Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée, disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est vrai; mais enfin la plaie s'est fermée, les deux séves se sont mêlées[132]. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit[133], chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place, avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève, ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps, par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par le développement de l'énergie militante et patiente. C'est le domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.
Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands, et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent socagers, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance, mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races[135]; le Normand, beau-frère d'un Saxon, se défend lui-même en défendant son beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans une société armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer les uns contre les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que les nouveaux venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un cœur et un courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de Rome, se souviennent de leur rang natal et de leur indépendance première. On s'en aperçoit aux plaintes et à l'indignation des chroniqueurs, aux grondements et aux menaces de révolte populaire, aux longues amertumes avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la liberté antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et la rébellion des outlaws. Il y avait des familles saxonnes à la fin du douzième siècle qui, par un vœu perpétuel, s'étaient engagées à porter la barbe longue, de père en fils, en mémoire des coutumes nationales et de la vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à l'état de socagers, même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont le cou plus roide que les misérables colons du continent, foulés et façonnés par les quatre siècles de fiscalité romaine. Par leurs sentiments comme par leur condition, ils sont les débris rompus, mais aussi les rudiments vivants d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression. Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui fournit la force. Les grands barons sentent que pour résister au roi, c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt en stipulant pour eux-mêmes[136], ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, même pour les marchands, même pour les vilains. Dorénavant, «nul marchand ne sera privé de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul homme libre, marchand ou vilain, ne sera taxé déraisonnablement pour un petit délit. Nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dépossédé de sa terre, ou poursuivi en aucune façon, si ce n'est par le jugement légal de ses pairs et selon la loi du pays.» Ainsi protégés, ils se relèvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comté où tous les francs tenanciers, petits ou grands, se réunissent pour délibérer des affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui répartiront l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents blanches, vient s'y asseoir à côté du Normand; on y voit des franklins, pareils à celui que décrit Chaucer, «sanguin de complexion,» libéral et grand mangeur comme ses ancêtres, amateur de repues franches, «chez qui le pain, la bière sont toujours sur la table,» dont la maison n'est jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si plantureuse «que chair et poisson neigent dans son logis,» qui «a maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brèmes et maints brochets dans son étang,» qui tempête contre son cuisinier, «si la sauce n'est pas piquante et forte,» et «dont la table reste à demeure, prête et garnie toute la journée.» C'est un homme important; il a été shérif, chevalier du comté; il figure «aux sessions[137]. À côté de lui, parfois dans l'assemblée, le plus souvent dans l'assistance, sont les yeomen, fermiers, forestiers, gens de métiers, ses compatriotes, hommes musculeux et décidés, bien disposés à défendre leur propriété, à soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs armes, celui qui prendra en main leurs intérêts. Croyez-vous qu'on néglige le mécontentement de gens comme celui que voici?[138].» «Un vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large d'épaules, épais comme un arbre noué,» capable «de gagner partout le bélier à la lutte: point de portes dont il ne pût faire sauter la barre, ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec sa tête. Sa barbe était rousse comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines étaient larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait à son côté une épée et un bouclier; c'était un querelleur et un gaillard[139].» Voilà les figures athlétiques, les culasses carrées, les façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore là-bas, entretenues par le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se représenter quand on veut comprendre comment s'est établie en ce pays la liberté politique. Peu à peu ils voient se rapprocher d'eux les simples chevaliers, leurs collègues à la cour du comté, trop pauvres pour assister avec les grands barons aux assemblées royales. Ils font corps avec eux par la communauté des intérêts, par la ressemblance des mœurs, par le voisinage des conditions; ils les prennent pour représentants; il les élisent[140]. À présent, ils sont entrés dans la vie publique, et voici venir une recrue qui, en les renforçant, les y assiéra pour toujours. Les villes dévastées par la conquête se sont repeuplées peu à peu. Elles ont obtenu ou arraché des chartes; les bourgeois se sont rachetés des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen; chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets féodal, est une puissance; Leicester, révolté contre le roi, appelle au Parlement[141], pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles. Dorénavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont redressés jusqu'à la vie politique. S'ils se taxent, c'est volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement du quatorzième siècle, leurs députés réunis font la Chambre des communes, et, à la fin du siècle précédent, l'archevêque de Cantorbéry, parlant au nom du roi, disait déjà au pape: «C'est la coutume du royaume d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives à l'état de ce royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés.»
S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres mœurs: c'est Robin Hood, un vaillant outlaw, qui vit librement et audacieusement dans la forêt verte, et fait en franc cœur la guerre au shérif et à la loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là. «C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale, avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre, c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les attendre.»—L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique, et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood, de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe est belle—et les feuilles larges et longues,—il est gai en se promenant dans la belle forêt—d'entendre les petits oiseaux chanter.» Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes, donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton. Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher, et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant. «Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,—et rester moi-même en arrière!—N'était la peur de faire éclater mon arc,—Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni leur parent,—eût eu un bien beau spectacle,—de voir comment les deux yeomen arrivèrent l'un contre l'autre—avec leurs lames brunes et brillantes;—de voir comment les deux yeomen se combattirent—deux heures d'un jour d'été.—Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire Guy,—ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe, la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,—et sauve tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'œuvre: «Ce serait une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut de trente pieds,—même un saut de trente et un pieds,—s'appuie le dos contre une broussaille,—et le pied contre une pierre—il combat ainsi toute une longue journée,—toute une longue journée d'été,—jusqu'à ce que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt. «Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage—et j'en rends grâce à mon bâton, non à toi.»—Qui es-tu donc? demande Robin.—«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;—j'ai travaillé longtemps à Nottingham,—et si tu veux y venir, je jure et fais vœu—que je tannerai ta peau pour rien.»—«Grand merci, mon brave, dit le joyeux Robin,—puisque tu es si bon et si libéral;—et si tu veux tanner ma peau pour rien—j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales gourmades les prépare toujours à l'amitié.—C'est ainsi que Robin a essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place. L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte. Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle, l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au manche dans le gosier.»
Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI, exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de son pays[148]. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de cœur et de courage qui empêche les Français de se soulever, et non la pauvreté[149]. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le cœur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre, qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête[150].» Ceci jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société armée où les coups de main sont journaliers, et où chacun riche ou pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous Édouard Ier de grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et des huées,» pour les poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III des barons qui chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers, «occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant, tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'était en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en telle façon, et en si grande force que les juges sont effrayés et n'osent faire justice[151].» Lisez les lettres de la famille Paston, sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre privée est à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, être debout pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage. C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups qui, après leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre en Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les étrangers qui les voient sont étonnés de leur force de corps et de cœur, «des grandes pièces de bœuf» qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes militaires, de leur farouche obstination «de bêtes sauvages[152].» Ils ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans la gueule d'un ours de Russie, et se font écraser la tête comme une pomme pourrie.» Cet étrange état d'une société militante, si plein de dangers et qui exige tant d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, ayant ordonné de mettre les perturbateurs en prison sans procédure, et ne point les relâcher sous caution ni autrement, les communes déclarent l'ordonnance «horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop protégées. Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les garanties du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la liberté turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il faudrait plier.
C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi, leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].» Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté! Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques: l'une, œuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier l'individu; l'autre, œuvre de la volonté commune, et toute portée à protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,» aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords spirituels et temporels, des justices, des barons de l'Échiquier et d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les œufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en acheter[156].»
«Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple de ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont point non plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit de ce jus politicum et regale sous lequel nous vivons.... Tout habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer; il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. Car il y a dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de six cents écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. «Ils sont très-supérieurs[159], dit un autre auteur au siècle suivant, aux simples laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où ils vivent à l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette classe d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, bien qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les gentilshommes et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livré avec eux huit batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de nos armées, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts où était la principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, accomplir toutes les actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont nombreux dans chaque canton; ils ne sont point «abrutis,» comme les paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés d'armes, ils se souviennent qu'ils ont gagné des batailles en France[160]. Telle est la classe obscure encore, mais chaque siècle plus riche et plus puissante, qui, fondée par l'aristocratie saxonne rabaissée et soutenue par le caractère saxon conservé, a fini, sous la conduite de la petite noblesse normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par établir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la liberté.
Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations publiques[161] et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus jugés que par les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. Dans les premières années de Henri III, on comptait près de cent homicides commis par des prêtres encore vivants. Au commencement du quatorzième siècle, le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand que le revenu civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. À la fin du siècle, les communes déclarent que les taxes payées à l'Église sont cinq fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, et, quelques années après[162], considérant que les biens du clergé ne lui servent qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent de les confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait percé. On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin Hood, ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, même les chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire grâce aux abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le peuple par leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un coup, parmi les bavardages agréables ou les radotages monotones des versificateurs normands, on entend tonner contre eux la voix indignée d'un Saxon, d'un homme du peuple et d'un opprimé.
C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite, dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice, Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes. Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,—il ne put jamais savoir en quel endroit,—et comme il regardait en l'air,—du côté du soleil,—il vit une tour sur une hauteur,—royalement bâtie,—une profonde vallée au-dessous,—et là-dedans un donjon,—avec de profonds fossés noirs,—et terribles à voir.» Puis, entre les deux, une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes sortes,—pauvres et riches,—travaillant et s'agitent,—comme le veut le monde;—quelques-uns à la charrue—labouraient avec un grand effort,—pour ensemencer et planter,—et peinaient durement,—gagnant ce que des prodigues venaient détruire et engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans les places saintes, et emploient au service du diable l'église de Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de rues,—un meneur de fêtes, un acheteur de terres,—qui éperonne son palefroi, de manoir en manoir,—avec une meute à ses talons, comme un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies, «fièvres et fluxions,—toux et maux de cœur,—crampes et maux de dents,—rhumatismes et rougeoles,—teignes et gales de la tête,—inflammations et tumeurs—et enflures brûlantes,—frénésies et maladies ignobles,—fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au secours! voici la Mort terrible,—qui vient pour nous détruire tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes, les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en poussière,—rois et chevaliers, empereurs et papes.—Maint seigneur qui vivait pour le plaisir, cria haut,—mainte aimable dame, et maîtresse de chevaliers,—pâma et mourut dolente par les dents de la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme, l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle, pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action, l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,» lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le cœur[168],» et c'est le cœur, c'est la foi intérieure, c'est la vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi.
«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses membres.—Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.—Il nous a interdit ce nom de maître;—tous les maîtres sont faux et méchants.» Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée, celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther, ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête, va enfin trouver une voix.
Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église, établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau, l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà. Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle grande œuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique; mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine française et de ses modèles étrangers.