Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon regardaient les cadavres noircis des Boers. Il leur fallut passer devant ces restes défigurés, pour aller attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé quelques pas plus loin. Jess prit ensuite quelques aliments dans le panier, et s'éloigna en disant à John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses vêtements au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire autant. Quand elle fut bien sûre que les rochers la cachaient entièrement, elle entreprit d'enlever l'un après l'autre ses vêtements trempés; y étant parvenue, elle les tordit, les étendit sur de larges pierres plates, chauffées aux rayons du soleil, puis elle lava ses meurtrissures et ses cheveux plains de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à réfléchir à sa situation. Elle avait le cœur si gonflé de douleur et d'amertume, qu'elle se prenait à regretter de ne pas être étendue quelque part sous ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, et elle vivait! Et elle pouvait vivre longtemps, bien des années, avec sa honte et sa souffrance. Tous les sentiments héroïques, toute la grandeur plus qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée de sa fin prochaine, tout cela redescendait au niveau d'un attachement défendu, dont il lui faudrait porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle avait trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé de Bessie, l'avait fait manquer à son serment. La mort aurait absous tout cela. Jamais Jess n'aurait failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait trompée et rejetée dans la lutte.
Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils fussent sauvés? Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle n'irait pas plus loin; elle se le jurait, dût-elle briser son cœur et celui de Niel. Tout était changé; le souvenir de ces heures terribles et délicieuses, sur la rivière en furie, pendant lesquelles ils s'étaient donnés l'un à l'autre pour l'éternité, serait un souvenir et rien de plus. Ils avaient fait là un rêve de joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.
Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du moins que toute sa vie, que cette raison, cette énigme dont elle cherchait en vain la solution. Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de ce passé immortel qui, ayant été, est toujours et ne peut plus changer. Mais désormais il fallait que cette réalité indestructible, impérissable, disparût; il fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! c'était amer, bien amer!
Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour toujours? de le savoir marié à sa propre sœur, de se dire que le charme de Bessie se glissait peu à peu dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que l'amour doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le souvenir de la passion ardente, comme le crépuscule efface peu à peu les splendeurs du jour.
Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! que n'était-elle morte quand il lui donnait ce baiser sur les lèvres? Et la pauvre enfant sanglotait dans sa détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!
Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le comprit. Essuyant donc ses yeux, elle prit le parti de rentrer dans ses vêtements à demi séchés; un petit peigne de poche lui permit de remettre un ordre relatif dans sa chevelure et lorsque, après des efforts surhumains, elle eut réintégré ses chaussures, elle retourna vers l'endroit où elle avait laissé John, une heure auparavant.
Elle le trouva occupé à transporter les selles et les brides des chevaux morts, sur leurs deux chevaux gris.
«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; avez-vous pu sécher vos vêtements? Les miens le sont à peu près.
—Oui», répondit-elle.
Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma chérie. Allons! du courage! notre ciel est sombre, il est vrai, mais à quoi bon pleurer?
—John, dit Jess, presque durement, laissons tout cela. Nous étions morts cette nuit, nous vivons maintenant. Qui sait, ajouta-t-elle avec l'ombre d'un sourire, si vous ne verrez pas Bessie demain?»
Le visage de John se contracta, au souvenir brusquement réveillé de leur terrible et inextricable situation.
«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.
Dans son angoisse elle frappa du pied.
«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! A quoi pensez-vous? A partir d'aujourd'hui nous sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre faute. Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! John! John! dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous fait vivre? Pourquoi ne sommes-nous pas morts tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous séparer, John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»
Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas lui répondre tout de suite. Enfin il dit:
«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? Je me mépriserais pour le reste de mes jours, mais en vérité je suis presque tenté de le faire.
—Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; je vous le défends. Jurez-moi que jamais vous ne lui direz un mot de tout ceci. Je ne veux pas que son bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. J'ai promis à ma chère mère de veiller sur Bessie, de la protéger; je ne la trahirai jamais, jamais. Vous l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas d'autre parti à prendre.»
John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir aigu lui traversait le cœur, tandis qu'il contemplait ce visage pâle et passionné, ces grands yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la force de se séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les bras. Elle les repoussa, presque avec colère.
«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. Ne suis-je pas assez malheureuse, sans que vous me tentiez? Je vous dis que tout est fini. Achevez de seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout de suite, à moins cependant que les Boers ne nous reprennent et ne nous fusillent, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous désormais que je suis votre belle-sœur; rien de plus. Sinon je vous quitte; je pars de mon côté, et je vous laisse aller du vôtre.»
John se tut. La détermination de Jess était aussi écrasante que la nécessité cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison approuvaient ce qui révoltait sa passion. Il se détourna accablé, regrettant comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à leurs souffrances,
Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais heureusement Jess montait comme une écuyère de profession et pouvait même se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que les chevaux furent sellés, elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se déclara prête à partir, après avoir passé un pied dans l'étrier.
«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est pas l'usage, mais vous tomberez.
—Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son cheval au petit galop, John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait droite et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle de chasse, grâce à un balancement instinctif du corps très curieux à observer. Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter, et au même instant Jess montra de la main, à son compagnon, les longues files de vautours qui descendaient se repaître du cadavre des assassins foudroyés.
En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, et si l'on pouvait pénétrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville était aux mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, après les événements de la veille, ils ne se fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. Ils décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre leur chemin, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué pour traverser le Vaal. Tous deux connaissaient bien le pays et, de plus, John possédait une petite boussole suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur permettrait de s'orienter avec sûreté, sans suivre les routes tracées. Sur celles-ci ils couraient le risque presque certain d'être découverts, tandis que sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux; s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les éviter, et du reste les habitants mâles seraient sans doute à l'armée.
Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent à un endroit où l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient même qu'un chariot avait dû passer là, pendant les jours précédents.
«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans hésiter.
Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant assez fort et les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mètres; mais, sans se laisser effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils mirent pied à terre pendant une heure, dans un endroit où se trouvait de l'eau, et dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait. Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journée, ils ne virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passèrent près d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crépuscule les enveloppa dans le désert.
«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure.» Jess glissa de sa selle et répondit:
«Dormir, si nous pouvons».
Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre à faire. John entrava les chevaux et, pour plus de sûreté, les attacha l'un à l'autre, car la situation deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.
Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la vaste plaine, avec une sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de terrain, si ce n'est deux fourmilières[4], sur lesquelles ils se réfugièrent pour suivre des yeux le déclin du jour.
[4] On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent les proportions de véritables monticules.
«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un près de l'autre? Nous aurions plus chaud, suggéra John.
—Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très bien comme ça.»
Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà les dents de la pauvre enfant claquaient de froid. Bientôt ils reconnurent que pour entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue, marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba et la température devint plus clémente à leurs corps épuisés par le voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, rôdèrent en hurlant autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre l'autre et vraiment, sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement pas sortis vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits commençaient à devenir froides sur les prairies des hautes terres et surtout après l'orage qui avait rafraîchi l'air.
En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils restaient immobiles, presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. Enfin une lueur grise parut à l'orient. John se leva, secoua la rosée de son chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant, à moitié perclus, rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient sellés; on repartit, mais cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.
Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs maigres provisions, et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux étaient presque aussi fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait être encore à seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte nécessitée par une lassitude extrême et, environ deux heures plus tard, catastrophe dernière! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il fallait traverser une étroite vallée marécageuse, pour remonter de l'autre côté une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, ils se trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe de Boers à cheval et armés!
Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur un moineau. John arrêta son cheval et tira son revolver.
«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule chance de salut.»
Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus proche.
«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.
Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit et se rendaient à Belle-Fontaine.
«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant le papier; vous trouverez sans doute une assemblée funèbre.»
Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina soigneusement le sauf-conduit et voulut savoir pourquoi il portait des traces d'humidité? Jess, n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé dans une flaque d'eau.
Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses regards tombèrent sur la selle de la jeune fille.
«Comment se fait-il que vous ayez une selle d'homme? Mais je connais celle-ci; laissez-moi voir de l'autre côté: oui, il y a un trou de balle; c'est celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?
—Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter un instant; je n'en trouvais pas d'autres.»
Le Boer hocha la tête.
«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le temps qui court, les Boers ne sont pas disposés à vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il devrait être contresigné par le commandant local. Je dois vous arrêter.»
Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il répéta: «Il faut que je vous arrête», et donna des ordres en conséquence.
«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous n'avons qu'à nous soumettre.
—Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement un peu de nourriture, répondit-il philosophiquement; je meurs littéralement de faim.
—Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, avec un petit rire triste; qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse!
—Du courage, Jess; la chance va peut-être tourner.»
Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientôt l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de s'égayer à ses dépens. Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? Avait-elle acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui n'en voulait plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de faire perdre à la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il faillit renverser le pauvre animal épuisé. Plus prompte que lui, Jess évita la chute en se retenant à la crinière. Un instant après, le jeune homme, appelé Jacobus, revint à la charge et tendit le bras pour pousser sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et son sang bouillonna dans ses veines. Sans réfléchir à ce qui pouvait en résulter, il fut en un clin d'œil près du misérable et, le prenant à la gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval. Il y eut aussitôt une grande mêlée. John tira son revolver, les Boers levèrent leurs carabines et Jess crut que tout était fini. Elle se couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié John dans un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait pris le sauf-conduit se trouva être assez brave homme au fond; il avait observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait complètement.
«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien fait pour Jacobus: il avait essayé de faire tomber la jeune fille. Dieu tout-puissant! ce n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus à se relever. Il a l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»
Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que Jess voyait trembler de tous ses membres, avec une satisfaction intime, ayant été remis en selle avec quelque peine, acheva la route sans plus donner le moindre signe de gaieté.
Peu après cet incident, Jess montrant à John une colline longue et basse, qui émergeait de la plaine à une douzaine de milles, comme une grosse pierre sur un désert de sable, lui dit tout bas:
«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!
—Nous n'y sommes pas encore», répondit-il tristement.
Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien longue, et comme ils venaient de franchir la crête d'une petite montée, ils aperçurent tout à coup, au bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était là qu'on les conduisait. A une centaine de mètres de la maison, les Boers firent halte pour se consulter; enfin le chef de la bande vint à Jess et lui rendit le sauf-conduit en disant:
«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il faut que l'Anglais reste avec nous, jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir sur son compte.
—Il dit que je peux partir! que dois-je faire? demanda Jess. Il m'est bien pénible de vous laisser au milieu de ces hommes.
—Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer d'affaire tout seul, et quand même je n'y réussirais pas, vous ne pourriez pas m'aider. Peut-être trouverez-vous du secours à la ferme. En tout cas, partez, il le faut.
—Eh bien? demanda le Boer.
—Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»
Elle répondit:
«Adieu, John», en le regardant bien en face et avec fermeté, puis elle se détourna pour lui cacher les larmes qui lui montaient aux yeux malgré elle.
Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.
Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; elle n'osait suivre la route, mais il y avait un sentier qui descendait derrière l'habitation de Belle-Fontaine, et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea, vers cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée par la faim et le cœur plein d'angoisse.
Mais Jess avait une grande force morale, une volonté de fer, et elle persévéra, là où la plupart des femmes seraient mortes. Elle voulait arriver à Belle-Fontaine n'importe comment; elle savait donc qu'elle y arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son ami, elle mourrait ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.
L'allure de son cheval devenait de plus en plus lente; au lieu de l'amble, qui est la meilleure allure dans ces pays, il prenait à chaque instant un petit trot fort court, qui lui infligeait un véritable supplice, montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus qu'au pas et enfin, un peu après six heures, le pauvre animal tomba, au pied de la colline qu'il fallait gravir et redescendre pour atteindre Belle-Fontaine. Jess se laissa glisser à terre et essaya vainement de le relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et détacha la sangle, afin que la selle glissât, si la malheureuse bête se remettait sur pied. Quand elle s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par un effort désespéré et marcha derrière elle, pendant une centaine de mètres, mais il retomba. Jess se retourna et, malgré son épuisement, se mit littéralement à courir, pour échapper au regard qu'elle vit dans ces grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une pluie froide qui acheva le pauvre animal.
Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin le sommet de la colline et regarda dans la vallée. Elle savait que, de l'endroit où elle se trouvait, on voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de Belle-Fontaine. Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? Une nouvelle angoisse lui saisit le cœur et elle commença la descente. Elle était à mi-chemin, quand une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du site où devait être la maison; un pan de mur venait de s'écrouler dans les cendres encore brûlantes. De nouveau, Jess s'arrêta stupéfaite et terrifiée. Qu'était-il arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre, elle s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle fait vingt pas, qu'une main se posa sur son bras. Elle se retourna vivement, trop paralysée par la terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie Jess, est-ce vous? je suis Jantjé!»
Elle poussa un soupir de soulagement et son cœur se remit à battre. Elle trouvait un ami, enfin! Il poursuivit:
«Je vous ai entendue descendre, quoique vous marchiez bien doucement, mais je ne pouvais pas distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de roc en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je me disais bien que c'était une femme chaussée de bottines, mais impossible de rien voir; la lumière s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur votre gauche, parce que le vent souffle de droite, j'ai attendu que vous fussiez passée et je vous ai flairée; de la sorte je me suis assuré que c'était vous, vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, donc ce ne pouvait pas être elle.
—Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess était si bouleversée, qu'elle ne remarqua même pas l'instinct étrange et animal qui avait guidé le Hottentot.
«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»
Il la conduisit à un amas fantastique de roches, où il passait les nuits. Jess connaissait bien cet endroit et plus d'une fois elle avait jeté un coup d'œil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.
«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une bougie; j'en ai ici et l'on ne peut pas voir la lumière du dehors.»
Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit Jess par la manche et la conduisit par un dédale entre les roches, jusqu'à une étroite ouverture où filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux et les mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans une petite chambre de six pieds carrés, haute de huit pieds et formée par la disposition naturelle de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. Elle était fort sale, comme on devait s'y attendre de la part d'un Hottentot, et renfermait une curieuse collection de débris variés. Refusant un tabouret à trois pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur un amas de peaux et put se croire dans le repaire d'un chiffonnier. Le long des parois, s'étalaient en festons toute espèce de vêtements, depuis l'uniforme blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux culottes d'un rôdeur du désert; le tout en un état plus ou moins avancé de décomposition et ramassé avec persévérance, pendant bien des années.
Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des pierres et des os de formes singulières, des manches de couteaux, des débris de fusils, les restes d'une horloge américaine et bien d'autres objets, que cette pie humaine avait volés et entassés là. En somme, c'était un étrange réduit, et Jess se dit, en s'affaissant sur les peaux de bêtes, qu'à part les vieux habits et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux un spécimen assez réussi de la demeure d'un homme primitif.
«Avant de commencer votre récit, dites-moi, Jantjé, si vous avez quelque nourriture ici; je meurs de besoin.»
Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour un sourire de satisfaction. Il tira de dessous un amas de choses indescriptibles, une gourde recouverte d'un morceau de tôle placé autrefois au fond d'un poêle. Elle contenait du maas, sorte de petit-lait caillé, qu'une femme du voisinage lui avait apporté pour son souper. Si affamé qu'il fût (il n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas un instant à donner tout à Jess, plus une cuiller de bois; accroupi devant elle, il laissait échapper, en la regardant manger, des exclamations gutturales de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le souper d'un homme à jeun, Jess mangea tout, jusqu'à la dernière cuillerée, reconnaissante et réconfortée à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient peu à peu.
«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, contez-moi tout.»
Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux tous les événements du jour. Lorsqu'il dit de quelle manière brutale le vieillard avait été traité, les yeux de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent; quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant qu'il était condamné à mort et devait être fusillé à l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer. Jantjé ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est qu'elle avait eu un entretien avec Frank Muller dans le petit bois, et qu'à la suite de cet entretien elle avait été enfermée dans le magasin aux provisions. Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait Muller mieux que personne peut-être, et n'ignorait aucun de ses desseins en ce qui concernait Bessie. Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi il lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer ainsi que John; elle vit pourquoi son vieil oncle avait été condamné à mort: c'était pour se servir de lui contre Bessie; cet homme était capable de tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière du jour et dans son cœur elle jura que, malgré sa faiblesse, elle trouverait le moyen d'empêcher ces infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement John eût été là! Mais il était prisonnier et elle serait forcée d'agir seule. Elle pensa d'abord à se présenter hardiment devant Muller et à le dénoncer comme assassin, en présence de ses hommes; bien vite elle reconnut que c'était impraticable. Pour se sauver lui-même, il lui imposerait silence par tous les moyens. Si elle pouvait communiquer avec Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle sût ce qui se passait. Autant être à cent lieues, que de rester à cent mètres de Belle-Fontaine.
«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les Boers.
—Quelques-uns sont dans la remise, Missie; d'autres sont placés en sentinelles; le reste est autour du chariot qu'ils ont amené et dételé sous les gommiers.
—Où est Frank Muller?
—Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une tente circulaire, qui est plantée entre les deux grands gommiers.
—Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce qui se passe, et que vous veniez avec moi.
—Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle derrière la remise et deux par devant. Cependant nous pourrions peut-être nous rapprocher; je vais voir quel temps il fait cette nuit.»
Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie fine et qu'il faisait très noir, parée que les nuages couvraient les étoiles.
«Partons tout de suite, dit Jess.
—Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous serez mouillée et les Boers vous prendront. Laissez-moi aller seul. Je peux me glisser comme un serpent et si les Boers m'attrapent, peu importe.
—Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec vous. Il le faut.»
Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et céda. Il éteignit les bougies et tous deux, silencieux comme des fantômes, se glissèrent au dehors, dans la nuit.
La nuit était calme et très sombre. Une petite pluie fine et douce, assez semblable à la brume d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous deux descendirent la colline sans encombre, jusqu'à quinze pas environ de la remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune fille pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas de la sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant deux minutes, ils restèrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout à coup ils aperçurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne à la main. A cette vue, la première pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un geste, Jantjé lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à la lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant la lumière au-dessus de sa tête; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle.
«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle fut près de lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable des prisonniers.».
L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de Muller.
«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a une ouverture dans le mur; vous pourrez parler à missie Bessie.»
En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle chercha de la main l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance, les deux sœurs l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et elle allait appeler Bessie, quand subitement, la porte placée en face d'elle s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était nu-tête; une sorte de cape en drap brun, jetée sur ses épaules, ajoutait à l'ampleur de sa taille; la lumière, tombant en plein sur lui, faisait briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser que jamais elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant après, elle apercevait sa chère Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié plein, Bessie ouvrit ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne éveillée en sursaut. Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front blanc; son visage très pâle exprimait la souffrance et la terreur; de larges sillons bleuâtres cernaient ses paupières. En apercevant son visiteur, elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs amoncelés.
«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné ma réponse; pourquoi venez-vous me tourmenter encore?»
Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se donnait le temps de réfléchir.
«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix pleine et sonore. «Je vous ai, ce matin, laissé le choix entre un mariage immédiat avec moi et la mort de votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que si vous refusiez de m'épouser, votre oncle serait fusillé et qu'ensuite vous seriez à moi, sans la cérémonie du mariage. N'est-il pas vrai?»
Bessie ne répondit rien.
Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant sa barbe d'une main:
«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant qu'un homme puisse être fusillé, il faut qu'il soit jugé et condamné de par la loi. Votre oncle a été jugé et condamné.
—J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, répondit Bessie, relevant la tête pour la première fois.
—Je pensais bien que vous verriez tout par cette fente; c'est pourquoi je vous ai fait enfermer ici; il n'eût pas été convenable de vous amener devant la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. «Ces communs sont mal bâtis; tenez, il y a une ouverture dans le mur du fond.» Il s'en approcha et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut que le temps de fermer les yeux, pour n'être pas trahie par la réflexion des rayons lumineux. Elle retint sa respiration et resta immobile comme une morte. Une seconde après, la lanterne était replacée sur un sac.
«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela a dû vous prouver que j'avais parlé sérieusement. Votre vieil oncle s'est bien conduit, n'est-ce pas? C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que pas un de ses muscles ne tressaillira au dernier moment. Voilà le sang anglais; c'est le premier sang du monde et je suis fier de l'avoir dans mes veines.
—Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me dire tout de suite ce que vous voulez! demanda Bessie.
—Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, puisque vous le désirez, je viens au fait. Consentez-vous à m'épouser demain, au lever du soleil, ou me forcerez-vous à faire exécuter la sentence?
—Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»
Muller la regarda froidement, puis tira de sa poche l'arrêt de mort et un crayon.
«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre oncle. Jusqu'à présent, il est sans valeur, car je ne l'ai pas signé, mais j'ai eu soin de le faire signer par tous les autres. Si une fois j'appose ma signature, je ne peux plus me rétracter; il faut que la sentence soit exécutée. Si vous persistez dans votre refus, je signerai devant vous.»
Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon dans sa main.
«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant les mains, «ce serait monstrueux. Vous ne ferez pas cela! Vous ne le ferez pas!
—Je vous assure que vous vous trompez. Je le peux et je le veux. Je suis allé trop loin pour retourner en arrière, afin d'épargner un vieillard anglais. Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous mentez! Mais elle se contint.
«Et de plus, ajouta Muller, votre sœur Jess est morte aussi, depuis deux jours.
—Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas vrai. Comment le savez-vous?
—Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons mariés. Donc, sans votre oncle, vous êtes seule au monde. Si vous persistez, lui aussi sera mort bientôt et son sang retombera sur votre tête, car vous l'aurez tué.
—Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? s'écria-t-elle, avec égarement. Il est condamné par votre cour martiale; vous me tromperiez et vous le tueriez tout de même.
—Non! sur mon honneur. Avant notre mariage je remettrai ce papier au pasteur et il le brûlera aussitôt la cérémonie terminée. Mais, Bessie, vous ne voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la cire molle dans mes mains? Ce que je ferai, ce que je dirai, ils le feront et le diront. Ils ne désirent nullement fusiller votre oncle et seraient enchantés de ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour Natal, ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera rendu; on lui donnera des dommages et intérêts pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»
Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à le croire.
«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la maison moi-même et, si je trouve l'incendiaire, je le ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi, soyez raisonnable. Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que vous aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; ne suis-je pas digne d'être l'époux d'une jeune fille, quoique je sois Boer en partie? Et j'ai mon intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera grands tous deux. Nous sommes faits l'un pour l'autre; je le sais depuis des années et lentement, lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous, et maintenant vous êtes à ma portée.»
Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix douce et comme en un rêve: «Ma bien-aimée, ma bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez, cédez maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau crime.
«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. Je voudrais cesser de répandre le sang. Quand vous serez ma femme, je crois vraiment que le mauvais esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura eu un époux tel que moi; je vous ferai une vie belle et douce. Vous aurez tout ce que la richesse et la puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle, cédez au nom de l'amour immense que je vous offre.»
Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, peu à peu, semblait subir une sorte de fascination. Quand elle le vit près d'elle, l'infortunée se redressa et jeta ses mains en avant.
«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux pas le trahir, vivant ou mort. Je me tuerai, je me tuerai!»
Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce qu'enfin ses bras robustes se refermassent sur elle et l'attirassent vers lui, comme un enfant. Alors elle parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, elle se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, ni moralement.
«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous m'épouser?» murmura-t-il, ses lèvres si près des boucles d'or, que Jess entendit à peine ces mots:
«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens que j'en mourrai!»
Il la pressa sur son cœur et couvrit son beau front de baisers. Puis un instant après, il ouvrit les bras. On entendait les pas de la sentinelle qui revenait. Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes elle se retrouva sur le flanc de la colline, courant vers le réduit du Hottentot.
Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une idée de son indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui avait essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie de son vieil oncle innocent et l'honneur de sa sœur chérie, ce serait impossible. Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la rendait folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que Muller n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, à elle, un souffle de vie pour s'y opposer. Si Jess eût été mauvaise, elle se serait dit que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. Avant tout elle était droite, généreuse, prête au sacrifice et serait morte, plutôt que de profiter d'une situation semblable.
Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.
«Allumez une bougie», dit-elle.
Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine de bouts de bougies et, par un de ces jeux étranges de l'esprit qui parfois mêlent les idées les plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des années elle se demandait, sans pouvoir y répondre, où passaient les bouts de bougies de la maison; le mystère était expliqué.
«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin de réfléchir.»
Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de peaux de bêtes, le front appuyé sur une main dont les doigts se crispaient dans sa chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation. Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle le connaissait trop bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il accepterait en échange de la vie de son oncle. Il était impossible de laisser consommer ce sacrifice; l'idée était trop horrible.
Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter devant Muller pour l'accuser hardiment, en présence de tous, d'avoir attenté à sa vie et à celle de John.
Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi cela servirait-il? On la jetterait en prison; on la tuerait peut-être et tout serait dit. Elle y renonça donc.
Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'était aussi impossible. Où trouver de l'aide? Nulle part. Les indigènes y seraient disposés, mais maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indigènes auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au moins, pour chercher et réunir des défenseurs, et alors il serait trop tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit tout haut:
«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un homme tel que Frank Muller?»
Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, comme une inspiration:
«La mort!»
Oui, la mort seule le vaincrait.
Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa avec cette idée, puis une autre la suivit rapidement. Il fallait que Muller mourût avant l'aube. C'était le seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était l'unique solution du terrible problème,
Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il avait tué et méditait de tuer encore. Jamais homme n'avait mieux mérité une mort prompte et sans pitié.
Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, cette fugitive aux vêtements souillés et déchirés, réfugiée dans le chenil d'un sauvage, citait le puissant chef de parti devant le tribunal de sa conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait à mort!
Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible traversa son cerveau et arrêta las battements de son cœur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en était pas encore réduite à cela. Ses regards tombèrent sur les bâtons et les zagaies de Jantjé et une nouvelle inspiration lui vint. Jantjé exécuterait la sentence. John lui avait conté un jour, au Palais, la lugubre histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt ans auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas juste que ce monstre fût puni par le fils de ces infortunés? Mais le voudrait-il? Elle savait que le petit homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers et surtout Frank Muller.
«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête hors du réduit.
«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le corps de singe se glissa à l'intérieur.
«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je voudrais causer.»
Il obéit en grimaçant un sourire.
«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous que je vous conte une histoire du temps que les bêtes parlaient, comme je faisais quand vous étiez petite?
—Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long bâton qui a un gros bout et des entailles au-dessous. Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour quelque chose dans cette histoire?»
Instantanément le visage du Hottentot devint mauvais.
«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de ses doigts maigres et crochus. «Voyez-vous cette large entaille? C'est pour mon père: baas Frank l'a tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: baas Frank l'a tuée de même; et cette troisième, c'est pour mon oncle, un homme bien vieux, bien vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus de lui,... oui; et pour d'autres choses aussi. Et maintenant je vais en faire d'autres: une pour la maison qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon baas à moi, qu'il va fusiller, et une pour missie Bessie.»
En effet, il tira de son côté un très grand couteau de chasse à manche blanc et se mit à creuser ses entailles.
Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. C'était le trésor préféré de Jantjé, la grande joie de son pauvre cœur étroit. Il l'avait acheté d'un Zulu, au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée pour six mois de gages. Le Zulu le tenait d'un homme qui venait de la baie Delagoa. Par le fait, c'était un couteau samali, fait d'acier du pays, qui coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été taillé dans une défense d'hippopotame. Il était long d'un pied, traversé, dans la longueur de la lame, de trois rainures, et très lourd.
«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»
Il le mit dans la main de Jess.
«Il tuerait bien un homme, dit-elle.
—Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.
—Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» ajouta-t-elle, se penchant tout à coup vers lui et fixant ses grands yeux sombres sur ceux du Hottentot.
«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. «Il le tuerait net! Ah! que ce serait bon de le tuer! poursuivit-il, avec un rire sauvage.
—Il a tué votre père, Jantjé?
—Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont les yeux commençaient à rouler avec fureur dans leur orbite.
«Il a tué votre mère?
—Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air féroce.
—Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?
—Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le poing et ses longs doigts de pied se tordirent, tandis qu'avec une sorte de cri étouffé, il faisait écho aux paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans le sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit quand elle était possédée du démon, et les démons ne mentent jamais. Regardez: je dessine le cercle de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; écoutez: je dis les paroles, je dis les paroles (il marmottait rapidement quelque chose); un vieux sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait une pierre qui m'en a empoché. Cette fois il n'y a pas de pierre, tenez; les extrémités se touchent. Il mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans le cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait des dents.
«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le tenant toujours sous l'influence magnétique de ses yeux noirs, «il mourra dans le sang; il mourra cette nuit, et c'est vous qui le tuerez, Jantjé.»
Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint jaune.
«Comment? demanda t-il. Comment?
—Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»
Pendant quelques instants, elle murmura à son oreille!
«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que c'est beau d'être habile comme les blancs! Je le tuerai cette nuit, et après je pourrai effacer les entailles du bâton, et les ombres de mon père, de ma mère et de mon oncle ne gémiront plus dans la nuit, comme elles font depuis si longtemps, quand je dors!»
Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques minutes, après quoi Jantjé alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller s'était retiré sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières mesures à prendre.
Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du Hottentot; c'était fini et la résolution prise. Qu'en résulterait-il? Elle aurait tué d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait pas sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant elle n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mérité son sort. Malgré cela, néanmoins, c'était dur d'avoir à tremper ses mains dans le sang, même pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait aux Boers, ils se marieraient, ils seraient heureux; mais elle, que deviendrait-elle? Privée de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime nécessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre cœur torturé s'absorba dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme elle l'aimait; elle en était bien certaine et cependant Bessie serait sa femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à prendre. Elle sauverait sa sœur, et ensuite, si elle échappait, elle s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle. Elle aurait du moins agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée et glacée jusqu'aux os, par l'humidité froide de la nuit. Une fièvre violente s'était emparée de son corps exténué par les émotions, la faim et les intempéries, mais jamais son esprit n'avait été plus lucide. Chaque pensée, au lieu de se fondre comme à l'ordinaire, parmi les autres, se détachait avec une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. Elle se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, tandis qu'au loin, John debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh bien! puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait quelques mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela.
Dans sa poche était un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du général boer, dont le verso lui suffirait pour écrire; elle le tira de sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière pour tracer les lignes suivantes:
«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, car je vous ai bien aimé, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous m'oubliez.»