Tous les bandits firent silence pour les écouter.
Le plus vieux Cadet-Filoux remplit de vin son verre qu'il éleva au-dessus de sa tête; les deux autres, Coco-Lardouche et Cadet l'Artésien suivirent son exemple.
—A la mémoire de la vieille pègre! s'écrièrent-ils en chœur.
—A la mémoire, continua Cadet-Filoux, de ceux qui comme nous ont su souffrir sans jamais manger le morceau[316]!
Tout le monde s'empressa de faire raison à ce toast et la conversation se trouva amenée sur un terrain où elle ne devait pas languir.
—C'est tout d'même un bon métier que celui de pègre[317], dit Cornet tape dur qui s'escrimait contre un pilon de volaille.
—Oui, oui, tu trouves le métier bon lorsqu'il s'agit de se bourrer le fusil, répondit le grand Louis; mais lorsqu'il s'agit de travailler, il n'est plus de ton goût, taffeur[318].
—Au fait il n'est pas déjà si chouette[319] le truc[320], avec la perspective que l'on a devant les yeux, ajouta Vernier les Bas bleus qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence; le collége[321], la traverse[322] ou la passe[323].
—C'est votre faute, dit Coco-Lardouche; si aussitôt qu'un de vous autre est pris, il ne se mettait pas à table[324], les railles[325], les gerbiers[326] et l'Avocat-Bêcheur[327], n'auraient pas si beau jeu.
—Dites-donc, vieux? s'écria Charles la belle Cravate, est-ce qu'il y en a parmi nous quelques-uns qui ont fait les macarons[328]?
—Ce n'est pas là ce que veut dire Coco-Lardouche; il sait aussi bien que moi que vous êtes tous de bons garçons, incapables de trahir un camarade; mais il sait aussi que la jeune pègre s'est déshonorée.
Cadet-Filoux remplit son verre de vin et le vida d'un seul trait.
—Écoutez-moi, mes enfants, dit-il après s'être recueilli quelque instants. J'ai débuté bien jeune; j'ai vu le grand et le petit Meudon[329]; à treize ans, j'ai été fouetté sous la custode[330]; et si je n'avais pas été si momacque[331], il est probable qu'avec la salade[332], j'aurais eu le rôti[333]. Les ans ont argenté ma chevelure. (Le vieux scélérat montrait avec un certain orgueil les magnifiques cheveux blancs dont les longues boucles descendaient sur ses épaules); mes plus belles années se sont écoulées au pré[334] et dans tous les castucs[335] de notre belle France; le satou[336] des argousins et des gardes-chiourmes s'est usé sur mes épaules; j'ai été le compagnon des grands hommes qui ont illustré notre profession; des Comtois, des Josas, des Marquis dit la Main d'or, des Mabou dit l'Apothicaire, de Molin le chapelier, de Jallier dit Bombance, des Nezel, des Cornu et de plusieurs autres qu'il serait trop long de vous nommer[337]. Je puis donc vous donner d'utiles conseils, et je dois croire que mes paroles auront auprès de vous une certaine autorité.
—Est-ce que ce vieux drôle a l'intention de nous faire un sermon, dit le vicomte à Salvador.
—Ecoutons-le en attendant que nous trouvions l'occasion d'amener les choses à point, répondit celui-ci.
—Tous les grinches[338], continua Cadet-Filoux, quel que soit d'ailleurs le genre qu'ils exercent, que ce soit l'escarpe[339] ou la tire[B], la carre[C], ou la détourne[D], le chantage[E], ou le charriage[F], qu'ils soient cambriolleurs[G], roulottiers[H], bonjouriers[I], ramastiques[J], soulasses[K], romanichels[L], vanterniers[M], ou neps[340], devraient se considérer comme les enfants d'une même famille, se prêter aide et assistance en cas de besoin, en un mot, se chérir comme des frères; malheureusement il n'en est pas ainsi, vous avez tous oublié, ô rameaux étiolés d'une noble souche que si vous le vouliez bien vous pourriez former une société au milieu de la société, société que l'on ne pourrait que très-difficilement détruire, si toutefois l'on y parvenait, si tous ses membres avaient toujours présente à la mémoire, cette maxime des petits peuples auxquels les grands états font la guerre, l'union fait la force. Mais non, ceux d'entre vous qui sont moins heureux ou moins habiles que tel ou tel autre, le jalousent et emploient pour lui nuire tous les moyens qu'ils peuvent imaginer.
Il y a dans le monde, mes enfants, des hommes qui se gorgent tous les jours de truffes et de vin de Champagne, qui dorment sur l'édredon, qui se font traîner dans de somptueux équipages et qui passent leurs soirées à lorgner les tibias des danseuses de l'opéra, qui emploient les instants dont ils ne savent que faire, à écrire de beaux traités dans lesquels ils recommandent à ceux qui ne boivent que du vin à six sous, quand ils en boivent, qui se couchent sur une méchante paillasse, quand ils ne couchent pas à la belle étoile, et qui jamais ne verront les tibias de mesdemoiselles Fanny Elssler et Cérito, de vivre et de mourir sans jamais s'écarter du sentier de l'honneur: ces gens-là, mes enfants, on les appelle des philanthropes.
Des philanthropes sont ceux qui disent au peuple lorsqu'il n'a pas de pain de manger de la brioche, ce sont les philanthropes qui, lorsqu'un cruel fléau décimait la population de la capitale, recommandaient à des misérables qui n'avaient pour couvrir leurs membres amaigris qu'une mauvaise serpillière de toile, de se tenir bien chaudement, de se nourrir d'aliments sains et de ne boire que de bons vins de Bordeaux.
Vivre, souffrir et mourir sans jamais s'écarter du sentier de la vertu, c'est beau sans doute, mais celui qui n'a pas un toit pour abriter sa tête, de vêtements pour se couvrir, d'aliments pour apaiser la faim qui le tourmente, le pauvre diable qui n'a pu trouver de travail qui a été mis dehors par son hôtelier parce qu'il n'a pu payer son modeste logement, qui n'a pas dîné, et que l'on condamne parce qu'il s'est endormi à jeun sous le porche d'une église ou dans un four à plâtre, se dit à la fin que les philanthropes sont des solliceurs de loffitudes[341], et voilà à peu près la raisonnement qu'il se fait.
Le code pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage particulier, n'est qu'un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêtes pour frapper ceux qui laissent tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillants équipages et leur table somptueuse. Si je leur avais arraché, à ces heureux mortels, une petite part de leur superflu, ma physionomie à l'heure qu'il est ne serait pas livide et terreuse, mes vêtements ne tomberaient pas en lambeaux! Qui leur a dit que je n'avais pas, sans pouvoir y parvenir, cherché à utiliser ce que je possède de forces et de facultés? Puisque personne n'élevait la voix pour se plaindre de moi, pourquoi donc, au lieu de me donner ce que tous les hommes, dans un état bien organisé, devraient pouvoir obtenir, du travail et du pain, me condamne-t-on à passer quelques mois de ma vie dans une prison, et me met-on pour un temps plus on moins long à la disposition du gouvernement: est-ce que le malheur m'a ôté le droit de respirer au grand air?
Lorsqu'un homme s'est dit tout cela (et ceux qui ne se le disent pas le sentent, ce qui revient absolument au même), il est bien prêt de devenir grinche[342]; aussi lorsque après avoir, grâce à un arrêt dicté par des lois impitoyables, à des magistrats qui, je veux bien le croire, gémissaient en le prononçant, passé quelques-unes de ses plus belles années en prison, il sera rendu à la liberté; ce qu'il n'avait pas voulu faire avant d'y être mis, il le fera infailliblement après en être sorti, il sera voleur.
—Bien sûr, dit Cornet tape dur, on trouve dans l'tas de pierres[343] des amis qui vous affranchissent[344], qui vous donnent des bons conseils, et ma foi comme on a déjà vu que ça ne servait à rien d'être honnête, on fait comme eux.
—Et on fait bien, reprit Cadet-Filoux. Si l'on connaissait les antécédents de tous ceux qui sont gerbés à vioque ou à la passe[345], peut-être bien qu'on les plaindrait un peu plus qu'on ne le fait; et comme presque toujours on soulage ceux que l'on plaint, il est certain qu'il y aurait beaucoup moins de grinches qu'il n'y en a, il est probable même que beaucoup de pègres, et des bons, quitteraient le métier pour se mettre à turbiner[346].
—Bien sûr, dit Cadet-Vincent, je ne suis pas certes un des plus maladroits caroubleurs[347], j'ai toujours de l'auber dans mes valades, bogue d'orient, cadennes, rondines et frusquins d'altèque[348], eh ben! ça n'empêche pas que j'aimerais mieux encore turbiner d'achar du matois à la sorgue, pour affurer cinquante pétards par luisants, que de goupiner[349], mais il n'y a pas moyen. Une supposition! j'suis depuis un an, deux ans, plus ou moins, dans un atelier ousque j'travaille d'mon état d'ébéniste, j'turbine[350] comme un double six[351], je n'me mets jamais en riolle[352], j'suis estimé du beausse[353] et chéri des fanandels[354], c'est bon; mais v'là qu'on apprend que j'ai été là-bas: patatras, serviteur de tout mon cœur, on me met à la porte, et c'est toujours la même histoire; ma foi on se lasse de tout, et dès qu'on est bien sûr qu'une fois qu'on a été sur la planche au pain et gerbé[355] il faut mourir de faim si l'on veut mourir honnête homme, on se refait grinche, c'est plus sûr et moins trompeur.
—C'est plus sûr et moins trompeur, reprit Robert, le camarade d'affaires de Cadet-Vincent; c'est une question, je crois pour ma part qu'il n'y a pas de métier qui soit moins sûr et qui soit plus trompeur que celai de grinche.
—Et pourquoi ça, s'il vous plaît? repartit Coco-Lardouche.
—Pourquoi ça, pourquoi ça, je ne peux pas bien vous dire, je ne sais pas parler comme vous autres, moi; mais seulement je me rappelle que ma mère, une pauvre brave femme qui est morte de chagrin de c'que j'suivais pas ses conseils, me disait toujours que le bien mal acquis ne profitait jamais.
—Ah! c'te farce, s'écria Charles la belle Cravate, c'est donc à dire que si aujourd'hui je f'sais un chopin[356] de quelques centaines de mille balles[357], et que je l'place chez un beurrier[358] pour qu'il m'en paye le revenu, j'pourrais pas vivre tranquillement de mes rentes, comme un bon bourgeois, et devenir comme un autre juré et marguillier de ma paroisse?
—Mais ousqui sont donc les grinches qui vivent tranquilles après avoir fait fortune? reprit Robert; v'là le birbe[359], qui a fait de beaux coups, des coups plus beaux que tous ceux que nous pourrons faire, eh ben! au jour d'aujourd'hui, si ses enfants qui sont honnêtes ne lui faisaient pas une petite rente, et si queuquefois la fourgate[360] et Rupin ne lui collaient pas quelques sieues dans l'arguemine[361], il serait forcé de caner la pégrenne[362]; et encore c'est un des plus heureux; combien qu'y en a, des pègres de la haute[363], qui, après avoir roulé sur l'or et sur l'argent, et avoir fait pallas[364], sont allés mourir là-bas. Voyez-vous, y a un fait, c'est que c'que le vice rapporte, le vice doit l'remporter.
—Eh ben! c'est égal, ajouta Coco-Desbraises, si l'on meurt misérable, on a toujours la consolation d' pouvoir se dire, lorsqu'il faut caner[365], qu'on a joyeusement passé sa tigne[366].
—Belle fichue vie, en effet, que d'avoir continuellement le taf[367] des griviers[368], des cognes[369], des rousses[370] et des gerbiers[371]! que de n'pas savoir le matois[372] si on pioncera[373] la sorgue[374] dans son pieu[375], que de n'pas pouvoir entendre aquiger[376] à sa lourde[377], sans que l'palpitant[378] vous fasse tictac; et puis c'est pas tout: voyez-vous, pour peu qui vous reste encore un peu d'ça (et Robert en disant ces mots, frappait avec force sur sa poitrine), on se dit souvent que ce n'est pas bien d'enlever à de pauvres diables ce qu'ils ont affuré[379] en turbinant[380] comme des raboins[381].
—Mais puisque le métier de grinche[382] te paraît si mouchique[383], et que tu plains tant les pantres[384] à qui qu'on pescille[385] leur auber[386], pourquoi que tu ne te fais pas honnête homme?
—Ah! pourquoi, pourquoi! est-ce que j'sais?
—Je vais vous le dire, moi, dit Cadet-l'Artésien, c'est la surbine[387].
Beaucoup de personnes très-estimables du reste, et dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, considèrent la surveillance comme une mesure éminemment utile. Il leur paraît juste et naturel à la fois que la société ait toujours les yeux fixés sur ceux de ses membres qui ont violé ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont volontairement mis en état de suspicion légitime.
Il est malheureusement plus facile de rétorquer par des faits que par des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour soutenir leur opinion.
La surveillance serait une mesure utile si nous étions tous, exempts de préjugés; mais nous sommes loin d'être arrivés à ce haut degré de civilisation.
Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus éclairé de la terre, les préjugés nous dominent encore; et de tous ceux dont nous sommes imbus, le plus funeste dans ses conséquences, celui qui cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui repousse les libérés.
Lorsqu'un débiteur a payé sa dette, personne ne vient lui reprocher les retards qu'il a mis à l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent, au contraire, ceux qui furent ses créanciers lui tendent une main secourable, lui prêtent leur appui, lui continuent leur crédit. La position du libéré est, suivant moi, toute semblable à celle du débiteur retardataire qui s'est enfin acquitté: il devait à la société un exemple, une réparation quelconque, il a payé sa dette en subissant la peine qui lui a été infligée; pourquoi donc n'est-il pas traité comme on traite le premier? pourquoi donc lui reprocher sans cesse la faute ou le crime qu'il a commis? pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle loi divine ou humaine a-t-on puisé ces principes d'une éternelle réprobation?
Personne, je le pense, ne sera tenté de mettre en doute la force du préjugé qui repousse les libérés.
Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions, ont subi des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux, elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.
J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était connue.
Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et, je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...
—Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.
—Ou redevenir ce qu'ils étaient, continua Cadet-l'Artésien.
Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le libéré, repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa, mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientôt il redevient, malgré lui, ce qu'il était jadis. Qui donc a tort? c'est la société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient à récipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de sa volonté, une mauvaise éducation, une passion qui n'a pas été combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de l'être? à quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits, si le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation? L'injuste préjugé créa la récidive, c'est là une de ces vérités que tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.
Que l'on ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir combattu...
—Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis laissé affranchir à la rebiffe[388] par les fanandels (camarades), il y avait deux luisants (jours) que je n'avais morfilé (mangé).
—Eh bien, si toi, qui étais à cette époque honnête, et qui pouvais, sans rougir, te présenter partout, tu as été réduit a une telle extrémité! Juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le monde repousse comme un chien galeux!
—En présence de tels résultats, il faut, de deux choses l'une, ou extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de cacher sa position; c'est peut-être moins en effet, contre la surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: Vous ne pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez-vous habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est une dérision, et où voulez-vous que cet homme réside et travaille, puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et d'industrie, et qui par cela même réclament des ouvriers, lui sont interdits?
Les libérés privilégiés qui obtiennent la permission de résider dans les grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au bureau de police; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne gagnent guère à cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous également: c'est une anomalie dans nos préjugés.
Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales, ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle; pour eux la surveillance est une captivité après la captivité.
Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer à la surveillance, sont sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve soumis. En tête et en gros caractères, se trouvent ces mots: «Congé de forçat.» Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi conçus:
«Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du directeur général de la police, ne pourra fixer sa résidence dans les villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il existe des palais royaux, dans les ports où des bagnes sont établis, dans les places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des côtes.
»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence sans l'autorisation du préfet du département.
»Art. 11. Sur toute la route à suivre par le forçat libéré, l'officier public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.
»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en échange de sa feuille de route.»
J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment dans d'autres événements.
Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?
Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher; bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans l'abîme.
Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente? Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise en surveillance.
Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens d'avancer.
Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge, la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison. Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.
Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.
—Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de Aubert[389]. Cet homme fut condamné le 2 août 1826, pour un faux commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable, à cinq ans de travaux forcés, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut libéré le 2 août 1831. Il se rendit légalement à Caen, où il rejoignit sa femme et sa fille que le préjugé et la misère, qui en est la conséquence inévitable, le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre intérêt et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il était l'objet; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités de la ville, qui touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé, qui lui permit de chercher un emploi. Il parvint à se faire recevoir comme précepteur dans une famille des environs de Bordeaux; il répondit à la confiance qu'on lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère dont il s'entourait et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et de son travail, on le congédia...
Il s'enrôla alors dans les armées de Don Pedro, il fut gradé et passa trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes enfants, mais la réprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer, section de Gouy, les piétons à Charleroi, mais les travaux une fois achevés il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en trouver un, parce que sa véritable position était connue; il passa en Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française, en France on l'arrêta également et après une prévention de vingt-trois jours, il fut condamné à vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur, et en le condamnant le président du tribunal déplora la sévérité de la loi, mais elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la faculté qu'elle lui laissait pour infliger le minimum de la peine.
Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son œuvre charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry, où les travaux du chemin de fer étaient alors en pleine activité. Il en sollicita l'autorisation, elle lui fut refusée par le caprice d'un secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait réduit à mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour se rendre à Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans après l'expiration de sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se détruire.
—Pourquoi qu'il ne grinchissait[390] pas? dit Coco-Desbraises.
—Des idées? reprit Cadet-l'Artésien.
—Des idées de pantre[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme faisant un retour sur lui-même et sur la société qu'il trouve inexorable vingt trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable, se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on accuser, hein?
—Ce n'est pas lui, bien sûr, répondit le grand Louis à cette question du vieux Cadet-Filoux.
—Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artésien, Aubert n'est pas le seul fagot[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin, je ne vous parlerai plus que d'un seul, de Blanchet.
Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la province où il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage. Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris, seule ville dans laquelle il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre saisons), il y revint; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné. Renvoyé de nouveau en province, la nécessité lui fit encore une loi de regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'expérience, il se cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles, et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire et il sut, à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la surveillante en a fait un grinche[393] comme nous autres.
Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine, produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra le nommer, est jugé; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son application de notables changements; la société a bien le droit de punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.
Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour la société qu'une pareille somme.
On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement; vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses; cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou traqués par la surveillance, a constamment été le même.
Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent encore.
—Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à l'heure ce qui arrivait au grinche qui était assez sot pour rengracier[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous disais tout à l'heure que beaucoup de garçons[395] s'ils le pouvaient, quitteraient le métier pour se mettre à turbiner[396]. Je n'ai donc pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a interrompu.
—Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le prédicateur et ses auditeurs.
—Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les bras toute cette vile canaille.
Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:
Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les mœurs de cette même société?
Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de la société, on objecte que presque tous les grinches sortent des rangs du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: Ventre affamé n'a point d'oreilles.
Admettons donc que tous les grinches de profession sortent des rangs du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques exceptions, appartiennent aux classes élevées.
—Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan: c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.
—Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes choses.
—Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.
Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous parler.
Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils deviennent des pégriots[398].
Le pégriot, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au sommet de laquelle sont placés les pègres de la haute[399]; les hommes comme rupin, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien, Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du pégriot lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui paraître assez rudes. Le pégriot est timide et ce n'est que lorsqu'il est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la fourgate[400] lui payera le quart de sa valeur, le pégriot est toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un quart-d'œil[401] qui l'enverra à la cigogne[402].
Voilà comment on devient grinche, l'homme pauvre devient gouêpeur[403], on l'envoie à la Lorcefée[404], il en sort poisse[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient pégriot, on l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là, savez-vous ce qu'il faut faire?
—Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.
—Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son métier en brave garçon[406], répondit Cadet-Filoux.
Là, du flan, birbe[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une fois qu'on a mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la retirer[408]?
—Plus moyen, mon garçon, plus moyen et pour vous prouver à tous que je ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire d'un grinche qui a voulu redevenir pantre[409]. Dis-donc Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas, dans la salle nº 3, un nommé Etienne Lardenois.
—Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme un lion, âgé de vingt-cinq à trente ans au plus; mais dis-donc, Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois, à preuve qu'on jour il t'a donné une fameuse floppée?
—Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises d'une voix sombre.
—Eh bien! voici ce qui lui est arrivé: reprit Cadet-Filoux.
—Etienne Lardenois avait été gerbé à cinq longes de dur, pour un grinchissage avec fric-frac, dans une taule habitée[410]; vingt ans et plus de pré[411] ça s'arrache, dix ans ça se tire, cinq ans ça se fait par-dessus la jambe; vous savez ça, vous autres; aussi, Etienne Lardenois, qui était un joyeux compère, ne s'affligea pas beaucoup de sa condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il était gai comme un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça, Etienne Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq longes, il les arracha, et lorsqu'il reçut ses escraches de fagot affranchi[412], il se promit bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon! il ne se doutait pas du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter, s'il voulait tenir la promesse qu'il s'était faite.
Comme il avait été condamné à une époque ou il était encore possible de racheter sa surbine[413]...
—C'était le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient que le cas échéant la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux, leur serait enlevée, c'était le bon temps...
—Il n'eut pas trop à en souffrir, il lui fut permis de rester à Paris.
—Dites donc, birbe[414] dit Robert, savez-vous que c'est une drôle de loi que la surbine; ainsi, un supposé moi qu'était bijoutier de mon état avant que d'être grinche, si j'venais d'faire un gerbement[415] et qu'j'en aie d'la surbine, on m'enverrait dans un trou d'vergne[416] ou dans un villois de la Jargole[417]?
—Comme tu dis, fiston.
—Eh ben! alors, j'pourrais pas rengracier[418], puisqu'on ne fait des bijoux qu'à Pantin[419]; faudrait que j'grinchisse pour morfiler[420].
—C'est ce que tu ferais et tu aurais raison, mon garçon; mais pour en revenir à Etienne Lardenois; je vous disais donc qu'il lui fut permis de rester à Paris.
Etienne Lardenois, était ciseleur de son état, c'était un excellent ouvrier, presqu'un artiste; aussi il fut admis sans difficulté dans un atelier où, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par jour.
—C'était joli, on pouvait boulotter avec ça, dit Cadet-Vincent.
—Malheureusement pour Etienne Lardenois, continua Cadet-Filoux, un grinche, avec lequel il avait eu des raisons là-bas et qui lui en voulait depuis qu'il en avait reçu une floppée des mieux conditionnées, le rencontra et finit par savoir où il travaillait, il écrivit au bourgeois d'Etienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait était un fagot affranchi[421].
—Et voilà Etienne Lardenois renvoyé de son atelier? dit Cadet-Vincent.
Cadet-Filous se mit à rire aux éclats:
—Tu ne sais pas? continua-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, tu ne sais pas combien les pantres[422] sont coquins; le bourgeois d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas; mais sachant très-bien que son ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage ailleurs, il lui diminua sa journée de moitié; il ne lui paya plus que deux francs cinquante centimes ce qu'auparavant il lui payait cinq francs; le pauvre garçon fut forcé d'en passer par là.
—Mais ce bourgeois-là était aussi coquin que nous, dit Bolet le mauvais gueux.
—Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne Lardenois, qui avait la bonhomie de croire que c'était une épreuve qu'on voulait lui faire subir afin de savoir s'il était réellement redevenu honnête homme, travailla autant et aussi bien que pour cinq francs. Cela ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu; voyant qu'à la dénonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son ennemi n'avait pas été honteusement chassé de son atelier, il se dit qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce dernier; en conséquence, il les accosta dans un cabaret, un jour où Etienne Lardenois n'était pas avec eux; car il était trop lâche pour attaquer son ennemi en face.
—C'est-à-dire, s'écria Coco-Desbraises.
—Est-ce que tu connais l'ennemi d'Etienne Lardenois? dit Cadet-Filoux.
—Non, répondit le misérable, charmé de ce que le vieux n'avait pas l'intention de le nommer.
—En ce cas, tais-toi et laisse-moi achever mon histoire.
Ce qu'avait prévu le macaron[423] qui avait mangé sur l'orgue[424] d'Etienne Lardenois arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler avec un forçat libéré, et le maître fut, malgré lui, forcé de le renvoyer; vous avez deviné que la position d'Etienne Lardenois fut bientôt connue de tous les gens de son état, et qu'en conséquence il dut y renoncer: que pouvait-il faire?
—Parbleu, grinchir, dit Cornet tape dur.
—Il ne le voulait pas. Voilà ce qu'il fit: après avoir épuisé toutes ses ressources, engagé ou vendu tout ce qu'il possédait, fait feu des quatre pieds et remué ciel et terre pour trouver à s'occuper, sans pouvoir y parvenir.
Il existe à Clichy un établissement dans lequel on fabrique du blanc de céruse...
—Ah ça! dit Robert, j'ai déjà entendu plusieurs fois parler de c'te fabrique comme de queuque chose de terrible: qué que c'est donc?
—Vous voulez savoir ce que c'est que la fabrique de blanc de céruse de Clichy, répondit le vicomte de Lussan, qui jusqu'à ce moment n'avait pas pris part à la conversation, je vais vous le dire.
—Eh! bien ça nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.
—Nous décernons des croix et des couronnes de lauriers à ceux qui se sont montrés braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de Lussan, nous avons des couronnes de chêne et des médailles de tous les métaux et de tous les modules, pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver un ou plusieurs de leurs semblables à la suite d'un incendie on d'une inondation: c'est juste, n'est-ce pas, il faut récompenser toutes les belles actions?
—Sans doute, dit Robert, on est grinche, c'est vrai, mais on est Français tout d'même; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la poitrine d'un brave troupier qui l'a gagnée sur le champ de bataille, quand on voit une belle médaille d'argent pendu par un ruban tricolore à la veste d'un marinier qui a sauvé des flots quelques douzaines de personnes, ça fait plaisir.
—Et bien! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que ceux auxquels on accorde ces belles récompenses, et pour ceux-là on n'a que des rebuffades, du mépris et de la répulsion.
—Bah! dit Cornet tape dur dont les yeux écarquillés annonçaient le plus profond étonnement, et qui que c'est donc que ces hommes-là?
—Ces hommes-là, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy; ils ont certes bien de la vertu et un bien grand courage, les malheureux que la misère ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue forcent à venir chercher à la fabrique de Clichy des moyens d'existence pour leur famille et pour eux, et qui préfèrent une mort cruelle, à laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront échapper, à la nécessité de commettre une seconde faute ou une chute nouvelle; en effet, la fabrication du blanc de céruse est si malsaine, les émanations qui s'exhalent de la trituration des matières que l'on y emploie, matières parmi lesquelles domine l'oxide blanc de plomb, sont si pernicieuses, qu'il faut avant de se déterminer à aller travailler à la fabrique de Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie; un homme d'une force ordinaire y est expédié en six semaines ou deux mois au plus, un hommes sain et vigoureux résiste trois ou quatre mois ceux qui durent six mois sont les hercules.
Si un salaire élevé permettait à ces misérables l'espérance de laisser après eux un morceau de pain à ceux qui leur sont chers? si au moins leurs derniers jours qu'ils passent dans la pratique de la vertu la plus rare, l'abnégation, n'étaient pas abreuvés d'amertume, il ne faudrait pas trop crier contre les fabriques de blanc de céruse; mais il n'en est rien, ces ouvriers gagnent un franc cinquante à deux francs par jour, et les lépreux, au moyen âge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabrique de Clichy; ces malheureux sont regardés par les gens du pays comme des pestiférés maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille qui le connaissant veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces cadavres ambulants, ô! puissance du caractère français, dansent pour s'étourdir), on refuse de prendre du tabac dans leur tabatière, et personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la leur; dans beaucoup de cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont admis ne sont fréquentés que par eux; si des buveurs s'y trouvent lorsqu'ils y arrivent, ils s'en éloignent, et si par hasard on voit un homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connaître, on a un mot d'ordre pour l'avertir: au plomb, et à cet avertissement, il quitte l'ouvrier qui retombe de toute sa hauteur dans l'isolement le plus complet.
Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire, vous promener du côté de Clichy, et vous verrez rôder aux environs de la fabrique de malheureuses femmes traînant après elles des enfants maigres et rachitiques, auxquelles des hommes encore plus pâles et plus étiolés qu'elles ne le sont elles-mêmes, remettront une petite somme destinée à faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces malheureuses s'éloigner la mort dans le cœur, après avoir lu dans les yeux du père de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.
Voilà le sort que la société réserve à ceux d'entre vous qui, pressés par le désir de redevenir d'honnêtes gens, iraient chercher des moyens d'existence à la fabrique de blanc de céruse de Clichy.
—Ah ben! y n'y a pas de presse, dit Charles la belle Cravate; mais comment donc qui s'fait qu'on souffre qu'il existe des établissements ousque des hommes vont s'empoisonner à raison de deux francs par jour.
—C'est qu'il faut à l'industrie des couleurs fines et qui durent longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on tient plus à ça qu'à l'existence d'un tas d'ferlampiers comme nous autres.
—Richard vous disait tout à l'heure, reprit Cadet-Filoux, que pour supporter pendant six mois la vie à la fabrique de blanc de céruse, il fallait être un hercule; les hercules sont rares mais il y en a, et Etienne Lardenois en était un. Je le rencontrai par hasard un jour que j'allais faire une petite promenade matinale dans la campagne, ce fut lui qui m'aborda, car je ne l'avais pas reconnu le pauvre garçon. La plus effrayante pâleur avait remplacé les belles couleurs de son visage, ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, étaient mornes et ternes, et c'est à peine s'ils pouvaient supporter l'éclat du grand jour; ses cheveux étaient presque tous tombés, ses lèvres avaient pris cette couleur violacée qui rappelle les marbrures que l'on remarque sur les cadavres qui sont restés longtemps dans l'eau, il n'avait plus de dents, il était maigre et il était plus courbé à trente ans que je ne le suis à quatre-vingt-quatre.
—Eh bien! birbe[425]. me dit-il d'une voix presque éteinte, vous ne me reconnobrez[426] donc pas?
—Ma foi, lui répondis-je, tu es si changé que si tu ne m'avais pas dit ton nom, je ne me serais pas douté que c'était toi. Il faut changer de métier, mon garçon.
—Il est trop tard, Vioque[427], il est trop tard! mon compte est réglé... J'en ai encore pour un mois, ça fera six que j'aurai duré; c'est beaucoup. J'ai eu du bonheur. Allons, venez casser un grain de raisin[428]. Nous entrâmes chez le malzingue[429] le plus voisin, et tout en vidant une rouillarde[430], qu'il voulut absolument payer, il me raconta ce qui lui était arrivé. Le pauvre garçon n'en voulait pas à celui qui lui avait fait perdre son état; il me dit seulement en me quittant que Dieu le punirait tôt ou tard. Probablement qu'il croyait aux loffitudes[431] de la religion depuis qu'il voyait la carline[432] de si près.
—Il n'avait pas déjà si tort de croire au mec des mecs[433], dit Cadet-l'Artésien; car après tout, il y en a un de mec des mecs. Ce n'est ni vous ni moi qui avons créé tout ce qui nous entoure, et il est plus que probable que nous n'avons pas été jetés sur la terre pour vivre comme des tambours[434].
—En v'la un de bigoteur[435], qui a le taffetas[436] d'aller en glier[437] où le Raboin[438] le retournera pour le faire riffauder[439]. Parce qu'il est près de conir[440]. Il veut faire le bon apôtre, dit Coco-Lardouche, de sa voix caverneuse et saccadée.
—J'ai fait tout mon possible, mes enfants, pour vous prouver que les circonstances faisaient autant plus de grinches que la volonté des hommes qui exercent la profession; et d'après ce que je vous ai dit d'Etienne Lardenois, vous avez dû voir qu'à moins de se résigner à suivre son exemple, il n'y avait guère moyen de rentrer, sur la route commune une fois qu'on s'en était écarté. Je ne puis donc que vous répéter en d'autres termes ce que je vous disais en commençant: Puisque vous êtes grinches restez grinches; mais ne donnez pas à ceux qui vous font la guerre des armes contre vous-mêmes. Au lieu de vous détester les uns les autres, que le pégriot[441] serve, sans orgueil, le pègre de la haute[442], en attendant qu'il le devienne à son tour. Paris, dit un vieux proverbe, n'a pas été bâti en un jour. Subissez sans vous plaindre les conséquences de la vie que vous menez. Il ne se livre pas de bataille qui ne coûte la vie à plus ou moins de soldats; votre liberté quelquefois même votre vie, sont les enjeux de la partie que vous jouez contre la société, partie que tôt ou tard vous devez perdre. C'est là une vérité que vous auriez tort de chercher à vous dissimuler; vous devez donc, si vous êtes raisonnables, tâcher de la faire durer le plus longtemps possible.
—Qu'il est marlou[443] le birbe[444], dit Charles la belle Cravate, c'est que c'est vrai tout de même ce qu'il nous a dit là.
Le vieux Cadet-Filoux, que les éloges de ses auditeurs, tout grossiers qu'ils étaient, paraissaient singulièrement flatter, ne se serait pas hâté de conclure, si Salvador ne s'était pas penché vers lui, et ne lui avait pas dit à voix basse de passer de suite à la péroraison de son sermon. Il ne pouvait continuer du moment que Salvador lui intimait l'ordre de se taire; car il avait intérêt à ne rien faire qui pût déplaire à celui-ci, qui lui glissait souvent dans la main quelques pièces d'or qui, avec ce que lui donnait la mère Sans-Refus, qui se serait fait un scrupule de laisser dans la misère un ancien camarade d'affaires de l'auteur de ses jours, et la petite rente qu'il possédait, l'aidaient à passer doucement sa vie.
—Pour qu'elle dure, cette partie, il faut, continua-t-il, après avoir adressé à Salvador un regard qui indiqua qu'il était arrivé à conclusion de son discours, que le camarade en liberté n'abandonne pas le camarade dans la peine; il faut aussi qu'il ne vienne jamais à ce dernier la pensée d'améliorer sa position aux dépens de ses camarades en liberté; il faut en un mot que vous vous donniez tous la main et que vous vous aimiez comme des frères; c'est ce que je vous souhaite, et je vous donne ma bénédiction. Amen.
—Bravo! bravo! s'écrièrent tous les bandits en empoignant les petits pères noirs placés devant eux. A la santé du birbe[445].