A peine entré dans la ville, Chouppes donne, de furie, contre une barricade, l'enlève, en poursuit les défenseurs jusqu'à l'hôtel de ville, s'en empare et y trouve trois canons et une coulevrine. Il y met une garde et marche vers le collège, qui était une vraie forteresse. Il y est rejoint par le roi de Navarre. Là, on commence à entrevoir la fin ou ce qu'on croyait être la fin de ces rudes combats: on se trompait. Il fallut faire le siège en règle du collège et courir bien des risques pour s'en approcher en perçant les maisons. Cette tâche n'était pas terminée au soleil levant, qui montra un nouveau et plus redoutable danger: le secours attendu par les assiégés était en vue. Chouppes, commandé pour s'y opposer, use d'un heureux stratagème. Il va au-devant des quatre cents hommes qui s'approchaient, séparés en deux troupes, trompe la première par une réponse au qui-vive, la foudroie à bout portant, puis il lutte corps à corps avec la seconde et la met en déroute. Le lendemain, le collège est emporté: c'est la victoire enfin? Pas encore! Du collège, on aperçoit, dans la grande rue, quatorze barricades. C'est une nouvelle bataille, c'est un nouveau siège. Le roi de Navarre donne ses ordres, et Chouppes, encore une fois, marche à l'avant-garde; mais une pierre l'atteint à la tête et le renverse au moment où la besogne était en bonne voie. Le roi, qui le suivait, prend sa place. A la tête de ses gardes, et «en pourpoint comme eux», dit d'Aubigné, «il emporte la meilleure des barricades», du sommet de laquelle il fait entendre ce cri magnanime: «Grâce à tous ceux qui mettront bas les armes!» Cahors était pris.

La ville fut livrée au pillage. Quelle ville prise d'assaut n'était pillée, au XVIe siècle? Mais nous avons vainement cherché dans l'histoire la trace des innombrables «massacres» qui, selon des relations suspectes, auraient déshonoré la victoire des calvinistes. Les rigueurs dont souffrit Cahors, rigueurs déplorables assurément, furent celles que subissait, à cette époque, toute ville forcée[29].

[29] Appendice: XIX.

La correspondance du roi de Navarre fournit au récit de la prise de Cahors un post-scriptum du plus haut intérêt. C'est d'abord la lettre suivante, adressée à la baronne de Batz, dès la première heure qui suivit la reddition, c'est-à-dire le 31 mai ou le 1er juin:

«Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari, lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dépêche par delà, vous déduira, comme nous avons eu bonne raison de ces paillards de Cahors. Votre mari ne m'y a quitté de la longueur de sa hallebarde. Et nous conduisait bien Dieu par la main sur le bel et bon étroit chemin de sauveté, car force des nôtres, que fort je regrette, sont tombés à côté de nous. A ce coup, ceux-là que savez et qu'avez dans vos mains seront des nôtres. A ce sujet, je vous prie bailler à mondit Navailles lettres et instructions qui lui seront nécessaires, dont je vous prie bien fort lui aider à me gagner ceux-là et leurs amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manière que désirerez, je vous reconnaîtrai ce service, d'aussi bon cœur que je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde».

Le 1er juin, Henri écrivait à M. de Scorbiac, son conseiller à Montauban: «Je crois que vous aurez été bien ébahi de la prise de cette ville; elle est aussi miraculeuse, car, après avoir été maître d'une partie, il a fallu acquérir le reste pied à pied, de barricade en barricade. Depuis que Dieu m'a fait la grâce de l'avoir, je désire la conserver et y établir quelque beau règlement. Pour travailler auquel, je vous prie m'y venir trouver avec La Marsillière et les autres auxquels j'écris...» Il ajoutait, le 6 juin: J'eusse fort désiré que vous fussiez venu par deçà, lorsque je vous ai demandé, parce que votre présence eût été bien requise ici, pour aider à régler toutes choses en cette ville, et y établir un bon ordre qui n'a pu sitôt y être mis... Nous y avons donné quelque acheminement; j'espère que tout s'y portera bien, au contentement des gens de bien...»

On voit, par la lettre à Madame de Batz, que le roi ne perdit pas un instant pour faire fructifier sa victoire jusqu'au fond de l'Armagnac: chez lui, le politique donnait toujours la main au capitaine. Les lettres à M. de Scorbiac, écrites dans un ordre d'idées analogue, attestent les préoccupations d'un esprit organisateur, toujours prêt à compléter par de «bons règlements» les succès militaires.

Par la prise de Cahors, le roi de Navarre étonna ses amis non moins que ses ennemis: hommes de guerre et hommes d'Etat comprirent qu'à dater de ce jour, le parti calviniste aurait à sa tête un chef doué de toutes les aptitudes qui domptent les événements et font, en quelque sorte, violence à la destinée. Si, à cette heure, Henri avait possédé une armée puissante et d'importantes ressources financières, il aurait pu tracer avec son épée la carte d'une France protestante, religieusement et politiquement constituée en face de la vieille monarchie catholique. La Providence en décida autrement. En sortant de Cahors, le roi de Navarre se retrouva, comme auparavant, avec sa poignée de partisans, et, longtemps encore, il dut se résigner à faire la petite guerre. Il la fit toujours avec entrain et parfois avec bonheur.

Après avoir laissé Cabrière gouverneur à Cahors, il visita sa bonne ville de Montauban et revint, sans plus tarder, à Nérac, où, ayant pris connaissance des mouvements de l'armée de Biron, il se prépara, de son mieux, à lutter contre ce capitaine expérimenté. En traversant la Lomagne et l'Armagnac, il avait déjà battu deux détachements catholiques, l'un à Beaumont, l'autre à Vic-Fezensac. Un de ses plus vaillants capitaines, Meslon, gouverneur de Castelmoron et de Gensac, venait de prendre Monségur par ce pétard, nommé alors «saucisse», que nous avons vu jouer son rôle à Saint-Emilion et à Cahors.

Au mois de juin, les lettres de Henri font allusion à une armée étrangère qui «s'apprête infailliblement et commence à marcher», mais qui ne se hâtait guère: c'était le corps de mercenaires dont les huguenots avaient obtenu la promesse du prince palatin Casimir. Cette armée resta en formation; il est certain, toutefois, qu'à la seule pensée de revoir les reîtres passer sur le ventre aux populations de cinq ou six provinces, les négociateurs royaux du traité de Fleix se sentirent, quelques mois plus tard, mieux disposés à la conciliation qu'ils ne l'eussent été en d'autres circonstances.

CHAPITRE VII

La campagne du maréchal de Biron.—Combats devant Marmande.—Les menées du prince de Condé.—Le stratagème de Biron.—Les boulets mal-appris.—Mayenne en Dauphiné.—Lesdiguières.—Siège et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.—Surprise de Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.—Désarroi des calvinistes.—Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.—Son entremise pour amener la paix.—Traité de Fleix.—Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.—La chambre de justice de Guienne.—La demi-promesse de Henri.—Monsieur recrute des officiers à la cour de Navarre.

Biron avait quitté Bordeaux, le 20 juin 1580, pour se mettre à la tête de son armée déjà en mouvement. Cette campagne, composée d'une longue série de petites actions, fut en définitive défavorable aux calvinistes. Biron prit, de force ou sans coup férir, une quarantaine de places ou de bicoques, entre autres Tonneins, Le Mas-d'Agenais, Damazan, Gontaud, dont il portait le nom, Valence-d'Agen, Auvillars, Lamontjoie, Francescas, Montaignac, Villeréal, Mézin, Sos, Vic-Fezensac, Astaffort et Fleurance. Mais il n'osa assiéger ni Sainte-Bazeille, sommée en vain de se rendre, ni Clairac, ni plusieurs autres places, dont la force de résistance lui était connue. Il en rencontra une très vive à Gontaud, qu'il bouleversa de fond en comble, à Auvillars, qui obtint «vie et bagues sauves», à Valence-d'Agen, qui, prise une première fois et révoltée, ne se rendit qu'après avoir été foudroyée de mille ou douze cents coups de canon. Il arriva au maréchal, pendant cette campagne, deux graves accidents. Devant Sainte-Bazeille, une maladie se mit dans son armée, il en fut atteint lui-même et dut cantonner ses troupes. Il touchait à la fin de ses expéditions, lorsque, au mois d'octobre, dit le journal du chanoine Syreuilh, «comme il faisait la revue de son armée et voltigeait sur son cheval, sondit cheval glissant, tomba sur sa jambe gauche et lui rompit l'os de ladite jambe, un doigt plus haut que la cheville». Il se fit remplacer à la tête des troupes, du consentement de tous les capitaines, par son fils, Charles de Gontaud, baron de Biron, alors âgé de dix-huit ans, le même qui, après avoir vécu avec tant de gloire, devait périr si misérablement de la main du bourreau.

Il y eut deux faits remarquables dans cette lutte de Henri et de Biron: le maréchal n'alla presque jamais droit au roi, et le roi ne fut qu'une fois ou deux en mesure d'affronter le maréchal en rase campagne. Quand on étudie leurs mouvements, on dirait qu'ils s'étaient entendus pour éviter une lutte personnelle. Devant Marmande, toutefois, Henri, au début de la campagne, eût bien voulu se mesurer avec les troupes du maréchal. L'armée du roi occupait Tonneins et Sainte-Bazeille, une partie de l'armée de Biron était dans Marmande. «Les soldats du maréchal, dit l'abréviateur des Economies royales, faisant tous les jours des courses sur le pays ennemi, Henri fit un jour avancer Lusignan, à la tête de vingt-cinq gentilshommes des mieux montés, jusqu'aux portes de Marmande, comme pour faire un défi. Il nous fit suivre par cent arquebusiers, qui mirent ventre à terre sur le bord d'un ruisseau, à quelque distance de nous, et il se tint lui-même caché dans un petit bois un peu éloigné, avec trois cents chevaux. Notre ordre était de faire simplement le coup de pistolet, de chercher à prendre quelques soldats que nous trouverions hors des murs, et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers, d'abord qu'on commencerait à nous poursuivre, ce que nous exécutâmes aussitôt que nous eûmes vu cent chevaux sortir de la place pour venir à nous, quoique ces cavaliers nous criassent d'une manière assez insultante de les attendre. Un officier de notre troupe, nommé Quasy, qui s'entendit défier nommément, ne put s'empêcher de tourner bride vers celui qui lui faisait ce défi, le renversa mort, y perdit lui-même son cheval, et regagnait le gros de la brigade à pied, lorsqu'il fut attaqué par le parti ennemi entier, irrité de la mort de leur camarade. Nous marchâmes à son secours, et il y eut bientôt une mêlée des plus chaudes, pendant laquelle un de nos valets, saisi de frayeur, s'enfuit et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les arquebusiers avions été tous passés au fil de l'épée: ce qui était sans aucun fondement. Au contraire, après quelques moments de combat, les ennemis ayant aperçu les arquebusiers, qui sortaient de leur embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise, et croyant que toute l'armée leur allait tomber sur le corps, ils se retirèrent dans la ville. On eut bien de la peine à arrêter le courage de Henri, qui voulait fondre sur l'armée ennemie pour nous venger et périr glorieusement. Mais on lui fit de si fortes instances de se retirer, qu'il prit enfin ce parti à regret. Son étonnement fut grand lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage d'avoir ajouté foi à des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il vit Lusignan se plaindre, avec beaucoup d'aigreur, d'avoir été abandonné en cette occasion.»

Henri manquait de forces, le peu qu'il en avait étant absorbé, en grande partie, par les garnisons. Il lui était donc impossible d'offrir une bataille à Biron; il lui fut même bientôt difficile de courir les champs. Le prince de Condé, non content de lui avoir débauché une partie de ses troupes, travaillait, dans le Languedoc et dans le Dauphiné, à se composer une souveraineté, aux dépens du roi de Navarre. Il fallut ramasser, dans tous les coins de Guienne et de Gascogne, un petit corps d'armée pour aller s'opposer aux empiètements du prince, et Turenne fut chargé de cette mission. Il restait au roi de Navarre à peine de quoi se garder. Heureusement, le comte de La Rochefoucauld ne tarda pas à lui amener deux ou trois cents chevaux, qui lui furent d'un grand secours. Henri et ses partisans n'en durent pas moins renoncer à tenir, en tout temps, la campagne, et se contenter de quelques rares occasions favorables. Le roi de Navarre, croyant en saisir une qui le tenta, fit courir à sa capitale et courut lui-même un sérieux danger.

Au commencement de la guerre, la reine Marguerite, résidant habituellement à Nérac, avait obtenu la neutralité de cette ville, tant que le roi n'y séjournerait pas. Le roi y étant venu passer trois jours, et le maréchal ayant été informé de sa présence, il usa d'un curieux stratagème pour avoir le droit d'alarmer et peut-être de surprendre Nérac. Il feint de venir sur la Garonne pour y recevoir des troupes que lui amenait M. de Cornusson, sénéchal de Toulouse, et fait tenir le faux avis de ce mouvement au roi. Henri part dans la nuit, pour aller lui tendre une embuscade, et le matin, à neuf heures, le maréchal, venu par un autre chemin, se présente devant Nérac avec son armée en bataille, à la portée du canon; si bien, qu'au moment où le roi, revenant de son expédition manquée, rentrait dans Nérac par une porte, il apprenait que Biron paradait devant l'autre. Malgré l'inégalité des forces, il y aurait eu mêlée générale ou, tout au moins, escarmouche, sans une pluie torrentielle qui vint «mouiller la poudre» et refroidir les cerveaux. Biron, en se retirant du côté de Mézin, qu'il allait occuper, lança quelques volées de canon, à coups perdus, sur la ville, et deux boulets se logèrent dans les murailles du château. Marguerite ne pardonna jamais cet affront au maréchal, quoiqu'il lui eût envoyé, en partant, de galantes excuses: aussi, à la paix, insista-t-elle, tout autant que le roi, pour que la lieutenance de Guienne fût remise en d'autres mains.

L'armée de Biron n'était pas la seule qui opérât contre les calvinistes: le maréchal de Matignon en avait mené une autre à La Fère, d'où était parvenu à s'évader le prince de Condé; Mayenne en avait conduit une troisième en Dauphiné, contre Lesdiguières, en voie de devenir un des premiers capitaines de son temps. Mayenne prit La Mure et trois ou quatre autres places. Quant au siège de La Fère, il dura trois mois et fut appelé le «siège de velours», parce que les assiégeants y faisaient assaut d'élégance et que le temps ne les y incommoda point. Du reste, il fut des plus meurtriers; Matignon y perdit deux mille hommes, beaucoup d'officiers de mérite, entre autres Philibert de Gramont, que les intrigues de Catherine avaient détaché du parti du roi de Navarre. La perte des assiégés fut de trente gentilshommes et de huit cents soldats. La reddition eut lieu le 31 août.

La chute de La Fère était prévue; elle ne fut pas aussi sensible au roi de Navarre que la perte de Mont-de-Marsan, surpris, au mois de septembre, par Baylens de Poyanne, un des plus vaillants capitaines catholiques[30]. Henri essaya souvent, mais en vain, de le ressaisir; le temps, les hommes, l'argent, tout lui faisait défaut, et Poyanne gardait bien sa conquête. Henri finit pourtant par prendre sa revanche.

[30] Appendice: XX.

Tout bien considéré, les affaires du parti calviniste et, en particulier, celles du roi de Navarre, étaient dans un état précaire: on pouvait encore durer, mais tout succès devenait douteux. Dans ces circonstances, les vues de Monsieur, tournées sans cesse vers la principauté des Pays-Bas, se trouvèrent d'accord avec les intérêts d'une cause presque vaincue. Il venait de traiter, par les soins du prince d'Orange, avec les Etats des Pays-Bas, déterminés à secouer le joug de l'Espagne et à reconnaître la souveraineté du duc d'Anjou. Les Etats se laissaient séduire par la double perspective d'une alliance virtuelle avec la France et du mariage, considéré comme probable, de Monsieur avec la reine d'Angleterre. Le duc, croyant toucher à cet avenir, voulut se l'assurer en rétablissant la paix à l'intérieur; car les forces militaires de la France devenant inactives, il avait l'espoir qu'elles l'appuieraient, en partie, dans l'expédition qu'il projetait.

Monsieur, sollicité d'ailleurs, on est fondé à le croire, par la reine Marguerite, s'offrit donc à Henri III pour médiateur entre lui et le roi de Navarre, et partit pour la Guienne, accompagné de Bellièvre et de Villeroi. Il avait donné rendez-vous, à Libourne, au roi et à la reine de Navarre, à Madame, sœur de Henri, et au prince de Condé. Les premiers pourparlers décisifs eurent lieu à Coutras, et les derniers à Fleix, en Périgord, dans le château du marquis de Trans. Les députés protestants y assistèrent, et après de longs débats, le nouveau traité, d'abord repoussé par le prince de Condé et ses adhérents, fut signé le 26 novembre. Il confirmait, en les amplifiant sur quelques points, les traités précédents: par exemple, on donnait par surcroît, au roi de Navarre, Figeac, en Quercy, et, dans le Bazadais, Monségur, si vaillamment conquis et gardé par le capitaine Meslon. Mézeray ajoute: «On croit qu'il y fut aussi accordé, en secret, pour satisfaire la passion de la reine Marguerite et même celle du roi son mari, que Biron serait révoqué de la lieutenance de Guienne, et que le roi en mettrait un autre à sa place, qui leur serait plus agréable». Ce fut le maréchal de Matignon[31].

[31] Appendice: XXI.

L'édit de Fleix, ratifié au mois de décembre, fut vérifié au parlement de Paris le 26 janvier 1581. Cette tâche accomplie, Monsieur passa quelque temps en Guienne et en Gascogne[32]. Il visita plusieurs villes, tantôt avec le roi et la reine de Navarre, tantôt avec Marguerite seule, comme à Bordeaux, où il fut reçu avec une pompe extraordinaire. Un des articles du nouveau traité supprimait la chambre mi-partie de cette ville et instituait une chambre de justice[33], composée de membres du conseil privé et de conseillers au parlement de Paris, qu'on supposait étrangers aux influences locales. Mais la première séance de cette chambre en mission n'eut lieu que le 26 juin 1582. Ces perpétuelles modifications des formes de la justice n'offraient en ce temps-là, et elles n'ont offert en aucun temps, que bien peu de garanties aux citoyens.

[32] Appendice: XXII.

[33] Appendice: XV.

Pendant son séjour à la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de Henri une demi-promesse de se joindre à lui dans la prochaine campagne des Pays-Bas, où l'attendaient tant de déboires et de désastres. Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre morte. Mais, en même temps que Monsieur essayait de le tenter de ce côté, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptèrent les offres du prince. Henri les vit partir à regret, car il n'avait aucune confiance dans les entreprises de son beau-frère, et d'ailleurs il pouvait prévoir, même en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou.

LIVRE TROISIÈME
(1581-1585)

CHAPITRE PREMIER.

Le triomphe de la patience.—Le roi de Navarre et Théodore de Bèze.—Surprise de Périgueux par les catholiques.—Correspondance de Henri avec Brantôme.—Assemblée de Béziers.—Velléités pacifiques.—Préparatifs de voyage de Marguerite à la cour de France.—Les toilettes de la reine de Navarre.—Henri à Saint-Jean-d'Angély.—Son entrevue avec Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.—La cure aux Eaux-Chaudes.—Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.—Les projets de mariage de Catherine de Bourbon.—Négociation avec le duc de Savoie.—L'affaire des frères Casse.—Invitation de Henri III et réponse du roi de Navarre.

A la fin de l'année 1580, et dans les premiers jours de l'année suivante, le roi de Navarre eut à se défendre contre les imputations de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui reprochaient d'avoir sacrifié, par le traité de Fleix, les intérêts de la cause calviniste. C'était le contre-coup des mécontentements du prince de Condé. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire à l'efficacité et à la longue durée d'une paix qu'il subissait plus qu'il n'en triomphait; mais il était déjà l'homme qui devait écrire un jour: «Par patience, je vaincs les enfants de ce siècle». S'il n'avait pas possédé cette vertu essentiellement politique, jamais peut-être la France ne fût sortie, à son honneur, des redoutables épreuves que lui imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont les revendications de la Ligue allaient démesurément accroître le péril. La correspondance de Henri IV nous a livré le secret de sa force et de sa suprême victoire: c'est qu'il sut, presque toujours, selon les cas, résister à ses partisans, comme à ses adversaires.

La paix de Fleix lui ayant attiré les remontrances de Théodore de Bèze, cet éloquent mais âpre docteur de l'Eglise calviniste, il lui répondit, de Coutras, par une apologie discrète de ses actes et de ses intentions; et, comme Théodore de Bèze ne lui avait épargné, sur d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait faire allusion, dans les lignes suivantes, à quelques reproches indirects touchant les mœurs de la cour de Navarre: «Je reconnais la charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me fasse la grâce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai délibéré de m'employer à bon escient et de régler ma maison, confessant, à la vérité, que toutes choses se sentent de la perversité des temps.» La même lettre vise, à mots couverts, quelques-unes des intrigues dont il était environné, spécialement l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Condé: «Lesquels (conseils), dit-il à Théodore de Bèze, je vous prie me départir encore sur les pratiques et menées qui se font par ceux qui veulent bâtir leur grandeur sur la ruine des autres, mêmement sur les derniers degrés desquels ils semblent tâcher de me déjeter et gagner les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas. Cette trame se connaît si manifestement, que peu de gens en doutent.» Théodore de Bèze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il était, par tempérament, plus porté à s'entendre avec le prince de Condé qu'avec le roi de Navarre.

Henri écrivit plus de cinquante lettres pour démontrer à ses villes et à ses capitaines les avantages de la paix et la nécessité de l'observer fidèlement. Il est vrai qu'il en écrivait en même temps pour se plaindre des nombreuses infractions relatives à ses «maisons, châteaux et villes», et d'abusives inhibitions concernant le libre exercice du culte; mais toute paix était querelleuse, en ce temps-là. Celle-ci fut bruyamment troublée par les catholiques. Le 26 juillet 1581, sous le commandement des capitaines d'Effieux et de Montardy, ils surprirent la ville de Périgueux. «La noblesse du Périgord et des environs, dit le président de Thou, fatiguée par les courses continuelles des garnisons protestantes, engagea les commandants des troupes du roi à se saisir de Périgueux. Ils surprirent cette ville, la nuit, et ils la traitèrent avec tant de barbarie, qu'ils semblaient vouloir venger celle que le baron de Langoiran y avait exercée, six ans auparavant, lorsqu'il se rendit maître de la ville. Le roi de Navarre ayant porté ses plaintes au roi, il n'en reçut que des excuses.»

On n'en usa pas aussi cavalièrement avec le roi de Navarre: il n'était pas homme à se contenter de si peu. Notons, en outre, que de Thou s'est trompé en accusant de «barbarie» les auteurs de la surprise de Périgueux. Sans doute, les catholiques, agissant sans l'agrément de Henri III, commirent de trop nombreux excès dans cette place; mais ils n'usèrent pas, dans le sens complet du mot, des représailles qu'il était en leur pouvoir d'exercer: en quoi ils montrèrent une modération relative; car les calvinistes, en 1575, avaient été sans pitié pour les vaincus. La vérité, sur l'affaire de Périgueux, n'est ni dans le jugement sommaire de de Thou, ni dans cette note comique de P. de L'Estoile: «En ce mois de juillet, les catholiques de la ville de Périgueux se remirent en la libre possession de leur ville, et en chassèrent les soldats huguenots qui despieça y étaient en garnison. Ceux de la religion n'en firent pas grand'clameur, et eut-on opinion que ce qui en avoit été fait étoit par intelligence du roi de Navarre et des habitants, qu'on disoit avoir donné cent mille francs pour être déchargés de cette garnison, qui leur faisoit mille maux. Quoi que c'en soit, il n'y en eut point de coups rués, et se passa doucement cette entreprise.»

Les témoignages incontestables ressortent de la correspondance du roi de Navarre. Le 10 août, il écrit à Brantôme, seigneur de Bourdeille, sénéchal de Périgord: «Mon cousin, j'ai été fort aise d'entendre la bonne affection et diligence que vous avez montrées depuis la prise de Périgueux, pour empêcher ou modérer les mauvais effets des preneurs contre ceux qui étaient dedans, dont je vous remercie; mais je suis fort marri d'avoir su que votre bonne intention n'a pu être effective selon votre dessein, d'autant que la plupart des maisons de ceux de la religion ont été pillées et saccagées, et plusieurs faits prisonniers, et il y en a encore auxquels on veut faire payer rançon, comme on a déjà fait faire aux autres, entre lesquels est le sieur Saulière, qu'on ne veut élargir sans cela, quelque grande perte qu'il ait faite de ses meubles et titres; qui serait son entière ruine et celle de ses enfants.

«Je ne puis croire que le roi mon seigneur ne réprouve grandement la prise de ladite ville, comme étant advenue par trop grand attentat, fait au préjudice de son service et de la paix et tranquillité publique.

«Je ne puis aussi, pour mon devoir et pour mon honneur, que je n'en poursuive la raison et réparation envers Sa Majesté.

«Je vous prie donc, mon cousin, considérer que ne puis autre chose là-dessus que d'attendre la volonté et intention de Sa Majesté, pour me ranger et conformer selon icelle. Cependant, puisqu'il y a encore dedans la ville des prisonniers, et plusieurs meubles pillés appartenant à ceux de ladite religion, je vous prie derechef faire le tout rendre, et mettre en liberté tous lesdits prisonniers, principalement ledit Saulière, de sorte qu'il n'en puisse être fait aucune plus grande plainte.»

Brantôme s'efforça de contenter Henri; mais l'affaire n'en resta pas là. Henri III chargea Matignon, le nouveau lieutenant de Guienne, et Bellièvre, un de ses négociateurs favoris, de régler ce grave différend. A vrai dire, le roi de Navarre ne reçut jamais que des demi-satisfactions. La cour lui avait fait offrir d'abord, à titre d'indemnité, une forte somme. En principe, il acceptait; mais il exigeait, de plus, une autre place. On finit par lui accorder Puymirol, après des contestations qui dépassèrent le terme de l'année 1581.

Le 20 décembre 1581, à Béziers, s'ouvrit une assemblée des Eglises réformées de Languedoc, où Henri III avait envoyé Bellièvre, et le roi de Navarre, Clervaux, afin de hâter la pacification de la province. La mission fut longue et difficile, mais elle réussit dans une assez large mesure. Le roi de France, lui aussi, voulait la paix, et il est probable qu'elle se fût bientôt et solidement établie entre lui et le roi de Navarre sans l'existence de la Ligue, qui, déjà, soufflait discrètement le feu qu'elle mit, plus tard, aux quatre coins de la France. Mézeray résume dans une page pittoresque les vues et les velléités pacifiques de Henri III: «Les conseillers du parlement de Paris que le roi envoya en Guienne (à la suite du traité de Fleix), pour mettre d'accord ceux de la chambre mi-partie de cette province, y furent reçus avec l'applaudissement général des peuples, et les maintinrent en paix trois ans durant. La froideur de Matignon s'accommodait fort bien avec le feu des Gascons, et savait bien conserver l'autorité du roi, sans blesser le respect qui se doit aux princes du sang; les courtoisies du duc de Mayenne avaient adouci les courages les plus farouches dans le Dauphiné; et le maréchal de Montmorency, ennuyé de la guerre, contenait le Languedoc dans un doux repos. Le roi aussi était fermement persuadé, par trop d'expériences, que la force des armes n'était point propre à ramener les dévoyés au sein de l'Eglise, et que la saignée ni les remèdes violents ne valaient rien à cette maladie. Partant il se résolut de la traiter avec un certain régime de vivre qui corrigeât peu à peu la malignité des humeurs, et rétablit le tempérament des viscères qu'on avait trop échauffés. Sa Majesté fit connaître aux religionnaires qu'ils ne devaient point craindre aucun mal de sa part, mais aussi qu'ils n'en devaient espérer aucun bien... Avec cela il tâchait de les fléchir tout doucement par les instructions et par les exemples, exerçant souvent en public des œuvres de piété, ayant près de lui des religieux qui pratiquaient des dévotions très austères, faisant imprimer toutes sortes de livres bien catholiques, et défendant la lecture et l'impression de ceux qui ne l'étaient pas.

«Ces moyens convertirent plus de huguenots en trois ou quatre ans, que les bourreaux ni les armées n'en avaient converti en quarante; et s'ils eussent continué, cette opinion de conscience se fût sans doute dissipée dans peu de temps par une opinion d'honneur, et toutes les factions se fussent amorties durant ce calme, comme elles s'irritaient par l'émotion. Mais ce roi, au lieu de se fortifier pendant ce temps-là, s'affaiblissait davantage; et, comme un homme à qui on aurait coupé les veines dans un bain chaud, il perdait avec plaisir ce qui lui restait de vigueur et d'autorité; puis cette défaillance le mettait dans le mépris; et l'orgueil et l'avarice des favoris, choquant les grands et vexant les peuples, excitaient contre lui la haine des uns et irritaient la patience des autres...»

Les relations cordiales qui tendaient à rapprocher les deux rois n'auraient pas plus résisté aux boute-feux de la Ligue qu'aux intrigues de cour des mignons et de leur coterie; mais il n'en fallut pas tant pour provoquer une nouvelle rupture. Un séjour de la reine de Navarre à la cour de Henri III ressuscita les hostilités. Marguerite annonça l'intention d'aller à Paris, vers la fin de l'hiver 1582. L'histoire n'a pu trouver un but politique précis à ce voyage, qui peut-être n'en avait pas, quoique l'empressement du roi de Navarre à favoriser l'exécution du projet de sa femme permette de supposer qu'elle emportait avec elle quelque plan concerté entre eux. On s'égaie vraiment à voir le vainqueur de Cahors s'occuper, pendant deux mois, des préparatifs assez compliqués du voyage de la reine. Il écrit lettres sur lettres, tantôt pour convoquer des gentilshommes de haut rang, chargés d'accompagner la reine jusqu'en Saintonge, tantôt pour régler l'itinéraire et annoncer le passage, de ville en ville, du cortège royal, tantôt enfin pour faciliter, par tous les moyens, les chevauchées de la royale voyageuse. Il pousse la sollicitude jusqu'à des détails amusants: dans une lettre à M. de Scorbiac, il demande «huit mulets de bât», pour renforcer l'équipage de transport du «bagage» de la reine. Et les indiscrétions de l'histoire nous donnent, à peu près, la composition de ce bagage. Marguerite, la plus élégante princesse de son temps, voyageait toujours avec une garde-robe au grand complet, comme nous l'apprend Brantôme. Catherine de Médicis, en laissant Marguerite en Gascogne, lui avait dit: «Ma fille, c'est vous qui inventez et produisez les belles façons de s'habiller, et, en quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non vous, de la cour». Brantôme ajoute: «Comme de vrai, par après qu'elle y retourna, on ne trouva rien qui ne fût encore plus que de la cour».

Mais, tout en vaquant à ces soins conjugaux, Henri n'oubliait pas les affaires sérieuses. Il accompagne la reine jusqu'à Saint-Jean-d'Angély; mais c'est là aussi qu'il doit «communiquer avec M. le Prince», et recevoir de Catherine un message avant-coureur d'une nouvelle entrevue, dont le bruit avait déjà transpiré. «J'espère, écrit-il à Théodore de Bèze, qu'il tient à mettre, autant que possible, de son côté, que nous verrons, dans dix jours, la reine (Catherine), ce que j'ai pensé être nécessaire pour le bien de la paix et le repos de nos Eglises. Je vous prie assurer tout le monde que je ne ferai rien qui nous porte préjudice.» Néanmoins, toujours prudent quand il s'agissait pour lui de se rapprocher, en personne, des auteurs de la Saint-Barthélemy, il ne voulut pas aller au-devant de la reine, aussi loin qu'elle l'avait souhaité. Il s'arrêta à Saint-Maixent et lui envoya Lusignan, pour s'excuser de «ne pas aller plus avant, ayant une si grande et si belle troupe de noblesse près de lui, avec son oncle de Rohan et son cousin le comte de La Rochefoucauld». L'entrevue pourtant eut lieu dans la ville où s'était arrêté le roi de Navarre, et, soit politique, soit contentement réel du résultat de la conférence, il s'en montra satisfait dans les lettres qu'il écrivit ensuite.

Au mois d'avril, Henri passa en Béarn, pour faire une «cure aux Eaux-Chaudes». Étant à Pau, le 11 mai, il convoqua l'assemblée des députés des Eglises réformées, à Saint-Jean-d'Angély, pour la fin du mois. Cette convocation avait été décidée dans les pourparlers du roi de Navarre avec le prince de Condé, après l'entrevue de Saint-Maixent. Nous avons, dans une lettre à Henri III, datée de Saint-Jean-d'Angély, 29 juin, un aperçu des délibérations et résolutions de cette assemblée: «Ayant, sous votre autorité, convoqué et assemblé, en la ville de Saint-Jean-d'Angély, les députés des Eglises réformées des provinces de votre royaume, pour aviser aux moyens qu'il y aurait de faire effectuer votre édit de pacification et établir la paix, partant, selon votre bonne volonté, je les ai tous trouvés fort disposés à cela. Mais pour ce que la faute de l'exécution procède principalement de l'impunité des excès et désordres..., ils ont, pour cette occasion, dressé un cahier des contraventions faites à votre édit en vosdites provinces et m'ont requis de l'envoyer à V. M., comme je fais, vous suppliant très humblement, Monseigneur, qu'il vous plaise déclarer votre bonne volonté sur chacun des articles...»

On verra bientôt que le «cahier» n'eut aucune heureuse influence sur les sentiments de la cour.

A son passage à Pau, Henri avait retrouvé, avec sa sœur Catherine, régente de Béarn et des autres pays souverains, quelques-unes de ses obligations de roi et de frère. On avait déjà, plusieurs fois, parlé du mariage de Catherine. Des historiens prétendent qu'il fut question, dès le berceau, de donner sa main au duc d'Alençon, et que Henri III lui-même, en 1575, songea, un instant, à la faire asseoir sur le trône de France. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque toute la vie de Catherine se passa dans l'attente de diverses unions, dont une seule était selon son cœur[34]. De retour à Pau, vers la fin de l'année 1582, Henri eut à s'occuper sérieusement d'un projet de mariage, qui donna lieu à des négociations délicates. Emmanuel de Savoie, avec des vues d'avenir encore secrètes, mais que révéla, en 1589, sa prise de possession du marquisat de Saluces, avait chargé Bellegarde, passé à son service, de demander au roi de Navarre la main de sa sœur. La correspondance de Henri et du duc traite cette question, mais à mots couverts. A la date du 3 septembre, le roi de Navarre, non content d'avoir échangé plusieurs messages avec Emmanuel, écrivait au chancelier de Savoie: «Le désir que j'ai que l'amitié qui est entre M. le duc de Savoie et moi soit si ferme et établie qu'elle ne puisse être ébranlée pour quelque occasion que ce soit, me fait vous prier, comme l'un de ses plus confidents serviteurs, faire en sorte qu'elle soit inviolable, et employer votre vertu et prudence à la maintenir et conserver par un lien indissoluble. Et m'ayant été la négociation de M. de Bellegarde très agréable, je désire que, par votre dextérité et conduite, cette affaire réussisse au contentement de nous deux, en telle sorte qu'elle ne préjudicie à ma conscience, devoir et réputation. Pour mon regard, j'y apporterai tout ce qui pourra servir à la faciliter, pour l'aise que j'aurai de voir le tout conduit à une heureuse fin.»

[34] Appendice: XXIII.

L'accord s'était établi sur tous les points principaux entre le roi et le duc, et le consentement de Catherine était probablement acquis d'avance. Mais Emmanuel formula une exigence qui rompit la négociation. Il entendait que Catherine abjurât la religion calviniste, et Henri lui déclara franchement que cette condition lui paraissait «trop dure».

D'autres préoccupations, et d'une tout autre nature, attendaient le roi de Navarre dans son gouvernement de Guienne. On se souvient de l'entreprise criminelle de Favas et des frères Casse, en 1577, sur la ville de Bazas. Il s'en était suivi, l'année d'après, une sentence capitale contre plusieurs des auteurs de cette agression. Ils furent amnistiés par le traité de Fleix. Mais ces frères Casse, qui semblaient avoir pour ancêtres les routiers ou les soudards des Grandes Compagnies, restèrent fidèles à leur existence de violence et de déprédations. La plupart des incidents et des scandales que provoqua leur conduite manquent de dates précises, quoique les lettres du roi de Navarre, dans les derniers mois de l'année 1582, y fassent quelquefois allusion. Samazeuilh nous paraît avoir groupé, avec toute la clarté possible, les faits relatifs à cet épisode, dont les premiers semblent remonter à 1581, après la paix de Fleix, et les derniers ne dépassent guère le commencement de l'année 1583. «On reprochait notamment aux frères Casse d'avoir dévalisé et ruiné complètement un marchand de Loudun, qui les fit condamner à mort par le parlement de Bordeaux. Quand il fallut les saisir au corps, ils se renfermèrent dans le château du capitaine Lafitte, et firent trembler toute la contrée, qui les savait amplement munis d'armes et de munitions de guerre, comme échelles, pétards et autres engins. Le roi de Navarre prêta main-forte aux officiers du parlement. Mais il fallut assiéger le château de Pelleport, et Casse, Lafitte et leurs complices périrent tous plutôt que de se rendre. On eut à regretter la mort du jeune Lafitte, qui fut tué de sang-froid par les assaillants. Ce fut peut-être cet événement qui porta l'un des deux frères Casse restant à fortifier sa maison dans la ville de Bazas, malgré les représentations du roi de Navarre, dont il avait suivi le parti. Bientôt le maréchal de Matignon reçut l'ordre de Henri III de lever quelques troupes et de marcher contre ce capitaine avec du canon. Henri avait trop de sagacité pour ne pas pressentir tous les dangers qui pouvaient résulter de cette mesure. Le roi de Navarre donna l'ordre de courir sus à ces aventuriers et de les disperser. Le 2 février, il se porta, de sa personne, à Casteljaloux, pour presser l'exécution de cet ordre, et de Casteljaloux il poussa jusqu'à Bazas, afin de renouveler ses représentations auprès de Casse et de l'engager à détruire ses fortifications. Mais ce capitaine ayant rejeté toutes propositions d'arrangement, Henri fit raser sa maison dans les journées des 19 et 20 juillet 1583.»

Cette misérable affaire tourmenta, pendant plus d'un an, le roi de Navarre, contre qui le maréchal de Matignon et surtout la cour s'en firent toutes sortes d'arguments pour repousser ou ajourner ses légitimes revendications. Vers la fin de l'année, pourtant, Henri III, soit de son propre mouvement, soit à l'instigation de Catherine de Médicis ou de la reine de Navarre, qui était à la cour, invita formellement son beau-frère à venir, pour quelque temps, auprès de lui, afin d'arriver à une meilleure entente sur les points en litige et sur l'ensemble des affaires. Etait-ce de la part de Henri III une démarche machiavélique, ou l'effet de la sympathie qu'il eut toujours, dit-on, pour le roi de Navarre? Si l'histoire doute, à plus forte raison Henri fut-il porté à se méfier de cette invitation. Il y répondit, le 21 décembre, par une lettre dont Du Plessis-Mornay, dans ses Mémoires, s'attribue la rédaction. Après une dissertation pleine de gravité sur les dangers de la situation, et les irrégularités judiciaires qui jetaient le trouble dans son gouvernement de Guienne, le roi de Navarre oppose au roi de France cette piquante fin de non-recevoir: «Le plus grand plaisir et honneur que je puisse avoir, c'est d'être près de V. M., pour pouvoir déployer mon cœur devant Elle par quelques bons services. Mais une chose me retarde d'avoir cet heur si tôt, qui est que je désirerais, premier que partir d'ici, emporter ce contentement avec moi d'avoir éteint en cette province toute semence de troubles et altérations, pour n'avoir ce malheur et regret, quand je serais près de V. M., qu'il y eût encore quelque folie. Et, pour parler franchement, je ne vois cela si bien et si sincèrement accompli qu'il serait à souhaiter.» La plume et les conseils de Du Plessis-Mornay étaient à son service; mais cela n'eût point suffi, s'il n'y eût mis lui-même cet esprit de pénétration et de dextérité qui, dès la jeunesse, inspirèrent la plupart de ses actes et de ses déclarations. Il allait avoir grand besoin de ces qualités maîtresses.

CHAPITRE II

Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.—Désordres en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.—Tentatives de corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de France.—Correspondance latine avec les princes protestants de l'Europe.—Querelles de Henri III avec la reine de Navarre.—Marguerite chassée de la cour.—Arrestation de ses dames d'honneur.—Duplicité de Henri III.—Reprise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.—Michel de Montaigne.—Actes arbitraires du maréchal de Matignon.—Réclamations de Henri.—Attitude des habitants de Casteljaloux.—Négociations au sujet du retour de Marguerite à Nérac.—La Ligue protestante: vues chimériques et but pratique.

Les deux premiers mois de l'année 1583 ne nous offrent aucun événement remarquable. Le 6 mars, Henri répondit de Nérac à une lettre pressante que lui adressait son cousin germain, Charles de Bourbon, coadjuteur de l'archevêque de Rouen. Le prélat, se plaçant sur le terrain purement politique, le conjurait de changer de religion. Il avait écrit, selon toute apparence, avec l'agrément de Henri III. Ce prince, voyant monter, peu à peu, le flot de la Ligue, saisissait toutes les occasions de donner ou de faire donner au roi de Navarre le conseil de rentrer dans l'Eglise, et par conséquent de détruire la raison ou le prétexte invoqué par les ligueurs. La réponse est d'une éloquence presque sacerdotale: il s'y trouve des mots qu'on admira plus tard dans les œuvres oratoires de Bossuet. «Vous m'alléguez qu'il peut mésavenir (arriver mal) au roi et à Monsieur. Je ne permets jamais à mon esprit de pourvoir de si loin à choses qu'il ne m'est bienséant ni de prévenir ni de prévoir... Mais quand Dieu en aurait ainsi ordonné (ce que n'advienne), celui qui aurait ouvert cette porte, par la même providence et puissance nous saurait bien aplanir la voie; car c'est lui par qui les rois règnent et qui a en sa main le cœur des peuples. Croyez-moi, mon cousin, que le cours de votre vie vous apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes choses, et qui ne punit jamais rien plus sévèrement que l'abus du nom de religion.»

Au mois d'avril et au mois de mai, il y eut en Guienne des «levées, armements et constructions militaires», que Henri signale à Matignon et désapprouve, les jugeant inutiles et de nature à répandre l'alarme. Quoique les relations fussent amicales entre le roi et le maréchal, il ne fut guère tenu compte de ces observations, qu'il dut renouveler et accentuer, au sujet de quelques mouvements en Rouergue et en Quercy et à Mont-de-Marsan. «Je vous prie, dit-il à Matignon, que vous nous veniez voir, le plus tôt que vous pourrez... Nous résoudrons s'il faudra aller à Mont-de-Marsan, ou en Quercy ou Rouergue, où les choses sont en mauvais état, et à quoi il est besoin de remédier, si on ne veut y voir un grand mal...» Il est presque démontré que Henri III, peu de temps après, laissa entrevoir au roi de Navarre qu'il le verrait, sans trop de déplaisir, rentrer dans la ville de Mont-de-Marsan; mais Matignon, selon ses habituelles façons d'agir, ou suivant des instructions secrètes de la cour, temporisa outre mesure. Henri, de son côté, fut obligé, par de graves préoccupations, de prendre plus longuement patience qu'il ne l'eût voulu et d'ajourner une revendication décisive. Il reçut, au mois de mai, de la cour d'Espagne, des propositions qu'un ambitieux vulgaire eût jugées séduisantes. «Le vicomte d'Echaus ou d'Etchau, sujet du roi de Navarre, dit Berger de Xivrey, avait un beau-frère nommé Udiano, sujet de Philippe II. Ce prince profita des relations entre ces deux gentilshommes, pour faire proposer au roi de Navarre une somme de trois cent mille écus à toucher immédiatement, suivie de cent mille écus par mois, s'il voulait faire la guerre à Henri III. Saint-Geniès et Mornay, chargés de refuser cette offre, eurent, en même temps, mission de faire prier le roi d'Espagne de prêter à leur maître, sans conditions politiques, une somme de cinq cent mille écus, pour laquelle il aurait engagé tous ses biens. Le roi d'Espagne ne prêta rien, et chercha inutilement à renouer l'affaire vers l'automne.»

Ce fut en ce moment, semble-t-il, que le roi prit le parti d'avertir Henri III des offres de l'Espagne. Seulement, soit par hasard, soit plutôt par un habile calcul politique, l'avis que Du Plessis-Mornay était chargé de transmettre ne parvint au roi de France qu'après la prise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. La lettre qui accréditait Mornay fut écrite à la fin du mois de décembre: «La dévotion que j'ai et aurai, toute ma vie, à tout ce qui touche V. M. et le bien de son service, m'a fait dépêcher promptement le sieur Du Plessis, pour la grande confiance que j'ai en lui, et de sa fidélité, aussitôt que l'occasion s'est présentée d'affaires très importantes, et dont il est nécessaire que V. M. soit au plus tôt avertie et bien particulièrement informée. Il plaira à V. M. l'ouïr et le croire de ce qu'il vous dira de ma part, comme moi-même...»

Une note de Berger de Xivrey complète cet historique sommaire. Mornay avait été à la cour, au sujet de l'affaire de Marguerite. A ce moment (fin du mois de décembre 1583), il y retourna chargé de dévoiler au roi les tentatives de corruption du roi d'Espagne et l'entreprise formée pour livrer aux Espagnols la ville d'Arles. On mit beaucoup de mystère dans cette négociation. La Vie de Mornay place à la fin de 1583 le départ de l'envoyé, mais il n'arriva à la cour que dans le mois de janvier ou février. Quant à ce que dit d'Aubigné, copié par d'autres historiens, que Henri n'aurait-pas repoussé spontanément les propositions de Philippe II, et qu'il les eût acceptées définitivement, sans la mort de Monsieur, qui arriva le 10 juin 1584, il suffit de rapprocher cette assertion des dates et des faits authentiques, pour la réduire à néant: une semblable erreur, calomnie inconsciente, peut s'expliquer d'ailleurs par l'ignorance, où fut certainement laissé d'Aubigné, des négociations entre Philippe II et le roi de Navarre et des démarches de Henri auprès de la cour de France.

Avant cette affaire, le roi de Navarre en avait eu sur les bras plusieurs autres, dont il convient de parler avec quelques détails. Ce fut, d'abord, celle de Mont-de-Marsan, à travers les préoccupations de laquelle vint se jeter une volumineuse correspondance latine avec tous les princes protestants de l'Europe[35], œuvre de Du Plessis-Mornay, qui, sous prétexte de travailler à l'établissement de la concorde et de l'unité de doctrine parmi les réformés, déjà divisés, s'efforçait de créer une Ligue protestante, pour l'opposer à la Ligue catholique, dont il redoutait la prochaine entrée en campagne. De la mi-juin aux premiers jours d'août, l'esprit de Henri est obsédé par les désordres en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan, qu'il a déjà signalés à Matignon. On sent, dans ces lettres, que la patience lui échappe et qu'il finira par songer à quelque coup de vigueur. Il en méditait un, assurément, lorsque survint le scandale retentissant qui termina le séjour de la reine de Navarre à la cour de France.

[35] Appendice: XXIV.

Marguerite y était arrivée le 15 mars 1582. La légèreté de ses mœurs l'autorisait peu à faire la satire des mœurs du roi et de ses favoris. Elle s'attira par là leur animadversion; et sa liaison avec Monsieur, que Henri III avait toujours détesté, ajouta un grief politique à ceux qu'on fit valoir contre elle auprès de son frère. Le duc de Joyeuse, alors au comble de la faveur, était en mission à Rome. Henri III lui envoya une lettre qu'on supposa pleine d'épigrammes contre Marguerite. La reine de Navarre, devinant cet acte de vengeance, fit assassiner, dit-on, le courrier du roi et s'empara de la lettre. La vérité n'a jamais été entièrement divulguée au sujet de cet incident. Quoi qu'il en soit, les soupçons du roi tombèrent sur sa sœur, et il se répandit contre elle en injures et en menaces. Il lui reprocha, devant la cour, les désordres de sa vie, lui jeta au visage la liste de ses amants, et l'accusa même d'avoir eu un bâtard depuis son mariage. Il lui ordonna enfin de quitter sans délai Paris, afin de délivrer la cour de sa «présence contagieuse. Le lundi, huitième jour du présent mois d'août 1583, dit le journal de L'Estoile, la reine de Navarre, après avoir demeuré en la cour du roi son frère l'espace de dix-huit mois, partit de Paris, pour s'acheminer en Gascogne, retrouver le roi de Navarre son mari, par commandement du roi réitéré plusieurs fois...» Mais, à la réflexion, Henri III se ravisa, et jugeant politique d'ajouter un scandale à celui de la veille, pour avoir un prétexte de l'atténuer, il donna l'ordre de courir après sa sœur et de la séparer de deux de ses suivantes, Mme de Duras et Mlle de Béthune. Un capitaine des gardes, accompagné d'archers et d'arquebusiers, arrête la litière de la reine près de Palaiseau, force Marguerite à se démasquer, ce qui était la suprême injure pour une femme de qualité, à cette époque, maltraite Mme de Duras et Mlle de Béthune, et, laissant la reine presque seule continuer son voyage, les conduit prisonnières à l'abbaye de Ferrière, où elles subirent devant le roi lui-même, assure-t-on, un interrogatoire dont Henri III voulut avoir le procès-verbal. Le roi écrivit alors à son beau-frère qu'il s'était cru obligé de chasser d'auprès de la reine Mme de Duras et Mlle de Béthune «comme une vermine très pernicieuse, et non supportable auprès d'une princesse d'un tel rang»; mais il ne disait rien de l'affront subi en pleine cour par la reine elle-même. La lettre de Henri III trompa si bien le roi de Navarre, qu'il se crut obligé d'y répondre par des remercîments. «Je m'assure, disait-il, que quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne reconnaisse l'honneur que Vos Majestés lui font d'avoir tant de soin de la dignité et réputation de sa personne et de sa maison... Au reste, il n'est pas besoin que je vous die que je la désire extrêmement ici, et qu'elle n'y sera jamais assez tôt venue.» Mais, dès que la vérité lui fut connue, «l'extrême désir» du roi se changea en répugnance. Il envoya d'abord Du Plessis-Mornay demander à Henri III des explications; d'Aubigné assure qu'il reçut une semblable mission, dont il rend compte dans ses Mémoires; et, vers la fin du mois de décembre 1583, Yolet fut chargé, à son tour, d'aller négocier, à ce sujet, auprès de la cour de France; car cette affaire avait dégénéré peu à peu en contestation politique, comme nous le verrons plus loin. Les négociations durèrent plus d'un an. Marguerite ne rentra que le 13 février 1585 à Nérac, où le roi la vit deux ou trois fois en passant, par politesse, mais sans pouvoir dissimuler le mépris qu'elle lui inspirait.

Les tribulations conjugales du roi de Navarre ne lui firent pas oublier ses vues sur Mont-de-Marsan: cette place était de son patrimoine; elle avait une importance de premier ordre, «assise, dit la Vie de Mornay, sur le confluent de deux rivières, et commandant un grand pays». Le traité de Fleix stipulait qu'elle serait rendue sans délai au roi de Navarre. A plusieurs reprises, il avait été mandé aux consuls de Mont-de-Marsan de recevoir ce prince et ses officiers, et au maréchal de Matignon, d'exiger des consuls l'obéissance. «Diverses jussions en avaient été expédiées, mais le maréchal, qui connaissait les intentions de la cour, tergiversait, depuis trois ans, et payait d'excuses le roi de Navarre.» Après avoir temporisé lui-même, à son corps défendant, Henri, au milieu des soucis et des tracas dont nous venons de parler, résolut d'en appeler à la force.

Le 19 novembre 1583, il écrivait à Saint-Geniès, son lieutenant-général en Béarn: «Ayant eu réponse du maréchal de Matignon, par laquelle je perds toute espérance de rentrer au Mont-de-Marsan par son moyen, je me résolus hier de faire exécuter une entreprise avec mes gardes et celles de M. le Prince, la nuit d'entre le dimanche et le lundi. Dont je n'ai voulu faillir de vous avertir par ce porteur exprès, vous priant faire tenir prêts six cents arquebusiers pour les faire acheminer audit Mont-de-Marsan, si vous avez un avertissement... De ma part, je m'y acheminerai aussi dès que je saurai la nouvelle.»

L'entreprise, mûrement projetée et conduite avec vigueur, réussit à souhait. «Le roi de Navarre, raconte la Vie de Mornay, portant impatiemment d'avoir été abusé tant de fois, ayant fait reconnaître Mont-de-Marsan par les sieurs de Castelnau, de Chalosse et de Mesmes, se résout de l'exécuter. M. le prince de Condé l'était venu voir à Nérac; sans autre amas, ils prennent leurs gardes et donnent à quelques-uns de leurs voisins rendez-vous au milieu des Landes. La nuit ensuivante, ils traversent la rivière qui sert de fossé à la ville, avec des petits bateaux d'une pièce, pour porter l'escalade à la muraille. L'escarpe était haute et pleine de buissons épais, tellement qu'il fallut chercher des serpes et s'y faire un chemin. Dieu voulut néanmoins qu'on leur en donnât le loisir, et, parvenus au pied de la muraille, ils y posèrent une échelle assez proche de la sentinelle, et par là entrèrent dans la ville. A l'alarme qui fut donnée par un coup de pistolet qui leur échappa, accourut le peuple, mais qui fut tôt dissipé sans meurtre que d'un seul; puis la porte fut ouverte au roi de Navarre, et le tout composé si promptement, qu'à huit heures du matin, les boutiques étaient ouvertes, chacun à sa besogne, sans aucune apparence d'hostilité.»

Aussitôt après la prise de Mont-de-Marsan, le roi de Navarre en donna avis à Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, par une lettre que malheureusement Berger de Xivrey n'a pu ajouter à son précieux recueil. Du Plessis-Mornay écrivit encore, sur le même sujet, une lettre apologétique à Montaigne.

L'auteur des Essais jouissait dans la province de Guienne, et surtout à Bordeaux, d'une influence qu'il mit presque toujours au service des idées de conciliation. La cour de France prêtait volontiers l'oreille à ses conseils ou à ses réclamations. Ce fut à sa demande qu'en 1582, le roi accorda la suppression de la traite foraine, c'est-à-dire des droits qui grevaient les marchandises, à l'entrée ou à la sortie du port de Bordeaux, traite qui violait les droits antérieurs des Bordelais. De 1533 à 1585, les fréquentes absences du maréchal de Matignon, obligé de parcourir la province pour rétablir l'ordre, favorisèrent les velléités factieuses de la grande ville dont Montaigne avait l'administration. Usant d'un heureux mélange de modération et de fermeté, et au risque de perdre une popularité sans égale, il sut épargner à Bordeaux, sinon les émotions, du moins les troubles sanglants dont la cité avait été si souvent le théâtre, et qui devaient, dans la suite, ajouter plus d'une page de deuil à ses annales. Montaigne, esprit tolérant et pénétrant, était un des grands hommes du XVIe siècle les plus capables de comprendre le caractère et le génie du prince qu'il voyait s'élever entre les Valois dégénérés et la Ligue menaçante. Sa personne, ses actes et ses vues trouvèrent d'ailleurs toujours un accueil gracieux auprès du roi de Navarre. Vers la fin de cette année 1583, où nous le voyons recevoir les confidences de Henri, il avait présenté au prince gouverneur de Guienne une adresse dans laquelle le roi était supplié de maintenir, entre Bordeaux et Toulouse, les communications libres pour tous les bateaux de commerce qui naviguaient sur la Garonne. Ces communications étaient parfois interrompues par la garnison du Mas-de-Verdun, mal payée et cherchant à s'indemniser d'une mauvaise paie par des actes de piraterie. L'adresse sollicitait, en même temps, des dégrèvements considérables en faveur du «pauvre peuple», et suppliait le roi d'intercéder, dans ce sens, à la cour de France. Michel de Montaigne, maire, et de Lurbe, procureur-syndic, obtinrent aisément du roi de Navarre qu'il en écrivît au maréchal de Matignon et aux gouverneurs des places riveraines.

Au coup hardi mais légitime de Mont-de-Marsan, la cour et Matignon répondirent par des actes arbitraires, sur plusieurs points, mais surtout à Bazas, où le maréchal mit garnison royale, ce qui provoqua une énergique protestation du roi de Navarre: «Vous dites que le roi trouve mauvais que j'aie repris possession de ma ville et maison de Mont-de-Marsan, demeure ordinaire de mes prédécesseurs, et que S. M. trouve bon de continuer la garnison que vous avez mise en la ville de Bazas... Il ne le pourrait avoir commandé sans qu'on lui ait déguisé et mal interprété mes actions..., et lui avoir celé la façon et modération dont j'ai usé en me remettant en ma maison. Tout cela ne peut tendre qu'à me rendre odieux et m'éloigner de sa bonne grâce, de quoi je ne puis être que très mal content, et que de cette façon on veuille, à mes dépens, se faire valoir...—Je ne sais ce que vous entendez faire, ni quelle autorité vous voulez prendre en mon gouvernement; de quoi je voudrais bien être promptement éclairci...»

Et, à la même heure, il écrit à Henri III pour justifier ses actes à Mont-de-Marsan, renouveler des remontrances peu écoutées, et se plaindre du constant retard apporté au paiement de sa pension, «qui est autrement considérable, dit-il, que les autres, comme V. M. le sait, parce qu'elle est fondée sur la perte d'un royaume faite pour le service de la couronne».

Ces apologies, ces plaintes, ces attaques, ces ripostes s'entre-croisent avec les messages relatifs au retour de Marguerite à Nérac. Instruit, à ce moment, de la conduite de Henri III envers la reine de Navarre, ayant d'ailleurs fait son deuil de toutes les espérances, de l'ordre privé ou de l'ordre politique, que son union avec Marguerite avait pu faire naître en lui, il ne traitait plus cette question qu'au point de vue strict des affaires. Le roi de France veut tenir garnison à Condom, à Agen, à Bazas et à Casteljaloux: c'est, selon Henri, vouloir l'enfermer à Nérac, où rien de lui ne sera libre, pas même sa personne. Il proteste, il veut avoir ses coudées franches, et, quand il les aura, il pourra offrir à la fille des Valois, dans sa bonne ville de Nérac, une hospitalité royale. Il avait réclamé contre les garnisons de Bazas, d'Agen et de Condom; il n'eut pas besoin de lutter sérieusement pour affranchir Casteljaloux des garnisaires de France. Ceux qui occupaient Bazas ayant été soupçonnés de projeter quelque entreprise contre certaines places du voisinage, l'ancienne ville des sires d'Albret reçut le message suivant du roi de Navarre: «Chers et bien-amés, ayant entendu de bon lieu que ceux de Bazas sont après à exécuter certaine entreprise sur quelque ville de ceux de la Religion..., nous ne pouvons penser que ce ne soit sur notre ville de Casteljaloux, dont nous vous avons voulu avertir, par ce porteur exprès, afin que vous fassiez encore meilleure garde qu'à l'accoutumé et préveniez, par ce moyen, leur dessein...» Ces conseils furent suivis, et les habitants de Casteljaloux méritèrent, par leur vigilance, les remercîments que Henri leur adressait, quelques jours après: «... Nous sommes bien aise d'entendre le soin que vous apportez à la garde et conservation de notre ville de Casteljaloux. Et afin que vous ne soyez nullement empêchés d'y vaquer, avec l'ordre qu'il faut, nous mandons à notre cousin, le vidame de Chartres (gouverneur d'Albret) de permettre que vous mettiez dans notre château tel nombre d'hommes que vous aviserez, lorsque le temps et l'occasion le requerra, etc.»

Les négociations engagées à propos de la rentrée de Marguerite dans les Etats du roi de Navarre furent, nous l'avons dit, très laborieuses. Henri III s'y mêla en personne, avec une remarquable vivacité, et une des lettres qu'il écrivit, à ce sujet, vers la fin du mois de janvier 1584, nous révèle son esprit flottant, son caractère irrésolu, si peu faits, l'un et l'autre, pour venir à bout d'un homme à la fois aussi souple et aussi tenace que l'était ce Navarrais, ce «Béarnais», ce «roitelet de Gascogne», dont les mignons et les mignonnes du Louvre faisaient encore des gorges chaudes. Le roi de France disait, dans une dépêche à Bellièvre: «... Enfin, il (le roi de Navarre) demande que j'ôte les garnisons qui sont à dix lieues de ma ville de Nérac (Agen, Condom et Bazas), et qu'il recevra madite sœur et se remettra avec elle, selon mon intention; fondant telle demande sur ce qu'étant ledit Nérac sa principale demeure, il ne voit aucune sûreté pour sa personne, demeurant lesdites garnisons. A quoi vous me mandez qu'il a depuis ajouté que, considérant le mécontentement que j'avais de la négociation de Ségur, il estime que je le tiens pour criminel de lèse-majesté, et partant qu'il avait d'autant plus à se garder et penser à la conservation de sa vie.» Là-dessus, Henri III rétorque, à sa façon, les arguments du roi de Navarre, et il arrive à cette conclusion: «Toutes ces considérations, jointes aux justes occasions que j'ai de me défier de lui et des pratiques et menées qui se font pour troubler mon royaume, m'admonestent de persévérer en mon premier propos, et vouloir, devant toute autre chose, que mondit frère revoie madite sœur et la reçoive auprès de lui, comme la raison veut qu'il fasse. Cela fait, je suis content traiter et convenir avec lui de la sortie desdites garnisons...»—Et quatre lignes plus loin, il ajoute: «Toutefois, s'il s'obstine à ne le vouloir, je désire tant me mettre à la raison et obvier à toute altercation, que je suis content lui accorder...»—Il accordait précisément ce que demandait le roi de Navarre! Henri III est là tout entier.

La conclusion de l'affaire fut à peu près selon les vœux du roi de Navarre. Ni Condom, ni Agen ne gardèrent leurs garnisons, et l'on réduisit à cinquante hommes celle de Bazas. Cet accord ne fut définitivement établi que dans les premiers jours de l'année 1584. Vers la fin de l'année précédente, le roi de Navarre, à qui Henri III reprochait, comme on vient de le voir, ses négociations avec les princes protestants, stimule, à chaque instant, le zèle de ses agents et de ses coreligionnaires étrangers, par de nombreuses dépêches adressées aux souverains ou à leurs principaux ministres, et à Ségur, son ambassadeur en Angleterre; jusqu'au mois de juin 1584, où un grand événement va modifier la situation des partis et rapprocher l'heure des crises, ces négociations difficiles restent au premier rang de ses préoccupations. L'œuvre diplomatique de Henri consistait, dans l'ensemble, comme il le dit lui-même, à rechercher les moyens d'établir l'union entre toutes les Eglises et d'arriver, par là, à l'organisation d'une puissante ligue protestante; mais il est difficile d'admettre qu'un esprit aussi net et aussi pratique se soit abusé sur le côté chimérique de cette entreprise. A travers toutes ces négociations, auxquelles se mêla même, un instant, la pensée d'un mariage de Catherine de Bourbon avec le roi d'Ecosse, Henri cherchait surtout, et peut-être exclusivement, l'appui efficace de la reine d'Angleterre et des princes allemands; et cet appui n'était ni dans les discussions théologiques des synodes, ni dans la révision des symboles, mais dans les secours immédiats en hommes et en argent. Ces secours n'arrivèrent qu'à la dernière extrémité, et trop tard, malgré les promesses dont on leurrait, à la journée, les négociateurs de Henri. Ils jouèrent pourtant un rôle considérable dans la politique de cette période, soit tant qu'ils étaient à l'état de projet, soit lorsqu'on sentit leur poids dans la balance des événements.