«Tel est le récit des Iamanais sur leur origine; mais j'ai lu dans des écrivains qui s'autorisent d'Ebn-Abbas, que les vrais Arabes, au nombre de dix peuples, comptaient leurs années à dater d'Aram, et que ces dix peuples ou familles étaient Aad, Tamoud, Tasm, Djedis, Amaleq, Obil, Amim, Ouabsar, Djasem et Qahtan: ces familles désignées par le nom d'Arman, avaient déja péri en partie, quand les derniers coups furent portés par Ardouan, roi (de la dynastie perse) des Ashganiens.... Jusque-là, ces Arabes comptaient leurs années à dater d'Aram. Enfin elle furent entièrement détruites par Ardeshir, Babeqan (vers les années 130, de notre ère et suivantes).»
Il est fâcheux que les Arabes ne nous aient pas donné l'époque de cet Aram. Au reste, pour raisonner sur ce récit, il nous faudrait entrer dans trop de détails. La principale conséquence que nous en voulons tirer, est que les Arabes ayant eu des opinions diverses sur leurs antiquités, la version adoptée par Helqiah n'a pas le droit d'être préférée sur parole et sans aucune discussion, sur tout lorsqu'aux neuf, dix et onzième siècles, il existait encore en Orient beaucoup de livres d'origine perse et chaldéenne, dont la composition première pouvait être contemporaine des monuments où puisa Helqiah. Le résultat le plus probable qui nous semble indiqué par tous ces récits, est qu'effectivement à une époque reculée, l'Arabie eut deux races d'habitants, les uns ayant la peau et les yeux noirs avec les cheveux longs, c'est-à-dire vrais Éthiopiens, comme leurs voisins d'Axoum et de Méroë[198]; les autres plus ressemblants aux Assyriens, du pays desquels ils peuvent être venus; les uns et les autres parlant un langage identique dans ses principes et dans ses règles de grammaire et de construction. Cette circonstance indique qu'originairement ils sortirent d'une même souche, dont une branche habitant le midi, reçut l'impression du soleil africain; l'autre s'étant répandue plus au nord, prit une constitution adaptée à son climat. En remontant plus haut, cette souche première est-elle née en Abissinie, ou en Arabie, ou en Assyrie? C'est un problème que nous n'entreprendrons point de résoudre: seulement nous dirons que si, selon la remarque des anciens, la péninsule arabe, et spécialement son grand désert, n'ont jamais été conquis, ses habitants ne doivent point avoir été le produit d'une invasion subite d'étrangers qui n'y auraient trouvé ni subsistances, ni appât du pillage; tandis que ces mêmes habitants dressés à la vie guerrière par la dureté de leur climat, par la nécessité journalière de supporter la soif et la faim, par le besoin de changer chaque jour de site et de campement, ont eu sans cesse les motifs, et de temps à autre les moyens de se porter sur les pays riches de leurs voisins, par des irruptions semblables à celles de leurs sauterelles; et lorsque d'autre part ces mêmes anciens nous assurent que tous les peuples répandus de l'Euxin aux sources du Nil, de la Perse à la Méditerranée, leur offraient un même fonds de constitution physique, de lois, de mœurs et surtout de langage, l'on a droit de conclure qu'à des époques inconnues de l'histoire, de telles irruptions ont eu lieu, alors que des hommes à talent, tels que Mahomet et Moïse, eurent l'art de rassembler les diverses tribus arabes sous un seul drapeau, en détournant leurs passions et leurs jalousies vers un même but. Par cette raison, l'Abissinie ou Éthiopie, pays abondant et fécond en majeure partie, devrait avoir été envahie par des Arabes qui en chassèrent les nègres crépus, avant que, par un retour subséquent, ces émigrés arabes, devenus nombreux et puissants, eussent reporté leur action sur la mère patrie[199]; mais ce sont là des conjectures de raisonnement, et nous n'avons pas à leur appui des faits positifs fondés sur des monuments.
Maintenant, si nous résumons les résultats que nous ont fournis ces derniers, nous pensons avoir établi comme vraies les propositions suivantes:
1° Que le livre appelé la Genèse est essentiellement distinct des quatre autres qui suivent;
2° Que l'analyse de ses diverses parties démontre qu'il n'est point un livre national des Juifs, mais un monument chaldéen, retouché et arrangé par le grand-prêtre Helqiah, de manière à produire un effet prémédité, à la fois politique et religieux[200];
3° Que la prétendue généalogie mentionnée au dixième chapitre, n'est réellement qu'une nomenclature des peuples connus des Hébreux à cette époque, formant un système géographique dans le style et selon le génie des Orientaux;
4° Que la prétendue chronologie antédiluvienne et postdiluvienne, si invraisemblable, si choquante même, n'est, jusqu'au temps de Moïse, qu'une fiction allégorique des anciens astrologues, dont le langage énigmatique, comme celui des modernes alchimistes, a induit en erreur d'abord le vulgaire superstitieux, puis, avec le laps de temps, les savants mêmes, qui perdirent la clef des énigmes et de la doctrine secrète;
5° Que la véritable chronologie n'a dû, n'a pu commencer qu'avec la véritable histoire de la tribu juive, c'est-à-dire à l'époque où son législateur Moïse l'organisa en corps de nation;
6° Que néanmoins à cette époque même aucun calcul régulier ne se montre dans les livres hébreux; que c'est seulement à dater du pontificat de Héli, douze siècles avant notre ère, que l'on parvient à saisir une chaîne continue de temps et de faits méritant le nom d'Annales;
7° Enfin, que ces annales ont été rédigées avec tant de négligence, copiées avec tant d'inexactitude, qu'il faut tout l'art de la critique pour les restaurer dans un ordre satisfaisant.
De toutes ces données il résulte avec évidence que les livres du peuple juif n'ont point le droit de régir les annales des autres nations, ni de nous éclairer exclusivement sur la haute antiquité; qu'ils ont seulement le mérite de nous fournir des moyens d'instructions sujets aux mêmes inconvénients, soumis aux mêmes règles de critique que ceux des autres peuples; que c'est à tort que jusqu'ici l'on a voulu faire de leur système le régulateur de tous les autres; et que c'est par suite de ce principe erroné que les écrivains se sont trouvés pris dans un filet inextricable de difficultés, en voulant forcer tantôt les événements anciens de descendre à des dates tardives, tantôt des événements récents de remonter à des temps reculés: ce genre de désordre qui a surtout eu lieu dans l'Histoire des Empires de Ninive et de Babylone, va devenir pour nous une raison d'en faire un nouvel examen, et de fournir une nouvelle preuve de la bonté de notre méthode.
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ON ne peut refuser aux chronologistes du siècle dernier[201] le mérite d'avoir établi, avec le secours des astronomes, une série satisfaisante de faits successifs, depuis le temps présent jusqu'au 6e siècle avant notre ère: avec eux, à partir du jour où nous vivons, la succession des rois de France nous conduit à leur fondateur Clovis, qui, l'an 486 de l'ère chrétienne, abolit, par la victoire de Tolbiac, le pouvoir des Romains dans la Gaule. Ce fait, qui coïncide à l'an 13 de Zénon, empereur romain à Constantinople, nous donne le moyen de remonter, par la liste de ses successeurs, jusqu'au règne d'Octave, dit Auguste, qui, l'an 31 avant notre ère, ayant vaincu son rival Antoine et la reine Cléopâtre, au combat d'Actium, termina en la personne de cette reine, la dynastie des rois grecs ou macédoniens en Égypte: ces rois grecs nous conduisent ensuite jusqu'à leur auteur Alexandre, fils de Philippe, qui, l'an 331 avant l'ère chrétiènne, renversa, par sa victoire d'Arbelles, l'empire des Perses en Asie, et termina, dans la personne de Darius Codoman, la série de leurs monarques, laquelle remontait dans un ordre connu jusqu'au conquérant appelé Cyrus, ou plus correctement Kyrus.
Jusque-là, c'est-à-dire vers l'an 650 avant J.-C., les faits politiques sont liés sans interruption; mais au-dessus de Kyrus commencent des incertitudes, des contradictions que les plus savants écrivains n'ont pu éclaircir. Ce n'est pas qu'en général on ne sache qu'à l'époque de Kyrus, l'Asie occidentale, depuis la Méditerranée jusqu'au fleuve Indus, était partagée en 4 ou 5 royaumes principaux, formés des débris d'un empire antérieur, l'empire Assyrien. Ces royaumes connus sous les noms de Lydie, de Médie, de Babylonie, de Phénicie, et peut-être de Bactriane, avaient dans leur dépendance de moindres états tributaires et vassaux: de ce nombre, à l'égard de la Médie, était le pays montueux appelé proprement Fars ou Perse. Ses habitants portés à l'indépendance par la nature du sol, par le genre de leur vie, par leur pauvreté, supportaient impatiemment un joug étranger. Kyrus, devenu leur chef ou satrape, profita de ces dispositions; et par des moyens semblables à ceux de Gengis-Khan et de Tamerlan, ayant armé les Perses, il attaqua d'abord les Mèdes dont il abolit la monarchie dans la personne d'Astiag; puis les Lydiens, dont il prit d'assaut la capitale (Sardes), et saisit vif le dernier roi Krœsus; enfin les Babyloniens, dont il prit par stratagème l'inexpugnable cité, l'an 639 avant J.-C. Ces faits sont connus d'une manière générale; mais en quelle année le conquérant perse prit-il la ville de Sardes et le roi Krœsus? Combien d'années ce dernier, avait-il régné? Quelle avait été la durée du royaume des Mèdes? Combien de rois avait-il comptés? Combien de rois avant Kyrus avaient gouverné Babylone? Auquel de ses rois cette ville célèbre devait-elle ses constructions prodigieuses? Enfin quelle avait été la durée du vaste empire des Assyriens antérieurs à ceux-ci? Ce sont là autant de problèmes sur lesquels, depuis deux mille ans, s'exercent sans fruit la curiosité, la méditation et la patience des historiens: voyons aujourd'hui si, profitant de leurs travaux, et surtout de leurs erreurs, nous parviendrons à dénouer ce faisceau de difficultés: commençons par celles de la monarchie des Lydiens.
Les érudits qui ont traité ce sujet s'accordent tous à dire que la prise de Sardes est l'époque fondamentale de la chronologie lydienne, c'est-à-dire l'anneau par lequel elle se joint au système général des temps qui nous sont connus. En cela ils ont raison, l'histoire ne nous fournissant aucun autre point de contact que cette prise de Sardes: mais parce qu'Hérodote, notre informateur premier, même unique à cet égard, n'en déclare pas implicitement l'année précise, nos savants l'ont cherchée partout ailleurs qu'en son livre, et ils ont cru la trouver chez deux écrivains tardifs, dont l'un est d'une ignorance manifeste. En cela ils ont eu tort, car si l'on veut peser avec nous toutes les expressions d'Hérodote; si l'on veut comparer, comme nous allons le faire, tous les indices fournis par cet historien, on y trouvera non-seulement l'année de la prise de Sardes désignée avec clarté, mais encore l'on découvrira dans l'ambiguité de l'une de ses phrases, la cause des faux calculs de tous les copistes modernes ou anciens, notamment du biographe Sosicrate, dont on veut maintenant élever contre lui l'autorité. En procédant à notre analyse sous les yeux du lecteur, nous allons lui fournir les moyens de prononcer par lui-même sur nos résultats.
Nous employons la traduction de Larcher, à laquelle nous ne reprocherions point la faiblesse de style, si elle avait toujours le mérite de la fidélité; mais nous aurons plus d'une occasion d'en remarquer l'absence; et comme d'ailleurs cet écrivain, par esprit de parti, a surchargé les 2 volumes du texte original, de 7 volumes de notes et de commentaires remplis d'erreurs quant aux choses, et souvent de termes injurieux quant aux personnes, la lecteur ne trouvera pas injuste que, par représailles, nous mettions en évidence l'impéritie et même la malignité du censeur.
§ XXVI. «Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l'âge de 35 ans.»
§ LXXXVI. «Et il régna 14 ans et 14 jours.»
§ XXVI. «Éphèse fut la première ville qu'il attaqua;.... après avoir fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais successivement.... etc.»
§ XXVII. «Lorsqu'il eut subjugué les Grecs de l'Asie, il pensa à équiper une flotte pour attaquer les Grecs insulaires: tout était prêt pour la construction des vaisseaux, lorsque Bias de Priène, ou selon d'autres, Pittacus de Mitylène vint à Sardes (et l'en détourna.)»
§ XXVIII. «Quelque temps après, Crésus subjugua toutes les nations en deçà du fleuve Halys, excepté les Kilikiens[202] et les Lykiens; savoir, les Phrygiens, les Mysiens, les Maryandiniens, les Chalybes, les Paphlagoniens, les Thrakes de l'Asie[203], c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Kariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.»
§ XXIX. «Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie avaient rendu la ville de Sardes très-florissante: tous les Sages qui étaient alors en Grèce, s'y rendirent chacun en son particulier: on y voit entre autres arriver Solon.»
Ici Hérodote raconte en détail toute l'entrevue de Crésus et de Solon.
§ XXXIV. «Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d'une manière terrible sur Crésus.»
Ici Hérodote raconte la mort d'Atys, fils chéri de ce prince, avec tous les incidents qui y sont relatifs. Comme ils sont amusants, ainsi que les discours de Solon, la plupart des lecteurs perdent de vue le fil chronologique du fond de l'histoire.
§ XLVI. «Crésus pleura deux ans la mort de son fils Atys: mais l'empire d'Astyag, fils de Kyaxarès, détruit par Kyrus, et celui des Perses qui prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un terme à sa douleur.»
Arrêtons-nous un moment ici. Nous y trouvons une date qui nous est connue: la défaite et la prise d'Astyag par Kyrus datent de 561. Crésus avait donc perdu son fils en 563. La visite de Solon avait pu se faire cette année là même, conformément à ces mots: après le départ de Solon: mais elle ne peut se reculer au delà de 564.
Crésus avait donc fait ses conquêtes nombreuses et successives dès avant l'année 564 ou 563: et cela dans un temps où la moindre ville fortifiée exigeait des années de blocus et de siége. Il avait donc commencé son règne plusieurs années avant l'an 564. Un fait authentique cité par les Grecs prouve qu'il régnait dès avant 570; car selon d'anciens auteurs cités par Plutarque et par Diogène de Laërte[204], Pittacus homme très-remarquable pour avoir été un des sept Sages de la Grèce, pour avoir sagement gouverné pendant plusieurs années Mitylène, et surtout pour avoir volontairement abdiqué le pouvoir suprême, Pittacus qui mourut l'an 570 (an 3 de la 52e olymp.), avait eu avec Crésus, déjà roi, divers rapports notoires d'affaires et d'amitié: Crésus entre autres lui ayant fait offrir une pension et des présents, il se dispensa de les accepter, par la raison que venant d'hériter de son frère, il était du double plus riche qu'il ne voulait. Hérodote lui-même en racontant comme possible que le roi de Lydie en eût reçu des conseils sur son expédition contre les Grecs insulaires, atteste implicitement qu'il régna de son temps. Nous avons donc le droit de supposer que Crésus commença de régner au plus tard en l'an 571, et l'on voit que par les probabilités il a pu régner bien plus tôt: or, si son règne fut de 14 ans et 14 jours, il n'avait plus à la fin de l'an 561, et au début de l'an 560, que 3 ans à régner. Poursuivons le texte d'Hérodote, et ne perdons pas de vue cette indication lumineuse et simple.
§ XLVI.(Après avoir pleuré 2 ans la mort de son fils Atys), «Crésus ne pensa plus qu'aux moyens de réprimer la puissance (des Perses et de Kyrus) avant qu'elle devînt plus formidable.»
(Donc elle était très-récente.)
«Tout occupé de cette pensée, il résolut sur-le-champ d'éprouver les oracles de la Grèce et l'oracle de la Libye. Il envoya des députés à Delphes, d'autres à Abes en Phocide, d'autres à Dodone, etc. Il en dépêcha aussi en Libye au temple de Jupiter Ammon. (Or) ce prince n'envoya ces (premiers) députés que pour éprouver ces oracles, et au cas qu'ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait de les consulter une seconde fois pour savoir s'il devait faire la guerre aux Perses.»
§ XLVII. «Il donna ordre à ces députés de consulter les oracles le 100e jour (précis) à compter de leur départ de Sardes; de leur demander ce que Crésus, fils d'Alyattes, roi de Lydie, faisait ce jour-là, et de lui rapporter par écrit là réponse de chaque oracle.»
(Dans ce paragraphe et les suivants, Hérodote raconte comment l'oracle de Delphes fut le seul qui devina d'une manière surprenante [pour ceux qui ne connaissent pas les manœuvres des anciens temples]; comment Crésus frappé d'étonnement et lui livrant toute sa confiance; fit d'innombrables sacrifices au dieu et envoya aux prêtres d'immenses présens en vases d'or, etc.).
§ LIII, p. 38. «Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles de Delphes et d'Amphiaraüs (Crésus méprisa tous les autres), avaient ordre de demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et joindre à son armée des troupes auxiliaires.»
Hérodote raconte en détail la réponse.
§ LVI. «Crésus charmé de ces réponses, et concevant l'espoir de renverser l'empire de Kyrus, envoya de nouveau des députés à Delphes pour distribuer à chacun des habitans (il en savait le nombre) deux statères d'or par tête.»
§ LV. «Crésus ayant envoyé ces présens aux Delphiens, interrogea le dieu pour la troisième fois; car depuis qu'il en eut reconnu la véracité, il ne cessa plus d'y avoir recours; il lui demanda donc si sa monarchie serait de longue durée.»
(Hérodote cite la réponse, et après avoir indiqué la résolution de Crésus d'entreprendre la guerre, il dit:)
§ LVI; pag. 41 «Ce prince ayant recherché avec soin quels étaient les peuples les plus puissants de la Grèce dans le dessein de s'en faire des amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le premier rang; les uns parmi les Doriens, les autres parmi les Ioniens.»
(Ici Hérodote fait une digression sur l'origine des deux nations, l'une issue des Hellènes et l'autre des Pélasgues.)
§ LIX. «Crésus apprit que les Athéniens l'un de ces peuples (pélasguiques), partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate, alors tyran d'Athènes.»
(Hérodote introduit ici une autre digression sur l'origine de Pisistrate, sur la manière dont il s'empara d'Athènes, et afin de ne pas revenir sur ce sujet, il conduit en six pages toute l'histoire de Pisistrate jusqu'à sa troisième et dernière invasion qui arriva 15 ans après la première: puis il continue en ces mots, que le traducteur n'a pas rendus littéralement comme il importe qu'ils le soient).
§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, etc.»
(L'historien raconte en quelles circonstances Crésus trouva aussi les Lacédémoniens: comment ils avaient élevé leur puissance: comment Lycurgue leur donna des lois: etc.).
§ LXIX. «Crésus informé de leur état florissant, leur envoya des ambassadeurs pour les prier de s'allier avec lui.» (Récit de l'ambassade.)
Arrêtons ici Hérodote: n'y a-t-il pas de l'ambiguité dans cette phrase?... Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient les Athéniens..... A qui se rapporte ce mot alors? Hérodote dit qu'ils étaient sous le joug de Pisistrate lorsque Crésus prenait ces informations: mais ils y furent à 3 reprises différentes dont les époques nous sont bien connues. Une première fois sous l'archontat de Comias, répondant à notre année 560[205], et cette première invasion ne fut pas de longue duré. Supposons un an: une seconde fois, environ 5 ans après, vers l'an 555 avant notre ère: enfin une troisième fois, à la onzième année suivante (voyez § LXII) laquelle année répond à l'an 545 avant notre ère, et cette dernière invasion définitive dura 15 ans, jusqu'à la mort de Pisistrate. Maintenant à laquelle de ces 3 invasions et de ces 3 dates répond la date des informations de Crésus? ce ne peut être à la troisième, en l'an 545: tout serait bouleversé. Crésus aurait passé 15 ans à consulter les oracles: ou bien il n'aurait commencé de régner qu'en 559; et l'on a déja vu que cela est impossible.... Est-ce à la seconde, en l'an 555? cela serait moins absurde; mais comme il régna encore au moins 2 années après, son règne se trouverait être de 17 ans, et (Crésus) n'en régna que 14. Ce ne peut donc être qu'à la première invasion, qui eut lieu dans les 6 derniers mois de l'an 560, et les 6 premiers mois de l'an 559, faisant l'année première de l'olympiade cinquante-cinquième; posons cette donnée, et continuons de raisonner et de calculer d'après elle.
§ LXXI. «Crésus (induit en erreur par le sens ambigu de la deuxième réponse de l'oracle, voy. § LIII) se disposait à marcher en Cappadoce, dans l'espérance de renverser l'empire de Kyrus et des Perses....»
(Ici les représentations d'un seigneur lydien, et quelques détails sur la Cappadoce).
§ LXXIII. «Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin d'ajouter à ses états ce pays alors dépendant des Perses, animé par sa confiance en l'oracle et par le désir de venger Astyag, son beau-frère, captif de Kyrus. Voici comment Astyag était devenu beau-frère de Crésus.»
(Ici Hérodote raconte l'anecdote des chasseurs scythes qui occasiona la guerre de l'éclipse, et le mariage d'Astyag qui en fut une conséquence).
§.LXXV. «Crésus, irrité contre Kyrus pour avoir détrôné Astyag, avait donc consulté les oracles...; et sur une réponse qui lui était venue de Delphes, il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut arrivé sur les bords du fleuve Halys, etc.»
(Récit de la manière dont il le passa).
§ LXXVI. «Après le passage de l'Halys, Crésus, avec son armée, entra dans la partie de la Cappadoce appelée Ptérie..... près Sinope. Il y assit son camp..., prit la ville..., s'empara des bourgades..., déporta les Syriens, etc.... Cependant Kyrus assembla son armée, prit avec lui tout ce qu'il put trouver d'hommes sur sa route, et vint à sa rencontre..... Après de violentes escarmouches, on en vint à une action générale—qui fut indécise.»
§ LXXVII. «Crésus (pour divers motifs) retourna à Sardes... dans le dessein d'appeler ses alliés...; il comptait y passer tranquillement l'hiver, et retourner à l'entrée du printemps contre les Perses.»
(Ici l'historien raconte les présages de sa ruine.)
§ LXXIX. «Kyrus, instruit de la retraite de Crésus à Sardes, l'y poursuit avec tant de rapidité, qu'il lui porte la nouvelle de son arrivée. Crésus fait sortir ses Lydiens et livre bataille aux Perses; il est battu.»
§ LXXXIV. «La ville est prise le quatorzième jour du siége. Et»
§ LXXXVI. «Crésus tombe vif entre les mains des Perses, ayant régné 14 ans et soutenu un siège d'autant de jours.»
Tel est le récit d'Hérodote qui, au moyen de ses digressions et des anecdotes dont il orne le fond, se prolonge pendant 50 pages.—En le résumant et le réduisant à sa plus simple expression, nous trouvons la série des faits suivants.
Crésus perd son fils Atys, 2 ans avant le détrônement d'Astyag, qui eut lieu en l'an 561. Donc Atys fut tué en l'an 563.... Donc le voyage de Solon en l'année 564.... Déja Crésus avait fait ses conquêtes nombreuses et successives.... Pittacus, mort en 570, avait eu des rapports avec Crésus, déja roi puissant et devenu le centre des lumières et de la célébrité.... Donc Crésus avait commencé de régner au plus tard en l'an 571, et très-probablement bien plus tôt. Réveillé de sa douleur vers la fin de 561, il envoie consulter les oracles. Il donne 100 jours à ses députés; il n'en fallait pas le quart pour aller à Delphes, ni la moitié pour se rendre à l'oasis d'Ammon, distante de 7 jours seulement de Saïs et de Canopus; mais il prend la plus grande latitude pour parer à tous les incidens.—Ces députés purent revenir en moins de 40 jours: supposons pour l'aller et le venir, 5 mois, espace de temps qu'il trouve ensuite suffisant pour avoir des soldats d'Égypte; il eut donc la première réponse au plus tard dans le sixième mois de l'an 560: n'ayant plus de confiance qu'aux deux oracles de Delphes et d'Amphiaraüs, il leur fait une seconde députation qui a pu aller et revenir en 6 semaines.... Donc elle était revenue au huitième mois de l'an 561. Comblé de joie par cette deuxième réponse, il envoie des présens aux Delphiens, cette fois sans consulter l'oracle: puis une troisième députation pour interroger le dieu sur la durée de sa monarchie: toutes ces consultations ont pu être terminées dans l'année 560.
Or Crésus ayant recherché quels peuples de la Grèce il devait prendre pour alliés (LVI) il trouva les Athéniens sous le joug de Pisistrate.... Ces mots ayant recherché prouvent que cette recherche était déja faite: elle date donc de la fin de 560 ou des premiers mois de 559. Il est probable que la troisième députation qu'il envoya à Delphes pour une question superflue à son objet principal, ou bien que les envoyés chargés de distribuer des présens aux habitants de Delphes, ne furent que le prétexte de ses recherches diplomatiques. C'est ainsi que Diodore de Sicile nous apprend qu'il fit encore partir un certain Eurybates, en apparence pour Delphes, mais en réalité pour enrôler les Lacédémoniens[206]; cet Eurybates, le trahit et passa chez Kyrus. Ces recherches et informations coincident donc réellement avec l'année de l'archontat de Comias et de l'usurpation de Pisistrate; fixons-les au commencement de 559.... Crésus emploie cette même année 559 à conclure son traité avec les Lacédémoniens, et à faire ses préparatifs: au printemps de l'an 558 il part pour la Cappadoce: ses opérations militaires remplissent l'été. Vers l'automne, il traverse l'Halys, se replie sur la Ptérie près Sinope: Kyrus accourt... les armées se mesurent; le succès est indécis. Crésus, sur de vains motifs, se retire à Sardes aux premiers froids de l'hiver, c'est-à-dire au commencement de décembre. Kyrus l'y poursuit. Une bataille se livre sous les murs. Les Lydiens sont battus, et Sardes est prise au bout de 14 jours, en janvier de l'an 557. Toutes les conditions sont remplies; car en attribuant à cette année 557 les 14 jours spécifiés par Hérodote, les 14 années qu'il donne à Crésus remontent avec précision à l'an 571 inclusivement; et tous les événements observent un accord parfait.
Voyons maintenant quelles difficultés ont trouvées ou se sont créées ici nos confrères. N'apercevant pas, ainsi que nous l'avons déja remarqué, la date de la prise de Sardes explicitement exprimée, ils ont trouvé plus simple de la demander à d'autres auteurs, et ils ont cru la trouver dans deux passages positifs que nous allons discuter.
L'un est tiré de C. Julius Solinus, grammairien ou maître d'école latin du troisième siècle après notre ère, auteur d'un recueil de fragments historiques, géographiques et physiques, pleins de faits si merveilleux, si fabuleux et si absurdes, que l'on croirait lire un écrivain musulman[207], et que l'on refuse tout discernement à un compilateur aussi crédule. Voici son passage relatif à notre question. Après avoir cité dans son premier chapitre plusieurs cas et faits étranges, Solin ajoute[208]: «La peur ôte quelquefois la mémoire, et par inverse, elle excite quelquefois la parole. (Ainsi) lorsque Cyrus, en la cinquante-huitième olympiade, entra vainqueur dans Sardes, ville d'Asie, où était caché Crésus, le fils de ce roi, nommé Atys, muet (de naissance) recouvra la parole, comme d'explosion, par un effort de la peur; car on dit qu'il s'écria: Épargne mon père, ô Cyrus! et apprends par notre infortune, que tu es (aussi) homme.»
Où Solin, plagiaire habituel des anciens, a-t-il puisé cette anecdote? Nous ne la trouvons que dans Hérodote, qui dit à la fin du § LXXXIV:
«Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière (fut) livrée au pillage. § LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort: Il avait un (second) fils dont j'ai déja fait mention: ce fils avait toutes sortes de bonnes qualités, mais il était muet.... Après la prise de la ville, un Perse allait tuer Crésus sans le connaître...; le jeune prince muet, à la vue du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un effort qui lui rendit la voix: Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus[209].»
N'est-ce pas là évidemment l'original dont Solin à fait une mauvaise copie? L'on y trouve son idée fondamentale sur la peur, et jusqu'à ses propres termes, l'effort de la peur, vis timoris. Il a d'ailleurs brodé l'anecdote avec un mauvais goût et une inexactitude qui nous donnent la mesure de son esprit; Atys était le nom du prince tué à la chasse, et non pas celui du prince muet.... et ce muet adressa à un soldat et non à Kyrus, un cri de sentiment, et non une phrase de morale. Les anciens compilateurs ont presque toujours cité de mémoire avec cette négligence.
Du moment que Solin a copié Hérodote pour le fait, il a dû le consulter pour la date..... Comment aura procédé cet écrivain superficiel? Ayant d'abord trouvé à l'article LIX, cette phrase de notre historien....
«Crésus apprit que les Athéniens.... partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate...., alors tyran d'Athènes....» Puis à l'article LXIV, le récit de la troisième et dernière usurpation, suivi de ces mots:
§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient les Athéniens.»
Solin, trompé par cette phrase réellement équivoque, et dont l'ambiguité nous a nous-mêmes frappé, a attribué à la troisième invasion ce mot alors que nous avons vu par analyse appartenir à la première; et il a de son chef ajouté vaguement pour date de l'événement, la cinquante-huitième olympiade, dont en effet la quatrième année (545) est l'année de l'invasion troisième et définitive.
Et comment Solin n'aurait-il pas commis cette méprise, lorsque tant d'autres plus habiles et plus difficiles y ont été trompés? lorsque Larcher lui-même, ce prince des critiques anciens et modernes, ne l'a pas évitée? Il est donc évident que le calcul de Solin dérive du passage en question, et que c'est l'autorité même d'Hérodote mal entendu, que l'on veut aujourd'hui opposer à Hérodote pris dans son vrai sens.
Le second passage allégué par les chronologistes, est tiré de Diogène de Laërte qui, vers la fin du second siècle, compila sans méthode et sans discernement l'ouvrage que nous avons de lui sur la vie des philosophes. Selon cet écrivain, «Périandre, tyran de Corinthe, mourut âgé de près de 80 ans: et il ajoute de suite, Sosicrates de Rhodes assure que ce fut 40 ans avant Crésus, et un an avant la quarante-neuvième olympiade.» C'est-à-dire que Périandre mourut l'an 4 de la quarante-huitième olympiade, répondant à 585 ans avant notre ère[210], et que Crésus 40 ans après, correspond à l'an 545. Or voilà précisément le même résultat que Solin; le même faux calcul dérivé de la même méprise que nous venons de démontrer: de manière que c'est bien réellement ce fatal passage du paragraphe LXI, qui par son ambiguité a induit en erreur les anciens chronologistes, dès une époque reculée. Le temps où vivait Sosicrates de Rhodes, n'est point connu; mais il a sûrement précédé de beaucoup le siècle de Plutarque, qui se plaint amèrement des dissonances et des contradictions des chronologistes, à l'occasion de l'entrevue de Solon avec Crésus.
«Quelques auteurs, dit-il, prétendent prouver par la chronologie, que c'est un conte inventé à plaisir; mais cette histoire est si célèbre, qu'on ne saurait la rejeter sous prétexte qu'elle ne s'accorde pas avec certaines tables chronologiques que mille gens essaient de corriger, sans jamais pouvoir concilier les contradictions dont elles sont remplies.»
Plutarque a eu d'autant plus raison d'insister sur la vérité du fait cité par Hérodote, que si ce dernier, postérieur d'un siècle seulement à Crésus et à Solon, eût osé réciter sans fondement cette anecdote, dans les lectures publiques et solennelles qu'il fit de son ouvrage aux jeux olympiques et à Athènes, mille réclamations se seraient élevées contre lui, et Plutarque lui-même, qui a écrit un traité[211] pour dénigrer Hérodote, n'aurait pas manqué d'en recueillir quelqu'une au lieu de l'appuyer comme il fait ici.
Si la chronique des marbres de Paros nous fût parvenue saine et entière, nous aurions pu y reconnaître que les dissonances en question remontaient jusqu'au-delà de l'an 272 avant notre ère, époque de sa composition; et cela nous paraît probable, puisque cette chronique porte des erreurs analogues et manifestes sur d'autres dates connues, telles que l'avénement de Darius, l'expulsion des Pisitratides, qu'elle distingue de celle d'Hippias, etc. Mais comme tout ce qui est relatif à Kyrus, à Crésus et même à Alyattes, est effacé dans l'original, et a été substitué par les éditeurs anglais, l'on n'en peut rien conclure, si ce n'est que, sous prétexte de compléter et de corriger un monument fruste, l'on est parvenu à en faire un monument apocryphe, de très-peu de mérité et d'utilité.
Nos chronologistes modernes n'ont donc réellement aucun témoignage valable à opposer ni à substituer à celui d'Hérodote; et s'il reste ici quelque difficulté, c'est de concevoir comment des savants aussi renommés que les Scaliger, les Petau, les Usserius, ont lu cet historien avec tant de négligence ou de prévention, qu'ils n'aient pas saisi le nœud de cette énigme; comment surtout le traducteur Larcher, qui à chaque page de ses notes réprimande et même injurie quiconque n'est pas de son avis, a manié toutes ces idées sans les combiner, sans apercevoir leur résultat; et cela lorsqu'une phrase entre autres déclare en propres termes, que le temps qui s'écoula depuis la consultation d'Apollon jusqu'à la ruine de Crésus, fut de TROIS ANS! Voici ce passage vraiment frappant et péremptoire:
§ XC. «(Après avoir retiré Crésus du bûcher qui devait le consumer) demandez-moi, lui dit Kyrus, ce qui vous plaira, et vous l'obtiendrez. Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre d'envoyer au dieu des Grecs les fers que voici, et de lui demander s'il lui est permis de tromper ainsi.»
§ XCI. Les Lydiens, députés par Crésus, étant arrivés à Delphes, et ayant exécuté ses ordres, (la Pythie répondit en substance): «Il est impossible, même à un dieu, d'éviter le sort marqué par les Destins: Crésus est puni du crime de son 5e ancêtre[212]... Apollon a mis tout en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes; mais il ne lui a pas été possible de fléchir les Parques... Tout ce qu'elles ont accordé à ses prières, il en a gratifié ce prince; il a reculé de trois ans la prise de Sardes: que Crésus sache donc qu'il a été fait prisonnier trois ans plus tard qu'il n'était porté par les Destins...»
D'où datent ces trois ans? bien évidemment de l'époque des consultations, et surtout des magnifiques présents de Crésus; par conséquent de l'an 560, comme nous l'avons vu. Et puisque Sardes, prise en l'an 557, devait l'être 3 ans plus tôt par le Mulet perse (Kyrus), instrument du Destin, il est évident qu'il s'agit de l'an 560, avant lequel Kyrus ne régnait pas en Médie.
L'on voit que tout devient de la plus grande clarté; et quoique Larcher nous assure[213] que jamais l'on ne viendra à bout de résoudre les difficultés relatives à Solon, et à tout ce qui touche Crésus, nous allons montrer que toutes se résolvent par le même texte d'Hérodote, et par la clef qu'il nous a fournie. Faisons-en l'épreuve sur Solon.
Deux écrivains nous ont transmis la vie de cet homme célèbre; l'un est Plutarque, qui, selon son usage, s'est appliqué à classer les faits dans leur ordre naturel, afin de produire l'instruction morale et l'intérêt dramatique vers lesquels il tend; l'autre est Diogène de Laërte dont les chapitres ressemblent à des tiroirs de chiffonnière, où ce compilateur paresseux et sans esprit a jeté les notes de ses lectures, pour les rassembler ensuite et les coudre sans ordre et sans discussion d'autorités et de temps. Par ce motif, il n'est lui-même qu'une autorité subalterne, dont on ne peut user qu'avec défiance et précaution.
Il est de fait certain et non contesté, que Solon fut archonte ou magistrat d'Athènes, et qu'il établit ses lois en l'an 594 (3e année de la 46e olympiade). L'on sent que pour s'élever à un si haut degré de crédit dans une ville où il n'était pas né, il dut être déja un homme d'un certain âge. En admettant les 80 ans de vie que lui donne Diogène, et en plaçant sa mort sous l'archontat d'Hégesistrate (l'an 558), selon l'autorité précise de Phanias d'Ephèse, cité par Plutarque, Solon était né en 638, et âgé de 45 ans lorsqu'il fut archonte: le sage Barthélémy et le savant de Sainte-Croix, dont Larcher ne récusera pas le jugement, sont de cet avis[214]. Né dans l'île de Salamine, d'une famille de marchands, Solon se livra lui-même, au négoce, et fit long-temps le cabotage dans l'Archipel et sur les côtes de l'Asie mineure. Ce fut dans ces voyages multipliés que son esprit vif et droit, observant en chaque lieu l'action réciproque des tempéraments, des habitudes et des lois, conçut l'idée d'un système approprié au peuple mobile d'Athènes, qu'il préférait, et chez lequel il s'était établi, comme Lycurgue avait approprié le sien au peuple sérieux et morose de Sparte. Ce fut dans les derniers de ses cabotages qu'il dut visiter Thalès à Milet; car Plutarque place ensuite la guerre de Salamine, puis l'accroissement du crédit de Solon et son archontat; en sorte que ses exhortations à Thalès pour l'engager à se marier, et la fausse nouvelle que celui-ci lui fit donner de la mort de son fils déja pubère, pourraient dater, sans invraisemblance, des années 599 à 661. Son archontat fut, comme nous l'avons dit, en 594. Deux ans après (en 592), parut à Athènes le célèbre Anacharsis, sous l'archonte Eucrate (Diog. de Laërte, in Anacharsi): et cette date non contestée réfute l'opinion de ceux qui veulent qu'immédiatement après son archontat, Solon ait fait son voyage de 10 ans, dans lequel il alla en Égypte, où régnait Amasis, qui ne régna qu'en 570; puis en Lydie, où il vit Crésus: comme si, outre l'inconvenance des temps, il n'était pas contraire à toute vraisemblance que ce législateur eût livré aux caprices d'un peuple léger, et aux secousses des factions, l'arbre frêle et délicat qu'il venait de planter, et qui ne pouvait s'enraciner qu'avec le temps. Solon resta à Athènes pour expliquer et soutenir ses lois. Il continua ses opérations de commerce pour frayer, dit Plutarque, aux dépenses de sa vie dissipée; l'on sent que chez un tel peuple, la maison de Solon, pour soutenir son crédit, dut être ouverte à tout le monde. Plusieurs années après, c'est-à-dire vers l'an 580, Susarion donna les premières représentations de comédie, et Thespis, qui de l'aveu des auteurs[215], donna les siennes peu de temps ensuite, n'a pu tarder plus que l'an 576. Par conséquent Solon put alors réprimander ses concitoyens au sujet de ces pièces licencieuses dont il prévoyait les effets. Ennuyé enfin, comme il arrive quand on vieillit, et fatigué des importunités des consultants et des disputeurs de ce temps-là, il entreprit vers la fin de l'an 574, ou le début de 573, son voyage de dix ans.—Il dut procéder lentement de lieu à lieu, de contrée à contrée, comme font tous les observateurs en matière de lois et de morale; il n'arriva qu'en 571 ou même en 570 en Égypte, où il resta assez long-temps, et il y vit Amasis commencer son règne (570). En quittant l'Égypte il dut revenir en Cypre par Crète ou par la côte de Phénicie: de Cypre il entra dans l'Asie mineure, et enfin il termina par Sardes, où il vit Crésus en 564 ou 563, avant la mort d'Atys. Là, instruit facilement de ce qui se passait à Athènes, il jugea qu'il était temps d'y rentrer pour s'opposer au choc de trois factions qui troublaient la ville: son parent Pisistrate qui en conduisait une, manœuvra si bien, que malgré les avertissements de Solon, le peuple donna dans le piège assez grossier des blessures de Pisistrate, d'où résulta la 1e usurpation, pendant le second semestre de l'an 560, sous l'archontat de Comias. Solon résista d'abord ouvertement; mais vaincu par la nécessité des circonstances, par la douceur de Pisistrate et par le consentement du plus grand nombre, il consentit à vivre paisiblement en faisant encore des vers; et en rédigeant les écrits des prêtres égyptiens sur l'Atlantide, dont ensuite s'empara Platon; et il mourut sous Hégésistrate, successeur de Comias, l'an 558, selon le témoignage précis de Phanias d'Éphèse. Si Héraclite de Pont le fait revivre encore plusieurs années après, c'est qu'il a suivi le système, erroné de Sosicrate et de ceux qui comme lui retardaient de 12 ans la ruine de Crésus: mais en prolongeant la vie de Solon jusqu'à l'an 545, ces auteurs commettaient l'invraisemblance de le faire archonte à l'âge de 29 ans. Tout ce que Diogène de Laërte rapporte de ses lettres contradictoires, l'une à Crésus et l'autre à Pisistrate, des réponses de Pisistrate et de sa retraite en Cypre, est évidemment controuvé (comme l'avoue Larcher lui-même) par des rhéteurs grecs, qui, selon leur usage, ont brodé sur un canevas devenu agréable au peuple d'Athènes depuis l'expulsion d'Hippias et le meurtre d'Hipparque.
L'histoire de Thalès compliquée également avec celle de Crésus, s'éclaircit par les mêmes moyens de solution qui vont faire disparaître l'objection que l'on voudrait tirer de l'âge de cet astronome contre l'éclipse de 625.
Diogène de Laërte qui a écrit la vie ou plutôt des notes décousues sur la vie de Thalès, nous indique comme sources principales où il a puisé, les ouvrages d'Hérodote, de Douris et de Démocrite. Il parle successivement de son origine phénicienne, avec des doutes sur sa naissance à Milet ou à Sidon; de sa proclamation comme l'un des sept Sages[216], sous l'archonte Damasias (en 582); de sa passion pour l'astronomie; de ses découvertes dans cette branche de science; de ses services civils et patriotiques comme citoyen de Milet, de sa répugnance pour le mariage; de ses maîtres en astronomie (les prêtres égyptiens); du fameux trépied d'or que se renvoyèrent l'un à l'autre les sept Sages dont il était un; des présents que lui adressa Crésus; puis des maximes de sagesse que l'on citait de lui. Or, ajoute brusquement Diogène, «On lit dans les Chroniques d'Apollodore que Thalès naquit l'an 1er de la 35e olympiade (l'an 640), et qu'il mourut à l'âge de 78 ans, ou à l'âge de 90, comme le veut Sosicrate qui place sa mort dans la 58e olympiade (548), et (dit) qu'il vécut au temps de Crésus à qui il promit de faire passer l'Halys sans pont, en détournant le fleuve.»
Voilà, comme l'on voit, deux opinions contradictoires: laquelle préférer? Si nous admettons celle d'Apollodore, Thalès, né en 640, dut mourir en 563 (âgé de 78 ans): mais en 563 le fils de Crésus vivait encore: Astyages n'était pas détrôné, et Crésus ne songeait pas à la guerre qui, 6 ans plus tard, lui fit traverser l'Halys. Apollodore est donc évidemment en erreur, et cette erreur remonte à 140 ans au moins avant Jésus-Christ, puisqu'il fut disciple du grammairien Aristarque d'Alexandrie[217], cité pour avoir fleuri sous Ptolomée Philométor, vers la 156e olympiade (154 ans avant Jésus-Christ).
Si nous admettons l'opinion de Sosicrate, Thalès étant mort dans la 58e olympiade, âgé de 90 ans, c'est-à-dire vers l'année 648, il dut naître vers 738...... Mais nous avons déja vu que Sosicrate se trompait en supposant la guerre de Crésus et la prise de Sardes arrivées dans la 58e olympiade (548); que ce fut au contraire en l'an 558 que Crésus traversa l'Halys; donc les 90 ans de Thalès, en remontant de là, portent sa naissance à l'an 648, et le calcul de Sosicrate ainsi redressé, satisfait à toutes les vraisemblances.
A cette occasion faisons une remarque qui s'applique presque généralement aux philosophes de l'antiquité; savoir, qu'étant nés la plupart dans la classe plébéienne, leur naissance était un fait obscur et non remarqué. Ce n'était que lorsqu'ils devenaient célèbres, que l'on faisait attention à leur âge; et c'était surtout à l'époque de leur mort que cette attention notait la durée de leur vie, et supputait la date de leur naissance. Or, dans le cas présent de Thalès, lié par ses dernières années à la guerre de Crésus contre Cyrus, l'erreur commise à l'égard du fait fondamental a nécessairement causé l'erreur de la conséquence; et si l'on observe que les dates de mort et de naissance d'un homme aussi célèbre que Pythagore, ont été un problème jusqu'à ces derniers temps, l'on sentira que l'insouciance et la négligence des historiens d'une part, de l'autre, l'état de troubles et de révolutions où furent habituellement les États et surtout les petits États de l'antiquité, ont été des obstacles presque insurmontables pour l'exactitude des chronologistes[218].
Mais de quel historien Diogène de Laërte et ses auteurs ont-ils emprunté cette circonstance importante de leur récit, «que Thalès conseilla à Crésus de détourner l'Halys?» Nous ne la trouvons encore que dans Hérodote qu'ils suivaient ici pas à pas; cet historien l'affirme-t-il aussi positivement? Voilà ce qui nous paraît pour le moins douteux. Lisons ses paroles.