Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie saisit de nouveau le pilier pour se soutenir. Il lui semblait que la lumière du soleil faisait place à une obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était mort! Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie disparaissait comme les rayons du soleil.
Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée là, les yeux grands ouverts, sans rien voir. Elle avait perdu le sentiment du temps; il n'y avait plus de réel que ce fait écrasant: John était mort!
«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne, fixant son œil unique sur ce douloureux visage.
Elle ne répondit pas; il répéta:
«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je parte; je veux voir les Boers prendre Prétoria.»
Bessie le regarda vaguement.
«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin de réponse», dit-elle.
La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas porter une lettre au Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan Vanzil le tuer. Il est tombé comme ça!» Et il s'abattit tout d'une pièce sur le sol, comme un homme frappé par une balle. Il continua: «Je ne peux pas lui porter un message, Missie, mais ce que je voulais dire, c'est que je pourrais porter une lettre de votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut mieux qu'un Anglais mort et Frank Muller fera un beau mari.
—Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée, en lui montrant l'avenue de son bras étendu.
Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue, que l'homme bondit sur ses pieds, et au même instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le temps avec des grognements sourds, interprétant le geste de sa maîtresse comme un ordre d'agir, sauta droit à la gorge du messager. Le chien, grand et lourd, frappa l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que tous deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible: l'homme se débattait, criait, jurait; le chien le roulait, le mordait de façon à lui laisser des marques ineffaçables.
Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait pas voir ce qui se passait. Son oncle accourut avec deux Cafres.
«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il donc?»
Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire lâcher prise au chien, et l'homme se releva en trébuchant, saignant d'une demi-douzaine de morsures.
Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler. Ensuite il tourna son visage couvert de sang, son œil unique flamboyant de fureur, vers la pauvre Bessie, la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla d'injures.
«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera payer. Je suis son serviteur! Je....
—Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de Silas Croft, ou, par le ciel! je lance le chien sur vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui luttait furieux avec les deux Cafres.
Le messager le regarda; puis, avec une dernière menace de son poing, il s'enfuit en courant et ne se retourna qu'une fois, pour s'assurer que le chien ne le poursuivait pas.
Bessie le suivit de son regard vague, avec autant d'indifférence qu'elle en avait témoigné pendant la lutte. Tout à coup, elle se redressa et rentra dans le salon.
«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son oncle, qui la rejoignait. Que veut dire cet homme, au sujet de Frank Muller?
—Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin, d'une voix qui hésitait entre le sanglot et le rire convulsif, «que je suis veuve avant d'avoir été mariée. John est mort!
—Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la main à son front et tournant sur lui-même avec égarement. «John est mort!
—Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant la lettre de Muller.
Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très long à la lire.
«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma pauvre Bessie!» Il la prit dans ses bras et la baisa tendrement.
Une pensée lui traversa subitement l'esprit. «C'est peut-être un mensonge, comme Frank Muller en fait souvent, dit-il; ou bien peut-être s'est-il trompé.»
Bessie resta muette. Pour le moment du moins, tout espoir l'avait abandonnée.
L'étude des éléments opposés, qui concourent à former un caractère comme celui de Frank Muller, si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de nature à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en son entier développement, est heureusement difficile à rencontrer dans un pays très civilisé. La lourde main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à ce qu'elle l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui l'entourerait. Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées à demi sauvages, où une poignée d'hommes appartenant à une race supérieure règne sur des masses d'une race inférieure ont certainement rencontré ses pareils. Les solitudes sont favorables à la production de puissantes individualités. Au contraire, la société des hommes très civilisés leur est adverse. Il en est des hommes comme des arbres; ceux qui croissent isolément dans la plaine développent, d'après les lois de leur nature, toute leur force et leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent la lumière partout où elle se trouve; ils prennent pour cela la forme et la direction que leur imposent leurs voisins; avant tout, ils veulent vivre, n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.
Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré seulement du rebut de l'humanité, il devient, extérieurement, ce que l'esprit qui l'anime veut qu'il soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, enchaîné par l'usage, retenu par la force de l'opinion publique, il devient aussi pareil aux autres, que les arbres élevés en espalier par la main du même jardinier sont pareils entre eux. Les angles de sa nature disparaissent sous la friction constante de la société; et il devient, superficiellement du moins, identique à ceux qui l'entourent et le pressent.
La place d'un homme comme Frank Muller est sur les confins de la civilisation et de la barbarie. Trop civilisé pour posséder les vertus primitives, qui, telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien accordée à l'homme par la nature; trop barbare pour accepter les restrictions adoucissantes d'une société cultivée, il participe aux forces et aux faiblesses des deux états. Animé de l'esprit de barbarie, où domine la superstition, et entièrement dépourvu de l'esprit de civilisation, qui se traduit par la pitié, il se tient entre les deux, insultant à l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le plus terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, préparé par l'éducation et la réflexion, à maîtriser sa nature si bien armée pour le mal, habitué à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage de l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût pu étonner le monde, comme un Napoléon.
Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de l'influence inconsciente, mais réelle, d'une race de progrès, il eût pu écraser ses semblables et les détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage et de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté entre deux forces, qu'il ne reconnaissait pas, il devenait le jouet d'une puissance invisible qui transformait en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances différentes, les armes mortelles d'une force invincible et se sentait dominé par des accès de terreur superstitieuse.
Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la scène de meurtre que son cerveau n'a pas craint de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne croit à aucun dieu et cependant les craintes terribles qui surgissent dans son cœur, semblent prendre corps et lui crier: Nous sommes les messagers d'un Dieu vengeur. Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond noir de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix du tonnerre le proclame. Il ferme ses yeux éblouis et les pas cadencés de son cheval deviennent un rythme qui répète: Il y a un Dieu! il y a un Dieu!
Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de laisser derrière lui.
Il était près de minuit, lorsque Frank Muller s'arrêta devant une misérable hutte en terre, perchée dans la solitude, sur la berge du Vaal, et flanquée d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux comme la tombe; pas même un chien pour aboyer.
«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller tout haut, je le ferai fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»
A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes et fit reculer le cheval si violemment, qu'il faillit désarçonner son cavalier.
«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank Muller, dont les nerfs n'étaient plus en état de supporter le moindre choc.
«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant de la couverture grise qui l'enveloppait et montrant la vilaine figure du sorcier qui avait porté la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années déjà, il suivait Muller comme son ombre.
«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous cacher ainsi? C'est un de vos tours infernaux; prenez garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes de ses pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai loin, vous et votre sorcellerie.
—Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, mais il y a une demi-heure je vous ai entendu venir; je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air cette nuit; on aurait dit que vingt personnes galopaient après vous. Je les entendais distinctement: d'abord le grand cheval noir, puis tous ceux qui couraient derrière lui, comme s'ils vous eussent poursuivi; alors je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent un à un. C'étaient peut-être des démons!
—Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» cria Muller, dont les dents s'entre-choquaient de crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval et ayez-en grand soin; il a fourni une longue course et nous partons à l'aube. Dites-moi où sont les lumières et l'eau-de-vie! Si vous l'avez bue, je vous fouetterai.
—Tout cela est sur la planche à gauche de la porte, Baas, et il y a aussi de la viande et du pain.»
Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la hutte, dont il ouvrit la porte branlante d'un coup de pied. Il trouva les allumettes, mais sa main tremblait si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer la grossière chandelle que font les Boers, avec la graisse du mouton. Près de la chandelle étaient une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le gobelet d'un mélange de liqueur et d'eau et but; puis il essaya de manger un peu, n'y réussit pas et s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt, il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit à fumer.
Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui dire que le cheval mangeait de bon appétit. Il allait se retirer, quand son maître lui fit signe de rester. L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait guère sa société que lorsqu'il voulait le consulter, ou lui faire exercer son art prétendu de divination; le fait est que, pour le moment, Frank Muller eût été content de parler à un chien. Les événements de la nuit avaient abaissé cet homme terrible, plongé dans l'iniquité, dès sa première jeunesse, au niveau d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses pieds. Puis les libations répétées produisirent leur effet, et il oublia un peu l'extrême prudence dont il ne se départait jamais, pas même avec son «confident noir», Hendrik.
«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui demanda-t-il.
—Depuis quatre jours, Baas.
—Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?
—Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.
—Qu'a-t-elle fait?
—Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la véranda, comme ça.» Il essaya d'imiter l'attitude et la physionomie de la pauvre Bessie.
«Ainsi, elle l'a cru?
—Certainement.
—Et après?
—Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! regardez!»
Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui avaient faites les crocs de Stomp.
Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir imposteur, dit-il; cela prouve son courage. Vous êtes sans doute furieux et vous rêvez de vous venger?
—Assurément.
—Qui sait! Nous irons là-bas demain.
—Je le savais d'avance, Baas.
—Nous allons prendre le domaine; nous ferons juger Silas Croft par un conseil de guerre, pour avoir hissé le pavillon anglais et, si le verdict est contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.
—Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant joyeusement les mains; «mais sera-t-il condamné?
—Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa barbe d'or; cela dépendra de ce que Missie dira; et du verdict de la cour, ajouta-t-il après réflexion.
—Le verdict de la cour! le verdict de la cour! ricana le méchant conseiller, et le Baas la présidera! Ha! ha! pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se chargera de le fusiller, Baas?
—Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera toujours quelqu'un pour exécuter la sentence.
—Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas été très payé. J'ai fait de vilaines choses. J'ai interprété des présages, préparé des filtres et filé vos ennemis. Voulez-vous m'accorder une faveur? Voulez-vous me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? Ce n'est pas une grande faveur, Baas, et je l'ai méritée.
—Pourquoi désirez-vous le fusiller?
—Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des années, pour ma sorcellerie, et parce que, l'autre jour, il m'a chassé de chez lui. En outre, c'est agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore plus content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si c'était la Missie qui a lancé le chien sur moi. Je....»
En un clin d'œil, Muller saisit à la gorge le gredin stupéfait et lui administra force coups de pied et coups de fouet.
Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait remué tout ce qui restait de généreux en lui; en outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il aimait trop follement cette femme, pour permettre qu'un homme insultât son nom, surtout un homme dont il pouvait redouter la sorcellerie, mais qu'il mettait d'ailleurs bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En ce moment, il n'était pas moins dangereux de jouer avec les nerfs surexcités de Muller qu'avec un taureau furieux.
«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous osez prononcer ainsi son nom, je vous tuerai malgré toute votre magie.» Et il le lança avec tant de force contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée. L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, puis sortit en se traînant sur les mains et les genoux.
Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le Cafre eut disparu, il se leva, ferma la porte à double tour et tout à coup fondit en larmes, brisé sans doute par la fatigue physique et morale, par l'effet de la liqueur et aussi par la passion inassouvie (on ose à peine l'appeler amour), qui lui dévorait le cœur.
«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, ma chérie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de la cabane et s'endormit en sanglotant.
Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience, mais sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la superstition qui peut, au besoin, remplacer la première, et la seconde pesait littéralement sur sa vie entière; car la beauté de la jeune fille exerçait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait pas.
Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la hutte pour éveiller son maître, et une demi-heure après avoir traversé le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom.
L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que se répandait la lumière du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire, il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frappés par la foudre, ce n'était qu'un accident heureux, car autrement il eût été forcé de les tuer lui-même, s'ils avaient refusé de lui restituer l'arrêt de mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait cela? Il était peu probable qu'on retrouvât les corps, sur cette rive déserte, où les vautours les dévoraient sans doute déjà; si on les découvrait, le papier aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou serait devenu illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller eût pris part au meurtre et, au besoin, Hendrik établirait un alibi. C'était un homme utile que ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? Deux Boers escortaient deux Anglais jusqu'à la rivière; là, ils se querellaient et tiraient les uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient le chariot et tout était fini.
Muller se disait que tout était pour le mieux et que personne ne pourrait le soupçonner.
Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes efforts, et le sang colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et puis Hendrik l'avait lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait à exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé de fusiller. Bessie lui céderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il n'avait plus rien à craindre, puisque le gouvernement anglais rendait les armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.
[3] Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, et qui n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers, surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.
Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait enfin sa récompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes ses facultés à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but ressemblait fort à un trône.
Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait frappée; mais à mesure que les jours s'écoulaient, elle se relevait peu à peu, car elle avait du ressort et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent la douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont mortellement atteintes; sur d'autres, au contraire, elle glisse comme l'eau sur le marbre, sans pénétrer au delà de la surface. Bessie appartenait à une catégorie moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le bonheur, pour s'épanouir au soleil, elle ne devait pas languir à l'ombre d'un chagrin. Les femmes de sa trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent pas à un célibat éternel, ne s'immolent pas en holocauste à une chère mémoire. Si leur premier amour leur est enlevé, elles pleurent et souffrent beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, elles ne repoussent pas le second qui se présente.
Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse Bessie que l'on vit errer à Belle-Fontaine, après la visite du Cafre borgne. Toute son irritabilité avait disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même pas de s'accuser lui-même.
«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, lui dit-elle un soir; vous en avez été l'instrument; voilà tout.» Puis elle vint lui passer les bras autour du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils étaient seuls au monde, et il la consola de son mieux. Chose étrange! ils ne pensaient guère à Jess, quand ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une énigme, quelque chose en dehors d'eux. Présente, ils l'aimaient et la laissaient libre de vivre à sa manière; absente, elle semblait s'effacer dans une ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle et les siens. Certes ils lui étaient attachés, mais les natures simples s'éloignent involontairement de ce qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient pas exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa sœur était bien peu de chose, comparée à la tendresse profonde, à l'abnégation absolue que Jess lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. Bessie lui préférait de beaucoup son vieil oncle. Aussi, dans ces jours d'épreuve, leurs deux cœurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un de l'autre.
A mesure que le temps passait, tous deux se mirent à espérer de nouveau. N'était-il pas possible, après tout, que Muller eût menti? Ils savaient qu'il n'était pas homme à reculer devant une imposture, s'il y trouvait son compte, et son objectif, en cette circonstance, n'était pas douteux pour eux.
Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, Bessie, assise sous la véranda, crut entendre un grondement sourd, qui lui parut être celui du canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se leva et gravit la colline qui s'élevait derrière l'habitation. Arrivée au sommet, elle embrassa du regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. Au loin, sur la droite, dominait un pic abrupt, appelé Majuba et souvent enveloppé de nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et il sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté par la brise, venait de là. Du reste elle ne vit rien. Bientôt l'écho se tut et elle pensa que, peut-être, elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.
Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement de la grosse artillerie, couvrant la retraite des troupes anglaises sur les flancs du mont Majuba. Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque peu découragé; les revers se succédaient avec une telle obstination, que même sa foi robuste en la valeur britannique en était ébranlée.
Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. Des bruits incessants couraient dans le pays, apportés soit par des indigènes, soit par des Boers de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, il devint certain qu'un armistice était conclu entre les Anglais et les Boers, mais on en ignorait les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises considérables, se soumettaient sans plus lutter; quant à Bessie, elle hocha la tête avec incrédulité.
Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté Prétoria, un Cafre apporta la nouvelle que l'armistice était rompu, que les Anglais s'avançaient en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau et Silas rayonna de joie.
«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux mois, j'avais presque honte de mon titre d'Anglais. Mais tout cela va finir; je savais bien qu'on ne nous abandonnerait pas.»
Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, avait l'air brave et fier, comme s'il eût été âgé de vingt-cinq ans, au lieu de soixante-dix.
Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent sans qu'on reçût d'autres nouvelles; mais le lundi 23 mars, l'orage éclata.
Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses occupations du matin, et son oncle, debout dans le salon, s'essuyait le front avec son foulard rouge, car il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.
«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, par la porte entre-bâillée.
—Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux yeux, et soupirant au souvenir de celui dont elle n'espérait plus de nouvelles.
«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent du temps, surtout avec nos soldats qui sont si lents! On aura dû attendre quelque chose, des canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous aurons des nouvelles aujourd'hui.»
Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout bouleversé.
«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent avec un chariot; ils sont vingt; Frank Muller est à leur tête, sur son cheval noir; Hans Coetzee et le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière un arbre dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils vont s'emparer du domaine.»
Sans attendre pour donner d'autres explications, Jantjé se glissa à travers la maison et se cacha quelque part sur la colline, car il était, comme la plupart des Hottentots, extrêmement lâche.
Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui se tenait debout, pâle et tremblante, près de la porte. Ayant entendu des pas précipités sur l'avenue qui passait devant la maison, il se dirigea vers la porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés à la ferme, avaient aperçu les Boers, jeté leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier d'entre eux, un jeune garçon de douze ans, roula sur le sol, frappé d'une balle entre les deux épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien tiré!» puis le rire féroce qui suivit la chute de l'enfant et le piétinement des chevaux dans l'avenue.
«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»
Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil au râtelier, s'assit dans un fauteuil de bois qui faisait face à la porte-fenêtre et fit signe à sa nièce de venir le rejoindre.
«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que nous n'avons pas peur d'eux. Ne craignez rien, ma chérie; ils n'oseront pas nous toucher; ils craindront les conséquences.»
A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade parut, conduite, ainsi que l'avait dit Jantjé, par Frank Muller, sur son cheval noir; après lui venaient Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier Hendrik, monté sur un animal indéfinissable: il portait un fusil et une zagaie à la main. Derrière eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins près de qui, depuis vingt ans, il vivait en paix et amitié.
Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder autour d'eux. Ils ne voyaient pas encore bien à l'intérieur, à cause du contraste entre la brillante lumière du dehors et l'ombre au dedans.
«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans Coetzee; ils auront eu vent de notre petite visite.
—Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je les ai fait surveiller et je sais qu'ils n'ont pas quitté ces lieux. Descendez de cheval, Om Coetzee, et vous aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»
Le Cafre obéit avec empressement et dégringola aussitôt de sa monture, mais le Boer hésita.
«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien tirer, s'il voyait envahir sa maison.
—Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce que je vous ordonne.
—Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné Hans Coetzee, en se préparant à obéir.
Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la véranda et, de son œil unique, explorait l'intérieur.
«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la petite poulette.» D'un coup de pied il ouvrit violemment la porte-fenêtre et l'on vit alors le vieillard assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, et tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied à terre et s'avança, suivi d'une douzaine de Boers.
«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous chez moi avec tous ces hommes armés? demanda Silas Croft, sans se lever.
—Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour être jugé comme traître et rebelle à la République. Je regrette», ajouta Muller, en saluant Bessie, qu'il n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée, «d'être obligé de vous arrêter devant une dame, mais mon devoir ne me laisse pas de choix.
—Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je suis le sujet de la reine Victoria; je suis Anglais. Comment donc puis-je être rebelle à aucune république? Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si forte, que chacun des Boers put l'entendre, «et je ne reconnais l'autorité d'aucune république. Cette maison est la mienne et je vous somme de la quitter, au nom de mes droits de sujet anglais.
—Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais n'ont pas de droits, si ce n'est ceux que nous leur accordons.
—Fusillez-le, cria une voix.
—Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda Muller, de la même voix froide.
—Non! répondit le vieillard avec force; je ne me rends pas à des rebelles armés contre la Reine. Je tire sur le premier qui ose me toucher.» Et se levant, il arma sa carabine.
«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le sorcier borgne, jouant avec la détente de son vieux fusil. Pour toute réponse, Muller lui frappa le visage du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:
«Arrêtez cet homme.»
Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas doué d'un grand courage et la vue de ce canon de fusil le faisait défaillir. Il se mit à balbutier des excuses.
«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je vous dénonce au général, comme ami des Anglais?» lui dit le malicieux Muller, qui se faisait un jeu de la lâcheté bien connue du personnage.
« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... une petite faiblesse,... la chaleur du soleil.... Mais je vais saisir le rebelle.... Un de ces jeunes gens aura peut-être l'obligeance de détourner son attention? C'est un homme violent,... je le connais depuis longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... vous savez, cher cousin....
—Y allez-vous? répéta le maître terrible.
—Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous en prie, déposez ce fusil; c'est si dangereux! Ne me regardez pas comme un taureau furieux, mais acceptez le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne voudrions pas vous faire de mal. Allons, venez, venez», poursuivit Hans, lui faisant signe de la main, comme à un cheval ombrageux qu'on veut amadouer.
«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, lui cria le vieillard, si vous faites un pas, par le ciel! je vous envoie une balle.
—Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient les insulteurs, de la fenêtre, très soigneux, du reste, de s'écarter à droite et à gauche, afin de laisser un passage libre à la balle attendue.
Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, le seul qui gardât son sang-froid, le saisit par le bras et, de toute sa force, le lança contre Silas. Il avait ses raisons pour désirer que celui-ci tuât quelqu'un et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il le choisissait pour victime.
La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, qui jusque-là était restée immobile, effarée, comprenant que le sang versé compliquerait encore la situation, se précipita sur l'arme qui partit; seulement la balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta de lui couper l'oreille et se perdit ensuite par la fenêtre. En un clin d'œil, la pièce fut remplie de fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre hommes guidés par Hendrik, se précipitèrent dans la chambre et sur Silas Croft appuyé au mur, son fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.
Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, car, si vieux qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. On eût dit un vieux lion acculé. Bientôt un des hommes essaya de le frapper, le manqua et, avant qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna un coup de crosse qui l'envoya rouler par terre, comme un bœuf assommé. Alors on l'entoura, mais il continua son jeu de moulinet avec son fusil et repoussa un second assaillant. A ce moment, le sorcier Hendrik, qui guettait l'occasion, frappa sa tête chauve du canon de son vieux fusil et le vieillard tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté avec beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. Mais quand les Boers virent Silas à terre, ils se jetèrent tous sur lui et l'auraient sans doute achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un grand cri, ne se fût précipitée sur son corps et ne l'eût entouré de ses bras.
Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée et intervint. D'un seul bond il fut au milieu des combattants, les jeta de tous côtés, grâce à sa grande force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, et réussit enfin à relever Silas.
«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa couronne de cheveux blancs tout ensanglantée, fut saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné d'abord sous la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé deux mois auparavant, déployait fièrement ses plis à la brise. Là il tomba sur le gazon, le dos appuyé au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.
Bessie qui sanglotait, le cœur déchiré d'angoisse et d'indignation, fendit la foule pour courir à la maison et rapporter le verre d'eau. Une de ces brutes essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à son oncle qui le but avidement.
«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez pas; je n'ai pas grand mal. Ah! si John eût été ici! Avertis une heure seulement à l'avance, nous aurions défendu la maison contre eux tous.»
Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les épaules des autres, avait réussi à détacher la corde qui retenait le drapeau, et, après l'avoir renversé, l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»
«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous sommes de nouveau en République? dit, d'un ton moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.
—De quelle république parlez-vous? répondit le vieillard; le Transvaal est une colonie britannique.»
Il y eut un éclat de rire.
«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta le même homme. Il renonce au pays et doit l'évacuer dans les six mois.
—C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur ses pieds; un lâche mensonge. Quiconque prétend que les Anglais ont abandonné le pays à quelques milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux sujets, est un menteur, vomi par l'enfer.»
Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit fin, Frank Muller s'avança.
«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et les lâches ne sont pas les Boers qui vous ont battus bien des fois, mais vos soldats, qui se sont toujours enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de vos soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier de sa poche, vous connaissez cette signature, je pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez ce qu'il dit:
«Très cher Herr Muller,
«Les présentes sont pour vous informer que, par la force des armes qui combattent pour le droit et la liberté, et aussi par la lâcheté du gouvernement britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous avons, de par la volonté du Tout-Puissant, conclu aujourd'hui une paix glorieuse avec l'ennemi. Le gouvernement britannique cède sur presque tous les points et ne sauve que les apparences. La République sera rétablie et les dernières troupes quitteront le pays dans six mois. Faites savoir ceci à tous et n'oubliez pas de rendre grâces à Dieu pour nos victoires.»
Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se tordit les mains. Quant au vieillard, il s'appuya au mât et sa tête ensanglantée se courba sur sa poitrine, comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata en un tel torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes reculèrent un instant, muets devant l'explosion de cette fureur qui puisait sa force dans un excès d'humiliation.
C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et pieux vieillard, le visage meurtri, ses cheveux blancs souillés de sang, ses vêtements en lambeaux, frapper la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient, blasphémer son créateur, maudire le jour où il était né, couvrir d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre d'Anglais, le gouvernement qui l'abandonnait et tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son drapeau déshonoré!
Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière la maison. Après que le sorcier Hendrik eut renversé Silas Croft et aidé à le traîner jusqu'au mât du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter du désordre général, pour son propre compte. En conséquence, au moment ou Frank Muller se mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait voler. Passant par le salon, il s'appropria la montre et la chaîne d'or de Bessie, présents de son oncle aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il passa dans la cuisine, où il trouva une belle provision de couverts d'argent. Il les engloutit dans les vastes poches de la capote militaire fort délabrée, dont il était vêtu, non sans être troublé par les aboiements de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques semaines auparavant et qui, pour le moment, était enchaîné à sa niche, près de la cuisine. Ayant reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne pouvait se défendre, il se prépara, avec une joie infernale, à se venger de lui. Il avait laissé son fusil sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie. Il sortit par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques pas du chien qui le reconnut aussitôt et devint fou de fureur, s'amusa pendant quelques instants à l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à coup la pauvre bête de sa zagaie, et s'accroupit ensuite sur le sol, pour mieux jouir des convulsions d'agonie de sa victime.
Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot Jantjé s'était faufilé à travers les hautes herbes et les broussailles, de l'autre côté du mur, et son corps presque noir se pressait contre les pierres de la même couleur, de telle sorte qu'un œil inexpérimenté n'aurait pu le distinguer à douze pas. De temps à autre, il levait la tête au-dessus du mur, observait le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien.
Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement se rencontre chez les Hottentots et manque, au contraire, absolument aux Cafres. En outre, il affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait toujours dans les occasions assez rares où il lui convenait de marcher comme un homme, au lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser comme un serpent. Le supplice de Stomp lui inspira donc un vif désir de vengeance, mais à la condition cependant qu'il n'y eût pas de péril pour lui. Il en cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup de pied au chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris subitement du désir de cacher son méfait, ôta le collier, enleva l'animal dans ses bras, le porta, non sans peine, dans la maison, et le dissimula sous la table de la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit de pierres sans ciment, en retira une, déposa la montre et les couverts d'argent dans la cavité, et replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se rendre compte de ses intentions, il alluma une allumette, regarda autour de lui pour s'assurer que personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il put et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait de toit à l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie depuis plusieurs jours et, grâce au soleil et au vent, le chaume était parfaitement sec. Aussi le feu embrasa le toit en une seconde.
Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur derrière lequel se trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement les mains en admirant son ouvrage. La tentation fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation était trop directe et l'occasion trop belle.
Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant des deux mains, il frappa de toute sa force avec le gros bout le crâne sans défense du coquin.
Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba comme mort. Jantjé se hissa par-dessus le mur, souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie du chien mort. Ensuite, rempli d'une horrible joie, il se glissa dehors, ferma la porte à double tour et rampa jusqu'à une petite plantation située à quatre-vingts mètres environ, sur la droite de la maison, d'où il pourrait voir les progrès du feu et tout ce que feraient les Boers.
Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens pour se voir environné de flammes dans lesquelles il périt, sans qu'on pût entendre ses cris désespérés.
Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait dans les convulsions, malgré les soins de Bessie; au milieu d'un cercle de Boers qui fumaient, riaient et se donnaient des airs de triomphateurs.
Frank Muller contemplait avec un infernal sourire le beau visage de Bessie baigné de larmes.
Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant le toit d'où s'échappaient des panaches de fumée bleuâtre.
«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai fusiller.»
Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant, le toit flamba comme de l'amadou, avec une rapidité extraordinaire. C'était l'heure où souvent une brise légère soufflait de la colline et bientôt elle inclina les flammes en un arc immense, vers les Boers qui ne tardèrent pas à sentir la chaleur et la fumée leur brûler le visage.
«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement écrasée par ce nouveau malheur.
«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut sauver quelque chose. On étouffe ici; il faut en sortir.»
A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses bras et, suivi de Bessie, le porta dans la plantation où Jantjé s'était réfugié. Au centre se trouvait une petite clairière entourée de jeunes orangers et gommiers. Là, il déposa le vieillard sur une couche d'herbe et de feuilles sèches, et s'éloigna sans un mot, pour se rendre compte des progrès de l'incendie; déjà l'on ne pouvait plus approcher de la maison. En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus qu'un bûcher incandescent; au bout d'une demi-heure, il ne restait debout que les murs extérieurs, épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait un sombre voile de fumée. Belle-Fontaine n'était plus qu'une ruine noircie; les communs et dépendances, couverts en fer galvanisé, restaient seuls intacts.
Il y avait à peine cinq minutes que Muller était parti, lorsque, à la grande joie de Bessie, son oncle ouvrit les yeux et put s'asseoir.
«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. Qu'est-ce que cette odeur de feu? Auraient-ils incendié la maison?
—Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en pleurant amèrement.
Le vieillard poussa un gémissement.
«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau par morceau, presque pierre par pierre, et maintenant tout est détruit! Pourquoi pas? Que la volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, ma chérie; je voudrais de l'eau; je me sens bien faible.»
Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance, sur la limite de la plantation, coulait un petit ruisseau; Silas but avidement et lava ensuite son visage et sa blessure.
«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand mal; je me sens mieux. Je crains d'avoir été absurde. Je n'ai pas assez appris à supporter le malheur et le déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu nous avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que sa volonté soit faite! Que vont-ils faire maintenant? Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre ami Frank Muller.
—Je suis bien aise de voir que vous avez repris vos sens, oncle Croft, dit Frank poliment, et je regrette d'avoir à vous dire que la maison est perdue. Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le ferais fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention de détruire votre propriété.»
Le vieillard inclina la tête sans répondre; son ardeur semblait éteinte.
«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda Bessie. Peut-être, maintenant que nous sommes ruinés, nous permettrez-vous d'aller au Natal; je suppose que le pays est encore anglais?
—Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le moment; bientôt il sera hollandais, mais je regrette de ne pouvoir vous y laisser aller. J'ai l'ordre de vous faire prisonniers tous deux et de faire juger votre oncle par un conseil de guerre. La remise, poursuivit-il vivement, et les deux petites pièces y attenant, n'ont pas été atteintes par le feu. Je les ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur sera supportable, on vous y conduira.»
Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et donna rapidement des ordres, que deux d'entre eux allèrent exécuter.
Silas Croft continuait à garder le silence; il ne paraissait même ni surpris, ni indigné de tout cela; mais la pauvre Bessie, absolument anéantie, ne savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid devant eux.
Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant sa barbe, puis s'adressa de nouveau à deux Boers restés derrière lui.
«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et vous ne permettrez à personne de communiquer avec lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche des écuries sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il soit pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il parle à quelqu'un, ou s'il est maltraité, vous serez responsables. Comprenez-vous?
—Oui, Meinheer.
—Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss Bessie, je vous demande un moment d'entretien.
—Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon oncle.
—Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il avec un froid sourire. Je vous supplie de réfléchir. Il y va de votre intérêt, à vous et à votre oncle; je vous conseille de venir.»
Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait de bonnes raisons pour se méfier de lui et pour craindre un tête-à-tête.
Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller avait chargés de surveiller son oncle, se placèrent entre elle et lui. Muller fit quelques pas sur la droite; en désespoir de cause, elle le suivit et le rejoignit sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui adressât la parole.
«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin, une main pressée sur son cœur pour en calmer les battements. Son instinct de femme lui faisait deviner ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage.
«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des années je vous aime et je désire vous épouser. Une fois encore, je vous demande d'être ma femme.
—Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie faisant tête à l'orage, je vous remercie de votre proposition, et tout ce que je peux vous dire, c'est que je la repousse une fois pour toutes.
—Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme les femmes ne sont pas souvent aimées. Vous êtes dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que j'ai fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: C'est pour Bessie Croft que je veux épouser. Tout est bien changé dans ce pays. La rébellion est victorieuse. C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin de vous conquérir. Je suis un homme important maintenant, et je le serai davantage. Vous grandirez avec moi. Réfléchissez.
—J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. Vous osez me le demander, sur les ruines de ma maison en cendres, après m'en avoir arrachée avec mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? et je ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser un Cafre plutôt que vous, Frank Muller, si grand que vous puissiez être.»
Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous me parlez ainsi? Il est mort. A quoi bon rester fidèle à un mort?
—Mort ou vivant, je l'aime de tout mon cœur et, s'il est mort, c'est par la main des vôtres, et son sang s'élève entre nous.
—Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une fois encore, est-ce votre dernier mot?
—Oui.
—Très bien. Alors, moi je vous dis que vous m'épouserez ou....
—Ou quoi?
—Ou que votre oncle, ce vieillard que vous aimez tant, mourra!
—Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix étouffée.
—Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous que je laisserai la vie d'un vieillard s'interposer entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne voulez pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation pour tentative de meurtre et haute trahison, dans le délai d'une heure; dans une heure et demie il sera condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra par mon ordre. Je commande ici, avec droit de vie et de mort, et je vous affirme qu'il mourra! Que son sang retombe sur votre tête!»
Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.
«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez pas assassiner un vieillard innocent.
—Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez bien peu, Bessie Croft, pour parler de ce que je n'oserai pas faire, afin de vous conquérir. Pour cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa belle voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser demain matin; je ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, et votre oncle sera libre comme l'air, quoiqu'il soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de tuer un citoyen, après la conclusion de la paix. Refusez et il mourra. Choisissez.
—J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. Frank Muller, parjure et traître, assassin que vous êtes, je ne vous épouserai pas.
—Très bien, très bien, Bessie; comme il vous plaira. Un mot encore. Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenue. Si vous persistez, votre oncle mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne voulez pas m'épouser? Même en ce pays, où je peux tant de choses, je ne peux pas vous y contraindre. Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait, sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle sera couché dans sa tombe. Je vous donnerai le choix une fois encore, mais une seule, après le jugement. Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous serez trop heureuse de m'épouser pour couvrir votre honte.
—Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon maudit. Mais vous ne m'effrayerez pas jusqu'au déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»
Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes.
«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, dit-il en riant; demain je sécherai vos larmes sous mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!» cria-t-il à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie, «venez ici.»
Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de Bessie, les mêmes ordres qu'il avait déjà donnés pour Silas Croft. Elle devait être enfermée dans la petite chambre de l'autre côté des remises et ne communiquer avec personne. Il ajouta:
«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'État et tentative de meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il exécutait les ordres du Triumvirat.»
Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant à peine, elle fut conduite à travers la petite plantation, et ensuite par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la pièce qui allait lui servir de prison. C'était une sorte de magasin rempli de sacs de pommes de terre et de farine. Là, on l'enferma.
Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait un peu de jour que par les fentes de la porte et un trou ménagé dans le mur du fond, pour laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine à moitié plein, et essaya de réfléchir. Sa première pensée fut de s'évader, mais elle en reconnut vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien verrouillée; une sentinelle montait la garde devant; une autre était placée derrière le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la séparait de la remise. Les briques dont il était construit s'étaient un peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté. Là aussi elle trouverait des hommes armés. Mais, en supposant même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle abandonner son vieil oncle à son sort?
Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé que par les pas des sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcinés. L'odeur de poussière et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc, rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie presque intolérable, et elle crut s'évanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le mur de la remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien perdre et de voir ce qui pourrait se passer. Bientôt plusieurs Boers entrèrent dans la remise et en retirèrent tous les chariots, excepté un seul qu'ils placèrent contre le mur opposé à celui contre lequel s'appuyait Bessie, puis ils disposèrent divers bancs et pièces de bois, et Bessie comprit qu'ils préparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait pas menacé en vain.
Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, défilèrent dans la remise et se placèrent sur deux rangs, dans le grand chariot qu'ils avaient gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée avec un mouchoir taché de sang; il était pâle, et tremblait un peu, mais Bessie vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à toute organisation chez les Boers, est la difficulté d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un d'eux; mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour Muller: son ascendant était incontesté et incontestable.
Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, dans un espace vide, et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis Bessie vit son vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent avec lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du président. Au même instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait disposé pour servir de banc des témoins et Muller tira de sa poche un carnet et un crayon.
«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en conseil de guerre, pour juger l'Anglais Silas Croft. Il est accusé de s'être, par ses actes et par ses paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement, notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, après que ce pays eût été rendu à la république. En outre, d'avoir tenté d'assassiner un citoyen de la République, en tirant sur lui, avec un fusil chargé. Si ces accusations sont prouvées, il méritera la mort, d'après la loi martiale.
«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces accusations?»
Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, regarda son juge et répondit:
«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre ma maison, après que vous aviez tué l'un de mes serviteurs. Je ne reconnais pas votre juridiction et je refuse de me défendre.»
Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques notes:
«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la juridiction de la Cour. Quant aux accusations, nous allons entendre les témoignages. Sur la première, nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu flotter le drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons entendre le citoyen Hans Coetzee, qui a été attaqué.
«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de la République, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?
—Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», répondit Hans Coetzee, du véhicule où il s'était installé.
«Parlez donc.
—J'entrais dans la maison du prisonnier pour l'arrêter, afin d'obéir à vos ordres respectés, quand le prisonnier leva sa carabine et tira sur moi. La balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance et une abondante perte de sang. C'est là mon témoignage.
—Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns des hommes assis dans le chariot.
«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser au témoin? demanda Muller.
—Aucune; je n'admets pas votre juridiction, répéta le vieillard, avec énergie.
—Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, de nouveau, je récuse son objection. Messieurs, désirez-vous entendre d'autres témoignages?
—Non, non.
—Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont on l'accuse?
—Oui, oui.»
Muller prit une note et poursuivit:
«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable de haute trahison et de tentative de meurtre, il ne reste plus qu'à décider du châtiment que la loi doit infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra son verdict après avoir dûment considéré s'il peut en aucune façon, d'après la voix sainte de sa conscience et les inspirations de la miséricorde, étendre sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant et de président de la Cour, j'ai le droit de voter le premier et je dois vous dire, Messieurs, que je sais combien est lourde ma responsabilité devant Dieu et devant mon pays; je dois aussi vous recommander de ne pas vous laisser influencer ou entraîner par ma décision, car je ne suis, comme vous tous, qu'un homme sujet à l'erreur.
—Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand il s'arrêta pour juger de l'effet produit par son discours.
«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle est en faveur du pardon. Le prisonnier est un vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous comme un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique Anglais, l'un des pères du pays. Pouvons-nous condamner un tel homme à une mort sanglante, surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une jeune nièce?
—Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine.
—Messieurs, ces sentiments vous font honneur. Mon propre cœur aussi a, tout d'abord, crié: Non, non! Quelles que soient ses fautes, que le vieillard soit pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute le prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas dû lui enseigner la sagesse? Ce qu'on pardonne à la jeunesse, doit-il être pardonné à la mûre expérience de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de trahir, parce qu'il est vieux?
—Non, certainement non, crièrent les mêmes voix, sur le chariot.
—Vient ensuite la seconde considération. Il était un ancien, un des pères du pays. N'aurait-il pas dû, en conséquence, refuser de le trahir au profit des Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que cette accusation ne soit pas portée contre lui, nous devons nous rappeler, pour comprendre toute sa conduite, que le prisonnier fut un de ces vils traîtres qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas contre nature qu'un père vende son propre enfant pour en faire un esclave? N'est ce pas un de ces cas où la justice s'oppose à la miséricorde?
—Certainement, certainement», s'écrièrent ces braves gens qui, presque tous, avaient voté l'annexion.
«Et puis, autre chose encore: cet homme a une nièce et tous les honnêtes gens doivent avoir soin que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans ressources et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse dans la haine et au préjudice de l'État. Mais en cette circonstance, ceci n'est pas à craindre, car le domaine revient légalement à la jeune fille et ce sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de ce vieillard violent et sans conscience. Et maintenant, vous ayant exposé mes arguments pour et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre conscience, je fais connaître mon vote. C'est...», et, au milieu du plus profond silence, il se tourna vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, «c'est la mort!»
Il y eut un petit frémissement.
La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit dans l'amertume de son cœur.
Alors Hans Coetzee parla. Il avait le cœur déchiré de devoir élever la voix contre celui qu'il avait considéré comme un frère, pendant bien des années. Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté contre leur cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur leur avait donné, que leurs pères et eux avaient arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si noire trahison? et comment maintenir les autres damnés Anglais dans le devoir, sinon en punissant celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir qu'une seule réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec bien des larmes, et cette réponse, c'était... la mort.
Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun vota selon son âge, sur l'appel du président. D'abord il y eut un peu d'hésitation, car plus d'un avait de l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas facilement à le condamner.
Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré ses adjurations d'indépendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils votaient contre le président. Tous refoulèrent donc leurs meilleurs sentiments, avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent la sentence fatale.
Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:
«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler vos crimes. Vous avez été jugé impartialement par un conseil de guerre et selon notre loi. Avez-vous quelque raison à donner pour que la sentence ne soit pas exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»
Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en arrière sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois.
«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre à vous, mécréant que vous êtes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs, mon serviteur tué, ma maison détruite après dix années de labeur. Je pourrais vous dire que j'ai été un bon citoyen, que j'ai vécu en paix et amitié dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pèse lourdement sur vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonné et je n'ai plus de patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas aussi la vie?»
Frank Muller fixa son œil froid sur le visage vibrant du vieillard et sourit d'un terrible et triomphant sourire.
«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la République, de vous prévenir que vous serez fusillé demain, à l'aube. Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et avoir pitié de votre âme!
«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de son cheval, à la maison qui est sur le versant de la colline, à une heure de distance de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre de Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamné. Que deux hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetière, derrière la maison.»
Les gardes posèrent la main sur les épaules de Silas et il sortit avec eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente du mur, jusqu'à ce que la chère et vénérable tête eût disparu; puis enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs qui se succédaient sans relâche, elle tomba sans vie sur le sol.
Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de mort sur une feuille de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour des raisons à lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les membres du prétendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par cette preuve irréfutable de leur complicité. Mais les Boers, si simples qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à jour une manœuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers donné leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte authentique, c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils eurent compris les intentions de leur redoutable et respecté commandant, ils furent saisis du désir immédiat et simultané de disparaître. Ils découvrirent tous, au même instant, que des affaires les appelaient au dehors; quelques-uns avaient même déjà, sous la conduite du terrible Hans, déserté leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller, devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:
«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé l'arrêt.»
Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.
«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.
Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce qu'il put, murmurant en lui-même et très profondément mille malédictions contre «ce démon» Frank Muller. Il fit pourtant contre fortune bon cœur, et apposa sa signature, en souriant faiblement. Puis Muller en appela un autre qui essaya de se dérober, sous prétexte que son éducation avait été fort négligée et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui fit mettre sa croix en regard. Après cela, aucun obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le revers entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou moins lisibles de tous les membres du Conseil.
Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, l'arrêt dans une main, tandis que de l'autre il caressait sa belle barbe, selon son habitude.
Bientôt il cessa et demeura immobile comme une statue de marbre. Le soleil déclinait derrière la colline; la vaste remise s'emplissait d'ombre qui, peu à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du Mal, car le mal a ses princes comme le Bien, et il les marque de son sceau, les couronne d'un diadème qui sont, l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance; or, parmi eux, Frank Muller était certainement grand. Un petit sourire de triomphe se jouait sur son beau et cruel visage, une lueur brillait dans ses yeux froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait de son maître, le démon!
Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la tiens, se dit-il, je la tiens comme dans un étau. Elle ne peut pas m'échapper; elle ne peut pas laisser mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On joue d'eux aussi aisément que d'un violon, et je suis un artiste habile! Oui, nous voici bientôt à la fin du morceau!»