Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire voir d'avance la fleur dans le bourgeon.Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur, véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art, nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse, pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de nous par les mœurs, la langue, et dix siècles, on les entend:«L'armée sort[53].—Les oiseaux chantent.—La cigale bruit.—La poutre de la guerre[54] résonne,—la lance choque le bouclier.—Alors brille la lune—errante sous les nuages;—alors se lèvent les œuvres de vengeance,—que la colère de ce peuple—doit accomplir....—Alors on entendit dans la cour—le tumulte de la mêlée meurtrière.—Ils saisissaient de leurs mains—le bois concave du bouclier.—Ils fendirent les os du crâne.—Les toits de la citadelle retentirent,—jusqu'à ce que dans la bataille—tomba Garulf,—le premier de tous les hommes—qui habitent la terre,—Garulf, le fils de Guthlaf.—Autour de lui beaucoup de braves—gisaient mourants.—Le corbeau tournoyait—noir et sombre comme la feuille de saule.—Il y avait un flamboiement de glaives,—comme si tout Finsburg—eût été en feu.—Jamais je n'ai entendu conter—bataille dans la guerre plus belle à voir.»«Ici le roi Athelstan[55],—le seigneur des comtes,—qui donne des bracelets aux nobles,—et son frère aussi—Edmond l'Étheling,—noble d'ancienne race,—ont tué dans la bataille,—avec les tranchants des épées,—à Brunanburh.—Ils ont fendu le mur des boucliers,—ils ont haché les nobles bannières,—avec les coups de leurs marteaux,—les enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite—la nation des Scots,—et les hommes de vaisseaux,—parmi le tumulte de la mêlée,—et la sueur des combattants.—Cependant le soleil là-haut,—la grande étoile,—le brillant luminaire de Dieu,—de Dieu le seigneur éternel,—à l'heure du matin,—a passé par-dessus la terre,—tant qu'enfin la noble créature—s'est précipitée vers son coucher.—Là gisaient les soldats par multitudes,—abattus par les dards;—les hommes du Nord, frappés par-dessus leurs boucliers,—et aussi les Scots—las de la rouge bataille....—Athelstan a laissé derrière lui—les oiseaux criards de la guerre,—le corbeau qui se repaîtra des morts,—le milan funèbre,—le corbeau noir—au bec crochu,—et le crapeau rauque,—et l'aigle qui bientôt—fera festin de la chair blanche—et le faucon vorace qui aime les batailles,—et la bête grise,—le loup du bois.»Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre, d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon, et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules, tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares. L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux, il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.

VI

Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:

«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois, dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux; il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la suive.»

Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur au delà, cette grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci, tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux, épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique, qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau; ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu tout-puissant. C'est le cœur tout seul qui parle ici, un grand cœur barbare. Cœdmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons—le gardien du royaume céleste,—et les conseils de son esprit,—le père glorieux des hommes!—comment, de toute merveille,—l'éternel Seigneur!—il a établi le commencement.—Il a formé d'abord,—pour les enfants des hommes,—le ciel comme un toit,—le saint Créateur!—Puis le gardien du genre humain!—l'éternel Seigneur!—c'est la région du milieu—qu'il fit ensuite,—c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!» Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu, pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture, qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux; moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné, profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,—notre aide et notre secours—resplendissant de félicité!—Toutes choses se courbent devant toi!—devant la gloire de ton esprit.—D'une seule voix, elles appellent le Christ!—Toutes s'écrient:—«Tu es saint, saint,—le roi des anges du Ciel,—notre Seigneur,—et tes jugements sont—justes et vastes,—ils règnent éternellement partout—dans la multitude de tes ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin, tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux, Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible, et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].

«Pour toi une maison fut bâtie—avant que tu fusses né.—Pour toi un moule fut façonné—avant que tu fusses sorti de ta mère;—sa hauteur n'est point marquée,—ni sa profondeur mesurée;—il ne sera point fermé,—si long que soit le temps,—jusqu'à ce que je t'amène—là où tu resteras,—jusqu'à ce que je mesure—toi et les mottes de la terre.—Ta maison n'est pas à haute charpente.—Elle n'est pas haute, elle est basse—quand tu es dedans.—L'entrée est basse.—Les côtés ne sont pas hauts.—Le toit est bâti—tout près de ta poitrine.—Ainsi tu habiteras—dans la terre froide,—obscure et noire,—qui pourrit tout.—Sans portes est cette maison,—et il fait sombre au dedans.—Là, tu es solidement retenu,—et la mort tient la clef.—Hideuse est cette maison de terre,—et il est horrible d'habiter dedans.—Là, tu habiteras,—et les vers avec toi.—Là, tu es déposé,—et tu quittes tes amis.—Tu n'as pas d'ami—qui veuille venir avec toi.—Qui jamais s'enquerra—si cette maison t'agrée!—Qui jamais ouvrira—pour toi la porte,—et te cherchera!—Car bientôt tu deviens hideux,—et odieux à regarder.»

Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines, qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique, «mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus beau.»

Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant dans les œuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers, comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre, la vengeance et le combat:

«Alors and Holopherne—fut échauffé par le vin.—Dans les salles de ses convives,—il poussa des éclats de rire et des cris,—il hurla et rugit,—de sorte que les enfants des hommes—purent entendre de loin—quelle clameur, quelle tempête de cris—poussait le chef terrible,—excité et enflammé par le vin.—Les coupes profondes—furent souvent portées—derrière les bancs.—De sorte que l'homme pervers,—le farouche distributeur de richesses,—lui et ses hommes,—pendant tout le jour—s'enivrèrent de vin,—jusqu'à ce qu'ils fussent tombés,—gisants et soûlés;—toute sa noblesse,—comme s'ils étaient morts.»

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»

«Elle saisit le païen—fortement par la chevelure,—elle le tira par les membres—vers elle ignominieusement.—Et l'homme malfaisant,—odieux,—fut livré à sa volonté.—La femme aux cheveux tressés—frappa le détestable ennemi—avec l'épée rouge—jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.—De sorte qu'il était gisant,—évanoui et blessé à mort.—Il n'était pas encore mort, ni tout à fait sans vie.—Elle frappa alors violemment,—la femme glorieuse en force!—une seconde fois,—le chien païen,—jusqu'à ce que sa tête—eût roulé sur le sol.—L'ignoble carcasse gisait sans vie;—son âme alla tomber sous l'abîme,—et là fut plongée au fond,—attachée avec du soufre,—blessée éternellement par les vers.—Enchaîné dans les tourments,—durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.—Après sa vie,—englouti dans les ténèbres,—il ne peut plus espérer—qu'il s'échappera de cette maison des vers.—Mais il restera là,—toujours et toujours,—sans fin, dorénavant—dans cette caverne—vide des joies de l'espoir.»

Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,

«Les hommes sous leurs casques—sortent de la sainte cité—dès l'aurore.—Ils font gronder les boucliers.—Ils rugissent bruyamment.—À ce cri se réjouissent—dans les bois le loup maigre—et le corbeau décharné,—l'oiseau avide de carnage;—tous les deux accourent de l'Ouest,—parce que les fils des hommes ont—pensé à leur préparer—leur soûlée de cadavres.—Et vers eux volent dans leurs sentiers—le rapide dévorateur, l'aigle—aux plumes grises;—le milan de son bec recourbé—chante la chanson d'Hilda.—Les nobles guerriers s'avancèrent,—les hommes aux cottes de mailles, vers la bataille,—armés de boucliers,—les bannières gonflées....—Promptement ils firent voler—des pluies de flèches,—serpents d'Hilda,—de leurs arcs de corne.—Il y avait dans la plaine—une tempête de lances.—Furieusement se déchaînaient—les ravageurs de la bataille.—Ils envoyaient leurs dards—dans la foule des chefs....—Eux qui auparavant avaient enduré—les reproches des étrangers,—les insultes des païens,—leur payèrent à ce jeu des épées—tout ce qu'ils avaient souffert.»

Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom, Cœdmon, peut-être l'ancien Cœdmon, l'inventeur du premier hymne, en tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche, c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant, la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse, et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux entassés. Comme les autres, il combat de cœur avec Dieu; il triomphe, en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,—le flot terrible arriva sur eux.—Le vent frémissant—faisait un hurlement de mort...—La mer vomissait du sang—il y avait une lamentation sur les eaux...—L'obscurité de l'abîme commençait.—Les Égyptiens—s'étaient retournés.—Ils fuyaient effrayés!—Ils sentirent la crainte jusqu'au fond de leur cœur.—L'armée aurait bien voulu—rentrer dans son pays.—Leur orgueil était abattu.—Une seconde fois le terrible roulement des flots—vint les saisir.—Il n'y avait pas un d'eux qui pût revenir,—pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.—La Destinée, au milieu de leur course,—par derrière, les avait enfermés.—Là où tout à l'heure la voie était ouverte,—roulait la mer furieuse.—L'armée fut engloutie.—Les flots s'enflaient.—La tempête montait—bien haut dans le ciel.—L'armée se lamentait.—Ils criaient, ô douleur!—jusqu'à la nue ténébreuse,—d'une voix défaillante.—Avec un frémissement affreux,—la fureur de l'Océan se déchaînait,—réveillée de son sommeil.—Les terreurs se levaient,—et les cadavres roulaient.»

Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible, puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion était déjà dans leurs légendes païennes, et Cœdmon, pour raconter l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.

«Il n'y avait encore—rien qui fût,—sauf l'obscurité,—comme d'une caverne;—mais le vaste abîme—s'ouvrait profond et obscur,—étranger à son Seigneur,—sans forme encore et sans usage.—Sur lui le roi sévère—tourna les yeux,—et contempla le gouffre triste.—Il vit les noirs nuages—se presser sans repos,—noirs, sous le ciel—sombre et désert.—Il fit d'abord, l'éternel Seigneur!—le Père de toutes les créatures!—la terre et le firmament.—Il mit en haut le firmament,—et cette vaste étendue de la terre, il l'établit—par sa force redoutable,—le tout-puissant Roi!...—La terre n'était pas encore—verte de gazon;—mais l'Océan,—noir d'une obscurité éternelle,—au loin et au large—couvrait les chemins déserts[66]

Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui de Cœdmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux ont leur modèle dans la race; et Cœdmon a trouvé ses originaux dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

«Pourquoi implorerais-je—sa faveur—ou m'inclinerais-je devant lui—avec quelque obéissance?—Je puis être—un Dieu, comme lui.—Debout avec moi!—forts compagnons,—qui ne me tromperez pas dans cette lutte!—Guerriers au cœur hardi,—qui m'avez choisi—pour votre chef!—Illustres soldats!—Avec de tels guerriers, en vérité!—on peut choisir un parti;—avec de tels combattants,—on peut saisir un poste.—Ils sont mes amis zélés,—fidèles dans l'effusion de leur cœur.—Je puis, comme leur chef,—gouverner dans ce royaume,—je n'ai pas besoin de flatter personne,—je ne resterai plus dorénavant—son sujet!»

Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil, dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir d'un héros:

«Est-ce là le lieu étroit[67]—où mon maître m'enferme?—Bien différent, en effet, des autres—que nous connaissions—là-haut dans le royaume du ciel!—Oh! si j'avais—le libre pouvoir de mes mains,—et si je pouvais, pour un temps,—sortir!—seulement pour un hiver,—moi et mon armée!—Mais des liens de fer—m'entourent,—des nœuds de chaînes me tiennent abattu.—Je suis sans royaume!—Les entraves de l'enfer—me serrent si étroitement!—m'enlacent si durement.—Ici sont de larges flammes,—au-dessus et au-dessous;—je n'ai jamais vu—de campagne plus hideuse.—Ce feu ne languit jamais;—sa chaleur monte par-dessus l'enfer.—Les anneaux qui m'entourent,—les menottes qui mordent ma chair—m'empêchent d'avancer,—m'ont barré mon chemin;—mes pieds sont liés,—mes mains emprisonnées.—Voilà où Dieu m'a confiné.»

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.

VII

C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains, les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs mœurs, faisaient en Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin, Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs, précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre autres la Consolation de Boëce; mais cette traduction même témoigne de la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés, élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré, digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait rien[70].

«Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de lui rendre sa femme.»

Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante. Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques; toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes, châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:

«Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las! Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue pour lui.»

Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:

«Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté, tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne s'amende.»

Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.

C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie, sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les changements de temps et les décès[71]. De même, à côté des maigres chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie, et qu'au lieu de le posséder, il le subit:

«Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de Cyuric.

«614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton, et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.

«678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de soleil.—L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.

«901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.

«902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les hommes de Kent et les Danois.

«1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps. Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été autant depuis qu'elle fut bâtie.»

Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs collègues en versification par le raffinement de la facture et le prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem, écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin, se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit saxon.

Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute «la pompe anglaise[72].» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que, pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce que l'hiver? L'exil de l'été.—Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de la terre.—Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.—Qu'est-ce que le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.—Qu'est ce que la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares. Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse par l'intuition.

VIII

Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses sœurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le besoin d'indépendance, le goût des mœurs sérieuses et sévères, l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive, mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils ont beau importer leurs mœurs et leurs poëmes, faire entrer dans la langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même, par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en sortira dans cinq cents ans.

CHAPITRE II.
Les Normands.