CATHOS.
Ah! mon Dieu, voilà qui est poussé dans le dernier galant.
MASCARILLE.
Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant.
MADELON.
Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.
MASCARILLE.
Avez-vous remarqué ce commencement, Oh! oh! voilà qui est extraordinaire, oh! oh! comme un homme qui s'avise tout d'un coup, oh! oh! La surprise, oh! oh!
MADELON.
Oui, je trouve ce oh! oh! admirable.
MASCARILLE.
Il semble que cela ne soit rien.
CATHOS.
Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.
MADELON.
Sans doute et j'aimerois mieux avoir fait ce oh! oh! qu'un poëme épique.
MASCARILLE.
Tudieu! vous avez le goût bon.
MADELON.
Eh! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.
MASCARILLE.
Mais n'admirez-vous pas aussi je n'y prenois pas garde? Je n'y prenois pas garde, je ne m'apercevois pas de cela; façon de parler naturelle, je n'y prenois pas garde. Tandis que, sans songer à mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, je vous regarde, c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple; votre œil en tapinois... Que vous semble de ce mot tapinois? n'est-il pas bien choisi?
CATHOS.
Tout à fait bien.
MASCARILLE.
Tapinois, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris, tapinois.
MADELON.
Il ne se peut rien de mieux.
MASCARILLE.
Me dérobe mon cœur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur! Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter? Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!
MADELON.
Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.
MASCARILLE.
Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.
CATHOS.
Vous avez appris la musique?
MASCARILLE.
Moi? Point du tout.
CATHOS.
Comment donc cela se peut-il?
MASCARILLE.
Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.
MADELON.
Assurément, ma chère.
MASCARILLE.
Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût: Hem, hem, la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix; mais il n'importe, c'est à la cavalière.
Il chante.
CATHOS.
Ah! que voilà un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?
MADELON.
Il y a de la chromatique[271] là dedans.
MASCARILLE.
Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? Au voleur! au voleur! Et puis, comme si l'on crioit bien fort, au, au, au, au, au voleur! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, au voleur!
MADELON.
C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.
CATHOS.
Je n'ai encore rien vu de cette force-là.
MASCARILLE.
Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.
MADELON.
La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.
MASCARILLE.
A quoi donc passez-vous le temps, mesdames?
CATHOS.
A rien du tout.
MADELON.
Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissemens.
MASCARILLE.
Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.
MADELON.
Ce n'est pas de refus.
MASCARILLE.
Mais je vous demande d'applaudir comme il faut quand nous serons là; car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation: et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire! Pour moi, j'y suis fort exact; et, quand j'ai promis à quelque poëte, je crie toujours: Voilà qui est beau! devant que les chandelles soient allumées.
MADELON.
Ne m'en parlez point: c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.
CATHOS.
C'est assez: puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.
MASCARILLE.
Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie.
MADELON.
Eh! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites.
MASCARILLE.
Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.
CATHOS.
Et à quels comédiens la donnerez-vous?
MASCARILLE.
Belle demande! Aux grands comédiens[272]; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorans qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel endroit: et le moyen de connoître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?
CATHOS.
En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.
MASCARILLE.
Que vous semble de ma petite oie[273]? La trouvez-vous congruente à l'habit?
CATHOS.
Tout à fait.
MASCARILLE.
Le ruban en est bien choisi?
MADELON.
Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur[274].
MASCARILLE.
Que dites-vous de mes canons[275]?
MADELON.
Ils ont tout à fait bon air.
MASCARILLE.
Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait.
MADELON.
Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.
MASCARILLE.
Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.
MADELON.
Ils sentent terriblement bon.
CATHOS.
Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.
MASCARILLE.
Et celle-là?
Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.
MADELON.
Elle est tout à fait de qualité; le sublime en est touché délicieusement.
MASCARILLE.
Vous ne dites rien de mes plumes! Comment les trouvez-vous?
CATHOS.
Effroyablement belles.
MASCARILLE.
Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.
MADELON.
Je vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et, jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.
MASCARILLE, s'écriant brusquement.
Ahi! ahi! ahi! doucement! Dieu me damne, mesdames, c'est fort mal en user; j'ai à me plaindre de votre procédé; cela n'est pas honnête.
CATHOS.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
MASCARILLE.
Quoi! toutes deux contre mon cœur en même temps! M'attaquer à droite et à gauche! Ah! c'est contre le droit des gens: la partie n'est pas égale; et je m'en vais crier au meurtre.
CATHOS.
Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.
MADELON.
Il a un tour admirable dans l'esprit.
CATHOS.
Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie avant qu'on l'écorche.
MASCARILLE.
Comment, diable! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.
SCÈNE XI.—CATHOS, MADELON, MASCARILLE, MAROTTE.
MAROTTE.
Madame, on demande à vous voir.
MADELON.
Qui?
MAROTTE.
Le vicomte de Jodelet.
MASCARILLE.
Le vicomte de Jodelet?
MAROTTE.
Oui, monsieur.
CATHOS.
Le connoissez-vous?
MASCARILLE.
C'est mon meilleur ami.
MADELON.
Faites entrer vitement.
MASCARILLE.
Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure.
CATHOS.
Le voici.
SCÈNE XII.—CATHOS, MADELON, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR.
MASCARILLE.
Ah! vicomte!
JODELET. (Ils s'embrassent l'un l'autre.)
Ah! marquis!
MASCARILLE.
Que je suis aise de te rencontrer!
JODELET.
Que j'ai de joie de te voir ici!
MASCARILLE.
Baise-moi donc encore un peu, je te prie.
MADELON, à Cathos.
Ma toute bonne, nous commençons d'être connues; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir.
MASCARILLE.
Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme-ci: sur ma parole il est digne d'être connu de vous.
JODELET.
Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.
MADELON.
C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie.
CATHOS.
Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée bien heureuse.
MADELON, à Almanzor.
Allons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les choses? Voyez-vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil?
MASCARILLE.
Ne vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.
JODELET.
Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.
MASCARILLE.
Savez-vous, mesdames, que vous voyez dans le vicomte un des vaillants hommes du siècle? C'est un brave à trois poils[276].
JODELET.
Vous ne m'en devez rien, marquis; et nous savons ce que vous savez faire aussi.
MASCARILLE.
Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.
JODELET.
Et dans des lieux où il faisoit fort chaud.
MASCARILLE, regardant Cathos et Madelon.
Oui, mais non pas si chaud qu'ici. Ahi! ahi! ahi!
JODELET.
Notre connoissance s'est faite à l'armée; et la première fois que nous nous vîmes, il commandoit un régiment de cavalerie sur les galères de Malte.
MASCARILLE.
Il est vrai, mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse[277]; et je me souviens que je n'étois que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.
JODELET.
La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service comme nous.
MASCARILLE.
C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.
CATHOS.
Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.
MADELON.
Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.
MASCARILLE.
Te souvient-il, vicomte, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les ennemis au siége d'Arras[278]?
JODELET.
Que veux-tu dire avec ta demi-lune? C'étoit bien une lune tout entière.
MASCARILLE.
Je pense que tu as raison.
JODELET.
Il m'en doit bien souvenir, ma foi! j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce; vous sentirez quel coup c'étoit là.
CATHOS, après avoir touché l'endroit.
Il est vrai que la cicatrice est grande.
MASCARILLE.
Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci; là, justement au derrière de la tête. Y êtes-vous?
MADELON.
Oui, je sens quelque chose.
MASCARILLE.
C'est un coup de mousquet que je reçus, la dernière campagne que j'ai faite.
JODELET, découvrant sa poitrine.
Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines[279].
MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut-de-chausse.
Je vais vous montrer une furieuse plaie.
MADELON.
Il n'est pas nécessaire: nous le croyons sans y regarder.
MASCARILLE.
Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est.
CATHOS.
Nous ne doutons pas de ce que vous êtes.
MASCARILLE.
Vicomte, as-tu là ton carrosse?
JODELET.
Pourquoi?
MASCARILLE.
Nous mènerions promener ces dames hors des portes[280], et leur donnerions un cadeau[281].
MADELON.
Nous ne saurions sortir aujourd'hui.
MASCARILLE.
Ayons donc les violons pour danser.
JODELET.
Ma foi, c'est bien avisé.
MADELON.
Pour cela, nous y consentons: mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.
MASCARILLE.
Holà! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette! Au diable soient tous les laquais! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.
MADELON.
Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu'ils aillent querir des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d'ici près, pour peupler la solitude de notre bal.
Almanzor sort.
MASCARILLE.
Vicomte, que dis-tu de ces yeux?
JODELET.
Mais toi-même, marquis, que t'en semble?
MASCARILLE.
Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies[282] nettes. Au moins, pour moi, je reçois d'étranges secousses, et mon cœur ne tient plus qu'à un filet.
MADELON.
Que tout ce qu'il dit est naturel! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.
CATHOS.
Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit.
MASCARILLE.
Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là-dessus.
Il médite.
CATHOS.
Eh! je vous en conjure de toute la dévotion de mon cœur, que nous oyions quelque chose qu'on ait fait pour nous.
JODELET.
J'aurois envie d'en faire autant, mais je me trouve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité des saignées que j'y ai faites ces jours passés[283].
MASCARILLE.
Que diable est-ce là? Je fais toujours bien le premier vers; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi! ceci est un peu trop pressé; je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.
JODELET.
Il a de l'esprit comme un démon.
MADELON.
Et du galant, et du bien tourné.
MASCARILLE.
Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la comtesse?
JODELET.
Il y a plus de trois semaines que je ne lui aie rendu visite.
MASCARILLE.
Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui?
MADELON.
Voici nos amies qui viennent.
SCÈNE XIII.—LUCILE, CÉLIMÈNE, CATHOS, MADELON, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, ALMANZOR, VIOLONS.
MADELON.
Mon Dieu, mes chères[284], nous vous demandons pardon. Ces messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds; et nous vous avons envoyé querir pour remplir les vides de notre assemblée.
LUCILE.
Vous nous avez obligées, sans doute.
MASCARILLE.
Ce n'est ici qu'un bal à la hâte; mais, l'un de ces jours, nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus?
ALMANZOR.
Oui, monsieur; ils sont ici.
CATHOS.
Allons donc, mes chères, prenez place.
MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude.
La, la, la, la, la, la, la, la.
MADELON.
Il a tout à fait la taille élégante.
CATHOS.
Et a la mine de danser proprement.
MASCARILLE, ayant pris Madelon pour danser.
Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence! Oh! quels ignorans! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte! ne sauriez-vous jouer en mesure? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme! O violons de village!
JODELET, dansant ensuite.
Holà! ne pressez pas si fort la cadence: je ne fais que sortir de maladie.
SCÈNE XIV.—DU CROISY, LA GRANGE, CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, VIOLONS.
LA GRANGE, un bâton à la main.
Ah! ah! coquins, que faites-vous ici? Il y a trois heures que nous vous cherchons.
MASCARILLE, se sentant battre.
Ahi! ahi! ahi! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi.
JODELET.
Ahi! ahi! ahi!
LA GRANGE.
C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance!
DU CROISY.
Voilà qui vous apprendra à vous connoître.
SCÈNE XV.—CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.
MADELON.
Que veut donc dire ceci?
JODELET.
C'est une gageure.
CATHOS.
Quoi! vous laisser battre de la sorte!
MASCARILLE.
Mon Dieu! je n'ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent, et je me serois emporté.
MADELON.
Endurer un affront comme celui-là, en notre présence!
MASCARILLE.
Ce n'est rien: ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer pour si peu de chose.
SCÈNE XVI.—DU CROISY, LA GRANGE, MADELON, CATHOS, CÉLIMÈNE, LUCILE, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.
LA GRANGE.
Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.
Trois ou quatre spadassins entrent.
MADELON.
Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison!
DU CROISY.
Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous; qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal?
MADELON.
Vos laquais!
LA GRANGE.
Oui, nos laquais: et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.
MADELON.
O ciel! quelle insolence!
LA GRANGE.
Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue; et, si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur-le-champ.
JODELET.
Adieu notre braverie[285].
MASCARILLE.
Voilà le marquisat et la vicomté à bas.
DU CROISY.
Ah! ah! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées! vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.
LA GRANGE.
C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.
MASCARILLE.
O fortune! quelle est ton inconstance!
DU CROISY.
Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.
LA GRANGE.
Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.
SCÈNE XVII.—MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.
CATHOS.
Ah! quelle confusion!
MADELON.
Je crève de dépit!
UN DES VIOLONS, à Mascarille.
Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres?
MASCARILLE.
Demandez à monsieur le vicomte.
UN DES VIOLONS, à Jodelet.
Qui est-ce qui nous donnera de l'argent?
JODELET.
Demandez à monsieur le marquis.
SCÈNE XVIII.—GORGIBUS, MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.
GORGIBUS.
Ah! coquines que vous êtes! vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois; et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces messieurs et de ces dames qui sortent.
MADELON.
Ah! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.
GORGIBUS.
Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront.
MADELON.
Ah! je jure que nous en serons vengées ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici après votre insolence?
MASCARILLE.
Traiter comme cela un marquis! Voilà ce que c'est que du monde, la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissoient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part; je vois bien qu'on n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue.
SCÈNE XIX.—GORGIBUS, MADELON, CATHOS, VIOLONS.
UN DES VIOLONS.
Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez, à leur défaut, pour ce que nous avons joué ici.
GORGIBUS, les battant.
Oui, oui, je vais vous contenter, et voici la monnoie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en fasse autant; nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines, allez vous cacher pour jamais! (Seul.) Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusemens des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables!
FIN DES PRÉCIEUSES RIDICULES.
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 23 MAI 1660 SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON
Six mois se sont écoulés depuis la représentation et le succès des Précieuses. Molière a trente-huit ans. Le roi le protége. Marquis, partisans de Hardy et de Garnier, grands hommes des ruelles, ont beau l'attaquer et le combattre, la bourgeoisie, la jeunesse et le roi marchent avec lui.
Cependant il faut faire vivre une troupe de douze personnes dévouées qui ont suivi sa fortune et dont il est l'unique soutien.
La cour n'est pas revenue encore des frontières d'Espagne, où Louis XIV va chercher sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, compagne de son trône et de sa couche royale, qui ne put jamais apprendre notre langue ni s'associer à nos mœurs. L'été va commencer. Le beau monde a quitté Paris; Monsieur, frère du roi, protecteur en titre de la troupe qui porte son nom, ne paye point aux acteurs la pension promise. On est embarrassé; la petite république formée des mains de Molière est en danger dès sa naissance.
Elle est organisée cependant et ne demande qu'à marcher.
Molière, pour rendre ses acteurs plus complets dans leurs rôles, pour ménager leur temps et leurs peines, a déjà spécialisé leurs talents et assigné à chacun le type approprié à sa nature, à sa voix, même à son caractère. Le gros Duparc, avec sa lourde panse et la rondeur de ses allures, est Gros-René; le médiocre l'Espy prononce d'une voix caverneuse les sentences de Gorgibus; le pâle et élégant Brécourt est le vicomte de Jodelet. Molière se rapproche autant que possible des masques italiens qu'il admire, et ramène à l'unité de la nature humaine la fantasque variété de ces types convenus. Lui-même, admirablement divertissant dans le comique, «habile (disent les contemporains) à monter et à démonter vingt fois son visage dans la même scène,» d'une grande agilité de corps (le journaliste Loret l'appelle ce fameux danseur), artiste et pour ainsi dire peintre de ses rôles, habitué de bonne heure aux lazzi que lui avait enseignés Scaramouche, il a mis en réserve pour son usage les rôles bouffons, hargneux et quinteux, impossibles et grotesques, passionnés et bizarres; le public y a pris goût.
Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molière choisit une vieille pièce italienne en trois actes, œuvre naïve fondée sur un quiproquo plaisant, esquisse sans élévation, sans moralité, mais non sans gaieté populaire, puisque les bouffons la firent encore applaudir à Paris en 1716;—un de ces fruits corrompus de l'Italie dans sa décadence. Molière effaça les grossièretés les plus choquantes du Ritratto, ouvero Arlichino cornuto per opinione (le Portrait, ou Arlequin cornu d'imagination), renforça le canevas italien de plusieurs emprunts habilement faits au Francion de Sorel, à Sabadino, contemporain de Boccace, à Scarron, à Rabelais, à Montaigne; prêta la vigueur de cette versification mordante qu'il avait apprise chez Lucrèce à l'ingénuité des mœurs bourgeoises; se chargea du rôle principal, rôle fatigant au dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebrequin et Gros-René, et obtint un succès de rire fou qui se prolongea et grandit pendant quarante représentations.
Le Cocu imaginaire trouva des fanatiques. «Joué à l'époque où chacun quitte Paris pour aller se divertir à la campagne (ainsi parle Donneau, dans la préface de sa Cocue imaginaire, qui fut imprimée à la fin de 1660, mais non jouée)... quoique Paris fût, ce semble, désert... il s'est trouvé assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre.» Un autre fanatique, nommé Neufvillenaine, allait répéter de maison en maison des fragments de la pièce nouvelle dont il ne manquait pas une représentation. Après la sixième, il la savait par cœur. Alors il se hâta de la faire imprimer en la dédiant à Molière, ornée d'arguments admiratifs où il notait les diverses nuances de son jeu.
Molière ne se formalisa pas. Dans l'édition qu'il publia lui-même de ses premières comédies, il reproduisit même les observations et «argumens» de Neufvillenaine, qu'il remercia de sa sympathie et de son larcin.
C'est encore ici une œuvre inhabile où la scène reste souvent vide, où la répétition des mêmes moyens, la grossièreté de quelques détails, le calque trop fidèle du canevas original, le double évanouissement de Lélie et de Célie sont rachetés par la mâle et simple vigueur du style. Point de but moral, quoi qu'on en ait dit. C'est le mariage tel qu'il est ou peut être, la franche reproduction des angoisses triviales de la vie. C'est le ménage de Sganarelle avec ses ridicules et ses déboires; le vulgaire époux aussi malheureux de se croire trompé que de l'être;—enfin le double commentaire du mot de La Fontaine: