Reine, si les destins, mes vœux et mon bonheur
Vous donnent les premiers des ans de ma jeunesse,
Vous dois-je pas offrir cette première fleur
Que ma muse a cueillie aux rives du Permesse?
Si mon père, en naissant, m'avoit pu faire don
De son esprit poétique, ainsi que de son nom,
Qui l'a rendu vainqueur du temps et de l'envie,
Je pourrois dans mes vers donner l'éternité
A Votre Majesté
Qui me donne la vie.
Etant à Paris pour un procès, il s'ennuyoit quelquefois et ne perdoit pas un jour d'Académie; même il lui prit une telle amitié pour elle, qu'il disoit qu'il n'avoit d'amis que messieurs de l'Académie. Il prit pour son procureur le beau-frère de M. Chapelain, parce qu'il lui sembloit que cet homme étoit beau-frère de l'Académie. Un jour, sortant de l'Académie où sa femme l'étoit venu prendre, pensant parler à Patru, il parla à Chapelain et lui offrit de le remener comme il l'avoit amené. Chapelain le remercie; il descend. Et quand ils furent loin, sa femme lui dit: «Où est donc M. Patru?—Ah! dit-il; vous verrez que j'ai cru parler à lui et j'ai parlé à un autre.» Il retourna, mais Patru n'y étoit plus.
Ce bon homme est devenu avare. Au dernier voyage qu'il a fait ici, il n'a point été voir Patru, lui qui le voyoit tous les jours auparavant, parce que les écritures que Patru a pu faire pour lui pourroient monter à quelque chose. Il ne connoît guère bien Patru; il n'auroit garde de prendre de son argent.
M. de Brancas, fils du duc de Villars, est aussi un grand rêveur. A l'hôtel de Rambouillet, un jour qu'il y avoit dîné, son laquais le vint demander; il revint: «C'est, dit-il, qu'il m'apportoit mon manteau.—Votre manteau! lui dit-on; hé! étiez-vous ici sans manteau?—Non, dit-il, mais j'avois pris hier celui de Moret pour le mien.» Or celui de Moret étoit de velours et l'autre de camelot.
En priant Dieu il lui dit: «Seigneur, je suis à vous autant que qui que ce soit, je suis votre serviteur très-humble plus qu'à personne.» Il lui fait des compliments en rêvant. Une fois qu'il se retiroit à cheval, des voleurs l'arrêtèrent par la bride. Il leur disoit: «Laquais, de quoi vous avisez-vous? Laissez donc aller ce cheval,» et ne s'en aperçut que quand il eut le pistolet à là gorge.
A Rouen il étoit chez M. d'Héquetot, fils de M. de Beuvron; son carrosse se rompit. Héquetot lui dit: «Prenez le mien, vous enverrez quérir le vôtre, quand il sera raccommodé.—Bien, dit-il,» et s'en va de ce pas se mettre dans celui dont on avoit ôté les chevaux, tire les rideaux et dit: «Au logis.» Il y fut une bonne heure. Enfin il se réveille et se met à crier: «Hé! cocher, quel tour me fais-tu faire? n'arriverons-nous d'aujourd'hui?» A sa voix, son cocher vint à lui: «Hé! monsieur, j'ai mis les chevaux à l'autre carrosse, je vous attends il y a long-temps.»
On dit qu'il se mit au lit une fois à quatre heures, parce qu'il trouva sa toilette mise.
Au sortir des Tuileries, un soir il se jeta dans le premier carrosse; le cocher touche, il le mène dans une maison. Il monte jusque dans la chambre sans se reconnoître. Les laquais du maître du carrosse l'avoient pris pour leur maître qui lui ressembloit assez de taille. Ils le laissent là et courent aux Tuileries; mais par hasard ils rencontrèrent ses gens et leur dirent où il étoit.
Une fois à l'armée on donna une fausse alarme exprès, et on lui fit prendre une vache sellée pour son cheval. On l'a fait aller un jour en compagnie avec son bonnet de nuit.
On lui veut faire accroire que le jour de ses noces il alla dire en passant aux baigneurs qu'ils lui tinssent un lit prêt, qu'il coucheroit chez eux. «Vous! lui dirent-ils, vous n'y songez pas!—Si, j'y viendrai assurément.—Je pense que vous rêvez, reprirent ces gens-là, vous vous êtes marié ce matin.—Hé! ma foi, dit-il, je n'y songeois pas.» Sa femme étoit veuve du comte d'Isigny, parent de feu madame la princesse (de Condé) Marguerite de Montmorency.
Un garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine, est encore un grand rêveur. Son père, qui est maître des eaux et forêts de Château-Thierry en Champagne, étant à Paris pour un procès, lui dit: «Tiens, va vite faire telle chose, cela presse.» La Fontaine sort, et n'est pas plus tôt hors du logis qu'il oublie ce que son père lui avoit dit. Il rencontre de ses camarades qui lui ayant demandé s'il n'avoit point d'affaires, «Non,» leur dit-il, et alla à la comédie avec eux. Une autre fois, venant de Paris, il attacha à l'arçon de sa selle un gros sac de papiers importans. Le sac étoit mal attaché et tomba. L'ordinaire[161] passe, ramasse le sac, et ayant trouvé La Fontaine, il lui demande s'il n'avoit rien perdu. Ce garçon regarde de tous les côtés: «Non, ce dit-il; je n'ai rien perdu.—Voilà un sac que j'ai trouvé, lui dit l'autre.—Ah! c'est mon sac! s'écrie La Fontaine; il y va de tout mon bien.» Il le porta entre ses bras jusqu'au gîte.
Ce garçon alla une fois, durant une forte gelée, à une grande lieue de Château-Thierry, la nuit, en bottes blanches, et une lanterne sourde à la main. Une autre fois il se saisit d'une petite chienne, qui étoit chez la lieutenante générale de Château-Thierry, parce que cette chienne étoit de trop bonne garde, et le mari étant absent, il se cache sous une table de la chambre, qui étoit couverte d'un tapis à housse. Cette femme avoit retenu à coucher une de ses amies. Quand il vit que cette amie ronfloit, il s'approche du lit, prend la main à la lieutenante qui ne dormoit pas. Par bonheur, elle ne cria point, et il lui dit son nom en même temps. Elle prit cela pour une si grande marque d'amour, que, je crois, quoiqu'il ait dit qu'il n'en eut que la petite oie, qu'elle lui accorda toute chose. Il sortit avant que l'amie fût éveillée; et comme dans ces petites villes on est toujours les uns chez les autres, on ne trouva point étrange de le voir sortir de bonne heure d'une maison qui étoit comme une maison publique.
Depuis, son père l'a marié, et lui l'a fait par complaisance. Sa femme dit qu'il rêve tellement, qu'il est quelquefois trois semaines sans croire être marié. C'est une coquette qui s'est assez mal gouvernée depuis quelque temps. Il ne s'en tourmente point. On lui dit: «Mais un tel cajole votre femme.—Ma foi, répond-il, qu'il fasse ce qu'il pourra; je ne m'en soucie point. Il s'en lassera comme j'ai fait.» Cette indifférence a fait enrager cette femme; elle sèche de chagrin: lui est amoureux où il peut. Une abbesse s'étant retirée dans la ville, il la logea, et sa femme un jour les surprit. Il ne fit que rengaîner, lui faire la révérence et s'en aller.
Bois-Robert se nomme Metel. Il est fils d'un procureur[163] de Rouen qui étoit Huguenot. Il l'a été lui-même aussi. Il se mit au barreau à Rouen. Un jour étant prêt à plaider, une maquerelle le vint avertir qu'une fille l'accusoit de lui avoir fait deux enfants. Il ne laissa pas de plaider, et après il va pour se défendre. Mais ayant eu avis que le juge d'une petite justice par-devant lequel il avoit été assigné, le vouloit faire arrêter, il se sauve, vient à Paris, et s'attache au cardinal Du Perron[164], puis au cardinal de Richelieu qui ne le goûtoit point, et plusieurs fois il gronda ses gens de ne le pas défaire de cet homme. «Hé! monsieur, lui dit Bois-Robert, qui a toujours été lâche, vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table. Ne vaux-je pas bien un chien?»
Pour subsister à la cour, Bois-Robert s'avisa d'une subtile invention; il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une bibliothèque[165]. Il menoit avec lui un libraire qui recevoit ce qu'on donnoit, et il le lui vendoit moyennant tant de paraguante. Il a confessé depuis qu'il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme cela. On n'a osé mettre le conte ouvertement dans Francion[166], mais on l'a mis comme si c'eût été un musicien qui eût demandé pour faire un cabinet de toutes sortes d'instruments de musique.
Il devint chanoine de Saint-Ouen de Rouen. Il fut assez imprudent pour faire quelque raillerie du Chapitre, mais le Chapitre lui en fit faire une espèce d'amende honorable en présence de tous les chanoines.
Mademoiselle de Toucy, aujourd'hui madame la maréchale de La Mothe[167], tomba malade dans l'abbaye de Saint-Amand de Rouen, dont sa sœur étoit abbesse. Bois-Robert promit à la malade que l'on ne sonneroit point les cloches de l'église cathédrale le jour de la Vierge; il ne put l'obtenir du Chapitre[168]. Le lendemain il envoya sur cela des vers à mademoiselle de Toucy, où il lui disoit que mademoiselle de Beuvron, qui est aujourd'hui madame d'Arpajon, sa rivale en beauté, avoit par son crédit, comme fille du gouverneur du vieux Palais, empêché que le Chapitre fît cette galanterie, dans l'espoir que ses appas en diminueroient. Les chanoines furent assez sots pour se mettre en colère contre Bois-Robert. Il fut interdit; il en appela comme d'abus; enfin on fit entendre au Chapitre qu'il se tournoit en ridicule, et l'interdiction fut levée.
Il raconte que de ce temps-là on s'avisa de jouer dans un quartier de Rouen une tragédie de la Mort d'Abel. Une femme vint prier que son fils en fût, et qu'elle fourniroit ce qu'on voudroit. Tous les personnages étoient donnés, cependant les offres étoient grandes; on s'avisa de lui donner le personnage du sang d'Abel. On le mit dans un porte-manteau de satin rouge cramoisi, on le rouloit de derrière le théâtre, et il crioit: Vengeance, vengeance.
Il conte encore qu'ayant fait un voyage à Rome, et ayant salué jusqu'à se prosterner un certain cardinal Scaglia, qui ne lui rendit point son salut, il crut qu'il y alloit de l'honneur de la nation, surtout ayant deux estafiers après lui. La première fois donc qu'il rencontra le cardinal, il enfonça son chapeau et le regarda effrontément entre les deux yeux sans le saluer. Le cardinal en colère fait courir après lui: il se sauve dans une église. Le cardinal s'excusoit sur sa mauvaise vue pour la première fois, et disoit qu'à la deuxième quel coglion l'havea vituperato. Il fallut capituler, et il en fut quitte pour saluer à l'avenir le cardinal fort humblement.
Il y avoit alors un gentilhomme breton à Rome, à qui il prit une telle haine pour les prêtres, et surtout pour les cardinaux, que quand il prenoit un cocher, c'étoit à condition de n'arrêter point devant eux; tous le lui promettoient, cependant ils lui manquoient tous de parole; mais lui se mettoit à pisser quand ils arrêtoient. Les cardinaux ne faisoient qu'en rire, et chacun le montroit au doigt. Non content de cela, il fit venir le curé de son village, par belles promesses, et quand il fut à Rome, il l'intimida tant qu'il l'obligea à se faire doyen de ses estafiers, avec une soutanelle qui ne lui alloit qu'au genou. On s'en plaignit à l'ambassadeur de France qui envoya quérir ce maître fou. «Monsieur, lui répondit notre homme, c'est que j'ai cru que je ne pouvois mieux humilier les prêtres qu'en faisant un prêtre estafier, et puisqu'ils le prennent là, je le ferai le dernier de tous les miens. Il m'a coûté deux cents écus à le faire venir, je n'ai garde d'avoir employé cet argent pour rien.» Enfin on fut contraint de faire évader ce prêtre.
Un jour que Bois-Robert étoit avec le cardinal, alors évêque de Luçon, on apporta des chapeaux de castor. L'évêque en choisit un: «Me sied-il bien, Bois-Robert?—Oui, mais il vous siérait encore mieux s'il étoit de la couleur du nez de votre aumônier.» C'étoit M. Mulot, alors présent, qui depuis ne le pardonna jamais à Bois-Robert. Une fois ce pauvre M. Mulot, qui aimoit le bon vin, en attendant l'heure d'un déjeûner, alla à la messe à l'Oratoire. Par malheur c'étoit M. de Bérulle, depuis cardinal, qui la disoit, et qui, avant que de consacrer, s'amusa à faire je ne sais combien de méditations. Mulot enrageoit, car il voyoit bien que tout seroit mangé. Enfin, après que tout fut dit, il s'en va tout furieux trouver M. de Bérulle: «Vraiment, lui dit-il, vous êtes un plaisant homme de vous endormir comme cela sur le calice: allez, vous n'en valez pas mieux pour cela.»
Une fois que le conseil étoit au pavillon de Charenton[169], il pria M. d'Effiat, alors premier écuyer de la grande écurie, de l'y mener pour quelque affaire. Mulot fut d'abord expédié, car on lui refusa ce qu'il demandoit. Chagrin du mauvais succès, il presse peu civilement d'Effiat de s'en retourner. «Je n'ai pas fait encore.—Ah! me voulez-vous laisser à pied?—Non, mais ayez patience.» Il grondoit. «Ah! mons de Mulot, mons de Mulot, dit d'Effiat avec son accent d'Auvergnat.—Ah! mons Fiat, mons Fiat, répond Mulot, quiconque alongera mon nom, je lui raccourcirai le sien;» et, tout en colère, il s'en alla à pied.
Un jour qu'il avoit bien la goutte, Boileau rencontra son laquais: «Comment se porte ton maître? lui dit-il.—Monsieur, il souffre comme un damné.—Il jure donc bien?—Monsieur, répliqua naïvement le laquais, il n'a de consolation que celle-là dans son mal.»
Bois-Robert alla en Angleterre avec M. et madame de Chevreuse au mariage de Madame[170] pour y attraper quelque chose. Il y tomba malade, et fit une élégie où il appeloit l'Angleterre un climat barbare. Etourdiment il la montra à madame de Chevreuse, qui, aussi sage que lui, alla dire au comte de Carlisle et au comte d'Holland qu'il avoit fait une élégie, et la lui envoya demander pour la leur montrer. Il répondit qu'il ne l'avoit point, et que quand il l'auroit, elle savoit bien qu'il ne devoit point l'avoir. «Ah! leur dit-elle, vous ne savez pas pourquoi il ne la veut pas donner, c'est qu'il y appelle l'Angleterre un climat barbare.» Le comte de Carlisle ne se tourmenta pas autrement de cela; mais le comte d'Holland, qui prétendoit en galanterie, en querella Bois-Robert, la première fois qu'il le vit, et même en présence de madame de Chevreuse. Bois-Robert s'excusa, et dit qu'il tenoit pour barbares tous les lieux où il étoit malade, et qu'il en auroit dit autant du paradis terrestre en pareille occasion, «et depuis que je me porte bien, et que le Roi m'a fait la grâce de m'envoyer trois cents jacobus, je trouve le climat fort radouci.» Le comte de Carlisle oyant cette réponse, dit: «Cela n'est pas mal trouvé;» mais l'autre enrageoit. Au retour, ils accompagnèrent madame de Chevreuse, et Bois-Robert, à quelques milles de Londres, en montant un coteau qui est sur le bord de la Tamise, comme tout le monde étoit descendu à cause que le chemin est fort rude: «Mon Dieu! madame, dit-il, le beau pays!—C'est pourtant un climat barbare,» dit le comte d'Holland, qui avoit toujours cela sur le cœur. Bois-Robert avoit acheté quatre haquenées. Il fit demander par madame de Chevreuse permission au duc de Buckingham, grand amiral, de les faire passer en France. Buckingham, dans le passeport, ne put s'empêcher, après ces mots: quatre chevaux, d'ajouter: pour le tirer d'autant plus promptement de ce climat barbare. Je vous laisse à penser combien il eût mal passé son temps, sans la considération du mariage. Comme Bois-Robert faisoit un jour reproche de cela à madame de Chevreuse: «Vraiment, lui dit-elle, ce n'est pas la plus grande méchanceté que je vous aie faite; je vous ai fait contrefaire le comte d'Holland une fois que le roi d'Angleterre et lui étoient cachés derrière une tapisserie.» Or ce comte d'Holland disoit: fou tistiquer pour il faut distinguer.
Bois-Robert, bien établi chez le cardinal de Richelieu, se mit à servir tous ceux qu'il pouvoit, car il est officieux.
Il avoit présenté au cardinal le panégyrique de Gombauld. Le cardinal le prit, le fit mettre auprès de son lit, et dit: «Je m'éveillerai cette nuit, et je me le ferai lire.» Ce n'étoit point le compte de Bois-Robert, et encore moins de Gombauld, qu'un garçon apothicaire, qui couchoit dans la chambre de Son Eminence, lût cette pièce. Bois-Robert se glisse tout doucement et la prend; le cardinal s'éveille, ne trouve point le panégyrique; il envoie voir si Bois-Robert étoit couché; on lui dit que non; Bois-Robert descend, lui avoue tout, et ajoute qu'exprès il ne s'étoit point couché: il lut les vers, qui plurent extrêmement au cardinal.
En ce temps-là, je ne sais quel provincial dédia un livre à Bois-Robert, où il lui donnoit la qualité de favori de campagne du cardinal de Richelieu. M. d'Orléans (Gaston) appeloit Du Boulay, un de ses officiers, b..... de campagne, et feu Renaudot, le gazetier, donnoit le titre de femme de campagne du duc de Lorraine à madame de Cantecroix.
Bois-Robert témoigna en l'affaire de Mairet que je vais conter, non-seulement de la bonté, mais de la générosité: Mairet[171] lui avoit rendu de mauvais offices auprès de feu M. de Montmorency[172], et avoit bafoué ses pièces de théâtre; cependant, se voyant réduit à la nécessité, ou de mourir de faim, ou d'avoir recours à Bois-Robert, il va trouver M. Chapelain et M. Conrart, leur dit que M. le cardinal avoit répondu à madame d'Aiguillon et à M. le grand-maître, que Bois-Robert et lui feroient cela, et qu'ils n'en parlassent plus; qu'il reconnoissoit sa faute, et que s'ils vouloient parler pour lui à M. de Bois-Robert, il pouvoit les assurer qu'à l'avenir on auroit tout sujet d'être satisfait de son procédé; ils parlèrent à Bois-Robert, qui leur dit: «Je veux qu'il vous en ait l'obligation.» En effet, il dit au cardinal: «Monseigneur, quand ce ne seroit qu'à cause de la Silvie, toutes les dames vous béniront d'avoir fait du bien au pauvre Mairet.» Le cardinal lui donna deux cents écus de pension. Bois-Robert les porta à M. Conrart. Mairet l'en vint remercier, et se mit à genoux devant lui.
Quand on fit l'Académie, Bois-Robert y mit bien des passe-volants[173]. On les appeloit les enfans de la pitié de Boisrobert. Par ce moyen, il leur fit donner pension. Il s'appelle, en je ne sais quelle épître imprimée, car son volume d'épîtres est ce qu'il a fait de meilleur, Solliciteur des Muses affligées. Il envoyoit souvent la pension à ces pauvres diables d'auteurs, et à loisir il se remboursoit. Il s'est brouillé bien des fois avec le cardinal pour avoir parlé trop hardiment pour le tiers et pour le quart; mais souvent il disoit au cardinal tout ce qu'il vouloit, quoique le cardinal ne le voulût pas. Il savoit son faible, et voyoit bien que Son Éminence aimoit à rire.
M. le maréchal de Vitry, ayant été mis dans la Bastille, envoya prier Bois-Robert à dîner, lui fit grand'chère, et lui fit promettre de dire telle et telle chose au cardinal. Bois-Robert le soir entre dans la chambre de Son Éminence: «Ah! voilà le Bois, voilà le Bois,» dit le cardinal. (Il l'appeloit ainsi à cause que M. de Châteauneuf, pour obliger Bois-Robert à le servir auprès de certaines filles de sa connoissance, lui avoit scellé le don d'un certain droit sur le bois qui vient de Normandie, quoique cette affaire eût été rebutée cent fois.) «Eh bien! le Bois, quelles nouvelles?» car il le divertissoit à lui conter ce qu'il avoit appris. «Monseigneur, je vous dirai premièrement que j'ai fait aujourd'hui la plus grande chère du monde; vous ne devineriez pas où: à la Bastille, dans la chambre de M. de Vitry.—Oui! dit le cardinal.—Monseigneur, vous ne sauriez croire qu'il est devenu savant. Il m'a voulu prouver par des passages des Pères, que frapper un évêque n'étoit pas un crime.—Ah! le Bois, reprit le cardinal, vous êtes donc le censeur du Roi; le Roi a blâmé son action et veut qu'il en soit puni.» (Notez que M. de Bordeaux étoit alors mieux avec le cardinal qu'il n'a jamais été.) «Ah! vraiment, vous faites le petit ministre, je vous trouve bien insolent.—Vous avez raison, monseigneur, punissez-moi, ordonnez tout ce qu'il vous plaira contre moi, si je parle plus d'affaires d'État.» Et après, pour le tirer de ce discours: «Monseigneur, vous m'aviez donné une telle commission: cela a réussi comme vous souhaitiez.» Il lui en rendoit compte exactement. «Mais, monseigneur, on m'a chargé encore de vous dire...—Mais est-ce affaires d'État?—Non, ce n'est point affaires d'État; que le maréchal de Vitry donnera tant à sa fille en mariage, et que vous lui fassiez l'honneur de lui donner qui vous voudrez pour mari.—Tout beau, le Bois, dit le cardinal.—Monseigneur, disoit Bois-Robert pour rompre les chiens, vous m'avez fait l'honneur de me donner une telle commission, j'ai fait ceci et cela.» Il lui en disoit toutes les circonstances. «Attendez, monseigneur, j'ai encore eu charge de vous dire que M. de Vitry a un grand garçon bien fait, bien nourri, qu'il vous offre; ordonnez de lui comme vous voudrez.—Ah! le Bois.—Monseigneur, ma troisième commission étoit...» Il lui parloit de je ne sais quel ordre qu'il lui avoit donné. «Ce vilain, disoit le cardinal, me dira tout, sans que je m'en puisse fâcher.»
Citois[174], médecin du cardinal, et Bois-Robert se servoient l'un l'autre; une fois à Rueil, Bois-Robert étoit mal avec le cardinal, pour quelque chose dont il l'avoit trop pressé. L'Eminentissime, las de l'entretien de quelqu'un qui l'avoit fort ennuyé, demanda à Citois: «Qui est là dedans?—Il n'y a, dit Citois, que le pauvre Bois-Robert; je l'ai trouvé tantôt dans le parc, qui alloit se jeter dans l'eau, si je ne l'en eusse empêché.—Faites-le venir,» dit le cardinal. Bois-Robert vient, et lui fait des contes. Ils furent meilleurs amis que jamais.
Une fois il fit prendre au cardinal un page en dépit de lui. Le cardinal y étoit plus délicat que le Roi, et ne vouloit que des fils de comte et de marquis. Un président de Dijon y vouloit mettre son fils. Il en fait parler par Bois-Robert, et le cardinal le rebute. Bois-Robert ne laisse pas d'écrire qu'on envoyât ce garçon le plus brave qu'on pourroit. Il vient. Bois-Robert dit au cardinal: «Monseigneur, le page que vous m'avez promis de prendre est arrivé.—Moi!—Oui, monseigneur.—Je n'y ai pas songé.—Hé! monseigneur, parlez bas; il est là; s'il vous entendoit, vous le désespéreriez.—Moi! je vous l'ai promis?—Oui, monseigneur; ne vous souvient-il pas que ce fut un tel jour qu'un tel vint vous faire la révérence.» Enfin il fut contraint, par l'effronterie de Bois-Robert, de le prendre.
En revanche, s'il a servi bien des gens, il a bien nui aussi à quelques-uns. Desmarets se plaint fort de lui, car il dit qu'en lisant au cardinal les remarques de Costar sur les odes de Godeau et de Chapelain, en un endroit où l'auteur comparoit avec les stances de ces messieurs dix ou douze vers d'une pièce au cardinal, qu'il louoit fort, Son Eminence ayant demandé de qui elle étoit, il dit de Marbeuf[175]; et elle étoit de Desmarets. Il craignoit Desmarets, que Bautru introduisoit chez le cardinal, et qui, ayant un esprit universel et plein d'instruction, étoit assez bien ce qu'il lui falloit. Mais il n'étoit pas propre pour faire rire, et Bois-Robert eût toujours eu son véritable emploi tout entier. Il fit bien pis une autre fois, car, par une malice de vieux courtisan, il s'avisa de dire au cardinal que ses gardes ne se contentoient pas d'entrer à la comédie sans payer, mais qu'ils y menoient encore des gens. «Oui! dit le cardinal, qui vouloit se faire aimer de ses gardes; on se plaint donc de mes gardes?» Bois-Robert se retire, et en passant par la salle des gardes, il leur dit que Desmarets avoit dit telle et telle chose contre eux. Depuis cela, les gardes poussoient le valet de Desmarets aux ballets et aux comédies mêmes qu'il avoit faites, et lui disoient que c'étoit à cause qu'il étoit à M. Desmarets. Desmarets s'en plaignit à Manse, lieutenant des gardes, qui leur en demanda la raison. On sut que c'étoit une calomnie de Bois-Robert.
Pour divertir le cardinal et contenter en même temps l'envie qu'il avoit contre le Cid, il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres choses, en cet endroit où don Diègue dit à son fils:
Rodrigue, as-tu du cœur?
Rodrigue répondoit:
Je n'ai que du carreau.
On ne sauroit faire un conte plus plaisamment qu'il le fait; il n'y a pas un meilleur comédien au monde. Il est bien fait de sa personne. Il dit qu'une fois, par plaisir, le cardinal en particulier leur ordonna à lui et à Mondory[176] de pousser une passion, et que le cardinal trouva qu'il avoit mieux fait que le plus célèbre comédien qui ait peut-être été depuis Roscius.
Il fut pourtant disgracié une fois pour long-temps, et il ne profita guère de son rétablissement. Voici comme j'en ouïs conter l'histoire: à une répétition, dans la petite salle, de la grande comédie que le cardinal fit jouer, Bois-Robert, à qui il avoit donné charge de ne convier que des comédiens, des comédiennes et des auteurs pour en juger, fit entrer la petite Saint-Amour, Frérolot, une mignonne, qui avoit été un temps de la troupe de Mondory. Comme on alloit commencer, voilà M. D'Orléans qui entre. On n'avoit osé lui refuser la porte; le cardinal enrageoit. Cette petite gourgandine ne se put tenir; elle lève sa coiffe, et fait tant que M. d'Orléans la voit. Quelques jours après, on joue la grande comédie. Bois-Robert et le chevalier Desroches avoient ordre de convier les dames; plusieurs femmes non conviées, et entre elles bien des je ne sais qui, entrèrent sous le nom de madame la marquise celle-ci, et madame la comtesse celle-là. Deux gentilshommes qui les recevoient à la porte, voyant que leur nom étoit sur le mémoire, et qu'elles étoient bien accompagnées, les livroient à deux autres qui les menoient au président Vigné et à M. de Chartres (Valençay, depuis archevêque de Reims, que Bois-Robert appeloit le Maréchal-de-camp comique), et ils avoient le soin de les placer[177]. Le Roi, qui étoit ravi de pincer le cardinal, ayant eu vent de cela, lui dit, en présence de M. d'Orléans: «Il y avoit bien du gibier l'autre jour à votre comédie.—Hé! Comment n'y en auroit-il point eu, dit M. d'Orléans, puisque, dans la petite salle où j'eus tant de peine à entrer moi-même, la petite Saint-Amour, qui est une des plus grandes gourgandines de Paris, y étoit.» Voilà le cardinal interdit; il enrageoit, et ne dit rien, sinon: «Voilà comme je suis-bien servi!» Au sortir de là: «Cavoye, dit-il à son capitaine des gardes, la petite Saint-Amour étoit l'autre jour à la répétition.—Monseigneur, elle n'est point entrée par la porte que je gardois.» Palevoisin, gentilhomme de Touraine, parent de l'évêque de Nantes, Beauveau, ennemi de Bois-Robert, dit sur l'heure au cardinal: «Monseigneur, elle est entrée par la porte où j'étois; mais c'est M. de Bois-Robert qui l'a fait entrer.» Bois-Robert, qui ne savoit rien de cela, trouva M. le chancelier qui dit: «M. le cardinal est fort en colère contre vous, ne vous présentez pas devant lui.» Au même temps le cardinal le fait appeler. Il n'y avoit que madame d'Aiguillon qui ne l'aimoit pas, et M. de Chavigny qui l'aimoit assez. Le cardinal lui dit d'un air renfrogné: «Bois-Robert (point le Bois), de quoi vous êtes-vous avisé de faire entrer une petite garce à la répétition l'autre jour?—Monseigneur, je ne la connois que pour comédienne, je ne l'ai jamais vue que sur le théâtre, où Votre Éminence l'avoit fait monter.» (Cependant il avoue que le matin elle l'avoit été prier de la faire entrer.) «Je ne sais pas d'ailleurs ce qu'elle est: fait-on information de vie et de mœurs pour être comédienne? je les tiens toutes garces, et ne crois pas qu'il y en ait jamais eu d'autres.—S'il n'y a que cela, dit le cardinal à sa nièce, je ne vois pas qu'il y ait de crime.» Bois-Robert pleura, fit toutes les protestations imaginables; mais le cardinal, à qui ce que le Roi avoit dit tenoit furieusement au cœur, lui dit: «Vous avez scandalisé le Roi, retirez-vous.» Voilà Bois-Robert au lit; toute la cour et tous les parents du cardinal le visitèrent. Le maréchal de Gramont y alla plusieurs fois, et à la dernière il lui dit: «Si vous pouviez vous taire, je vous dirois un secret; mais n'en parlez point: dimanche vous serez rétabli. M. le cardinal doit voir le Roi samedi, il vous justifiera.» Le dimanche venu, voilà l'abbé de Beaumont qui le vient trouver. Bois-Robert dit, dès qu'il le vit: «Me voilà rétabli.» Il ne fit pourtant semblant de rien. L'abbé s'approche en sanglotant, fait la grimace tout du long, car il ne l'aimoit pas: lui, Grave et Palevoisin étoient jaloux de Bois-Robert, peut-être aussi les avoit-il joués, et enfin il lui dit que le Roi n'avoit pas voulu écouter Son Éminence, et lui avoit dit: «Bois-Robert déshonore votre maison.» Bois-Robert eut donc ordre de se retirer à son abbaye (elle s'appelle Châtillon) ou à Rouen, où il étoit chanoine; il aima mieux aller à Rouen. Or ce désordre venoit de plus loin. M. le Grand, voulant perdre La Chesnaye, qui, comme je l'ai déjà dit, étoit l'espion du cardinal, s'adressa à Bois-Robert, et seul à seul, à Saint-Germain, lui dit qu'il avoit toujours fait cas de lui, et que M. le maréchal d'Effiat l'avoit toujours aimé; que jusqu'ici M. de Bois-Robert n'avoit volé que pour alouettes et pour moineaux, et qu'il le vouloit faire voler pour perdrix et pour faisans; qu'il lui falloit faire attraper quelque grosse pièce; qu'il étoit temps qu'il pensât à sa fortune, et qu'il le prioit de le servir. «La Chesnaye, ajouta-t-il, me trahit; il a eu une longue conférence avec M. le cardinal, dans le jardin, au sortir de laquelle Son Eminence m'a traité comme un écolier. Vous pouvez aisément me dire qui a introduit La Chesnaye auprès du cardinal, et qui sont ses amis dans la maison, je les veux tous perdre.» Ensuite il s'emporta un peu, et dit que le cardinal le maltraitoit, mais que par la mordieu..... et il s'arrêta sans rien dire davantage. Bois-Robert, voyant cela, eût bien voulu n'avoir point eu de conférence avec M. le Grand, et après lui avoir promis de savoir qui étoient les amis de La Chesnaye, s'en va chez madame de Lansac, gouvernante de M. le Dauphin, et lui demande conseil. Madame de Lansac est d'avis d'en avertir le cardinal; Bois-Robert dit qu'il ne le veut point, que ce n'est qu'une boutade de jeune homme, qu'il ne sauroit se résoudre à lui nuire. Depuis, M. le Grand cherchoit Bois-Robert partout, et Bois-Robert l'évitoit. Il se met dans l'esprit que Bois-Robert lui avoit fait un méchant tour. Il parle mal de lui au Roi, et se sert de tout ce qu'on avoit dit contre Bois-Robert. C'est à cause de cela que le Roi disoit que Bois-Robert déshonoroit la maison de son maître. Voilà principalement sur quoi le Roi se fondoit. Bois-Robert ayant découvert au cardinal que Saint-Georges, gouverneur du Pont-de-l'Arche, prenoit tant sur chaque bateau qui remontoit, et qu'on appeloit ces bateaux des cardinaux, Saint-Georges fut chassé, et pour se venger, il dit que Bois-Robert avoit vitupéré son fils, qui étoit page du cardinal. Palevoisin avoit fait pis, car il avoit dit la même chose devant quatorze personnes dans l'antichambre. Bois-Robert le sut, il prend le maréchal de Gramont. «Monsieur, lui dit-il, faisons venir le page.—Il est couché, dit-on.—Faisons-le lever.» Le page, qui ne savoit pas que son père eût fait cette calomnie, dit qu'il feroit démentir ou mourir tous ceux qui l'avoient dit; le maréchal de Gramont fit tant, que Bois-Robert se contenta que Palevoisin dît en pleine garde-robe que tous ceux qui disoient qu'il avoit dit telle et telle chose de M. de Bois-Robert, en avoient menti. Voilà d'où venoit la haine de Palevoisin contre lui.
Bois-Robert étant à Rouen, le maréchal de Guiche, y allant comme lieutenant de roi de Normandie, demanda au cardinal s'il ne trouveroit point mauvais qu'il le vît. «Vous me ferez plaisir,» dit le cardinal. Bois-Robert traita magnifiquement le maréchal, et perdit après-dîner six-vingts pistoles contre lui, car il ne peut se tenir de jouer, et joue comme un enfant.
Le cardinal fit ensuite le voyage de Perpignan, et comme il étoit malade à Narbonne, Citois lui dit: «Je ne sais plus que vous donner, si ce n'est trois dragmes de Bois-Robert après le repas.—Il n'est pas encore temps, monsieur Citois,» dit le cardinal.
Après la mort de M. le Grand, tout le monde parla pour Bois-Robert. Le cardinal Mazarin lui écrivit: «Vous pouvez aller à Paris, si vous y avez des affaires.» Bois-Robert y vient, et en attendant Son Eminence il perd vingt-deux mille écus qu'il avoit en argent comptant. Le cardinal arrivé, le cardinal Mazarin écrit à Bois-Robert: «Venez me demander un tel jour, et fussé-je dans la chambre de Son Eminence, venez me trouver.» Bois-Robert y va. Le cardinal l'embrasse en sanglotant, car il aimoit ceux dont il croyoit être aimé[178]. Bois-Robert, qui voyoit pleurer son maître, ne put cette fois, contre sa coutume, trouver une larme. Il s'avise de faire le saisi, et le cardinal Mazarin, qui le vouloit servir, dit: «Voyez ce pauvre homme, il étouffe; il en est si saisi qu'il ne sauroit pleurer; quelquefois on est suffoqué pour moins que cela; un chirurgien, vite.» On saigne Bois-Robert, qui se portoit le mieux du monde; on lui a tiré trois grandes palettes de sang. Tous ses envieux le vinrent embrasser, mais le cardinal mourut dix-neuf jours après. Bois-Robert dit que c'est le seul bien que le cardinal Mazarin lui ait fait que de lui faire tirer ces trois palettes de sang.
Après la mort du cardinal de Richelieu, Bois-Robert dit à madame d'Aiguillon qu'il n'auroit pas moins de zèle pour elle qu'il n'en avoit eu pour son oncle. Elle le remercia, et lui promit qu'il ne seroit pas long-temps sans recevoir des marques de l'affection qu'elle avoit pour lui, puisque son neveu avoit des abbayes dont dépendoient de bons prieurés. Bois-Robert eut plusieurs avis, mais les prieurés qu'il demandoit avoient toujours été donnés la veille. Il se douta qu'il y avoit de la fourberie, et, pour en être éclairci, il la fut trouver un jour avec une lettre par laquelle on lui donnoit avis que le prieuré de Kermassonnet étoit vacant, et qu'il y étoit à la collation de l'abbé de Marmoustier. «Hé! mon pauvre monsieur de Bois-Robert, s'écria-t-elle, que je suis malheureuse! si vous fussiez venu deux heures plus tôt, vous l'auriez eu.—Je n'en serois pas mieux, madame, car vous pouvez disposer de ce prieuré-là comme de la lune.—Et pourquoi?—C'est qu'il n'y en a jamais eu de ce nom-là; je vous rends grâces de votre bonne volonté, me voilà convaincu plus que jamais de votre sincérité et de votre bonne foi.»
Bois-Robert, quelques années après, eut un grand démêlé avec M. de La Vrillière, secrétaire d'Etat. Il avoit ôté de dessus l'état des pensions un frère de Bois-Robert nommé d'Ouville[179], qui y étoit comme ingénieur. Bois-Robert le fit prier par tout le monde de l'y remettre; ses amis lui dirent: «Nous l'avons un peu ébranlé, voyez-le.» Bois-Robert y va: La Vrillière le reçoit par un mortdieu. «Mortdieu! monsieur, vous vous passeriez bien de me faire accabler par tout le monde pour votre frère, pour un homme de nul mérite[180].» Bois-Robert, en contant cela, disoit: «Je le savois bien, il n'avoit que faire de me le dire, je n'allois pas là pour l'apprendre.» Ce qui fâchoit le plus Bois-Robert, c'est que cet homme lui avoit fait la cour autrefois: «Ah! monsieur, lui dit-il, je ne croyois pas que les ministres d'Etat jurassent comme vous faites. Mortdieu, il siéroit bien autant à un charretier qu'à vous. Allez, monsieur, mon frère sera mis sur l'état malgré vous et vos dents.» De ce pas il alla trouver le cardinal Mazarin, à qui il fit sa déclaration de ne prétendre rien de lui que cela, mais qu'il y alloit de son honneur. Le cardinal le lui promit. Cependant, dans son ressentiment, Bois-Robert fit une satire plaisante contre La Vrillière qu'il appelle Tirsis. Il y a en un endroit:
Le Saint-Esprit, honteux d'être sur ses épaules,
Pour trois sots comme lui s'envoleroit des Gaules.
Il l'a dite à tout le monde; les uns en retinrent un endroit, les autres un autre; M. de La Vrillière le sut; M. de Chavigny avertit l'abbé que M. de La Vrillière devoit aller au Palais-Royal faire ses plaintes. Bois-Robert prend les devants avec le maréchal de Gramont; ils vont au cardinal qui ne se pouvoit tenir de rire: «Monseigneur, lui dit Bois-Robert, ce n'est point contre M. de La Vrillière que j'ai fait ces vers; j'ai lu les Caractères de Théophraste, et à son imitation j'ai fait le caractère d'un ministre ridicule.—Vous voyez l'injustice, disoit le maréchal; le pauvre Bois-Robert, l'aller accuser de cela!» On lui fait réciter les vers tout du long; La Vrillière vient. «Monseigneur, il m'a vitupéré, il m'a jeté une bouteille d'encre sur le visage.—Monsieur de La Vrillière, ce n'est pas vous, disoit le cardinal, ce sont des Caractères de Théophraste.» Cependant il ne remettoit point le sieur d'Ouville sur l'état; le cardinal enfin l'y fit remettre, car Bois-Robert l'attendoit tous les jours dans sa garde-robe. «Monseigneur, lui disoit-il, M. de La Vrillière dit qu'il ne le fera pas, quand la Reine le lui commanderoit; il faut donc qu'il monte sur le trône après cela.» Durant ce désordre, feu M. d'Emery, par malice, fit dîner Bois-Robert chez lui vis-à-vis de La Vrillière, et guignoit, pour voir la grimace de son gendre. Penon, commis de La Vrillière, étoit lent à la délivrance du brevet. Bois-Robert lui montre quatre pistoles: aussitôt le brevet vint. Dès qu'il l'eut, Bois-Robert empoche ses quatre pistoles. «Ah! monsieur, dit-il à Penon, je pense que je suis ivre; à vous de l'argent! je vous demande pardon, je ne songeois pas à ce que je faisois.»—«Enfin, dit Bois-Robert au cardinal, à qui il en faisoit le conte, mon impudence fut plus forte que la sienne.» D'Ouville fut payé durant trois ans de ses appointemens. Après cela La Vrillière voulut l'ôter de dessus l'état. Bois-Robert eut l'insolence de lui mander qu'il feroit imprimer la satire. L'autre n'osa. «Ce n'est qu'un coquin, disoit Bois-Robert, il devoit me faire assommer de coups de bâton.» Il est vrai qu'un de mes étonnements, c'est que l'archevêque de Bordeaux[181] ait été battu deux fois, et Bois-Robert pas une.
Une fois que Bois-Robert alla au Petit-Luxembourg voir M. de Richelieu, madame Sauvay, femme de l'intendant de madame d'Aiguillon, lui dit, dès qu'elle le vit: «Ah! vraiment, monsieur de Bois-Robert, j'ai des réprimandes à vous faire.» Bois-Robert, pour se moquer d'elle, se mit incontinent à genoux. «Vous passez partout, lui dit-elle, pour un impie, pour un athée.—Ah! madame, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit: on m'a bien dit, à moi, que vous étiez la plus grande garce du monde.—Ah! monsieur, dit-elle en l'interrompant, que dites-vous là!—Madame, ajouta-t-il, je vous proteste que je n'en ai rien cru.» Toute la maison fut ravie de voir cette insolente mortifiée.
Une fois mademoiselle Melson, fille d'esprit, le déferra. Il lui contoit qu'il avoit peur qu'un de ses laquais ne fût pendu. «Voire, lui dit-elle, les laquais de Bois-Robert ne sont pas faits pour la potence; ils n'ont que le feu à craindre[182].»
Pour montrer combien il se cachoit peu de ses petites complexions, il disoit que Ninon lui écrivoit parlant du bon traitement que lui faisoient Les Madelonnettes où les dévots la firent mettre: «Je pense qu'à votre imitation je commencerai à aimer mon sexe.»
Il appeloit Ninon sa divine. Une fois il vint la voir tout hors de lui. «Ma divine, lui dit-il, je vais me mettre au noviciat des Jésuites; je ne sais plus que ce moyen-là de faire taire la calomnie. J'y veux demeurer trois semaines, au bout desquelles je sortirai sans qu'on le sache, et on m'y croira encore. Tout ce qui me fâche, c'est que ces b...... là me donneront de la viande lardée de lard rance, et pour tous petits pieds quelques lapins de grenier. Je ne m'y saurois résoudre.» Il revint le lendemain. «J'y ai pensé, c'est assez de trois jours, cela fera le même effet.» Le voilà encore le lendemain. «Ma divine, j'ai trouvé plus à propos d'aller aux Jésuites, je les ai assemblés, je leur ai fait mon apologie, nous sommes le mieux du monde ensemble; je leur plais fort, et en sortant un petit frère m'a tiré par ma robe et m'a dit: «Monsieur, venez-nous voir quelquefois, il n'y a personne qui réjouisse tant les Pères que vous.»
A une représentation d'une de ses pièces de théâtre, les comédiens dirent un méchant mot qui n'y étoit pas: «Ah! s'écria-t-il de la loge où il étoit, les marauds me feront chasser de l'Académie.»
Bois-Robert, toujours bon courtisan, s'avisa de faire des vers contre les Frondeurs; il n'y eut jamais un homme plus lâche. Le coadjuteur[183] le sut, et la première fois qu'il vint dîner chez lui: «Monsieur de Bois-Robert, lui dit-il, vous me les direz bien.» Bois-Robert crache, il se mouche, et sans faire semblant de rien, il s'approche de la fenêtre, et ayant regardé en bas, il dit au coadjuteur: «Ma foi, monsieur, je n'en ferai rien, votre fenêtre est trop haute.»
L'abbé de La Victoire dit que la prêtrise en la personne de Bois-Robert est comme la farine aux bouffons, que cela sert à le faire trouver plus plaisant.
Bois-Robert, en ce temps-là, s'abandonna de telle sorte à faire des contes comme celui des trois Racans[184], qu'on disoit, comme des marionnettes: Je vous donnerai Bois-Robert. De quelques-uns de ces contes-là, il voulut faire une comédie qu'il appeloit le Père avaricieux. En quelques endroits, c'étoit le feu président de Bercy et son fils, qui a été autrefois débauché, et qui maintenant est plus avare que son père. Il feignoit qu'une femme, qui avoit une belle-fille, sous prétexte de plaider, attrapoit la jeunesse; là entroit la rencontre du président de Bercy chez un notaire, avec son fils qui cherchoit de l'argent à gros intérêts. Le père lui cria: «Ah! débauché, c'est-toi?—Ah! vieux usurier, c'est vous,» dit le fils. Il y avoit mis aussi la conversation de Ninon et de madame Paget à un sermon, où cette dame, qui ne la connoissoit pas, se plaignit à elle que Bois-Robert vouloir quitter son quartier pour aller au faubourg Saint-Germain, pour une je ne sais qui de Ninon, et Ninon lui répondit: «Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, madame, on en pourroit dire autant de vous et de moi[185].» Bois-Robert, étourdi à son ordinaire, alla dire en plusieurs lieux que c'étoit le président de Bercy dont il avoit voulu parler. Bercy, qui est un brutal, alla prendre cela de travers, au lieu d'en rire. Madame Paget fit aussi la sotte à son exemple. Bois-Robert disoit: «Je ferai signifier à cet homme que j'ai un neveu qui tue les gens[186], car, pour l'autre, il est renégat, et sera grand-visir un de ces matins.» Le Roi vouloit que la pièce se jouât, et Bois-Robert le vouloit prier de le lui commander en présence du président. Cependant il n'osa la faire jouer. Je pense que M. de Matignon, beau-frère de Bercy, l'en pria; on lui fit sentir que ce dernier ne le trouveroit nullement bon. Le Roi voulut savoir pourquoi la pièce ne se jouoit point; Bois-Robert dit que le président de Bercy, qui avoit livré tant de combats contre la Fronde, s'en trouveroit offensé, et ainsi il lui fit faire sa cour en son absence. Bercy en remercia Bois-Robert[187].
Ses neveux, dont nous venons de parler, n'étoient pas fils de d'Ouville. Il avoit donné ce dernier au comte Du Dognon, gouverneur de Brouage. Cet homme faisoit et écrivoit en beaux caractères une comédie en treize jours. Bois-Robert la raccommodoit un peu, et en tiroit ce qu'il pouvoit des comédiens, et on disoit qu'il ne donnoit pas tout à son frère. D'Ouville savoit la géographie le plus exactement du monde, et avoit une mémoire prodigieuse. Il s'étoit marié autrefois en Espagne. Bois-Robert fit rompre le mariage. Tous ces beaux messieurs faisoient dire à Bois-Robert, dans une Epître à M. le chancelier, qui a été depuis imprimée[188]: