lieu, s'avisa d'en parler à M. Colbert, à qui Ménage en parla aussi ensuite à la prière du bonhomme, et M. Colbert lui envoya une ordonnance de quatre cents écus dont il fut payé.

Les derniers ouvrages de Gombauld, qui ne sont pas les meilleurs, sont entre les mains de M. Conrart[445].

CHAPELAIN[446].

Chapelain est fils d'un notaire de Paris: il fut précepteur-gouverneur de MM. de La Trousse, fils du grand-prévôt. Boutard dit qu'il portoit une épée pour faire le gouverneur, et même depuis, quoiqu'il ne fût plus chez ces Messieurs, il ne laissoit pas de la porter. Ses parens, ne sachant comment la lui faire quitter, prièrent Boutard de lui en parler; mais au lieu de cela il s'avisa d'une bonne invention. Il fit que quelqu'un, qui feignoit d'avoir été appelé en duel, prit Chapelain pour son second, qui, dès ce moment-là, pendit son épée au croc.

Il fut introduit à l'hôtel de Rambouillet[447], vers le siége de La Rochelle. Madame de Rambouillet m'a dit qu'il avoit un habit comme on en portoit il y avoit dix ans; il étoit de satin colombin, doublé de panne verte, et passementé de petits passemens colombin et vert à œil de perdrix. Il avoit toujours les plus ridicules bottes du monde et les plus ridicules bas à bottes. Il y avoit du réseau au lieu de dentelle. Depuis, il ne laissa pas d'être aussi mal bâti en habit noir: je pense qu'il n'a jamais rien eu de neuf. Le marquis, de Pisani, en je ne sais quels vers qu'on a perdus, disoit:

J'avois des bas de Vaugelas

Et des bottes de Chapelain.

Quelque vieille que soit sa perruque et son chapeau, il en a pourtant encore une plus vieille pour la chambre, et un chapeau encore plus vieux. Je lui ai vu du crêpe à la mort de sa mère, qui, à force d'être porté, étoit devenu feuille-morte. On lui a vu un justaucorps de taffetas noir moucheté; je pense que c'étoit d'un vieux cotillon de sa sœur avec qui il demeure. On meurt de froid dans sa chambre: il ne fait quasi point de feu.

Feu Luillier[448] disoit de lui qu'il étoit vêtu comme un maquereau, et La Mothe Le Vayer comme un opérateur, laid de visage, petit avec cela, et crachottant toujours. Je ne comprends pas comment ce diseur de vérités, cet homme qui rompt en visière, M. de Montausier, en un mot, n'a jamais eu le courage de lui reprocher sa mesquinerie. Souvent je lui ai vu à l'hôtel de Rambouillet des mouchoirs si noirs que cela faisoit mal au cœur. Je n'ai jamais tant ri sous cape que de le voir cajoler Pelloquin, une belle fille qui étoit à madame de Montausier, et qui avoit bien la mine de se moquer de lui, car il avoit un manteau si usé qu'on en voyoit la corde de cent pas; par malheur encore c'étoit à une fenêtre où le soleil donnoit, et elle voyoit la corde grosse comme les doigts.

Chapelain a toujours eu la poésie en tête, quoiqu'il n'y soit point né; il n'est guère plus né à la prose, et il y a de la dureté et de la prolixité à tout ce qu'il fait. Cependant, à force de retâter, il a fait deux ou trois pièces fort raisonnables: le Récit de la Lionne[449], la plus grande partie de Zirphée, et la principale, l'ode au cardinal de Richelieu, que je devois mettre la première. MM. Arnauld (car il cajoloit jusques au docteur qui étoit alors au collége); et quelques autres de ses amis, lui firent faire tant de changements à cette pièce, qu'elle parvint à l'état où on la voit, et sans difficulté c'est une des plus belles de notre langue[450]. J'y trouve pourtant trop de raison, trop de sagesse, si j'ose ainsi dire: cela ne sent pas assez la fureur poétique, et peut-être elle est trop longue.

Il avoit déjà fait quelque chose de la Pucelle en ce temps-là. M. d'Andilly, voyant l'approbation qu'avoit eue cette ode, se voulut servir de l'occasion de faire quelque chose pour lui. Un soir il lui demanda les deux livres de la Pucelle qui étoient faits. Lui crut que ce n'étoit que pour les lire à loisir, et les lui donna. Ce n'étoit pas seulement pour cela, car il avoit fait entendre par le moyen de sa sœur, mademoiselle Le Maistre, à madame de Longueville, et ensuite à son mari, de quelle importance il lui étoit pour l'honneur de sa maison que ce poème s'achevât. Or, cette mademoiselle Le Maistre étoit fort bien dans l'esprit de l'un et de l'autre, et jusque là que madame de Longueville étant obligée d'aller à Lyon, où M. le comte[451] fut aussi malade que le feu Roi, elle confia sa fille, qui étoit le seul enfant qu'elle eût[452], à mademoiselle Le Maistre, retirée dès ce temps-là à Port-Royal, avec sa sœur, où depuis elle prit l'habit et est morte religieuse. Au retour de Lyon, madame de Longueville court vite voir sa fille; mademoiselle Le Maistre la lui pensa rendre. «Non, dit-elle, je n'ai personne encore pour en avoir soin; faites-moi la grâce de venir avec moi pour quelque temps.» Elle y fut un an.

Pour revenir à M. Chapelain, M. de Longueville vit les deux livres, en fut charmé, et dit à M. d'Andilly qu'il mouroit d'envie d'arrêter M. Chapelain. On lui en parle; il dit qu'il étoit engagé à la cour pour secrétaire de l'ambassade de M. de Noailles à Rome[453]: mais, quelque temps après, ce M. de Noailles lui ayant fait une brutalité, il le planta là, dont l'autre pensa enrager, et remua ciel et terre pour le ravoir; mais Bois-Robert le servit auprès du cardinal de Richelieu, qui croyoit lui être obligé à cause de son ode. M. de Longueville apprend cela, et fait que M. Le Maistre, l'avocat, lui mène M. Chapelain, et après avoir causé quelque temps ensemble, M. de Longueville entre dans son cabinet avec M. Le Maistre, tire d'une cassette un parchemin, demande le nom de baptême de M. Chapelain, et en remplit le vide. M. Le Maistre, en s'en retournant, dit à Chapelain dans le carrosse: «Voilà un parchemin où il y a quelque instruction pour votre dessein touchant le comte de Dunois.» M. Chapelain le prend, et, arrivé chez lui, trouve que c'étoit un brevet de deux mille francs de pension sur tous les biens de M. de Longueville, sans obliger M. Chapelain à quoi que ce soit. Dans la maison il y avoit eu bien du bisbiglio; le secrétaire disoit: «J'ai expédié un brevet de telle façon, mais le nom est en blanc: pour qui est-ce?» Bois-Robert voulut en ce temps-là faire donner à Chapelain six cents livres de pension sur le sceau. Chapelain, qui se voyoit trois mille livres de pension, en comptant celle de mille livres du cardinal, mais qui n'étoit pas à vie, le pria, à ce qu'il dit, mais j'en doute, car il étroit furieusement avare, de la faire donner à Colletet; ce qu'il fit.

Chapelain, par le moyen de ces messieurs Arnauld, se rendit bientôt familier à l'hôtel de Rambouillet, où ils l'avoient mené. Il fit la Couronne impériale, qui fut une des premières fleurs de la Guirlande de Julie; ensuite il fit le Récit de la Lionne, qui n'est qu'une fiction; il l'envoya à mademoiselle Paulet par un laquais de M. Godeau. On crut bien que M. Chapelain avoit envoyé ces stances; mais on crut que M. Godeau les avoit faites à cause de la grande amitié qui étoit entre mademoiselle Paulet et lui. Il étoit alors à Dreux: on lui en écrit de toutes parts, il s'en défend. Mademoiselle Paulet fut ensuite à Mézières, où elle le rencontra. Elle le prend au collet, en lui disant: «Petit homme, vous avouerez tout-à-l'heure que c'est vous qui avez fait les vers de la Lionne;» mais cela ne servit de rien. Assez long-temps après, comme M. Chapelain étoit avec mademoiselle de Rambouillet, ils viennent à parler de cela, et elle, lui pensant dire la chose du monde la plus éloignée de la vraisemblance: «C'est M. Godeau ou vous qui avez fait cette pièce.—Eh! oui, lui répondit-il, c'est moi qui l'ai faite; je ne l'ai jamais nié.» Elle pensa tomber de son haut. «Je vous tromperai, lui dit-il encore, prenez-y garde.» En effet, il n'y manqua pas, car, quelque temps après, il fit l'Aigle de l'empire à la princesse Julie. Cette pièce fut envoyée à mademoiselle de la Brosse, une des filles de madame la Princesse. Elle étoit écrite de la main de M. Chapelain, mais en caractères qui imitoient l'impression. M. Godeau dit brusquement que cela ne valoit pas grand chose. Il disoit plus vrai qu'il ne pensoit. On les montre à M. Chapelain, qui, pour mieux jouer son jeu, dit en prenant le papier: «Cela est donc imprimé?» On lui demande laquelle il aimeroit mieux avoir faite de cette pièce ou de la Couronne impériale, qui est à peu près sur le même sujet: il ne veut point décider; mais M. le marquis de Rambouillet décide, et dit: «Qu'il aimeroit mieux avoir fait cette ode.» M. Godeau, sur cela, change d'avis.

Ils craignirent au commencement qu'il n'y eût de la raillerie touchant cet amour en l'air du roi de Suède[454], car sur ce que mademoiselle de Rambouillet avoit témoigné une grande estime pour le roi de Suède, on lui avoit fait la guerre qu'elle en étoit amoureuse, et Voiture lui avoit envoyé une lettre au nom de ce roi[455], avec son portrait, par quelques gens habillés en suédois.

A propos de cela, la comtesse de Châteauroux, dont nous parlerons ailleurs, un jour, à l'hôtel de Condé, comme mademoiselle de Rambouillet avoit un nœud de diamants que le roi d'Espagne avoit donné à M. de Rambouillet, préoccupée de cette amourette, entendit le roi de Suède, au lieu du roi d'Espagne, et le dit partout. Ce fut ce qui fit venir la pensée à Voiture d'envoyer ce portrait et cette lettre. Depuis, sur la mort de ce grand prince, M. d'Andilly et M. Godeau firent des galanteries à mademoiselle de Rambouillet. Enfin, comme on ne savoit où on en étoit, et qu'on ne pouvoit deviner qui avoit fait cette pièce, ils firent réflexion sur ce que Chapelain s'étoit vanté de les tromper encore, et lui envoyèrent Chavaroche[456] lui demander s'il n'avoit point fait l'Aigle de l'empire, aussi bien que le Récit de la Lionne. Il l'avoua sur l'heure aussi ingénuement que l'autre fois.

Après, madame de Rambouillet s'en vengea. M. de Saint-Nicolas, aujourd'hui M. d'Angers[457], avoit envoyé à M. Chapelain un livre de taille-douce qu'on appelle I Scherzi del Carracio; ce sont les frontispices des palais de Gênes. M. Chapelain les prête à madame de Rambouillet. Au même temps, M. de Brienne, sans savoir qu'elle l'eût déjà, lui envoie un autre exemplaire, mais assez mal en ordre, et déchiré en quelques endroits. M. Conrart la vint voir comme elle avoit ces deux livres: «Je vous prie, lui dit-elle, puisqu'ils sont reliés de même, rendez de ma part celui de M. de Brienne à M. Chapelain, pour savoir ce qu'il dira.» M. Conrart le lui porte. Chapelain, en levant les épaules, dit: «Je vous avoue que cela m'étonne: où trouvera-t-on des gens soigneux, si madame de Rambouillet cesse de l'être? Un livre de cette importance, me le renvoyer comme cela!» Conrart, après lui avoir laissé faire tout son service, se mit à rire et lui confessa la malice.

Une fois Chapelain, m'envoyant un livre espagnol, m'écrivit que j'en eusse bien du soin, et que je savois sa délicatesse sur le chapitre des livres. J'ôte le papier dont ce livre étoit enveloppé, et je trouve que la moitié de la couverture étoit mangée: «Véritablement, dis-je, voilà une délicatesse dont je n'avois jamais ouï parler.»

Quand M. de Longueville fut nommé pour aller à Munster, M. de Lyonne fit nommer M. Chapelain pour secrétaire des plénipotentiaires; c'étoit la quatrième personne, et Lyonne devoit avoir cet emploi-là quand le cardinal de Mazarin fut nommé par le cardinal de Richelieu pour y aller. Cela a valu douze mille écus à Boulanger, secrétaire de M. de Longueville. Chapelain alla trouver M. de Longueville, et lui représenta que ce n'étoit pas là le moyen d'achever la Pucelle. «Vous ferez bien l'un et l'autre, lui répondit-il.—Mais, monsieur, si je réussis, comme je tâcherai de réussir, êtes-vous assuré que la cour ne m'oblige pas à d'autres choses qui ne s'accordent nullement avec votre poème?—Bien dit, monsieur de Longueville; faites donc que Boulanger ait votre place.» Lyonne fit l'affaire. Depuis, le même Lyonne dit tant de bien de lui au cardinal Mazarin, après lui avoir fait faire une ode de six cents vers à sa louange, qu'il le voulut voir, et lui dit, comme il prenoit congé: «M. de Lyonne vous dira ce que j'ai fait pour vous; c'est si peu de chose que j'en ai honte.» C'étoit cinq cents écus de pension sur ses bénéfices. Il eût coûté trois mille livres pour les lettres de componenda[458] à Rome, afin de faire mettre cette pension sur quelque bénéfice. Cela n'étoit pas trop sûr avec le Mazarin. Il aima mieux attendre quelque nouveau bénéfice et faire assigner sa pension dessus; Corbie revint au cardinal à cause que le cardinal Pamphilio se maria; le brevet fut fait au nom du Roi, et la pension assise sur l'abbaye de Corbie sans qu'il en coûtât un sou à Chapelain. M. le cardinal paya la première année de ses deniers; pour les quatre années des troubles, il manda à M. Chapelain qu'il poursuivît les fermiers. Ils montrèrent qu'ils n'étoient que comptables; la guerre avoit mis les bénéfices en non-valeur. Le cardinal rétabli, Chapelain va trouver Colbert[459], pour le prier de savoir du cardinal si son intention étoit qu'il touchât sa pension, et que, si ce ne l'étoit pas, il n'en parleroit jamais. Depuis cela le frère de Colbert lui apporta tous les ans sa pension.

Bois-Robert dit qu'en un paiement qu'il fit à M. Chapelain, celui-ci lui renvoya un sou qu'il y avoit de trop. C'étoit pour quelque accommodement de frais de bénéfices. Bois-Robert dit «qu'en ce traité M. Chapelain oublia les obligations qu'il lui avoit.»

M. le Prince savoit par cœur toute l'ode que Chapelain fit pour lui; il la portoit dans sa pochette avant qu'elle fût imprimée. Il avoit auparavant entendu lire tous les chants de la Pucelle; il avoit dit: «Qu'il falloit faire des vers comme M. Chapelain, ou comme le chevalier de Rivière[460],» qui n'en faisoit qu'en badinant; cependant il n'en a jamais fait le moindre plaisir à M. Chapelain.

L'ode du prince de Conti, qu'il fit, dit-il, non par aucun intérêt, mais parce qu'il étoit pleinement persuadé du mérite de ce prince (voyez s'il ne mentoit pas bien, ou s'il ne se connoît pas bien en gens), ne lui produisit rien non plus. Ce n'est pas que le pauvre petit Principion ne lui ait donné des bénéfices; mais pas un n'a réussi. Depuis le blocus (de Paris) tout cela est demeuré là.

M. Chapelain est un des plus grands cabaleurs du royaume; il a toujours une douzaine de cours à faire. Il court après un petit bénéfice de cent francs; il en a quelques-uns. Il falloit qu'outre ses pensions il eût de l'argent, car on voit, dans les Lettres de Balzac, qu'il lui a mandé qu'il avoit perdu huit cents écus sur les pistoles rognées, et je sais, pour en avoir vu le contrat, que madame de Rambouillet lui doit plus de seize cents livres de rentes présentement. Voyez quelle richesse a un homme comme lui! Cependant, quelque maladie qu'il ait eue, bien loin d'avoir un carrosse, il n'a jamais eu assez de force sur lui pour faire la dépense d'une chaise, et on dit qu'il n'a rien donné aux enfants de sa sœur quand on les a mariés.

Assidu au samedi chez mademoiselle de Scudéry, il néglige tous ceux qui ne cabalent point ou qu'il ne craint pas. Madame de Rambouillet ne le voit guère souvent, non plus que M. Conrart, si M. de Montausier n'est à Paris. Ils rendent ce pauvre marquis tout parnassien; en récompense, mademoiselle de Rambouillet ne les aime guère, et madame sa mère les prend bien pour ce qu'ils sont.

Une fois Chapelain racontoit qu'une femme du faubourg Saint-Denis, saisie de fureur, avoit coupé la tête à son fils, et, après, l'étoit allée porter à ses voisines, comme si elle eût fait quelque bel exploit; et non content d'avoir dit une charretée de paroles inutiles, il se mit à prendre tous les exemples de l'antiquité, et fut long-temps sur celui de Médée; après, comme il voulut faire la réduction: «Mais celle-ci tue son enfant.....—Et si, ajouta mademoiselle de Rambouillet, on ne lui avoit pas ravi Jason.» Cela fut dit si brusquement qu'il en demeura comme déferré. Jamais homme n'a tant hâblé que celui-là. D'Ablancour ne le peut souffrir; il dit «qu'il bave comme une vieille p.....» Voiture, qui le connoissoit bien, l'appelle dans une lettre l'excuseur de toutes les fautes: c'est qu'il cabale en toutes choses, et dit toujours: «Cela n'est pas méprisable.»

Il est temps de venir à la Pucelle. Je ne m'amuserai point à critiquer ce livre; je trouve qu'on lui fait honneur, et La Mesnardière[461] en cela a rendu le plus grand service à M. Chapelain qu'il lui pouvoit rendre. Pour moi, je suis épouvanté d'un si grand parturient montes: après cela prenez les Italiens pour maîtres; allez vous instruire chez ces messieurs. Patru a raison lorsqu'il dit que M. Chapelain n'est sage qu'à l'italienne, c'est-à-dire que la morgue et le flegme font toute sa sagesse. Il sait assez bien notre langue, je veux dire il opine bien sur notre langue; mais il a bien de la superficie à tout le reste: cependant M. de Longueville, dont il avoit tiré quarante-six mille livres, a augmenté sa pension de mille francs.

Sint Mæcenates, non deerunt, Flave, Marones.

D'abord la curiosité fit bien vendre le livre. La grande réputation de l'auteur y fit courir bien du monde; mais ce ne fut qu'un feu de paille, et je ne sais s'il n'espéroit encore quelque augmentation de pension, s'il pensoit à l'achever[462], car il a appelé de son siècle à la postérité; mais je me trompe fort si la postérité a fort les oreilles rompues de cet ouvrage.

Après le succès de sa première ode, il crut qu'il n'avoit que faire du conseil de personne: il est retourné à sa dureté naturelle, et pour l'économie, hélas! peut-on avoir rêvé trente ans pour ne faire que rimer une histoire? Car tout l'art de cet homme c'est de suivre le gazetier. Comme le livre étoit cher, on le vendoit quinze livres en petit papier et vingt-cinq en grand (car les auteurs aiment fort le grand volume depuis quelque temps). Il s'avisa d'une belle invention; il associa deux personnes pour ne leur donner qu'un exemplaire au lieu de deux, comme à madame d'Avaugour[463] et à mademoiselle de Vertus[464], sa belle-sœur, qui, quoiqu'elles fussent alors à Paris ensemble, sont pourtant pour l'ordinaire fort éloignées l'une de l'autre, car la première demeure en Bretagne et l'autre ici; comme à M. Patru et à moi, qui sommes logés à une lieue l'un de l'autre; à M. Pellisson et à un de ses amis[465], qui est secrétaire de Bordeaux, ambassadeur en Angleterre. Il en a donné même à quelques-uns à condition de le laisser lire à tel et à tel; mais à ceux qu'il craignoit, à des pestes, il leur en a donné un tout entier, comme à Scarron, à Boileau[466], Furetière et autres. Voici encore une sordide avarice et ensemble une vanité ridicule. Il a dit qu'il lui coûtoit quatre mille livres pour les figures, qui, par parenthèse, ne valent rien; cependant il est constant qu'outre cent exemplaires que Courbé lui a fournis, dont il y en a plusieurs qui, à cause du grand papier et de la reliure, reviennent à dix écus et davantage, et cinquante qu'il lui a fallu donner encore et qu'il n'a point payés, il est constant que le libraire lui a donné deux mille livres, et depuis mille livres, quand, pour empêcher la vente de l'édition de Hollande[467], il en a fallu faire ici une en petit, parce que dans le traité il y a deux mille livres pour la première édition et mille livres pour la seconde.

Les observations du sieur Du Rivage fâchèrent fort la cabale, et M. de Montausier, en parlant à La Ménardière, qui s'est déguisé sous ce nom-là, dit, après avoir bien parlé contre cet écrit: «Que celui qui l'avoit fait mériteroit des coups de bâton;» et il vouloit qu'on bernât Linière[468] au bout du Cours. C'est un petit fou qui a de l'esprit, et qui, je ne sais par quelle chaleur de foie, a fait des épîtres et des épigrammes contre M. Chapelain, devant et après l'impression de la Pucelle. Il y a une épigramme fort jolie qu'on lui a raccommodée; la voici: