Quand ils ont fini, ils vont se ranger en haut de la vaste scène, où iront successivement s’étager les autres chœurs. Les soldats suivent la Guerre que représente un amoncellement de boucliers entourés de palmiers, de lauriers, et de colonnes chargées de trophées.
Les marins suivent la Mer, que représente des monceaux de coraux et de plantes marines. Ils chantent la France. Les soldats disent:
A quoi les marins répondent:
Puis viennent les jeunes gens précédés par l’Amour, et les jeunes filles par la Jeunesse. Les jeunes filles offrent des fleurs et les jeunes gens des palmes de myrte. Leurs chants sont poétiques et harmonieux. Les enfants terminent le défilé. Ils apparaissent sur un char traîné par des bêtes féroces. Ils chantent aussi des vers symboliques et parfois très beaux.
Cette première partie de l’œuvre de Mme Holmès est d’une grande puissance et d’une haute inspiration.
A ce moment la scène s’obscursit, l’orchestre fait entendre des roulements sinistres. Il entame une marche funèbre. Soudain surgit une femme voilée de noir, chargée de chaînes, aux longs cheveux blonds épars. Elle se dirige vers l’autel les bras tendus.. L’Amour et la Jeunesse se sont séparés pour la laisser passer. Cette figure douloureuse, c’est la France blessée qui a perdu ses provinces.
Le peuple va la secourir en appelant la République à son aide.
C’est une sorte de litanie avec le réponse
Alors des plis du drapeau déployé sur l’autel surgit «la terrible, clémente, triomphante et fière République» qui se présente ainsi:
On est empoigné... Quelle belle république ce serait. Malheureusement... celle que nous avons, hélas, ne lui ressemble guère...
Cette représentation comprend douze cents acteurs. M. Colonne, de son bâton de maëstro, dirigeait trois cents instrumentistes et neuf cents choristes; tout a marché à ravir, l’ensemble a été magnifique, mais trop païen, digne des temps mythologiques. C’est ainsi que se faisaient autrefois les fêtes de l’Être suprême, chères à Robespierre et les grotesques cérémonies présidées par la déesse Raison. La Troisième République voudrait-elle, comme sa grand’mère, substituer le culte païen au culte chrétien?
Croyances pour croyances, j’aime mieux les anciennes. Autel pour autel, je préfère celui devant lequel priaient nos aïeux, avant d’aller mourir pour la Patrie, pour Dieu et le Roi.
Après dîner, nous sommes allées à l’Eden-Théâtre, voir Excelsior, une féerie d’un autre genre.
En un jour, c’est beaucoup, mais nous avions des billets. Excelsior est un ballet monstre en six parties et douze tableaux. Six cents personnes en costume ad hoc dansent, défilent, s’agitent sur la scène aux sons d’un orchestre bien nourri, de cent musiciens. Tout cela brille, ruisselle, étincelle, et se retrace bien mieux sous les yeux que sous la plume.
Lundi, 14 Octobre 1889.
Les Bouquinistes
Nous avons flâné aujourd’hui, admiré les beaux étalages et bouquiné du Pont-Royal au Pont St-Michel. C’est là le marché des volumes en plein vent. Les marchands étalent sur les parapets les boîtes où sont jetés pêle-mêle les vieux livres, et cela m’a beaucoup amusée de fureter dans toutes ces boîtes. Ces modestes étalages sont une tentation permanente pour bien des gens.
On jette un coup d’œil en passant sur cette bibliothèque au grand air.
Un titre plaît, on prend le livre, on le feuillette, on en lit des passages, cela n’engage à rien, s’il convient on l’achète, s’il ne convient pas on le remet à sa place et l’on poursuit son chemin. La clientèle est très variée: savants, prêtres, étudiants, petites ouvrières, artistes, stationnent devant ces étalages que le propriétaire laisse complaisamment prendre en main, regarder et lire, dans l’espérance d’une vente à bref délai.
Autrefois, plus d’un collectionneur trouva là des occasions merveilleuses, mais ces heureuses trouvailles sont rares maintenant. Les bouquinistes ne se laissent plus attraper, ils connaissent généralement aujourd’hui la valeur de leur marchandise. Sans doute, ils achètent des lots de livres à l’hôtel des ventes, mais tous les livres de prix ont été préalablement enlevés par les libraires et les collectionneurs, et cette chasse au livre rare si pleine d’imprévus, de surprises agréables autrefois, n’existe plus, cependant le bouquiniste ne vend pas moins, puisque tout le monde achète des livres. On ne trouve plus la qualité, mais on trouve la quantité. Jadis, le roi des bouquinistes était M. Achaintre, un savant, un grand latiniste tombé dans la misère, et qui plus d’une fois donna son avis à des littérateurs sur un passage de Virgile ou un vers d’Horace. Sans doute il y a des collectionneurs raisonnables, respectueux du bien d’autrui, mais il y en a d’envieux, avides de posséder seuls le trésor convoité, et pour lesquels tous les moyens sont bons, même les plus mauvais.
On connaît l’histoire de ce bibliophile, riche de science, mais pauvre d’argent, tous les jours à l’étalage il reluquait un livre rarissime de grand prix; d’abord il l’avait regardé, puis il l’avait feuilleté, enfin il s’était mis à en lire des passages, et chaque fois la tentation plus forte faisait son œuvre, et une idée diabolique hantait son cerveau.
Le marchand, qui ne se doutait de rien, le laissait faire, rêvant au contraire une vente avantageuse et prochaine. Un jour en effet le savant se décide. Vous demandez cent francs de cet ouvrage, dit-il?
C’est le minimum que je puisse le vendre, répond le marchand.
Vous assurez qu’il est complet?
Je l’assure, et je ne diminuerai pas un liard sur ce prix.
Le savant se mit pour la centième fois peut-être à feuilleter le livre.
Soudain il s’arrête, son regard brille d’une joie immense: Marchand, s’écrie-t-il, vous me trompiez, il manque deux pages, voyez-vous-même, de la page 113 on passe à la page 116.
Le marchand reste atterré, son livre a perdu la moitié de sa valeur, et cependant il était sûr, oh! mais bien sûr qu’il était complet. Bref, après une heure de marchandage, le savant triomphe et obtient pour quarante francs l’ouvrage si longtemps désiré. Huit jours après, le savant réunissait ses amis, pour leur montrer le rarissime ouvrage très complet qu’il venait d’acheter, le feuillet manquant avait été habilement recollé à sa place.
C’était l’astucieux bibliophile lui-même qui l’avait subtilisé un jour que le marchand entouré d’acheteurs lui tournait le dos.
Les âmes élastiques se rassurent en se disant: «après tout, les choses d’art n’ont qu’une valeur de convention».
Les âmes honnêtes appellent cet acte indélicat, voler, et elles sont dans le vrai. Je connais une dame qui a fini par se monter une jolie bibliothèque avec les volumes qu’on lui a prêtés; de même qu’il y a différentes catégories d’emprunteurs, il y a aussi différentes catégories de prêteurs. Il y a ceux qui ne tiennent guère aux livres qu’ils ont et les prêtent volontiers; ceux qui oublient à qui ils les ont prêtés, ceux enfin qui n’osent pas les réclamer. Ces gens-là sont tout ce qu’il y a de plus commode à dévaliser. Aux personnes d’ordre qui réclamaient leur bien, la digne dame répondait: «Patientez un peu, je n’ai pas fini la lecture intéressante de vos ouvrages, ou, ils sont si jolis que je les ai prêtés moi-même, mais soyez sans inquiétude, on ne tardera pas à me les rendre. Et le temps passait, et si plus tard le propriétaire hasardait une nouvelle réclamation, la dame prenait un air des plus surpris et s’écriait: «Vous faites erreur, je vous les ai rendus dans le temps, vous les aurez prêtés à d’autres». Mon Dieu, elle était peut-être de bonne foi, et à force d’emprunter des livres et de les mêler aux siens, elle finissait par ne plus s’y reconnaître... Concluons qu’il est plus facile de retenir les livres que ce qu’il y a dedans. C’est ce que disait déjà Helvétius, il y a cent ans. Je compte visiter les catacombes, je suis en instance pour cela.
Mardi, 15 Octobre 1889.
Musée de Minéralogie et Géologie.—Musée du Louvre—Dîner en famille avec une nouvelle arrivée.
Temps froid, avec soleil et ciel bleu; d’ailleurs on peut aller par n’importe quel temps à l’Exposition, ses palais, ses galeries, ses arcades et ses vélums sont là pour vous protéger.
Nous avons visité ce matin un musée où ma cousine et moi nous nous sommes trouvées seules! Cela m’a paru tout à fait drôle, puisque partout il y a foule compacte. Provinciaux des villes et même des campagnes continuent de donner avec un entrain qui stupéfie les Parisiens. Cela prouve qu’il n’y a pas qu’eux à savoir se débrouiller.
Oui, nous avons visité à Paris, en temps d’Exposition, d’immenses salles ouvertes au public... où il n’y avait personne!
Nous étions boulevard Saint-Michel, à l’Ecole des Mines, qui contient le Musée de minéralogie et de géologie.
Des peintures murales représentent les lieux minéralogiques les plus remarquables. Au premier étage sont les collections minéralogiques et géologiques groupées pour la France par départements. Nous ne sommes point montées au second étage qui contient une collection paléontologique de grande valeur et dont tous les spécimens sont étiquetés. Ce sanctuaire d’une science qui n’est pas à la portée de tout le monde ne peut intéresser que des savants.
Nous avons donc vu au premier des pierres de toutes sortes, mais nous ne nous sommes arrêtées que devant les pierres précieuses et nous avons également admiré les œuvres de la nature et celles du travail humain. Les diamants fabriqués ont la pureté et la dureté des diamants naturels, malheureusement, ils sont très petits, on n’est pas encore arrivé à produire de gros diamants, les autres pierres précieuses, saphirs, rubis, émeraudes, sont aussi des poussières comparées à la grosseur des pierres naturelles, les émeraudes surtout qu’on trouve aux Monts Ourals en blocs énormes.
J’ai été éblouie par toutes les merveilleuses peintures et sculptures que renferme le Musée du Louvre. Mais il faudrait y passer des semaines, le catalogue en main pour le voir et l’admirer à son aise. Je n’ai donc fait que passer de galerie en galerie, de travée en travée, de salle en salle: salle ronde, salle carrée, salle des Sept Mètres, etc., etc.
C’est une incomparable réunion de chefs-d’œuvre dans un cadre digne du tableau. En effet, le Louvre, par ses magnifiques proportions, la beauté de son style antique s’unissant à celui de la Renaissance l’extrême élégance de sa décoration, est considéré comme le plus beau Palais de l’Europe, et ses collections artistiques en sont les plus riches et les plus précieuses.
Mais les musées restent, l’Exposition passe, donc il faut consacrer son temps à cette dernière.
Ce soir après dîner, Mathilde, la jeune parente de ma cousine nous a raconté ses déconvenues depuis trois jours. Ses lamentations nous ont fort diverties, ô noirceur du cœur humain. Voici sa navrante odyssée:
Je n’ai pas de chance, nous a-t-elle dit.
En 1867, j’étais toute jeune fille, un de mes oncles, vieux célibataire, m’offre un voyage à Paris, je n’avais garde de refuser. J’étais joyeuse comme un oiseau le matin du départ, nous arrivons dans les meilleures dispositions et nous voilà, du matin au soir, visitant tous les deux Paris et surtout l’Exposition. Malheureusement, nous n’avions nullement les mêmes goûts. Mon oncle s’attardait devant tous les produits gastronomiques, les vins vénérables, les eaux-de-vie de la Comète, les foies-gras de Strasbourg; les armes et les machines l’intéressaient aussi beaucoup. Moi, je n’aurais voulu m’arrêter que devant les beaux meubles, les bijoux, les dentelles et les soieries. Celles de Lyon étaient éblouissantes. Il y avait entr’autre une robe de soie blanche sur la traîne de laquelle s’épanouissait, tissée dans l’étoffe, la queue d’un paon faisant la roue. Cette robe destinée à une souveraine, me fascinait; mais mon oncle n’entendait pas qu’on s’arrêtât à ces babioles.
Nous passions rapidement, ne stationnant que devant les vitrines favorites de mon oncle. Je déplorais, tout bas, ma jeunesse et ma dépendance. Etre libre quand on a quinze ans, quel rêve!
Les années ont passé... je suis mariée et je viens à Paris avec mon mari et mes deux enfants: Yvan, sept ans, Anne, cinq ans, pour voir cette incomparable merveille, dont les oreilles me tintent depuis tantôt six mois. J’espère cette fois la voir à ma guise; mais la femme propose et le mari et les enfants disposent.
Nous arrivons le soir fort tard à l’hôtel, très fatigués d’un long voyage et nous nous couchons vers dix heures ayant vraiment besoin de repos.
Avant minuit nous sommes réveillés par ce cri sinistre: au feu! au feu! Yvan, les yeux hagards, s’est déjà jeté hors de son lit. Des lueurs blafardes passent devant notre fenêtre, les cris d’angoisse redoublent, ils sortent de la chambre contiguë à la nôtre. A peine vêtus, ma fille dans mes bras, mon fils tenant la main de son père, nous descendons l’escalier affolés et nous faisons irruption dans la salle-à-manger de l’hôtel, où plusieurs voyageurs se trouvaient déjà. Les pompiers avaient été prévenus. Voici ce qui était arrivé. Une vieille demoiselle, notre voisine de chambre, avait l’habitude de se faire enfermer et sa domestique qui logeait aux mansardes emportait la clé. Cette demoiselle en frisant ses papillotes, avait mis le feu aux rideaux et l’on juge de son angoisse, ne pouvant sortir. Voilà ce qui avait rendu ses cris si déchirants et effrayé toute la maison. Les pompiers en quelques jets d’eau, eurent bientôt éteint l’incendie et chacun, vers deux heures du matin, put regagner ses appartements; mais comment dormir après de telles émotions?
Nous nous levons tard et sortons aussitôt le déjeuner pour faire quelques commissions; place Saint-Michel nous nous trouvons au milieu d’un encombrement de voitures, Yvan tirait à droite, Anne tirait à gauche, et peu s’en est fallu que nous ne fussions tous les quatre écrasés. J’étais toute frissonnante de peur et mon mari très pâle. Ma chère amie, me dit-il, nous ne sommes pas ici dans nos rues tranquilles de province, il est impossible de se tirer d’affaire avec des enfants de cet âge-là, prenons une voiture. Nous leur avons promis depuis longtemps une visite au Jardin d’Acclimatation, voilà le moment venu. Oui, oui, me suis-je écriée, sauvons-nous à la campagne. Mon mari a souri, comment, à peine arrivée à Paris le but de tous tes désirs, tu songerais à le quitter!
Les enfants ont vite oublié le danger, ravis de rouler en voiture, en attendant la promenade en palanquin sur le dos d’un éléphant.
Le fiacre est à peine arrêté devant l’entrée du Bois de Boulogne que les deux bambins sont à terre, je me précipite pour les suivre et mon mari aussi. Cinq minutes après nous nous apercevons que leurs manteaux et nos deux parapluies sont restés dans le fiacre qui était reparti de suite, et comme en naïfs provinciaux que nous sommes, nous n’avions pas songé à prendre le numéro, nos manteaux et parapluies ne se retrouveront jamais. Nous ne sommes pas les seuls à oublier ces objets, la statistique assure qu’il est perdu environ cinq mille parapluies chaque année à Paris. Nous avons donc bien des compagnons d’infortune, mais ce n’est pas une consolation.
Cette fois, nous rentrons satisfaits de notre promenade, et nous promettant bien de passer le lendemain, qui était hier, une délicieuse journée à l’Exposition. De bonne heure, nous nous y rendons tous les quatre avec les deux sœurs de ma mère qui, vous le savez, habitent Paris depuis longtemps.
Je m’intéresse à beaucoup de choses que mon mari ne regarde même pas.
J’avoue que je suis un peu ébouriffée de tout ce que je vois, on le serait à moins, nous marchons, trottons, circulons et finalement mon mari qui s’arrêtait d’un côté, moi et mes tantes d’un autre, nous finissons par nous perdre, et nous voilà nous cherchant mutuellement et perdant une grande heure à cet agréable exercice. Yvan adore son père, et le voilà tout en larmes. Papa est perdu! Papa est perdu!
—Mais non, mon chéri, calme-toi, nous allons le retrouver.
Anne très fatiguée commençait déjà à faire la grimace; son chagrin éclate à son tour, mais il ne s’agit que d’elle.
—Maman, je suis lassée...
—Ma petite fille, nous cherchons ton papa, tout à l’heure tu vas te reposer.
—C’est maintenant que je veux me délasser; je veux m’asseoir.
Et nous prenons des chaises, qu’entre parenthèse on nous fait payer deux fois. On ne peut pas discuter pour quelques centimes.
Au bout d’un quart d’heure, Anne en avait assez et Yvan pleurait toujours. Anne n’était plus lassée, elle avait faim.
—Je voudrais un gâteau.
—Mais, ma petite, il n’y en a pas ici, nous irons en chercher plus tard.
—Je veux un gâteau, j’ai faim...
Nous nous dirigeons vers une pâtisserie.—Allons, Yvan, ne pleure plus, veux-tu un bonbon?
—C’est pas un gâteau que je veux, c’est papa.
Les enfants mangent des brioches, et j’espère avoir enfin la paix.
Mais généralement quand on a eu faim, on a également soif, et quand on a mangé, il faut boire, et nous voilà à la recherche d’un bock, mais c’est bien une autre affaire, Anne ne veut ni bière ni vin, elle veut de l’eau et c’est justement ce que les limonadiers n’aiment pas à vendre. Yvan refuse énergiquement de boire. Je ne veux pas boire, je veux papa.
Anne a donc bu et mangé consciencieusement, elle éprouve un troisième besoin sur lequel je n’appuie pas, et nous voilà courant jusqu’au diable vert pour trouver le dit pavillon..., et Yvan pleurait toujours. Tout cela avait pris beaucoup de temps, et nous étions véritablement tous très fatigués.
J’ajouterai même que mes bonnes tantes qui n’ont jamais eu d’enfants étaient positivement atterrées. Nous retrouvons mon mari maussade et de mauvaise humeur, me reprochant de l’avoir perdu, et moi à mon tour me révoltant d’être restée seule à subir la corvée des enfants.
Nous prenons le petit decauville qui nous conduit au pied de la célèbre tour. Je n’aurais pas mieux demandé que de me promener, de voir, d’admirer mais j’avais mes deux terribles boulets, non aux pieds, mais aux mains et cela paralysait mon enthousiasme.
Nous dînons à l’Exposition pour prendre les premiers nos places aux fontaines lumineuses. Anne baîllait et Yvan avait fini par dormir sur les genoux de son père. Nous sommes rentrés vers onze heures, harassés. C’était à se demander si nous avions fait vingt-cinq lieues à pied.
Nous nous couchons, mais mon fils très fatigué est pris de fièvre, et nous avons passé la nuit dans l’inquiétude mon mari et moi. De grand matin nous avons fait venir un médecin qui nous a complètement rassurés. Ce n’est que de la fatigue et de l’émotion. C’est pourquoi vous me voyez seule aujourd’hui.
Je viens vous embrasser en courant, dit-elle à ma cousine, et vais relever mon mari qui, assurément, en venant à l’Exposition, ne s’attendait pas à remplir le rôle de garde-malade.
Espérons que notre voyage s’achèvera mieux qu’il n’a commencé.
C’est la grâce que je te souhaite, a murmuré ma cousine en l’embrassant.
Mercredi, 16 Octobre 1889.
Le Jardin d’Acclimatation
Le Jardin d’Acclimatation, établi dans le Bois de Boulogne, est un parc délicieux de vingt hectares.
L’arrivée est charmante sous bois, dans des voitures découvertes courant sur rails à travers les allées. On se croirait assis sur un banc de jardin qui soudain se met en marche entraîné par un cheval endiablé!
Oui, le Jardin d’Acclimatation m’est apparu comme une miniature du Paradis terrestre. Tout le monde doit l’envisager ainsi. Paradis des grands, soit que ceux-ci s’égarent dans les parties ombreuses et solitaires, soit qu’ils aillent rêver des tropiques dans la grande serre centrale ou regarder les caravanes exotiques.
Toutes les races humaines ont campé sous le ciel du Bois de Boulogne: Nubiens, Esquimaux, Fuégiens, Galibis, Cynghalais, Araucaniens, Kalmoucks, Peaux-Rouges, Achantis, Hottentots, Circassiens, Lapons norwégiens et tutti quanti.
Paradis des petits, qui s’en vont chevaucher sur les dromadaires, se faire traîner en voiture par une autruche ou les petits zèbus (bœufs trotteurs) monter dans le palanquin de l’éléphant, assister au repas des phoques. Du reste, il n’y a pas que les enfants à monter en palanquin. Le samedi, jour où on se marie le plus à Paris, on y voit les épousées d’un certain monde dans leurs blanches toilettes. Cette promenade est, paraît-il, la distraction favorite inscrite au programme des noces ouvrières.
Les serres avec ruisselets tranquilles et grottes mystérieuses sont des palais de fleurs, où toutes les plantes frileuses de la création se donnent rendez-vous: il en est de même des animaux remarquables. Ils ont ici leurs représentants: tapirs, sangliers, zèbres domestiques, rennes, chamois, isards, antilopes, daims, cerfs, sans oublier le cerf nain de la Chine, qui pèse environ douze livres. Comme antithèse, je citerai Juliette (Roméo est mort en 1886), l’éléphant offert par le feu roi Victor-Emmanuel. Juliette et Roméo avaient succédé à Castor et Pollux, vendus vingt-sept mille francs à la boucherie parisienne pendant le siège; du reste ils ne furent pas les seuls animaux du Jardin d’Acclimatation que les Parisiens dévorèrent. On mangea alors des côtelettes d’antilopes, des biftecks d’ours, des rôtis d’éléphants, des filets d’hippopotames.
A la suite de tous ces désastres, la ville de Paris dut dépenser cent quatre-vingt mille francs pour remplacer les victimes et repeupler le Jardin d’Acclimatation. Ces beaux animaux doivent être heureux, ils ont tout à souhait, sauf là liberté, et pour ceux qui l’aiment, c’est peut-être manquer de tout.
Les singes ont un palais revêtu à l’extérieur comme à l’intérieur de plaques de faïences pour empêcher les murs de s’imprégner de mauvaises odeurs, les ouistitis sont charmants ainsi que les écureuils gris, ces jolis écureuils qui fournissent la fourrure dite petit-gris ou vair.
Il y a des moutons et des chèvres de tous les pays: de Russie, d’Egypte, de Chine, d’Afrique; la petite chèvre naine de ce dernier pays est un vrai joujou vivant, moins grande que la plupart de celles qu’on achète chez les marchands de jouets.
Je me suis arrêtée longtemps devant le palais des kanguroos: peu gracieux, mais très drôles ces animaux, avec leur grande poche sous le ventre pour élever leurs petits. Ils ont les membres postérieurs très développés, et en s’aidant de leur queue qui leur sert tour à tour de point d’appui dans le repos, de tremplin au départ, de balancier pour la course, ils franchissent d’un seul bond des distances énormes. Les espèces de kanguroos sont très nombreuses, et presque toutes représentées ici.
Très intéressant encore les lamas qui sont les chameaux du Nouveau-Monde et fournissent ces riches toisons dont on fait de si beaux tissus et même de la dentelle maintenant. La vacherie possède les meilleures laitières et pas mal de petites vaches bretonnes. J’en ai été toute fière. La laiterie est auprès, et pour les Parisiens c’est une régalade de pouvoir boire une tasse de lait tout chaud, tout écumeux, il y a des jours où il s’en débite mille tasses.
Les variétés infinies de la race canine se retrouvent en offrant aux regards charmés des amateurs les types les plus purs. Voilà des sujets qui ont toutes les qualités requises pour satisfaire les plus difficiles, le rude chasseur ou la petite maîtresse.
On peut en dire autant des chevaux dont la collection est des plus complètes, depuis le percheron pur-sang, le cheval de trait breton jusqu’au cheval d’Arabie.
Et les poneys! en voilà de tous les pays: de Java, de Siam, de Cochinchine, d’Ecosse, d’Islande, de Russie, de Corse, des Landes, de Navarre, de l’Ile d’Yeu, de Pologne, de Finlande. Ils ont de jolies robes, des formes élégantes, ce sont de mignons petits chevaux, mais en général ils n’ont pas l’air commode.
J’ai admiré en face des écuries le sequoïa gigantea, le sapin géant de la Californie, qui ne croît naturellement que sur un seul point, dans la vallée de Calaveras, donné il y a vingt ans par Monsieur Leroy d’Angers.
Il est autrement beau que celui que je possède à la campagne, mais cela n’est pas étonnant, le mien a été la victime d’une aventure extraordinaire, il commence une seconde vie... Donc cet arbre, déjà fort beau pour ses quinze ans, vivait tranquille et solitaire sur le bord d’une allée qu’il fallait élargir. Je regrettais bien le sacrifice, c’était devenu nécessaire: l’arrêt fatal fut prononcé. Le séquoia est arraché, scié au bas du tronc, et les racines qui formaient un gros bloc, jetées sur un tas de bois à brûler. Ceci se passait au printemps. Tout l’été la pauvre souche resta exposée au grand soleil. Plusieurs fois, je dis à mon cordon bleu: «Mais brûlez donc cette souche, c’est une bûche toute faite pour cheminée de cuisine».
Au fond cela m’agaçait de voir en l’air les racines de mon pauvre séquoia, de mon unique. Et chaque fois la cuisinière me répondait: «Il n’est pas sec.
—Par exemple!
—Il lui pousse sans cesse de petites branches vertes tout autour, que Madame vienne voir».
Je fus voir et la souche du pauvre arbre mutilé se montrait toujours verdoyante. J’en eus pitié. La racine fut remise en terre et les petites branches se mirent à pousser vigoureusement. La première année, nos voisins, des agriculteurs entendus, me disaient: «C’est impossible que cet arbre reprenne vie... C’est un peu de sève restée dans la souche qui fait son dernier jet». Je le craignais, mais non, depuis trois ans mon cher séquoia continue de les démentir. On dirait même qu’il veut rattraper le temps perdu et dépasser ses congénères qui poussent d’un mètre par an et qui atteignent jusqu’à cent dix mètres, deux fois la hauteur des tours Notre-Dame.[9]
Mais revenons au Jardin d’Acclimatation.
Les gallinacées sont un monde où se retrouvent les espèces les plus rares comme les plus communes. Impossible de les énumérer, je dirais cependant que les petites nègres blanches soie, les padoues dorées et les campines proprettes, plus que les grosses espèces qui leur sont comme rendement très supérieures, m’ont séduite. Les faisans sont aussi légion. Ah! les beaux et séduisants plumages, que de reflets, que de bigarrures, d’étincellements, dans ces couleurs plus chatoyantes et plus variées que celles du prisme. Quant aux pigeons, il faut venir ici pour en voir la plus complète collection qui ait été jamais réunie. Le colombier est merveilleusement installé. C’est une élégante construction en briques et fer formant une tour de trente mètres de hauteur sur six mètres de diamètre, divisée en quatre étages; quatre cents couples de pigeons peuvent nicher là. Tout le service se fait à l’aide d’un ascenseur, ce qui simplifie les choses. Les combles de la toiture, en forme de champignon, abrite la nuit les pigeons en liberté. Parfois le vol d’une troupe nombreuse tournoyant autour du colombier produit un sifflement sonore, ce bruit étrange provient de gros sifflets en courge ou bambou attachés sur les plumes de la queue et qui sont d’un usage général en Chine pour effrayer les oiseaux de proie. Nous avons salué au passage les pigeons-voyageurs dont on n’a pas oublié les hauts faits pendant le siège de Paris. Il en est qui franchirent à plusieurs reprises les lignes prussiennes porteurs de ces dépêches microscopiques photographiées sur des feuilles de collodion si légères, que les cent quinze mille dépêches reçues pendant le siège, ne dépassèrent pas à elles toutes le poids d’un gramme, c’est du moins ce qui nous a été dit.
Voilà deux pavillons très bien habités, celui-ci par les grands-ducs qui appartenaient à Gustave Doré, celui-là par un harfang de Norwège ou chouette des neiges, cet oiseau très rare remplace celui qui fut tué méchamment en 1884 par un Anglais, lequel poursuivi devant le tribunal correctionnel fut sévèrement condamné, comme il le méritait d’ailleurs.
Très intéressant le parc des échassiers, hérons, cigognes, flamands, ibis communs et celui des grues qui viennent de tous les points du globe. Très beaux les casoars et les autruches, ravissants les ibis d’espèces rares, roses et rouges, quel magnifique plumage; on dirait des bouquets de roses ou de flammes qui marchent. Cette beauté qui parle aux yeux explique le culte que certains peuples avaient autrefois pour l’ibis, dont ils avaient fait l’oiseau sacré. Les Egyptiens le vénéraient comme une divinité bienfaisante, son apparition coïncidait avec les inondations du Nil. Lorsque les ibis entretenus dans les temples mouraient, on ne les empaillait pas, mais on les embaumait et on les enfermait ensuite dans des nécropoles dont Hermopolis était la principale.
Excessivement curieuse, la pêche qu’on fait faire aux cormorans tous les jours et à heure fixe. Le cou de ces pêcheurs emplumés est entouré d’un anneau qui les empêche d’élargir leur gorge et de pouvoir avaler le poisson qu’ils sont allés capturer au fond de l’eau.
La pêche du cormoran était un sport fort apprécié des anciens rois de France. Pendant longtemps abandonné, on ne le pratiquait plus qu’en Chine. Aujourd’hui il reprend faveur en France et particulièrement chez les Anglais, grands amateurs de tous les genres de sports. Ces animaux peuvent arriver à un dressage parfait. Oui, ces oiseaux pêcheurs de poissons lâchés en liberté s’en vont plonger au loin puis reviennent à tire d’aile vers leur maître déposer entre ses mains le butin conquis et recevoir ensuite la récompense méritée par leurs efforts.
Nous avons pu assister au repas des phoques et des otaries, ou lions de mer des glaces polaires. Ces animaux connaissent très bien l’heure du repas, on les voit alors s’agiter, nager vivement, se dresser hors de l’eau, comme pour dire que l’heure de la réfection est arrivée. Les otaries, par leurs formes étranges font penser aux grands animaux antédiluviens, ils n’ont que des nageoires dont ils se servent comme les quadrupèdes de leurs membres et leur agilité contraste avec la marche lente des phoques qui se traînent sur le ventre.
Les otaries sont d’une docilité extraordinaire; au commandement de leur gardien, ils montent en quelques bonds au sommet du rocher qui surplombe leur grand bassin et se jettent dedans la tête la première. Ils ressemblent alors à des sirènes, bondissent comme des poissons volants et décrivent les courbes les plus gracieuses au milieu de la blanche écume qu’ils font jaillir autour d’eux.
Les oiseaux de volières, parleurs et chanteurs, ramagent dans tous les tons. C’est un concert un peu bruyant, mais on leur pardonne, ils sont si jolis, depuis le perroquet vert, le cacatois huppé, jusqu’aux bengalis, jusqu’aux délicieux oiseaux-mouches. Ah! si les ibis ont l’air de bouquets qui marchent, les colibris ressemblent à des pierres précieuses qui voltigent. Les oiseaux d’eau habitent la rivière qui traverse tout le jardin. Ah le joli lieu pour s’ébattre, se baigner et vivre dans la plus douce quiétude. Nous avons admiré les canards de toutes les espèces, des cygnes majestueux et un grand pélican qui heureusement
L’aquarium est encore un palais, le palais d’Amphitrite, aurait dit ma grand’mère.
Cet aquarium m’a remis en mémoire la petite aventure arrivée à un de mes voisins, le plus honnête homme de la terre, mais campagnard jusqu’aux moelles, c’est-à-dire un peu naïf, souvent étonné et pas débrouillard du tout. Paris a toujours été l’objectif des gens qui ne voyagent guère; aller à Paris, c’est le rêve des jeunes fiancés qui projettent d’y passer le premier quartier de leur lune de miel. C’est ce que fit mon voisin après son mariage, il vint visiter la capitale plaçant au nombre de ses principales curiosités le Jardin d’Acclimatation, de création récente alors, et l’aquarium.
Il le visita dans ses plus grands détails, s’intéressa à tout, s’extasia devant les plantes et les animaux, épuisa tous les termes admiratifs du vocabulaire et quand il fut sorti glissa tout bas à l’oreille de sa jeune épousée: «Eh bien là, franchement, j’ai tout vu, sauf la chose que je tenais le plus à voir.
—Et quoi donc?
—Mais la croix Riome, et mon voisin fulmina ainsi son mécontentement, la croix si admirable du dénommé Riome. Est-ce un savant, un explorateur, un martyr de la science, qu’est-ce qui l’a rendu célèbre, on ne nous l’a seulement pas dit?».
L’aquarium compte dix grands bassins d’eau de mer et quatre d’eau douce. Ces bassins ou bacs, sortes de caisse en ardoise, ont une paroi garnie d’une glace mesurant un mètre quatre-vingts sur quatre-vingts centimètres, ils reçoivent la lumière seulement par en haut, de telle sorte que le visiteur étant dans un demi-jour, voit très bien les objets placés dans l’eau derrière la glace. Ce système très simple, est partout adopté aujourd’hui.
Chacun des bacs est un petit océan où s’agitent les êtres les plus étranges: «les pieuvres promènent en tous sens leurs huit tentacules et fixent le visiteur de leur œil vitreux, les crevettes voltigent comme des papillons sur le devant des bacs et se poursuivent en bondissant sur le sable, formant des ballets fantastiques, auxquels leurs corps transparents donnent une apparence spectrale. Les Bernard l’Ermite sont des Diogènes sybarites vivant dans un tonneau parfaitement approprié à leur taille, c’est-à-dire dans une coquille dont ils ont remplacé le légitime propriétaire. L’anémone parasite se fixe sur la coquille habitée par le Bernard l’Ermite, comme le vieillard de la mer sur les épaules de Simbad, dans les contes des mille et une nuits.»
«Des hippocampes ou chevaux marins peuplent un des bassins et l’on distingue facilement les mâles à la poche abdominale où ils recueillent les œufs pondus par les femelles et abritent leurs petits comme les kanguroos. On peut voir les spinachis ou les épinoches construire leur nid d’algues et de vase, tandis que les macropodes ou les poissons arc-en-ciel de la Chine établissent à la surface d’un bac plein d’eau douce un plafond de bulles d’air au centre duquel ils déposent leurs œufs comme dans un radeau d’écume et dont ils empêchent les jeunes de s’éloigner pendant les premiers jours. Si on examine le sol sablonneux de certains compartiments, on est surpris de le voir constellé d’yeux qui regardent en tous sens; les soles, les plies, les turbots sont là, ensevelis sous une légère couche de sable, juste assez pour cacher le corps en laissant l’œil dépasser.»
Plusieurs poissons s’apprivoisent d’une façon étonnante et connaissent leurs gardiens; telles sont particulièrement les anguilles de mer et les trigles, qui viennent manger dans la main du gardien et le reconnaissent quand il passe.
Derrière l’aquarium existe le pavillon de la pisciculture dans lequel se trouve réunie une collection très complète des poissons d’eau douce et les appareils de pisciculture les plus perfectionnés. Les visiteurs peuvent suivre les opérations de fécondation artificielle et d’élevage qui se font sous leurs yeux.
Si on ajoute à toutes ces choses si curieuses et si intéressantes l’excellent buffet-restaurant, le cabinet de lecture avec bibliothèque et le kiosque de la musique, où se fait entendre un orchestre parfait, on conviendra que le Jardin d’Acclimatation est pour les Parisiens l’oasis délicieuse où ils peuvent venir se reposer et oublier les exigences de leur vie enfièvrée.
Nous sommes revenues perchées sur l’un de ces matadors d’omnibus qui contiennent quarante personnes. Rien de plus amusant entre six et sept heures du soir que cette promenade sur les grands boulevards noirs de monde et de voitures; simples fiacres, coupés de maîtres, colosses d’omnibus, camions, fardiers s’enlacent et serpentent dans tous les sens, s’enchevêtrent et se désenchevêtrent avec une adresse extraordinaire.
L’impériale d’un omnibus, disait Victor Hugo, c’est un balcon ambulant, et en effet, de ce balcon on découvre mille choses nouvelles dans cette immense ville où tout est un sujet d’observation.
Jeudi, 17 Octobre 1889.
La Messe rouge.—La Sainte-Chapelle.
Le Palais de Justice.
2me Visite au Musée de Cluny.—Carmen, Sigurd.
Nous avons pu assister à la messe solennelle de rentrée des Cours. Nous autres, provinciaux, nous disons la Messe rouge, à cause des grandes robes rouges fourrées d’hermine que portent la plupart des magistrats. C’est l’abbé de Beuvron, chanoine de Notre-Dame, qui célébrait la messe. La cérémonie est fort belle, le défilé très imposant. Le garde-meuble prête pour la circonstance de belles vieilles tapisseries pour orner les corridors et l’entrée. La Sainte-Chapelle est un peu petite ce jour là, mais quelle admirable perle de l’art gothique. Je regrette bien que ce délicieux joyaux soit dans un vilain écrin, une cour du Palais de Justice où il est trop caché. Les hommes ont besoin d’air et les monuments aussi, il leur faut l’horizon et l’espace. La Sainte-Chapelle bâtie par saint Louis en 1242, comprend une chapelle basse et une chapelle haute. On remarque dans la chapelle basse ses quarante colonnes, ses clefs de voûte en bois de chêne sculpté et la grande rose du pignon. Dans la chapelle haute on remarque les magnifiques vitraux de seize mètres d’élévation et ses statues des douze apôtres, l’autel et le baldaquin ogival en bois sculpté. La chapelle haute était autrefois réservée au roi et à la reine; on y voit la place où se tenait Saint Louis, à gauche et en face la place de Blanche de Castille. Louis XII y avait une petite logette où sans être vu il pouvait surveiller l’officiant. En 1630, un incendie détruisit la charpente des combles. La flèche en tombant effondra la voûte de l’escalier dû à Louis XII. C’est sur cet escalier en ruine, que Boileau a transporté le théâtre de son lutrin. Pendant la Révolution, la Sainte-Chapelle fut profanée et transformée en club et en magasin. Ce n’est qu’en 1837 qu’on commença à la restaurer. Les travaux ont duré trente ans.
Nous nous sommes promenées dans la salle des pas perdus du Palais de Justice. C’est dans cette salle que les clercs de la Basoche jouaient les mystères de la Passion, des farces, des moralités, des sotties, c’était l’enfance du théâtre.
Nous avons visité quelques pièces seulement, descendu des escaliers magnifiques dans la partie récemment construite qu’occupe la Cour de Cassation. Ce palais est tout un monde et que de souvenirs il renferme!
Le Palais de Justice est le plus ancien monument de la Cité; il a soutenu deux sièges contre les Normands. Robert le Pieux en fit son château. Saint Louis son palais. Philippe le Bel l’agrandit, Louis XII le restaura, Louis le Gros y mourut et Philippe Auguste s’y maria. Quand le Palais de Justice cessa d’être la résidence officielle des rois de France, elle devint celle du Parlement. Quatre tours couronnent ce beau monument. La tour carrée de l’horloge, la tour sinistre des Oubliettes, la tour d’Argent où le roi renfermait ses trésors et la tour crénelée de César, élevée dit-on sur l’emplacement d’un fort construit par cet empereur.
La Cour d’honneur forme un cadre digne du tableau. Ce que j’ai visité avec le plus d’intérêt c’est la Conciergerie, non loin des anciennes cuisines de saint Louis qui servent de prison. Cette conciergerie est devenue tristement célèbre depuis; elle rappelle les massacres de septembre, Marie-Antoinette, sa belle-sœur Elisabeth, Madame Rolland quittèrent la Conciergerie pour monter à l’échafaud. Les girondins Danton, Robespierre, Saint-Just, Camille-Desmoulins et tant d’autres scélérats révolutionnaires passèrent de la Conciergerie à la guillotine, juste retour des choses d’ici-bas.
L’après-midi, pendant que ma cousine recevait ses visites, je suis retournée au Musée de Cluny, comme je le désirais depuis ma première station «au plus exquis des musées français».
Oui, ce joyau d’architecture du XVme siècle est un chef-d’œuvre et peut-être le monument le plus complet de la transition de l’art ogival à l’art de la Renaissance.
Originairement construit vers 1360, il avait été complètement réédifié, vers 1492, par Jacques d’Amboise, frère du ministre de Louis XII. Les abbés de Cluny l’habitèrent rarement, ils y donnèrent le plus souvent l’hospitalité à de hauts personnages. Marie d’Angleterre, veuve de Louis XII, l’occupa et aussi Jacques d’Ecosse, le cardinal de Lorraine, le légat du pape.
Lorsque le musée s’ouvrit au public, il comprenait deux mille objets catalogués, aujourd’hui le nombre s’augmentant d’acquisitions nouvelles et de dons généreux a plus que doublé. Sauf le musée de Naples, unique aussi dans son genre, aucun musée, fut-ce celui de Munich et la maison Plantin d’Anvers, ne peuvent lui être comparés; il y a là des objets sans prix, aussi bien comme valeur intrinsèque que comme valeur artistique ou historique, d’une indéniable authenticité. Telle l’éblouissante collection d’ivoires du IIIe au XVIIe siècle, que j’étais avide de revoir; tels l’admirable jeu d’échecs de saint Louis, en cristal de roche, enrichi de pierreries, le lit de François Ier, dont le dôme est supporté par des guerriers en chêne sculpté, plus grands que nature; le prie-Dieu de la reine Blanche, et le miroir de Venise, que les Médicis apportèrent à la cour de France; l’épée damasquinée de Lahire, le vaillant capitaine. Voici plus loin la colossale armure de François Ier, et les gants énormes qu’il avait, dit-on, à Marignan, le jour même où Bayard eut l’honneur de lui donner l’accolade et de le faire chevalier. Quelle prison pour les mains que ces gants, et comment les doigts pouvaient-ils s’y mouvoir. Mais la main enfermée là devenait une arme terrible, et d’un seul coup, le guerrier ainsi ganté pouvait terrasser ou même occire net son ennemi. Cet objet pointu n’est pas une arme, ceci est une fourchette, la première qui ait paru sur une table royale, et datant de Henri III.
Et sous les vitrines, quelles merveilles de bijouterie et d’orfèvrerie, sans compter les petites vierges de plomb que Louis XI priait si dévotement, par précaution, avant de commettre un crime, ou par repentir, après l’avoir commis.
Mon Dieu! que de choses, que de belles choses!
En sortant j’ai remarqué dans la cour deux énormes pierres datant du XIVe siècle, l’une représente, gravée en creux, l’effigie de Jehan de Sarthenay, provincial de la collégiale de Cluny; l’autre celle de Simon de Gillans, abbé de Cluny en 1394.
Puis j’ai donné un dernier regard au jardin servant de cadre au musée de Cluny et aux Thermes de Julien, oasis fleurie, ombrageant la ruine romaine et le vieil hôtel français.
J’ai donc entendu Carmen samedi et Sigurd hier. Je suis revenue ravie de Carmen, mais ce n’est pas à une première audition qu’on peut juger cette musique très difficile, étrange, brillante, originale, pleine de contraste, de douceur et de feu. Carmen est le chef-d’œuvre de Georges Bizet, la preuve, c’est que cette pièce, donnée pour la première fois au mois de mars 1875, en était arrivée à sa quatre centième représentation le mois dernier.
Sigurd a de fort beaux passages, c’est une musique savante et compliquée qui vous surprend d’abord, aussi me faudrait-il l’entendre plusieurs fois avant de me permettre de l’apprécier.
Je fais une simple réflexion: autrefois quand on venait d’entendre la Favorite, Lucie, la Dame blanche, le Comte Ory, Guillaume Tell et tous les chefs-d’œuvre des maîtres de cette époque, on fredonnait en quittant le théâtre, les jolis airs dont ils sont remplis, aujourd’hui il serait bien difficile en sortant de fredonner quoi que ce soit, on ne peut rien retenir.
Sigurd, pour lequel les Parisiens se pâment à présent, a dormi vingt longues années avant de voir le jour au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Notre vie est un vrai tourbillon, nous sommes toujours en l’air, toujours en mouvement, sous le sceptre du Plaisir agitant ses grelots. Ah! si cet aimable fou nous rencontrait dans les rues, il nous saluerait certainement comme étant de sa famille.
Vendredi, 18 Octobre 1889.
Je suis très contente de ma visite aux Catacombes. Après avoir vu le dessus de Paris qui est tout ce qu’il y a de plus brillant, j’ai pris intérêt à voir son dessous. Les Catacombes de Paris ne remontent point à une haute antiquité, ce sont tout simplement les carrières de pierres et de plâtre qui ont servi à bâtir en partie la capitale. Plus tard, par mesure sanitaire, l’administration ayant fait disparaître les cimetières qui entouraient les églises, on résolut de déposer tous ces ossements dans les excavations du sous-sol.
On commença par le cimetière des Innocents supprimé en 1786.
La bénédiction de cette nécropole eut lieu la même année. En 1787, les ossements des cimetières Saint-Eustache et Saint-Etienne-des-Grès y furent également transportés. Sous l’ère révolutionnaire, on y déposa les corps des individus tués pendant les troubles; ces carrières contiennent actuellement les restes de plus de six millions de personnes. Au siècle dernier, des affaissements s’étant produits à différentes reprises, on dût en 1776 procéder à un examen minutieux de ces immenses excavations, le péril était redoutable et le travail de consolidation offrait de grandes difficultés. Un groupe d’ingénieurs s’en chargea. On créa des galeries, correspondant aux rues du dessus et portant le numéro de chaque maison. Malgré ces travaux considérables de soutènement, on est tenté de se demander comment Paris tient debout. On estime à cent trente kilomètres le développement des galeries de circulation, soit maçonnées, soit conservées dans les remblais. Les catacombes demandent une grande surveillance; la solidité du dessus dépend beaucoup de l’entretien du dessous.
Il y a une quarantaine d’années on visitait facilement les catacombes, mais plusieurs accidents s’étant produits, l’administration en a interdit l’entrée permanente; il faut une autorisation.
Le principal escalier par lequel on descend est situé dans le pavillon ouest de l’ancienne barrière d’Enfer et avant de franchir le seuil de sa lourde porte on aperçoit les premières marches sombres et étroites. Chaque visiteur reçoit une bougie allumée qu’il devra tenir en main pendant toute l’exploration. Le gardien compte ses visiteurs, si quelque téméraire allait s’égarer... Cette entrée dans les catacombes n’a rien de réjouissant. Il faut descendre, descendre encore jusqu’à vingt mètres dans le sol, là on s’engage dans une galerie voûtée et maçonnée des deux côtés. Cette galerie est très longue, très étroite, on n’y peut marcher deux personnes de front. Elle se dirige vers la plaine de Montsouris et mène à un caveau qui renferme tous les ossements. C’est un long chemin dans lequel on rencontre parfois un ouvrier solitaire et silencieux qui ressemblerait à une ombre qui passe, si ce n’était la lueur vacillante de la petite lanterne qui l’éclaire.
Les ossements sont rangés symétriquement dans plusieurs galeries dont ils tapissent tous les murs. Les tibias et autres gros os alternent avec des cordons de crânes. Cela rappelle avec moins de fantaisie le cimetière des capucins à Rome. Tout cet ensemble est d’un lugubre achevé, l’air humide qu’on respire vous oppresse et la vue de ces choses sinistres vous angoisse. Je n’ai point éprouvé cette impression pénible aux catacombes de Rome.
Là il semblait que l’auréole éclatante de ces saints, de ces martyrs rayonnait jusque sur leurs ossements. On sent que cette terre est bénie et qu’il s’en échappe les plus nobles souvenirs et les plus grands enseignements.
Les principales curiosités rencontrées dans cette excursion macabre sont: la Fontaine de la Samaritaine, le tombeau de Gilbert, les Cloches de Fontis.
La Seine et la Bièvre divisent les carrières de Paris en trois groupes distincts et n’ayant aucune communication entre eux. Les carrières de Chaillot occupent une étendue de quatre cent vingt-deux mille mètres carrés, celles du faubourg Saint-Marceau cinq cent quatre-vingt-dix mille mètres carrés. Sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Germain elles forment un polygone très irrégulier de trois millions quatre cent sept mille mètres carrés ou un peu plus de trois cent quarante hectares. Les catacombes m’ont suffi; je n’ai pas demandé à visiter les égouts, presque tous de date récente; les plus anciens remontent à 1750. Au commencement du siècle leur développement atteignait vingt-cinq kilomètres. C’est l’ingénieur Belgrand qui conçut en 1854 le réseau d’égouts collecteurs auquel Paris doit en partie ses conditions de salubrité. Sur les sept mille huit cents hectares que renferme l’enceinte de Paris, six mille huit cent soixante-dix sont desservis par ce réseau.
Paris renferme des légions de rats. Je ne parle pas des rats à deux pattes qui grignottent si gentiment les fortunes les plus solides, mais simplement des rats à quatre pattes. Ah! j’en ai appris de belles sur leur compte!
Les égouts sont leurs demeures favorites et les halles leur quartier général d’approvisionnements.
Le rat parisien, descendant du surmulot ou rat d’Asie est souvent gros comme un chat et d’une force peu commune. Des escouades de chiens sont dressées à leur faire la chasse. Ce sont des combats homériques où vainqueurs et vaincus se déchirent à belles dents. Parfois les assaillants succombent sous le nombre toujours croissant de leurs redoutables adversaires.
Pline dans son livre VIII raconte l’histoire de cités entières détruites par les rats! Ce triste sort serait-il réservé à notre capitale. La nature n’a point attaché aux rats leur microbe destructeur. Ils pullulent... et bien des gens assurent sans rire qu’ils dévoreront Paris, c’est effrayant, mais comme ce sont les pessimistes seuls qui le disent, il est toujours permis de croire le contraire.
Samedi, 19 Octobre 1889.
A l’Exposition.—L’Europe: Norwège.—Suède. Danemark.—Finlande.—Italie.
La Norwège.
Le bois sous toutes ses formes est la grande attraction de son exposition. On suit toutes les transformations de l’arbre, depuis le tronc brut qui sort de la forêt jusqu’à la sculpture délicate, la dentelle légère qui orne les meubles les plus charmants, l’art de travailler le bois est poussé si loin qu’on voit ici des maisons complètes, des chalets considérables, entièrement en bois, si bien combinés, si bien agencés, que chaque pièce numérotée se monte et se démonte à volonté. On vous expédie la plus coquette maison du monde par morceaux que vous n’avez plus qu’à déballer et à remettre en place. Le pavillon dans lequel nous sommes est arrivé ainsi.
Voici d’ailleurs deux modèles remarquables de ce genre de construction, l’un en bois verni, luisant et sculpté, d’une grande élégance, l’autre plus rustique en bois naturel avec escalier extérieur.
La Norwège se distingue ensuite par sa pelleterie et sa clouterie qui est un art chez elle. On voit des soleils, des arabesques fleuries, des lettres, des tableaux même, entièrement composés de clous de différentes grandeurs.
Au centre, un beau groupe en bronze représente un maréchal en train de ferrer un cheval.
La section maritime est aussi très importante, elle offre des types particuliers de bateaux marchands et de baleinières avec leurs agrès.
Les Norwégiens ont toujours préféré la mer aux champs. Ce sont des pêcheurs hors ligne. Pendant de longues années la pêche à la baleine fut une de leurs principales sources de richesse, leur marine marchande vient au troisième rang après celle de la France et de l’Allemagne, l’Angleterre exceptée bien entendu.
En définitive, l’ensemble de leur exposition est fort intéressant et je suis bien aise de l’avoir vue en détail.
La Suède
La Suède également a son chalet en sapin verni, construit là-bas et remonté ici pièce à pièce, mais son exposition est minime, son gouvernement n’ayant accordé aucune subvention pour cela; cependant ce chalet contient de belles fourrures entourant une colossale tête d’élan et des échantillons de coutellerie remarquables. Les aciers de Suède sont renommés dans le monde entier.
La vieille orfèvrerie suédoise est ouvragée et ornementée d’une façon très originale. Quatre ouvriers orfèvres dans leur chambre d’artisan fidèlement copiée, vieux sièges en bois, peintures naïves, travaillent devant les visiteurs qui les regardent curieusement.
Le Danemark
Le Danemark a mieux fait les choses que la Suède, il est représenté par cent cinquante exposants.
La décoration de cette section est due au pinceau de Monsieur Lornd, le premier peintre décorateur danois, il y a représenté les châteaux royaux de Danemark.
Les pièces d’orfèvrerie où l’or, le vermeil et l’argent se mélangent d’une façon spéciale, sont d’une parfaite distinction.
Les menuisiers et serruriers danois exposent des choses très artistiques, des objets en fer forgé remarquables et de ravissants meubles incrustés. Il faut aussi admirer les broderies, souvent imitées, des Gobelins, elles sont exquises. On remarque particulièrement un panneau de fleurs d’après nature brodées par une femme du monde Madame Ida Hauten; ce panneau est tout simplement une merveille. On est tenté de cueillir et de respirer ces fleurs là.
La ganterie tient aussi une place importante, car c’est le Danemark qui fabrique les gants de Suède.
La Finlande
Le pavillon de la Finlande est bâti d’après les principes de l’architecture scandinave, en bois verni; fenêtres pointues et étroites, toiture très épaisse et sans ouvertures, laissant à cette construction son cachet de vérité. En effet, cette toiture ne doit-elle pas supporter la chute des neiges pendant six mois. C’est toujours ici, comme en Norwège et en Suède, le règne du bois souverain; l’industrie finlandaise le plie à toutes les formes et l’emploie à tous les usages, tout se fait donc en bois, depuis le papier jusqu’aux maisons.
Les pierres de ce pays sont d’un aspect tout particulier. Voilà des portiques d’un granit à reflets d’opale qui ne se voit nulle part qu’en Finlande. Toute cette contrée présente un cachet bien étrange. Tout s’y empreigne d’un charme mélancolique, d’une douceur idéale. Les peintres la caractérisent merveilleusement dans leurs tableaux, où ils vous montrent des ciels d’une poésie et d’une sérénité incomparables. J’en ai été bien frappée au Palais des Beaux-Arts.
Malgré les neiges qui chaque année semblent les séparer du monde entier, les Finlandais sont instruits. Ils s’occupent des arts avec succès et recherchent avidement toutes les nouvelles découvertes que la science, à pas de géants, fait chaque jour.
Et maintenant quittons Madame la Neige et retournons chez Monsieur le Soleil, l’Italie nous ouvre ses portes.
La façade de la construction qu’elle représente est tout marbre et mosaïque; elle produit un grand effet.
L’intérieur est pittoresquement décoré, le rouge domine et donne beaucoup de relief aux objets exposés. La verrerie et les cristaux occupent une place importante. La fabrique de perles et les mosaïques de Murano marchent en tête avec les verres de Venise et les belles céramiques de Florence. Ah! les jolis miroirs de toutes les grandeurs encadrés de fleurs, d’oiseaux, de papillons ayant leurs formes et leurs couleurs naturelles. Ah! les belles statuettes! Ah! les beaux vases de toutes les dimensions depuis dix centimètres de haut jusqu’à un mètre et plus; girandoles, candélabres, consoles même, tout cela en porcelaines et faïences artistement peintes. Certains de ces objets sont d’une délicatesse et d’une élégance exquises, mais d’une fragilité effrayante et ce qu’il y a de moins pratique à mon avis.
Les verroteries si charmantes à regarder sont de vrais nids à poussière; et quel ennui quand il faut nettoyer ces girandoles que le plumeau peut briser, ces consoles qu’un coup de balai peut fendre et que devant ces débris votre domestique vous réponde comme cette femme de chambre qui venait de casser un vase de prix: «Dame, c’est comme ça que ça s’use!».
Je n’achèterai pas davantage camées et coraux napolitains, ils sont toujours les mêmes et voilà longtemps qu’on en est rabattu. Comme bijou, c’est tout à fait vieux jeu.
J’achèterais plus volontiers une sculpture, les belles statuettes, les jolis groupes, les charmants enfants; comme ils sont gracieux et souriants, les formes sont peut-être un peu efféminées, les contours un peu mous, le ciseau qui les a taillés a sans doute au point de vue de l’art strict, plus de douceur que de force, mais qu’importe, ce qui me plaît me paraît toujours bien fait, et je ne suis pas la seule. Voilà un ravissant marmot qui a séduit bien des gens, je n’en veux pour preuve que le long ruban enroulé autour de son cou et qui porte le nom des cent cinquante-trois personnes qui jusqu’ici en ont demandé une reproduction.
On retrouve encore l’Italie dans les quatre maisons qui figurent à l’Histoire de l’Habitation, maison étrusque et maison pélasge qui servent de bars; la maison pompéienne qui vend des reproductions très fidèles des objets retrouvés à Pompéi, et enfin la maison Renaissance où l’on a établi un four et où l’on fabrique des perles et des verroteries de Venise. Pour cinquante centimes, chacun peut emporter un souvenir, ou l’objet fabriqué devant lui.
Dimanche 20 Octobre 1889.
Grand’messe à Ste-Clotilde.
La grande pantomime de Skobeleff
et le lion cavalier.
Vilaine journée grise et humide à rester chez soi, ou à s’enfermer ailleurs; à l’église le matin, au cirque l’après-midi, c’est ce que nous avons fait.
L’église Sainte-Clotilde est une construction toute moderne, dans le style ogival du XIVe siècle. La façade est très belle avec ses trois portails à frontons aigus et ses deux hautes tours. L’intérieur est des plus élégants: peintures, sculptures, riche maître-autel, stalles ornées de pierreries; tout cela est dû au ciseau, au burin, à la palette d’artistes en renom.
Les pompes du catholicisme sont toujours belles et touchantes, respect des choses saintes, dignité des officiants, chants suaves de la maîtrise, harmonie puissante et religieuse des orgues, tout cela vous arrache aux réalités de l’existence, et pendant cette heure bénie, l’âme toute rayonnante d’amour et d’espérance soulève sans effroi les voiles mystérieux de l’au-delà.
La grande pantomime de Skobeleff intéresse vivement par sa couleur locale, par le caractère altier de ces personnages en grand costume et dont l’ensemble est imposant. Skobeleff, ce guerrier des temps modernes est déjà un héros légendaire.
Tous les peuples ont des penchants romanesques et ne peuvent se représenter leurs favoris qu’à travers la légende qui est le prisme enchanteur de l’histoire.
Bien des envieux disaient que Skobeleff ne devait qu’à la protection sa carrière phénoménale: en dix-sept ans il était devenu, de simple porte-enseigne, général en chef.
Non, il le devait à sa bravoure et à ses qualités guerrières, aux circonstances qui l’ont toujours servi. Sans vouloir raconter son histoire, voici un épisode qui en est une nouvelle preuve.
Skobeleff a servi longtemps sous les ordres du général Kaufmann, le gouverneur général bien connu du Turkestan. Dans l’origine, il ne jouissait ni de son affection, ni de sa protection. A une expédition contre les Boukhares, Skobeleff commandait l’avant-garde. Il avait l’ordre de garder l’expectative jusqu’à l’approche des forces principales commandées par Kaufmann lui-même. Mais en se voyant en face d’un ennemi quinze fois plus fort que lui, et son petit détachement pouvant être facilement cerné par la cavalerie ennemie, Skobeleff ne put se conformer à ses instructions et se vit obligé, après une reconnaissance faite pendant la nuit, d’attaquer les Boukhares, qu’il mit en fuite après leur avoir fait subir des pertes énormes.
Le messager envoyé au général Kaufmann rapporta l’ordre de laisser le champ de bataille intact jusqu’à l’arrivée du commandant en chef. Celui-ci ne tarda pas à paraître. Il se rendit droit au champ de bataille et contrôla le rapport de son subordonné. Il ne lui fut pas difficile de constater la véracité absolue de celui-ci. Alors, en présence des troupes, il tendit la main à Skobeleff et lui dit: «Colonel, je ne vous ai jamais aimé, je ne vous aime pas et je ne vous aimerai jamais, mais vous êtes un brave et je vous utiliserai». Et Kaufmann tint parole.
Le lion cavalier est vraiment fort extraordinaire, et l’on se demande lequel admirer le plus: de ce lion en liberté qui galope sur un cheval ou du cheval qui se laisse monter par un lion.—Pour moi, la palme est à celui qu’on ne voit pas, c’est-à-dire au dompteur. Quelle dose de patience et d’habileté il a fallu pour arriver à un pareil résultat.
Un grand chien l’air tranquille et rassuré court à côté du cheval et gambade autour de la piste; tous trois, le chien, le cheval et le lion semblent les meilleurs amis du monde.
Les clowns sont très amusants, les équilibristes d’une force rare; l’un marche au plafond la tête en bas, un autre, en vélocipède, dévale à toute vitesse un escalier. On applaudit, mais le grand succès est celui du lion, le roi des animaux l’emporte aujourd’hui sur celui de la création.
Une séance de tableaux vivants termine dans un calme agréable ce spectacle parfois un peu trop émotionnant.
Lundi 21 Octobre 1889.
L’EXPOSITION
San-Marino.—Monaco.—La Serbie.—La Roumanie.—Grand-duché de
Luxembourg.
San-Marino
San-Marino, avec ses soixante-deux kilomètres de superficie et ses huit mille habitants, doit son origine à un tailleur de pierre dalmate nommé Marin; au VIe siècle, celui-ci se retira dans cet endroit désert et bâtit un petit ermitage pour prier et servir Dieu loin du monde. Sa réputation de sainteté appela bientôt, autour de lui, un grand nombre de fidèles et l’ermitage devint une ville. De tous temps l’indépendance des habitants a été respectée, sauf par César Borgia qui leur imposa un gouverneur et Alberoni qui envahit leur territoire en 1739. Il fallut céder à la force, mais leur soumission ne fut que passagère.
En 1797, Bonaparte leur offrit d’agrandir leur minuscule état; ils refusèrent, ne demandant qu’une chose, c’est qu’on les laissât tranquilles possesseurs de ce qu’ils avaient depuis quinze cents ans. Enclavés dans l’Italie, ils ont trouvé, jusqu’ici, le moyen d’éviter toute annexion. La république aristocratique (elle tient beaucoup à cet adjectif) de San-Marino a donc voulu, elle aussi, prendre part dans le bon combat de la paix et de l’industrie. Elle s’annonce par une façade monumentale ornée de son blason: d’azur aux trois monts de sinople supportant trois tours d’argent couronnées de panaches de même; des armes superbes, on en conviendra. Une ville qui se trouve bâtie à 738 mètres d’altitude peut bien mettre quelques monts dans ses armoiries. Son passé est représenté par des armes anciennes, des mosaïques du IIIe siècle et de vieilles tapisseries; le présent par une reproduction en relief de San-Marino et des environs—ce travail est très remarquable—et par une très belle cheminée sculptée. La sculpture est l’industrie nationale de San-Marino; il y a des familles entières où l’on manie le ciseau de père en fils depuis 1500 ans.
Parmi les produits du sol, les racines d’iris tiennent une grande place; c’est au mont Titan qu’on cueille en abondance ces racines odorantes qui parfument le linge d’une si douce senteur.
La principauté de Monaco peut marcher de pair avec la minuscule république de San-Marino quant à la grandeur de son territoire et au nombre de ses habitants.
Monaco, cette terre bénie qui garde un reflet du paradis terrestre, Monaco, cette perle de la Côte d’azur, au dire de ses admirateurs, Monaco s’est bâti un très élégant pavillon dans le style italien avec peintures extérieures blanches et rouges qui rayonnent au soleil, cet ensemble est des plus riants; des palmiers, des grenadiers, des orangers, des aloès, toute la flore du midi complètent l’illusion. L’intérieur offre des spécimens fort remarquables de poteries monégastes.
C’est aussi le palais des parfums, les fleurs les plus embaumées sont ici chez elles sous la forme d’essences délicates et de senteurs exquises; les poteries monégastes sont aussi très remarquables, mais le clou, c’est l’exposition particulière du prince héréditaire de Monaco. Le Prince Albert est un savant, c’est lui qui a su fixer la route parcourue par le gulf-stream, et un explorateur des plus distingués. Sa collection comprend des plantes sous-marines qu’il est allé lui-même cueillir dans l’abîme; des poissons extraordinaires, des crevettes d’un mètre de long par exemple, et enfin tous les engins qui ont servi à faire ses recherches au fond des mers. Les naturalistes doivent être ici dans leur élément.
La Serbie.
La construction serbe est de style serbo-byzantin, le plus parfait, le marbre et les mosaïques lui donnent un aspect excessivement riche, mais ce qu’il y a de plus curieux et de tout à fait particulier, c’est que cette architecture, celle de l’ancienne Serbie ne se retrouve plus et que nous voyons ici ce qu’on ne pourrait voir dans le pays même, l’occupation turque ayant détruit jadis tous les beaux monuments de ce genre. La Serbie expose beaucoup d’étoffes, des tapis superbes et bon marché, des broderies genre turc et des objets en filigrane d’un cachet spécial.
La Serbie expose encore beaucoup de prunes sèches (elle en fait un grand commerce et les expédie jusqu’en Amérique), puis, à côté de ses prunes sèches et pour qu’elles ne s’arrêtent pas dans le gosier, des bières excellentes très appréciées dans toute la région du bas Danube.
La Roumanie, comme les autres pays en général, présente une construction gardant très fidèlement, dit-on, le type national.
On a tenu à reproduire le même caractère à l’intérieur. La façade, les portes, les pavillons latéraux, les vitrines même, sont copiés sur des motifs empruntés aux églises de la Roumanie. La plus grande de ces vitrines, celle du centre, est une reproduction du dôme de la fameuse cathédrale d’Ardgesch.