Les mikados, qui se succédèrent à l’époque de la fondation du syaugounat avaient tous été élevés à la dignité impériale alors qu’ils étaient encore en bas âge, de sorte que l’autorité souveraine passait tour à tour dans les mains de tous les courtisans qui cherchaient à profiter de la situation pour donner libre cours à leurs menées égoïstes et ambitieuses. Roku-deô, proclamé empereur à deux ans (1166), fut déposé deux ans après (1167) par son grand-père Sirakava II;—Taka-kura monta sur le trône à l’âge de huit ans (1169); son successeur An-toku, à l’âge de trois ans (1181); les empereurs suivants, Toba II (1184) et Tuti-mikado (1199), l’un et l’autre, à l’âge de quatre ans.
Les descendants de Yoritomo ne se montrèrent pas à la hauteur de la mission que leur avait léguée le chef de la dynastie syaugounale; bientôt les fonctions de régent, devenues en quelque sorte héréditaires dans la famille des Hô-deô, qui étaient maîtres d’élire ou de déposer les syaugouns, vint placer ces derniers dans une condition de dépendance occulte, analogue à celle qui avait été faite aux représentants nominaux de l’autorité impériale.
C’est durant cette période qu’eut lieu la première tentative des Mongols de placer le Japon sous leur suzeraineté. Leur souverain, le fameux Koubilaï-khan, envoya dans ce but plusieurs ambassades au Nippon, avec des lettres par lesquelles il réclamait le tribut; mais, comme ces lettres étaient conçues dans des termes hautains et insolents, il ne leur fut pas fait de réponse. Pour donner une sanction à ses menaces, il envoya, en 1274, sur neuf cents vaisseaux, une armée de 33,000 hommes, dont 25,000 Mongols et 8,000 Coréens. Cette armée débarqua à l’île d’Iki, où eut lieu un grand combat naval, dans lequel l’un des deux généraux qui la commandaient fut tué d’un coup de flèche. Les Mongols songèrent alors à se retirer, mais leur flotte fut en partie détruite par un de ces typhons si fréquents dans les mers de l’extrême Orient. Le général des Coréens fut noyé, et treize mille hommes environ purent seuls regagner la Chine.
L’année suivante (1275) Koubilaï envoya une nouvelle ambassade à Kama-koura, avec la mission de réclamer de nouveau le tribut. Le régent Toki-mune, pour toute réponse, fit trancher la tête au chef de la mission et l’exposa aux regards du peuple. Quelques années après (1281), l’empereur des Mongols ou Youen leva une nouvelle armée de 180,000 hommes qui atteignit le Japon en vingt-quatre jours. Cette armée possédait des catapultes et autres engins inusités jusqu’alors, que le célèbre voyageur Marco Polo venait de faire connaître aux Tartares, à la cour desquels il avait été accueilli. Cet armement nouveau et le nombre considérable des soldats qui avaient été réunis pour cette circonstance, eussent probablement triomphé du courage dont les Japonais firent preuve en présence de cette invasion, si la mer des typhons ne leur avait encore une fois prêté le secours du vent et des flots. L’expédition tout entière fut submergée, à l’exception de 3,000 combattants qui, faits prisonniers par les insulaires, furent immédiatement mis à mort, et de trois individus auxquels on fit grâce, pour qu’ils pussent aller porter en Chine la nouvelle du désastre.
En 1334, Dai-go II, élevé pour la seconde fois sur le trône, s’efforça de ressaisir la puissance impériale qui s’était échappée des mains de ses prédécesseurs. Pour être agréable à son épouse, il commit l’imprudence d’accorder des titres et des fonctions nouvelles à Taka-udi. Celui-ci en profita pour s’assurer l’appui de l’armée et ne tarda pas à se proclamer lui-même grand syaugoun. Deux ans plus tard, il élevait au trône de Myako un nouvel empereur du nom de Kwan-myau, tandis que Daï-go II, qui était parvenu à s’échapper secrètement, allait s’établir à Yosino. L’empire japonais se trouva ainsi morcellé en deux cours: celle du nord ou hoku-tyau et celle du sud ou nan-tyau. De la sorte, deux mikados régnèrent simultanément sur cet empire pendant une période de cinquante-six ans (de 1336 à 1392). La réconciliation des deux empereurs ne profita qu’à un certain Asi-kaga qui réussit, au milieu de la confusion générale où se trouvait le pays, à s’assurer pour lui-même la puissance héréditaire du syaugounat, laquelle demeura dans sa famille jusqu’en 1573.
Cette nouvelle période nous présente le tableau des guerres intestines les plus effroyables, auxquelles semblent vouloir participer de la façon la plus confuse et la plus capricieuse, tous les daïmyaux ou princes feudataires de l’empire. Pendant ces guerres de tous les instants, non-seulement la majesté impériale n’est plus respectée, mais les syaugouns, eux aussi, ne parviennent souvent point à maintenir leur autorité. D’un bout à l’autre de l’archipel, le sang coule pour la satisfaction de petits intérêts personnels: ce ne sont qu’intrigues, vengeances, fourberies; le désordre, partout, est porté à ses dernières limites.
C’est également durant cette période que les Portugais abordèrent pour la première fois au Japon (1551), où ils introduisent la prédication du Christianisme.
Un daïmyau nommé Nobu-naga apparaît au milieu du XVIe siècle; et, après s’être ménagé de puissantes alliances, s’engage au service des Asikaga, avec lesquels il finit par se mettre ouvertement en voie de rébellion (1573). La même année, il marche à la tête d’une armée contre les troupes du syaugoun Yositoki. Celui-ci, ne se trouvant pas en état de résister, se constitue prisonnier; et, après avoir renoncé au syaugounat, se fait raser la tête. Ses principaux partisans sont mis à mort par ordre du vainqueur.
Sur ces entrefaites, un homme de basse extraction, que le hasard a fait bet-tau (palefrenier) de Nobounaga, parvient à gagner la confiance de son maître qui finit par l’élever au rang de général de ses troupes. Cet homme, appelé Hide-yosi, mais qui est plus généralement connu sous son nom posthume de Tai-kau sama, n’hésita pas, après la mort de Nobounaga, à supplanter les fils de son bienfaiteur, et, après les avoir réduits à l’impuissance et l’un d’eux à s’ouvrir le ventre, à prendre en mains les rênes du pouvoir. Devenu tout puissant dans l’empire, il fut élevé par le mikado à la dignité de Kwan-baku, dignité qui ne fut jamais accordée à un autre syaugoun, et qui jusqu’alors avait été exclusivement conférée à la famille princière des Fudivara. Il reçut en même temps de l’empereur le nom de Toyo-tomi.
Hidéyosi, sentant sa fin prochaine, et voulant assurer sa succession à son fils Hide-yori, fiança cet enfant en bas âge avec la petite fille de Iyéyasou, l’un des princes les plus puissants de l’empire, et lui fit signer de son sang la promesse qu’aussitôt que Hidéyori aurait atteint sa treizième année, il le ferait reconnaître syaugoun par le mikado. Mais bientôt Iyéyasou, qui aspirait à l’autorité souveraine, trouva un prétexte pour se brouiller avec le fils de Taïkau. Il assiégea le jeune prince dans son château d’Ohosaka et le fit périr dans l’incendie qu’il y alluma.
Devenu, par ce meurtre, maître de l’autorité souveraine, Iye-yasu, également connu sous le nom posthume de Gon-gen-sama, et qui appartenait à la noble famille de Toku-gawa, fut le fondateur de la quatrième et dernière dynastie des syaugouns, laquelle gouverna le Japon pendant deux cent soixante-cinq ans, depuis le commencement du XVIIe siècle jusqu’à nos jours (1603-1868). Ce prince, d’une haute intelligence politique, fit subir une transformation complète au Japon, dont il devint le maître absolu, tout en laissant aux mikados le titre et l’appareil de la majesté souveraine. Yédo, qui n’était avant lui qu’un petit village, devint sa résidence; et, avec le concours de trois cent mille ouvriers, il y construisit le siro ou cité impériale, les vastes fossés qui l’entourent et les canaux qui donnent à la capitale l’aspect d’une ville hollandaise. Iyéyasou promulgua non-seulement un Code de lois nouvelles, mais il régla jusque dans leurs moindres détails la manière de vivre des différentes castes composant la société japonaise.
Afin d’assurer sa personne et ses successeurs contre toute tentative du mikado à ressaisir l’autorité effective, Iyéyasou ne se contenta pas d’enfermer le successeur de l’empereur Zinmou dans son palais de Miyako, avec une nombreuse garde, dont la présence avait pour but avoué de lui rendre les honneurs dus à son rang suprême, mais qui, en réalité, avait pour mission d’assurer sa captivité; il établit encore, dans cette capitale du sud, un gouverneur chargé de veiller sur tous ses actes et de prévenir au besoin, par la force, toute tentative d’émancipation. En même temps, un des proches parents du mikado fut appelé à Yédo, pour y remplir les fonctions de grand-prêtre et fournir, le cas échéant, au syaugoun un successeur immédiat au mikado qui parviendrait à lever l’étendard de la révolte.
Quant aux princes féodaux qui se partageaient l’empire, il leur était sévèrement interdit d’engager aucune espèce de relations avec la cour du mikado; il leur était même défendu de traverser cette ville et d’y séjourner. Ils ne pouvaient non plus se visiter les uns les autres, ni être représentés par des agents à leurs cours respectives. Chaque année, ils devaient venir faire une visite à l’autocrate de Yédo; mais les époques de ces visites étaient déterminées de façon à ce qu’ils ne pussent jamais se rencontrer avec les princes dont les états étaient limitrophes des leurs. Enfin, durant leur absence de la capitale du Nord, ils étaient obligés d’y laisser demeurer leur famille en guise d’otages.
Iyéyasou est inscrit dans les annales du Japon, comme n’ayant régné que trois ans (1603-1605) avec le titre de Grand Syaugoun; mais, en réalité, sa domination sur l’empire date de peu de temps après la mort de Taïkau.
En 1605, Hide-tada, son fils, et, en 1623, Iye-mitu, son petit-fils, lui succédèrent. L’un et l’autre se firent un devoir de continuer avec un zèle énergique et intelligent, la politique de l’habile fondateur de leur dynastie. C’est durant le règne de ce dernier qu’eut lieu, à Sima-bara (1638), l’extermination des chrétiens, dont 37,000 furent impitoyablement massacrés, et l’expulsion de tous les étrangers, à l’exception des Hollandais qui, en récompense du concours qu’ils avaient donné au syaugoun pour détruire le christianisme dans ses états, jouirent du privilège exclusif de commercer avec le Japon. Les Hollandais n’obtinrent cependant pas la faculté de parcourir le pays, et ils furent en quelque sorte emprisonnés dans le petit îlot de Dé-sima, sur la baie de Nagasaki, que l’autocrate de Yédo fit construire pour leur résidence. L’histoire raconte que cet îlot présente l’aspect d’un éventail, le syaugoun, consulté sur la forme qu’il fallait donner à sa construction, s’étant contenté pour toute réponse de montrer l’objet qu’il tenait en ce moment à la main. L’exclusion des autres Européens ne souffrit point d’autre exception; et lorsque l’Espagne envoya peu après une ambassade à Nagasaki, le chef de la mission et les soixante personnages qui l’accompagnaient furent décapités et exposés sur la place publique (1640).
Sous le règne de ces deux princes et de leurs successeurs, le système de police et d’espionnage organisé par Hidéyosi, acquit encore de nouveaux développements. C’est ce qui a fait dire que le Japon était divisé en deux parties, dont l’une était chargée de surveiller l’autre. Toujours est-il que jusqu’à la révolution de 1868, aucun fonctionnaire public ne pouvait circuler sans se faire accompagner par son o me-tuke «celui qui a l’œil», ou par son «ombre», pour me servir de l’expression employée par les Européens pour désigner les espions officiels des officiers japonais. En 1862, lors de l’arrivée en Europe de la première ambassade du syaugoun, non-seulement toutes les classes d’attachés de la mission, y compris les domestiques, avaient sans cesse un ométsouké en leur compagnie, mais les deux ambassadeurs avaient également le leur, qui participait à leur rang et sans lequel ces derniers n’auraient pas osé accomplir un acte quelconque.
Les princes qui prirent, par la suite, la succession de Iyéyasou, ne se montrèrent généralement pas à la hauteur de la charge qu’ils avaient reçue en héritage, et leur puissance ne tarda pas à péricliter. Lorsque les Américains tentèrent, en 1852, pour la première fois d’une manière sérieuse, d’ouvrir les ports du Japon au commerce étranger, le syaugoun régnant alors, Iye-yosi n’avait déjà plus entre les mains qu’une faible partie de l’autorité suprême qui était passée insensiblement entre les mains de son Conseil. Nous verrons plus tard comment il se trouva impuissant à résister à l’invasion étrangère, et comment lui et ses successeurs rendirent possible la grande révolution de 1868 qui restitua la souveraineté effective aux mikados, successeurs légitimes de l’empereur Zinmou.
L’ART d’écriture ne fut guère en usage au Japon avant le milieu du IIIe siècle de notre ère. On a cependant prétendu que des inscriptions antiques, en caractères différents de ceux de la Chine, avaient été découvertes, et que ces inscriptions étaient une preuve que les Japonais connaissaient l’écriture antérieurement à leurs premières relations historiques avec les Chinois.[176] Mon illustre et très regrettable ami, le docteur de Siebold, m’annonçait même la prochaine publication de monuments de ce genre, lorsque la mort est venue l’enlever aux sciences et aux lettres japonaises qu’il avait cultivées toute sa vie avec tant de zèle et de dévoûment. Plusieurs fois, depuis lors, j’ai reçu l’assurance que ces inscriptions énigmatiques existaient réellement; mais, malgré mes efforts, il ne m’a pas été possible de m’en procurer des spécimens d’une authenticité satisfaisante.
En revanche, j’ai eu connaissance de plusieurs ouvrages indigènes traitant d’une écriture qui aurait été pratiquée au Japon avant l’expédition de l’impératrice Iki-naga-tarasi contre la Corée (200 ans avant notre ère). Les caractères de cette écriture, appelés sin-zi «signes divins», ne différent que fort peu de ceux qu’emploient de nos jours les habitants de la Corée. Les savants japonais disputent sur la question de savoir si ces caractères ont été inventés dans le Tchao-sien ou dans le Nippon. Leur origine continentale paraît incontestable; mais l’amour-propre des insulaires de l’extrême Orient ne trouve pas son compte dans une pareille théorie et il fait tous ses efforts pour la renverser.
Quoi qu’il en soit, cette écriture n’a probablement jamais été bien répandue au Japon; sans cela, les intelligents habitants de cet archipel n’auraient sans doute point adapté à leur langue les signes si nombreux, si compliqués de l’écriture idéographique de la Chine, et ils eussent probablement préféré le système analytique si commode de l’écriture coréenne au système à tant d’égards défectueux et insuffisant des kana syllabiques. Je ne connais pas d’autre exemple d’un peuple qui, ayant fait usage d’une écriture alphabétique, l’ait abandonnée pour lui substituer une écriture figurative. L’abandon de l’alphabet coréen eût été d’autant moins raisonnable que ses lettres se distinguent par une remarquable simplicité, un tracé facile, une lecture rapide et toujours exempte d’incertitudes[177]. Il faut dire, il est vrai, que la simplicité n’a guère été du goût des Japonais, dont la calligraphie admet plus de caprices et d’excentricités qu’on n’en pourrait trouver d’exemples, en pareil cas, chez aucun autre peuple connu[178].
Ce n’est, en réalité, qu’après l’introduction de quelques-uns des monuments littéraires de la Chine dans les îles de l’extrême Orient que les Japonais ont commencé à posséder de véritables livres. Plusieurs de ces livres renferment des productions de l’esprit indigène, qui remontent parfois à une époque de beaucoup antérieure à la connaissance de l’écriture dans le Nippon. Certaines poésies, des chants relatifs aux fastes de l’antique dai-ri, conservés par la tradition orale, sont certainement de plusieurs siècles antérieurs au temps où les Japonais commencèrent à employer l’écriture idéographique des Chinois. Nous possédons déjà, sur quelques-unes de ces vieilles productions poétiques, des données qui nous permettent de fixer leur âge et qui en font, de la sorte, des documents philologiques d’une valeur inappréciable pour l’étude de l’ancien idiome de Yamato.
Il n’entre point dans ma pensée de vous présenter ici un tableau, fût-il très succinct, de la riche littérature du Nippon. Même en me bornant à de simples citations bibliographiques, je serais entraîné fort au-delà des limites que doit avoir cette conférence. Je me propose donc de jeter seulement un coup d’œil rapide sur les divers genres de monuments qui constituent cette littérature; et, tout en m’attachant à vous signaler quelques-unes des œuvres exceptionnelles que vous devez connaître au moins de nom, de vous mentionner les ouvrages dont les orientalistes nous ont déjà donné des traductions complètes ou partielles.
En tête de leurs livres, et comme documents originaux de leur histoire littéraire, les Japonais placent un petit nombre d’ouvrages dont l’authenticité a été établie d’une manière incontestable. Parmi ces ouvrages, ils citent tout d’abord une sorte d’anthologie intitulée Man-yô siû, et une narration légendaire et historique connue sous le nom de Ko zi ki.
Le Man-yô siù, littéralement: «Collection des Dix-mille Feuilles»[179], est un recueil de toutes sortes de poésies antiques, dont on attribue la réunion à un sa-dai-zin, ou grand officier de la droite, appelé Tati-bana Moro-ye, lequel vivait sous le règne de l’impératrice Kau-ken (749-759 de notre ère). Ce lettré mourut avant d’avoir complété son œuvre, qui ne fut achevée que sous le LIe mikado, Hei-zei (806-809), auquel elle fut présentée. Ainsi s’explique la présence, dans le Man-yô siù, de beaucoup de pièces composées après la mort de Moro-ye[180]. L’opinion la plus accréditée est que la coordination de cette anthologie est due à un personnage nommé Yaka-moti[181], lui même auteur de plusieurs des poésies qui y ont été insérées.
Le Man-yô siû est écrit exclusivement en caractères chinois; mais ces caractères y perdent le plus souvent la signification qui leur est propre, pour ne plus devenir que de simples lettres d’un syllabaire destiné à reproduire les sons de la langue de Yamato. Ce syllabaire, ayant servi tout d’abord à écrire les poésies de l’antique recueil qui nous occupe, a reçu, par ce fait, le nom de Man-yô kana «caractères des Dix-mille Feuilles ou des Poésies».
Parmi les pièces réunies dans le Man-yô siû, il en est un grand nombre qui n’offrent de l’intérêt qu’en raison des faits historiques auxquels elles font allusion. Quelques-unes, au contraire, se distinguent par une tournure gracieuse et par une fraîcheur d’expression qui les rendent aimables, même pour les Européens les moins initiés aux rouages si originaux de la civilisation de l’extrême Orient. Il en est enfin un certain nombre qui sont fort obscures et à peu près inintelligibles pour les lettrés du pays. Jusqu’à présent, il n’existe aucune version complète du Man-yô siû dans une langue étrangère: quelques pièces ont été traduites en allemand[182]; j’en ai publié d’autres en français, avec le texte original et un commentaire[183].
Le Ko zi ki, ou Annales des choses de l’antiquité, peut être considéré comme le plus ancien livre d’histoire japonaise qui soit parvenu jusqu’à nous. Composé, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire, en 712, par Yasu-maro, d’après les souvenirs d’une vieille dame de la cour qui l’avait appris dans sa jeunesse de la bouche du mikado Tem-bu, il est écrit, comme le Man-yô siù, en caractères chinois employés tantôt avec leur signification idéographique, tantôt avec une valeur purement phonétique. L’ouvrage commence par un exposé de la cosmogonie et par une histoire généalogique des kami ou dieux primitifs d’où est descendue la dynastie impériale des mikados. Le récit des règnes de cette dynastie commence avec Kam Yamato Iva-are-hiko, fondateur de la monarchie (660 ans avant notre ère), et se termine avec l’impératrice Toyo-mi-ke Kasiki-ya-bime (593 à 628 après notre ère).
La forme un peu confuse du Ko zi ki engagea Yasumaro à en entreprendre la révision, avec le concours de deux collaborateurs. L’ouvrage, refondu et complété par leurs soins, devint le Ni-hon Syo-ki, ou «Annales écrites du Nippon», dont l’authenticité est incontestable, et que l’on doit placer à la tête de tous les ouvrages historiques des Japonais[184]. Les deux premiers tomes sont consacrés aux dynasties divines (Ka-mi-no yo); les vingt-huit derniers à l’histoire des mikados, depuis Kam Yamato Iva are hiko-no sumera mikoto (660 ans avant notre ère) jusqu’à l’impératrice Taka ama-no hara-hiro-no bime-no sumera mikoto (687 à 696 de notre ère). Il comprend, de la sorte, sept règnes de plus que n’en renferme le Ko zi ki.
Au point de vue du système graphique, le Ni-hon Syo-ki, tout en se rapprochant du Ko zi ki, est cependant plus conforme au style chinois; on y rencontre fréquemment les marques de transpositions de signes que les Japonais ont l’habitude d’employer lorsqu’ils écrivent suivant les lois de la syntaxe chinoise. On serait néanmoins dans l’erreur, si l’on croyait que des textes de ce genre peuvent être compris sans une connaissance approfondie des deux langues; le livre d’ailleurs doit être lu de façon à fournir une succession de phrases purement japonaises.
Le meilleur ordre de classification qu’on puisse choisir pour la bibliographie japonaise me paraît devoir être, à peu de chose près, celui qui a été adopté par Landresse pour la bibliographie chinoise. Cet ordre est emprunté, en partie du moins, au grand Catalogue de la Bibliothèque impériale de Péking, intitulé Kin-ting Sse-kou-tsuen-chou soung-mouh: je m’y conformerai dans les indications que je vais vous fournir.
Livres sacrés et religieux.—Les Ou-king ou Livres canoniques de la Chine, les Sse-chou ou Livres de philosophie morale et politique de Confucius et de son École, ont été l’objet de nombreuses éditions japonaises, accompagnées pour la plupart de commentaires. Les unes se composent du texte original chinois, auquel on a joint seulement les signes de transposition phraséologique destinés à faciliter leur traduction et les désinences grammaticales qui permettent, au premier coup d’œil, de déterminer la catégorie des mots; les autres présentent le texte accompagné d’une traduction complète et juxta-linéaire[185].
Pendant longtemps les sinologues ont fait valoir l’importance qu’avaient, pour l’étude de ces livres, les traductions qui existent en langue mandchoue; et c’est en vue du secours qu’ils y pouvaient trouver qu’ils se sont livrés à l’étude de la langue, d’ailleurs dépourvue de littérature originale, des derniers conquérants de la Chine. Aujourd’hui que la connaissance du japonais commence à se répandre parmi les orientalistes, on ne peut plus tarder à demander à cette langue l’aide philologique qu’on tirait naguère de la connaissance du mandchou: les traductions japonaises des ouvrages chinois sont en général plus commodes que les traductions tartares; et, grâce au système des transpositions syntactiques, elles offrent presque toujours un mot à mot interlinéaire de nature à faire comprendre plus vite le sens des signes idéographiques que les versions relativement libres qu’on rencontre dans les éditions mandchoues.
La plupart des anciens livres classiques que les Chinois placent d’ordinaire à la suite des King et des Sse-chou ont été également réimprimés et traduits par les Japonais. On possède de la sorte, dans la langue du Nippon, le Hiao-king ou Livre sacré de la Piété filiale;[186] le Siao-hioh ou la Petite Etude, dont il a été fait divers genres d’imitations; le Tsien-tsze-wen ou Livre des Mille mots[187], etc.
Il existe beaucoup d’écrits japonais sur leur religion nationale, appelée sin-tau «culte des Génies». Tous prennent pour point de départ les données mythologiques consignées dans l’antique Ko zi ki, dont je vous ai entretenus tout à l’heure.
Nous ne connaissons encore que fort peu la littérature bouddhique du Japon[188].
J’ai donné cependant la traduction d’une œuvre du représentant le plus populaire de cette doctrine Kô-bau dai-si, ainsi que celle d’un traité d’éducation morale répandu dans toutes les écoles et composé sous l’inspiration de la doctrine des bonzes[189]. Quant aux éditions des grands ouvrages chinois relatifs à la doctrine de Çâkya-Mouni, si j’en juge par celles du Lotus de la Bonne Loi dont j’ai pu me procurer des exemplaires, elles ne prêteront très probablement aucun secours nouveau pour l’étude de la grande religion de l’Inde. A voir les colonnes du texte chinois accompagnées de colonnes interlinéaires en caractères hira-kana ou kata-kana, on pourrait croire tout d’abord à la présence d’une traduction en langue japonaise. Un examen quelque peu attentif prouve qu’il n’en est rien: ces éditions ne donnent, en plus du texte chinois, que la seule notation phonétique des signes, de façon à rendre possible leur prononciation aux prêtres et aux dévots qui ne sont pas en état de lire les caractères idéographiques. Mais comme cette prononciation, par suite des innombrables homophones de l’idiome du Céleste-Empire, ne rappelle, le plus souvent, aucune idée à l’esprit, il en résulte ce fait singulier, mais incontestable, à savoir que les bonzes, en lisant à haute voix les livres bouddhiques, n’attachent guère plus de sens aux sons qui sortent de leur bouche que le peuple qui les écoute de confiance et ne comprend rien de ce qu’ils disent: Verba et voces[190].
Quelques fragments de la Bible et du Nouveau Testament ont été traduits et publiés en japonais. Le plus ancien ouvrage de ce genre que je connaisse est une version de l’Évangile de saint Jean, attribuée au missionnaire Gützlaff et imprimée en caractères kata-kana[191]. Cette version est aussi défectueuse que possible.
Philosophie et Morale.—Les Japonais ne se sont pas contentés de réimprimer, avec des annotations grammaticales, les livres canoniques et classiques des Chinois. Ils ont encore publié de savantes éditions de leurs principaux philosophes des différents siècles. C’est ainsi que je possède les œuvres de Meh-tih (Ve siècle avant notre ère), chef de l’École de la fraternité universelle; de Tchouang-tsze (IVe siècle avant notre ère), célèbre philosophe de la doctrine taosseiste; de Han-feï (IIIe siècle avant notre ère), le remarquable et infortuné jurisconsulte de la cour de Han, et la victime des débauches calomniatrices de la maison de Tsinchi Hoangti, etc.
A côté des ouvrages de philosophie proprement dite, il faut placer un grand nombre de traités populaires de morale qui ont vu le jour dans les îles de l’extrême Orient. Ces livres se composent, pour la plupart, d’aphorismes et de préceptes accompagnés d’anecdotes destinées à les faire comprendre plus aisément aux classes populaires, pour l’éducation desquelles ils ont été composés. Un curieux spécimen d’un ouvrage de ce genre, le Kiu-ô dau-wa, a été publié en français par M. le comte de Montblanc[192].
Jurisprudence et administration.—Nous ne possédons, jusqu’à présent, que de rares données sur la législation des Japonais, antérieurement à la dernière révolution de 1868. Les seuls livres de cette classe dont j’aie pu prendre connaissance, ne sont que des règlements administratifs dans lesquels on ne peut découvrir facilement les éléments du droit politique, tel qu’on le comprenait au Nippon avant l’invasion des idées européennes. On m’a assuré que le testament politique attribué au fameux syaugoun Iye-yasu, et communément appelé «les Cent Lois de Gon-gen Sama», avait été publié au Japon avec une traduction européenne. Je ne connais pas, même de titre, ce travail, qui doit offrir un grand intérêt pour l’étude des rouages compliqués du gouvernement déchu des autocrates de Yédo[193].
Quelques résumés chronologiques nous fournissent, année par année, un aperçu des événements de l’histoire du Japon et de l’histoire d’Europe. La partie japonaise d’un de ces traités a été traduite en allemand[194]. En ce genre, le meilleur ouvrage que je possède est le Sin-sen Nen-hyau de Mitu-kuri;[195] il est précédé des arbres généalogiques des souverains du Nippon et de la Chine, d’une table des nen-gau ou noms d’années japonaises, etc. Les événements y sont mentionnés de façon à présenter, sur trois colonnes, le tableau synoptique des annales du Japon, de la Chine et des pays étrangers à ces deux empires de l’Asie orientale.
Je vous ai fait connaître tout à l’heure les ouvrages qui devaient être considérés comme les sources authentiques de l’ancienne histoire du Japon. En dehors de ces ouvrages, d’une importance capitale pour l’orientalisme, on a publié au Japon une foule de livres d’histoire dont il me paraît utile de citer au moins les principaux.
Le Dai Nihon si, un des plus étendus, car il ne comprend pas moins de deux cent quarante-trois livres rédigés en chinois, a été publié, pour la première fois, la cinquième année de l’ère Sei-toku (1715). Ces savantes annales, plus complètes à bien des égards que tous les autres ouvrages du même genre qui sont parvenus jusqu’à nous, ont été composées avec la pensée de rappeler au peuple que, bien que les rênes du gouvernement soient tombées dans les mains du syaugoun de Yédo, le véritable empereur du Japon n’en était pas moins le mikado relégué dans une luxueuse captivité à Myako.
Le Nippon Sei ki, ou «Annales du gouvernement du Japon», a été publié en chinois avec des annotations grammaticales japonaises. On y trouve l’histoire des mikados, depuis l’origine de la monarchie jusque et y compris le règne de Yô-zei II (1587-1611).
Le Koku-si ryaku, ou «Abrégé des historiens du Japon», a été composé en chinois et publié en 1827 par Iva-gaki. Nous en possédons des éditions accompagnées de notes grammaticales japonaises et de commentaires. Comme l’ouvrage précédent, il ne va pas au delà du règne de Yo-zei II (1587-1611). C’est d’ailleurs un livre médiocrement estimé des savants japonais[196], auquel on préfère souvent une autre histoire de la même période, intitulée Wan-tyau si-ryaku «Abrégé des historiens de la Cour impériale», en dix-sept volumes, dont cinq de supplément.
Les auteurs que je viens de citer ont tous composé leur livre en chinois. Il en est d’autres qui, avec de moindres prétentions littéraires, ont préféré adopter, pour écrire, la langue nationale de leur pays. De ce nombre est le moine Syun-zai Rin-zyo, auquel on doit un livre intitulé Nippon wau-dai iti-ran, «Coup d’œil sur les règnes des empereurs du Japon», dans lequel on trouve l’histoire des mikados depuis l’origine jusqu’à la fin du règne de Yô-zei II (1611), où s’arrêtent également les auteurs dont j’ai parlé précédemment. Ce livre, publié pour la première fois en 1652, est d’une lecture aride, et les indigènes en font assez peu de cas. En revanche, c’est l’ouvrage historique le plus connu des Européens et le seul dont on possède une traduction complète, écrite à la fin du siècle dernier par Titsingh, sous la dictée des interprètes du comptoir hollandais de De-sima[197]. Un autre ouvrage, également en langue japonaise et d’une lecture bien plus agréable que le précédent, porte le titre de Koku si ran-yô: il a été publié la septième année de l’ère actuelle de Mei-di, c’est-à-dire en 1874, et se compose de seize livres. On y trouve les annales des empereurs du Japon, depuis les dynasties préhistoriques jusque et y compris les premières années du règne du mikado actuel, Mutu-hito (1869).
Après les ouvrages précédents qui traitent de l’histoire générale du Japon, depuis l’origine de la monarchie, je dois citer le Ni-hon Gwai-si ou «Histoire non officielle du Japon», qui nous raconte les événements qui se sont passés pendant les guerres des Mina-moto et des Taira, et sous le gouvernement des syaugouns, depuis son origine jusqu’au milieu du XVIIe siècle, époque où régnait la dernière maison syaugounale des Toku-gawa. Ces annales, rédigées par Rai-san-yau, sont très estimées des Japonais, tout au moins au point de vue du style. Deux traductions françaises en ont été entreprises dans ces derniers temps[198]; mais le début seul a été publié jusqu’à ce jour.
A côté des ouvrages rigoureusement historiques que je viens citer, il faut placer toute une série de livres très populaires au Japon, et qui participent les uns et les autres, bien que dans des proportions diverses, de l’histoire et du roman.
Parmi ces livres, il en est un que les indigènes placent à juste titre parmi les chefs-d’œuvre de leur littérature: c’est le Tai-hei ki «Histoire de la Grande Paix[199]». On pourrait se méprendre étrangement sur la nature de cet écrit, si l’on s’en rapportait à la traduction pure et simple de son titre. C’est, en effet, l’histoire des guerres longues et violentes que se firent au moyen âge les deux célèbres familles de Gen-zi et de Hei-ke, et qui aboutirent à l’anéantissement de la dernière, à l’époque de Yoritomo, élu généralissime de l’empire (tai-svau-gun) en 1186 de notre ère, sous le règne nominal du mikado To-ba II.
Un roman historique, très goûté du public japonais, et que les anciens missionnaires espagnols et portugais classaient, comme le précédent, au nombre des chefs-d’œuvre de la littérature au Nippon, est le Hei-ke mono-gatari, ou «Récits sur la maison de Taïra».[200] L’auteur, Yuki-naga, prince de Sinano, composa son livre dans un couvent où il s’était retiré après l’extinction de cette maison (1186); il a été l’objet d’une foule d’éditions successives.
Plusieurs autres compositions du même genre sont également en faveur chez les Japonais; je me bornerai à citer l’Ise mono-gatari, ou «Récits sur le pays d’Isé», célèbre par le temple sintauïste de la grande déesse solaire Ten-syau dai-zin, et qui est devenu un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés du Japon; le Oho-saka mono-gatari ou «Récits sur la ville d’Ohosaka», l’un des principaux ports de la grands île du Nippon; le Gen-zi mono-gatari ou «Récits sur la maison des Minamoto», l’heureuse rivale de celle de Taïra, au XIIe siècle de notre ère.
Géographie.—Les Japonais n’ont peut-être obtenu, dans aucune autre branche de la littérature, une perfection égale à celle qu’ils ont atteinte dans leurs ouvrages consacrés à la géographie. C’est à peine si l’on peut dire que les grandes publications des Malte-Brun, des Ritter, des Elisée Reclus peuvent être comparées aux productions analogues de l’érudition japonaise. En dehors des innombrables monographies sur lesquelles je ne saurais m’arrêter ici, ils ont composé sous le titre de Mei syo du-ye, de véritables descriptions encyclopédiques de chacune de leurs provinces. Ces descriptions, conçues en général sur le même plan, nous font connaître de la façon la plus minutieuse les particularités intéressantes de leur archipel: orographie, hydrographie, viabilité, histoire naturelle, archéologie, légendes et traditions locales, biographie des hommes célèbres, monuments de l’art, industrie, commerce, que sais-je? Rien n’a été oublié. On n’a fait jusqu’à présent que de rares emprunts à ces excellents ouvrages: ils méritent à tous égards l’attention des japonistes.
J’ai eu l’occasion de citer ailleurs, avec les éloges qu’ils méritent, les guides des voyageurs et les routiers, genres d’écrits qui n’ont guère obtenu une certaine perfection en Europe que depuis quelques années. Ces publications sont entreprises au Japon essentiellement dans un but d’instruction populaire. «Partant du principe que les leçons de géographie doivent être au début des leçons de topographie; qu’avant de se préoccuper des cinq parties du monde, il faut bien connaître son village et ses environs, les Japonais ont publié de petits atlas routiers dont les cartes se déroulent au fur et à mesure qu’on avance sur un chemin donné, et font connaître toutes les particularités intéressantes des stations qu’on est appelé à rencontrer. Une route vient-elle à se bifurquer, le petit atlas portatif indique, par un double tracé de lignes parallèles, les deux routes nouvelles qui se présentent au touriste; et, par de courtes notes, il enseigne la direction, l’aboutissement des deux routes. Notions succinctes sur les curiosités de tout genre que le voyageur est invité à visiter sur son passage, renseignements précis sur les auberges où l’on peut prendre un repas ou passer la nuit, rien n’y manque. L’atlas est aussi intelligible pour l’enfant que pour l’homme adulte; il éveille une curiosité féconde en enseignements; il crée des géographes dont les érudits peuvent sourire, mais des praticiens d’un genre fort utile en somme, et qui nous a trop souvent manqué en France pour que nous ayons le droit de nous en moquer[201].»
La géographie des pays étrangers à leur archipel a toujours vivement intéressé les Japonais; aussi, depuis l’ouverture de leurs ports au commerce étranger, ont-ils fait paraître une foule de descriptions des principaux états de l’Europe et de l’Amérique. Ces ouvrages sont une preuve de l’activité curieuse qui caractérise à un si haut degré les insulaires de l’extrême Orient; mais ils n’ont pas pour nous l’intérêt que présentent leurs anciennes narrations de voyages dans les contrées voisines du Nippon, et sur lesquelles ils ont recueilli, depuis bien des siècles, des renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs. Je veux parler des régions qu’ils désignent communément sous le nom de San-koku «les trois contrées», et qui comprennent les terres Aïno (Yézo, Karafto et le Kouriles), l’archipel Loutchouan et la Corée.
Titsingh s’est fait traduire par les interprètes japonais de Désima un volume relatif à ces trois contrées[202]; mais ce volume est loin d’être le meilleur qui ait été écrit sur la matière. Nous possédons déjà en Europe de nombreuses narrations des îles habitées par les Aïnos velus[203], des documents historiques et descriptifs sur la Corée, composés à la suite des guerres du Japon contre cette péninsule[204], et quelques monographies détaillées des îles Loutchou[205].
Histoire naturelle.—Les Japonais ont de tout temps cultivé avec ardeur les sciences naturelles. Ils possèdent de nombreux ouvrages disposés suivant le système antique du Pen-tsao chinois[206], et, depuis quelques années, des traités composés d’après les méthodes européennes. Leur pays, qu’on a appelé le «paradis terrestre des botanistes», était essentiellement propre à les encourager à l’étude des plantes; aussi les travaux de phytologie sont-ils de beaucoup les plus nombreux dans leur littérature scientifique. Jusqu’à présent, on n’a publié en langue européenne que des fragments d’ouvrages botaniques japonais[207]; mais d’importants travaux de synonymie ont été accomplis, de façon à faciliter les traductions que les orientalistes pourront entreprendre à l’avenir.
La médecine est également représentée au Japon par un ensemble d’écrits que l’on peut répartir en deux classes: ceux qui ont été composés d’après la méthode indigène ou chinoise, et ceux qui ont été inspirés par les principes de la science européenne.
L’agriculture, si développée chez les Japonais, a donné lieu à d’importantes publications qu’il ne sera certainement pas sans utilité pour nous de voir traduire dans une langue européenne. Parmi ces publications, je me bornerai à citer l’encyclopédie agricole intitulée Nô-geo zen syo, en onze volumes in-4º, dont j’ai publié en français l’index détaillé des matières[208].
Philologie.—La philologie est représentée d’une façon non moins remarquable dans le cadre de la littérature japonaise.
Le Syo gen-zi kau est un riche dictionnaire fournissant, pour 42,000 mots environ de la langue japonaise, les expressions correspondantes dans l’écriture idéographique de la Chine. Il a été réimprimé en Europe par la lithographie[209], et un précieux index en a été composé récemment à Florence.[210] Plusieurs autres collections de locutions littéraires, pour la plupart fort riches, ont également vu le jour au Japon. Il serait trop long de les énumérer ici; mais je ne puis me dispenser de citer un trésor de la langue japonaise, intitulé Wa-kun siwori, composé de cinquante-neuf tomes (le dernier est daté de 1862), et qui doit être complété par un nouveau supplément dont la publication m’est encore inconnue. Enfin, on annonce un vaste répertoire de la langue japonaise intitulé Go-i, dont les quatre premiers volumes ont paru récemment, et qui, s’il est jamais terminé sur le plan adopté pour le début, donnera, suivant un calcul approximatif de M. Pfizmaier[211], l’explication d’au moins 290,000 mots, en plus de 200 volumes. On pourrait ajouter aux travaux philologiques de ce genre une liste étendue d’ouvrages destinés à faciliter aux indigènes l’acquisition des langues aïno, chinoise, coréenne et sanscrite[212], ainsi qu’une foule de livres pour l’enseignement des principales langues européennes[213].
Poésies et Romans.—Les œuvres d’imagination sont tellement nombreuses dans la littérature japonaise, que je ne saurais même essayer de citer celles qui méritent d’attirer particulièrement l’attention des orientalistes. J’ai publié une liste de 160 recueils de poésie, qui ne comprend que ceux qui étaient alors parvenus en Europe, et dont le nombre est à peu près doublé aujourd’hui. Les genres les plus divers y sont représentés; et, dans quelques-uns du moins, on ne peut nier que les Japonais n’aient donné des produits dignes d’attention. Jusqu’à présent, un très petit nombre de ces poésies, sans doute en raison des grandes difficultés qui s’attachent à leur interprétation, a seulement vu le jour dans des traductions européennes[214]. Une seule collection de uta ou distiques de trente et une syllabes, le Hyaku-nin is-syu «Pièces de vers des Cent poètes», a été publiée et traduite in extenso[215].
Quelques-uns des innombrables romans, contes et nouvelles qui nous sont venus du Japon, ont déjà trouvé des traducteurs européens; mais il s’en faut de beaucoup que tous les genres remarquables soient représentés par ces premiers essais des japonistes. Nous ne possédons encore qu’une seule des œuvres du célèbre romancier de Yédo, Riu-tei Tane-hiko[216], dont M. Pfizmaier a eu l’honneur de tenter la traduction à une époque où bien peu d’orientalistes auraient osé aborder les difficultés réputées inextricables de la langue japonaise.
Les autres œuvres d’imagination qui ont été livrées jusqu’à présent au public dans une langue européenne[217] sont intéressantes à plus d’un titre; mais elles ne jouissent pas au Japon de la faveur qui doit guider le choix des savants capables d’entreprendre de tels travaux de traduction. J’ai cité ailleurs,[218] comme une singularité de la littérature japonaise, les contes sans fin que continuent d’année en année, d’âge en âge, plusieurs générations de romanciers.
Archéologie.—L’étude de l’archéologie, et en particulier de la paléographie et de la numismatique du Japon, sera considérablement facilitée par les grands travaux d’érudition publiés dans ce pays. On pourrait dresser aisément, dès aujourd’hui, un Corpus inscriptionum japonicarum, et traduire la plupart des documents en tirant profit des travaux de déchiffrement accomplis par les archéologues indigènes. Quant à la numismatique, on trouvera toutes les pièces classées, datées et expliquées dans des traités qui ne demanderont plus que des traducteurs pour être accueillis du public européen[219].
Encyclopédies.—La section de la bibliographie réservée aux ouvrages embrassant à la fois toutes les branches des connaissances humaines, est représentée au Japon par une riche série de recueils populaires qui paraissent surtout composés à l’usage des écoles. Nous ne connaissons en effet, jusqu’à présent, qu’un seul ouvrage qui, par son étendue et la variété des matières qu’il renferme, puisse être comparé à nos encyclopédies européennes. Je veux parler du Wa-kan San-sai du-ye, ouvrage en 105 tomes, connu depuis longtemps des orientalistes sous le nom de «Grande Encyclopédie japonaise», et auquel les sinologues et les japonistes ont déjà fait de fréquents emprunts[220]. Il est probable qu’il ne tardera pas à paraître au Japon quelque encyclopédie nouvelle et plus complète; mais une publication de ce genre n’intéressera peut-être pas autant les japonistes qui tiennent à connaître les idées que professaient les indigènes sur toutes choses, avant que ceux-ci se soient décidés à renier leur passé et à s’assimiler les connaissances acquises en Europe et en Amérique. Il est donc très probable que, pour longtemps encore, le Wa-kan San-sai du-ye restera un livre d’une valeur exceptionnelle pour les personnes adonnées à la culture des sciences et des lettres japonaises.
L’énumération qui précède est déjà fort longue, et je n’ai pas la prétention d’avoir même esquissé le sujet que j’avais à traiter[221]. A chaque pas, j’ai dû me condamner à abréger ce que j’avais à dire. Le peu que j’ai rapporté suffira peut être pour faire comprendre combien il serait intéressant de donner aujourd’hui un aperçu développé de la littérature si riche et si variée des insulaires de l’extrême Orient.
AVANT l’arrivée des premiers navigateurs portugais[222], les sciences n’étaient guère plus avancées chez les Japonais que chez les Chinois. L’esprit observateur des insulaires de l’extrême Orient leur avait bien enseigné un certain nombre de faits inconnus à leurs voisins du continent asiatique; mais aux uns et aux autres, il avait toujours manqué la véritable méthode scientifique, sans laquelle il était impossible de franchir le cercle étroit où s’étaient emprisonnés, depuis des siècles, tous les savants du continent asiatique.
Les pères de la Compagnie de Jésus, établis au Japon dès la seconde moitié du xvie siècle, commencèrent à y enseigner les premiers éléments des sciences européennes. Il ne paraît pas, cependant, qu’ils aient déployé beaucoup d’activité dans leur enseignement, car, à l’arrivée des Hollandais à Hirato (1609), les indigènes étaient encore dans une ignorance à peu près absolue des progrès réalisés parmi nous. On doit, il est vrai, à ces missionnaires de l’Evangile la fondation d’une imprimerie japonaise et européenne dans leur collège d’Ama-kusa; mais cette imprimerie n’a produit, autant que je sache, que des ouvrages de la plus médiocre utilité.
En fait de mathématiques, les Japonais ne connaissaient guère rien de plus que les Chinois, c’est-à-dire quelques idées élémentaires de géométrie, d’algèbre et de trigonométrie sphérique, empruntées d’ailleurs aux Arabes et aux Persans.[223] Plusieurs lettrés du Nippon m’ont affirmé cependant qu’ils possédaient, dès cette époque, des connaissances approfondies en géométrie et en algèbre; mais, bien que cette affirmation ne soit peut-être pas absolument dénuée de fondement, ils n’ont pu me fournir aucune preuve satisfaisante de leurs affirmations. Les mathématiques en tout cas étaient restées dans l’enfance; l’astronomie n’avait guère pu avancer davantage.
En fait de sciences naturelles, les Japonais n’avaient point dépassé le mode descriptif de l’antique Pen-tsao chinois; leurs classifications, comme leurs notices descriptives, ne reposaient que sur les particularités extérieures les plus apparentes; ce qui revient à dire qu’ils ne savaient que fort peu de choses en fait d’anatomie, et moins encore en fait de physiologie animale et végétale, ou en fait d’analyse chimique.
De longues et patientes observations, le hasard plus souvent sans doute, leur avaient bien fait connaître quelques propriétés des plantes et des corps inorganiques. Mais ce qu’ils avaient appris de la sorte, ils le savaient mal, ou du moins d’une façon trop peu scientifique, pour qu’il leur fût possible d’en tirer un parti satisfaisant.
La médecine qu’ils pratiquaient au temps de Kæmpfer (1690), en était encore, au dire du célèbre voyageur, à l’état le plus rudimentaire. Peu de médicaments,—là n’était pas le plus mauvais côté de leur doctrine médicale,—des bains et l’emploi de deux remèdes externes, le moxa et l’acupuncture: à cela se réduisait toute leur pathologie. Dans certains cas particuliers, l’acupuncture et le moxa[224] ont réalisé, dit-on, des cures remarquables; mais il ne faut guère douter que, bien souvent, il n’y avait là qu’un moyen d’achever rapidement le malade.
Les Hollandais contribuèrent tout d’abord à introduire au Japon les sciences médicales européennes, et on leur doit la fondation à Nagasaki d’une première École de Médecine. Cette école, disait un journal de l’époque[225], compte trente-deux élèves qui doivent tous posséder la langue néerlandaise, et qui étudient avec ardeur, sous la direction d’un premier officier de santé impérial nommé Matsoumoto Ryauzin. De la sorte, les principes de la thérapeutique occidentale ont commencé à se répandre parmi les insulaires. La vaccine ne trouva bientôt plus d’opposition du côté du peuple et les inoculations se sont accomplies par milliers. A Sango, ville principale du pays de Tosen, un hôpital pour cent cinquante malades, a été construit d’après les plans du docteur Pompe.
Un obstacle sérieux au progrès de la médecine au Japon tenait aux idées religieuses des insulaires qui s’opposaient à l’ouverture des corps inanimés. Les élèves de l’école de Nagasaki, ayant compris combien l’impossibilité de se livrer à des dissections retardait leurs études, ont amené le gouverneur de la ville à enfreindre en leur faveur les coutumes du pays, et à leur livrer le corps d’un criminel mis à mort pour procéder à son autopsie. Vingt et un jeunes gens assistèrent à cette scène, ainsi que vingt-quatre médecins japonais qui purent se convaincre de la haute importance de ces opérations.
Depuis la dernière révolution, la médecine a fait au Japon les plus remarquables progrès, et aujourd’hui, non seulement l’enseignement médical y est donné par des professeurs savants et expérimentés, mais il existe même des journaux spéciaux qui relatent toutes les observations faites dans les hôpitaux et dans les laboratoires.
S’il est vrai qu’au Japon les sciences n’aient jamais atteint une zone quelque peu élevée de développement avant l’introduction des livres et de l’enseignement européens, on ne saurait en dire autant des arts industriels, qui, pour la plupart, n’ont fait que décroître, depuis l’ouverture des marchés japonais aux négociants de l’Europe et de l’Amérique. Certaines branches de l’industrie avaient réalisé, depuis longtemps, les plus remarquables progrès au Japon. Il n’est pas sans utilité d’en dire quelques mots.
La porcelaine a été de tout temps un des plus fameux produits de l’industrie japonaise. Cette composition céramique que Brogniart définit «une poterie dure, compacte, imperméable, dont la cassure, quoique un peu grenue, présente aussi, mais faiblement, le luisant du verre, et qui est essentiellement translucide, quelque faible que soit cette translucidité,» a été, comme l’on sait, importée des contrées de l’extrême Orient en Europe, où on n’est parvenu à obtenir un article similaire qu’en 1709.
Jusqu’à cette époque, les produits céramiques de la Chine et du Japon ont eu le privilège de l’emporter sur les plus belles poteries émaillées de l’Italie et de Nevers. La fortune des porcelaines venues d’Orient dépassa longtemps tout ce qu’on pouvait imaginer, et la poésie et les légendes merveilleuses vinrent leur prêter leur concours.
Inventée en Chine, sous la dynastie des Han (202 ans avant notre ère), la porcelaine commença à être fabriquée dans le pays de Sin-ping. Transportée bientôt en Corée, elle passa de ce royaume dans l’archipel Japonais, où elle ne cessa plus d’être cultivée jusqu’à nos jours. On rapporte, en effet, qu’un prince de Sinra amena dans l’île de Nippon une corporation de potiers qui s’y établit, et dota le pays du nouveau produit céramique des Chinois.
Ce ne fut, toutefois, que vers l’année 1211 qu’un fabricant japonais nommé Katosiro Uyemon, apporta de Chine les secrets de l’art qu’il cultivait avec un succès exceptionnel, et enrichit sa patrie de porcelaines qui furent, dès l’origine, très estimées.
Depuis cette époque, les progrès de la fabrication de la porcelaine ne se ralentirent plus; et, au commencement de notre siècle, les produits de la province de Hi-zen surpassaient en perfection, aux yeux des amateurs, les plus beaux produits de Kin-teh-tchin et des autres manufactures chinoises.
Ce que nous savons de cet art en Chine et au Japon suffit, en effet, pour nous démontrer que les procédés employés, dans ce dernier pays, sont les plus ingénieux et les plus perfectionnés. Cette opinion a d’ailleurs été soutenue par M. Alphonse Salvétat, chimiste, dont l’autorité en fait de céramique est généralement reconnue, et qui, par les nombreuses opérations qu’il a dirigées à la manufacture de Sèvres, a dû acquérir une grande expérience. Or voici ce que dit M. Salvétat: «Il peut paraître surprenant que les Chinois, si ingénieux dans mille autre circonstances, aient laissé passer inaperçu tout le parti qu’on peut tirer de la porosité du dégourdi de la porcelaine. Cette porosité offre, comme on sait, le moyen de recouvrir de sa glaçure, également et promptement, c’est-à-dire économiquement, toute poterie à pâte absorbante, quel que soit le fini de la forme, quelle que soit la nature de la glaçure. On a d’autant plus lieu d’être surpris de l’ignorance dans laquelle ils demeurent, que les fabricants japonais pratiquent la mise en couverte économique et rapide au moyen de l’immersion.»
La porcelaine est surtout fabriquée avec perfection dans l’île de Kiousiou, notamment dans la province de Hizen, ainsi que nous l’avons dit. Les principales manufactures sont situées, dans l’arrondissement de Matsoura, près du beau hameau de Ourésino, où la matière première se rencontre en abondance.
Le laque est également un produit des plus remarquables de l’industrie japonaise. On sait que cette composition, extraite de la sève du rhus vernicifera, sert à endurcir les objets de bois ou de métal, et à leur donner un brillant qui s’allie de la façon la plus avantageuse avec l’or, l’argent et la nacre. L’emploi de cette substance dans l’ébénisterie et la tabletterie, paraît dater, au Japon, d’une époque des plus reculées. On cite des boîtes de laque, conservées de nos jours à Nara, dans la province de Yamato, et qui remonteraient au IIIe siècle de notre ère; et la célèbre poétesse Mura-saki Siki-bu (Ve siècle), dans ses ouvrages, nous parle de laques incrustées de nacre qui étaient en grande faveur à son époque.
Il faut citer aussi la laque aventurine avec laquelle on fabrique des objets saupoudrés d’or d’une grâce et d’une délicatesse remarquables.
La fabrication des tissus de soie est fort ancienne au Japon: quelques données historiques tendraient même à faire croire qu’elle y était déjà pratiquée antérieurement à notre ère. Toujours est-il que nous trouvons la mention de ces précieux tissus dès une haute antiquité. Le sol du Nippon est d’ailleurs très favorable à la culture des mûriers, et nulle part l’éducation des vers à soie n’y a mieux résisté aux maladies qui, à notre époque surtout, menacent d’anéantir cette grande branche de l’industrie dans une foule de contrées où, naguère encore, elle était florissante.
Le travail des soies a été l’objet de progrès considérables au Japon, avant l’établissement des Européens sur ses côtes[226]. Deux à trois mille balles de trente à trente-cinq kilogrammes envoyées à Londres, il y a vingt ans, à titre d’échantillons, ont surpris les filateurs anglais, non moins par la modicité de leur prix que par leur admirable beauté. La plupart de ces soies égalaient, ou même surpassaient en finesse, en force, et en parfaite régularité tout ce que la France et l’Italie ont produit de plus excellent en ce genre[227].
On possède des échantillons d’anciens tissus japonais dont la qualité et l’ornementation artistique sont dignes des plus grands éloges. On fabriquait également au Nippon, dès le commencement de ce siècle, des velours d’une qualité remarquable; mais on dit que les procédés de ce genre de fabrication avaient été communiqués aux indigènes par les Hollandais établis dans leur pays.
L’art de l’horlogerie ne paraît avoir été introduit au Japon d’une façon régulière qu’à une époque assez récente. Anciennement les insulaires employaient la clepsydre pour mesurer le temps. Il faisaient aussi usage de petits bâtonnets à encens, dont la combustion lente et régulière indiquait les divisions du jour. On voit figurer, il est vrai, dans la grande Encyclopédie japonaise[228], dont la publication primitive remonte au commencement du XVIIIe siècle, une horloge à sonnerie désignée sous le nom de to-kei[229]; mais ce produit est de provenance hollandaise.
Aucun peuple n’a poussé plus loin que les Japonais la perfection de l’art de la menuiserie. Soit que cet art s’applique à la construction des bâtiments, soit qu’il se manifeste dans la fabrication de petits objets de tabletterie, il se traduit par des produits d’une délicatesse incomparable. Les simples caisses d’emballage sont assemblées avec un soin dont on ne trouve point d’exemple dans les autres pays. Les menuisiers japonais ne font pas usage de clous, mais de petites chevilles de bois d’une propreté et d’une justesse étonnantes. Parmi les essences dont ils se servent, il faut citer le camphrier: les caisses faites avec cet arbre ont l’avantage de préserver les objets qu’elles renferment des attaques des insectes.
L’industrie des jouets d’enfant, si développée au Japon, produit une foule d’objets d’amusement qui font honneur à l’imagination des indigènes. Un certain nombre de ces objets ont été imités en Europe et ont fait la fortune de ceux qui les ont répandus parmi nous.
Je mentionnerai également en passant ces charmants petits objets d’ivoire qui sont l’ornement des vitrines de nos collectionneurs et sur lesquels on voit parfois incrustés de la façon la plus gracieuse des insectes aux mille couleurs.
Si je n’étais exposé à prolonger outre mesure cette conférence, il faudrait encore vous parler du bambou que les Japonais utilisent d’une foule de façons différentes au point de vue ornemental, alimentaire, industriel et médical. Un savant botaniste français qui a composé une monographie du bambou au Japon[230], dit avec raison que ce végétal est, pour les insulaires de l’extrême Orient, le plus grand de leurs trésors.
L’imprimerie, cultivée au Japon depuis plus de sept siècles, y a été l’objet de nombreux perfectionnements. A une époque très reculée, mais dont nous n’avons pu parvenir encore à découvrir la date précise, les moines japonais faisaient usage de planches de pierre dans lesquelles ils gravaient en creux les textes de leurs livres sacrés, afin d’en obtenir des copies multiples au moyen d’une encre appliquée sur les parties non creusées. Les épreuves, qui résultaient de ce mode d’impression, donnaient des lettres blanches sur un fond noir.
Suivant un autre procédé, on remplissait les parties creuses d’une composition résineuse, et on encrait les caractères ainsi formés à l’aide d’un tampon. Il resterait à savoir comment ils s’y prenaient pour ne pas noircir la pierre entière, car l’ignorance en chimie des anciens Japonais ne permet pas de supposer qu’ils aient alors connu la ressource de l’eau acidulée employée par nos lithographes.
Les planches de bois dont l’usage était universellement répandu dans le Nippon, n’y furent employées vraisemblablement qu’à une époque plus récente. On se sert pour les graver des mêmes procédés qu’à Canton. Le système de l’écriture japonaise, infiniment plus compliqué qu’aucun autre système connu, semblait repousser toute tentative de reproduction des textes en types mobiles.
Les ouvrages les plus ordinaires, comme les plus précieux, si l’on en excepte les livres de haute littérature écrits avec le concours de caractères chinois droits, sont reproduits dans une écriture tellement cursive qu’il est rare de rencontrer, dans deux auteurs différents, le même signe tracé d’une manière absolument semblable. Si l’on ajoute à cela que les lettres japonaises sont susceptibles de ligatures, comme par exemple les lettres arabes dans l’écriture persane appelée tahliq, on comprendra combien il est difficile de réduire à des éléments typographiques les groupes complexes et constamment enchevêtrés qui pullulent dans les impressions xylographiques.
Ces difficultés n’ont pas rebuté les Japonais; et, dès le XVIIe siècle, ils avaient fait quelques remarquables essais de reproduction de textes cursifs en caractères mobiles. L’impression en couleur avait fait de notables progrès chez les Japonais, qui se sont montrés, dans cet art, infiniment supérieurs aux autres populations asiatiques. Le nombre des nuances qu’ils ont employées au rouleau, et surtout la multiplicité des teintes, tout à la fois pures et variées à l’infini, dépassent la plupart des essais tentés jusqu’ici en Europe. Le relief qu’ils ont su donner, avec une remarquable originalité, à quelques-uns de leurs dessins, et l’emploi des métaux à l’aspect les plus divers, sont encore dignes de la sollicitude de nos imprimeurs européens.
La fabrication de l’encre, dite encre de Chine, est connue au Japon depuis plus de huit cents ans. On sait que, pendant longtemps, on a vainement essayé d’imiter cette encre en Europe. Suivant l’Encyclopédie japonaise, on se servait primitivement pour sa composition d’une sorte de terre noire; ce qui explique pourquoi, dans l’écriture idéographique usitée dans le pays, on a choisi, pour désigner l’encre, un caractère où les signes «noir» et «terre» se trouvent combinés. Plus tard on fit usage du noir de fumée, et on y ajouta des aromes.