XIV[339].

Depuis des mois Abdérame, qui avait quitté les Nafza et s'était rendu dans le pays des Maghîla, sur les bords de la Méditerranée, menait une existence triste et monotone en attendant avec une anxiété toujours croissante le retour de Badr, dont il n'avait pas reçu de nouvelles. Son sort allait se décider: si ses grands desseins échouaient, toutes ses fumées de bonheur et de gloire se dissiperaient et il se verrait réduit à reprendre sa vie de proscrit et de vagabond, ou bien à se cacher dans quelque coin ignoré de l'Afrique; au lieu que s'il réussissait dans son audacieuse entreprise, l'Espagne lui offrirait un asile sûr, des richesses et toutes les jouissances du pouvoir.

Ballotté ainsi entre la crainte et l'espoir, Abdérame, peu dévot de sa nature, mais fidèle observateur des convenances, s'acquittait un soir de la prière ordonnée par la loi, quand il vit un navire approcher de la côte, et l'un de ceux qui le montaient se jeter dans la mer pour nager vers la grève. Il reconnaît cet homme: c'est Badr qui, dans son impatience de revoir son maître, n'avait pas voulu attendre qu'on eût jeté l'ancre. «Bonnes nouvelles!» cria-t-il au prince d'aussi loin qu'il l'aperçut; puis il lui raconta rapidement ce qui s'était passé, nomma les chefs sur lesquels Abdérame pouvait compter, et les personnes qui se trouvaient dans le bâtiment destiné à le conduire en Espagne. «Vous ne manquerez pas d'argent non plus, ajouta-t-il; on vous apporte cinq cents pièces d'or.» Ravi de joie, Abdérame alla à la rencontre de ses partisans. Le premier qui se présenta à lui fut Abou-Ghâlib Tammâm. Abdérame lui demanda son nom et son prénom, et quand il les eut entendus, il en tira un heureux augure. Il n'y avait pas, en effet, de noms plus propres à inspirer de grandes espérances à celui qui croyait aux présages, et Abdérame y croyait beaucoup; car Tammâm signifie accomplissant, et Ghâlib, victorieux. «Nous accomplirons notre dessein, s'écria le prince, et nous remporterons la victoire!»

A peine eut-on fait connaissance qu'on résolut de partir sans délai. Le prince faisait ses préparatifs, lorsque les Berbers accoururent en foule et menacèrent de s'opposer au départ à moins qu'ils ne reçussent des présents. Cette circonstance ayant été prévue, Tammâm donna de l'argent à chacun d'eux, selon le rang qu'il occupait dans sa tribu. Cela fait, on levait l'ancre, lorsqu'un Berber qui avait été oublié dans la distribution, se jeta dans la mer, et, se cramponnant à une corde du vaisseau, il se mit à crier que lui aussi voulait recevoir quelque chose. Fatigué de l'effronterie de ces gueux, l'un des clients tira son épée et coupa la main au Berber, qui tomba dans l'eau et se noya.

Délivré des Berbers, on pavoisa le bâtiment en l'honneur du prince, et bientôt après on aborda dans le port d'Almuñecar. C'était dans le mois de septembre de l'année 755.

On se figure aisément la joie qu'éprouva Abdérame quand il eut mis le pied sur le sol de l'Espagne, et celle d'Obaidallâh et d'Ibn-Khâlid quand ils embrassèrent leur patron, dont ils avaient attendu l'arrivée à Almuñecar. Après avoir passé quelques jours à al-Fontîn, la villa d'Ibn-Khâlid, située près de Loja, entre Archidona et Elvira[340], le prince alla s'établir dans le château de Torrox, qui appartenait à Obaidallâh et qui était situé un peu plus à l'ouest, entre Iznajar et Loja[341].

Sur ces entrefaites, Yousof, arrivé à Tolède, commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée des clients omaiyades. Voulant les attendre, il différait son départ de jour en jour. Çomail qui soupçonnait la véritable cause de leur absence, mais qui, fidèle à sa promesse, gardait le secret sur leurs desseins, s'impatientait du long séjour de l'armée à Tolède. Il voulait en finir au plus vite avec les rebelles de Saragosse, et un jour que Yousof se plaignait de nouveau de ce que les clients tardaient tant à venir, Çomail lui dit dédaigneusement: «Un chef tel que vous ne doit pas s'arrêter si longtemps pour attendre des rien du tout tels que ceux-là. Je crains que l'occasion de trouver nos ennemis inférieurs à nous en nombre et en ressources ne nous échappe, si nous restons encore plus longtemps ici.» Pour le faible Yousof de telles paroles venant de Çomail étaient un ordre. Les troupes se remirent donc en marche. Arrivées en face de l'ennemi, elles n'eurent pas besoin de combattre, car aussitôt que les rebelles virent qu'ils auraient affaire à une armée de beaucoup supérieure en nombre, ils entrèrent en négociation. Yousof leur promit l'amnistie à condition qu'ils lui livreraient leurs trois chefs coraichites, Amir, son fils Wahb, et Hobâb. Les insurgés, pour la plupart Yéménites, hésitèrent d'autant moins à accepter cette condition, qu'ils supposaient que Yousof se montrerait clément envers des individus qui étaient presque ses contribules. Ils lui livrèrent donc leurs chefs, et Yousof convoqua les officiers de son armée afin qu'ils prononçassent sur le sort de ces prisonniers, qu'en attendant il avait fait charger de fers.

Çomail, qui s'était pris contre ces Coraichites d'une de ces haines qui, pour lui, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur de les exciter, insista vivement pour qu'on leur coupât la tête. Aucun autre Caisite ne partageait son avis; ils jugeaient tous qu'ils n'avaient pas le droit de condamner à la mort des hommes qui, de même qu'eux, appartenaient à la race de Maädd; ils craignaient en outre de s'attirer la haine de la puissante tribu de Coraich et de ses nombreux alliés. Les deux chefs de la branche des Cab ibn-Amir, Ibn-Chihâb et Hoçain, soutenaient cette opinion avec plus de chaleur encore que les autres Caisites. La rage dans le cœur et résolu à se venger promptement de ceux qui avaient osé le contredire, Çomail céda. Yousof laissa donc la vie aux trois Coraichites, mais il les retint prisonniers.

Çomail trouva bientôt l'occasion qu'il cherchait de se débarrasser des deux chefs qui, dans cette circonstance, l'avaient emporté sur lui, et qui auparavant, lorsqu'il était assiégé dans Saragosse, avaient refusé si longtemps de marcher à son secours. Les Basques de Pampelune ayant imité l'exemple que leur avaient donné les Espagnols de la Galice en s'affranchissant de la domination arabe, il proposa à Yousof d'envoyer contre eux une partie de l'armée et de confier le commandement de ces troupes à Ibn-Chihâb et à Hoçain. Il fit cette proposition afin d'éloigner pour le moment ces contradicteurs importuns, et avec le désir secret qu'ils ne revinssent pas de cette expédition à travers un pays difficile et hérissé d'âpres montagnes.

Yousof, cédant comme de coutume à l'ascendant que son ami exerçait sur lui, fit ce que celui-ci désirait, et, après avoir nommé son propre fils Abdérame au gouvernement de la frontière, il reprit la route de Cordoue.

Il faisait halte sur les bords de la Jarama[342], quand un exprès vint lui apporter la nouvelle que les troupes envoyées contre les Basques avaient été complétement battues, qu'Ibn Chihâb avait été tué, et que Hoçain avait reconduit à Saragosse le petit nombre de guerriers qui avaient échappé au désastre. Aucune nouvelle ne pouvait être plus agréable à Çomail, et le lendemain, au point du jour, il dit à Yousof: «Tout va à merveille. Allâh nous a délivrés d'Ibn-Chihâb. Finissons-en maintenant avec les Coraichites; faites-les venir et ordonnez qu'on leur coupe la tête!»

A force de lui redire souvent que cette exécution était absolument nécessaire, Çomail avait fait partager son opinion à l'émir, qui, cette fois encore, acquiesça à la volonté du Caisite.

Les trois Coraichites avaient cessé de vivre. A l'heure accoutumée, c'est-à-dire à dix heures du matin[343], on apporta le déjeuner, et Yousof et Çomail se mirent à table. L'émir était triste et abattu; le triple meurtre qu'il venait de commettre lui causait des remords; il se reprochait en outre d'avoir envoyé Ibn-Chihâb et tant de braves guerriers à une mort certaine; il sentait que tant de sang criait vengeance, et un vague pressentiment lui disait que son pouvoir touchait à son terme. Accablé de soucis, il ne mangeait presque pas. Çomail au contraire, était d'une gaîté brutale, et tout en mangeant d'un excellent appétit, il fit tous ses efforts pour rassurer le faible émir dont il se servait pour satisfaire ses rancunes personnelles et qu'il engageait dans une voie d'atroces violences. «Chassez vos noires idées, lui dit-il. En quoi donc avez-vous été si criminel? Si Ibn-Chihâb a été tué, ce n'est pas par votre faute; il a péri dans un combat, et à la guerre tel peut être le sort de qui que ce soit. Si ces trois Coraichites ont été exécutés, c'est qu'ils le méritaient; c'étaient des rebelles, des antagonistes dangereux, et l'exemple de sévérité que vous avez donné servira à faire réfléchir ceux qui voudraient les imiter. L'Espagne est désormais votre propriété et celle de vos enfants; vous avez fondé une dynastie qui durera jusqu'au temps de la venue de l'Antechrist. Qui donc serait assez audacieux pour vous disputer le pouvoir?»

Par de tels propos Çomail essaya, mais en vain, de dissiper la tristesse qui accablait son ami. Le déjeuner fini, il se leva, retourna dans sa tente et alla faire la sieste dans l'appartement réservé à ses deux filles.

Resté seul, Yousof se jeta sur son lit, plutôt par habitude que parce qu'il éprouvait le besoin de dormir, car ses noires pensées ne le lui permettaient guère. Tout à coup il entendit les soldats crier: «Un courrier, un courrier de Cordoue!» Se levant à demi: «Que crie-t-on là-bas? demanda-t-il aux sentinelles postées devant sa tente; un courrier de Cordoue?—Oui, lui répondit-on; c'est un esclave monté sur le mulet d'Omm-Othmân.—Qu'il entre à l'instant même,» dit Yousof, qui ne comprenait pas pour quelle raison son épouse lui avait dépêché un exprès, mais qui savait que ce devait être pour une affaire grave et pressante.

Le courrier entra et lui remit un billet conçu en ces termes: «Un petit-fils du calife Hichâm est arrivé en Espagne. Il a établi sa résidence à Torrox, dans le château de l'infâme Obaidallâh ibn-Othmân. Les clients omaiyades se sont déclarés pour lui. Votre lieutenant à Elvira, qui s'était mis en marche pour le repousser avec les troupes qu'il avait à sa disposition, a été défait; ses soldats ont été bâtonnés, mais personne n'a été tué. Faites sans retard ce que vous jugerez convenable.»

Dès que Yousof eut lu ce billet, il ordonna qu'on fît venir Çomail. En allant à sa tente, celui-ci avait bien vu arriver le courrier, mais, insouciant comme de coutume, il n'y avait pas fait grande attention, et ce ne fut que quand l'émir le fit appeler à une heure si indue, qu'il se douta que ce messager était venu pour quelque motif important.

—Qu'est-il arrivé, émir, dit-il en entrant dans la tente de Yousof, que vous me faites appeler à l'heure de la sieste? rien de fâcheux, j'espère?

—Si! lui répondit Yousof; par Dieu! c'est un événement extrêmement grave, et je crains que Dieu ne veuille nous punir de ce que nous avons tué ces hommes.

—Folie ce que vous dites là, répliqua Çomail d'un air de mépris; croyez-moi, ces hommes étaient trop vils pour que Dieu s'occupât d'eux. Mais voyons, qu'est-il arrivé?

—Je viens de recevoir un billet d'Omm-Othmân, que Khâlid va vous lire.

Khâlid, client et secrétaire de l'émir, lut alors le billet. Moins étonné que Yousof ne l'avait été, car il avait pu prévoir ce qui arrivait, Çomail ne perdit pas son sang-froid en entendant qu'Abdérame était arrivé en Espagne. «L'affaire est grave en effet, dit-il; mais voici mon opinion. Marchons contre ce prétendant à l'instant même, avec les soldats que nous avons. Livrons-lui bataille; peut-être le tuerons-nous; en tout cas ses forces sont encore si peu nombreuses que nous les disperserons aisément, et quand il aura essuyé une déroute, il perdra probablement l'envie de recommencer.—Votre avis me plaît, répliqua Yousof; mettons-nous en route sans retard!»

Bientôt toute l'armée sut qu'un petit-fils de Hichâm était arrivé en Espagne et qu'on allait le combattre. Cette nouvelle causa parmi les soldats une émotion extraordinaire. Déjà indignés de l'infâme complot ourdi par leurs chefs contre Ibn-Chihâb, et dont un si grand nombre de leurs contribules avaient été les victimes; indignés aussi de l'exécution des Coraichites, ordonnée en dépit du conseil contraire des chefs caisites, ils n'étaient d'ailleurs nullement disposés à faire une campagne pour laquelle ils n'avaient pas été payés. «On veut nous forcer à faire deux campagnes au lieu d'une, crièrent-ils; nous ne le ferons pas!» A la tombée de la nuit, une désertion presque générale commença; les contribules s'appelaient les uns les autres, et, réunis en bandes, ils quittèrent le camp pour rentrer dans leurs foyers. A peine restait-il dix Yéménites dans le camp; c'étaient les porte-étendard, qui ne pouvaient abandonner leur poste sans forfaire à l'honneur; mais ils ne blâmèrent nullement les déserteurs et ne firent rien pour les retenir. Quelques Caisites plus particulièrement attachés à Çomail, et quelques guerriers d'autres tribus maäddites restèrent aussi; mais on ne pouvait pas trop compter sur eux non plus, car, fatigués par une longue marche, eux aussi brûlaient du désir de retourner dans leurs demeures, et ils prièrent Yousof et Çomail de les reconduire à Cordoue, en leur disant qu'entreprendre une campagne d'hiver dans la Sierra de Regio avec des forces si peu considérables serait se jeter, par crainte du péril, dans un péril beaucoup plus grand; que la révolte se bornerait sans doute à quelques districts de la côte, et que pour attaquer Abdérame, il fallait attendre le retour de la belle saison. Mais une fois que Çomail avait arrêté un plan, il y mettait de l'obstination, et bien qu'il y eût du vrai dans ce qu'on lui disait, il persista dans son dessein. On marcha donc vers la Sierra de Regio; mais bientôt, le mauvais vouloir des soldats aidant, Yousof fut à même de se convaincre que le plan de Çomail ne pouvait s'exécuter. L'hiver avait commencé; les pluies et les torrents sortis de leurs bords avaient rendu les chemins impraticables. Malgré l'opposition de Çomail, Yousof ordonna donc de retourner à Cordoue, et ce qui contribua à lui faire prendre cette résolution, ce fut qu'on lui rapporta qu'Abdérame n'était pas venu en Espagne pour prétendre à l'émirat, mais seulement pour y trouver un asile et des moyens de subsistance. «Si, ajoutait-on, vous lui offrez une de vos filles en mariage et de l'argent, vous verrez qu'il ne prétendra à rien de-plus.»

En conséquence, Yousof, de retour à Cordoue, résolut d'entamer une négociation, et envoya à Torrox trois de ses amis. C'étaient Obaid, le chef le plus puissant des Caisites après Çomail et l'ami de ce dernier, Khâlid, le secrétaire de Yousof, et Isâ, client omaiyade et payeur de l'armée. Ils devaient offrir au prince de riches vêtements, deux chevaux, deux mulets, deux esclaves et mille pièces d'or.

Ils partirent avec ces présents; mais quand ils furent arrivés à Orch, sur la frontière de la province de Regio, Isâ, qui, bien que client de la famille d'Omaiya, était sincèrement attaché à Yousof, dit à ses compagnons: «Je m'étonne fort que des hommes tels que Yousof, et Çomail, et vous deux, vous puissiez agir avec tant de légèreté. Etes-vous donc assez simples pour croire que si nous arrivons avec ces présents auprès d'Abdérame et qu'il refuse d'accepter les propositions de Yousof, il nous laissera rapporter ces présents à Cordoue?» Cette observation parut tellement juste et sensée aux deux autres, qu'ils résolurent de laisser Isâ avec les présents à Orch, jusqu'à ce qu'Abdérame eût accepté les conditions du traité.

Arrivés à Torrox, ils trouvèrent le village et le château encombrés de soldats; car des clients de la famille d'Omaiya et des Yéménites de la division de Damas, de celle du Jourdain et de celle de Kinnesrîn y étaient accourus en foule. Ayant demandé et obtenu une audience, ils furent reçus par le prince entouré de sa petite cour, dans laquelle Obaidallâh tenait le premier rang, et exposèrent le but de leur mission. Ils disaient que Yousof, plein de reconnaissance pour les bienfaits que son illustre trisaïeul, Ocba ibn-Nâfi, avait reçus des Omaiyades, ne demandait pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec Abdérame, à condition pourtant que celui-ci ne prétendrait pas à l'émirat, mais seulement aux terres que le calife Hichâm avait possédées en Espagne; qu'il lui offrait donc sa fille avec une dot considérable; qu'il lui envoyait aussi des présents qui étaient encore à Orch, mais qui ne tarderaient pas à arriver, et que, si Abdérame voulait se rendre à Cordoue, il pouvait être certain d'y trouver l'accueil le plus bienveillant.

Ces propositions plurent assez aux clients. Leur première ardeur s'était un peu refroidie depuis qu'ils avaient été à même de s'apercevoir que les Yéménites, tout disposés qu'ils étaient à combattre leurs rivaux, étaient d'une tiédeur désespérante à l'égard du prétendant, et, tout bien considéré, ils inclinaient à un accommodement avec Yousof. Ils répondirent donc aux messagers: «Ce que vous proposez est excellent. Yousof a parfaitement raison en croyant que ce n'est pas pour prétendre à l'émirat que notre patron est venu en Espagne, mais seulement pour revendiquer les terres qui lui appartiennent par droit d'héritage.» Quant au prince, il ne partageait point sans doute cette manière de voir, et son ambition ne se contentait nullement de la position de riche propriétaire qu'on voulait lui assigner; mais ne sentant pas encore le terrain bien sûr sous ses pieds et dépendant entièrement de ses amis, il se montrait envers eux modeste et même humble; n'osant blâmer ce qu'ils approuvaient, il gardait prudemment le silence. Un observateur superficiel eût dit que son esprit n'était pas encore sorti tout à fait de l'état de chrysalide, ou du moins que le vieil Obaidallâh le tenait en tutelle.

«Voici maintenant, reprit Khâlid, la lettre que Yousof vous envoie; vous verrez qu'elle confirme tout ce que nous venons de vous dire.» Le prince accepta la lettre, et l'ayant donnée à Obaidallâh, il le pria de la lire à haute voix. Cette lettre, composée par Khâlid en sa qualité de secrétaire de Yousof, était écrite avec une pureté de langage très-remarquable, et les fleurs de la rhétorique arabe y avaient été répandues à pleines mains. Quand Obaidallâh en eut achevé la lecture, le prince, toujours prudent, abandonna à son ami le soin de prendre une décision. «Veuillez-vous charger de répondre à cette lettre, lui dit-il, car vous connaissez ma manière de voir.»

Il ne pouvait y avoir nul doute sur le sens dans lequel cette réponse serait conçue: au nom de son patron, Obaidallâh accepterait purement et simplement les propositions de Yousof, et le prince s'était déjà résigné au douloureux sacrifice de ses rêves d'ambition, lorsqu'une inconvenante plaisanterie de Khâlid vint brouiller l'affaire et rendre l'espoir au prince.

Khâlid n'était pas Arabe; il appartenait à la race vaincue, il était Espagnol. Son père et sa mère étaient esclaves et chrétiens; mais à l'instar d'une foule de ses compatriotes, son père avait abjuré le christianisme; en devenant musulman, il avait reçu le nom de Zaid, et pour le récompenser de sa conversion, son maître, Yousof, l'avait affranchi. Elevé dans le palais de son patron, le jeune Khâlid, que la nature avait doué d'une intelligence remarquable et d'une grande aptitude pour le travail de l'esprit, avait étudié avec ardeur la littérature arabe, et à la fin il la connaissait si bien et écrivait l'arabe avec une telle élégance, que Yousof l'avait nommé son secrétaire. C'était un grand honneur, car les émirs se piquaient d'avoir pour secrétaires les hommes les plus instruits et les mieux versés dans la connaissance de la langue et des anciens poèmes. Grâce à sa position, Khâlid avait bientôt acquis une grande influence sur le faible Yousof qui, ne se fiant jamais à ses propres lumières, demandait toujours à être guidé par la volonté d'autrui; et quand Çomail n'était pas là, c'était Khâlid qui lui dictait ses résolutions. Envié par les Arabes à cause de son influence et de ses talents, méprisé par eux à cause de son origine, Khâlid rendait à ces rudes guerriers mépris pour mépris; et quand il vit avec quelle gaucherie le vieil Obaidallâh, qui savait mieux manier l'épée que le calam, faisait ses préparatifs pour répondre à sa lettre élégante, il s'indigna, dans sa vanité de lettré, que le prince eût confié une si noble tâche à un esprit si inculte et si peu familiarisé avec les finesses du langage. Un sourire moqueur vint errer autour de ses lèvres, et il dit d'un ton dédaigneux: «Les aisselles te sueront, Abou-Othmân, avant que tu aies répondu à une lettre comme celle-là!»

En se voyant raillé d'une façon si grossière par un homme de néant, par un vil Espagnol, Obaidallâh, dont l'humeur était naturellement violente, entra dans une fureur épouvantable. «Infâme! cria-t-il, les aisselles ne me sueront pas du tout, je ne répondrai point à la lettre.» En disant ces paroles avec un accent de fierté brutale, il jeta à Khâlid sa lettre au visage, et lui assena sur la tête un vigoureux coup de poing. «Qu'on s'empare de ce misérable et qu'on l'enchaîne!» poursuivit-il en s'adressant à ses soldats, qui se hâtèrent d'exécuter cet ordre; puis, s'adressant au prince: «Voilà le commencement de la victoire, lui dit-il. Toute la sagesse de Yousof réside dans cet homme-là, et sans lui il ne peut rien.»

L'autre messager, Obaid, le chef caisite, attendit jusqu'à ce que la colère d'Obaidallâh se fût un peu calmée; puis il lui dit: «Veuillez-vous souvenir, Abou-Othmân que Khâlid est un messager, et que comme tel il est inviolable.—Non, seigneur, lui répondit Obaidallâh; le messager, c'est vous; aussi vous laisserons-nous partir en paix. Quant à l'autre, il a été l'agresseur et mérite d'être puni; c'est le fils d'une femme vile et impure, c'est un ildje.[344]»

Par suite de la vanité de Khâlid et du tempérament irascible d'Obaidallâh, la négociation se trouva donc rompue, et Abdérame, qui voyait le hasard favoriser des pensées qu'il n'avait pas osé avouer, était loin de s'en plaindre.

Quand Obaid, dans lequel Obaidallâh respectait le chef d'une noble et puissante famille arabe, fut parti, et que Khâlid eut été jeté dans un cachot, les clients se rappelèrent que les messagers avaient parlé de présents qui se trouvaient à Orch, et ils résolurent de se les approprier; c'était autant de pris sur Yousof, contre lequel la guerre était désormais déclarée. Une trentaine de cavaliers allèrent donc à bride abattue vers Orch; mais Isâ, averti à temps, était parti en toute hâte, emportant avec lui toutes les richesses que les messagers devaient offrir au prince omaiyade, et les cavaliers durent retourner à Torrox sans avoir pu remplir le but de leur mission. Dans la suite Abdérame ne pardonna jamais entièrement à son client la conduite qu'il avait tenue dans cette circonstance, bien que ce client tâchât de lui faire sentir qu'en serviteur fidèle de Yousof, alors son maître, il n'avait pas pu agir autrement qu'il ne l'avait fait.

Quand Obaid, de retour à Cordoue, eut informé Yousof et Çomail de ce qui s'était passé à Torrox, Çomail s'écria: «Je m'attendais à voir échouer cette négociation; je vous l'avais bien dit, émir, vous auriez dû attaquer ce prétendant pendant l'hiver.» Ce plan, bon en lui-même, mais malheureusement impraticable, était devenu pour Çomail une sorte d'idée fixe.

XV[345].

Pour commencer les hostilités, les deux partis durent attendre la fin de l'hiver qui, cette année-là, fut plus rigoureux qu'il ne l'est d'ordinaire en Andalousie. Abdérame, ou plutôt Obaidallâh, car c'était lui qui dirigeait tout, profita de ce temps d'inaction forcée pour écrire aux chefs arabes et berbers, et les inviter à se déclarer contre Yousof. Les Yéménites répondirent tous qu'au premier signal que donnerait le prince, ils prendraient les armes pour soutenir sa cause. Les Berbers étaient divisés; les uns se déclarèrent pour Yousof, les autres, pour le prétendant. Quant aux chefs caisites, six seulement promirent leur appui à Abdérame. Trois d'entre eux avaient des rancunes personnelles contre Çomail; c'étaient Djâbir, fils de cet Ibn-Chihâb que Çomail avait envoyé dans le pays des Basques afin qu'il y trouvât la mort; Hoçain, le compagnon d'Ibn-Chihâb, dont il avait failli partager la destinée, et Abou-Becr ibn-Hilâl l'Abdite, qui était irrité contre Çomail parce que celui-ci avait un jour frappé son père. Les trois autres appartenaient à la tribu de Thakîf qui, depuis le temps de l'illustre Thakîfite Haddjâdj, était aveuglément dévouée à la cause des Omaiyades.

Les deux nations rivales, chacune renforcée par des Berbers, allaient donc recommencer, mais en plus grand nombre et sur une plus grande échelle, le combat de Secunda, livré dix années auparavant. Les forces des deux partis étaient moins inégales qu'elles ne le paraissaient au premier abord. Le parti omaiyade était supérieur en nombre; mais le prétendant ne pouvait pas trop compter sur le dévoûment des Yéménites, qui au fond ne s'intéressaient pas à sa cause, et qui ne voyaient dans la guerre qu'un moyen de se venger des Maäddites. Le parti de Yousof présentait au contraire une masse aussi homogène que cela était possible parmi des tribus arabes, toujours jalouses les unes des autres. Tous dans ce parti voulaient une seule et même chose: le maintien pur et simple de ce qui existait. Yousof, bon et faible vieillard qui n'entravait en rien leur amour de l'indépendance et de l'anarchie, était précisément l'émir qui convenait aux Maäddites, et quand sa sagacité se trouvait en défaut, ce qui arrivait assez souvent, Çomail qui, bien qu'il eût des ennemis même parmi les Caisites, jouissait cependant de l'estime de la majorité de ses contribules, était toujours là pour le conseiller et le diriger.

Au commencement du printemps, quand on eut appris à Torrox que Yousof faisait ses préparatifs pour marcher contre son compétiteur, on résolut de se porter vers l'ouest, afin de tirer à soi, pendant cette marche, les Yéménites dont on traverserait le pays, et de prendre Yousof à son avantage. Il fallait passer d'abord par la province de Regio, habitée par la division du Jourdain, et dont Archidona était alors la capitale. Le gouverneur de ce district était un Caisite, nommé Djidâr. Obaidallâh lui fit demander s'il laisserait passer le prince et son armée, et Djidâr, soit qu'il eût quelque motif de haine contre Çomail, soit qu'il sentît la nécessité de céder au vœu de la population entièrement yéménite[346] du district qu'il gouvernait, lui fit répondre: «Conduisez le prince à la Moçallâ d'Archidona, le jour de la rupture du jeûne, et vous verrez ce que je ferai.» Dans l'après-midi du jour indiqué, qui, dans cette année 756, tombait le 8 mars, les clients arrivèrent donc avec le prince dans la Moçallâ; c'est ainsi qu'on appelait une grande plaine hors de la ville, où devait être prononcé un sermon, auquel tous les musulmans d'Archidona étaient tenus d'assister. Quand le prédicateur ou khatîb voulut commencer par la formule ordinaire, qui consistait à appeler les bénédictions du ciel sur le gouverneur Yousof, Djidâr se leva et lui dit: «Ne prononcez plus le nom de Yousof, et substituez-y celui d'Abdérame, fils de Moâwia, fils de Hichâm, car il est notre émir, fils de notre émir.» Puis, s'adressant à la foule: «Peuple de Regio, continua-t-il, que pensez-vous de ce que je viens de dire?—Nous pensons comme vous,» s'écria-t-on de toutes parts. Le prédicateur supplia donc l'Eternel d'accorder sa protection à l'émir Abdérame, et la cérémonie religieuse achevée, la population d'Archidona prêta serment de fidélité et d'obéissance au nouveau souverain.

Cependant, malgré cet empressement à le reconnaître, le nombre des chefs de la province qui se réunirent au prétendant avec leurs troupes, ne fut pas très-considérable. Il en fut dédommagé par l'arrivée de quatre cents cavaliers de la peuplade berbère[347] des Beni-al-Khalî, clients du calife Yézîd II, qui habitaient dans le district de Ronda (appelé alors Tâ-Corona)[348] et qui, en apprenant ce qui s'était passé à Archidona, étaient partis en toute hâte pour se joindre à l'armée.

Passant de la province de Regio dans celle de Sidona, habitée par la division de la Palestine, le prince traversa, non sans peine et par des sentiers escarpés qui serpentent dans les flancs de rochers à pic, la sauvage et pittoresque Serrania de Ronda. Arrivé à l'endroit où habitait la tribu maäddite de Kinena, et qui porte encore aujourd'hui le nom de Ximena[349], légère altération de Kinéna, il n'y trouva que des femmes et des enfants, les hommes étant déjà partis pour aller se réunir à l'armée de Yousof. Jugeant qu'il ne fallait pas commencer par des exécutions, il ne les molesta d'aucune manière.

Renforcé par les Yéménites de la province de Sidona, qui se joignirent à lui en grand nombre, le prétendant marcha vers la province de Séville, habitée par la division d'Emèse. Les deux chefs yéménites les plus puissants de cette province, Abou-Çabbâh, de la tribu de Yahcib, et Hayât ibn-Molâmis, de la tribu de Hadhramaut, vinrent à sa rencontre, et vers le milieu de mars, il fit son entrée à Séville, où on lui prêta serment. Bientôt après, quand il eut appris que Yousof s'était mis en marche, en suivant la rive droite du Guadalquivir, pour venir l'attaquer dans Séville, il quitta cette ville avec son armée, et marcha sur Cordoue en suivant la rive opposée du fleuve, dans l'espoir de surprendre la capitale, qu'il trouverait presque dégarnie et où les clients omaiyades et les Yéménites qui y habitaient, lui prêteraient main-forte.

Quand on fut arrivé dans le district de Tocina, à la villa de Colombera[350] selon les uns, à celle qui s'appelait Villanova des Bahrites (aujourd'hui Brenes) selon les autres[351], on fit la remarque que les trois divisions militaires avaient chacune son étendard et que le prince n'en avait point. «Bon Dieu! se dirent alors les chefs, la discorde éclatera parmi nous.» Le chef sévillan Abou-Çabbâh se hâta d'attacher un turban à une lance, et de présenter au prince ce drapeau, qui devint le palladium des Omaiyades.

Pendant qu'Abdérame continuait sa marche vers Cordoue, Yousof, qui avait fait une courte halte à Almodovar, poursuivait la sienne vers Séville, et bientôt les deux armées se trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre, séparées par le Guadalquivir, dont les eaux avaient trop grossi dans cette saison (on était dans le mois de mai) pour qu'on pût le passer à gué. Des deux côtés on s'observait. Yousof, qui avait hâte d'attaquer son compétiteur avant que celui-ci eût reçu de nouveaux renforts, attendait avec impatience le moment où la rivière décroîtrait. De son côté, le prétendant voulait marcher sur Cordoue sans que l'ennemi s'en aperçût. A l'entrée de la nuit, il fit allumer les feux de bivouac, afin de faire croire à Yousof qu'il avait dressé ses tentes; puis, profitant de l'obscurité, il se mit en marche dans le plus profond silence. Malheureusement pour lui, il avait quarante-cinq milles arabes à faire, et à peine en eut-il fait un, que Yousof fut averti de son départ clandestin. Sans perdre un instant, l'émir rebroussa chemin pour aller protéger sa capitale menacée. Ce fut alors une véritable course au clocher; mais Abdérame, voyant que dans cette course Yousof allait gagner le prix, tâcha de le tromper de nouveau en s'arrêtant. Yousof, qui observait de l'autre côté de la rivière tous les mouvements de l'ennemi, en fit de même; puis, quand Abdérame se remit en marche, il en fit autant, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât définitivement à Moçâra, tout près de Cordoue, vis-à-vis de son compétiteur, dont le plan avait complétement échoué, au grand mécontentement de ses soldats qui, n'ayant pour toute nourriture que des garbanzos[352], avaient espéré se dédommager dans la capitale de leurs privations.

Le jeudi 13 mai, jour de la fête d'Arafa, le Guadalquivir commença à décroître, et Abdérame, ayant convoqué les chefs de son armée, laquelle venait d'être renforcée par l'arrivée de plusieurs Cordouans, leur parla en ces termes: «Il est temps de prendre une dernière et ferme résolution. Vous connaissez les propositions de Yousof. Si vous jugez que je dois les accepter, je suis encore prêt à le faire; mais si vous voulez la guerre, je la veux aussi. Dites-moi donc franchement votre opinion; quelle qu'elle soit, elle sera la mienne.» Tous les chefs yéménites ayant opiné pour la guerre, leur exemple entraîna les clients omaiyades qui, dans leur pensée intime, ne repoussaient pas encore tout à fait l'idée d'un accommodement. La guerre ayant donc été résolue, le prince reprit la parole: «Eh bien, mes amis, dit-il, passons le fleuve aujourd'hui même, et faisons en sorte que demain nous puissions livrer bataille; car demain est un jour heureux pour ma famille: c'est un vendredi et un jour de fête, et ce fut précisément un vendredi et un jour de fête que mon trisaïeul donna le califat à ma famille en remportant la victoire, dans la prairie de Râhit, sur un autre Fihrite qui, de même que celui que nous allons combattre, avait un Caisite pour vizir. Alors, de même qu'à présent, les Caisites étaient d'un côté, et les Yéménites de l'autre. Espérons, mes amis, que demain sera, pour les Yéménites et les Omaiyades, une journée aussi glorieuse que celle de la prairie de Râhit!» Puis le prince donna ses ordres et nomma les chefs qui commanderaient les différents corps de son armée. En même temps il entama une feinte et insidieuse négociation avec Yousof. Voulant passer la rivière sans avoir besoin de combattre et procurer des vivres à ses soldats affamés, il lui fit dire qu'il était prêt à accepter les propositions qui lui avaient été faites à Torrox, et qui n'avaient été rejetées que par suite d'une impertinence de Khâlid; qu'en conséquence, il espérait que Yousof ne s'opposerait pas à ce qu'il passât avec son armée sur l'autre rive, où, plus rapprochés l'un de autre, ils pourraient poursuivre plus facilement les négociations, et que, la bonne intelligence étant sur le point de s'établir, il priait Yousof de vouloir bien envoyer de la viande à ses troupes.

Croyant à la bonne foi de son rival et espérant que les affaires pourraient s'arranger sans que le sang coulât, Yousof tomba dans le piége. Non-seulement il ne s'opposa point au passage d'Abdérame, mais il lui envoya aussi des bœufs et des moutons. Un bizarre destin semblait vouloir que le vieux Yousof secondât toujours à son insu les projets de son jeune compétiteur. Une fois déjà, l'argent qu'il avait donné aux clients omaiyades afin qu'ils s'armassent pour sa cause, avait servi à conduire Abdérame en Espagne; cette fois le bétail qu'il lui envoya servit à restaurer les forces de ses ennemis qui mouraient de faim.

Le lendemain seulement, vendredi 14 mai, jour de la fête des sacrifices, Yousof s'aperçut qu'il s'était laissé duper. Il vit alors que l'armée d'Abdérame, renforcée par les Yéménites d'Elvira et de Jaën, qui étaient arrivés avec le jour, se rangeait en ordre de bataille. Forcé d'accepter la bataille, il disposa ses troupes au combat, bien qu'il n'eût pas encore reçu les renforts que son fils Abou-Zaid devait lui amener de Saragosse, et qu'il y eût une assez vive inquiétude parmi les Caisites, qui avaient remarqué, de même qu'Abdérame, la ressemblance frappante qu'il y aurait entre cette journée et celle de la Prairie.

Le combat s'engagea. Le prétendant, entouré de ses clients parmi lesquels Obaidallâh portait sa bannière, était monté sur un magnifique andalous, qu'il faisait bondir comme un chevreuil. Il s'en fallait que tous les cavaliers, voire les chefs, eussent des chevaux; même longtemps plus tard, les chevaux étaient encore si rares en Andalousie, que la cavalerie légère était d'ordinaire montée sur des mulets[353]. Aussi le cheval fougueux d'Abdérame inspira-t-il des soupçons et des craintes aux Yéménites, qui se dirent: «Il est bien jeune, celui-là, et nous ignorons s'il est brave. Qui nous garantit que, gagné par la peur, il ne se sauvera pas au moyen de cet andalous, et qu'entraînant ses clients dans sa fuite, il ne jettera pas le désordre dans nos rangs?» Ces murmures, de plus en plus distincts, parvinrent jusqu'aux oreilles du prince, qui appela aussitôt Abou-Çabbâh, l'un de ceux qui montraient le plus d'inquiétude. Le chef sévillan arriva, monté sur son vieux mulet, et le prince lui dit: «Mon cheval est trop fougueux et m'empêche par ses bonds de bien viser. Je voudrais avoir un mulet, et dans toute l'armée je n'en vois aucun qui me convienne autant que le vôtre; il est docile, et, à force d'avoir grisonné, il est presque devenu blanc, de brun qu'il était. Il me va donc à merveille, car je veux que mes amis puissent me reconnaître à ma monture; si les affaires tournent mal, ce qu'à Dieu ne plaise, on n'aura qu'à suivre mon mulet blanc: il montrera à chacun le chemin de l'honneur. Prenez donc mon cheval et donnez-moi votre mulet.—Mais ne vaudrait-il pas mieux que l'émir restât à cheval? balbutia Abou-Çabbâh en rougissant de honte.—Du tout,» répliqua le prince en sautant lestement à terre, après quoi il enfourcha le mulet. Les Yéménites ne le virent pas plutôt monté sur ce vieux et paisible animal, que leurs craintes se dissipèrent.

L'issue du combat ne fut pas longtemps douteuse. La cavalerie du prétendant culbuta l'aile droite et le centre de l'armée ennemie, et Yousof et Çomail, après avoir été témoins l'un et l'autre de la mort d'un fils, cherchèrent leur salut dans la fuite. L'aile gauche seule, composée de Caisites et commandée par Obaid, tint ferme jusqu'à ce que le soleil fût déjà haut, et ne céda que quand presque tous les Caisites de distinction et Obaid lui-même eurent été tués.

Les Yéménites victorieux n'eurent rien de plus pressé que d'aller au pillage. Les uns se rendirent au camp abandonné de l'ennemi, où ils trouvèrent les mets que Yousof avait fait préparer pour ses soldats, et en outre, un butin considérable. D'autres allèrent saccager le palais de Yousof à Cordoue, et deux hommes de cette bande, qui appartenaient à la tribu yéménite de Tai, franchirent le pont afin d'aller piller le palais de Çomail à Secunda. Entre autres richesses, ils y trouvèrent un coffre qui contenait dix mille pièces d'or. Çomail vit et reconnut, du haut d'une montagne située sur la roule de Jaën, les deux individus qui emportaient son coffre, et comme, quoique battu et privé d'un fils bien-aimé, il avait conservé tout son orgueil, il exhala aussitôt sa colère et son désir de vengeance dans un poème dont ces deux vers sont venus jusqu'à nous:

La tribu de Tai a pris mon argent en dépôt; mais le jour viendra où ce dépôt sera retiré par moi.... Si vous voulez savoir ce que peuvent ma lance et mon épée, vous n'avez qu'à interroger les Yéménites, et s'ils gardent un morne silence, les nombreux champs de bataille qui ont été témoins de leurs défaites, répondront pour eux et proclameront ma gloire.

Arrivé dans le palais de Yousof, Abdérame eut beaucoup de peine à en chasser les pillards qu'il y trouva; il n'y réussit qu'en leur donnant des vêtements dont ils se plaignaient de manquer. Le harem de Yousof était aussi menacé du plus grand péril, car, dans leur haine contre le vieil émir, les Yéménites n'avaient nullement l'intention de le respecter. L'épouse de Yousof, Omm-Othmân, accompagnée de ses deux filles, vint donc implorer la protection du prince. «Cousin, lui dit-elle, soyez bon envers nous, car Dieu l'a été envers vous.—Je le serai,» répondit-il, touché du sort de ces femmes, dans lesquelles il voyait des membres d'une famille alliée à la sienne, et il ordonna aussitôt qu'on allât chercher le câhib-aç-çalât, le prieur de la mosquée. Quand celui qui remplissait alors cette dignité et qui était un client de Yousof, fut arrivé, Abdérame lui enjoignit de conduire ces femmes dans sa demeure, espèce de sanctuaire où elles seraient à l'abri de la brutalité de la soldatesque, et il leur rendit même les objets précieux qu'il avait pu arracher aux pillards. Pour lui montrer sa reconnaissance, l'une des deux filles de Yousof lui fit présent d'une jeune esclave, nommée Holal, qui, dans la suite, donna le jour à Hichâm, le second émir omaiyade de l'Espagne[354].

La noble et généreuse conduite d'Abdérame mécontenta extrêmement les Yéménites. Il les empêchait de piller, eux qui s'étaient promis un riche butin, il prenait sous sa protection des femmes qu'ils convoitaient: c'étaient autant d'empiétements sur des droits qu'ils croyaient avoir acquis. «Il est partial pour sa famille, se dirent les mécontents, et puisque c'est à nous qu'il doit sa victoire, il devrait bien nous montrer un peu plus de reconnaissance.» Même les Yéménites les plus modérés ne désapprouvaient pas trop ces murmures; ils disaient bien que le prince avait bien fait, mais on voyait à l'expression de leurs physionomies qu'ils ne parlaient ainsi que pour l'acquit de leur conscience et qu'au fond de l'âme ils donnaient raison aux frondeurs. Enfin, comme ils n'avaient prêté leur secours à Abdérame que pour se venger des Maäddites et que ce but était atteint, l'un d'entre eux s'enhardit jusqu'à dire: «Nous en avons fini avec nos ennemis maäddites. Cet homme-là et ses clients appartiennent à la même race. Tournons nos armes contre eux maintenant, tuons-les, et dans un seul jour nous aurons remporté deux victoires au lieu d'une.» Cette infâme proposition fut débattue avec sang-froid, comme s'il se fût agi d'une chose fort naturelle; les uns l'approuvaient, les autres ne l'approuvaient pas. Parmi les derniers se trouvait toute la race de Codhâa à laquelle appartenaient les Kelbites. On n'avait pas encore pris une décision, lorsque Thalaba, noble Djodhâmite de la division de Sidona, alla révéler au prince le complot qu'on tramait contre lui. Un motif personnel l'y poussait. Malgré sa noble origine, il avait été évincé par ses compétiteurs lorsque ses contribules s'étaient donné des chefs, et ses heureux rivaux ayant opiné en faveur de la proposition, il croyait avoir trouvé un excellent moyen pour se venger d'eux. Ayant donc averti Abdérame, il lui dit qu'il ne pouvait se fier qu'aux Codhâa, et que celui qui, plus qu'aucun autre, avait appuyé la proposition, était Abou-Çabbâh. Le prince le remercia avec effusion en lui promettant de le récompenser dans la suite (ce à quoi il ne manqua pas), et prit ses mesures sans perdre un instant. Il nomma le Kelbite Abdérame ibn-Noaim préfet de la police de Cordoue et s'entoura de tous ses clients, qu'il organisa en gardes du corps. Quand les Yéménites s'aperçurent que le projet qu'ils méditaient avait été trahi, ils jugèrent prudent de l'abandonner, et laissèrent Abdérame se rendre à la grande mosquée, où il prononça, en qualité d'imâm, la prière du vendredi, et où il harangua le peuple en lui promettant de régner en bon prince.

Maître de la capitale, Abdérame ne l'était pas encore de l'Espagne. Yousof et Çomail, quoiqu'ils eussent essayé une grande déroute, ne désespéraient pas de rétablir leurs affaires. D'après le plan qu'ils avaient arrêté entre eux au moment où ils se quittèrent après leur fuite, Yousof alla chercher du secours à Tolède, tandis que Çomail se rendit dans la division à laquelle il appartenait, celle de Jaën, où il appela tous les Maäddites aux armes. Ensuite Yousof vint le rejoindre avec les troupes de Saragosse, qu'il avait rencontrées en route, et celles de Tolède. Alors les deux chefs forcèrent le gouverneur de la province de Jaën à se retirer dans la forteresse de Mentesa, et celui d'Elvira à chercher un refuge dans les montagnes. En même temps Yousof, qui avait appris qu'Abdérame se préparait à marcher contre lui, ordonna à son fils Abou-Zaid de gagner Cordoue par une route autre que celle que suivait Abdérame, et de s'emparer de la capitale, ce qui ne lui serait pas difficile attendu que la ville n'avait qu'une faible garnison. Si ce plan réussissait, Abdérame serait forcé de rebrousser chemin afin d'aller reprendre Cordoue, et Yousof gagnerait du temps pour grossir son armée. Le plan réussit en effet. Abdérame s'était déjà mis en marche, lorsque Abou-Zaid attaqua la capitale à l'improviste, s'en rendit maître, assiégea Obaidallâh qui, avec quelques guerriers, s'était retiré dans la tour de la grande mosquée, et le força à se rendre. Mais peu de temps après, quand il eut appris qu'Abdérame avait rebroussé chemin pour venir l'attaquer, il quitta Cordoue, emmenant avec lui Obaidallâh et deux jeunes filles esclaves du prince, qu'il avait trouvées dans le palais. C'est ce que les chefs qui l'accompagnaient blâmèrent hautement. «Votre conduite est bien moins noble que celle d'Abdérame, lui dirent-ils; car, ayant en son pouvoir vos propres sœurs et les femmes de votre père, il les a respectées et protégées, au lieu que vous vous appropriez des femmes qui lui appartiennent.» Abou-Zaid sentit qu'ils disaient vrai, et quand il fut arrivé à un mille au nord de Cordoue, il ordonna de dresser une tente pour les deux esclaves, qu'il y installa après leur avoir rendu leurs effets. Puis il alla rejoindre son père à Elvira.

Quand Abdérame eut appris qu'Abou-Zaid avait déjà quitté Cordoue, il marcha rapidement contre Yousof; mais les affaires tournèrent tout autrement qu'on ne s'y attendait. Se sentant trop faibles pour résister à la longue au prince, Yousof et Çomail lui firent faire des propositions, en déclarant qu'ils étaient prêts à le reconnaître comme émir, pourvu qu'il leur garantît tout ce qu'ils possédaient et qu'il accordât une amnistie générale. Abdérame accepta ces propositions, en stipulant, de son côté que Yousof lui donnerait en otage deux de ses fils, Abou-Zaid et Abou-'l-Aswad. Il s'engagea à les traiter honorablement, sans leur imposer d'autre obligation que celle de ne pas quitter le palais, et il promit de les rendre à leur père dès que le repos serait entièrement rétabli. Durant ces négociations, l'Espagnol Khâlid, prisonnier d'Abdérame, fut échangé contre Obaidallâh, prisonnier de Yousof. Par un étrange jeu de la fortune, le client omaiyade fut donc échangé contre celui que lui-même avait fait arrêter.

Reconnu par tout le monde pour l'émir de l'Espagne, Abdérame, avec Yousof à sa droite et Çomail à sa gauche, reprit le chemin de Cordoue (juillet 756). Pendant toute la route, Çomail se montra l'homme le plus poli et le mieux élevé qui fût, et plus tard Abdérame avait coutume de dire: «Certes, Dieu donne le gouvernement d'après sa volonté, non d'après le mérite des hommes! Depuis Elvira jusqu'à Cordoue, Çomail était toujours à mes côtés, et pourtant son genou ne toucha jamais le mien; jamais la tête de son mulet ne fut en avant de celle du mien; jamais il ne me fit une question qui eût pu paraître indiscrète, et jamais il ne commença une conversation avant que je lui eusse adressé la parole[355].» Le prince, ajoutent les chroniqueurs, n'eut aucun motif pour faire un semblable éloge de Yousof.

Tout alla bien pendant quelque temps. Les menées des ennemis de Yousof, qui voulaient lui intenter des procès sous le prétexte qu'il s'était approprié des terres auxquelles il n'avait point de droit, demeurèrent sans succès; lui et Çomail jouissaient d'une grande faveur à la cour et souvent même Abdérame les consultait dans les conjonctures graves et difficiles. Çomail était entièrement résigné au sort qui lui avait été fait; Yousof, incapable de prendre à lui seul une grande résolution, se serait peut-être accommodé aussi à son rôle secondaire; mais il était entouré de mécontents, de nobles coraichites, fihrites et hâchimites, qui, sous son règne, avaient occupé les dignités les plus hautes et les plus lucratives, et qui, ne pouvant s'habituer à la condition obscure à laquelle ils se voyaient réduits, s'évertuaient à exciter l'ancien émir contre le nouveau, en donnant une fausse interprétation aux moindres paroles du prince. Ils ne réussirent que trop bien dans leur projet. Résolu à tenter encore une fois le sort des armes, Yousof sollicita en vain l'appui de Çomail et des Caisites; mais il réussit mieux auprès des Baladîs (c'est ainsi qu'on appelait les Arabes venus en Espagne avant les Syriens), principalement auprès de ceux de Lacant[356], de Mérida et de Tolède, et un jour, dans l'année 758, Abdérame reçut la nouvelle que Yousof avait pris la fuite dans la direction de Mérida. Il lança aussitôt des escadrons à sa poursuite, mais ce fut en vain. Alors il se fit amener Çomail et lui reprocha durement d'avoir favorisé l'évasion de Yousof. «Je suis innocent, répondit le Caisite; la preuve en est que je n'ai pas accompagné Yousof, comme je l'aurais fait si j'eusse été son complice.—Impossible que Yousof ait quitté Cordoue sans vous avoir consulté, répliqua le prince, et votre devoir était de nous avertir.» Puis il le fit jeter en prison, de même que les deux fils de Yousof qui se trouvaient dans le palais en qualité d'otages.

Yousof, après avoir réuni à Mérida ses partisans arabes et berbers, prit avec eux le chemin de Lacant, dont les habitants se joignirent aussi à lui, et de là il marcha sur Séville. Presque tous les Baladîs de cette province et même un assez grand nombre de Syriens étant accourus sous sa bannière, il put commencer, à la tête de vingt mille hommes, le siège de Séville, où commandait un parent d'Abdérame, nommé Abdalmélic, qui, l'année précédente, était arrivé avec ses deux fils en Espagne. Mais ensuite, croyant que ce gouverneur, qui n'avait sous ses ordres qu'une garnison peu considérable, composée d'Arabes syriens, n'oserait rien entreprendre contre lui, il résolut de frapper sans retard un coup en marchant directement sur la capitale, avant que les Arabes syriens du midi eussent eu le temps d'y arriver. Ce plan échoua, car pendant que Yousof était encore en marche, les Syriens arrivèrent à Cordoue, et Abdérame marcha avec eux à la rencontre de l'ennemi. De son côté, Abdalmélic, le gouverneur de Séville, reçut bientôt du renfort par l'arrivée de son fils Abdallâh, qui, croyant son père assiégé dans Séville, était venu à son secours avec les troupes de Moron, district dont il était gouverneur, et alors le père et le fils résolurent d'aller attaquer Yousof pendant sa marche. Averti des mouvements de l'ennemi et craignant d'être pris entre deux feux, Yousof se hâta de rebrousser chemin pour aller écraser d'abord les troupes de Séville et de Moron. A son approche Abdalmélic, qui voulait donner à Abdérame le temps d'arriver, se retira lentement; mais Yousof le força à faire halte et à accepter le combat. Comme à l'ordinaire, la bataille commença par un combat singulier. Un Berber, client d'une famille fihrite, sortit des rangs de Yousof et cria: «Y a-t-il quelqu'un qui veuille se mesurer avec moi?» Comme cet homme était d'une stature colossale et d'une force prodigieuse, personne parmi les soldats d'Abdalmélic n'osa accepter son défi. «Voilà un début qui n'est que trop propre à décourager nos soldats,» dit alors Abdalmélic, et, s'adressant à son fils Abdallâh: «Va, mon fils, lui dit-il, va te mesurer avec cet homme, et que Dieu te soit en aide.» Abdallâh allait déjà sortir des rangs pour obéir à l'ordre de son père, lorsqu'un Abyssin, client de sa famille, vint à lui et lui demanda ce qu'il voulait faire. «Je vais combattre ce Berber,» lui répondit Abdallâh. «Laissez-moi ce soin, seigneur,» dit alors l'Abyssin, et au même instant il alla à la rencontre du champion.

Les deux armées attendaient avec anxiété quelle serait l'issue de ce combat. Les deux adversaires étaient égaux en stature, en force, en bravoure; aussi la lutte se continua-t-elle quelque temps sans que ni l'un ni l'autre eût l'avantage, mais le terrain étant détrempé par la pluie, le Berber glissa et tomba à terre. Pendant que l'Abyssin se jetait sur lui et lui coupait les deux jambes, l'armée d'Abdalmélic, enhardie par le succès de son champion, poussa le cri de Dieu est grand! et fondit sur l'armée de Yousof avec tant d'impétuosité qu'elle la mit en déroute. Une seule attaque avait donc décidé du sort de la journée; mais Abdalmélic n'avait pas assez de troupes pour pouvoir tirer de sa victoire autant de fruit qu'il l'eût voulu.

Pendant que ses soldats fuyaient dans toutes les directions, Yousof, accompagné seulement d'un esclave et du Persan Sâbic, client des Témîm, traversa le Campo de Calatrava et gagna la grande route qui conduisait à Tolède. Allant à bride abattue, il passa par un hameau situé à dix milles de Tolède, où il fut reconnu, et où un descendant des Médinois, nommé Abdallâh ibn-Amr, dit à ses amis: «Montons à cheval et tuons cet homme; sa mort seule peut donner le repos à son âme et au monde, car tant qu'il vivra, il sera un tison de discorde!» Ses compagnons approuvèrent sa proposition, montèrent à cheval, et comme ils avaient des chevaux frais, tandis que ceux des fugitifs étaient accablés de fatigue, ils atteignirent ceux qu'ils poursuivaient à quatre milles de Tolède et tuèrent Yousof et Sâbic. L'esclave seul échappa à leurs épées et apporta à Tolède la triste nouvelle de la mort de l'ancien émir de l'Espagne.

Quand Abdallâh ibn-Amr fut venu offrir à Abdérame la tête de son compétiteur infortuné, ce prince, qui voulait en finir avec ses ennemis, fit aussi décapiter Abou-Zaid, l'un des deux fils de Yousof, et condamna l'autre, Abou-'l-Aswad, dont il n'épargna la vie qu'en considération de son extrême jeunesse, à une captivité perpétuelle. Çomail seul pouvait encore lui donner de l'ombrage. Un matin le bruit se répandit qu'il était mort d'apoplexie pendant qu'il était ivre. Les chefs maäddites, introduits dans son cachot afin qu'ils pussent se convaincre qu'il n'était pas mort de mort violente, trouvèrent à côté de son cadavre du vin, des fruits et des confitures. Ils ne crurent pas, toutefois, à une mort naturelle, et en cela ils avaient raison; mais ils se trompaient en supposant qu'Abdérame avait fait empoisonner Çomail; la vérité, c'est qu'il l'avait fait étrangler[357].

XVI.

Abdérame avait atteint le but de ses désirs. Le proscrit qui, ballotté pendant cinq ans par tous les hasards d'une vie aventureuse, avait erré de tribu en tribu dans les déserts de l'Afrique, était enfin devenu le maître d'un grand pays, et ses ennemis les plus déclarés avaient cessé de vivre.

Pourtant il ne jouit pas paisiblement de ce qu'il avait gagné par la perfidie et le meurtre. Son pouvoir n'avait point de racines dans le pays; il ne le devait qu'à l'appui des Yéménites, et dès le commencement il avait été à même de se convaincre que cet appui était précaire. Brûlant du désir de se venger de la défaite qu'ils avaient éprouvée dans la bataille de Secunda et de ressaisir l'hégémonie dont ils avaient été privés depuis si longtemps, la cause d'Abdérame n'avait été pour eux qu'un prétexte; au fond ils auraient beaucoup mieux aimé élever un des leurs à l'émirat, si leur jalousie réciproque le leur eût permis, et il était à prévoir qu'ils tourneraient leurs armes contre le prince, dès que l'ennemi commun aurait été vaincu. Ils ne manquèrent pas de le faire, en effet, et pendant un règne de trente-deux ans Abdérame Ier vit son autorité contestée tantôt par les Yéménites, tantôt par les Berbers, tantôt enfin par les Fihrites qui, souvent battus, se relevaient après chaque défaite avec des forces nouvelles, comme ce géant de la fable qu'Hercule terrassa toujours en vain. Heureusement pour lui, il n'y avait point d'union parmi les chefs arabes qui prenaient les armes, soit pour se venger de griefs personnels, soit pour satisfaire à un simple caprice; ils sentaient confusément que, pour vaincre l'émir, une confédération de toute la noblesse était nécessaire, mais ils n'avaient pas l'habitude de se concerter et d'agir avec ensemble. Grâce à ce manque d'union chez ses ennemis, grâce aussi à son activité infatigable et à sa politique tantôt perfide et astucieuse, tantôt violente et atroce, mais presque toujours habile, bien calculée et adoptée aux circonstances, Abdérame sut se soutenir, quoique appuyé seulement par ses clients, par quelques chefs qu'il s'était attachés, et par des soldats berbers qu'il avait fait venir d'Afrique.

Parmi les plus formidables des nombreuses révoltes tentées par les Yéménites, il faut compter celle d'Alâ ibn-Moghîth[358], qui éclata dans l'année 763. Deux années auparavant, le parti fihrite, dont Hichâm ibn-Ozra, fils d'un ancien gouverneur de la Péninsule, était alors le chef, s'était soulevé à Tolède, et l'émir n'avait pas encore réussi à réduire cette ville, lorsque Alâ, nommé gouverneur de l'Espagne par Al-Mançour, le calife abbâside, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir que le calife lui avait donné[359]. Aucun étendard n'était aussi propre à réunir les différents partis, parce qu'il ne représentait pas telle ou telle fraction, mais la totalité des musulmans. Aussi les Fihrites de cette partie de l'Espagne se joignirent-ils aux Yéménites, et la position d'Abdérame, assiégé dans Carmona pendant deux mois, devint si dangereuse, qu'il résolut de risquer le tout pour le tout. Ayant appris qu'un grand nombre de ses ennemis, fatigués de la longueur du siége, étaient rentrés dans leurs foyers sous différents prétextes, il choisit sept cents hommes, les meilleurs de la garnison, et, ayant fait allumer un grand feu près de la porte de Séville, il leur dit: «Mes amis, il faut vaincre ou périr. Jetons les fourreaux de nos épées dans ce feu, et jurons de mourir en braves, si nous ne pouvons remporter la victoire!» Tous lancèrent les fourreaux de leurs épées dans les flammes, et, sortant de la ville, ils se précipitèrent sur les assiégeants avec tant d'impétuosité, que ceux-ci, après avoir perdu leurs chefs et sept mille des leurs, à ce qu'on assure, prirent la fuite dans un épouvantable désordre. Le vainqueur irrité fit trancher la tête au cadavre d'Alâ et à ceux de ses principaux compagnons; puis, voulant faire passer au calife abbâside l'envie de lui disputer l'Espagne, il fit nettoyer ces têtes, ordonna de les remplir de sel et de camphre, et, après avoir fait attacher à l'oreille de chaque tête un billet déclarant le nom et la qualité de celui à qui elle avait appartenu, il les fit mettre dans un sac en y joignant le drapeau noir, le diplôme par lequel Al-Mançour nommait Alâ gouverneur de l'Espagne, et un rapport écrit de la déroute des insurgés. Moyennant finance, il engagea un marchand de Cordoue à porter ce sac à Cairawân, où l'appelaient des affaires de commerce, et à le placer pendant la nuit sur le marché de cette ville. Le marchand s'acquitta de sa commission sans être découvert, et l'on dit qu'Al-Mançour, en apprenant ces circonstances, s'écria saisi de terreur: «Je rends grâces à Dieu de ce qu'il a mis une mer entre moi et un tel ennemi![360]»

La victoire remportée sur le parti abbâside fut bientôt suivie de la réduction de Tolède (764). Ennuyés de la longue guerre qu'ils avaient à soutenir, les Tolédans entrèrent en pourparlers avec Badr et Tammâm, qui commandaient l'armée du prince, et obtinrent l'amnistie après avoir livré leurs chefs. Quand on conduisit ces chefs à Cordoue, l'émir envoya à leur rencontre un barbier, un tailleur et un vannier. D'après les ordres qu'ils avaient reçus, le barbier rasa la tête et la barbe aux prisonniers, le tailleur leur coupa des tuniques de laine, le vannier leur fit des paniers, et un jour les habitants de Cordoue virent arriver dans leur ville des ânes portant des paniers d'où sortaient des têtes chauves et des bustes bizarrement affublés d'étroites et mesquines tuniques de laine. Poursuivis par les huées de la populace, les malheureux Tolédans furent promenés par la ville et ensuite crucifiés[361].

La manière cruelle dont Abdérame châtiait ceux qui avaient osé méconnaître son autorité, montre suffisamment qu'il voulait régner par la terreur; mais les Arabes, à en juger par la révolte de Matarî qui éclata deux années après le supplice des nobles de Tolède, ne se laissèrent pas intimider facilement. Ce Matarî était un chef yéménite de Niébla. Un soir qu'il avait fait des libations trop copieuses et que la conversation était tombée sur le massacre des Yéménites qui avaient combattu sous le drapeau d'Alâ, il prit sa lance, y attacha une pièce d'étoffe, et jura de venger la mort de ses contribules. Le lendemain en s'éveillant, il avait complétement oublié ce qu'il avait fait la veille, et quand son regard tomba sur sa lance transformée en étendard, il demanda d'un air étonné ce que cela signifiait. On lui rappela alors ce qu'il avait dit et fait le soir précédent. Saisi de frayeur, il s'écria: «Otez tout de suite ce mouchoir de ma lance, afin que mon étourderie ne s'ébruite pas!» Mais avant qu'on eût eu le temps d'exécuter cet ordre, il se ravisa. «Non, dit-il, laissez ce drapeau! Un homme tel que moi n'abandonne pas un projet, quel qu'il soit,» et il appela ses contribules aux armes. Il sut se maintenir quelque temps, et quand enfin il fut mort sur le champ de bataille, ses compagnons continuèrent à se défendre avec tant d'opiniâtreté, que l'émir fut obligé de traiter avec eux et de leur faire grâce[362].

Vint le tour d'Abou-Çabbâh. Bien qu'Abdérame eût toute raison de se méfier de ce puissant Yéménite qui avait voulu l'assassiner aussitôt après la bataille de Moçâra, il avait cependant jugé prudent de ne pas se brouiller avec lui et de lui confier le gouvernement de Séville; mais dans l'année 766, quand il n'eut point d'insurgés à combattre et qu'il se crut assez puissant pour n'avoir rien à craindre d'Abou-Çabbâh, il le destitua de son poste. Furieux Abou-Çabbâh appela les Yéménites aux armes. Abdérame acquit bientôt la certitude que l'influence de ce chef était plus grande qu'il ne l'avait cru. Alors il entama des négociations insidieuses, fit proposer une entrevue au Sévillan, et lui fit remettre par Ibn-Khâlid un sauf-conduit signé de sa main. Abou-Çabbâh se rendit à Cordoue, et, laissant les quatre cents cavaliers qui l'accompagnaient à la porte du palais, il eut avec l'émir un entretien secret. Il le poussa à bout, dit-on, par des paroles outrageantes. Alors Abdérame essaya de le poignarder de sa propre main; mais la vigoureuse résistance du chef sévillan le força d'appeler ses gardes et de le faire assommer par eux. Peut-être y avait-il plus de préméditation dans cet homicide que les clients omaiyades qui ont écrit l'histoire de leurs patrons n'ont voulu l'avouer.

Quand Abou-Çabbâh eut cessé de vivre, Abdérame fit jeter une couverture sur son cadavre et effacer soigneusement les traces de son sang; puis, ayant fait venir ses vizirs, il leur dit qu'Abou-Çabbâh était prisonnier dans le palais, et leur demanda s'il fallait le tuer. Tous lui conseillèrent de ne pas le faire. «Ce serait trop dangereux, dirent-ils, car les cavaliers d'Abou-Çabbâh sont postés à la porte du palais, et vos troupes sont absentes.» Un seul ne partagea point leur avis. C'était un parent de l'émir et il exprima son opinion dans ces vers: