[69] Le jeu de la belle est souvent mentionné au xviiie siècle. C'est un jeu de hasard, une sorte de loterie.

—Cher ami!...

—C'est toujours moi, je suis faible comme un enfant; et puis vous, je ne sais pas à qui vous ne feriez pas fausser un serment. Allons, sonnez donc, afin que je sache si Fourgeot est chez lui... Non, ne sonnez pas, Fourgeot vous mènera chez Merval.

—Pourquoi pas vous?

—Moi! j'ai juré que cet abominable Merval ne travaillerait jamais ni pour moi ni pour mes amis. Il faudra que vous répondiez pour monsieur, qui peut-être, qui sans doute est un honnête homme; que je réponde pour vous à Fourgeot, et que Fourgeot réponde pour moi à Merval...»

Cependant la servante était entrée en disant: «C'est chez M. Fourgeot?»

Le Brun à sa servante: «Non, ce n'est chez personne... Monsieur le chevalier, je ne saurais absolument, je ne saurais.»

Le chevalier l'embrasse, le caresse: «Mon cher Le Brun! mon cher ami!...» Je m'approche, je joins mes instances à celles du chevalier: «Monsieur Le Brun! mon cher monsieur!...»

Le Brun se laisse persuader.

La servante qui souriait de cette momerie, part, et dans un clin d'œil reparaît avec un petit homme boiteux, vêtu de noir, canne à la main, bègue, le visage sec et ridé, l'œil vif. Le chevalier se tourne de son côté et lui dit: «Allons, monsieur Mathieu de Fourgeot, nous n'avons pas un moment à perdre, conduisez-nous vite...»

Fourgeot, sans avoir l'air de l'écouter, déliait une petite bourse de chamois.

Le chevalier à Fourgeot: «Vous vous moquez, cela nous regarde...» Je m'approche, je tire un petit écu que je glisse au chevalier qui le donne à la servante en lui passant la main sous le menton. Cependant Le Brun disait à Fourgeot: «Je vous le défends; ne conduisez point là ces messieurs.

FOURGEOT.

Monsieur Le Brun, pourquoi donc?

LE BRUN.

C'est un fripon, c'est un gueux.

FOURGEOT.

Je sais bien que M. de Merval... mais à tout péché miséricorde; et puis, je ne connais que lui qui ait de l'argent pour le moment.

LE BRUN.

Monsieur Fourgeot, faites comme il vous plaira; messieurs, je m'en lave les mains.

FOURGEOT, à Le Brun.

Monsieur Le Brun, est-ce que vous ne venez pas avec nous?

LE BRUN.

Moi! Dieu m'en préserve. C'est un infâme que je ne reverrai de ma vie.

FOURGEOT.

Mais, sans vous, nous ne finirons rien.

LE CHEVALIER.

Il est vrai. Allons, mon cher Le Brun, il s'agit de me servir, il s'agit d'obliger un galant homme qui est dans la presse; vous ne me refuserez pas; vous viendrez.

LE BRUN.

Aller chez un Merval! moi! moi!

LE CHEVALIER.

Oui, vous, vous viendrez pour moi...»

À force de sollicitations Le Brun se laisse entraîner, et nous voilà, lui Le Brun, le chevalier, Mathieu de Fourgeot, en chemin, le chevalier frappant amicalement dans la main de Le Brun et me disant: «C'est le meilleur homme, l'homme du monde le plus officieux, la meilleure connaissance...

LE BRUN.

Je crois que M. le chevalier me ferait faire de la fausse monnaie.»

Nous voilà chez Merval.

JACQUES.

Mathieu de Fourgeot...

LE MAÎTRE.

Eh bien! qu'en veux-tu dire?

JACQUES.

Mathieu de Fourgeot... Je veux dire que M. le chevalier de Saint-Ouin connaît ces gens-là par nom et surnom: et que c'est un gueux, d'intelligence avec toute cette canaille-là.

LE MAÎTRE.

Tu pourrais bien avoir raison... Il est impossible de connaître un homme plus doux, plus civil, plus honnête, plus poli, plus humain, plus compatissant, plus désintéressé que M. de Merval. Mon âge de majorité et ma solvabilité bien constatée, M. de Merval prit un air tout à fait affectueux et triste et nous dit avec le ton de la componction qu'il était au désespoir; qu'il avait été dans cette même matinée obligé de secourir un de ses amis pressé des besoins les plus urgents, et qu'il était tout à fait à sec. Puis s'adressant à moi, il ajouta: «Monsieur, n'ayez point de regret de ne pas être venu plus tôt; j'aurais été affligé de vous refuser, mais je l'aurais fait: l'amitié passe avant tout...»

Nous voilà tous bien ébahis; voilà le chevalier, Le Brun même et Fourgeot aux genoux de Merval, et M. de Merval qui leur disait: «Messieurs, vous me connaissez tous; j'aime à obliger et tâche de ne pas gâter les services que je rends en les faisant solliciter: mais, foi d'homme d'honneur, il n'y a pas quatre louis dans la maison...»

Moi, je ressemblais, au milieu de ces gens-là, à un patient qui a entendu sa sentence. Je disais au chevalier: «Chevalier, allons-nous-en, puisque ces messieurs ne peuvent rien...» Et le chevalier me tirant à l'écart: «Tu n'y penses pas, c'est la veille de sa fête. Je l'ai prévenue, je t'en avertis; et elle s'attend à une galanterie de ta part. Tu la connais: ce n'est pas qu'elle soit intéressée; mais elle est comme toutes les autres, qui n'aiment pas à être trompées dans leur attente. Elle s'en sera déjà vantée à son père, à sa mère, à ses tantes, à ses amies; et, après cela, n'avoir rien à leur montrer, cela est mortifiant...» Et puis le voilà revenu à Merval, et le pressant plus vivement encore. Merval, après s'être bien fait tirailler, dit: «J'ai la plus sotte âme du monde; je ne saurais voir les gens en peine. Je rêve; et il me vient une idée.

LE CHEVALIER.

Et quelle idée?

MERVAL.

Pourquoi ne prendriez-vous pas des marchandises?

LE CHEVALIER.

En avez-vous?

MERVAL.

Non; mais je connais une femme qui vous en fournira; une brave femme, une honnête femme.

LE BRUN.

Oui, mais qui nous fournira des guenilles, qu'elle nous vendra au poids de l'or, et dont nous ne retirerons rien.

MERVAL.

Point du tout, ce seront de très-belles étoffes, des bijoux en or et en argent, des soieries de toute espèce, des perles, quelques pierreries; il y aura très-peu de chose à perdre sur ces effets. C'est une bonne créature à se contenter de peu, pourvu qu'elle ait ses sûretés; ce sont des marchandises d'affaires qui lui reviennent à très-bon prix. Au reste, voyez-les, la vue ne vous en coûtera rien...»

Je représentai à Merval et au chevalier, que mon état n'était pas de vendre; et que, quand cet arrangement ne me répugnerait pas, ma position ne me laisserait pas le temps d'en tirer parti. Les officieux Le Brun et Mathieu de Fourgeot dirent tous à la fois: «Qu'à cela ne tienne, nous vendrons pour vous; c'est l'embarras d'une demi-journée...» Et la séance fut remise à l'après-midi chez M. de Merval, qui, me frappant doucement sur l'épaule, me disait d'un ton onctueux et pénétré: «Monsieur, je suis charmé de vous obliger; mais, croyez-moi, faites rarement de pareils emprunts; ils finissent toujours par ruiner. Ce serait un miracle, dans ce pays-ci, que vous eussiez encore à traiter une fois avec d'aussi honnêtes gens que MM. Le Brun et Mathieu de Fourgeot...»

Le Brun et Fourgeot de Mathieu, ou Mathieu de Fourgeot, le remercièrent en s'inclinant, et lui disant qu'il avait bien de la bonté, qu'ils avaient tâché jusqu'à présent de faire leur petit commerce en conscience, et qu'il n'y avait pas de quoi les louer.

MERVAL.

Vous vous trompez, messieurs, car qui est-ce qui a de la conscience à présent? Demandez à M. le chevalier de Saint-Ouin, qui doit en savoir quelque chose...

Nous voilà sortis de chez Merval, qui nous demande, du haut de son escalier, s'il peut compter sur nous et faire avertir sa marchande. Nous lui répondons que oui; et nous allons tous quatre dîner dans une auberge voisine, en attendant l'heure du rendez-vous.

Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le dîner, et qui le commanda bon. Au dessert, deux marmottes s'approchèrent de notre table avec leurs vielles; Le Brun les fit asseoir. On les fit boire, on les fit jaser, on les fit jouer. Tandis que mes trois convives s'amusaient à en chiffonner une, sa compagne, qui était à côté de moi, me dit tout bas: «Monsieur, vous êtes là en bien mauvaise compagnie: il n'y a pas un de ces gens-là qui n'ait son nom sur le livre rouge[70]

[70] Registre de la police.

Nous quittâmes l'auberge à l'heure indiquée, et nous nous rendîmes chez Merval. J'oubliais de te dire que ce dîner épuisa la bourse du chevalier et la mienne, et qu'en chemin Le Brun dit au chevalier, qui me le redit, que Mathieu de Fourgeot exigeait dix louis pour sa commission, que c'était le moins qu'on pût lui donner; que s'il était satisfait de nous, nous aurions les marchandises à meilleur prix, et que nous retrouverions aisément cette somme sur la vente.

Nous voilà chez Merval, où sa marchande nous avait précédés avec ses marchandises. Mlle Bridoie (c'est son nom) nous accabla de politesses et de révérences, et nous étala des étoffes, des toiles, des dentelles, des bagues, des diamants, des boîtes d'or. Nous prîmes de tout. Ce furent Le Brun, Mathieu de Fourgeot et le chevalier, qui mirent le prix aux choses; et c'est Merval qui tenait la plume. Le total se monta à dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, dont j'allais faire mon billet, lorsque Mlle Bridoie me dit, en faisant une révérence (car elle ne s'adressait jamais à personne sans le révérencier): «Monsieur, votre dessein est de payer vos billets à leurs échéances?

—Assurément, lui répondis-je.

—En ce cas, me répliqua-t-elle, il vous est indifférent de me faire des billets ou des lettres de change.»

Le mot de lettre de change me fit pâlir. Le chevalier s'en aperçut, et dit à Mlle Bridoie: «Des lettres de change, mademoiselle! mais ces lettres de change courront, et l'on ne sait en quelles mains elles pourraient aller.

—Vous vous moquez, monsieur le chevalier; on sait un peu les égards dus aux personnes de votre rang...» Et puis une révérence... «On tient ces papiers-là dans son portefeuille; on ne les produit qu'à temps. Tenez, voyez...» Et puis une révérence... Elle tire son portefeuille de sa poche; elle lit une multitude de noms de tout état et de toutes conditions. Le chevalier s'était approché de moi, et me disait: «Des lettres de change! cela est diablement sérieux! Vois ce que tu veux faire. Cette femme me paraît honnête, et puis, avant l'échéance, tu seras en fonds ou j'y serai.»

JACQUES.

Et vous signâtes les lettres de change?

LE MAÎTRE.

Il est vrai.

JACQUES.

C'est l'usage des pères, lorsque leurs enfants partent pour la capitale, de leur faire un petit sermon. Ne fréquentez point mauvaise compagnie; rendez-vous agréable à vos supérieurs, par de l'exactitude à remplir vos devoirs; conservez votre religion; fuyez les filles de mauvaise vie, les chevaliers d'industrie, et surtout ne signez jamais de lettres de change.

LE MAÎTRE.

Que veux-tu, je fis comme les autres; la première chose que j'oubliai, ce fut la leçon de mon père. Me voilà pourvu de marchandises à vendre, mais c'est de l'argent qu'il nous fallait. Il y avait quelques paires de manchettes à dentelle, très-belles: le chevalier s'en saisit au prix coûtant, en me disant: «Voilà déjà une partie de tes emplettes, sur laquelle tu ne perdras rien.» Mathieu de Fourgeot prit une montre et deux boîtes d'or, dont il allait sur-le-champ m'apporter la valeur; Le Brun prit en dépôt le reste chez lui. Je mis dans ma poche une superbe garniture avec les manchettes; c'était une des fleurs du bouquet que j'avais à donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clin d'œil avec soixante louis: il en retint dix pour lui, et je reçus les cinquante autres. Il me dit qu'il n'avait vendu ni la montre ni les deux boîtes, mais qu'il les avait mises en gage.

JACQUES.

En gage?

LE MAÎTRE.

Oui.

JACQUES.

Je sais où.

LE MAÎTRE.

Où?

JACQUES.

Chez la demoiselle aux révérences, la Bridoie.

LE MAÎTRE.

Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa garniture, je pris encore une jolie bague, avec une boîte à mouches, doublée d'or. J'avais cinquante louis dans ma bourse; et nous étions, le chevalier et moi, de la plus belle gaieté.

JACQUES.

Voilà qui est fort bien. Il n'y a dans tout ceci qu'une chose qui m'intrigue; c'est le désintéressement du sieur Le Brun; est-ce que celui-là n'eut aucune part à la dépouille?

LE MAÎTRE.

Allons donc, Jacques, vous vous moquez; vous ne connaissez pas M. Le Brun. Je lui proposai de reconnaître ses bons offices; il se fâcha, il me répondit que je le prenais apparemment pour un Mathieu de Fourgeot; qu'il n'avait jamais tendu la main. «Voilà mon cher Le Brun, s'écria le chevalier, c'est toujours lui-même; mais nous rougirions qu'il fût plus honnête que nous...» Et à l'instant il prit parmi nos marchandises deux douzaines de mouchoirs, une pièce de mousseline, qu'il lui fit accepter pour sa femme et pour sa fille. Le Brun se mit à considérer les mouchoirs, qui lui parurent si beaux, la mousseline qu'il trouva si fine, cela lui était offert de si bonne grâce, il avait une si prochaine occasion de prendre sa revanche avec nous par la vente des effets qui restaient entre ses mains, qu'il se laissa vaincre; et nous voilà partis, et nous acheminant à toutes jambes de fiacre vers la demeure de celle que j'aimais, et à qui la garniture, les manchettes et la bague étaient destinées. Le présent réussit à merveille. On fut charmante. On essaya sur-le-champ la garniture et les manchettes; la bague semblait avoir été faite pour le doigt. On soupa, et gaiement comme tu penses bien.

JACQUES.

Et vous couchâtes là.

LE MAÎTRE.

Non.

JACQUES.

Ce fut donc le chevalier?

LE MAÎTRE.

Je le crois.

JACQUES.

Du train dont on vous menait, vos cinquante louis ne durèrent pas longtemps.

LE MAÎTRE.

Non. Au bout de huit jours nous nous rendîmes chez Le Brun pour voir ce que le reste de nos effets avait produit.

JACQUES.

Rien, ou peu de chose. Le Brun fut triste, il se déchaîna contre le Merval et la demoiselle aux révérences, les appela gueux, infâmes, fripons, jura derechef de n'avoir jamais rien à démêler avec eux, et vous remit sept à huit cents francs.

LE MAÎTRE.

À peu près; huit cent soixante et dix livres.

JACQUES.

Ainsi, si je sais un peu calculer, huit cent soixante et dix livres de Le Brun, cinquante louis de Merval ou de Fourgeot, la garniture, les manchettes et la bague, allons, encore cinquante louis, et voilà ce qui vous est rentré de vos dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, en marchandises. Diable! cela est honnête. Merval avait raison, on n'a pas tous les jours à traiter avec d'aussi dignes gens.

LE MAÎTRE.

Tu oublies les manchettes prises au prix coûtant par le chevalier.

JACQUES.

C'est que le chevalier ne vous en a jamais parlé.

LE MAÎTRE.

J'en conviens. Et les deux boîtes d'or et la montre mises en gage par Mathieu, tu n'en dis rien.

JACQUES.

C'est que je ne sais qu'en dire.

LE MAÎTRE.

Cependant l'échéance des lettres de change arriva.

JACQUES.

Et vos fonds ni ceux du chevalier n'arrivèrent point.

LE MAÎTRE.

Je fus obligé de me cacher. On instruisit mes parents; un de mes oncles vint à Paris. Il présenta un mémoire à la police contre tous ces fripons. Ce mémoire fut renvoyé à un des commis; ce commis était un protecteur gagé de Merval. On répondit que, l'affaire étant en justice réglée, la police n'y pouvait rien. Le prêteur sur gages à qui Mathieu avait confié les deux boîtes fit assigner Mathieu. J'intervins dans ce procès. Les frais de justice furent si énormes, qu'après la vente de la montre et des boîtes, il s'en manquait encore cinq ou six cents francs qu'il n'y eût de quoi tout payer.

Vous ne croirez pas cela, lecteur. Et si je vous disais qu'un limonadier, décédé il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa deux pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte chez le défunt; on appose un scellé. On lève ce scellé, on fait un inventaire, une vente; la vente produit huit à neuf cents francs. De ces neuf cents francs, les frais de justice prélevés, il reste deux sous pour chaque orphelin; on leur met à chacun ces deux sous dans la main, et on les conduit à l'hôpital.

LE MAÎTRE.

Cela fait horreur.

JACQUES.

Et cela dure.

LE MAÎTRE.

Mon père mourut dans ces entrefaites. J'acquittai les lettres de change, et je sortis de ma retraite, où, pour l'honneur du chevalier et de mon amie, j'avouerai qu'ils me tinrent assez fidèle compagnie.

JACQUES.

Et vous voilà tout aussi féru[71] qu'auparavant du chevalier et de votre belle; votre belle vous tenant la dragée plus haute que jamais.

[71] Féru, vieux mot; frappé, entiché.

Je suis féru, j'en ai dans l'aile.

Poésies de Saint-Amand. (Br.)

LE MAÎTRE.

Et pourquoi cela, Jacques?

JACQUES.

Pourquoi? C'est que maître de votre personne et possesseur d'une fortune honnête, il fallait faire de vous un sot complet, un mari.

LE MAÎTRE.

Ma foi, je crois que c'était leur projet; mais il ne leur réussit pas.

JACQUES.

Vous êtes bien heureux, ou ils ont été bien maladroits.

LE MAÎTRE.

Mais il me semble que ta voix est moins rauque, et que tu parles plus librement.

JACQUES.

Cela vous semble, mais cela n'est pas.

LE MAÎTRE.

Tu ne pourrais donc pas reprendre l'histoire de tes amours?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Et ton avis est que je continue l'histoire des miennes?

JACQUES.

C'est mon avis de faire une pause, et de hausser la gourde.

LE MAÎTRE.

Comment! avec ton mal de gorge tu as fait remplir ta gourde?

JACQUES.

Oui; mais, de par tous les diables, c'est de tisane; aussi je n'ai point d'idées, je suis bête; et tant qu'il n'y aura dans la gourde que de la tisane, je serai bête.

LE MAÎTRE.

Que fais-tu?

JACQUES.

Je verse la tisane à terre; je crains qu'elle ne nous porte malheur.

LE MAÎTRE.

Tu es fou.

JACQUES.

Sage ou fou, il n'en restera pas la valeur d'une larme dans la gourde.

Tandis que Jacques vide à terre sa gourde, son maître regarde à sa montre, ouvre sa tabatière, et se dispose à continuer l'histoire de ses amours. Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la bouche en lui montrant de loin ou un vieux militaire sur son cheval, le dos voûté, et s'acheminant à grands pas; ou une jeune paysanne en petit chapeau de paille, en cotillons rouges, faisant son chemin à pied ou sur un âne. Et pourquoi le vieux militaire ne serait-il pas ou le capitaine de Jacques ou le camarade de son capitaine?—Mais il est mort.—Vous le croyez?... Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la dame Marguerite, ou l'hôtesse du Grand-Cerf, ou la mère Jeanne, ou même Denise sa fille? Un faiseur de roman n'y manquerait pas; mais je n'aime pas les romans, à moins que ce ne soient ceux de Richardson. Je fais l'histoire, cette histoire intéressera ou n'intéressera pas: c'est le moindre de mes soucis. Mon projet est d'être vrai, je l'ai rempli. Ainsi, je ne ferai point revenir frère Jean de Lisbonne; ce gros prieur qui vient à nous dans un cabriolet, à côté d'une jeune et jolie femme, ce ne sera point l'abbé Hudson.—Mais l'abbé Hudson est mort?—Vous le croyez? Avez-vous assisté à ses obsèques?—Non.—Vous ne l'avez point vu mettre en terre?—Non.—Il est donc mort ou vivant, comme il me plaira. Il ne tiendrait qu'à moi d'arrêter ce cabriolet, et d'en faire sortir avec le prieur et sa compagne de voyage une suite d'événements en conséquence desquels vous ne sauriez ni les amours de Jacques, ni celles de son maître; mais je dédaigne toutes ces ressources-là, je vois seulement qu'avec un peu d'imagination et de style, rien n'est plus aisé que de filer un roman. Demeurons dans le vrai, et en attendant que le mal de gorge de Jacques se passe, laissons parler son maître.

LE MAÎTRE.

Un matin, le chevalier m'apparut fort triste; c'était le lendemain d'un jour que nous avions passé à la campagne, le chevalier, son amie ou la mienne, ou peut-être de tous les deux, le père, la mère, les tantes, les cousines et moi. Il me demanda si je n'avais commis aucune indiscrétion qui eût éclairé les parents sur ma passion. Il m'apprit que le père et la mère, alarmés de mes assiduités, avaient fait des questions à leur fille; que si j'avais des vues honnêtes, rien n'était plus simple que de les avouer; qu'on se ferait honneur de me recevoir à ces conditions; mais que si je ne m'expliquais pas nettement sous quinzaine, on me prierait de cesser des visites qui se remarquaient, sur lesquelles on tenait des propos, et qui faisaient tort à leur fille, en écartant d'elle des partis avantageux qui pouvaient se présenter sans la crainte d'un refus.

JACQUES.

Eh bien! mon maître, Jacques a-t-il du nez?

LE MAÎTRE.

Le chevalier ajouta: «Dans quinzaine! le terme est assez court. Vous aimez, on vous aime; dans quinze jours que ferez-vous?» Je répondis net au chevalier que je me retirerais.

«Vous vous retirerez! Vous n'aimez donc pas?

—J'aime, et beaucoup; mais j'ai des parents, un nom, un état, des prétentions, et je ne me résoudrai jamais à enfouir tous ces avantages dans le magasin d'une petite bourgeoise.

—Et leur déclarerai-je cela?

—Si vous voulez. Mais, chevalier, la subite et scrupuleuse délicatesse de ces gens-là m'étonne. Ils ont permis à leur fille d'accepter mes cadeaux; ils m'ont laissé vingt fois en tête-à-tête avec elle; elle court les bals, les assemblées, les spectacles, les promenades aux champs et à la ville, avec le premier qui a un bon équipage à lui offrir; ils dorment profondément tandis qu'on fait de la musique ou la conversation chez elle; tu fréquentes dans la maison tant qu'il te plaît; et, entre nous, chevalier, quand tu es admis dans une maison, on peut y en admettre un autre. Leur fille est notée. Je ne croirai pas, je ne nierai pas tout ce qu'on en dit; mais tu conviendras que ces parents-là auraient pu s'aviser plus tôt d'être jaloux de l'honneur de leur enfant. Veux-tu que je te parle vrai? On m'a pris pour une espèce de benêt qu'on se promettait de mener par le nez aux pieds du curé de la paroisse. Ils se sont trompés. Je trouve Mlle Agathe charmante; j'en ai la tête tournée: et il y paraît, je crois, aux effroyables dépenses que j'ai faites pour elle. Je ne refuse pas de continuer, mais encore faut-il que ce soit avec la certitude de la trouver un peu moins sévère à l'avenir.

«Mon projet n'est pas de perdre éternellement à ses genoux un temps, une fortune et des soupirs que je pourrais employer plus utilement ailleurs. Tu diras ces derniers mots à Mlle Agathe, et tout ce qui les a précédés à ses parents... Il faut que notre liaison cesse, ou que je sois admis sur un nouveau pied, et que Mlle Agathe fasse de moi quelque chose de mieux que ce qu'elle en a fait jusqu'à présent. Lorsque vous m'introduisîtes chez elle, convenez, chevalier, que vous me fîtes espérer des facilités que je n'ai point trouvées. Chevalier, vous m'en avez un peu imposé.

LE CHEVALIER.

Ma foi, je m'en suis un peu imposé le premier à moi-même. Qui diable aurait jamais imaginé qu'avec l'air leste, le ton libre et gai de cette jeune folle, ce serait un petit dragon de vertu?

JACQUES.

Comment, diable! monsieur, cela est bien fort. Vous avez donc été brave une fois dans votre vie?

LE MAÎTRE.

Il y a des jours comme cela. J'avais sur le cœur l'aventure des usuriers, ma retraite à Saint-Jean-de-Latran, devant la demoiselle Bridoie, et plus que tout, les rigueurs de Mlle Agathe. J'étais un peu las d'être lanterné.

JACQUES.

Et, d'après ce courageux discours, adressé à votre cher ami le chevalier de Saint-Ouin, que fîtes-vous?

LE MAÎTRE.

Je tins parole, je cessai mes visites.

JACQUES.

Bravo! Bravo! mio caro maestro!

LE MAÎTRE.

Il se passa une quinzaine sans que j'entendisse parler de rien, si ce n'était par le chevalier qui m'instruisait fidèlement des effets de mon absence dans la famille, et qui m'encourageait à tenir ferme. Il me disait: «On commence à s'étonner, on se regarde, on parle; on se questionne sur les sujets de mécontentement qu'on a pu te donner. La petite fille joue la dignité; elle dit avec une indifférence affectée à travers laquelle on voit aisément qu'elle est piquée: On ne voit plus ce monsieur; c'est qu'apparemment il ne veut plus qu'on le voie; à la bonne heure, c'est son affaire... Et puis elle fait une pirouette, elle se met à chantonner, elle va à la fenêtre, elle revient, mais les yeux rouges; tout le monde s'aperçoit qu'elle a pleuré.

—Qu'elle a pleuré!

—Ensuite elle s'assied; elle prend son ouvrage; elle veut travailler, mais elle ne travaille pas. On cause, elle se tait; on cherche à l'égayer, elle prend de l'humeur; on lui propose un jeu, une promenade, un spectacle: elle accepte; et lorsque tout est prêt, c'est une autre chose qui lui plaît et qui lui déplaît le moment d'après... Oh! ne voilà-t-il pas que tu te troubles! Je ne te dirai plus rien.

—Mais, chevalier, vous croyez donc que, si je reparaissais...

—Je crois que tu serais un sot. Il faut tenir bon, il faut avoir du courage. Si tu reviens sans être rappelé, tu es perdu. Il faut apprendre à vivre à ce petit monde-là.

—Mais si l'on ne me rappelle pas?

—On te rappellera.

—Si l'on tarde beaucoup à me rappeler?

—On te rappellera bientôt. Peste! un homme comme toi ne se remplace pas aisément. Si tu reviens de toi-même, on te boudera, on te fera payer chèrement ton incartade, on t'imposera la loi qu'on voudra t'imposer; il faudra t'y soumettre; il faudra fléchir le genou. Veux-tu être le maître ou l'esclave, et l'esclave le plus malmené? Choisis. À te parler vrai, ton procédé a été un peu leste; on n'en peut pas conclure un homme bien épris; mais ce qui est fait est fait; et s'il est possible d'en tirer bon parti, il n'y faut pas manquer.

—Elle a pleuré!

—Eh bien! elle a pleuré. Il vaut encore mieux qu'elle pleure que toi.

—Mais si l'on ne me rappelle pas?

—On te rappellera, te dis-je. Lorsque j'arrive, je ne parle pas plus de toi que si tu n'existais pas. On me tourne, je me laisse tourner; enfin on me demande si je t'ai vu; je réponds indifféremment, tantôt oui, tantôt non; puis on parle d'autre chose; mais on ne tarde pas de revenir à ton éclipse. Le premier mot vient, ou du père, ou de la mère, ou de la tante, ou d'Agathe, et l'on dit: Après tous les égards que nous avons eus pour lui! l'intérêt que nous avons tous pris à sa dernière affaire! les amitiés que ma nièce lui a faites! les politesses dont je l'ai comblé! tant de protestations d'attachement que nous en avons reçues! et puis fiez-vous aux hommes!... Après cela, ouvrez votre maison à ceux qui se présentent!... Croyez aux amis!

—Et Agathe?

—La consternation y est, c'est moi qui t'en assure.

—Et Agathe?

—Agathe me tire à l'écart, et dit: Chevalier, concevez-vous quelque chose à votre ami? Vous m'avez assurée tant de fois que j'en étais aimée; vous le croyiez, sans doute, et pourquoi ne l'auriez-vous pas cru? Je le croyais bien, moi... Et puis elle s'interrompt, sa voix s'altère, ses yeux se mouillent... Eh bien! ne voilà-t-il pas que tu en fais autant! Je ne te dirai plus rien, cela est décidé. Je vois ce que tu désires, mais il n'en sera rien, absolument rien. Puisque tu as fait la sottise de te retirer sans rime ni raison, je ne veux pas que tu la doubles en allant te jeter à leur tête. Il faut tirer parti de cet incident pour avancer tes affaires avec Mlle Agathe; il faut qu'elle voie qu'elle ne te tient pas si bien qu'elle ne puisse te perdre, à moins qu'elle ne s'y prenne mieux pour te garder. Après ce que tu as fait, en être encore à lui baiser la main! Mais là, chevalier, la main sur la conscience, nous sommes amis; et tu peux, sans indiscrétion, t'expliquer avec moi; vrai, tu n'en as jamais rien obtenu?

—Non.

—Tu mens, tu fais le délicat.

—Je le ferais peut-être, si j'en avais raison; mais je te jure que je n'ai pas le bonheur de mentir.

—Cela est inconcevable, car enfin tu n'es pas maladroit. Quoi! on n'a pas eu le moindre petit moment de faiblesse?

—Non.

—C'est qu'il sera venu, que tu ne l'auras pas aperçu, et que tu l'auras manqué. J'ai peur que tu n'aies été un peu benêt; les gens honnêtes, délicats et tendres comme toi, y sont sujets.

—Mais vous, chevalier, lui dis-je, que faites-vous là?

—Rien.

—Vous n'avez point eu de prétentions?

—Pardonnez-moi, s'il vous plaît, elles ont même duré assez longtemps; mais tu es venu, tu as vu et tu as vaincu. Je me suis aperçu qu'on te regardait beaucoup, et qu'on ne me regardait plus guère; je me le suis tenu pour dit. Nous sommes restés bons amis; on me confie ses petites pensées, on suit quelquefois mes conseils; et faute de mieux, j'ai accepté le rôle de subalterne auquel tu m'as réduit.»

JACQUES.

Monsieur, deux choses: l'une, c'est que je n'ai jamais pu suivre mon histoire sans qu'un diable ou un autre ne m'interrompît, et que la vôtre va tout de suite. Voilà le train de la vie; l'un court à travers les ronces sans se piquer; l'autre a beau regarder où il met le pied, il trouve des ronces dans le plus beau chemin, et arrive au gîte écorché tout vif.

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu as oublié ton refrain; et le grand rouleau, et l'écriture d'en haut?

JACQUES.

L'autre chose, c'est que je persiste dans l'idée que votre chevalier de Saint-Ouin est un grand fripon; et qu'après avoir partagé votre argent avec les usuriers Le Brun, Merval, Mathieu de Fourgeot ou Fourgeot de Mathieu, la Bridoie, il cherche à vous embâter de sa maîtresse, en tout bien et tout honneur s'entend, par-devant notaire et curé, afin de partager encore avec vous votre femme... Ahi! la gorge!...

LE MAÎTRE.

Sais-tu ce que tu fais là? une chose très-commune et très-impertinente.

JACQUES.

J'en suis bien capable.

LE MAÎTRE.

Tu te plains d'avoir été interrompu, et tu interromps.

JACQUES.

C'est l'effet du mauvais exemple que vous m'avez donné. Une mère veut être galante, et veut que sa fille soit sage; un père veut être dissipateur, et veut que son fils soit économe; un maître veut...

LE MAÎTRE.

Interrompre son valet, l'interrompre tant qu'il lui plaît, et n'en pas être interrompu.

Lecteur, est-ce que vous ne craignez pas de voir se renouveler ici la scène de l'auberge où l'un criait: «Tu descendras»; l'autre: «Je ne descendrai pas.» À quoi tient-il que je ne vous fasse entendre: «J'interromprai; tu n'interrompras pas.» Il est certain que, pour peu que j'agace Jacques ou son maître, voilà la querelle engagée; et si je l'engage une fois, qui sait comment elle finira? Mais la vérité est que Jacques répondit modestement à son maître: Monsieur, je ne vous interromps pas; mais je cause avec vous, comme vous m'en avez donné la permission.

LE MAÎTRE.

Passe; mais ce n'est pas tout.

JACQUES.

Quelle autre incongruité puis-je avoir commise?

LE MAÎTRE.

Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui ôtes le plaisir qu'il s'est promis de ta surprise; en sorte qu'ayant, par une ostentation de sagacité très-déplacée, deviné ce qu'il avait à te dire, il ne lui reste plus qu'à se taire, et je me tais.

JACQUES.

Ah! mon maître!

LE MAÎTRE.

Que maudits soient les gens d'esprit!

JACQUES.

D'accord; mais vous n'aurez pas la cruauté...

LE MAÎTRE.

Conviens du moins que tu le mériterais.

JACQUES.

D'accord; mais avec tout cela vous regarderez à votre montre l'heure qu'il est, vous prendrez votre prise de tabac, votre humeur cessera, et vous continuerez votre histoire.

LE MAÎTRE.

Ce drôle-là fait de moi tout ce qu'il veut...

Quelques jours après cet entretien avec le chevalier, il reparut chez moi; il avait l'air triomphant. «Eh bien! l'ami, me dit-il, une autre fois croirez-vous à mes almanachs? Je vous l'avais bien dit, nous sommes les plus forts, et voici une lettre de la petite; oui, une lettre, une lettre d'elle...»

Cette lettre était fort douce; des reproches, des plaintes et cætera; et me voilà réinstallé dans la maison.

Lecteur, vous suspendez ici votre lecture; qu'est-ce qu'il y a? Ah! je crois vous comprendre, vous voudriez voir cette lettre. Mme Riccoboni n'aurait pas manqué de vous la montrer. Et celle que Mme de La Pommeraye dicta aux deux dévotes, je suis sûr que vous l'avez regrettée. Quoiqu'elle fût autrement difficile à faire que celle d'Agathe, et que je ne présume pas infiniment de mon talent, je crois que je m'en serais tiré, mais elle n'aurait pas été originale; ç'aurait été comme ces sublimes harangues de Tite-Live, dans son Histoire de Rome, ou du cardinal Bentivoglio dans ses Guerres de Flandre. On les lit avec plaisir, mais elles détruisent l'illusion. Un historien, qui suppose à ses personnages des discours qu'ils n'ont pas tenus, peut aussi leur supposer des actions qu'ils n'ont pas faites. Je vous supplie donc de vouloir bien vous passer de ces deux lettres, et de continuer votre lecture.

LE MAÎTRE.

On me demanda raison de mon éclipse, je dis ce que je voulus; on se contenta de ce que je dis, et tout reprit son train accoutumé.

JACQUES.

C'est-à-dire que vous continuâtes vos dépenses, et que vos affaires amoureuses n'en avançaient pas davantage.

LE MAÎTRE.

Le chevalier m'en demandait des nouvelles, et avait l'air de s'en impatienter.

JACQUES.

Et il s'en impatientait peut-être réellement.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi cela?

JACQUES.

Pourquoi? parce qu'il...

LE MAÎTRE.

Achève donc.

JACQUES.

Je m'en garderai bien; il faut laisser au conteur...

LE MAÎTRE.

Mes leçons te profitent, je m'en réjouis... Un jour le chevalier me proposa une promenade en tête à tête. Nous allâmes passer la journée à la campagne. Nous partîmes de bonne heure. Nous dînâmes à l'auberge; nous y soupâmes; le vin était excellent, nous en bûmes beaucoup, causant de gouvernement, de religion et de galanterie. Jamais le chevalier ne m'avait marqué tant de confiance, tant d'amitié; il m'avait raconté toutes les aventures de sa vie, avec la plus incroyable franchise, ne me célant ni le bien ni le mal. Il buvait, il m'embrassait, il pleurait de tendresse; je buvais, je l'embrassais, je pleurais à mon tour. Il n'y avait dans toute sa conduite passée qu'une seule action qu'il se reprochât; il en porterait le remords jusqu'au tombeau.

«Chevalier, confessez-vous-en à votre ami, cela vous soulagera. Eh bien! de quoi s'agit-il? de quelque peccadille dont votre délicatesse vous exagère la valeur?

—Non, non, s'écriait le chevalier en penchant sa tête sur ses deux mains, et se couvrant le visage de honte; c'est une noirceur, une noirceur impardonnable. Le croirez-vous? Moi, le chevalier de Saint-Ouin, a une fois trompé, trompé, oui, trompé son ami!

—Et comment cela s'est-il fait?

—Hélas! nous fréquentions l'un et l'autre dans la même maison, comme vous et moi. Il y avait une jeune fille comme Mlle Agathe; il en était amoureux, et moi j'en étais aimé; il se ruinait en dépenses pour elle, et c'est moi qui jouissais de ses faveurs. Je n'ai jamais eu le courage de lui en faire l'aveu; mais si nous nous retrouvons ensemble, je lui dirai tout. Cet effroyable secret que je porte au fond de mon cœur, l'accable, c'est un fardeau dont il faut absolument que je me délivre.

—Chevalier, vous ferez bien.

—Vous me le conseillez?

—Assurément, je vous le conseille.

—Et comment croyez-vous que mon ami prenne la chose?

—S'il est votre ami, s'il est juste, il trouvera votre excuse en lui-même; il sera touché de votre franchise et de votre repentir; il jettera ses bras autour de votre cou; il fera ce que je ferais à sa place.

—Vous le croyez?

—Je le crois.

—Et c'est ainsi que vous en useriez?

—Je n'en doute pas...»

À l'instant le chevalier se lève, s'avance vers moi, les larmes aux yeux, les deux bras ouverts, et me dit: «Mon ami, embrassez-moi donc.

—Quoi! chevalier, lui dis-je, c'est vous? c'est moi? c'est cette coquine d'Agathe?

—Oui, mon ami; je vous rends encore votre parole, vous êtes le maître d'en agir avec moi comme il vous plaira. Si vous pensez, comme moi, que mon offense soit sans excuse, ne m'excusez point; levez-vous, quittez-moi, ne me revoyez jamais qu'avec mépris, et abandonnez-moi à ma douleur et à ma honte. Ah! mon ami, si vous saviez tout l'empire que la petite scélérate avait pris sur mon cœur! Je suis né honnête; jugez combien j'ai dû souffrir du rôle indigne auquel je me suis abaissé. Combien de fois j'ai détourné mes yeux de dessus elle, pour les attacher sur vous, en gémissant de sa trahison et de la mienne. Il est inouï que vous ne vous en soyez jamais aperçu...»

Cependant j'étais immobile comme un Terme pétrifié; à peine entendais-je le discours du chevalier. Je m'écriai: «Ah! l'indigne! Ah! chevalier! vous, vous, mon ami!

—Oui, je l'étais, et je le suis encore, puisque je dispose, pour vous tirer des liens de cette créature, d'un secret qui est plus le sien que le mien. Ce qui me désespère, c'est que vous n'en ayez rien obtenu qui vous dédommage de tout ce que vous avez fait pour elle.» (Ici Jacques se met à rire et à siffler.)

Mais c'est La vérité dans le vin, de Collé[72]... Lecteur, vous ne savez ce que vous dites; à force de vouloir montrer de l'esprit, vous n'êtes qu'une bête. C'est si peu la vérité dans le vin, que tout au contraire, c'est la fausseté dans le vin. Je vous ai dit une grossièreté, j'en suis fâché, et je vous en demande pardon.