Le recéleur de la bande dont Delzaives dit l'Ecrevisse, était le chef, se nommait Métral et était frotteur de l'impératrice Joséphine. On trouva chez lui lors de son arrestation des sommes considérables.

L'auteur de ce livre a fait une rude guerre aux vanterniers de la bande des frères Delzaives et il est enfin parvenu à les faire tous condamner.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME CINQUIÈME.

colophon

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris

bar

I.—Beppo et Silvia.

Comme il est assez ordinaire aux hommes de passer d'une extrémité à l'autre, une fois que la paix fut faite entre Salvador, ses amis et ceux qui avaient pris part au complot ourdi par Délicat et Coco-Desbraises, les bandits furent les premiers à accuser de tout ce qui s'était passé ceux qui n'étaient plus là pour se défendre, et à promettre une soumission sans bornes et une obéissance aveugle à Salvador ainsi qu'à ses compagnons.

—C'est très-bien leur dit Salvador après avoir écouté avec beaucoup de patience leurs protestations de regrets et de dévouement, mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit maintenant, voilà la plombe[479] de la décarrade[480], et nous ne pouvons pas laisser là ces trois falourdes engourdies[481], il faut nous en débarrasser.

—Si encore avant de caner[482] ils nous avaient donné l'adresse du médecin à qui qu'ils les solisaient[483] leurs falourdes engourdies, nous aurions pu bloquire[484] celles-là, dit Charles la belle Cravate en heurtant du pied les cadavres étendus sur le sol.

—Mais vous ne l'avez pas cette adresse, répondit Roman, ainsi il faut renoncer à cette spéculation et ne songer qu'à nous débarrasser de ces charognes, mais comment faire?

—C'est en effet assez embarrassant, dit le vicomte de Lussan.

—Laissez-moi faire, dit le grand Louis, ancien garçon boucher aux formes athlétiques, après avoir retroussé au-dessus du coude les manches de sa chemise, laissez-moi faire, j'ai mon idée, il faut d'abord défrimousser[485] ces gaillards-là, de manière à ce qu'il ne soient pas reconnobrés[486], je m'en charge. Et sans attendre une réponse, il se mit à taillarder, à l'aide de son couteau poignard le visage des défunts et toutes les parties de leur corps où il existait des tatouages. Il y avait quelque chose de si horrible, de si antisocial dans cette monstrueuse profanation accomplie avec autant de sang-froid et d'insouciance que s'il ne s'était agi que de l'action la plus naturelle du monde, que Salvador, Roman, le vicomte de Lussan et les autres bandits, tout aguerris qu'ils étaient ne purent s'empêcher de frémir et de détourner leurs regards de cette scène dégoûtante; cependant ils ne dirent rien, ce que faisait le grand Louis était nécessaire à leur sûreté.

—C'est fait, dit le grand Louis lorsqu'il eut achevé la tâche qu'il s'était imposée et je défie bien le plus marlou[487] des rousses[488] de donner un centre[489] à n'importe lequel de ces particuliers-là, il faut défoncer les barriques de picton[490] et fourrer dedans nos trois fanandels[491] que nous balancerons[492] à la lance[493] après que nous aurons fait des boulins[494] aux tonneaux pour qu'ils ne surnagent pas.

—Et ni vu ni connu, dit Charles la belle Cravate.

—Va là-haut voir si tout est tranquille et amène le bachot, dit Salvador à Cornet tape dur.

—Tout est tranquille, cria celui-ci par le trou, quelques minutes après sa sortie du caveau, il pleut à verse, la sorgue[495] est noire, les largues ne sont pas rappliquées à la taule, la fourgate roupille dans son rade[496], c'est le moment, il n'est pas un niert[497] dans la trime[498]; v'là une tourtouse[499].

Les barriques dans lesquelles on avait, non sans peine, fait entrer les trois cadavres, furent hissées au moyen de la corde dans la petite cour par Cornet tape dur et Cadet-Vincent, qui était monté afin de lui donner un coup de main, et transportées dans le bateau de Salvador, par la petite rue des Teinturiers.

Salvador tenait déjà les rames à la main, lorsque tout à coup des rumeurs confuses, dominées par les cris d'une femme, parties du pont Notre-Dame, et suivies bientôt d'un long cri de douleur et de ces exclamations: au meurtre! arrêtez l'assassin! vinrent frapper ses oreilles.

Balauce[500] vite les tonneaux, et rapplique[501], lui cria Roman, qui était resté sur la berge, l'abadis[502] se dirige de côté.

Salvador se hâta d'obéir à son ami. Il venait de se débarrasser du dernier des trois tonneaux, lorsqu'un homme, celui probablement qui était poursuivi par la clameur publique, s'élança du pont d'Arcole dans le fleuve, et se mit à nager vigoureusement dans le sillage tracé par le bateau qu'il eut bientôt dépassé. Cet homme aborda vis-à-vis la rue des Teinturiers, dans laquelle il s'engagea résolument, et où il fut suivi par Salvador qui venait de débarquer, et par Roman, qui avait attendu sur la berge le retour de son ami. Cet homme ayant probablement remarqué que la nuit était si sombre et l'atmosphère si chargée de brouillards, que ceux qui le poursuivaient devaient nécessairement avoir perdu ses traces, s'arrêta pour reprendre haleine mais ayant entendu des cris confus presque au-dessus de sa tête, il se mit à courir et se trouva, après avoir fait quelques pas, au milieu des habitués de la maison Sans-Refus qui avaient tous quitté le caveau, et qui après avoir remis à sa place l'auge qui en cachait l'entrée à tous les yeux, allaient se retirer.

Il crut naturellement qu'ils faisaient partie de ceux qui le poursuivaient, et qu'ils ne s'étaient mis en embuscade dans cette ruelle obscure que pour le saisir au passage. Déterminé à vendre chèrement sa vie, il brandit un couteau au-dessus de sa tête et s'élança sur ceux qui étaient devant lui.

—Laissez-moi passer ou je vous tue! leur cria-t-il.

A son accent provençal très-prononcé, Salvador et Roman venaient de reconnaître un compatriote; comme ils se trouvaient derrière lui, ils le saisirent par les deux épaules et le firent brusquement entrer dans la petite cour dont, sur un signe, le vicomte de Lussan avait ouvert la porte.

La foule venant des deux quais parallèles de la Cité et de l'hôtel de ville, allait se répandre dans la rue de la Tannerie; les bandits ne se souciant pas de s'y trouver mêlés, après ce qui venait de se passer, se hâtèrent de rentrer dans leur repaire.

Il était temps, la rue de la Tannerie venait d'être envahie par la foule, et du lieu où ils se trouvaient, les bandits et l'homme que Salvador et Roman venaient de sauver, pouvaient entendre ses clameurs.

Cet homme, lorsqu'il s'était senti saisi à l'improviste et introduit presque de force dans la petite cour, était resté pendant quelques minutes les yeux hagards, la poitrine haletante, privé pour ainsi dire de l'usage de ses facultés.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? Au nom du ciel, laissez-moi sortir, s'écria-t-il lorsqu'il eut repris ses sens.

—Taisez-vous donc! braillard, lui dit Charles la belle Cravate en lui mettant la main sur bouche. N'entendez-vous pas qu'on vous cherche?

En effet, on entendait encore les clameurs confuses de la foule qui venait de passer devant la maison de la mère Sans-Refus pour aller sans doute sur la place de l'hôtel de ville.

Lorsque tout fut redevenu calme aux environs, les bandits entrèrent dans la salle qui faisait suite à la boutique, et l'un d'eux alla réveiller la tavernière qui, grâce aux nombreuses rasades qu'elle avait absorbées depuis qu'elle avait quitté le caveau, n'avait cessé de dormir du plus profond sommeil.

—Eh bien! mes enfants, tout s'est-il bien passé, dit-elle en apportant une chandelle et une bouteille d'eau-de-vie.

—Parfaitement, la mère; parfaitement, lui répondit Salvador. Vous dormiez bien, à ce qu'il paraît?

—Oh! oui, je dormais bien. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en se tâtant avec vivacité; mais retrouvant à ses côtés son clavier garni de ses clés, son visage redevint serein, alors seulement elle remarqua le nouveau venu.

—Qu'est-ce que c'est que celui-là? dit-elle à Charles la belle Cravate.

—Un escarpe (assassin), répondit-il, que les rupins viennent de sauver.

—Le pauvre jeune homme! reprit la Sans-Refus en s'approchant avec intérêt de l'inconnu, auquel elle offrit un verre d'eau-de-vie; mais c'est qu'il est fort bien, ce garçon.

L'inconnu tremblait de tous ses membres, une effrayante pâleur couvrait son visage; il chancela quelques instants comme un homme ivre; puis il tomba de toute sa hauteur.

—Bon! voilà qu'il se trouve mal, à présent, dit la Sans-Refus.

—Il faut le transporter dans la chambre d'une femme dit Roman; qui veut me donner un coup de main?

Cadet-Vincent prit les pieds de l'inconnu que Roman tenait déjà par la tête, et, précédés de la Sans-Refus, qui tenait une chandelle à la main, les deux bandits le portèrent dans une des chambres du premier étage et le couchèrent dans un assez bon lit.

L'inconnu était en proie à une fièvre dévorante.

—Il n'est pas encore habitué à la chose, dit Roman au vicomte de Lussan, qui se trouvait auprès de lui.

—Il s'y fera, répondit celui-ci; il n'y a en tout que le premier pas qui coûte.

Une femme qui rentrait à ce moment se chargea de passer la nuit auprès de l'inconnu, afin de lui donner tout ce dont il pourrait avoir besoin.

A quel sentiment avaient obéi Salvador et Roman, lorsqu'ils avaient sauvé cet homme?

A quel sentiment obéissait la femme dont nous venons de parler, lorsqu'elle avait proposé de passer la nuit près de cet homme qu'elle n'avait jamais vu, afin de lui prodiguer les soins dont il avait besoin?

A quel sentiment, en un mot, obéissaient tous ces bandits qui paraissaient charmés de ce que cet homme avait échappé aux poursuites dont il était l'objet?

A la pitié que l'on éprouve naturellement pour tous les hommes qui sont malheureux, quelles que soient d'ailleurs les fautes qu'ils aient commises? à l'humanité? Eh! bon Dieu, non.

Un sentiment beaucoup moins noble explique l'intérêt que Salvador et Roman d'abord, et tous les autres ensuite, venaient de commettre, il ne devait être attribué qu'à ce désir de faire pièce à la justice, dont sont animés tous ceux qui ont eu maille à partir avec elle, ou qui savent que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils devront lui rendre compte de leurs actions. Pour ces gens-là, et nos lecteurs savent que tous ceux qui s'intéressaient à l'inconnu étaient de ce nombre; entraver les opérations de la justice, rendre impossible ses investigations, en un mot lui nuire par tous les moyens en leur pouvoir, c'est un plaisir, une sorte de vengeance anticipée qu'ils ne se refusent pas toutes les fois qu'ils trouvent l'occasion de la satisfaire.

Nos lecteurs sans doute ont déjà deviné que l'inconnu à l'accent provençal auquel les bandits rassemblés chez la tavernière de la rue de la Tannerie venaient de prodiguer tant de soins, n'était autre que Beppo. Nous leur dirons les événements qui accompagnèrent l'enlèvement de Silvia, et ceux qui le suivirent jusqu'au moment où l'ex-pêcheur catalan, après avoir commis un effroyable crime, se jeta du pont d'Arcole dans la Seine, pour échapper à ceux qui le poursuivaient.

On n'a sans doute pas oublié que Silvia, en quelque sorte terrifiée par l'aspect imprévu de cet homme qu'elle croyait ne plus jamais rencontrer, s'était laissé conduire sans opposer de résistance vers une voiture de place. Elle avait cru d'abord que Beppo n'avait d'autres intentions que de mettre à profit une occasion favorable qu'il ne devait qu'au hasard, afin de renouveler les instances qu'il lui avait déjà faites, et elle avait mieux aimé se plier à cette exigence, que de provoquer en résistant un scandale devant lequel elle savait bien que la nature à demi sauvage de Beppo ne reculerait pas.

Elle s'était jetée, plutôt qu'elle ne s'était assise, dans un des coins de la voiture, et elle attendait encore, non sans éprouver une certaine impatience, que Beppo lui adressât la parole, lorsque la voiture s'arrêta. Elle leva la tête et promena ses regards autour d'elle afin de connaître en quel lieu elle avait été transportée. L'aspect sombre et désolé du quartier, où était située la maison habitée par Beppo, l'épouvanta.

—Où suis-je? s'écria-t-elle, où me conduisez-vous? Beppo avait payé le cocher qui, se conformant aux instructions qu'il avait reçues, était parti de toute la vitesse des deux haridelles attelées à son carrosse.

—Veuillez me suivre, madame la marquise, dit Beppo à Silvia dont il avait saisi le bras aussitôt qu'ils étaient descendus de voiture.

La légère teinte d'ironie dont il accompagna ces paroles, ironie qui n'échappa pas à l'attention de Silvia, augmenta tellement l'anxiété à laquelle elle était en proie depuis qu'elle avait remarqué l'aspect assez peu rassurant de la maison dans laquelle on voulait l'introduire, qu'elle s'évanouit, et que Beppo fut forcé de la prendre entre ses bras pour la transporter chez lui. Sa mère qui attendait à chaque instant la maîtresse de son fils, était en mesure de la recevoir. Beppo la déposa sur un lit assez bon quoique garni de draps grossiers, et la laissa seule avec sa mère durant un laps de temps assez considérable. Tous les soins qui lui furent prodigués demeurèrent longtemps sans résultat. Son évanouissement s'était compliqué d'un étouffement provoqué par une violente colère longtemps comprimée, mais à laquelle elle donna cours lorsque enfin elle eut recouvré l'usage de ses facultés.

—Où suis-je? qui êtes-vous? et qui m'a placée là? s'écria-t-elle.

A toutes ces questions qui se succédaient avec la rapidité de l'éclair, la mère de Beppo, assez embarrassée du reste du rôle qu'elle était forcée de jouer, ne pouvait ou ne voulait faire qu'une réponse: Je ne sais pas.

Silvia tout à fait remise, lui dit alors impérativement qu'elle voulait voir Beppo, qu'il n'avait sans doute pas la prétention de la retenir prisonnière dans la chambre où elle se trouvait, et que s'il ne se hâtait pas de lui rendre la liberté, elle saurait bien se faire rendre justice et le faire repentir de sa conduite à son égard. Enfin elle voulut se lever du lit dans lequel on l'avait couchée pendant son évanouissement; mais elle fut forcée de renoncer à ce dessein, ses vêtements avaient été enlevés.

Se croyant abandonnée pour l'instant à la garde de la vieille femme qui était auprès d'elle, elle éleva la voix à plusieurs reprises, dans l'espérance que ses cris amèneraient quelqu'un à son secours; mais cet espoir ayant été déçu, elle se leva malgré les efforts de la mère de Beppo qui ne cessait de l'engager à se calmer et à prendre patience au moins jusqu'à l'arrivée de son fils qui, bien certainement, ne refuserait pas de lui rendre la liberté, et la bonne femme, lorsqu'elle faisait cette promesse, était de bonne foi, car elle ne pouvait croire que son fils serait assez fou pour vouloir garder chez lui, malgré elle, une femme qui, bien loin de l'aimer, paraissait (au moins à en juger par ses discours), éprouver pour lui la haine la plus violente.

Mais Silvia, à qui l'exaspération à laquelle elle était en proie avait fait oublier toute retenue, se jeta à bas du lit et ouvrit la petite porte du palier, déterminée à demander aide et protection à la première personne qu'elle rencontrerait sur l'escalier. Malheureusement pour elle, Beppo, qui n'avait quitté la chambre que par discrétion était sur le palier; elle fut donc forcée de rentrer, ce qu'elle fit sans prononcer une parole.

Elle venait d'user dans cette dernière lutte tout ce que les émotions de la journée lui avaient laissé, d'énergie, et sa volonté, toute impérieuse qu'elle était, fut forcée de se plier devant une volonté plus forte qu'elle.

Quelques minutes après, et lorsqu'elle était encore en proie à une sorte d'agitation fébrile, provoquée par la rage de se sentir impuissante, et les regrets qu'elle éprouvait de s'être aussi légèrement laissé conduire dans un piège dont elle ne pouvait plus sortir, Beppo entra.

Beppo, après avoir fait à sa mère un signe pour l'inviter à s'éloigner, s'approcha du lit de Silvia.

—Ecoutez, madame la marquise, lui dit-il à voix basse, voici la résolution que j'ai prise, résolution que ne changeront ni vos menaces, ni vos pleurs, ni même, si vous m'y forcez, la nécessité de commettre un nouveau crime; vous m'avez fait verser le sang de votre amant à la condition que vous seriez à moi tout entière; aveuglé par le fol amour que j'avais pour vous, que j'ai toujours, peut-être, maîtrisé par vos séductions, j'ai frappé, je me suis rigoureusement acquitté de mon infâme mandat. Maintenant, cependant, je ne veux pas vous forcer à remplir toutes vos promesses. Je sais, et vous savez aussi bien que moi, qu'il est certaines choses qui n'ont du prix que lorsque la personne de qui on désire les obtenir les accorde de bonne grâce; vous n'avez donc à redouter aucune violence; mais puisque vous ne voulez pas, ou que vous ne pouvez pas m'accorder l'amour sur lequel j'avais le droit de compter, je vous garderai ici, afin que celui que vous aimez maintenant ne possède pas un bien qui m'appartient.

Silvia, nous devons le dire, ne s'attendait pas à cette déclaration; elle n'avait pas supposé que le rude pêcheur des îles d'Hyères aurait autant de délicatesse, et elle commençait à comprendre que, malgré tout l'esprit qu'elle possédait, sa conduite envers lui avait manqué de logique. La nature de cette femme était si corrompue qu'elle ne supposait à cet homme que le désir brutal de sa possession et qu'au moment même où il lui exprimait ses sentiments à cet égard, elle se disait encore qu'elle en serait quitte pour payer sa liberté de quelques complaisances. La découverte qu'elle venait de faire lui enlevait donc son dernier espoir, cependant elle voulut hasarder quelques observations de nature à faire prendre le change à Beppo.

—Il est inutile de chercher à me tromper, madame, lui répondit Beppo; pourquoi me dire aujourd'hui le contraire de ce que vous m'avez dit la dernière fois que j'ai eu l'avantage de vous voir; croyez-vous donc que je ne devine pas que si vous me dites maintenant que si je ne m'y étais pris autrement, vous auriez pu peut-être finir par m'aimer, c'est parce que vous êtes en mon pouvoir, que vous me tenez ce langage? Non, madame, non, vous ne m'avez jamais aimé, vous ne m'aimez pas, et vous ne m'aimerez jamais; ne laissez donc pas sortir de votre bouche des paroles contre lesquelles votre cœur se révolte. J'ai pu lire votre indifférence, votre haine même dans toutes vos actions je la lis à l'heure qu'il est dans tous les mouvements de votre corps, qui, malgré vous, se replie sur lui-même lorsque je m'en approche, comme si j'étais un reptile ou un animal immonde; et tout à l'heure, lorsque vous avez essayé de m'adresser un sourire semblable à ceux qui m'ont fasciné autrefois, je l'ai vue éclater dans vos yeux. Et moi-même, est-ce que je vous aime encore? Je ne le crois pas. Mais c'est vous qui avez chargé ma vie d'un remords; c'est grâce à vous que ma pauvre mère, qui souffre de voir souffrir son unique enfant, est aussi malheureuse. Eh bien! je ne veux pas que votre bonheur insulte à mes souffrances, je ne veux pas que vous puissiez vous dire que vous vous êtes servie de moi comme d'un instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus besoin, je veux me venger; c'est pour cela que je vous ai enlevée à celui que vous aimez; c'est pour cela que je vous forcerai de vivre à côté d'un homme que vous détestez, et pour que vous ne puissiez pas vous soustraire au sort que je vous réserve; je vous garderai avec autant de soin que l'avare garde son trésor.

—Et combien de temps, Beppo, comptez-vous me faire supporter cette vie?

—Je ne sais, lorsque l'indifférence aura remplacé l'amour ou la haine que j'ai pour vous; (je ne sais quel nom donner au sentiment que vous m'inspirez); je vous rendrai votre liberté.

—Mais malheureux! s'écria Silvia, qui voulut alors essayer d'inspirer de la terreur à Beppo, de quel droit voulez-vous me garder ici?

—De celui du plus fort, puisque c'est le seul que vous ayez laissé à ma disposition.

—Mais je puis crier, on viendra à mon secours, et alors il me sera possible de vous faire punir très-rigoureusement.

—Vous pouvez crier, sans doute, dit Beppo en souriant avec amertume; mais quand bien même vous auriez la voix de Stentor, vous ne seriez entendue de personne; prenez la peine de jeter un regard à travers les fenêtres, et vous serez assurée que l'isolement de cette maison est tel, que tous vos cris seraient inutiles. Allez, allez, j'ai bien pris toutes mes précautions. Du reste, de tous les partis le plus sage que vous puissiez prendre, c'est celui de vous résigner, car je suis résolu à vous garder envers et contre tous, et à ne vous quitter s'il le faut qu'après vous avoir plongé un poignard dans le cœur.

Les paroles qui précèdent avaient été échangées à voix basse; de sorte que la mère de Beppo qui, sur le signe que lui avait fait son fils s'était retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, n'avait pu rien entendre.

—Ma mère, lui dit Beppo, approchez-vous et écoutez-moi.

La pauvre femme, qui avait remarqué que depuis quelques instants son fils causait très-paisiblement avec la femme si violente et si emportée quelques instants auparavant, crut d'abord qu'un rapprochement s'était opéré entre ces deux jeunes gens, et elle s'approcha toute joyeuse.

—Vous voyez bien cette dame, lui dit Beppo en lui montrant Silvia, ce n'est qu'à l'aide de la ruse et de la violence que je l'ai amenée ici, où je prétends la garder contre sa volonté.

—Vous avez fait cela, oh! mon fils, répondit la vieille Catalane, mais cette dame, m'avez-vous dit, vous aimait, et ce n'était que de son consentement et pour la soustraire à des influences étrangères que vous deviez l'amener dans notre demeure, où je n'avais consenti à la recevoir que parce que vous m'avez donné l'assurance que le mariage consacrerait l'amour que vous avez pour elle, je le vois maintenant, vous m'avez trompée.

—Oui, ma mère, je vous ai trompée, mais ce qui est fait est fait...

—Aussi, je ne veux pas vous faire des reproches inutiles, mais puisque cette dame ne vous aime pas, laissez-la partir et tâchez de l'oublier; elle voudra bien sans doute ne pas se souvenir de vos torts et de vos violences.

—Oh! oui, madame, s'écria Silvia en employant les plus douces inflexions de sa voix et donnant à son regard l'expression la plus veloutée, laissez-moi partir, et je vous promets que personne au monde ne saura ce qui m'est arrivé aujourd'hui.

—Je ne veux pas que madame sorte d'ici, s'écria Beppo, et comme je prévois que je serai quelquefois forcé de m'absenter, il faut ma mère que vous consentiez à me remplacer pendant mon absence, car, je vous le répète, il faut que madame reste ici.

—Vous n'espérez pas sans doute, mon fils, que je consente à faire ce que vous exigez de moi.

Silvia, à qui l'opposition de la mère de Beppo avait donné de l'espoir, et qui comprenait bien que celui-ci ne pourrait la garder si sa mère ne consentait pas à lui prêter son concours, ne put s'empêcher de lui lancer un regard de triomphe et de froide ironie.

—Ma mère! ma mère! s'écria l'ex-pêcheur, qui bondit sous ce regard comme s'il avait été frappé d'une étincelle électrique, je vous le jure par Notre-Dame de Bon-Secours, et vous savez si jamais j'ai manqué à un pareil serment, si elle sort d'ici, je la tuerai. Et maintenant faites ce que vous voudrez et qu'il arrive ce qu'il plaira à Dieu.

La mère de Beppo était devenue affreusement pâle en entendant les dernières paroles de son fils, elle se jeta en sanglotant la face sur le lit de Silvia; Beppo était sorti de la chambre, et Silvia, dont l'oreille était aux aguets, avait distinctement entendu qu'il avait descendu l'escalier; elle voulut profiter de la profonde stupeur dans laquelle paraissait plongée la mère de Beppo pour essayer de se lever.

—Oh! restez de grâce, madame, s'écria la Catalane, restez, je vous en supplie, restez pour vous et pour mon malheureux fils; c'est que voyez-vous, ce qu'il a dit il le ferait, aussi vrai que Dieu est au ciel; Beppo n'a jamais manqué à un serment fait à notre sainte patronne Notre-Dame de Bon-Secours.

Silvia savait que la Catalane ne lui en imposait pas, elle devait donc croire que le désespoir de cette femme, qui devait connaître le caractère de son fils, n'était pas une comédie jouée uniquement pour l'engager à prendre patience; elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller; elle venait d'acquérir la certitude que celle qui quelques minutes auparavant voulait absolument qu'on lui rendit la liberté, était devenue tout à coup, pour épargner un crime à son fils, une geôlière incorruptible: l'altière marquise de Roselly venait d'être vaincue une seconde fois.

Plusieurs jours se passèrent ainsi.

Silvia comprit enfin que pour sortir des mains de son ravisseur, il fallait qu'elle dissimulât, aussi s'arrêta-t-elle à ce dernier parti, et un mois ne s'était pas écoulé qu'elle parut sinon résignée, du moins beaucoup moins affligée qu'elle ne l'était peu de temps auparavant. Sans pourtant laisser deviner le motif secret de ce changement de conduite; elle ne cessait de prier, de supplier son geôlier de lui rendre la liberté ou du moins de lui laisser prendre l'air; elle employait pour capter sa confiance tous les moyens que son imagination féminine lui suggérait, prières, larmes, caresses, menaces, mais Beppo était inébranlable; il apercevait les pièges cachés sous les manœuvres de la sirène.

Six mois se passèrent, Silvia, qui poursuivait avec cette ténacité qui n'appartient qu'à ceux qui ont accepté comme un fait accompli une position dont cependant ils espèrent sortir, paraissait à peu près satisfaite de son sort, il lui arrivait même quelquefois de rire et de fredonner quelques petits airs. Grâce à la connaissance parfaite de l'idiome provençal qu'elle avait acquise pendant son séjour à Marseille, elle avait tout à fait gagné la confiance de la mère de Beppo, et cette bonne femme, qui comprenait difficilement qu'il fût possible de voir longtemps son fils sans l'aimer, n'était pas éloignée de croire qu'elle aurait pu laisser la cage ouverte sans que l'oiseau tentât de s'envoler; Beppo lui-même croyait sa captive résignée, et bien qu'il ne se relâchât en rien de la surveillance incessante dont elle était l'objet, il lui arrivait quelquefois de penser que cette femme altière avait enfin accepté toutes les conséquences de la position dans laquelle l'avait placée le crime qu'elle lui avait fait commettre, et que peut-être, et dans un avenir moins éloigné qu'il ne l'avait cru d'abord, il recevrait le prix de sa ténacité et d'un amour qui, malgré tous ses efforts, n'avait pas cessé de régner sur son âme.

Mais cette résignation n'était qu'apparente; Silvia s'était demandé souvent si, pendant une des courtes absences de Beppo, elle ne tenterait pas d'employer la violence pour sortir de l'espèce de prison dans laquelle on la tenait renfermée; mais après avoir remarqué la forte carrure de la Catalane, qui annonçait des forces bien supérieures aux siennes, elle renonça à ce projet et prit la résolution de n'avoir recours qu'à la ruse, et d'attendre, pour s'évader, une occasion favorable.

Plusieurs raisons, qui seront connues plus tard, empêchaient d'ailleurs Silvia d'avoir recours aux moyens violents pour recouvrer sa liberté.

L'espèce de pavillon qu'elle habitait en compagnie de ses geôliers, était divisé en deux étages; le dernier qui se composait d'une seule pièce, était habité par Silvia, celui au-dessous, beaucoup plus considérable, servait d'habitation à Beppo et à sa mère, et de lieu de réunion pour toute la petite colonie.

La mère de Beppo ne servait de geôlier à Silvia que contre son gré, car comme elle ignorait, non pas la liaison précédente qui avait existé entre son fils et Silvia, mais la cause qui avait donné naissance à cette liaison, elle ne cherchait pas à se dissimuler l'injustice qu'il y avait à enlever une jeune femme à ses affections et à ses habitudes, pour la tenir séquestrée loin du monde et de ses plaisirs, à un âge ou l'on a tant besoin d'air et de mouvement; mais cependant, comme l'exaltation du caractère de son fils lui donnait lieu de croire qu'il réaliserait la menace qu'il lui avait faite, tout en s'acquittant consciencieusement de ses fonctions, elle s'étudiait à rendre la captivité de Silvia aussi douce que possible; et que chaque fois qu'elle se trouvait seule avec elle, elle lui laissait entrevoir qu'il ne s'agissait plus que d'avoir de la patience pendant quelque temps encore, que Beppo se lasserait bientôt de la vie que la contrainte dans laquelle il la tenait le forçait de mener, et que, du reste, si elle lui servait de complice, ce n'était que pour lui épargner à elle Silvia, un malheur, et un crime à un fils qu'elle aimait, bien qu'elle ne pût justifier sa conduite.

A tous ces discours, Silvia répondait ordinairement qu'elle avait pris son parti, qu'elle savait bien qu'on ne la tiendrait pas éternellement en prison, qu'elle excusait presque une faute en faveur de laquelle militait le motif qui l'avait fait commettre, et que du reste elle comprenait assez la position de celle qui lui parlait, pour ne point lui savoir mauvais gré de sa conduite à son égard.

Du moment qu'elle eut pris la résolution d'être constamment à l'affût afin de pouvoir saisir au passage la première occasion de prendre la fuite, Silvia, qui durant les premiers jours de sa captivité se tenait presque constamment dans sa chambre, où du reste toutes les commodités de la vie avaient été réunies, se mêla un peu plus à la vie de ses compagnons, elle voulut même prendre part à leurs travaux.

Pendant les premiers jours de son séjour à Paris, Beppo, passant par hasard sur le quai de la Mégisserie, s'était arrêté pour examiner les ustensiles de chasse et de pêche qui composent l'étalage du magasin du sieur Kretz, le marchand le mieux assorti de la capitale; Beppo regardait avec tant d'attention les filets, et son regard indiquait tellement qu'il était très-capable d'apprécier la bonne confection de ces objets, que le sieur Kretz lui demanda s'il voulait en acheter et s'il était amateur de la pêche. Beppo répondit négativement à la première partie de cette question, mais il ajouta, pour répondre à la seconde, qu'il était plus qu'un amateur de la pêche, qu'avant de venir à Paris, il exerçait à Marseille, sa patrie, la profession de pêcheur, et qu'il était très-expert dans l'art de bien faire les filets. S'il en est ainsi, lui répondit Kretz, faites-moi voir de votre ouvrage, et si vous avez besoin de travailler et que vous soyez aussi adroit que vous le dites, il me sera possible de vous occuper aussi longtemps que vous le voudrez.

Beppo, charmé de trouver au moment où il s'y attendait le moins la possibilité d'occuper ses loisirs tout en gagnant de l'argent, se procura tout ce dont il avait besoin, et se mit de suite à la besogne; puis il fit voir à Kretz le premier filet qu'il avait fait, et le marchand, oubliant pour un moment ses habitudes commerciales, ne put s'empêcher de s'écrier: C'est un ouvrage parfait dans toutes ses parties! combien me ferez-vous payer cela le pied?

Beppo qui, plusieurs fois déjà, avait été à même de s'apercevoir qu'à Paris tout était beaucoup plus cher qu'à Marseille, demanda un tiers de plus qu'il n'aurait exigé dans son pays, se promettant in petto de diminuer ses prétentions si elles paraissaient trop exagérées; mais à sa grande surprise, le marchand se hâta de le prendre au mot, et de suite il lui fit une commande assez considérable pour l'occuper pendant plusieurs mois; c'était à cette fabrication que Silvia avait voulu prendre part, et comme elle était excessivement adroite, elle fut, après avoir reçu quelques leçons, aussi experte que ses professeurs, et put faire admirablement bien ses jolis petits filets de diverses couleurs, destinés aux dames élégantes.

Grâce à la hauteur prodigieuse de leur habitation, les reclus respiraient un air très-sain, et la vue sur le magnifique panorama qu'ils avaient devant les yeux lorsqu'ils se mettaient à la fenêtre, pouvait en quelque sorte leur tenir lieu de promenade; aussi la vie sédentaire qu'ils menaient tous trois, n'avait en rien altéré leur santé. Silvia avait dans sa chambre un piano, de la musique, tout ce qui lui était nécessaire pour dessiner, de sorte que lorsqu'elle était lasse de travailler elle pouvait se retirer chez elle, lire, dessiner ou chanter quelques morceaux que Beppo et sa mère, impressionnables comme toutes les natures méridionales, écoutaient toujours avec un nouveau plaisir; ils étaient donc en apparence assez contents l'un de l'autre.

Beppo, qui dans l'origine ne sortait qu'à de rares intervalles et pour très-peu d'instants, s'absentait assez souvent et quelquefois il lui arrivait de rester plusieurs heures dehors; mais cependant il n'oubliait jamais de recommander à sa mère de ne pas se relâcher de sa surveillance, et c'était fort sage, car s'il n'avait pas pris cette précaution, la bonne femme qui ne savait ce que c'était que la dissimulation, voyant la sérénité briller sur le visage de Silvia, lui aurait ouvert toutes les portes, pourvu que celle-ci lui eût fait la promesse de revenir.

Beppo dit un jour qu'il allait sortir pour un temps beaucoup plus long que celui qu'il passait ordinairement dehors, il fallait qu'il allât rendre à Kretz les travaux qu'il venait d'achever, et qu'il fit emplette des matières premières qui devaient lui servir à confectionner de nouveaux filets, tout cela devait le retenir dehors au moins cinq ou six heures, de sorte que comme il était près de deux heures lorsqu'il sortit, il ne devait être de retour que de sept à huit heures du soir.

Silvia, de sa chambre où elle s'était retirée au moment de son départ, sous le prétexte de prendre quelques instants de repos, l'ayant entendu dire à sa mère ce que nous venons de rapporter, en lui recommandant bien de ne pas cesser un instant d'avoir les yeux sur elle, se dit qu'elle attendrait peut-être longtemps avant qu'il se présentât une occasion aussi favorable et qu'elle devait chercher à la mettre à profit. Cette résolution une fois prise, elle descendit vers la Catalane, bien déterminée à tout risquer pour recouvrer la liberté.

Elle n'avait pas de plan arrêté, cependant elle fit d'abord mille caresses à la vieille femme, afin de détourner son attention et saisit adroitement une cravate et le bonnet de laine rouge de Beppo, qu'elle cacha sous sa blouse. (Nous avons oublié de dire que Beppo, afin sans doute de mettre davantage sa captive dans l'impossibilité de fuir, lui avait enlevé ses vêtements, qu'il avait remplacés par un costume complet d'enfant de Paris, c'est-à-dire un large pantalon de velours côtelé, un gilet de même étoffe et une blouse de toile bleue sur le tout.)

Silvia avait remarqué que la Catalane mettait ordinairement dans la poche de son tablier la clé qui ouvrait la porte sur le palier d'escalier, elle attendait donc avec une certaine impatience que la vieille se mit à travailler, car elle espérait pouvoir, pendant que celle-ci serait occupée à la confection de ses filets, lui enlever cette clé et être assez leste pour ouvrir la porte, la fermer sur elle et se sauver avant que la vieille pût s'opposer à cette action, mais voyant qu'elle restait inactive, elle manifesta elle-même l'envie de se mettre au travail.

—Mais nous n'avons absolument rien à faire, lui répondit la Catalane, tous les filets ont été terminés hier au soir et il n'y a pas ici ce qu'il faut pour en confectionner de nouveaux; et comme Silvia paraissait assez vivement contrariée de ce qu'elle était forcée de rester inoccupée, la Catalane se frappa tout a coup le front, en s'écriant:

—Savez-vous tailler les robes?

Bien que l'on ne fût encore qu'au mois de mars, le temps était superbe, un joyeux soleil dorait le faite des maisons d'alentour, et pour profiter de cette belle journée, les habitants du pavillon en avaient ouvert toutes les fenêtres, un éclair illumina tout à coup l'esprit de Silvia, elle venait de concevoir un plan d'évasion dont la réussite lui paraissait à peu près certaine.

—Sans doute, répondit-elle, je sais parfaitement tailler les robes et si vous en avez une à faire, donnez-la-moi, je serais charmée de m'occuper, je ne puis rester un instant oisive, sans me sentir les nerfs agacés.

La Catalane prit dans une armoire un coupon d'étoffe de soie, rapporté de la Provence et fabriqué selon toute apparence bien avant la première révolution, elle le remit à Silvia.

Celle-ci ne manqua pas de trouver charmante cette étoffe qui n'était autre chose qu'un pékin chiné du plus mauvais goût, et pour témoigner toute la joie qu'elle éprouvait de ce qu'on voulait bien lui confier la confection d'un aussi précieux vêtement, elle se mit à chanter une romance en déployant toutes les ressources de sa voix. La Catalane était charmée de la voir d'aussi bonne humeur.

—Ah! lui dit-elle en soupirant, que j'aurais de plaisir à vous nommer ma fille.

C'était la première fois qu'elle se permettait une allusion à la position de son fils et de la captive. Silvia la regarda en souriant.

—Vrai, lui répondit-elle, eh bien! nous parlerons de cela plus tard, en attendant aidez-moi à transporter cette table près de la fenêtre.

La Catalane s'empressa de faire ce qu'elle désirait, et Silvia, après avoir pris avec beaucoup d'aisance la mesure de la robe qu'elle allait tailler, déploya l'étoffe. La table n'était pas, il s'en fallait, d'une superficie égale à celle du coupon, aussi fut-elle forcée d'en laisser pendre dehors au moins la bonne moitié. Tout en appliquant sur l'étoffe les patrons qu'elle avait préalablement taillés, elle parlait de choses et d'autres à la Catalane, de sorte qu'au moment où celle-ci cherchait dans les cavités cervicales de sa boîte osseuse une réponse à une question assez saugrenue qu'elle venait de lui adresser, (elle avait demandé à cette bonne femme, qui ne connaissait en fait de musique que le tambourin et la petite flûte des joyeux enfants de la Provence, si elle préférait la musique allemande à la musique italienne), elle laissa tomber par la fenêtre un assez grand morceau de la magnifique étoffe flambée.

—Ma robe, ma pauvre robe! s'écria la vieille femme.

—Elle n'est pas perdue, dit Silvia qui avait vivement déplacé la table et s'était de suite mise à la fenêtre, le coupon s'est arrêté sur le toit qui est parfaitement sec, et de la fenêtre de l'étage au-dessous il vous sera très-facile de l'amener à vous à l'aide d'une perche. Descendez vite, je vais veiller afin qu'on ne vous l'enlève pas.

La mère de Beppo s'empressa de faire ce que lui disait Silvia, elle sortit de l'appartement armée d'un manche à balai, elle n'oublia pas cependant de fermer la porte à deux tours.

Dès qu'elle fut dehors, Silvia quitta la fenêtre et courut vers une armoire dans laquelle elle prit un verre qu'elle remplit de vinaigre, puis elle se plaça contre la porte, et lorsque la Catalane l'ouvrit pour rentrer, elle lui lança avec violence au visage le liquide contenu dans le verre qu'elle tenait à la main.

La surprise et la douleur arrachèrent à la pauvre femme de nombreux cris de terreur.

—Je suis aveuglée, je suis morte, dit-elle.

Et elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur la première marche de l'étage inférieur, en se frottant les yeux; Silvia sans s'inquiéter davantage de ce qui pourrait lui arriver, profita de ce moment pour s'esquiver; et elle descendit les cent dix marches qui conduisaient à la rue avec la légèreté d'un faon.

Une fois hors de sa prison, Silvia se trouva fort embarrassée; son premier soin avait été de se réfugier sous une allée afin d'entourer son cou de la longue cravate et de se coiffer de l'épais bonnet de laine dont elle s'était munie; cela fait, elle erra pendant très-longtemps dans le sombre dédale que forment les rues étroites et tortueuses du quartier Saint-Marcel, et plusieurs fois, à sa grande terreur, elle se retrouva devant la maison qu'elle venait de quitter; elle ne connaissait pas le quartier dans lequel elle se trouvait et elle n'osait ni prendre une voiture ni demander son chemin, dans la crainte que ceux auxquels elle s'adresserait ne devinassent son sexe. La nuit vint bientôt, elle était sombre et quelques gouttes d'eau annonçaient déjà la pluie qui, quelques instants plus tard, devait tomber avec violence. Après avoir fait une foule de marches et de contre-marches qui à son grand désespoir la ramenaient toujours au même point, elle se trouva proche la barrière Saint-Jacques; elle était alors déterminée à prendre une voiture et à se faire conduire chez elle, au risque de ce qui pourrait en arriver, mais suivant leur louable habitude, les cochers de fiacres et de cabriolets avaient quitté la station aux premiers signes de pluie qu'ils avaient remarqués.

Silvia se détermina à aborder un homme et une femme d'un aspect assez respectable, abrités sous un vaste parapluie vert qui à ce moment entraient dans Paris, afin de leur demander en quel lieu elle se trouvait et le chemin qu'elle devait suivre pour se rendre chez elle, à la barrière de l'Etoile.

—Vous êtes, lui répondit l'homme, à la barrière Saint-Jacques, mon garçon, mais comment se fait-il donc que vous soyez à près de neuf heures du soir et par un temps pareil dans un quartier aussi éloigné de celui dans lequel vous devez vous rendre?

Un bourgeois de Paris ne répond jamais d'une manière directe à la question, quelque simple qu'elle soit qu'on lui adresse, il faut d'abord qu'il sache pourquoi on lui adresse cette question, et tout ce qui s'en suit.

Silvia crut ne pas devoir prendre pour confident, cet honnête habitant du quartier Saint-Marcel, elle se borna à renouveler sa demande.

—Je me suis égarée, dit-elle, je dois me rendre avenue Châteaubriant, près la barrière de l'Etoile, et je ne sais vraiment quel chemin je dois suivre.

—Eh! bien mon garçon, vous n'êtes pas arrivé au terme de votre course, il y a loin d'ici la barrière de l'Etoile, deux bonnes lieues au moins; mais pour ne pas vous égarer, il faut suivre cette rue en droite ligne, jusqu'au deuxième pont que vous traverserez, ensuite vous tournerez à gauche sur le quai, jusqu'aux Champs-Elysées, d'où vous verrez la barrière de l'Etoile, terme de votre longue course: vous entendez, toujours tout droit sans vous détourner; allez, mon Jésus, et que Dieu vous accompagne.

La femme n'avait pas dit un mot; elle était restée en extase, la bouche béante, les yeux clignotants, effets sans doute du petit vin d'Argenteuil qu'elle venait de sabler, et que le peuple nomme à si juste titre du casse-poitrine.

Le bonhomme parlait encore que Silvia s'était déjà mise en route.

Comme elle marchait en sens divers depuis plus de trois heures, elle était trempée par la pluie, et ses jambes commençaient à plier sous elle; cependant elle reprit courage. Tout en suivant la rue Saint-Jacques; elle se demandait de quelle manière elle pourrait sortir de la fâcheuse position dans laquelle elle se trouvait: devait-elle aller chez elle? il était probable qu'elle n'y trouverait personne; devait-elle aller chez Salvador? mais pendant sa longue absence quelques accidents imprévus pouvaient avoir dérangé l'existence du marquis: il fallait cependant qu'elle se déterminât à aller chez lui, au risque de ce qui pourrait arriver.

Elle était en proie à de sombres et tristes réflexions lorsqu'en arrivant au coin du quai aux Fleurs, elle se sentit saisir le bras par une main vigoureuse.

Elle se retourna vivement, et reconnut Beppo; le visage du pêcheur était aussi blanc qu'un linceul: elle jeta un cri.

—Suivez-moi, lui dit Beppo d'une voix saccadée, en lui posant sa main sur la bouche: suivez-moi.

—J'aime mieux mourir! répondit Silvia: une secousse vigoureuse la débarrassa de l'étreinte énergique du pêcheur, et elle essaya de prendre la fuite.

En trois bonds, Beppo se retrouva près d'elle:

—Epargnez-moi un second crime, lui dit-il.

Au lieu de lui répondre, Silvia poussa des cris perçants; plusieurs personnes qui avaient remarqué les gestes violents de ces deux individus, se rapprochèrent vivement, et Silvia implorait leur appui, lorsque Beppo, furieux de ce qu'elle allait infailliblement lui échapper, tira de sa poche un long couteau-poignard, et le lui plongea dans le sein.

Elle tomba sur le trottoir avant d'avoir pu prononcer une parole.

Beppo effrayé de l'action qu'il venait de commettre, restait sans mouvement devant le cadavre de sa victime.

Ceux qui avaient été les spectateurs de ce crime, effrayés sans doute par le couteau qu'il tenait à la main, n'osaient s'approcher.

Cet état d'indécision ne dura cependant que quelques minutes, Beppo rappelé à lui par les clameurs de la foule, perça le cercle dont il était entouré, et prit la fuite dans la direction du pont d'Arcole; arrivé sur ce pont, il se trouva sur le point d'être pris; la foule des gens qui le poursuivaient, s'était divisée en deux, bandes, dont l'une suivant le quai de Gèvres et l'autre celui de la Cité, allaient se rejoindre sur le pont d'Arcole de sorte que s'il échappait à l'une, il devait nécessairement être pris par l'autre; ce fut pour éviter ce péril imminent, qu'il se précipita dans la rivière, et grâce à l'obscurité, on le perdit de vue.

Nous avons vu comment il fut recueilli chez la mère Sans-Refus, au moment où les bandits, après la scène à la suite de laquelle Délicat, Rolet le Mauvais gueux et Coco-Desbraises avaient perdu la vie allaient se séparer, c'est là où nous le retrouverons en proie à une fièvre dévorante, et soigné par une des odalisques du lieu que sa haute taille, sa physionomie avantageuse, sa magnifique chevelure noire, et plus que tout cela peut-être la position dans laquelle il se trouvait, et le crime qu'il venait de commettre, intéressaient en sa faveur.

Presque tous les lieux où se passent les événements de cette très-véridique histoire existent encore aujourd'hui, de sorte que nous pourrions inviter nos lecteurs à les visiter, ce qui nous épargnerait la peine de les décrire; mais comme nous aimons à croire que tous nos lecteurs sont gens de très-bonne compagnie, et qu'ils ne seraient pas flattés d'être forcés d'aller passer quelques instants dans un lieu où ils pourraient rencontrer des individus à peu près semblables à ceux que nous avons mis en scène dans le chapitre précédent, nous allons, pour concilier autant que possible le désir bien naturel qu'ils éprouvent, sans doute, de connaître les lieux à physionomie excentrique dans lesquels nous plaçons nos héros, et la répugnance non moins naturelle qu'ils éprouveraient s'il fallait qu'ils les y accompagnassent, essayer de décrire la chambre dans laquelle se trouvait Beppo, et d'esquisser la physionomie de la femme qui veillait à son chevet.

Il n'y a rien de plus triste, suivant nous, qu'une chambre d'hôtel garni, et cela vient, du moins nous le croyons, de ce qu'il n'y a pas d'harmonie dans l'ameublement de ces sortes d'établissements; en effet, on devine, rien qu'à les voir, que ces meubles qui appartiennent à toutes les époques et à toutes les conditions, rassemblés sans goût et sans choix dans l'asile offert au voyageur par l'hospitalité cupide des hôteliers, ont été achetés à l'encan à la suite d'un décès, d'une faillite ou d'un départ, et l'on se sent mal à l'aise au milieu de ces dépouilles de la mort, de la misère et de l'absence; eh bien, il y a entre les chambres d'hôtels garnis et celles des lieux semblables à celui dans lequel se trouvait Beppo, une étrange similitude; qu'on en juge.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, le pêcheur catalan avait été porté, pendant qu'il était évanoui, dans une des chambres du premier étage de la maison de la rue de la Tannerie.

C'était une grande pièce carrée, éclairée sur la rue par deux fenêtres à guillotine, fermées par un cadenas et garnies de grands rideaux de calicot rouge. Ainsi que celles de la boutique, les vitres de ces fenêtres avaient été barbouillées de blanc d'Espagne, de sorte qu'elles ne laissaient pénétrer dans la chambre qu'un jour pâle et douteux.

Un lit d'acajou, fabriqué sous le Directoire à l'époque où les fabricants d'ébénisterie offraient aux amateurs des modes renouvelées des Grecs et des Romains, des meubles antiques dans le plus nouveau goût, était placé dans une alcôve pratiquée au fond de la pièce, vis-à-vis des fenêtres. C'était dans ce lit que gisait Beppo qui n'avait pas encore prononcé une parole. Il était enveloppé dans des draps de gros calicot, et couvert d'un de ces couvre-pieds formé de mille pièces d'étoffes de diverses couleurs cousues ensemble, et de ses habits que l'on avait eu le soin de faire sécher.

Une commode de bois de diverses natures, garnie d'agréments en cuivre jadis dorés; deux fauteuils couverts en velours d'Utrecht jaune; (les rideaux des fenêtres et du lit étaient rouges); quelques chaises dépareillées et dépaillées; un vieux lavabo démantelé; et dans de mauvais cadres de bois dorés, de ces infâmes gravures dont on devrait pendre les auteurs, complétaient l'ameublement de cette pièce, la plus belle de la maison après celle de madame, sanctum sanctorum dans lequel personne n'était admis.

Quelques tisons brûlaient ou plutôt fumaient dans la cheminée, veuve de toute espèce de garniture, à moins que l'on ne veuille donner ce nom à deux larges et longues briques qui servaient de chenets, et surmontée seulement d'une assez belle glace de Venise, étonnée de se trouver en aussi mauvaise compagnie, et de deux vases de porcelaine pleins de fleurs artificielles à un franc vingt-cinq centimes la botte.

La femme à laquelle avait été confiée la mission de soigner Beppo, malgré les traces visibles de son passage que la débauche avait laissées sur sa physionomie, était une très-belle créature. Elle était grande et bien faite; sa chevelure, qui, à en juger par l'ampleur de son chignon, devait être longue et épaisse, était du plus beau noir; ses grands yeux, de même couleur, étaient bordés de cils longs et soyeux; ses traits étaient d'une régularité parfaite, ses doigts longs et effilés, ses pieds petits et bien faits, mais à côté de tous ces attraits qui pouvaient former un ensemble presque irréprochable, il y avait une imperfection acquise; ainsi les habitudes de son corps étaient brusques et saccadées; elles n'avaient pas cette gracieuse désinvolture, apanage envié de nos élégantes Parisiennes; cette femme négligeait sa chevelure dont les boucles inégales encadraient des joues légèrement marbrées; ses yeux étaient entourés de cercles violacés qui leur donnaient une expression presque sinistre, et ses ongles étaient couronnés de cercles noirs.

Depuis déjà assez longtemps, elle regardait Beppo qui tremblait de tous ses membres malgré la couverture épaisse dont il était couvert, et dont les yeux étaient fixés sur elle sans qu'il parût la remarquer.

—Quelle singulière maladie? dit-elle; il n'a pas encore ouvert la bouche; il me regarde sans me voir, et cependant, malgré la fièvre violente qui le dévore, il n'a pas le transport; c'est à n'y rien comprendre.

Elle ramena les couvertures sur la poitrine du malade.

—Il a froid, dit-elle. Quel dommage qu'un aussi beau garçon ne vaille pas mieux que tous les scélérats qui fréquentent cette maison. Ah! bah! ne pensons plus à cela.

Elle tira de la poche de sa robe une petite fiole d'eau-de-vie dont elle but quelques gorgées, puis elle assembla les tisons épars dans la cheminée et essaya de les faire flamber.

—Au diable, dit-elle encore en jetant au milieu de sa chambre le mauvais soufflet dont elle venait de se servir.

Beppo fit un mouvement, elle s'approcha vivement de son lit et lui souleva la tête.

—A boire, dit le malade d'une voix faible.

—Enfin, dit la fille.

Elle présenta à Beppo un verre d'eau dans lequel elle avait mis fondre un morceau de sucre et que celui-ci but avec avidité, puis il laissa tomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit profondément.

A ce moment on frappa à la porte, que la fille alla ouvrir, et la mère Sans-Refus entra dans la chambre.

—Eh bien! ma fille, dit-elle, comment qui va c'te escarpe (assassin)?

—Il vient de me demander à boire et, après avoir satisfait sa soif, il s'est profondément endormi.

—Faut espérer que le sommeil lui fera du bien et qu'il pourra sortir à la sorgue (nuit).

—Comment! vous voulez le mettre dehors, faible comme il l'est? s'écria la fille; mais le malheureux n'aura pas fait trois pas qu'il tombera dans la rue.

—Tiens, tiens, crois-tu par hasard que je vais la garder une éternité dans ma maison, avec ça que ça ferait bon effet si par hasard la rousse (police) venait faire une visite.

—Eh bien! c'est bon, dit la fille, avec un accent marqué de mauvaise humeur, laissez-le dormir et puisque maintenant il parle et qu'il a l'air de comprendre ce qu'on lui dit, lorsqu'il s'éveillera je lui dirai qu'il faut qu'il s'en aille, et à la nuit je le mènerai dans une auberge où on lui donnera une chambre et où on aura soin de lui jusqu'à ce qu'il soit rétabli.

—Comme tu voudras, je sais que tu as bon cœur, et je suis bien tranquille sur le compte de ce pauvre garçon puisque tu t'en charges.

—Bien sûr que j'ai bon cœur, un meilleur cœur que le tien, vieille sorcière, dit la fille lorsque la mère Sans-Refus eut quitté sa chambre.

Restée seule avec Beppo, elle alluma une chandelle; car bien qu'il fût à peine quatre heures, la chambre était déjà obscure; puis elle s'assit à la tête du lit, et attendit patiemment que le malade s'éveillât.

Elle n'attendit pas longtemps, le sommeil de Beppo était trop agité pour pouvoir durer longtemps.

Il promena des yeux étonnés sur tous les objets dont il était entouré, et, remarquant la femme inconnue assise près de son lit:

—Où suis-je? lui dit-il, et que m'est-il donc arrivé?

—L'avez-vous déjà oublié? lui dit la fille; ne vous rappelez-vous plus qu'hier vous avez assassiné une femme, que vous vous êtes jeté à la rivière pour échapper à ceux qui vous poursuivaient, et que des hommes vous ont fait entrer dans cette maison au moment où vous alliez être pris.

—En effet, je me souviens, dit Beppo après être resté quelques minutes le visage caché dans ses deux mains.—Je me souviens, continua-t-il d'une voix sombre, j'ai commis un second crime; mais que s'est-il donc passé depuis hier?

—Voilà ce qui est arrivé, voilà du moins ce que m'a dit madame, car je n'étais pas ici au moment où vous y êtes entré; vous étiez en bas dans l'arrière-boutique depuis moins de cinq minutes, et vous n'aviez pas encore prononcé une parole, lorsque vous vous êtes évanoui; on vous a porté dans cette chambre et lorsque je suis rentrée, on m'a prié d'avoir soin de vous; c'est ce que j'ai fait, et de bon cœur, allez.

Beppo regardait d'un air profondément étonné cette fille, qui lui parlait de ce qui était arrivé la veille, comme de la chose la plus naturelle.

—Mais puisque vous n'ignorez pas le crime que j'ai commis, lui dit-il, comment se fait-il donc que je ne vous inspire pas de l'horreur?

—Est-ce que vous ne savez ni ce que je suis, ni dans quel lieu vous êtes? répondit-elle.

—Non.

—Je m'en doutais; ce n'est point, n'est-ce pas, pour la voler que vous avez tenté d'assassiner cette femme?

—Pour la voler! s'écria Beppo, qui, tout faible qu'il était, s'était dressé sur son séant pour répondre à cette question. Pour la voler! oh! vous ne le croyez pas.

—Non, je ne le crois pas; et maintenant je devine que cette femme est une maîtresse qui vous a trahi, et que c'est par jalousie que vous avez voulu la tuer.

—C'est à peu près cela.

—J'en étais sûre, répondit la fille; vous l'aimez donc bien, cette femme? ajouta-t-elle après quelques instants de silence.

—Je ne sais, je ne sais, dit Beppo. Je suis fou...

Et sa tête retomba sur l'oreiller; il allait peut-être retomber dans l'état de prostration dont il ne faisait que de sortir, si la fille ne se fût empressée de lui mettre sous le nez un petit flacon d'essence.

—Il ne faut pas vous laisser abattre, dit-elle, lorsqu'il eut repris ses sens; ce qui est fait est fait, et d'ailleurs elle n'est pas morte, votre maîtresse; la blessure que vous lui avez faite, quoique dangereuse, n'est pas mortelle, à ce qu'on assure; et comme les médecins de l'Hôtel-Dieu, où elle a été transportée, sont habiles, il est probable qu'elle en reviendra.

—Ah! tant mieux, répondit Beppo.

Comme il allongeait le bras pour prendre le verre d'eau sucrée placé sur la table de nuit, son couteau-poignard que les bandits avaient soigneusement replacé dans la poche de côté de son caban de pêcheur, s'en échappa et roula sur sa poitrine; il le saisit et le jeta avec force dans la cheminée.

La fille, lorsqu'elle lui avait vu prendre cette arme formidable, s'était machinalement éloignée de quelques pas.

—Ne craignez rien, lui dit Beppo, j'ai bien pu commettre un crime, mais je ne suis pas un assassin; en jetant ce couteau, je viens de rompre avec mon passé, et si la justice des hommes ne me demande pas de suite la réparation de mes crimes, toute ma vie sera consacrée à satisfaire la justice de Dieu.

—Je ne vous comprends pas bien; mais si c'est que vous craignez d'être arrêté, je crois que quant à présent vous avez tort; votre victime n'a pu encore parler, vous pouvez donc retourner chez vous, mais si cela vous est impossible, je puis vous conduire dans une auberge, où vous serez du reste plus en sûreté qu'ici.

—Mais où suis-je donc, et quelles sont les personnes généreuses qui m'ont sauvé et qui vous ont placée près de moi?

—Vraiment! ne le savez-vous pas?

—Je crois avoir eu déjà l'honneur de vous dire que non.

—Quels sont ceux qui, lorsqu'un voleur ou un assassin est poursuivi par la clameur publique, le sauvent au lieu de s'opposer à son passage?

—Ainsi ceux qui m'ont sauvé sont?...

—Des voleurs et des assassins, dit la fille en baissant tellement la voix, que c'est à peine si Beppo pût saisir le sens de ses paroles; et c'est dans une maison qu'ils fréquentent habituellement que vous êtes en ce moment.

—Mais vous, s'écria Beppo, vous si bonne, vous qui m'avez soigné avec une si touchante sollicitude?

—Quelles femmes trouve-t-on avec les voleurs et les assassins? de ces misérables créatures qui n'ont plus rien de leur sexe que le nom.

—Sauvé par des voleurs et des assassins qui m'ont pris pour un des leurs! murmura Beppo. L'expiation commence.

—Et soigné par une prostituée qui croyait qu'elle rendait service à un des hommes avec lesquels elle vit habituellement, dit la fille en regardant fixement Beppo. Pourquoi ne dites-vous pas votre pensée tout entière?

Il y avait des larmes dans la voix de la fille, lorsqu'elle prononça ces mots, Beppo, sans savoir positivement pourquoi, se sentit profondément ému; il prit la main de sa garde et il la serra affectueusement dans les siennes.

—Je suis persuadé, lui dit-il, que vous n'êtes pas ici à votre place.

—Merci de cette bonne pensée, lui répondit-elle; mais puisque vous savez maintenant en quel lieu et avec quels gens vous êtes, vous devez comprendre que vous ne sauriez trop tôt partir. Avez-vous assez de forces pour vous lever et aller prendre sur le quai, dont vous êtes à deux pas, une voiture qui vous conduira chez un de vos amis, si vous craignez de rentrer chez vous?

—Je suis faible, répondit Beppo; mais le courage remplacera les forces qui me manquent. Je vais rentrer chez moi, car je ne veux rien faire ni pour me perdre ni pour me sauver: les crimes que j'ai commis doivent être punis, soit dans ce monde, soit dans l'autre; je dois donc laisser à la volonté de Dieu, le soin de décider de ma destinée.

La fille s'étant retirée à l'extrémité de la chambre, Beppo se leva et s'habilla avec plus de facilité qu'il n'était permis de le supposer après la crise terrible qu'il venait de traverser. Il retrouva dans une des poches de son caban le sac qui contenait la somme assez ronde qu'il avait reçue la veille de Kretz; il le prit et le posa sur la cheminée.

—Ceux qui m'ont sauvé, dit-il, n'ont pas voulu me faire payer le service qu'ils m'ont rendu.

—Oh! lui répondit la jeune fille, puisqu'ils vous ont sauvé, c'est qu'ils ont cru que vous étiez du même bois qu'eux; et entre loups on ne se mange pas.

Beppo avait fini de s'habiller, et comme la nuit était tout à fait venue, il allait sortir.

—Comment vous nommez-vous? dit-il à la fille.

—Georgette, répondit-elle.

—Eh bien! Georgette, continua-t-il, vous savez qu'au jour du jugement, Dieu pèsera dans une même balance nos bonnes et nos mauvaises actions, et que suivant que la somme du bien l'emportera sur celle du mal, nous serons récompensés ou punis; j'ai déjà commis beaucoup de fautes, des crimes même, ne voulez-vous pas me permettre de faire une action qui puisse m'être comptée en déduction de mes iniquités?

—Si je puis vous être utile à quelque chose, disposez de moi, répondit Georgette, je ferai tout ce que vous voudrez.

—Puisqu'il en est ainsi, acceptez cette petite somme. Si vous ne restez ici, comme je le crois, que parce que vous ne pouvez faire autrement, elle pourra vous aider a en sortir; et j'emporterai en vous quittant la consolation d'avoir fait une bonne action.

La fille ne voulut pas accepter l'argent que lui offrait Beppo.

—Je n'ai rien fait pour vous que je n'eusse fait pour un autre, lui dit-elle. Si le don que vous voulez me faire aujourd'hui m'eût été offert un peu plus tôt, je l'aurais accepté avec reconnaissance. Mais, maintenant, il est trop tard: l'étoffe a pris son pli; et il faut voyez-vous, que je reste où je me trouve. Partez donc, et ne vous occupez plus de moi. Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le supposez.

Beppo fit quelques pas pour sortir de la chambre, et comme il ne paraissait pas très-solide sur ses jambes:

—Voulez-vous, lui dit la fille, que je vous accompagne jusqu'à la prochaine station de voitures.

—C'est inutile, répondit le pêcheur, le grand air me fera du bien; je n'ai pas d'ailleurs beaucoup de chemin à faire.

—Partez donc, et que Dieu vous conduise.

Beppo sortit de la chambre et descendit l'escalier, dans lequel il ne rencontra personne. Georgette qui le précédait, lui ouvrit la porte de l'allée.

—Adieu, lui dit-elle.

Et elle remonta dans sa chambre.

Elle prit dans sa poche la petite fiole d'eau-de-vie à laquelle elle avait déjà donné de nombreuses accolades et acheva de la vider.

—Je suis bien aise, dit-elle, qu'il soit parti; je crois que je commençais à aimer cet homme-là.

Beppo avait trop présumé de ses forces. Après avoir suivi la rue de la Tannerie en s'appuyant le long des murs afin de ne pas tomber, il fut forcé lorsqu'il arriva sur la place de l'hôtel de ville, de s'asseoir sur une borne; ses jambes refusaient de le porter plus loin. Après s'être reposé quelques instants, il pria un ouvrier qui passait près de lui, de le soutenir jusque sur le quai où il pourrait prendre une voiture. Le brave ouvrier, qui n'aurait pas refusé à un pochard le léger service qui lui était demandé, ayant remarqué l'affreuse pâleur qui couvrait le visage de celui qui réclamait son aide, voulut faire plus qu'on ne lui demandait: il engagea Beppo à ne point bouger de sa place, et alla chercher à la station voisine un fiacre qu'il lui amena et dans lequel il le fit monter.

Laissons rouler Beppo vers la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, et retournons chez la comtesse Lucie de Neuville, où nous allons retrouver le docteur Mathéo.