—Monsieur, lui dit le duc d’Antin, vous êtes un misérable.
—Monseigneur...
—Vous êtes un insensé!
—Mais, monseigneur, en quoi?
—Vous méritez un châtiment.
—Que je sache du moins...
—Eh! quoi, vous avez laissé subsister ces chiffres, quand le roi doit se rendre ici?
—Je pensais, monseigneur...
—Vous pensiez! vous ne savez donc pas?... Faut-il que je vous apprenne que madame de Montespan fut autrefois distinguée par le roi?
—Je ne l’ignorais pas, monseigneur.
—C’est donc pour me nuire, me perdre, m’assassiner, que vous n’avez pas détruit ces chiffres?
—Pourquoi les aurais-je détruits?
—Il faut donc que je descende encore à vous dire que le roi a remplacé dans ses affections, où nul n’a le droit de pénétrer, madame de Montespan par madame de Maintenon?
—Je savais aussi cela, monseigneur, et je regrette une confidence semblable, puisqu’elle paraît tant vous affliger.
—Mais expliquez-vous, monsieur! puisque vous n’ignoriez aucun de ces faits, pourquoi ne m’avez-vous pas épargné la ruine dont je suis menacé?
—Monseigneur, répondit l’intendant, si j’ai conservé partout où il a été placé le chiffre de madame de Montespan et du roi, c’est que le nom de madame de Maintenon comme celui de madame de Montespan commence par un M. Le roi croira que c’est une des mille surprises que vous lui avez préparées. Il verra dans ce chiffre la première lettre de son nom et la première lettre du nom de madame de Maintenon, qui ne sera pas moins flattée de votre ingénieuse courtoisie. Voilà pourquoi je n’ai pas anéanti ces deux lettres qui vous ont tant causé de peine, monseigneur.
—Dès ce moment vos gages sont triplés, dit le duc d’Antin à son intendant. N’oubliez qu’une chose, c’est que je me suis mis en colère devant vous. Vous pouvez vous retirer, monsieur.
Ainsi que l’intendant l’avait prévu et si adroitement dit pour sa défense, le roi et madame de Maintenon prirent pour une délicieuse galanterie du duc d’Antin la répétition de leur chiffre semé avec tant de prodigalité autour d’eux.
Le roi et madame de Maintenon, au jour et à l’heure indiqués, vinrent donc à Petit-Bourg avec toute leur suite, leurs officiers, leurs gens et leurs carrosses.
La propriété était naturellement assez belle pour que le duc d’Antin n’eût pas eu, comme cela était à craindre, la triste fantaisie de faire planter des rosiers à la place de ses beaux chênes, et de dévaster ses parterres pour les remplir d’eau et de petits poissons. Le roi admira ce qui sera éternellement beau à Petit-Bourg (à moins que les chemins de fer ne veuillent le contraire), un parc superbement planté sur la crête d’un riche point de vue, et descendant, comme une décoration mouvante, jusqu'à la Seine, miroir de tant de beautés; un parc qui semble fait pour amuser le soleil, tant on lui a pratiqué de rues, de places, de portiques où courir, s'étendre et darder. En automne, il a des déclins inimaginables; il a des épanouissemens féeriques; il se fait à lui-même des illuminations sur son passage; tantôt il se montre rouge et découpé au ciseau au fond d’une lunette de verdure; tantôt il s’ouvre et s'élargit en teinte dorée derrière des branches qui flambent de clarté, comme des sarmens au feu, et les terrasses, toutes peuplées de blanches statues, et la Seine, la rivière royale, se colorent de la mélancolique garance de cette aurore boréale dont les oiseaux seuls, les moutons penchés sur les coteaux et les pâtres indifférens, ont le spectacle solitaire jusqu'à la première étoile.
Mais si le duc d’Antin eut le bon sens de ne vouloir inventer aucune rivière imprévue, aucun nouveau soleil, pas la moindre nature pour faire sa cour au roi, il jeta madame de Maintenon dans une vive surprise en l’introduisant dans l’aile du château qui lui était réservée.
A peine madame de Maintenon a-t-elle posé le pied sur la première marche, qu’elle croit saisir une ressemblance. Cet escalier est exactement le même que celui de Saint-Cyr, sa fondation orgueilleuse et chérie. C’est bien la même rampe en fer doré. Elle monte, redoublement de surprise: les portes d’appartement sont, comme à Saint-Cyr, toutes guillochées de dorures délicates, s’enlaçant en ceps de vignes sur un fond blanc et mat. Elle entre, mêmes cheminées en marbre pâle, mêmes flambeaux à branches élancées et courbées en rameaux. Cette première pièce ne diffère en rien de celle de sa maison religieuse. Nombre égal de petites et de grandes glaces; exacte tapisserie d’Aubusson, représentant, ainsi qu'à Saint-Cyr, l’histoire d’Esther et d’Assuérus. Madame de Maintenon, émerveillée, passe dans la pièce destinée à être sa chambre pour une seule nuit. L’enchantement continue. C'était à croire qu’une fée avait transporté de Saint-Cyr à Petit-Bourg les siéges, les tapis, les pendules, les tableaux, les livres; les livres même dont madame de Maintenon faisait sa lecture habituelle sont là; et rien qui trouble cette ressemblance magique: les livres ont le caractère extérieur, la forme distincte, la physionomie fatiguée, les plis, les taches des livres de Saint-Cyr. Elle les retrouve dans la position où elle les a laissés sur sa table de méditation. Elle s’assied, c’est son fauteuil; elle prolonge son regard, ce sont ses rideaux; elle l'élève, c’est le Christ d’ivoire au pied duquel elle prie. Pas une couleur, pas une nuance, pas un trait, qui soit une dissemblance. Elle sourit, et remercie le duc d’Antin, qui a pleinement réussi dans son miracle de courtisan.
Comme elle était arrivée de bonne heure au château de Petit-Bourg, elle put encore entendre la messe dans une galerie pratiquée près de sa chambre. Autre prévoyance pieuse du duc d’Antin. A Saint-Cyr, madame de Maintenon assistait à la messe dans une pareille galerie. L’attention la flatta extrêmement; et comme tout ce qui semblait lui plaire était du goût du roi, il n’y a pas de termes assez justes pour peindre le bonheur de leur hôte. Il n’est sorte d’amusemens qu’il ne leur procurât; et les amuser était très-difficile alors. Le roi et madame de Maintenon étaient déjà bien vieux. Cependant la musique, les promenades, les scènes de divertissement arrangées sur le passage de la cour, le plaisir des personnes de la suite, l’ordre qui accompagnait ces coups de théâtre calculés avec beaucoup d’art, parvinrent à distraire les royaux visiteurs, malgré leur âge, leur infirmité, leur profond ennui.
Lorsque le roi se fut retiré un instant dans l’appartement de madame de Maintenon, il fit appeler d’Antin, qui commençait à recevoir par la faveur de cette audience le prix de son zèle. Le duc profita de cette entrevue pour soumettre au roi le plan du château de Petit-Bourg. Tout fut approuvé par le roi, dont le goût était très-sûr et très-distingué en matière de jardins. Cependant il fit remarquer au courtisan respectueux qu’une longue allée de marroniers masquait la perspective précisément en face de la chambre qu’il occupait, lui, le roi, d’ailleurs ravi de tout le reste. L’observation fut accueillie par le duc d’Antin avec reconnaissance. Il convint que cette allée de marroniers n’avait pas été heureusement plantée.
Le lendemain matin, quand le roi s’approcha de la croisée, quel ne fut pas son étonnement![C] l’allée de marroniers avait disparu.
Le roi se montra fort touché des efforts que le duc avait faits pour lui rendre agréable son séjour au château; mais, toujours moqueuse malgré ses grands dehors de piété, madame de Maintenon dit à d’Antin, en présence des courtisans, au moment de quitter le château: «Il est heureux, monsieur le duc, que je n’aie pas déplu au roi; vous m’eussiez envoyée coucher sur le pavé du grand chemin.»
Ceci était peut-être de la jalousie: le duc d’Antin eut le tort de n’avoir pas deux allées de marroniers à abattre, une en l’honneur du roi, l’autre en l’honneur de madame de Maintenon.
Le célèbre jardinier Le Nôtre avait dessiné une grande partie des jardins de Petit-Bourg, à l'époque de l'élévation de madame de Montespan. Quel nom que celui de Le Nôtre! C’est le Louis XIV des jardins. Il n’est pas un château dont les échos ne répètent son nom; il mériterait une histoire.
La vie de Le Nôtre fut une des plus occupées, comme elle fut une des plus heureuses. Une fois couvert de la protection du roi, on se le disputa à la cour ainsi qu'à la ville pour avoir un parc dessiné par lui. Le frère du roi, le duc d’Orléans, l’employa dans ses jardins de Saint-Cloud; le prince de Condé lui commanda le tracé de ses parterres, les plus délicieux du monde, et la division de la forêt de Chantilly, le boudoir des forêts; il laissa aussi tomber sa règle et son compas sur les parcs de Villers-Cotterets, de Meudon, de Chaillot, de Livry et de Sceaux.
Voilà l’artiste; voici l’homme. Voulant connaître l’Italie, préjugé éternel de ceux qui vont chercher au loin des images et des pensées qu’ils ont chez eux et en eux, Le Nôtre alla à Rome pour y visiter les jardins dont on lui opposait la riche ordonnance. Son goût n’y puisa pas beaucoup; ses idées s’y agrandirent. Son voyage eût peu mérité d’occuper l’attention de ses biographes, sans la connaissance qu’il fit à Rome du chevalier Bernin, et sans sa présentation au pape Innocent XI, événement où la familiarité de son caractère se mit si singulièrement à nu, que cette présentation devint depuis un épisode de sa vie à raconter.
Au lieu de s’humilier avec une ferveur religieuse devant le chef de la chrétienté, Le Nôtre s'écria en sa présence: «Non, je n’ai plus rien à désirer, j’ai vu les deux plus grands hommes du monde, votre sainteté et le roi mon maître.—Il y a une grande différence, reprit le pape; le roi est un grand prince victorieux, et moi, je suis un pauvre prêtre, serviteur des serviteurs de Dieu; il est si jeune et je suis si vieux!» Encouragé à laisser parler son cœur, Le Nôtre frappa sur l'épaule d’Innocent XI, en lui disant: «Mon révérend père, vous vieux! Vous vous portez bien, et vous enterrerez tout le sacré collége.» Le mot fit rire le pape, au cou duquel Le Nôtre finit par sauter, tant était vive sa joie de pouvoir parler au pape comme il parlait à Louis XIV. Aussi libre au Louvre qu’au Vatican, Le Nôtre embrassait Louis XIV toutes les fois qu’il revoyait ce prince après quelque absence.
Le roi était du reste habitué depuis long-temps à cette familiarité de Le Nôtre. Lorsqu’il alla, pour la première fois, à Versailles, examiner les progrès des travaux, il s’arrêta devant les deux pièces d’eau qui sont sur la terrasse. Le Nôtre fut complimenté. L'éloge enhardissant celui-ci, il confia au roi son projet de construire la double rampe, différens bosquets et une foule d’autres parties exécutées plus tard. Émerveillé des vues de Le Nôtre, le roi lui coupait à chaque instant la parole pour lui dire: «Le Nôtre, je vous donne vingt mille livres.» A la quatrième interruption, Le Nôtre se tourna brusquement et dit au roi: «Sire, votre majesté n’en saura pas davantage, je la ruinerais.»
A quatre-vingt-cinq ans, sentant ses facultés s’affaiblir, et voulant, comme cela se disait alors, s’occuper de son salut, il demanda sa retraite, que Louis XIV ne consentit à lui accorder qu'à la condition qu’il se présenterait de temps en temps à la cour.
Un peu avant sa mort, étant allé à Marly pour se promener sous les allées qu’il avait plantées dans sa jeunesse, il y rencontra le roi monté dans sa chaise couverte traînée par des Suisses. Louis XIV exigea que Le Nôtre montât à côté de lui dans une chaise à peu près semblable. L'émotion étouffait le vieux jardinier; ayant aperçu Mansart, le surintendant des bâtimens, qui marchait à pied à quelque distance, il s'écria, les yeux pleins de larmes: «Sire, en vérité, mon bonhomme de père ouvrirait de grands yeux, s’il me voyait dans un char auprès du plus grand roi de la terre. Il faut avouer que votre majesté traite bien son maçon et son jardinier.»
Sorti de la classe la plus obscure, il s'éleva, par son génie, sa belle conduite et la pureté de ses mœurs, au grade de chevalier de l’ordre du roi, de contrôleur des bâtimens de sa majesté et dessinateur de tous ses jardins.
Les honneurs n’altérèrent jamais la naïveté de sa bonne nature. Louis XIV lui ayant accordé, en 1675, des lettres de noblesse et la croix de Saint-Michel, il voulut aussi lui donner des armes. «Sire, dit-il, j’en ai déjà: trois limaçons couronnés d’une pomme de choux.» Ajoutant: «Pourrais-je oublier ma bêche? Combien doit-elle m'être chère! N’est-ce pas à elle que je dois les bontés dont votre majesté m’honore?»
Il mourut à quatre-vingt-huit ans.
Quoique Louis XIV aimât passionnément l'étiquette, il était heureux dans beaucoup d’occasions de ne revêtir que le simple costume de marquis de cour et de se promener sans le cortége solennel des gentilshommes de sa maison. A la campagne surtout, il tenait à jouir de cette liberté si précieuse. Dès qu’on devinait son désir d'être seul, on restait peu à peu en arrière, on s’arrêtait par petits groupes; enfin, on le laissait isolé sur le chemin de sa promenade. Le jour de sa visite à Petit-Bourg, il sembla manifester l’intention de parcourir sans le fastueux embarras de sa suite les diverses parties de la propriété du duc d’Antin. Aussitôt ses officiers se retirèrent, se repliant vers le château, où, parmi les divertissemens infinis préparés pour eux par le duc, les tables de jeu, on le suppose, n’avaient pas été oubliées.
Grand amateur de jardins, Louis XIV s’arrêta au milieu des potagers de Petit-Bourg, qui devaient leur célébrité aux soins d’un horticulteur de génie, d’un homme dont le nom est resté, comme celui des peintres et des sculpteurs illustres du même temps. Ce jardinier, fécondé par un regard de Louis XIV, était La Quintinie, qui devait le premier perfectionner en France la culture des fruits et des légumes, et asseoir son illustration à côté de celle de Le Nôtre.
Jean de La Quintinie débuta par être avocat à Paris, où il était venu de Poitiers, son berceau natal. Il obtint même de grands succès au barreau, avant que des rapports de profession ne le fissent connaître de M. de Tambouneau, président en la chambre des comptes, au fils duquel il fut attaché en qualité de précepteur. Dans Virgile, qu’il expliquait à son élève, il admirait moins une poésie tendre et délicate qu’il ne tenait compte des préceptes de jardinage dont il abonde. La description de la tempête dans l'Enéide le laissait froid, tandis qu’il suivait avec passion la manière d'élever les abeilles dans les Géorgiques. Grâce aux vastes propriétés de son protecteur, M. de Tambouneau, il eut la facilité de résoudre par la pratique ses théories horticulturales. Il planta, sema, greffa avec une liberté si illimitée et si heureuse, qu’il en oublia le barreau pour écrire un livre où puiseront éternellement les faiseurs de traités du jardinage et de manuels de l’agriculteur. Ce livre fut intitulé: Les Instructions pour les jardins fruitiers et potagers. Il lui attira d’unanimes éloges, et lui valut la gloire d’avoir pour élève en jardinage le grand Condé, nom illustre, toujours resplendissant à côté de celui de Louis XIV, toutes les fois que la postérité reconnaissante se souvient d’un encouragement accordé aux artistes du dix-septième siècle. De La Quintinie donna aussi à Londres des leçons de son art au roi d’Angleterre; à son retour en France, il entretint avec des seigneurs anglais une correspondance rendue publique après sa mort.
Quand la réputation de La Quintinie fut consacrée par de beaux travaux, Louis XIV, qui avait l’instinct de ne jamais laisser s'égarer une supériorité à l'étranger, alla chercher cet homme, dont tout le mérite était de donner une saveur plus douce à une pomme ou à une cerise, un éclat plus vif à une rose, et quelques feuilles de plus à un œillet, seules fleurs, pour le dire en passant, que la botanique du temps daignât remarquer; et il créa en sa faveur une charge de directeur-général de tous les jardins fruitiers et potagers de toutes les maisons royales. La Quintinie fit produire à Versailles des fruits et des légumes dont l’excellence ne fut pas seulement appréciée de Louis XIV; après avoir orné la table de tous les successeurs du grand roi, ils sont encore de nos jours en haute estime à la cour du roi régnant.
Au retour de son excursion dans le verger, le roi ne manqua pas de remercier le duc d’Antin d’avoir fait contribuer aux travaux d’utilité et d’embellissement de Petit-Bourg ceux dont il avait le premier découvert et honoré le mérite. Autant Louis XIV était jaloux de la gloire téméraire des courtisans qui, avant lui, mettaient en lumière le talent d’un homme supérieur, autant il aimait qu’on ratifiât les arrêts de son goût en employant les artistes de sa prédilection particulière. Ainsi on s’explique pourquoi on rencontre dans tous les châteaux de quelque valeur les ouvrages des sculpteurs et des peintres qui ont orné Versailles, Marly, Fontainebleau et les autres demeures royales. Il est inutile de faire remarquer que ces artistes célèbres multipliaient leurs tableaux et leurs statues autant dans le but de doubler les échos de leur renommée que pour élever les avantages acquis à leur position.
Le roi éprouva une nouvelle satisfaction en voyant les statues placées sur son passage. C'était encore un hommage rendu à son discernement. Les frères Keller les avaient signées, et l’on sait que la part prise par les frères Keller aux ornemens de Versailles est immense. Il est peu de bassins pour lesquels ils n’aient fondu quelque divinité accroupie, versant des nappes d’eau de son urne inclinée. Quoiqu’ils eussent à maîtriser des matières aussi rebelles que le bronze et le fer, ils parvinrent à des résultats incroyables de perfection, et avec des procédés bien moins sûrs que ceux d’aujourd’hui. Il est douteux que les sculpteurs qui leur confiaient leurs modèles eussent poussé aussi loin qu’eux la correction unie à la vérité des mouvemens, et la science des muscles, sans tomber dans la sécheresse de la dissection. Ils jouèrent avec le feu et le cuivre liquide comme les figurations pétries avec ce bronze figé jouent avec l’eau. Toutes ces allégories humides, qui représentent les principaux fleuves du royaume, la Garonne, la Dordogne, la Seine, la Marne, se fondent avec une harmonie grave dans le plan sévère du parc; elles y sont mieux à leur place, si on ose le dire, que de frileuses statues si malades d'être nues. Le bronze est d’une nudité moins absolue que le marbre, et il va bien à notre ciel sans soleil et sans lune: ciel aveugle.
Nés à Lyon l’un et l’autre, les frères Keller moururent tous les deux à Paris.
On a d’eux à Versailles:
Dans le parterre d’eau, Bacchus, Apollon, Antinoüs, Silène; ensuite, et placés au bassin à droite dans le parterre d’eau, la Garonne, la Dordogne, la Seine, la Marne et quatre nymphes; placés dans le bassin à gauche, toujours dans le parterre d’eau, le Rhône, la Saône, la Loire et cinq nymphes. Ils fondirent encore, sur la composition de Vanclère, un lion sur un lion; et, d’après de Raon, un lion sur un sanglier. Ces deux groupes sont aussi dans un des bassins du parterre d’eau.
Les frères Keller reproduisirent, dans les châteaux des riches favoris de Louis XIV, leurs principaux ouvrages, mais sur une échelle moins royale et moins coûteuse.
Louis XIV poursuivait ainsi sa promenade au milieu des travaux pleins de goût semés avec intelligence sur la riche surface du château de Petit-Bourg, s’admirant dans les efforts de ses favoris, qui le prenaient en tout pour exemple et pour guide, s’applaudissant de reconnaître, quelque endroit où il allât, la superbe influence de Versailles et de Fontainebleau. Mais tout-à-coup son orgueilleuse préoccupation est absorbée; il s’arrête en face d’une statue qui se dresse au point final d’une allée du parc. Ses sourcils se froncent, il penche la tête tantôt à droite et tantôt à gauche, il s’avance, il recule, il avance encore; sa canne à pomme d’or est posée perpendiculairement près de son œil droit, tandis que sa main gauche parée de dentelles ne cesse de s’agiter en manière d'étonnement. Cette scène muette se prolonge jusqu’au moment où le roi, ayant acquis la certitude qu’il a raison, se prend à dire à haute voix: Cette statue est fort belle; c’est un Girardon admirable; mais elle n’est pas d’aplomb! non, elle n’est pas d’aplomb! elle penche vers la droite. Comment le duc d’Antin ne s’en est-il pas aperçu? Allons lui en faire la remarque. Allons!
D’aussi loin que Louis XIV, fier de sa découverte, reconnut le duc d’Antin, qui se promenait au haut de la terrasse et causait avec des seigneurs de la cour, il lui fit signe de venir au plus vite. Les groupes de seigneurs et d’Antin se hâtèrent d’accourir vers le roi, dont ils auraient voulu deviner la pensée; en un instant ils l’entourèrent.
—Messieurs, leur dit le roi en se dirigeant du côté de la statue de Girardon, vous allez me dire votre opinion avec franchise, comme vous la dites toujours. Nous avons une observation critique à adresser indirectement à M. le duc d’Antin, parmi les grands éloges dus à l’excellente ordonnance de sa propriété.
—Sire, je me condamne d’avance, répondit le duc.
—C’est ce que je ne vous demande pas, monsieur le duc. Je vous récuse, s’il vous plaît.
—Sire, je me tairai.
On était arrivé devant la statue de Girardon.
Le roi fit quelques pas, et se tournant ensuite vers les courtisans respectueusement attentifs: Messieurs, le socle de cette statue vous semble-t-il en parfait équilibre?
Les personnes consultées par le roi, après avoir regardé long-temps et minutieusement la statue, ne rompaient pas le silence.
—Vous ne répondez pas, messieurs! me serais-je trompé? Cependant mon coup d'œil a été sûr plus d’une fois. Regardez mieux, je vous prie, votre complaisance m’obligera.
Obéissant au désir du roi, les courtisans recommencèrent, à de nouveaux points de vue, à des distances diverses, leur premier examen, trouvé insuffisant.
—Eh bien! messieurs! toujours le même silence? Je suis donc condamné? Je vous rends votre liberté d’opinion, monsieur le duc. Vous-même, dites-nous ce que vous pensez de la position de cette statue, qui nous avait paru pencher vers la droite.
—Sire, puisque vous me permettez de parler, j’oserai dire que j’ai le tort de ne pas voir comme votre majesté en ce moment. Le faune de Girardon me semble, sauf le respect que je professe, sire, pour votre avis, être perpendiculaire à la ligne horizontale du terrain. Me sera-t-il permis à cette occasion de faire remarquer à votre majesté que la courbure du sol au sommet de cette allée du parc peut causer l’erreur? Le socle est posé sur une surface courbe.
—J’admets, monsieur le duc, votre objection; mais je persiste dans mon sentiment, malgré le côté sensé d’une remarque que j’avais déjà faite. Pour terminer le différend, voulez-vous, messieurs, que l’architecte de M. le duc d’Antin soit juge entre nous? L’acceptez-vous pour arbitre?
—Votre majesté s’est déjà montrée vraiment trop généreuse en daignant mettre en balance son opinion et la nôtre.
—Monsieur le duc, il nous serait agréable que vous fissiez appeler céans votre architecte, s’il est ici. Nous attendrons.
Après s'être incliné, le duc d’Antin remonta avec empressement l’allée qui conduit au château.
Pendant sa courte absence, le roi, oubliant la discussion, indiqua du bout de sa canne aux courtisans les nombreuses beautés de l’ouvrage de Girardon, son statuaire de prédilection; il tenait son chapeau à plumes dans la main gauche afin de se garantir des rayons du soleil. On l'écoutait avec une espèce d’adoration lorsqu’il parlait des grands artistes dont il avait doté la France et son règne. Alors ses chagrins de plomb semblaient ne plus peser autant sur sa profonde décrépitude; il relevait peu à peu le front; il était vénérable, lamentable et beau. Que lui restait-il de ses guerres? l’humiliation; de ses maîtresses? madame de Maintenon; de ses fils? des souvenirs de poison. Mais de Girardon, de Puget, de Lebrun, de Racine, de Corneille, il lui restait d’impérissables statues, des livres, des tableaux qui devaient illuminer la longue route de son siècle.
Louis XIV se plut à parler avec onction de quelques-uns de ces artistes, revenant toujours sur le mérite particulier de Girardon.
Troyes, en Champagne, fut la patrie de François Girardon, un des artistes dont la vie accompagna pas à pas le règne de Louis XIV, et fut la plus dévouée aux volontés de ce monarque. Né en 1627, il ne mourut qu’en 1715; soixante années de cette glorieuse vie furent employées à tailler des statues, des fontaines, des vases et des bas-reliefs pour les jardins royaux, et notamment pour Versailles, qu’il vit commencer et finir, embrassant dans sa longévité patriarcale la période des nombreux sculpteurs du dix-septième siècle, presque tous nés après lui et morts avant lui. Cette ample existence, jointe à l’influence qu’il acquit par sa renommée et la charge d’inspecteur-général de tous les ouvrages de sculpture dont il fut revêtu à la mort de Lebrun, rendent raison de la prépondérance de son goût sur les artistes de son temps. A l’exception de Puget, trop rustique, trop d’un seul bloc, pour obéir à d’autres ordres que ceux de son inspiration, tous les sculpteurs du dix-septième siècle inclinèrent le ciseau devant lui, et passèrent sous son équerre. Auguier, Coysevox, Renaudin, Coustou, furent ses élèves ou ses courtisans; et par déférence ou par conviction, malgré les dissemblances de leur génie, ils adoptèrent sa manière sans se permettre d’autre mérite, avec la faculté incontestable d’en avoir à ajouter à celui de leur maître, que de multiplier ses formes uniquement gracieuses: Versailles fut un monastère qui eut sa règle invariable et son abbé inflexible dans Girardon. Ses statues et celles de ses disciples sont de la même famille. Au lieu du nez droit des Grecs, signe accepté de plusieurs générations de sculpteurs, ce furent les chutes des reins ondulées, les petites épaules, et les chairs chiffonnées qui caractérisèrent l'école de Girardon. Elle ne vaut pas celle de Jean Goujon, qui s’ensabla sous le règne de Louis XIII, sans qu’on en puisse dire au juste la raison; mais, à coup sûr, elle vaut infiniment mieux que celle dont le chevalier Bernin, géant de plâtre, était alors le représentant en Italie, et mieux encore que toutes celles qui lui ont succédé au dix-huitième siècle et au dix-neuvième siècle, jusqu'à nous. Quand on n’atteint pas à l'énergie du geste comme Puget, on n’a rien de mieux à faire que de s’arrêter à l’amabilité des formes de Girardon. S’il n’eut pas toutes les qualités dévolues à la statuaire antique, la réflexion serrée, la grâce dans l’exactitude, la vie idéale à la surface de la vie réelle, il eut à un très-haut degré l’instinct de toutes les sensibilités de la chair, qualités dont il eut les défauts, en poussant la vérité jusqu'à la trivialité du moment, c’est-à-dire jusqu'à voir le plus gracieux modèle d’une nature de choix dans l'épiderme soyeux d’une duchesse.
Enfin, d’Antin revint accompagné de son architecte, de celui dont le roi attendait la sentence sans appel.
—Décidez entre nous, monsieur, lui dit le roi d’un ton de bonté encourageante. Cette statue est-elle ou n’est-elle pas en équilibre?
Avant de répondre, l’architecte posa son équerre au milieu de la statue, et laissa pendre le fil à plomb jusqu’au bas du socle.
—Sire, dit l’architecte en montrant la direction du cordon aux courtisans, la statue penche d’un pouce au moins vers la droite.
—J’avais donc raison, messieurs, dit le roi en désignant le duc d’Antin, qui paraissait moins confus de sa propre défaite que satisfait de la victoire de Louis XIV.
—Sire, répondit-il, vous nous pardonnerez de n’avoir pas la rectitude de votre regard; sinon ce serait nous punir de ne pas vous égaler.
Les autres courtisans varièrent ce thème élogieux sur toutes les notes, quoique au fond, eux et le duc d’Antin, le premier, sussent parfaitement que le faune de Girardon tombait sur le côté d’une manière sensible. La comédie avait parfaitement réussi.
Cette supériorité de lumières plaisait au roi, qui prenait pour des avantages réels sur l’intelligence des autres ces concessions complaisantes, renouvelées sous mille formes autour de lui.
Le duc d’Antin, devenu, par cette première flatterie, surintendant des bâtimens, la reprit souvent avec succès. Dans les pièces relatives au siècle de Louis XIV[D], de Voltaire, on lit (pages 390-391): «Les chefs-d'œuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en jouissait et les allait voir souvent. J’ai ouï dire à feu M. le duc d’Antin que, lorsqu’il fut surintendant des bâtimens, il faisait quelquefois mettre ce qu’on appelle des cales entre les statues et les socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s’aperçût que les statues n'étaient pas droites, et qu’il eût le mérite du coup d'œil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M. d’Antin contestait un peu, et ensuite se rendait et faisait redresser la statue, en avouant avec une surprise affectée combien le roi se connaissait à tout. Qu’on juge par cela seul combien un roi doit aisément s’en faire accroire.
»On sait le trait de courtisan que fit ce même duc d’Antin, lorsque le roi vint coucher à Petit-Bourg, et qu’ayant trouvé qu’une grande allée de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d’Antin la fit abattre et enlever la même nuit; et le roi, à son réveil, n’ayant plus trouvé son allée, il lui dit: Sire, comment vouliez-vous qu’elle osât paraître devant vous? elle vous avait déplu.
»Ce fut le même duc d’Antin, qui, à Fontainebleau, donna au roi et à madame la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate. Louis XIV avait témoigné qu’il souhaiterait qu’on abattît quelque jour un bois entier qui lui ôtait un peu de vue; M. d’Antin fit scier tous les arbres du bois près de la racine, de façon qu’ils ne tenaient presque plus; des cordes étaient attachées à chaque corps d’arbre, et plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre signal. M. d’Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce côté avec toute sa cour; sa majesté ne manqua pas de dire combien ce morceau de forêt lui déplaisait:—Sire, lui répondit-il, ce bois sera abattu dès que votre majesté l’aura ordonné.—Vraiment, dit le roi, s’il ne tient qu'à cela, je l’ordonne, et je voudrais déjà en être défait.—Eh bien, sire, vous allez l'être.—Il donna un coup de sifflet, et l’on vit tomber la forêt.—Ah! mesdames, s'écria la duchesse de Bourgogne, si le roi avait demandé nos têtes, M. d’Antin les ferait tomber de même.»
La plaisanterie de la duchesse de Bourgogne sur les formes expéditives du duc d’Antin rappelle singulièrement le bon mot de madame de Maintenon, le jour où l’allée fut aussi coupée au pied au château de Petit-Bourg; conformité qui autorise à douter de l’une ou de l’autre anecdote, si elle n’invite pas à les rejeter toutes deux, malgré le témoignage de Voltaire.
L’art de courtisan, dont on s’est moqué avec plus de haine que de raison, n'était pas, comme on a le tort habituel de le croire, une infirmité dégradante, un abaissement de l'âme. Sans doute Dangeau était parfois ridicule par l’excès de son adoration pour Louis XIV, quoique Dangeau, et son journal même le prouve, fût un écrivain tout aussi agréable pour son temps qu’il est utile à consulter dans le nôtre; sans doute le duc d’Antin et le duc de la Feuillade, l’un en sciant au pied un rideau d’arbres, l’autre en érigeant au roi, au milieu de la place des Victoires, une colossale statue équestre autour de laquelle des flambeaux brûlaient toute la nuit, poussèrent trop loin le dévouement domestique et l’affection privée; mais le sentiment qu’ils gâtaient par l’exagération mérite une étude, et non du mépris. Cette étiquette, dont ils se montraient si jaloux et si heureux, n'était pas chose vaine alors. Comment se classaient les hommes? est-ce par l’intelligence ou par le rang? Puisque c’est par le rang, rien ne pouvait être inviolable comme le rang; et l’on ne voit pas pourquoi on n’aurait pas dû avoir autant de juste vanité à offrir à Marly le bougeoir à Louis XIV qu’on en a eu plus tard à réclamer dans un plat d’argent les cheveux de Napoléon quand il se les faisait couper. Or le rang représentait plus de la moitié du courtisan; le respect et l’affection personnelle, si nécessaire sous une monarchie absolue, faisaient le reste. Cette affection valait à la couronne des officiers dévoués au moment de la guerre et des amis dans le malheur. Le courtisan Turenne se faisait emporter par un boulet; le courtisan d’Antin envoyait toute son argenterie à la fonte pour que les soldats de Louis XIV ne mourussent pas de faim pendant les si désastreuses campagnes de la fin de son règne. N’altérons pas les idées en déshonorant les noms; ne pas aimer la monarchie absolue n’oblige pas à méconnaître le fond de son institution, le caractère de sa langue, la sincérité de son culte. Qu’eût été Louis XIV sans courtisans? Se le figure-t-on au milieu des sujets d’un stathouder? A cet esprit de cour, à ce fanatisme pour la monarchie personnifiée, à cette tendresse, qui ne rougissait pas de baisser la tête devant le roi, à la condition de la laisser tomber pour lui dans l’occasion, la France doit une flexibilité de langage impossible à surpasser, une variété de charmantes formules de conversation, qui sont à la pensée ce que les feuilles sont au bois d’un arbre, c’est-à-dire un ensemble touffu, gazouillant, inépuisable, harmonieux. Sans ces fous de marquis, ces vicomtes débraillés, sans ces chevaliers galans, dans lesquels nous ne voyons que des courtisans, nous serions, comme nation civilisée, au niveau des Hollandais pour la finesse de manières, et des Anglais pour l'élégance du langage: un siècle en arrière. Quand le roi est la patrie, le monde c’est la cour.
En 1717, à l'époque de transformation où les hommes d’esprit commençaient à détrôner, en politique comme en littérature, les fortes capacités du siècle précédent, un homme de génie, dans toute l’exigeante acception du mot, Pierre Ier, czar de Moscovie, eut une seconde fois l’envie de connaître la France. On sait que ce désir avait été antérieurement éludé par Louis XIV, peu jaloux, dans sa vieillesse inquiète et sans faste, d’accueillir à sa cour un souverain venant exprès du fond du nord pour voir de près les magnificences qu’on lui avait racontées de la cour du grand roi. Mais Louis XIV était mort, Louis XV était encore enfant, le régent ne haïssait pas la représentation, et d’ailleurs le czar avait depuis Louis XIV étendu une illustration sans exemple d’un bout de l’Europe aux extrémités de l’Asie: son projet devait se réaliser. Après avoir voyagé en Hollande, en Allemagne et en Angleterre, il ne pouvait trouver d’obstacle sérieux à voir la France, alors plus fermement qu’aujourd’hui encore placée à la tête des nations civilisées.
Pour la première fois peut-être, un monarque sortait de ses états lointains, non par un vain désir de voir et d'être vu, mais pour s’instruire dans les arts utiles au commerce et à la navigation, deux grandes, deux fécondes passions du fondateur de l’empire russe.
Dunkerque fut le port où, le 21 mai 1717, descendit Pierre Ier, accompagné de sa suite. Pour le recevoir dignement, le régent avait mis à sa disposition des fourgons, des carrosses en très-grand nombre, les plus riches équipages du roi, avec ordre de traiter le czar comme le roi lui-même. Le marquis de Nesle se présenta à lui à Calais pour lui faire les honneurs du voyage jusqu'à Beaumont, d’où le maréchal de Tessé devait l’escorter jusqu'à Paris. Cette déférence parut naturelle au czar; et, pendant toute sa résidence dans la capitale, il ne se montra jamais surpris du cérémonial outré dont on usa envers lui.
«Ce prince, dit une relation historique dédiée au czar lui-même, et écrite par l’auteur du nouveau Mercure François, arriva à Paris entre neuf et dix heures du soir, le roy étant déjà couché. Il fut surpris de voir les rues Saint-Denis et Saint-Honoré toutes illuminées, avec un peuple infini qui occupoit les fenêtres et les passages.»
Quoique ses appartemens eussent été dressés au Louvre avec une somptuosité digne de son rang, on jugea, et ce fut fort à propos, de lui tenir prêt l’hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi. On supposa que le czar serait plus à l’aise qu’au Louvre dans un hôtel exclusivement dévolu à lui seul. Ainsi qu’il avait été réglé, le maréchal de Tessé, qui avait rencontré Pierre Ier à Beaumont, l’accompagna jusqu'à Paris, et lui servit d’introducteur au Louvre le soir du même jour, vers neuf heures. Les marbres, les lumières répandues à l’excès dans les appartemens, les girandoles de cristal, jouant, tournant et miroitant à ses yeux, les dorures des plafonds et des portes, les couleurs cramoisies des tapisseries, le fatiguèrent à tel point, qu’il voulut s’en aller tout de suite à l’hôtel de Lesdiguières. «Étant entré dans la salle (une des salles du Louvre), où il trouva deux tables de soixante couverts chacune, en gras et en maigre, il les considéra, et demanda un morceau de pain et des raves, goûta à cinq ou six sortes de vins, but deux gobelets de bière, qu’il aime beaucoup, et jetant les yeux sur la foule de seigneurs et autres personnes dont les appartemens étoient pleins, il pria M. le maréchal de Tessé de le faire conduire à l’hostel de Lesdiguières, proche l’Arsenal.» On avait encore trop richement orné cet hôtel pour ses goûts d’une simplicité austère. Dédaignant les meubles opulens placés par l’ordre du régent, et surtout le lit d’or et de soie qui lui était destiné, il fit porter et préparer son lit de camp, et s’y coucha à demi habillé, comme il en usait à l’armée. C'était à cet empereur sauvage que le seigneur le plus délicat de la cour avait prêté son riche, son magnifique hôtel.
Sa personne était en analogie parfaite avec son esprit; la rudesse et l’intelligence marquaient sa physionomie et ses actions. Grand, maigre, mais bien pris, l'œil noir asiatique, le teint animé, rougeâtre comme la glace au soleil, il avait par momens des irritations nerveuses dont tous les angles et les muscles faciaux étaient émus. S’il s’apercevait de sa contraction, il la domptait et l’effaçait sous un sourire affecté, mais plein de grâce.
«Le même jour, le czar étant sorti à cinq heures du matin dans un carrosse à deux chevaux seulement, il alla à l’Arsenal, à la Place-Royale, dont il fit le tour; ensuite à la place des Victoires, qu’il dessina, et y lut les inscriptions; et de là à la place de Louis-le-Grand, dont il admira la statue équestre. Il s’arrêta chez le charpentier du roi, vit travailler ses ouvriers, et travailla avec eux, s’informant du nom et de l’usage des outils différens; il descendit aussi chez le menuisier du roi, où il fit ses observations. Ce monarque avoit prié le jour précédent M. le duc d’Antin de lui fournir une description de tout ce qu’il y avoit de plus curieux à Paris: deux heures après, ce seigneur lui apporta un cahier proprement relié, qui contenoit toutes les raretés de cette grande ville; il le reçut sans l’examiner; mais, l’ayant ouvert, il fut agréablement surpris de le voir traduit en langue esclavonne, et s'écria qu’il n’y avoit qu’un François capable de cette politesse.
»M. le duc d’Antin accompagna le czar à l’académie royale de Peinture et de Sculpture, où M. Coypel, peintre célèbre, eut l’honneur de lui expliquer tous les sujets différens qui méritent quelques observations.
»Le 16, le czar se rendit aux Invalides à l’heure du dîner. Il salua en particulier tous les officiers, et leur fit l’honneur de les nommer ses camarades.»
On connaît son costume: perruque sans poudre, habit sombre, point de dentelles; jamais de gants.
Son appétit était primitif comme ses manières: il mangeait énormément, buvait davantage; il buvait toujours. Sa suite aurait cru lui faire injure en affectant de la sobriété. Son aumônier seul le surpassait en intempérance.
Et cependant ce prince, trivial jusqu'à passer des journées entières avec des maçons, à partager leurs travaux, méprisant à un degré presque puéril l'éclat du luxe, la mollesse de notre vie intérieure, le relâchement de nos habitudes, était d’un despotisme presque raffiné sur l'étiquette, d’une tyrannie subtile sur les questions de préséance. C'était un ours tombé dans l’habit d’un marquis; un ours poudré.
On est émerveillé de la docilité du régent à condescendre à toutes les servilités d’une étiquette qui, apparemment, voulait que le prince visité fût le laquais du prince visiteur. Le czar prétend ne mettre le pied hors de son hôtel de Lesdiguières qu’après avoir été salué par le duc d’Orléans, et le duc d’Orléans s’empresse de se rendre au caprice du czar, lequel fait deux pas en avant, tourne le dos, et passe le premier dans un cabinet où il s’assied au haut bout. A l’Opéra, le czar a soif, le duc d’Orléans se lève, va chercher de la bière, et en offre un verre dans une soucoupe; quand le czar a bu, il prend une serviette des mains du duc d’Orléans et s’essuie les lèvres. Le czar nous coûtait six cents écus par jour, y compris le service du duc d’Orléans.
Nous passons sur une foule de traits qui décelèrent le caractère du czar pendant son séjour à Paris, pour mentionner un événement de la fête dont il fut le héros chez le duc d’Antin à Petit-Bourg.
«Le 30 de mars, M. le duc d’Antin engagea ce prince à aller dîner à Petit-Bourg, d’où il a dû se rendre à Fontainebleau, tout étant disposé pour l’y recevoir, et pour lui donner successivement le plaisir de la chasse du loup, du cerf et du sanglier.
»Il s’en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV, Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu’y fit Pierre-le-Grand. Ces empereurs n’y vinrent que par des intérêts de politique, et n’y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable; mais quand Pierre-le-Grand alla dîner chez le duc d’Antin, dans le palais de Petit-Bourg, à trois lieues de Paris, et qu'à la fin du repas il vit son portrait, qu’on venait de peindre, placé tout d’un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu’aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne.» (Histoire de Russie, part. II, chap. VIII, p. 336, édition Delangle.)
Ni Voltaire, que nous citons, ni Saint-Simon et Dangeau, à qui nous empruntons souvent, ne parlent de ce voyage du czar en France avec la minutieuse fidélité du Mercure, quoique tous les trois affectent l’ordre chronologique le plus absolu dans leur récit. A notre avis, le Mercure est la meilleure source où l’on doive puiser quand on a besoin de connaître les événemens du temps de Louis XIV, du régent et de Louis XV. Ce mérite, il n’est pas besoin de le dire, n’est relevé ni par celui du style ni par celui d’un esprit de critique même au niveau de la liberté fort restreinte de l'époque. Père du journalisme, le Mercure a débuté par la naïveté, et le journalisme est, je crois, maintenant assez éloigné de son origine.
Nous détacherons encore de cet excellent recueil quelques lignes instructives parmi celles qui sont consacrées au séjour du czar à Paris.
«Le dimanche, 30 du passé, le czar arriva de bonne heure à Petit-Bourg, où M. le duc d’Antin lui fit servir un dîner magnifique, après lequel il alla coucher à Fontainebleau. Le lendemain, il courut le cerf avec l'équipage du roi, et monta les chevaux de M. le comte de Toulouse, qui se trouva à cette chasse; elle fut si vive, que le cerf fut forcé en moins d’une heure et demie. Le czar, qui n’avoit jamais pris ce plaisir royal, en parut fort content, et fit à M. le comte de Toulouse toutes les honnêtetés imaginables.
»Il revint coucher à Petit-Bourg, où M. le duc d’Antin le reçut aussi magnifiquement que la veille, quoique ce retour fût imprévu. Après avoir parcouru les jardins et la terrasse qui sert de barrière à la Seine, il entra le 1er juin dans une gondole, qui le ramena à Paris avec toute sa cour, qui le suivoit dans d’autres bateaux. Il s’arrêta à Choisy, où il fut accueilli par madame la princesse de Conti, douairière, qui doit y séjourner tout l'été; il vit les jardins et les appartemens: s’y étant rafraîchi, il continua son chemin en gondole, et ayant traversé tous les ponts de Paris, il vint descendre à l’abreuvoir, au-dessous de la porte de la Conférence; il monta en carrosse, et, passant sur les remparts de la ville, il alla chez un artificier où il acheta une grande quantité de fusées et de pétards qu’il voulut tirer lui-même dans le jardin de l’hôtel de Lesdiguières.»
Quelque curieux que soit le reste du récit, il s'éloigne trop de notre sujet pour que nous le transcrivions ici. Nous ne racontons pas la vie du czar Pierre, mais un jour, quelques heures de sa vie, passées au château dont nous nous sommes constitué l’historien.
Louis XV ne fut pas moins porté que son grand-aïeul à combler les vacances du trône par le plaisir, la variété des fêtes, les petits soupers, créés sous son règne et dans son palais même, et par mille voluptés dont les raffinemens augmentèrent avec sa vieillesse. Entre autres goûts, il avait aussi le goût de la chasse, à l’exemple de presque tous ses prédécesseurs. Ce plaisir était pour lui d’autant plus vif qu’il était l’occasion de deux autres auxquels il tenait beaucoup. Quand il avait chassé, il mangeait mieux, il aimait davantage, ou bien il mangeait davantage et il aimait mieux. Cette manière d'être étant passée en habitude chez Louis XV, et en principe chez les courtisans, serviteurs discrets de ses désirs, il trouvait toujours, après la chasse, au château où il daignait descendre, un souper des plus fins, et pour convives les plus jolies et les plus spirituelles femmes de la noblesse française; et ceci se prolongeait sans lacune jusqu'à l’heure de quelque sérieuse maladie arrivant avec son cortége noir de médecins et de prêtres. Alors la favorite était congédiée pendant tout le règne de la fièvre, ce qui à beaucoup de gens ne paraîtra pas un grand sacrifice fait à la religion.
La forêt où Louis XV aimait le plus à chasser était celle de Sénart; c’est du moins dans la forêt de Sénart que le Mercure galant, ce journal si précieux à consulter, nous le montre le plus souvent à la poursuite du chevreuil et du cerf. Deux châteaux le recevaient de préférence aux autres sur la rive droite et sur la rive gauche de la Seine, celui de Soisy-sous-Étiolles et celui de Petit-Bourg.
Heureux d’y prolonger un délassement plein de charmes, il n’en partait qu’aux deux tiers de la nuit, quand il n’y restait pas jusqu’au matin, circonstance plus rare; car il fallait traverser Paris au milieu des interprétations indiscrètes des bons bourgeois éveillés.
Parfaitement dociles aux caprices de Louis XV et récompensés selon leur zèle spécial, plus facile à définir qu'à justifier, les courtisans d’un certain esprit et d’un certain naturel avaient la haute direction des plaisirs clandestins du roi. La peine n'était pas perdue; il s’est créé beaucoup de duchés-pairies à cette époque dont le faubourg Saint-Germain sait l’origine. Ces amis du roi ne laissaient jamais manquer ses repos de chasse des objets d’affection qu’il avait contracté l’habitude d’y rencontrer. Tous d’ailleurs n’affectaient pas les mêmes facultés ingénieuses. Les uns, le précédant de quelques heures, savaient donner aux mets du festin une physionomie nouvelle, séduisante, irrésistible; leurs mains savantes plaçaient les bougies dans l’endroit le plus favorable à l'éclat des beautés cueillies pour la soirée. D’autres excellaient dans le mystère; leur science était profonde à faire paraître sur les pas du roi, et comme par le plus grand des hasards, quelque jeune paysanne oubliée comme une fraise au bord d’une allée du bois. Le roi prenait et savourait la fraise. Le lendemain, c'était une moissonneuse égarée loin du sillon, ou une batelière endormie au fond de son bac. La fraise, la batelière et la moissonneuse n’avaient pas toujours une naissance fort rurale, mais les rois n’y regardent pas de si près; d’ailleurs Louis XV ne perdait pas le temps en observation.
Or, un soir d’automne, Louis XV, en revenant de la chasse, alla souper comme de coutume au château de Petit-Bourg. La nuit était belle sans être éclairée par la lune; c'était la pureté sombre d’un ciel étoilé. Malgré la licence acidulée des propos, le piquant des anecdotes, la douce ivresse du vin de Champagne, le roi se leva pour sortir. Un signe avait averti ses compagnons de chasse de ne pas se déranger pour le suivre. Apparemment il souhaitait d'être seul. On eut l’air de ne pas comprendre le motif de cette absence, expliquée cependant par une foule d’absences semblables. C'était le moment où d’ordinaire le roi se heurtait dans l’ombre à quelque délicieuse surprise.
Les joues en feu, le pied leste, l’oreille pourpre, il traversait la dernière pièce qui ouvre sur la terrasse, quand il vit se lever d’un fauteuil où elle était soucieusement assise une dame qu’il n’avait pas aperçue au souper. C'était la comtesse de Mailly, sa favorite, une des cinq charmantes filles du marquis de Nesle. Le roi fut fort étonné de sa présence, qui n'était pas assurément pour lui la rencontre désirée. Depuis quelques années, madame de Mailly pouvait difficilement surprendre Louis XV.
Sans donner au roi le temps de l’interroger, elle lui dit, avec le ton d’autorité que les femmes emploient d’ordinaire lorsqu’elles n’ont plus aucune autorité, qu’elle avait appris avec étonnement (avec indignation, elle aurait voulu dire) que la place vacante de dame d’honneur de la reine allait être accordée à une autre qu’elle, comtesse de Mailly, aimée du roi. Cela était douloureux à penser, honteux à croire, absurde à supposer.
Poli autant que la comtesse de Mailly était sourdement irritée, le roi lui répondit que la reine n’avait encore rien décidé à cet égard. C'était une chose prématurée ou plutôt remise. A coup sûr, ses droits ne seraient pas oubliés dès qu’on songerait à donner l’emploi à quelqu’un.
Après avoir égrainé quelques autres phrases gracieuses, le roi baisa la main à la comtesse.
Il veut être seul, pensa madame de Mailly; la trahison s’achève. Une femme l’attend dans le parc. Mon règne est passé.
Elle ne se trompait guère. Le roi n’avait plus pour elle que l’attachement banal de l’habitude, si aisé à rompre, surtout à la cour.
La comtesse de Mailly marcha prudemment derrière les pas du roi en frôlant les premières haies du parterre; bientôt elle fut comme lui dans l'épaisseur du parc. Sa curiosité ne tarda pas à être satisfaite: ses prévisions l’avaient bien servie.
Bientôt elle entendit dans l’allée voisine des pas doubles sur le gazon et deux voix qui se répondaient sous l’ombre des tilleuls. Elle écouta de toutes les forces concentrées de son attention, le cœur palpitant, l’oreille collée au mur de feuillage qui la cachait.
Le roi disait: Vous êtes bien belle, mademoiselle: pourquoi ne brilleriez-vous pas à la cour, où vous seriez l’admiration de tout le monde et mon adoration secrète? Venez-y! votre place y est marquée. La reine a besoin d’une dame d’honneur; l’emploi vous sera offert demain, acceptez-le pour l’amour de moi.
Il y eut un silence et le froissement d’un baiser sur un gant.
Madame la comtesse de Mailly fut blessée au cœur par le dard de l’ambition et de la jalousie. Honte et douleur! elle avait reconnu la femme à qui le roi avait ainsi parlé.
Après d’autres dialogues de plus en plus vifs, le couple se sépara brusquement: un bruit s'était fait entendre. Le roi passa d’un côté, sa compagne de l’autre. Madame de Mailly suivit les pas du roi.
La surprise est charmante, en effet, pensa le roi; mais quelle est cette ombre qui se dirige vers moi en agitant un éventail? C’est jour de bonheur aujourd’hui. On dirait madame de Lauraguais à sa démarche.
—Madame de Lauraguais! s'écria le roi. Excusez mon étonnement, madame, je n’aurais jamais osé compter sur une aussi ravissante rencontre.
—Madame de Lauraguais! murmura la comtesse de Mailly en déchirant la petite dentelle de son gant. Elle aussi!
—Je suis effrayée, sire...
—Remettez-vous, madame la duchesse, reposez-vous sur mon bras; qui vous trouble ainsi?
—Je me suis rencontrée, sire, avec une personne sans doute de votre connaissance, là-bas au bout du parc. Nous nous sommes coudoyées. C’est une femme.
—Une femme! pensa le roi: une troisième? Mes amis ont eu trop de zèle. Chacun d’eux aurait dû prendre son jour.
—Ne pensez pas à cela, dit le roi à la duchesse, n'écoutez que ma reconnaissance. Vous êtes divine d’avoir consenti à vous promener ce soir dans ce parc; que je vous remercie et que je vous aime!
—Encore une qu’il aime! dit tout bas la comtesse de Mailly.
—Encore une qu’il aime! disait aussi tout bas à quelques pas plus loin la première dame par qui Louis XV avait été abordé en pénétrant dans le parc.
—Sire, dit ensuite la duchesse de Lauraguais, vous m’aimez moins que vous ne me l’assurez.
—Et pourquoi cela, je vous prie, belle duchesse?
—Vous avez promis la place d’honneur à ma sœur Louise, la comtesse de Mailly; on le dit du moins dans le monde.
—Le monde est dans l’erreur.
—Et l’on ajoute que vous la donnerez pourtant à ma sœur Félicité.
—Autre invention!
—On connaît déjà ma chute, pensa douloureusement madame de Mailly: on me remplace publiquement dans le cœur du roi par ma sœur!
—Voilà qui est loyal de la part d’une sœur cadette, dit à elle-même celle que madame la duchesse de Lauraguais désignait sous le nom de Félicité.
—Et qui donc aura la place de dame d’honneur? demanda la duchesse de Lauraguais, qui, avec infiniment moins de beauté et d’esprit que ses deux sœurs, avait toute l'étourderie de son extrême jeunesse.
—Devinez, répondit le roi en lui enlevant une épingle d’or de sa petite perruque galamment poudrée.
—Et votre majesté voudrait-elle bien me dispenser de deviner le motif pour lequel il m’a été fait violence? s'écria tout-à-coup une quatrième femme en se jetant sur le passage du roi, renversé par cette apparition. On devine que la duchesse de Lauraguais n'était plus là.
—Oui! votre majesté serait-elle assez généreuse pour m’expliquer le motif de ma présence ici, quand rien, j’ose le dire, ne m’a fait solliciter cet honneur?
—Encore un zélé maladroit, pensa Louis XV. Il paraît qu’on m’aura entendu louer les attraits de la marquise de Flavacourt, et voilà qu’on la conduit par force à mon souper de Petit-Bourg! Je suis trop bien servi aujourd’hui.
—Madame la marquise, répondit le roi, peu habitué à se déconcerter dans les aventures de ce caractère, on aura commis une erreur dont je rechercherai la cause, quoique, je l’avoue, il me soit pénible de m’en plaindre.
—Des hommes ont renversé mon cocher, un d’eux s’est emparé du siége, et j’ai été menée à ce château, dans ce parc. Je suis une de Nesle, marquise de Flavacourt!
—Je vais vous faire reconduire chez vous, madame la marquise, avec tous les honneurs respectueux dus à votre personne. Mes valets vous escorteront avec des flambeaux.
—Ces marques de respect, sire, me touchent beaucoup; mais ce trop d’honneur obtenu pourrait m’en faire perdre davantage. Permettez que je me retire sans bruit, et satisfaite de la réparation que votre majesté daigne me donner.
—Je vous dois encore quelque faveur plus grande, charmante marquise, reprit Louis XV, qui, revenant à la galanterie malgré sa dignité affectée, ignorait qu’auprès de lui la comtesse de Mailly, et ses deux sœurs, celle qui devait être bientôt la comtesse de Vintimille et la duchesse de Lauraguais, trois femmes! l'écoutaient avec un égal dépit et un désir égal de voir comment le roi et la marquise de Flavacourt se sépareraient.
—Sire, je n’attends de votre majesté qu’une grâce, celle de me permettre de ne point accepter la proposition qui m’a été faite aujourd’hui par la reine.
—Parlez!
—Depuis long-temps, sire, j’avais renoncé à paraître à la cour, et vous savez pour quelle raison je n’ai pas déguisé ma répugnance. Ma sœur la comtesse de Mailly n’est pas votre femme. Aujourd’hui la reine m’offre la place de dame d’honneur, et je me trouve brutalement traînée à Petit-Bourg: souffrez que je n’interprète pas cette double circonstance. Je penserais que le choix de la reine a été mis à prix par certains favoris, sans consulter ni votre majesté, ni la reine, ni moi. Maintenant je profite de votre permission, et me retire.
Et les trois autres femmes cachées dans l’ombre de dire:
La comtesse de Mailly: C’est fini! On conspire contre moi. Me remplacer par ma sœur Hortense! Et le roi qui a de l’affection pour toutes les trois?
La future duchesse de Vintimille murmurait: Si ma sœur, la comtesse de Mailly, entendait cela!
Et si mes sœurs les comtesses de Vintimille et de Mailly étaient ici! disait madame de Lauraguais.
—Adieu donc, madame la marquise! dit le roi à madame de Flavacourt, et croyez bien en partant que c’est moi qui ai couru le plus grand danger.
Cette dernière conversation avait ramené le roi et madame de Flavacourt tout près du château. Tandis que celle-ci allait regagner la grande allée qui aboutit à la grille placée sur le chemin de Fontainebleau, et que le roi foulait déjà les marches du perron, des hommes portant des flambeaux paraissent au seuil de la porte, et au milieu d’eux ils laissent voir tous les gentilshommes et toutes les dames du souper. On venait lui présenter la belle duchesse de Châteauroux, qui accourait de Paris pour remercier le roi d’avoir contribué à la faire nommer dame d’honneur de la reine.
Et les cinq sœurs se trouvèrent en présence: la comtesse de Mailly, sa sœur Félicité, plus tard comtesse de Vintimille, la duchesse de Lauraguais, la marquise de Flavacourt et la duchesse de Châteauroux, toutes les cinq filles du marquis de Nesle.
Louis XV aima les cinq sœurs. On dit qu’il ne fut aimé que de quatre; la cinquième, la marquise de Flavacourt, résista au roi. C’est la seule dont l’histoire ne se soit pas occupée.
La possession de Petit-Bourg par madame la duchesse de Bourbon se rattache à une date peu éloignée de 1750. Jusqu'à la révolution française, cette princesse, aussi douce, aussi bonne qu’aimable et que jolie, ajouterons-nous, si nous nous en rapportons à la mémoire fort complaisante pour nous de quelques gentilshommes du temps, résida fréquemment dans ce château, où sa piété mystique s’exaltait sans obstacles jusqu’aux plus profondes sphères de la rêverie.
Fille du duc d’Orléans, le petit-fils du régent, elle avait épousé le duc de Bourbon, celui dont la fin tragique n’a cessé d'être un problème que pour la justice des tribunaux. La vie de cette femme élevée exercera un jour la plume curieuse de ces bons esprits investigateurs qui relèvent tous les passés de quelque prix et les remettent en honneur. Sa jeunesse ne serait pas la page sérieuse. En 1778, on était peu sérieux encore, et la duchesse n’avait pas vingt ans. Un excès de jalousie lui souffle la mauvaise pensée d’aller au bal de l’Opéra, le mardi gras de 1778. Elle y va pour railler sous le masque madame de Can..., aimée autrefois, aimée encore peut-être du duc de Bourbon. Ce soir-là, M. le comte d’Artois donnait le bras à madame de Can... Tous trois étaient masqués; tous trois se reconnaissent pourtant. Double jalousie au cœur de la duchesse, qui avait été favorablement remarquée, il y avait peu d’années encore, par le comte. Elle poursuit madame de Can..., l’embarrasse, la mortifie, la torture si bien, que la victime du bal abandonne de honte le bras de son cavalier et se perd dans la foule. La partie ne resta plus engagée qu’entre la duchesse de Bourbon et le comte d’Artois. Poussant l’esprit un peu au-delà des bornes permises, la duchesse s’oublia au point d’enlever le masque au sérénissime interlocuteur. Irrité, le comte d’Artois arrache alors celui de madame de Bourbon et le lui lance tout broyé au visage. C'était un soufflet.
Les suites de ce scandale remuèrent la cour et la ville. La cour fut en apparence pour le comte d’Artois, la ville ouvertement pour le duc de Bourbon. Un moment eut lieu où la bravoure du frère du roi fut cruellement mise en doute; affront immérité, ainsi que l'événement le prouva.
«Contez-moi donc comment cela s’est passé.—(Mémoires du baron de Besenval.)
»Ce matin, me répondit le chevalier de Crussol, avant de partir de Versailles, j’ai fait mettre en secret, sous un coussin de la voiture, sa meilleure épée. Quand nous sommes arrivés à la Porte-des-Princes (bois de Boulogne), où nous devions monter à cheval, j’ai aperçu M. le duc de Bourbon à pied, avec assez de monde autour de lui. Dès que M. le comte d’Artois l’a vu, il a sauté à terre, et allant droit à lui, il lui a dit en souriant: Monsieur, le public prétend que nous nous cherchons.
»M. le duc de Bourbon a répondu en ôtant son chapeau: Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres.—Pour exécuter les vôtres, a repris M. le comte d’Artois, il faut que vous me permettiez d’aller à ma voiture; et étant retourné à son carrosse, il y a pris son épée; ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon.
»Les éperons ôtés, M. le duc de Bourbon a demandé la permission à M. le comte d’Artois d'ôter son habit, sous prétexte qu’il le gênait. M. le comte d’Artois a jeté le sien, et l’un et l’autre ayant la poitrine découverte, ils ont commencé à se battre. M. le duc de Bourbon a chancelé, et j’ai perdu de vue la pointe de l'épée de M. le comte d’Artois, qui apparemment a passé sous le bras de M. le duc de Bourbon. Un moment, messieurs, leur ai-je dit, en voilà quatre fois plus qu’il n’en faut pour le fond de la querelle.
»Ce n’est pas à moi à avoir un avis, a repris M. le comte d’Artois. C’est à M. le duc de Bourbon à dire ce qu’il veut: je suis ici à ses ordres.
»Monsieur, a répliqué M. le duc de Bourbon en adressant la parole à M. le comte d’Artois et en baissant la pointe de son épée, je suis pénétré de reconnaissance de vos bontés, et je n’oublierai jamais l’honneur que vous m’avez fait.
»M. le comte d’Artois ayant ouvert ses bras, a couru l’embrasser, et tout a été dit.»
Les préliminaires de ce duel royal entre le duc de Bourbon et le comte d’Artois sont la plus agréable partie des Mémoires du baron de Besenval, qui s’y montre du reste fort peu partisan des opinions philosophiques de la duchesse de Bourbon.
Ce furent ces opinions, mais passées à l'état mystique le plus éthéré, qui lièrent d’une sympathie tendre le Swedenborgiste Saint-Martin et la duchesse de Bourbon. Leur intimité commença avant la révolution, la traversa malgré les distances et l’exil, et se rétablit après la grande tourmente. Le sublime métaphysicien, cet homme rare dont les écrits ne sont pas connus de cent personnes en France, et qui aura un jour une impérissable célébrité, allait répandre dans le parc silencieux de Petit-Bourg ses harmonieuses doctrines, que recueillaient le marquis de Lusignan, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Boufflers, et surtout la duchesse de Bourbon. C’est là que fut expliquée pour la première fois en France la parole apocalyptique de Jacob Bœhm. Ainsi, il était écrit que les gens de qualité faciliteraient le passage à tous les grands courans d’idées affluant de toutes parts vers Paris. Un marquis protégeait le magnétisme, des barons et des ducs allaient transformer les états-généraux en constituante, c’est-à-dire la monarchie en république; une duchesse, un chevalier, un maréchal, se passionnaient pour les plus larges écarts de l’instinct religieux.
Parmi les milliers de formes politiques enfantées par les exubérantes imaginations de l'époque, on ne doit pas oublier celle de la duchesse de Bourbon: 1º Rendre les hommes vertueux et libres; 2º qu’ils aient tous le nécessaire pour vivre; 3º qu’il n’y ait de distinction parmi eux que celles que doivent établir la vertu, l’esprit, les talens et l'éducation; 4º donner à chaque homme les moyens de parvenir au degré que ses facultés naturelles pourraient lui permettre; 5º qu’il y ait liberté de religion; 6º qu’il soit honteux d'être riche et de se mettre au-dessus des autres; 7º que celui qui reçoit salaire doive obéissance à celui qui le paie; 8º que la vieillesse soit honneur pour les jeunes gens; que la convenance des cœurs dicte les mariages; 9º que tous les états soient également honorables et honorés; 10º que la loi punisse le crime sans donner la mort; 11º que les juges soient irrécusables; 12º que tous les citoyens soient nés soldats; 13º être frugal et simple; 14º pour y parvenir, que ceux qui gouvernent donnent l’exemple de toutes les vertus; 15º que le choix des magistrats soit fait par le peuple d’après une liste faite par les ministres du culte, que je suppose des êtres divins; 16º quant au mode de gouvernement, je n’ai point d’idée sur cela; mais en mettant en vigueur les règles que je viens d'établir, il serait bon, quel qu’il puisse être[E].
Voilà ce que pensaient, à l’extrême fin du dix-septième siècle, et ce qu’osaient écrire les gens de cour, une duchesse de Bourbon, une princesse de sang royal.
Soit qu’en se rapprochant de la funeste réalisation de son système, la duchesse de Bourbon finît par en comprendre les dangers, soit que Saint-Martin eût pris de plus en plus de l’empire sur ses idées, elle se renferma dans son mysticisme derrière ses beaux arbres de Petit-Bourg, d’où la révolution ne devait pas tarder à l’exiler, et tête-à-tête avec le grand, l’immortel illuminé d’Amboise, elle écrivit sur la religion et le monde invisible. C’est à cette série d'écrits que Saint-Martin répondait de Lyon en 1793, par la publication de son Ecce homo, ou le nouvel homme; réfutation aimante, tendre, pleine d’inspirations voilées, mais allant au cœur et à la persuasion par on ne sait quel chemin; c’est par ces mots, adressés comme tout le reste du livre à la duchesse de Bourbon, que Saint-Martin termine son Ecce homo:
«Ne te donne point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie en toi, telle qu’elle aurait dû toujours y subsister, si le crime ne l’avait renversée, et souviens-toi que le sanctuaire invisible où notre Dieu se plaît d'être honoré, que le culte, les illuminations, qu’enfin toutes les merveilles de la Jérusalem céleste peuvent se retrouver encore aujourd’hui dans le cœur du nouvel homme, puisqu’elles y ont existé dès l’origine.»
Rien n’est plus clair que ces paroles quand on s’est un peu brisé au langage des illuminés, hommes sur lesquels le dernier mot n’a pas été dit. Ils auront encore un jour dans les siècles; mais qu’on juge de l’attachement plus qu’humain qui s'était formé entre la duchesse de Bourbon et Saint-Martin par cette réflexion du saint Jean de l’illuminisme:
«Il y a deux êtres dans le monde en présence desquels Dieu m’a aimé; aussi, quoique l’un fût une femme (M. B.), j’ai pu les aimer tous deux aussi purement que j’aime Dieu, et par conséquent les aimer en présence de Dieu, et il n’y a que de cette manière-là que l’on doive s’aimer, si l’on veut que les amitiés soient durables.» Tout est mystérieux dans la vie et dans la mort de cet homme extraordinaire. Il prédit la minute de sa mort, quoique en parfaite santé au moment de sa prophétie; sûr de ce qui devait arriver, il alla déjeuner chez un de ses amis, ancien sénateur, causa jusqu’au dessert; puis il se leva pour se reposer dans une autre pièce; là, il s’assit dans un fauteuil, regarda le ciel et mourut. C'était le 13 octobre 1803.
Si nous n’avons pas cité les marquis de Poyanne et de Raye, l’un et l’autre possesseurs de Petit-Bourg avant madame la duchesse de Bourbon, ce n’est point par oubli, mais bien à cause de la stérilité des recherches que nous avons faites. Nous avons découvert seulement que le marquis de Raye réunit à la seigneurie le domaine de Neufbourg.
La révolution ayant dépouillé la duchesse de Bourbon de ses propriétés, le château de Petit-Bourg fut acquis à la nation, terrible châtelaine. Il est juste cependant de constater que la république ne mit, contre son usage, aucune filature de coton dans les salons à chicorée et à coquilles d’or.
Un acquéreur se présenta dans ces temps orageux, et sauva Petit-Bourg d’un abandon qui, en se prolongeant, eût été aussi funeste qu’une dégradation violente. M. Perrin, fermier des jeux, acheta le château à la nation. Sans porter une curiosité indiscrète dans ce dernier contrat de vente, il faut croire aux bons souvenirs que M. Perrin a laissés dans la commune. C’est à ce propriétaire que M. Aguado acheta Petit-Bourg en 1827.
En 1814, Petit-Bourg fut occupé par le prince de Schwartzenberg, commandant en chef des armées alliées, réunies contre la France. Il y établit son quartier-général; de cette position, il observait les mouvemens de Paris et de Fontainebleau, où se faisaient et se défaisaient les grands événemens historiques du moment; on avait logé dans les propriétés voisines les principaux officiers autrichiens, bavarois et prussiens. Les soldats s'étaient établis dans les bourgs et villages des environs, et en si grand nombre, que beaucoup de familles avaient été forcées d’en recevoir jusqu'à vingt; impôt écrasant, inévitable, odieux; mais c'était la guerre. Quelque sévère que fût la discipline en vigueur parmi les troupes coalisées, il se commettait chaque jour, chaque heure, des actes de violence. Un jour, un champ était dévasté par le pas des chevaux; un autre jour, des arbres étaient coupés dans un parc, afin d’avoir du bois en quantité suffisante pour faire cuire ces énormes morceaux de bœuf encore présens à la mémoire de la génération envahie. Et que de légumes volés! que de fruits emportés avant la maturité, luxe dont se moquaient les cosaques! que de petits pillages autour d’une ferme! œufs, poules, poulets; rien n’est filou comme un vainqueur. Tout est égal d’ailleurs; un royaume conquis, c’est un gros œuf volé; une poule volée, c’est un petit royaume conquis. La campagne de France fut mortelle à nos propriétés rurales; tantôt livrées sans défense à la rage affamée des alliés, tantôt occupées par les Français reprenant l’avantage ou battant en retraite. Telle ferme de la Champagne a été deux fois en un jour prise par les Français et par les Prussiens.