De grâce, cachez-moi votre contentement,
Madame, et me laissez mourir dans la croyance
Que le devoir vous fait un peu de violence.
Je sais que de vos vœux vous pouvez disposer,
Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer;
Vous le voyez asseze t quelle obéissance
De vos commandemens m'arrache la puissance;
Mais je vous avouerai que cette gayeté[363]
Surprend au dépourvu toute ma fermeté,
Et qu'un pareil objet dans mon âme fait naître
Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas maître;
Et je me punirois, s'il m'avoit pu tirer
De ce respect soumis où je veux demeurer.
Oui, vos commandemens ont prescrit à mon âme
De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme:
Cet ordre sur mon cœur doit être tout-puissant,
Et je prétends mourir en vous obéissant;
Mais, encore une fois, la joie où je vous treuve[364]
M'expose à la rigueur d'une trop rude épreuve;
Et l'âme la plus sage, en ces occasions,
Répond malaisément de ses émotions.
Madame, épargnez-moi cette cruelle atteinte;
Donnez-moi, par pitié, deux momens de contrainte[365];
Et, quoi que d'un rival vous inspirent les soins,
N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins:
C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prétendre,
Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre.
Je ne l'exige pas, madame, pour longtemps,
Et bientôt mon départ rendra vos vœux contens:
Je vais où de ses feux mon âme consumée
N'apprendra votre hymen que par la renommée.
Ce n'est pas un spectacle où je doive courir:
Madame, sans le voir, je saurai bien mourir.
DONE IGNÈS.
Seigneur, permettez-moi de blâmer votre plainte.
De vos maux la princesse a su paroître atteinte;
Et cette joie encor, de quoi vous murmurez,
Ne lui vient que des biens qui vous sont préparés.
Elle goûte un succès à vos désirs prospère,
Et dans votre rival elle trouve son frère;
C'est don Alphonse, enfin, dont on a tant parlé,
Et ce fameux secret vient d'être dévoilé.
DON ALPHONSE.
Mon cœur, grâces au ciel, après un long martyre,
Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il désire,
Et goûte d'autant mieux son bonheur en ce jour,
Qu'il se voit en état de servir votre amour.
DON GARCIE.
Hélas! cette bonté, seigneur, doit me confondre.
A mes plus chers désirs elle daigne répondre;
Le coup que je craignois, le ciel l'a détourné,
Et tout autre que moi se verroit fortuné;
Mais ces douces clartés d'un secret favorable
Vers l'objet adoré me découvrent coupable;
Et, tombé de nouveau dans ces traîtres soupçons,
Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leçons,
Et par qui mon ardeur si souvent odieuse,
Doit perdre tout espoir d'être jamais heureuse...
Oui, l'on doit me haïr avec trop de raison;
Moi-même je me trouve indigne de pardon;
Et, quelque heureux succès que le sort me présente,
La mort, la seule mort est toute mon attente.
DONE ELVIRE.
Non, non; de ce transport le soumis mouvement[366],
Prince, jette en mon âme un plus doux sentiment.
Par lui de mes sermens je me sens détachée;
Vos plaintes, vos respects, vos douleurs, m'ont touchée;
J'y vois partout briller un excès d'amitié,
Et votre maladie est digne de pitié.
Je vois, prince, je vois qu'on doit quelque indulgence
Aux défauts où du ciel fait pencher l'influence;
Et, pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux,
Mon roi, sans me gêner, peut me donner à vous.
DON GARCIE.
Ciel, dans l'excès des biens que cet aveu m'octroie,
Rends capable mon cœur de supporter sa joie!
DON ALPHONSE.
Je veux que cet hymen, après nos vains débats,
Seigneur, joigne à jamais nos cœurs et nos États.
Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle;
Allons dans nos plaisirs satisfaire son zèle,
Et, par notre présence et nos soins différens,
Donner le dernier coup au parti des tyrans.
FIN DE DON GARCIE DE NAVARRE.