CLÉANDRE.
Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier[739],1255
Ma sœur....
MÉLISSE.
Avec Dorante? avec ce cavalier[740]
Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie?
Qu'avez-vous fait?
CLÉANDRE.
Un coup dont tu seras ravie.
MÉLISSE.
Qu'à cette lâcheté je puisse consentir[741]!
CLÉANDRE.
Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir.1260
MÉLISSE.
Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte:
Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.
CLÉANDRE.
Tu sembles t'en fâcher?
MÉLISSE.
Je m'en fâche pour vous[742]:
D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.
CLÉANDRE.
Il est trop généreux; et d'ailleurs la querelle,1265
Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle.
Écoute. Nous parlions des dames de Lyon;
Elles sont assez mal en son opinion:
Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville;
Mais il se l'imagine en beautés fort stérile,1270
Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux
La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux[743].
Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre;
Mais à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre;
Et comme il ne le peut étant dans la prison,1275
J'ai cru par un portrait le mettre à la raison;
Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire,
Je ne veux que le tien pour le faire dédire:
Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment?
MÉLISSE.
Vous me jouez, mon frère, assez accortement:1280
La querelle est adroite et bien imaginée.
CLÉANDRE.
Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée.
MÉLISSE.
S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous,
Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups.
Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire:
Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.
CLÉANDRE.
Eh bien! je viens de voir ton portrait en ses mains.
MÉLISSE.
Et c'est ce qui vous fâche?
CLÉANDRE.
Et c'est dont je me plains.
MÉLISSE.
J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire.
Votre ordre étoit exprès.
CLÉANDRE.
Quoi? je te l'ai fait faire?1290
MÉLISSE.
Ne m'avez-vous pas dit: «Sous ces déguisements
Ajoute à ton argent perles et diamants?»
Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.
CLÉANDRE.
Eh quoi! de ce portrait disent-ils quelque chose?
MÉLISSE.
Puisqu'il est enrichi de quatre diamants,1295
N'est-ce pas obéir à vos commandements?
CLÉANDRE.
C'est fort bien expliquer le sens de mes prières.
Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières:
Qui donne le portrait promet l'original.
MÉLISSE.
C'est encore votre ordre, ou je m'y connois mal[744].1300
Ne m'avez-vous pas dit: «Prends souci de me plaire,
Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère?»
Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur,
Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur?
Et doutez-vous encore à quel point je vous aime,1305
Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?
CLÉANDRE.
Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur,
Vous donnez à mon ordre une étrange couleur,
Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes:
Non que mes volontés en soient mal satisfaites;1310
Loin d'éteindre ce feu, je voudrois l'allumer,
Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer.
Je tiendrois à bonheur de l'avoir pour beau-frère:
J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire;
Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison1315
Je viens de l'obliger à prendre la maison[745],
Afin que l'entretien produise quelques flammes
Qui forment doucement l'union de vos âmes.
Mais vous savez trouver des chemins plus aisés:
Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez,1320
Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages[746],
Et lui donnez sur vous de trop grands avantages.
Que sera-ce, ma sœur, si quand vous le verrez,
Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez,
Si quelque aversion vous prend pour son visage,1325
Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage,
Et que de ce portrait donné légèrement,
Il érige un trophée à quelque objet charmant?
MÉLISSE.
Sans jamais l'avoir vu, je connois son courage[747]:
Qu'importe après cela quel en soit le visage?1330
Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut,
Et si l'âme est parfaite; il n'a point de défaut.
Ajoutez que vous-même, après votre aventure,
Ne m'en avez pas fait une laide peinture;
Et comme vous devez vous y connoître mieux,1335
Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux.
N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère;
Et si ces foibles traits n'ont point de quoi lui plaire[748],
S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien[749]:
Puisqu'il est généreux, il en usera bien.1340
CLÉANDRE.
Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue
Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue.
Votre amour me ravit, je veux le couronner[750];
Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner.
Il sortira demain, n'en soyez point en peine.1345
Adieu: je vais une heure entretenir Climène.

SCÈNE III.

MÉLISSE, LYSE.

LYSE.
Vous en voilà défaite et quitte à bon marché.
Encore est-il traitable alors qu'il est fâché.
Sa colère a pour vous une douce méthode,
Et sur la remontrance il n'est pas incommode.1350
MÉLISSE.
Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet?
Me ranger à son choix sans savoir son projet,
Deviner sa pensée, obéir par avance,
Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance?
LYSE.
Obéir par avance est un jeu délicat,1355
Dont tout autre que lui feroit un mauvais plat.
Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme
Avec un grand secret ménage votre flamme:
Devoit-il exposer ce portrait à ses yeux?
Je le tiens indiscret.
MÉLISSE.
Il n'est que curieux,1360
Et ne montreroit pas si grande impatience,
S'il me considéroit avec indifférence;
Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami.
LYSE.
Mais un homme qu'à peine il connoît à demi!
MÉLISSE.
Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre1365
Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre.
LYSE.
L'amour excuse tout dans un cœur enflammé,
Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé.
Je serois plus sévère, et tiens qu'à juste titre
Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre.1370
MÉLISSE.
Ne querellons personne, et puisque tout va bien,
De crainte d'avoir pis, ne nous plaignons de rien.
LYSE.
Que vous avez de peur que le marché n'échappe!
MÉLISSE.
Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape[751]?
Je possède son cœur, je ne veux rien de plus,1375
Et je perdrois le temps en débats superflus.
Quelquefois en amour trop de finesse abuse.
S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse[752]?
Allons, allons l'attendre, et sans en murmurer,
Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer.1380
LYSE.
Vous ferez-vous connoître?
MÉLISSE.
Oui, s'il sait de mon frère
Ce que jusqu'à présent j'avois voulu lui taire:
Sinon, quand il viendra prendre son logement,
Il se verra surpris plus agréablement.

SCÈNE IV.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

DORANTE.
Me reconduire encor! cette cérémonie1385
D'entre les vrais amis devroit être bannie.
PHILISTE.
Jusques en Bellecour je vous ai reconduit,
Pour voir une maîtresse en faveur de[753] la nuit.
Le temps est assez doux, et je la vois paroître
En de semblables nuits souvent à la fenêtre:1390
J'attendrai le hasard un moment en ce lieu,
Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu.
DORANTE.
Que je vous laisse ici, de nuit, sans compagnie?
PHILISTE.
C'est faire à votre tour trop de cérémonie.
Peut-être qu'à Paris j'aurois besoin de vous;1395
Mais je ne crains ici ni rivaux, ni filous.
DORANTE.
Ami, pour des rivaux, chaque jour en fait naître;
Vous en pouvez avoir, et ne les pas connoître:
Ce n'est pas que je veuille entrer dans vos secrets;
Mais nous nous tiendrons loin en confidents discrets.
J'ai du loisir assez.
PHILISTE.
Si l'heure ne vous presse,
Vous saurez mon secret touchant cette maîtresse:
Elle demeure, ami, dans ce grand pavillon.
CLITON, bas.
Tout se prépare mal à cet échantillon.
DORANTE.
Est-ce où je pense voir un linge qui voltige?1405
PHILISTE.
Justement.
DORANTE.
Elle est belle?
PHILISTE.
Assez.
DORANTE.
Et vous oblige?
PHILISTE.
Je ne saurois encor, s'il faut tout avouer,
Ni m'en plaindre beaucoup, ni beaucoup m'en louer;
Son accueil n'est pour moi ni trop doux ni trop rude:
Il est et sans faveur et sans ingratitude,1410
Et je la vois toujours dedans un certain point
Qui ne me chasse pas et ne l'engage point.
Mais je me trompe fort, ou sa fenêtre s'ouvre.
DORANTE.
Je me trompe moi-même, ou quelqu'un s'y découvre.
PHILISTE.
J'avance; approchez-vous, mais sans suivre mes pas,
Et prenez un détour qui ne vous montre pas:
Vous jugerez quel fruit je puis espérer d'elle.
Pour Cliton, il peut faire ici la sentinelle.
DORANTE, parlant à Cliton, après que Philiste s'est éloigné[754].
Que me vient-il de dire? et qu'est-ce que je voi?
Cliton, sans doute il aime en même lieu que moi.1420
O ciel! que mon bonheur est de peu de durée!
CLITON.
S'il prend l'occasion qui vous est préparée,
Vous pouvez disputer avec votre valet
A qui mieux de vous deux gardera le mulet[755].
DORANTE.
Que de confusion et de trouble en mon âme!1425
CLITON.
Allez prêter l'oreille aux discours de la dame;
Au bruit que je ferai prenez bien votre temps,
Et nous lui donnerons de jolis passe-temps.
(Dorante va auprès de Philiste.)

SCÈNE V.

MÉLISSE, LYSE, à la fenêtre[756]; PHILISTE, DORANTE, CLITON.

MÉLISSE.
Est-ce vous?
PHILISTE.
Oui, Madame.
MÉLISSE.
Ah! que j'en suis ravie[757]!
Que mon sort cette nuit devient digne d'envie!1430
Certes, je n'osois plus espérer ce bonheur.
PHILISTE.
Manquerois-je à venir où j'ai laissé mon cœur?
MÉLISSE.
Qu'ainsi je sois aimée, et que de vous j'obtienne
Une amour si parfaite et pareille à la mienne!
PHILISTE.
Ah! s'il en est besoin, j'en jure, et par vos yeux.1435
MÉLISSE.
Vous revoir en ce lieu m'en persuade mieux[758];
Et sans autre serment, cette seule visite
M'assure d'un bonheur qui passe mon mérite.
CLITON.
A l'aide!
MÉLISSE.
J'oy du bruit.
CLITON.
A la force! au secours!
PHILISTE.
C'est quelqu'un qu'on maltraite: excusez si j'y cours;
Madame, je reviens.
CLITON, s'éloignant toujours derrière le théâtre.
On m'égorge, on me tue.
Au meurtre!
PHILISTE.
Il est déjà dans la prochaine rue.
DORANTE.
C'est Cliton: retournez, il suffira de moi.
PHILISTE.
Je ne vous quitte point: allons.
(Ils sortent tous deux.)
MÉLISSE.
Je meurs d'effroi.
CLITON, derrière le théâtre.
Je suis mort.
MÉLISSE.
Un rival lui fait cette surprise.1445
LYSE.
C'est plutôt quelque ivrogne, ou quelque autre sottise
Qui ne méritoit pas rompre votre entretien
MÉLISSE.
Tu flattes mes désirs.

SCÈNE VI.

DORANTE, MÉLISSE, LYSE.

DORANTE.
Madame, ce n'est rien:
Des marauds, dont le vin embrouilloit la cervelle,
Vidoient à coups de poing une vieille querelle:1450
Ils étoient trois contre un, et le pauvre battu
A crier de la sorte exerçoit sa vertu.
(Bas.)
Si Cliton m'entendoit, il compteroit pour quatre.
MÉLISSE.
Vous n'avez donc point eu d'ennemis à combattre?
DORANTE.
Un coup de plat d'épée a tout fait écouler.1455
MÉLISSE.
Je mourois de frayeur, vous y voyant aller.
DORANTE.
Que Philiste est heureux! qu'il doit aimer la vie!
MÉLISSE.
Vous n'avez pas sujet de lui porter envie.
DORANTE.
Vous lui parliez naguère en termes assez doux.
MÉLISSE.
Je pense d'aujourd'hui n'avoir parlé qu'à vous.1460
DORANTE.
Vous ne lui parliez pas avant tout ce vacarme?
Vous ne lui disiez pas que son amour vous charme,
Qu'aucuns feux à vos feux ne peuvent s'égaler?
MÉLISSE.
J'ai tenu ce discours, mais j'ai cru vous parler.
N'êtes-vous pas Dorante?
DORANTE.
Oui, je le suis, Madame,1465
Le malheureux témoin de votre peu de flamme.
Ce qu'un moment fit naître, un autre l'a détruit;
Et l'ouvrage d'un jour se perd en une nuit.
MÉLISSE.
L'erreur n'est pas un crime; et votre aimable idée[759],
Régnant sur mon esprit, m'a si bien possédée,1470
Que dans ce cher objet le sien s'est confondu[760],
Et lorsqu'il m'a parlé je vous ai répondu;
En sa place tout autre eût passé pour vous-même:
Vous verrez par la suite à quel point je vous aime.
Pardonnez cependant à mes esprits déçus;1475
Daignez prendre pour vous les vœux qu'il a reçus;
Ou si, manque d'amour, votre soupçon persiste....
DORANTE.
N'en parlons plus, de grâce, et parlons de Philiste:
Il vous sert, et la nuit me l'a trop découvert.
MÉLISSE.
Dites qu'il m'importune, et non pas qu'il me sert;1480
N'en craignez rien. Adieu: j'ai peur qu'il ne revienne.
DORANTE.
Où voulez-vous demain que je vous entretienne?
Je dois être élargi.
MÉLISSE.
Je vous ferai savoir
Dès demain chez Cléandre où vous me pourrez voir.
DORANTE.
Et qui vous peut sitôt apprendre ces nouvelles?1485
MÉLISSE.
Et ne savez-vous pas que l'amour a des ailes?
DORANTE.
Vous avez habitude avec ce cavalier?
MÉLISSE.
Non, je sais tout cela d'un esprit familier.
Soyez moins curieux, plus secret, plus modeste,
Sans ombrage, et demain nous parlerons du reste.1490
DORANTE, seul.
Comme elle est ma maîtresse, elle m'a fait leçon,
Et d'un soupçon je tombe en un autre soupçon.
Lorsque je crains Cléandre, un ami me traverse;
Mais nous avons bien fait de rompre le commerce:
Je crois l'entendre.

SCÈNE VII.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

PHILISTE.
Ami, vous m'avez tôt quitté.1495
DORANTE.
Sachant fort peu la ville, et dans l'obscurité,
En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue;
Et m'étant égaré dès la première rue,
Comme je sais un peu ce que c'est que l'amour,
J'ai cru qu'il vous falloit attendre en Bellecour;1500
Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre.
Dites-moi, cependant, qui massacroit ce traître?
Qui le faisoit crier?
PHILISTE.
A quelques[761] mille pas,
Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras.
DORANTE.
Maraud, ne criois-tu que pour nous mettre en peine?
CLITON.
Souffrez encore un peu que je reprenne haleine.
Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais,
Et leur donne souvent de dangereux paquets,
Deux coquins, me trouvant tantôt en sentinelle,
Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle;1510
Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert[762]....
DORANTE.
Quand il est nuit sans lune, et qu'il fait temps couvert,
Connoît-on les couleurs? tu donnes une bourde.
CLITON.
Ils portoient sous le bras une lanterne sourde.
C'étoit fait de ma vie, ils me traînoient à l'eau;1515
Mais sentant du secours, ils ont craint pour leur peau,
Et jouant des talons tous deux en gens habiles,
Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles[763],
Chargé de tant de coups et de poing et de pied,
Que je crois tout au moins en être estropié.1520
Puissé-je voir bientôt la canaille noyée!
PHILISTE.
Si j'eusse pu les joindre, ils me l'eussent payée,
L'heureuse occasion dont je n'ai pu jouir[764],
Et que cette sottise a fait évanouir.
Vous en êtes témoin, cette belle adorable1525
Ne me pourroit jamais être plus favorable:
Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux;
Mais j'ai bientôt perdu ces moments précieux.
Adieu: je prendrai soin demain de votre affaire.
Il est saison pour vous de voir votre lingère.1530
Puissiez-vous recevoir dans ce doux entretien[765]
Un plaisir plus solide et plus long que le mien!

SCÈNE VIII.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.
Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire.
CLITON.
J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire:
J'ai gagné votre mal.
DORANTE.
Eh bien! l'occasion?1535
CLITON.
Elle fait le menteur, ainsi que le larron.
Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service.
DORANTE.
Tu l'as bien fait courir avec cet artifice.
CLITON.
Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin;
Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin;1540
Et sans ce prompt secours, votre feinte importune
M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune.
Sachez une autre fois que ces difficultés
Ne se proposent point qu'entre gens concertés.
DORANTE.
Pour le mieux éblouir, je faisois le sévère.1545
CLITON.
C'étoit un jeu tout propre à gâter le mystère.
Dites-moi cependant, êtes-vous satisfait?
DORANTE.
Autant comme on peut l'être.
CLITON.
En effet?
DORANTE.
En effet.
CLITON.
Et Philiste?
DORANTE.
Il se tient comblé d'heur et de gloire;
Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire:1550
On s'excuse du moins avec cette couleur.
CLITON.
Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur:
Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce[766];
Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse[767];
Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous1555
Sans faire une jalouse ou devenir jaloux.
DORANTE.
Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste.
CLITON.
Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste[768].
DORANTE.
Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter:
Tout est perdu pour moi, s'il me va tout conter.1560
De quel front oserois-je, après sa confidence,
Souffrir que mon amour se mît en évidence?
Après les soins qu'il prend de rompre ma prison,
Aimer en même lieu semble une trahison.
Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse,1565
Je rougis en secret de servir sa maîtresse,
Et crois devoir du moins ignorer son amour[769]
Jusqu'à ce que le mien ait pu paroître au jour.
Déclaré le premier, je l'oblige à se taire;
Ou si de cette flamme il ne se peut défaire,1570
Il ne peut refuser de s'en remettre au choix
De celle dont tous deux nous adorons les lois.
CLITON.
Quand il vous préviendra, vous pouvez le défendre
Aussi bien contre lui comme contre Cléandre.
DORANTE.
Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit:1575
Je dois autant à l'un comme l'autre me doit;
Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude,
Pouvant être suspect de quelque ingratitude.
Allons nous reposer: la nuit et le sommeil
Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil.1580

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

LYSE, CLITON.

CLITON.
Nous voici bien logés, Lyse, et sans raillerie,
Je ne souhaitois pas meilleure hôtellerie.
Enfin nous voyons clair à ce que nous faisons,
Et je puis à loisir te conter mes raisons.
LYSE.
Tes raisons, c'est-à-dire autant d'extravagances.1585
CLITON.
Tu me connois déjà!
LYSE.
Bien mieux que tu ne penses.
CLITON.
J'en débite beaucoup.
LYSE.
Tu sais les prodiguer[770].
CLITON.
Mais sais-tu que l'amour me fait extravaguer?
LYSE.
En tiens-tu donc pour moi?
CLITON.
J'en tiens, je le confesse.
LYSE.
Autant comme ton maître en tient pour ma maîtresse?
CLITON.
Non pas encor si fort, mais dès ce même instant
Il ne tiendra qu'à toi que je n'en tienne autant:
Tu n'as qu'à l'imiter pour être autant aimée.
LYSE.
Si son âme est en feu, la mienne est enflammée;
Et je crois jusqu'ici ne l'imiter pas mal.1595
CLITON.
Tu manques, à vrai dire, encore au principal.
LYSE.
Ton secret est obscur.
CLITON.
Tu ne veux pas l'entendre;
Vois quelle est sa méthode, et tâche de la prendre[771].
Ses attraits tout-puissants ont des avant-coureurs
Encor plus souverains à lui gagner les cœurs:1600
Mon maître se rendit à ton premier message.
Ce n'est pas qu'en effet je n'aime ton visage;
Mais l'amour aujourd'hui dans les cœurs les plus vains
Entre moins par les yeux qu'il ne fait par les mains;
Et quand l'objet aimé voit les siennes garnies,1605
Il voit en l'autre objet des grâces infinies.
Pourrois-tu te résoudre à m'attaquer ainsi?
LYSE.
J'en voudrois être quitte à moins d'un grand merci.
CLITON.
Écoute: je n'ai pas une âme intéressée,
Et je te veux ouvrir le fond de ma pensée.1610
Aimons-nous but à but[772], sans soupçon, sans rigueur:
Donnons âme pour âme et rendons cœur pour cœur.
LYSE.
J'en veux bien à ce prix.
CLITON.
Donc, sans plus de langage,
Tu veux bien m'en donner quelques baisers pour gage?
LYSE.
Pour l'âme et pour le cœur, tant que tu les voudras[773];
Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas:
Un amour délicat hait ces faveurs grossières,
Et je t'ai bien donné des preuves plus entières.
Pourquoi me demander des gages superflus?
Ayant l'âme et le cœur, que te faut-il de plus?1620
CLITON.
J'ai le goût fort grossier en matière de flamme:
Je sais que c'est beaucoup qu'avoir le cœur et l'âme;
Mais je ne sais pas moins qu'on a fort peu de fruit
Et de l'âme et du cœur, si le reste ne suit.
LYSE.
Eh quoi! pauvre ignorant, ne sais-tu pas encore1625
Qu'il faut suivre l'humeur de celle qu'on adore,
Se rendre complaisant, vouloir ce qu'elle veut?
CLITON.
Si tu n'en veux changer, c'est ce qui ne se peut.
De quoi me guériroient ces gages invisibles?
Comme j'ai l'esprit lourd, je les veux plus sensibles:1630
Autrement, marché nul.
LYSE.
Ne désespère point:
Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point;
Peut-être avec le temps nous pourrons-nous connoître.
Apprends-moi cependant qu'est devenu ton maître.
CLITON.
Il est avec Philiste allé remercier1635
Ceux que pour son affaire il a voulu prier.
LYSE.
Je crois qu'il est ravi de voir que sa maîtresse
Est la sœur de Cléandre et devient son hôtesse?
CLITON.
Il a raison de l'être et de tout espérer.
LYSE.
Avec toute assurance il peut se déclarer[774]:1640
Autant comme la sœur le frère le souhaite;
Et s'il l'aime en effet, je tiens la chose faite.
CLITON.
Ne doute point s'il l'aime après qu'il meurt d'amour.
LYSE.
Il semble toutefois fort triste à son retour.

SCÈNE II.

DORANTE, CLITON, LYSE.