REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 4 FÉVRIER 1661, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL
Anne d'Autriche, reine espagnole, venait de marier son fils à celle que son cœur maternel avait toujours désirée. La jeune reine, Espagnole elle même, arrivait de Fontarabie escortée d'une cour galante. Le cardinal Mazarin, «qui (dit un contemporain) conservait sa puissance bien avant dans la mort,» gardait cette attitude de commandement qui ne trompait personne.—Representa muy bien eso defunto cardenal, disait Fuen Saldagne en contemplant le lit de parade où cette comédie se jouait: «Voilà un cardinal mort qui représente très-bien.»
Tout se dirigeait donc vers la dignité, la pompe, l'élégance qui allaient caractériser le pouvoir nouveau. Parler l'espagnol et le bien parler, c'était faire sa cour aux deux reines. A côté de la troupe italienne qui avait partagé avec Molière la salle du Petit-Bourbon était venue s'établir, le 24 juillet 1660, une troupe espagnole, grave, sérieuse, malgré ses danses nationales et ses ardents boléros, troupe qui jouait, dit-on, fort bien le drame de Lope et de Caldéron.
Molière et sa troupe n'avaient rien à gagner à ce mouvement des mœurs. On devait regarder le destructeur des Précieuses et l'auteur du Cocu imaginaire comme un bouffon indigne d'arrêter les regards de la bonne société.
Le théâtre qui lui avait été concédé occupait la place sur laquelle la colonnade du Louvre se déploie aujourd'hui. On ne prévint même pas les pauvres acteurs; et, pour bâtir la colonnade, sans autre forme de procès, on mit la pioche et le marteau dans
Les démolitions commencèrent le lundi 11 octobre 1660. Molière, désolé, présenta au roi ses doléances, qui furent bien accueillies: on lui permit de jouer ses pièces dans la grande salle du Palais-Royal, où le cardinal de Richelieu avait fait représenter Mirame. Cette salle, située dans l'aile droite du palais, en face du passage Radzwill, était délabrée, mais beaucoup plus vaste que la précédente.
dit Loret,
«Vaille que vaille,» dit le bon Loret.—«Trois poutres de la charpente étaient pourries et estayées. La moitié de la salle découverte et en ruines[325].»
Cette enceinte déserte et délabrée, qui, depuis la mort de Richelieu, était resté vide, passait, dit Sauval, qui en donne la description exacte, «pour le plus grand théâtre du monde, et le plus commode qu'il y ait jamais eu, quoiqu'il ne consiste qu'en vingt-sept degrés[326] et en deux rangées de loges; il est dressé dans une salle qui n'a pas plus de neuf toises de large; l'espace destiné pour les spectateurs n'en a que dix ou onze de profondeur, et cependant un si petit lieu tient jusqu'à quatre mille personnes, qui est quatre ou cinq fois plus que dans le théâtre de pareille grandeur, et de l'invention de Mercier, le Vitruve ou le Palladio de notre temps..... ceux des théâtres anciens, qui n'avoient guère moins d'un pied et demi de haut, étoient si incommodes, qu'à grand peine pouvoit-on monter et descendre, et qui pis est le huitième degré ils commençoient à s'élever de plusieurs toises au dessus des acteurs, et depuis le trente ou quarantième jusqu'à l'infini; joint qu'ils occupoient beaucoup de place, et que, servant en même temps de siége et de marchepied, chacun venoit à s'entrecrotter, marchoit sur les habits de ceux qui étoient au-dessous de lui, comme les autres qui étoient au-dessus marchaient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va pas ainsi; là les degrés n'ont que quatre ou cinq pouces de haut, et par ce moyen, dans un lieu où les Grecs et les Romains auroient eu de la peine à en placer six ou sept au plus, il s'en trouve vingt-sept; on les monte et descend aisément, et comme ils ne portent tous ensemble qu'une toise et demie ou environ, les spectateurs du vingt-septième degré ne sont point au-dessus des acteurs. Mais parce qu'avec quatre ou cinq pouces de hauteur, il n'y auroit pas moyen de s'asseoir dessus, on y rangeoit des formes[327] qui n'occupoient qu'une partie, afin de pouvoir passer par derrière, je laisse là les autres commodités qui s'y trouvent. Au reste, lorsque ce théâtre fut rendu au public, on couvrit ces degrés, qui pourtant ne sont pas si bien cachés, qu'en entrant on n'en aperçoive une partie[328].»
La concession de cette grande salle à machines, destinée aux représentations héroïques, était un embarras et un piége pour Molière. Ce talent ingénu et vigoureux va-t-il imiter Calderon et Lope, ou essayer les broderies délicates, les nuances un peu pâles de Zaïde et de la Princesse de Clèves? Va-t-il, après Rotrou et Richelieu, se lancer dans la carrière des drames héroïques et galants? Répudiant la brutalité significative de Sganarelle, va-t-il s'essayer aux péripéties castillanes et à l'élégie amoureuse? Il aura cette faiblesse, et il en subira la peine.
Dans le nombre infini de pliegos dont se compose la bibliothèque du drame espagnol, se trouve un Don Garcia de Navarra dont l'auteur est inconnu, qui a pour principal mobile la jalousie du héros, et qui, par la rapidité de l'action et le choc violent des événements imprévus, s'est soutenu quelque temps sur la scène espagnole. Le vers de huit syllabes, rapide comme une nuée d'oiseaux ou de flèches traversant le ciel, la fougue du dialogue, la facilité des rimes, les assonances nombreuses, captivent les spectateurs ou le lecteur de ces trois journées. L'œuvre, qui n'est ni meilleure ni pire que ses nombreuses sœurs, avait été reprise en sous-œuvre, étendue et subtilisée par l'Italien Cigognini, qui en avait fait cinq actes, publiés en 1653 sous le titre de il Principe geloso (le prince jaloux). Molière appliqua la trempe sérieuse et solide de son esprit à ce sujet, qui avait déjà passé par deux mains étrangères, et qui, surchargé d'hexamètres pénibles, écrit d'un style souvent obscur, devint une œuvre défectueuse sillonnée de traits de génie.
On a peine à démêler le sens de l'intrigue, appesantie par d'interminables longueurs. Lui-même, le jaloux par excellence, y joua le principal rôle et précipita la chute de l'œuvre condamnée. Ni sa personne et sa voix, ni sa physionomie et les habitudes de son jeu, ne convenaient au genre qu'il tentait. On riait de le voir et de l'entendre, dit un contemporain,
Son désastre fut complet. Ses ennemis triomphèrent. Les passages sur lesquels il avait le plus compté et dont l'effet touchant ou tragique lui semblait certain avaient excité le rire. Malheureux homme de génie! Le critique à la mode, le chef de la bande hostile, de Visé, écrivait à ses amis: «Il suffit de vous dire que la pièce est sérieuse et que Molière y joue le premier rôle. Vous comprenez comme on s'y est diverti.»
Molière se tint pour battu. Après six représentations la pièce disparut de la scène. Le modeste artiste ne publia jamais son œuvre malvenue, que le comédien La Grange fit imprimer plus tard; il se contenta de sauver quelques débris du naufrage. Ces fragments, détachés du rôle «d'Elvire» et du «Prince» se retrouvent épars dans Amphitryon, les Femmes savantes et le Misanthrope, où, sous la main docile et patiente de l'homme de génie, ils ont repris toute leur valeur.
| PERSONNAGES | ACTEURS |
| DON GARCIE, prince de Navarre, amant de done Elvire. | Molière. |
| DONE[330] ELVIRE, princesse de Léon. | Mlle Duparc. |
| DON ALPHONSE, prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de don Sylve. | La Grange. |
| DONE IGNÈS[331], comtesse, amante de don Sylve, aimée par Mauregat, usurpateur de l'État de Léon. | |
| ÉLISE, confidente de done Elvire. | Mlle Béjart. |
| DON ALVAR, confident de don Garcie, amant d'Élise. | |
| DON LOPE, autre confident de don Garcie, amant d'Élise. | |
| DON PÈDRE, écuyer d'Ignès. | |
| DUN PAGE de done Elvire. | |
| La scène est dans Astorgue, ville d'Espagne (royaume de Léon). | |