LIVRE QUATRIÈME
(1586-1589)

CHAPITRE PREMIER

Les quatre manifestes du roi de Navarre.—Jonction de l'armée de Mayenne et de l'armée de Matignon.—Conduite du maréchal.—Prise de Montignac en Périgord par Mayenne.—Dénombrement des deux armées royales.—Résolution et bonne humeur.—Premier siège de Castets.—Henri fait lever ce siège à Matignon.—Le plan du roi de Navarre.—Voyage de Henri à Pau.—Les Etats de Béarn et les subsides.—Retour précipité.—Le roi cerné.—Les deux messages de Henri à son «Faucheur».—La comédie militaire de Nérac.—Illusions de Mayenne et de Poyanne.—Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à Sainte-Foy.—Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.

L'année 1586 s'ouvre par quatre manifestes datés de Montauban le 1er janvier, et adressés au clergé, à la noblesse, au Tiers-Etat, à la ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clergé: «Nous croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un même Evangile. Si, sur les interprétations de même texte, nous sommes tombés en différend, je crois que les courtes voies que j'avais proposées (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens, indigne entre les chrétiens, de ceux principalement qui se prétendent docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y répandra soit sur vos têtes. Je sais que les malédictions de ceux qui en pâtiront ne peuvent tomber sur moi, car ma patience, mon obéissance et mes raisons sont prou connues. J'attendrai la bénédiction de Dieu sur ma juste défense, lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.»

Dans le manifeste à la noblesse de France, après l'exposé apologétique, il touche la fibre nationale: «Ils (les ligueurs) se sont formalisés aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir à la succession, l'ont fait décider à Rome par le pape. Vous donc qui tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait requis, auriez-vous été si nonchalants de vous laisser prévenir par étrangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la postérité?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements? Mais certes, pour réformer ou transformer l'Etat, comme ils désirent, il n'était besoin de votre main, il n'appartenait qu'à étrangers de l'entreprendre... Le procès ne se pouvait juger en France..., il fallait qu'il fût jugé en Italie.»—Rappelant son défi au duc de Guise «pour sauver le peuple de ruine, pour épargner le sang de la noblesse», il jette le gant et compte sur l'avenir: «Ne pensez, Messieurs, que je les craigne... On sera plutôt lassé de m'assaillir que je ne serai de me défendre; je les ai portés, plusieurs années, plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous avez expérience et jugement: le passé vous résoudra de l'avenir.»—Il y a, dans la conclusion, très pathétique, des mots poignants, des élans sublimes: on n'avait jamais peut-être, depuis Jeanne d'Arc, parlé un langage aussi national: «Je plains certes votre sang répandu et dépendu (dépensé) en vain, qui devait être épargné pour conserver la France; je le plains, employé contre moi, à qui le deviez garder, étant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour joindre une France à la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui à la chasser de France»...

Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: «Je compâtis à vos maux; j'ai tenté tous les moyens de vous exempter des misères civiles; je n'épargnerai jamais ma vie pour les vous abréger... Je sais que, pour la plupart, vous êtes assujettis sous cette violence; je ne vous demande à tous qui, selon votre vocation, êtes plus sujets à endurer le mal que non pas à le faire, que vos vœux et vos souhaits et vos prières».

Quant au manifeste à la ville de Paris, il était bien ce qu'il devait être. Dans cette page, Henri ne démontre pas: il affirme, et compte sur la pénétration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: «Je vous écris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma cause, que je sais vous être assez connue; au contraire, pour vous en prendre à témoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous avez, pouvez voir et pénétrer profondément tout ce qui se passe en cet Etat».

Dès les premiers jours de janvier, «tout est en armes en France», comme l'écrit le roi de Navarre au baron de Saint-Geniès. Le duc de Mayenne et Matignon s'étaient rencontrés à Châteauneuf, sur la Charente, vers la fin du mois de décembre. Ils parurent se mettre d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se méfiaient l'un de l'autre, il a été reconnu que Matignon avait reçu de Henri III l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de ménager le roi de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succès de la Maison de Guise. A la vérité, aucun témoignage authentique n'est venu confirmer précisément cette interprétation de la conduite du maréchal; mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on étudie les actes de Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrière-pensée ne dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent sous l'influence d'une sorte de fatalité, dont profita, dans une large mesure, la cause du roi de Navarre.

Après leur entrevue, le duc et le maréchal semblèrent avoir hâte de se séparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas assiéger Saint-Jean-d'Angély, où régnait la peste, prit quelques bicoques, en Saintonge et en Périgord. Pierre de L'Estoile note un de ces exploits: «Le 6e jour de février (1586), la ville de Montignac en Périgord, ou plutôt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir qu'on y fît la guerre. Aussi, deux jours après cette belle prise, les habitants, qui tous étaient de la Religion, se rachetèrent pour mille écus, qu'ils baillèrent à Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en leur puissance. Voilà comme on commença à exterminer l'hérésie, par vider la bourse des hérétiques; et toutefois la Ligue, à Paris, en fit un trophée au duc de Mayenne.»

Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et le maréchal de Matignon n'est donné qu'approximativement par les historiens: il n'était pas inférieur à vingt mille hommes de toutes armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et se joignaient habituellement au gros de l'armée, quand elle passait ou séjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de forces, de quoi inquiéter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et même avec autant de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay écrivait à la duchesse d'Uzès, qui vivait à la cour de Henri III: «Nous sommes attendant M. de Mayenne. Son armée s'évapore en menaces, et les effets en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le chasser et que ce saint est taillé à ne pas faire grands miracles en Guienne.» Et Henri écrivait, de son côté, avec une pointe de forfanterie qui ne déplaît pas: «Depuis quatre mois, ils n'ont pas assiégé une seule bicoque des nôtres, ils n'ont pas défait une seule de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodité, se sont défaites de la moitié; espérant bien, avec le moindre secours que je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes allées et venues franches, les tenant encore par delà les rivières.» Le roi de Navarre était alors à Montauban, ayant sous la main un corps d'élite de deux mille hommes environ, prêt à se porter sur les points faibles, ou à profiter de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il était à Nérac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut connaissance de «lettres écrites par le maréchal de Matignon au premier président de Toulouse», lettres qui annonçaient que le dessein des deux armées était de «nettoyer la rivière (la Garonne) et réduire toutes les villes qui sont auprès, suivant le commandement du roi fait au duc, à la requête de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de rendre le commerce desdites villes libre». Cette lettre interceptée lui donnait de précieuses indications; il les utilisa sans délai en envoyant chercher des poudres en Béarn pour les distribuer, en supplément, à quatre places qu'il jugeait pouvoir être assaillies: Clairac, Nérac, Casteljaloux et Castets. Huit jours après, l'armée de Matignon paraissait devant Castets.

Castets appartenait à Favas. Ce n'était qu'un château, mais fortifié de main de maître, bien armé et approvisionné. Favas l'avait donné en garde au capitaine de Labarrière, qui s'y était enfermé avec une troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demandé à Matignon d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle était la propriété d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre Bordeaux et le haut pays. Le maréchal, venu devant Castets avec une grande partie de son armée, ordonna de vigoureuses attaques, qui furent repoussées. Labarrière, digne lieutenant de Favas, exécuta même deux sorties où la garnison eut l'avantage. Le siège durait depuis quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite armée de deux ou trois cents maîtres et de dix-huit cents arquebusiers, parut tout à coup aux environs de la place. Matignon décampa, sans même risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons s'embusquer, car, ayant près de cinq mille hommes et huit canons, il pouvait aisément tenir tête au roi de Navarre. Sa retraite à Langon fut évidemment la manœuvre d'un général qui recule devant l'ennemi pour l'attirer dans un piège où sa défaite est inévitable. Henri aurait accepté le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se détourna sagement du piège. Il entra dans Castets, y dîna pour témoigner de son succès, et repartit sans bravade inutile, mais après avoir complètement réussi dans son entreprise. Il a fait lui-même le récit de ce coup heureux dans une lettre à Saint-Geniès datée de Montpouillan, le 21 février: «J'ai été, avec mes troupes, jusque près de Langon, à une lieue, et fus hier dîner à Castets. Et après dîner, j'en partis en bataille, après avoir fait ce que j'avais desseigné (projeté), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au contraire, nos ennemis en ont été tellement alarmés que M. de Matignon resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades, mis des pièces aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutumé quand on doit être assailli. Dieu a béni mon voyage, qui a été utile, encore que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde: à lui seul en soit la gloire.»

A ce moment, le roi de Navarre était en marche, mais sans armée, vers le Béarn, où l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart des historiens ne semblent pas avoir soupçonné l'existence. Ce voyage faisait partie d'un plan conçu avec hardiesse et qui fut exécuté avec audace.

Lorsque Henri fut convaincu que deux armées, se donnant la main ou manœuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui fallut d'abord songer à mettre, autant que possible, en sûreté toutes les places capables de résistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'eût soutenue, et victorieusement sans doute, avec une armée toujours disponible. Mais il n'en avait aucune: pour faire lever à Matignon le siège de Castets, il avait rassemblé deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les armées de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou guettant les places du roi de Navarre, il pouvait, à la rigueur, inquiéter de temps à autre l'ennemi, lui infliger quelques échecs, lui tendre çà et là des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de partisans assez meurtrière, mais, par contre, imposer longuement à tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre champ de bataille néanmoins, il eût certainement voulu vaincre ou périr sur celui où tendaient à le cerner Mayenne et Matignon. Mais le terrain de la lutte était fort étendu, et il se trouvait même que, par la présence des deux armées en Guienne et en Gascogne, où elles rencontraient des obstacles à chaque pas, la place lui était laissée libre en Saintonge pour y être à portée, soit de rassembler de nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le maréchal, soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller, à travers le Poitou soulevé, au-devant de l'armée étrangère, dont l'entrée en France n'était qu'une question de temps.

De toute façon, le roi de Navarre était déterminé, non à abandonner ses Etats, d'ailleurs bien défendus, mais à transporter son action personnelle au delà des limites où allait s'exercer l'action des deux armées royales. Il avait donc formé le projet de tourner ou de traverser ces deux armées, aussitôt que l'état de ses affaires lui permettrait d'exécuter cette entreprise. Après son expédition à Castets, il fut informé des mouvements de Mayenne, qui suivait une route encore indécise, mais tracée de telle sorte qu'elle devait le mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne, depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri n'avait pas de temps à perdre; et quoiqu'il eût dit en riant: «Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garçon qu'il ne me permette de me promener quelque temps en Gascogne», il revit en courant plusieurs places où il restait quelques ordres à donner, et séjourna huit jours à Nérac. Là, il entretint avec sa sœur Catherine, régente de Béarn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gré de ses désirs. Le 6 mars, il quittait Nérac, allait coucher à Eauze, et, le 7, il couchait à Pau, où il passa deux jours entiers. Ce voyage, au moment où Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a été reproché à Henri comme une aventure galante. «Il s'oubliait auprès de la belle Corysandre», disent vingt historiens, le grave Mézeray en tête. S'il se fût oublié à Pau, ce n'eût pas été auprès de la comtesse de Gramont, qui était à Hagetmau, mais auprès de la régente. La vérité est que ce voyage fut nécessité par une question de subsides que la correspondance mentionnée plus haut n'avait pu résoudre selon les vues de Henri.

Nous avons fait connaître les bonnes relations qui existaient entre le roi de Navarre et les Etats de Béarn. En 1585, les Etats, comprenant la gravité du péril qui menaçait leur souverain et même leur existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour offensif de l'Espagne, alliée de la Ligue, s'étaient assemblés quatre fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en état de défense.

Le 25 février 1586, Henri leur adressa de Nérac une longue lettre où il dépeignait les dangers de la situation que lui avait créée l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on comprendra de quelle importance était pour lui le succès de sa requête aux Etats de Béarn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise impression du premier accueil fait à cette requête, et peut-être essaya-t-il d'avoir gain de cause à ce sujet, sans quitter Nérac, où il séjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles; mais tout porte à croire qu'il jugea nécessaire de se transporter à Pau pour assurer l'issue favorable de cette négociation. Il ne rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille écus environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se passer au début de la campagne. Plus tard, les Etats votèrent tous les emprunts demandés pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se départirent franchement de leur économie ombrageuse et intempestive, quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conçu la Ligue de livrer la Basse-Navarre à son allié Philippe II.

Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne abrégèrent le séjour de Henri dans la capitale de ses Etats souverains. Il en partit dans l'équipage le plus restreint, le 10 mars; il passa en courant à Nogaro, à Eauze et à Hagetmau, et il était, le 12 ou le 13, dans cette dernière ville, résidence de la comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de lui: les passages de la Garonne étaient gardés; de forts détachements battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nérac, à travers la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret.

Si rapides qu'eussent été les mouvements du roi de Navarre, il se voyait cerné et serré de fort près. Il ne fallait plus songer à gagner de vitesse l'ennemi, mais à l'affronter, à le dépister à force d'audace, et, au besoin, à franchir ses lignes, l'épée à la main. Le 12 ou le 13 mars, il écrit de Hagetmau à Manaud de Batz, gouverneur d'Eauze: «Ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre. J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je l'attends sur le pré.—Ecrit à Hagetmau, ce matin, à dix heures.» Le porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un rendez-vous fixé par le roi; mais, avant que le message fût accompli, de nouveaux avis parvinrent à Henri, qui l'obligèrent à modifier son itinéraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit à Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau à Nérac; il fallait se hâter, et les chemins ordinaires n'étaient pas sûrs: ce fut la raison d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce billet, dont le sentiment et le style seront admirés tant que vivront la langue française et le souvenir de Henri IV: «Mon Faucheur, mets des ailes à ta meilleure bête. J'ai dit à Montespan de crever la sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac; mais par tout autre chemin, hâte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton maître et la prière de ton ami.—Ecrit à Hagetmau, à midi.»

Le 14, au soir, Henri était à Nérac, où il trouva les gentilshommes qu'il avait «élus». On signalait, de toutes parts, l'approche de l'ennemi; d'un moment à l'autre, il pouvait bivouaquer à portée de canon. Quoique le roi eût passé toute la journée à cheval, il déploya une activité sans égale dans les préparatifs de son expédition. Pour tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des murs, du côté le plus escarpé du château, en face des collines sur lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les détachements de l'armée de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la bourgeoisie armée, il affecta de se montrer lui-même sur les remparts, à la lueur des torches, comme s'il eût pris ses dernières dispositions pour repousser un assaut. La nuit se passa en démonstrations de ce genre, qui eurent pour résultat, comme le roi l'avait prévu, de mettre l'armée ennemie en éveil, depuis les faubourgs de Nérac jusqu'aux divers passages de la Garonne. En même temps, Henri faisait courir le bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans Lectoure, ou que, s'enfonçant dans les landes, il irait se mettre à l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachés à sa poursuite couvaient déjà des yeux cette noble proie; à l'exemple de Mayenne, qui, peu de jours auparavant, avait mandé à la cour que «le Béarnais» ne pouvait lui échapper, Poyanne envoya un message à Henri pour le supplier, vu l'inutilité de la défense, de déposer les armes et de daigner se rendre à lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement le canon, afin qu'à ce bruit, l'ennemi courût vers la ville et n'eût d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout à coup de Nérac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'élance à découvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un détour à travers bois, revient passer à l'ouest de Nérac, mais hors de vue, prend à Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte près de Xaintrailles, et descend vers Damazan, où il fait halte une heure. De là, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la ville à gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le Queyran, gagne les forêts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage dans les ravins qui débouchent près de Caumont, et entre dans ce château, à la nuit tombante, ayant gardé avec lui seulement une vingtaine de cavaliers et indiqué Sainte-Foy pour rendez-vous au reste de son escorte.

Pendant cette course rapide et stratégique, qui ne fut qu'un jeu pour le roi, habitué à parcourir en chasseur les campagnes et les bois du pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec les détachements qui couraient vers Nérac. Mais de courtes haltes ou des détours faits à propos lui permirent d'éviter toute rencontre. A Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne était là, à leurs pieds, et, à travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre rive; mais il fallait à la fois reprendre des forces et attendre l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures après, en pleine nuit, l'alarme fut donnée au château par l'approche d'un gros détachement, commandé, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe remontent à cheval, s'aventurent sur les bords de la rivière, s'y procurent une barque, passent l'eau les uns après les autres, et, de nouveau réunis, entament la seconde étape de cette course vertigineuse. On est obligé de voyager tout juste au milieu des ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de continuels qui-vive auxquels on ne répond rien ou que l'on accueille par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat et quelques autres voulant voir de trop près les héros de cette odyssée, et stimulant par d'hostiles démonstrations la rapidité de leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy, «auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir même, tous ceux qui étaient demeurés derrière avec les bagages, sans qu'il eût été fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval».

Il est aisé de s'imaginer la confusion et la colère du duc de Mayenne en apprenant l'insuccès de cette campagne toute personnelle contre le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut à la trahison; le vicomte d'Aubeterre, qui commandait à La Sauvetat, fut particulièrement soupçonné d'avoir livré passage à Henri. Rien n'est moins prouvé qu'un pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jugé si audacieux, qu'on s'efforça d'en expliquer le succès par la complicité supposée de quelques officiers de l'armée de Mayenne. Quoi qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations portées contre lui, fit savoir à tout venant qu'il «ferait mentir le premier qui lui tiendrait de pareils propos», et personne, pas même Mayenne, n'osa relever ce défi.

CHAPITRE II

Caumont et Sainte-Bazeille.—Préparatifs de résistance.—Le chroniqueur royal.—Siège et reddition de Sainte-Bazeille.—Sévérité du roi de Navarre.—Castets acheté à Favas par le duc de Mayenne.—Mésintelligence entre Mayenne et Matignon.—Siège et reddition de Monségur.—André de Meslon.—Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.—Affaires de Poitou et de Saintonge.—Retour d'Angleterre de Condé.—Prise du château de Royan.—Exploits de Condé.—Siège de Brouage.—Arrivée du roi de Navarre devant cette place.—Obstruction du second havre de France.—Le maréchal de Biron en Saintonge.—Siège de Marans.—Trêve entre le roi de Navarre et le maréchal.—Le vrai motif de cette trêve.—Tentatives de négociation.—Un chef-d'œuvre épistolaire.—Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à Henri III.—Siège et prise de Castillon par Mayenne et Matignon.—Le dernier exploit du duc de Mayenne en Guienne.—Brocard huguenot.—Apologie du duc et réponse des calvinistes.

En passant à Caumont, dont Geoffroy de Vivans était gouverneur en même temps que de Sainte-Bazeille, Henri avait pu juger des périls auxquels étaient exposées ces deux places. Quoiqu'il eût confié le commandement supérieur, en Guienne et en Gascogne, au vicomte de Turenne, il ne laissa pas de suivre d'un œil vigilant tout ce qui se faisait ou se préparait dans ces provinces. Le 18 mars, de Sainte-Foy, il écrivit à Vivans: «J'envoie demain deux compagnies à Sainte-Bazeille. Je vous prie vous y trouver pour les y recevoir, et si l'ennemi y tourne, assurez-vous que j'y mettrai plus de six cents hommes, et pour ce, résolvez-vous de vous y jeter, comme vous m'avez promis. Si vous pensez le faire, je vous enverrai douze ou quinze gentilshommes des miens, qui ont envie d'être à un siège avec vous.» Les lettres de Henri, à cette époque, sont les seuls documents que l'histoire puisse invoquer pour fixer les souvenirs relatifs au siège de Sainte-Bazeille et à quelques autres faits de guerre de moindre importance. Laissons donc parler le royal chroniqueur.

Le 20 mars, il écrit à Geoffroy de Vivans: «Parce que vous m'avez mandé que vous ne pouviez vous mettre dedans Saint-Bazeille, parce que vous étiez obligé de garder Caumont, qui est, à la vérité, de grande importance, j'ai pensé d'y donner ordre et la pourvoir de gens et de munitions...; il a fallu m'aider du régiment de Coroneau qui était à Montpaon (Rouergue); mais d'autant qu'il y a telle division entre Bajorans et lui, qu'il a demandé à servir partout ailleurs, sinon là, j'ai résolu de vider ce différend en y envoyant le sieur d'Espeuilles, pour y commander généralement... Si M. de Turenne ne vous accommode de ce qu'il vous faut, je vous prie me le mander, afin que je vous envoie tout ce que je pourrai...»

Le 25 mars, au même: «Vous ne sauriez croire combien on tue tous les jours de gens de l'armée de M. du Maine (Mayenne). Deux régiments ont voulu prendre le fort de Monbalen (ou Monbahus); ils ne l'ont fait, et y est demeuré des assiégeants soixante soldats et trois capitaines.—Boisdomain, étant de retour de Montflanquin, s'est logé dedans La Sauvetat; il y a pris quelques gens d'armes de M. de Lauzun, tué sept ou huit soldats et pris autant. A Clairac, ils (les religionnaires) ont mis en pièces douze ou quinze corps de garde.—Ils meurent encore dans leur armée. J'ai pris un messager que M. du Maine envoyait à Madame du Maine. J'ai su, par les lettres qu'il portait, qu'une matinée on avait enterré dix-huit des officiers de la maison de M. du Maine.»

Le 2 avril, au même: «J'ai ici des nouvelles de la cour, et ne vient aucun rafraîchissement à ses armées, qui se défont et se diminuent tous les jours. Quant à Caumont, je m'assure qu'ils n'oseraient l'avoir regardé pour l'attaquer. J'ai si bien pourvu à Sainte-Bazeille qu'ils s'y morfondront pour le moins. S'ils en viennent à bout, ils ne seront plus en état d'aller à Caumont. Quand vous aurez besoin de gens, je donnerai ordre de vous les faire tenir... Assurez-vous, monsieur de Vivans, que je ne vous laisserai en peine... Je tiens vingt gentilshommes prêts et deux cents arquebusiers...»

Le 8 avril, au même: «J'ai mandé à M. de Turenne de vous envoyer Fouguères et sa compagnie. Je vous ai envoyé Boësse (Boisse) et Panissaud, qui sont en chemin avec la poudre. Je mande à M. de Turenne de vous en bailler encore autant... Je tiendrai d'autres hommes prêts pour vous les envoyer quand il sera besoin, et n'épargnerai chose quelconque qui soit en mon pouvoir pour votre conservation et votre place...»

On voit, par ces extraits, où se peignent d'une façon intime la sollicitude, la prévoyance et l'on peut dire presque la camaraderie royales, quel prix Henri attachait à la défense victorieuse de Sainte-Bazeille. Ce n'était pourtant, au dire de Rosny, qui alla y prêter la main au gouverneur, qu'une ville bâtie en terre, avec des remparts sans consistance; mais, à la bien défendre et à y fatiguer les assaillants, les partisans du roi de Navarre devaient gagner, comme il le dit, de rendre beaucoup moins vives et moins dangereuses les tentatives sur Caumont, place dont il avait grandement à cœur la conservation. Or, d'incident en incident, il arriva précisément que Sainte-Bazeille, malgré sa forte garnison, fut mal défendue et rendue presque sans coup férir. Le capitaine d'Espeuilles et ses huit cents hommes firent d'abord bonne contenance; mais, dès les premiers effets des batteries, qui furent foudroyants, le gouverneur perdit courage et négocia aussitôt une capitulation. Mayenne la lui accorda d'autant plus volontiers, qu'il appréhendait l'arrivée de nouveaux secours envoyés par Vivans ou par le roi de Navarre. La place, investie le 9 avril, fut livrée, avant le 20 du même mois. Cette date approximative est fixée par une lettre du roi de Navarre à Vivans: «Je ne vous dirai autre chose, sinon que j'ai trouvé fort étrange qu'on soit entré en négociation et qu'on ait traité avec les ennemis, sans m'en avertir et sans nécessité. Cela fait connaître à nos ennemis, qui ne sont pas si bien comme aucuns pensent, que nous n'avons pas le cœur qu'ils craignaient. Je voudrais, Monsieur de Vivans, que vous sachiez et avec quel mépris de nous et de quelle façon nos ennemis parlent de ce traité.»

L'Estoile et Sully nous ont laissé des détails sur la reddition de Sainte-Bazeille. Le journal de Faurin atteste que le siège commença le 9 avril. L'Estoile dit qu'elle fut rendue dans le même mois, mais sans faire mention du jour. «En ce mois, dit-il, la ville de Sainte-Bazeille, en Gascogne, que le duc de Mayenne avait assiégée et battue de dix-huit canons, lui fut rendue par les huguenots, avec composition fort avantageuse pour eux, et peu pour les soldats de la Ligue, qui ne trouvaient nul profit à la prise de telles places, où ils ne faisaient butin que de quelques rats affamés ou de quelques chauves-souris enfumées». Toutefois, si la prise de Sainte-Bazeille n'était pas un exploit militaire pour le prince lorrain, remarque Berger de Xivrey, c'était un véritable échec pour le roi de Navarre. Les Mémoires de Vivans parlent des efforts de ce gentilhomme, qui envoya vainement au secours de cette ville une partie de la garnison de Caumont. Le ton de la lettre royale s'accorde aussi parfaitement avec ce que raconte Sully du mécontentement de Henri. Vingt gentilshommes de marque, du nombre desquels était Rosny, avaient instamment demandé la permission de se jeter dans Sainte-Bazeille pour acquérir de l'honneur avec M. d'Espeuilles, capitaine brave et expérimenté. «La capitulation, dit Sully, fut d'autant plus blâmée, qu'elle se trouva plus avantageuse et plus exactement observée, les rois et les chefs d'armée approuvant davantage que l'on sorte des places, le bâton blanc en la main, après avoir tenté tout hasard et péril, et s'être défendu jusqu'à l'extrémité, que de s'en revenir avec armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées, mèches allumées des deux bouts, balles en bouche et pièces roulantes, et ne s'être point battus. Aussi trouvâmes-nous, lorsque nous arrivâmes à Bergerac, le roi de Navarre en merveilleuse colère contre tous nous autres, de sa maison principalement, jusques à n'en vouloir pas voir un seul, croyant que tout se fût passé de leur avis. Mais, quand il eut été informé de la vérité, il demeura plus content de nous autres, et tourna tout son courroux contre M. d'Espeuilles, lequel ayant envoyé quérir, après qu'il eut fait la révérence, il lui dit: «Eh bien! Monsieur d'Espeuilles, qu'avez-vous fait de la place que je vous avais donnée en garde pour le service de Dieu et la conservation des Eglises? Car je sais bien que ces gentilshommes que je vous avais baillés pour acquérir de l'honneur et apprendre le métier avec vous n'ont pas été de votre opinion.» A quoi l'autre (tout en furie et mutiné de ce qu'il avait ouï dire que le roi l'accusait de lâcheté) lui répondit: «Sire, j'en ai fait ce que V. M. en eût pu faire, si, étant à ma place, elle eût rencontré tous les habitants et la plus grande partie des soldats entièrement bandés contre toute autre résolution que celle que j'ai prise.»—«Par Dieu! repartit le roi, plus irrité qu'auparavant, vous n'aviez que faire de m'alléguer ainsi mal à propos, et par ma comparaison penser couvrir votre faute; je n'eusse jamais fait cette bêtise que de laisser entrer mes ennemis en ma place, avec une entière liberté de parler à un chacun, et encore moins me fussé-je mis entre leurs mains pour capituler. Et afin que, par votre exemple, les autres soient enseignés à user de plus de générosité et de prudence, suivez cet exempt des gardes, qui vous mènera où vous méritez. Et en cette sorte, sans lui donner loisir de répliquer, il fut mené en prison.»

La perte de Sainte-Bazeille fut d'autant plus sensible au roi de Navarre qu'elle suivit de près celle de Castets, assiégé de nouveau et réduit à l'extrémité par Matignon. Mayenne, sans même prendre l'avis du maréchal, l'acheta pour douze mille écus d'or à Favas, marché qui, soit dit en passant, donnait au vendeur comme à l'acheteur une figure plus mercantile qu'héroïque. L'acquisition de Castets par le duc de Mayenne servit, du moins, les intérêts du roi de Navarre, en ce que la mésintelligence qui existait entre les deux généraux s'en accrut et devint irrémédiable. Ils ne purent s'entendre sur un projet d'attaque contre Caumont, dont les Bordelais souhaitaient la chute non moins que celle de Sainte-Bazeille et de Castets. Retenu à Meilhan par une maladie réelle ou feinte, Matignon insista pour que le duc tournât ses forces contre Monségur, qui rompait, disait-il, les grands chemins et le commerce du Limousin, du Périgord et du Quercy. «Le nom de cette ville qui veut dire mont d'assurance, dit Mézeray, montre assez que sa situation est sur un haut, où, sans être commandée d'aucun endroit, elle commande toute la plaine d'en dessous; plus étroite et plus avancée du côté qu'elle regarde Duras, plus large et plus habitée de celui qu'elle regarde La Réole, et voyant couler à ses pieds la petite et fertile rivière du Drot, au milieu d'une belle et longue prairie. Le duc ayant fait ses approches sur la fin d'avril, devint malade à son tour d'une fièvre double tierce: ce qui obligea depuis Matignon d'y venir, et après qu'ils se furent abouchés à Rochebrune, il lui laissa tout le commandement. Il s'était jeté dedans cinquante gentilshommes, outre deux compagnies de gens de guerre, qui avec les habitants faisaient environ huit cents hommes, nombre bien petit pour tenir contre une si puissante armée, mais encouragé par le vicomte de Turenne qui était aux environs avec un camp volant de cinq cents chevaux et deux mille hommes de pied, qu'il mettait à couvert quand il voulait dans les villes de Sainte-Foy, Bergerac, Gensac et Castillon. Après que les assiégeants leur eurent ôté l'espérance de ce secours, la batterie commença par trois endroits, si furieuse que l'on y compta deux mille quatre cents coups de canon en un jour. Ceux de dedans ne s'étonnèrent point de ces grandes esplanades, ni de l'assaut qui leur fut donné, mais ils le soutinrent courageusement, et se retranchèrent derrière les ruines. L'émulation d'entre les royaux et les ligués et le défaut des poudres, dont il en fut trop consumé à tirer à coup perdu, retardèrent la prise de la place, jusques à temps que l'on eût fait venir de nouvelles munitions de Bordeaux, et qu'on eût agrandi les brèches. Le quinzième de mai, les assiégés capitulèrent aux conditions qu'ils seraient conduits en lieu de sûreté, avec armes et bagages, mèches éteintes et tambours couverts; mais la composition leur fut mal gardée; quelques compagnies se jetèrent sur eux, en tuèrent deux cents et dépouillèrent les autres, la licence du soldat mal discipliné s'étant portée à cette cruauté, sans être réprimée par ses capitaines qui pensaient par là gagner l'estime des Parisiens et les bonnes grâces des prédicateurs séditieux de la Ligue, au dire desquels c'était impiété de faire miséricorde aux hérétiques, et pis qu'infidélité de leur garder la foi.»

Léo Drouyn, dans ses Variétés girondines, rappelle que «Meslon fut accusé de n'avoir pas résisté autant qu'il aurait pu le faire, ou d'avoir manqué de courage dans cette occasion. Quelques officiers de la garnison, soupçonnés d'avoir fait courir des bruits malveillants contre lui, déclarèrent par écrit qu'on les avait calomniés... Après la prise de Monségur, Meslon dut, malgré ses services passés et la résistance désespérée de la ville, tomber en disgrâce. On lui reprocha non seulement cet échec, mais la non-réussite de quelques autres entreprises. Le roi de Navarre paraissait l'oublier...» Mais, en 1588, Henri lui écrivit de La Rochelle: «Monsieur de Meslon, il me semble que c'est assez demeurer chez soi, sans témoigner à son maître et au parti l'affection qu'on doit avoir à l'un et à l'autre. Disposez-vous donc à me venir trouver»; et en 1590, il le nomma mestre-de-camp de dix compagnies. Ces témoignages vengèrent noblement l'ancien gouverneur de Monségur des ingratitudes passagères et des calomnies dont il avait eu à souffrir[47].

[47] Appendice: XXXIV.

Heureux de voir que Caumont échappait à l'étreinte des deux armées, le roi de Navarre se consola aisément des échecs que lui avaient infligés Mayenne et Matignon. En écrivant, le 29 avril, de Bergerac, à Ségur pour lui recommander de hâter de tout son pouvoir l'arrivée des secours allemands, il lui donne ce plaisant bulletin de la campagne: «Le grand effort de cette armée, depuis cinq ou six mois, est tombé sur deux maisons assez mauvaises que vous connaissez, Montignac et Sainte-Bazeille, et sur la maison privée d'un gentilhomme nommée Castets, laquelle est au sieur de Favas. Ils eussent pu les acheter, de gré à gré, pour vingt ou trente fois moins qu'ils n'y ont fait de dépense, sans la perte de cinq ou six mille hommes, morts de maladie ou de main. Nous avons été trop longtemps sur la défensive.» Et le 15 mai: «J'ai trois armées en mon gouvernement: celles de MM. de Mayenne, de Matignon et de Biron (en Poitou et en Saintonge). Ils n'ont pas beaucoup gagné sur nous; jusques-ici leurs trophées sont sur Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monségur.»

Comme il était déjà question du siège de Castillon par Mayenne, Henri ajoutait: «Le duc du Maine assiège Castillon. Il y aura de l'exercice pour quelque temps».—L'allusion à la «défensive» entr'ouvre l'horizon des luttes prochaines, qui, grâce au secours allemand attendu ou, tout au moins, à la diversion qu'il devait apporter, aboutirent, du côté du roi de Navarre, à la journée de Coutras. Henri ne luttait pas au jour le jour: il voyait de haut et prévoyait de loin.

Avant d'aller accomplir à Castillon son dernier exploit en Guienne, le duc de Mayenne, malade ou fatigué, avait séjourné quelque temps à Bordeaux, pendant que Matignon prenait Monségur. Il ne négligea rien pour gagner la ville et le pays à la Ligue. «En ce temps, dit le Journal de L'Estoile, le duc de Mayenne, après la prise de Monségur, se retire en la ville de Bordeaux, pour là se rafraîchir et faire panser d'une maladie qu'il avait; où il fit assez long séjour avec sa femme, qui l'était venue trouver pour le secourir en sa maladie. Et eut-on opinion qu'y étant logé à l'archevêché, il fit tout ce qu'il put pour ranger la ville à la dévotion de ceux de la Ligue et à la sienne.» Matignon conçut de telles défiances des intrigues de Mayenne à Bordeaux, «qu'il suscita le parlement, dit Mézeray, à députer vers le duc pour se plaindre de sa conduite». Malgré les remontrances et les bouderies du parlement de Bordeaux, la maladie ou les intrigues de Mayenne se prolongèrent jusqu'au milieu de l'été. Nous le retrouverons devant Castillon, où il ne parut qu'au mois de juillet, les deux armées royales ayant accordé au pays qu'elles occupaient une sorte de trêve pendant la durée des moissons. Nous avons maintenant à nous rendre compte de ce qui s'était passé en Saintonge, depuis que le roi de Navarre s'en était rapproché en quittant la Gascogne.

D'abord déconcertés, vers la fin de l'année 1585, par la débandade des troupes de Condé et les échecs qui s'ensuivirent, en Poitou et en Saintonge, les réformés reprirent peu à peu courage. «Là-dessus, revint (d'Angleterre) le prince de Condé en fort glorieux équipage, accompagné de dix vaisseaux de la reine Elisabeth et chargé de cinquante mille écus d'argent qu'elle lui avait prêtés, avec promesse d'assister son parti et sa personne, tout autant que le salut de son Etat le pourrait permettre.» Rassurés par ce retour triomphant, les calvinistes de Saintonge reprirent la lutte avec autant de succès que de vigueur. Ils se saisirent, au mois de février, du château de Royan, à la possession duquel étaient attachés deux cent mille écus de contributions annuelles. Toutes les petites places qui gênaient les mouvements de La Rochelle tombèrent en leur pouvoir. Entre deux expéditions, le prince de Condé épousa, le 16 mars, Charlotte de La Trémouille, et, le jour même de ses noces, provoqué par une compagnie de cavalerie passant dans le voisinage de Taillebourg, il eut les honneurs d'une brillante escarmouche.

Au mois de mai, les calvinistes dirigèrent contre Brouage une entreprise considérable. Renonçant à prendre cette place, que gardait toujours Saint-Luc, ils résolurent d'en obstruer le port: «Les Rochelais, qui en avaient toujours été jaloux, à cause qu'ayant assez d'eau pour recevoir les grands navires en tout temps, il ôtait la chalandise au leur, où l'on ne pouvait entrer que de haute marée, contribuèrent volontiers à ce dessein; pour lequel ayant été armés vingt-cinq vaisseaux ronds, quatre galères et quelques barques, Saint-Gelais qui en était amiral allait enfoncer de vieux corps de navires pleins de lest en forme de palissade, au lieu le plus étroit de ce port. La renommée ayant porté jusques aux oreilles du roi de Navarre la gloire que le prince de Condé acquérait en ces combats, il partit de Sainte-Foy pour y avoir part; et son émulation la lui faisant prendre à tous les périls, il hâta tellement l'exécution de l'entreprise, qu'il vit achever la palissade en peu de jours. Les courants amenèrent au travers de cette palissade un grand sillon de vases qui, se liant avec ces vaisseaux, les tenait tellement embourbés qu'on n'en pût arracher que les plus légers. Ainsi ce havre, qui était le second de France pour sa bonté, devint enfin un havre de nulle considération.»

La Rochelle triomphait; mais à ce triomphe la France perdait un de ses meilleurs ports. Tels sont les fruits désastreux de la guerre, et surtout de la guerre civile: on ne peut se vaincre mutuellement qu'en amoindrissant la patrie.

Les calvinistes de Guienne et de Gascogne ne semblaient plus avoir à redouter les entreprises de Mayenne et de Matignon, et l'on vient de voir que leurs affaires s'étaient fort améliorées entre La Rochelle et Saint-Jean-d'Angély; mais le maréchal de Biron, à la tête d'une troisième armée, venait de traverser le Poitou et d'arriver en Saintonge. Le roi de Navarre, qui connaissait par expérience la vigueur et le talent de cet adversaire, envoya La Trémouille rassembler des forces dans le Bas-Poitou, pour les joindre à celles dont il disposait et être prêt à tenir la campagne contre le nouvel arrivant. Il le fut, dès la fin du mois de mai. En juin, Biron, ayant avec lui cinq ou six mille hommes, débuta par le siège de Marans. Il l'investit puissamment, à grand renfort de travaux extraordinaires, et paya si bien de sa personne qu'il eut une main mutilée par une arquebusade. Néanmoins, Marans, qui ne semblait pas pouvoir lui échapper, ne fut pas pris: Henri et Biron conclurent inopinément une trêve, aux termes de laquelle le maréchal, laissant Marans au roi, avec la faculté d'y mettre un gouverneur, qui fut La Force, le propre gendre de Biron, fit reculer son armée au delà de la Charente et poussa la condescendance jusqu'à renoncer à toute entreprise sur Tonnay-Charente. Cette trêve fit accuser Biron de connivence avec le roi de Navarre, et il faut convenir que cette accusation ne manquait pas de vraisemblance. On pouvait supposer, en effet, que Biron, par les avantages qu'il accordait à Henri, voulait s'assurer, dans l'avenir, la bienveillance de la «seconde personne du royaume»; mais la véritable cause de l'entente subite qui s'établit entre le roi de Navarre et le maréchal fut le désir exprimé par Henri III, inquiet des progrès de la Ligue, de négocier une fois de plus avec son beau-frère, comme il en était question depuis plusieurs mois. Une entrevue de ce prince avec Catherine de Médicis avait été projetée, dès l'année précédente: elle n'eut lieu qu'au mois de décembre 1586. Le roi de Navarre lui-même ne laissait échapper aucune occasion de faire tenir à Henri III des exhortations dans le sens de la paix. «Sur la fin de ce mois (juin 1586)», note P. de L'Estoile, «La Marsilière, secrétaire du roi de Navarre, vint trouver le roi à Paris, par commandement de son maître, qui tâchait à divertir le roi de la guerre, lui proposant beaucoup d'inconvénients qui pouvaient lui en arriver et lui donnant des expédients très beaux et très sûrs pour se défaire et se dépêtrer de la Ligue et des ligueux. Mais le roi, qu'on avait peine à faire sortir d'une cellule de capucin, tant plus il y pense et plus il trouve de faiblesse de son côté et d'avancement aux affaires de la Ligue: tellement que, comme si le duc de Guise l'eût déjà tenu par le collet, la générosité lui manque et le cœur lui fault. Et s'en retourna ledit La Marsilière avec réponse aussi froide comme était douteuse et tremblante la résolution de ce prince.»

Libre dans Marans, après comme avant le siège, le roi de Navarre s'y transporta vers la mi-juin, et, au retour, le 17, il en envoyait à la comtesse de Gramont cette description, qui a pris place parmi les chefs-d'œuvre épistolaires du XVIe siècle: «C'est une île renfermée de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les canaux de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée; passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entrent de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues; infinis moulins et métairies insulées; tant de sortes d'oiseaux qui chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une absence. Ha! qu'il y fait bon chanter!»—Le roi de Navarre perdit Marans en 1587, à la reprise des hostilités.

Le 25 juin, Henri ayant reçu d'Angleterre une copie des lettres adressées par la reine Elisabeth au roi de France et à la reine-mère, au sujet du traité de Nemours, communiquait ces curieux documents à la comtesse de Gramont. Voici quelques extraits de la lettre de la reine d'Angleterre à Henri III; ils viennent à leur place dans ce livre, car les prophétiques pensées qu'ils expriment étaient, vers le milieu de l'année 1586, déjà justifiées en partie par des faits éclatants.

«Je m'étonne, disait Elisabeth, de vous voir trahi en votre conseil même, voire de la plus proche qu'ayez au monde (Catherine de Médicis), et qu'êtes si aveugle de n'en sentir goutte...»—Contre les Guises et la Ligue: «Je prie Dieu qu'ils veulent finir là; je ne le crois, car rarement on voit les princes vivre, qui sont si subjugués... Dieu vous garde d'en faire la preuve...»—Elle lui offre ses bons offices: «S'il vous plaît user de mon aide, vous verrez que nous leur ferons ressentir avec la plus grande honte que jamais rebelles eurent...» Salutation finale: «... Priant le Créateur vous assister de sa sainte grâce et vous relever les esprits.—Très bonne sœur et cousine, très assurée et fidèle, Elisabeth

Pendant que la trêve conclue avec Biron permettait au roi de Navarre de fortifier ses places et de remettre ses troupes sur un bon pied, l'armée de Mayenne, appuyée d'une partie des troupes de Matignon, s'acheminait vers Castillon, où elle mit le siège, du 10 au 12 juillet. Cette entreprise fut une affaire de famille. Au double point de vue militaire et politique, la prise de Castillon ne pouvait être que d'une médiocre importance; Mayenne aurait dû attaquer plutôt Sainte-Foy et surtout Bergerac. Mais Castillon appartenait à Henriette de Savoie, sa femme, dont il trouva bon de recouvrer le bien avant de guerroyer dans le seul intérêt de l'Etat. La place était défendue par le baron de Savignac et Alain, un des meilleurs officiers de siège de l'époque. La garnison se composait de neuf cents hommes d'une valeur éprouvée. Il fallut, pendant un mois et demi, l'effort de toute l'armée de Mayenne pour briser la résistance des assiégés, que soutenaient, à l'extérieur, les escarmouches de nombreux détachements dirigés par Turenne contre les assiégeants. Les munitions ayant manqué à ceux-ci, et la peste s'étant mise dans leurs rangs, Mayenne était sur le point de lever le siège, lorsque Matignon parvint à décourager les défenseurs de la place, réduits à un très petit nombre par la maladie et les combats, en empêchant l'entrée d'un secours envoyé par Turenne et en se procurant des poudres que lui vendirent des marchands de La Rochelle, «plus adonnés, dit Mézeray, à leur profit particulier qu'à l'intérêt de la cause commune». Castillon capitula le 31 août 1586[48]. Mayenne lui fit de dures conditions, et le parlement de Bordeaux, appliquant les édits dans toute leur rigueur, condamna à mort ceux des habitants de Castillon qui furent livrés à sa justice. Ce nouvel exploit de Mayenne lui attira plus de sarcasmes que de louanges, si l'on en juge par une note de L'Estoile: «Au commencement de septembre (1586), arrivèrent à Paris les nouvelles de Castillon rendu, lorsque les assiégés désespérant plutôt d'y pouvoir vivre que de le défendre, toute composition étant honorable à ceux qui ne pouvaient plus combattre et que la peste avait tellement abattus que les médicaments leur étant faillis et les chirurgiens morts, il n'y avait plus que deux femmes pour secourir les malades, qui leur servaient de garde, de chirurgien et de médecin. La ville fut donnée au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons pestiférés: en quoi on remarqua la bonne affection du duc de Mayenne à l'endroit de l'armée du roi, à laquelle il bailla libéralement la peste en pillage. Et ici finirent les trophées de ce grand duc, lequel (comme dit Chicot à son maître, lorsqu'on lui en apporta les nouvelles): «S'il ne prend, ce dit-il, que tous les ans trois villes sur les huguenots, on en a encore pour longtemps.»

[48] Appendice: XXXV.

Le premier chagrin passé de la prise de Castillon, le roi de Navarre eut de quoi se consoler en voyant que le siège de cette place avait achevé la ruine de l'armée de Mayenne. Décimée par les combats et par la peste, mal payée, condamnée à courir de grands risques pour de minces profits, cette armée se désagrégea rapidement, malgré les efforts de Mayenne et de la Ligue pour obtenir du roi qu'elle fût fortifiée d'hommes et d'argent. A l'entrée de l'automne, il n'en restait pas quatre compagnies intactes, et le duc, jetant feu et flammes contre la cour et contre Matignon, quitta la partie et le pays en emmenant de vive force, comme son plus précieux trophée, Anne de Caumont, jeune et riche héritière qu'il destinait à son fils. Mais cette entreprise elle-même ne réussit pas dans la suite. Sur la plainte de M. de La Vauguyon, tuteur de la jeune femme, Henri III refusa d'autoriser le mariage rêvé par Mayenne, et Anne de Caumont épousa plus tard le comte de Saint-Pol. Le jugement de L'Estoile sur la campagne qui s'acheva par cet enlèvement est devenu celui de l'histoire: «Le duc de Mayenne n'avait rien fait qu'accroître la réputation du roi de Navarre et diminuer la sienne». Il fut poursuivi jusque dans Paris par un brocard huguenot qui n'avait rien d'excessif: «N'ayant pu prendre la Guienne, il a pris une fille». Mais un semblable avortement n'était pas du goût de la Ligue et de la Maison de Lorraine. Aussi, de retour à Paris, le duc de Mayenne fit-il publier une pompeuse relation de ses faits et gestes; par malheur pour lui, les calvinistes avaient des plumes expertes, et la relation fut bafouée par Du Plessis-Mornay en personne[49].

[49] Appendice: XXXVI.

CHAPITRE III

Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.—Leur requête et la réponse de Henri III.—Entrevue de Saint-Brice.—Méfiance des calvinistes.—Discussions pendant l'entrevue.—Ajournement et reprise des négociations.—Catherine de Médicis et Turenne.—Perfidie de la reine-mère.—Rentrée en campagne.—Reprise de Castillon par Turenne.—Succès du roi de Navarre en Saintonge et en Poitou.—L'armée du duc de Joyeuse et ses succès.—Joyeuse retourne à la cour.—Expédition de Henri jusque sur la Loire.—Le comte de Soissons et le prince de Conti entrent à son service.—Henri rétrograde jusqu'en Poitou.—Les trois nouvelles armées royales.—Henri III à Gien.—Le nouveau manifeste du roi de Navarre.

La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou, au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer.

Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification; croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi de France de gaîté de cœur, mais de secourir les opprimés et de maintenir la religion qu'ils professaient.»

Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux, pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale au rétablissement des édits de pacification et contenaient des reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins provoquante.

Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis, malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments, dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes, dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants, s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.»

L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre dans la première entrevue:

«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils, ferons-nous quelque chose de bon?

—«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de Navarre.

—«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela.

—«Mes désirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majesté.

—«Laissons ces cérémonies, et me dites ce que vous demandez.

—«Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos commandements.

—«Là, là, faites quelque ouverture.

—«Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi.

—«Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous être la cause de la ruine de ce royaume, et ne considérez-vous point qu'autre que vous après le roi n'y a plus d'intérêt?

—«Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dressé huit armées pour cuider me ruiner.

—«Quelles armées, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le roi vous eût voulu ruiner, il ne l'eût pas fait! La puissance ne lui a pas manqué, mais il n'en a jamais eu la volonté.

—«Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dépend point des hommes: elle n'est ni au pouvoir du roi ni au vôtre.

—«Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut?

—«Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne pourrait faire.

—«Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obéir à votre roi?

—«J'en ai toujours eu la volonté, j'ai désiré de lui en témoigner les effets, et l'ai souvent supplié de m'honorer de ses commandements, pour m'opposer, sous son autorité, à ceux de la Ligue, qui s'étaient élevés en son royaume, au préjudice de ses édits, pour troubler son repos et la tranquillité publique.»

«Là-dessus la reine toute en colère: «Ne vous abusez point, mon fils, ils ne sont point ligués contre le royaume; ils sont Français, et tous les meilleurs catholiques de France, qui appréhendent la domination des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connaît leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi vous l'accordera.

—«Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque chose, je le proposerai à mes amis et à ceux à qui j'ai promis de ne rien faire ni traiter sans eux.

—«Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et désire vous voir auprès de lui, et vous embrasser comme son bon frère.

—«Madame, je le remercie très humblement, et vous assure que jamais je ne manquerai au devoir que je lui dois.

—«Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose?

-«Et n'est-ce pas beaucoup que cela?

—«Vous voulez donc continuer d'être cause de la misère, et à la fin de la perte de ce royaume?

—«Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruiné qu'il n'y en ait toujours quelque petit coin pour moi.

—«Mais ne voulez-vous pas obéir au roi? Ne craignez-vous point qu'il ne s'enflamme et s'irrite contre vous?

—«Madame, il faut que je vous dise la vérité: il y a tantôt dix-huit mois que je n'obéis plus au roi.

—«Ne dites pas cela, mon fils.

—«Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en loup; et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.

—«Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours été bonne mère?

—«Oui, Madame; mais ce n'a été qu'en ma jeunesse: car depuis six ans je reconnais votre naturel fort changé.

—«Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien.

—«Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire.

—«Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, après m'avoir tenue si longtemps à baguenauder?

—«Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est vous. Je ne vous empêche que vous reposiez en votre lit; mais vous, depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien.

—«Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que le repos?

—«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en repos, vous ne sauriez vivre longuement.

—«Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et à présent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par vos paroles.

—«Madame, il est vrai que les longues traverses et les fâcheux traitements dont vous avez usé à mon endroit m'ont fait changer et perdre ce qui était de mon naturel.

—«Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-même, regardons à faire une trêve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez conférer et communiquer avec vos ministres et vos associés, afin de faciliter une bonne paix, sous bons passeports, qui à cette fin vous seront expédiés.

—«Eh bien! Madame, je le ferai.

—«Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des reîtres, et vous n'en avez point.

—«Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.»

Par cette première entrevue, qui se passa toute en semblables propos, la reine-mère se convainquit de la difficulté de sa mission. Il était évident que le roi de Navarre venait à elle plutôt avec le parti pris de ne pas s'accommoder qu'avec des idées de conciliation. Elles étaient, en effet, loin de son esprit, parce que derrière la reine-mère ou derrière le roi de France, non irréconciliables, comme la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence. Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de contremander la levée allemande, et insista sur le changement de religion, première condition d'un accord et d'une paix durables. «Madame, répondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace qui est la fièvre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup à l'agneau; car mes ennemis boivent à la source des grandeurs. Vous ne me pouvez accuser que de trop de fidélité; mais moi je me puis plaindre de votre mémoire, qui a fait tort à votre foi.» Il se défendit de toute concession au sujet de la levée allemande, faisant sentir à la reine qu'il pénétrait l'arrière-pensée cachée sous cette demande, et qu'il n'était pas homme à se désarmer, quand on s'efforçait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de religion: «Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, êtes-vous venue de si loin pour me proposer une chose tant détestée et de laquelle je ne puis délibérer avec conscience et honneur que par un légitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?»

Les conseillers de Catherine, prenant à leur tour la parole, s'efforcèrent de séduire Henri par la perspective des bonnes grâces royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre avait réponse à tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire: «Sire, vous seriez mieux à faire la cour au roi de France qu'au maire de La Rochelle, où vous n'avez pas le crédit d'imposer un sou en vos nécessités», ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante réponse, qui visait Catherine de Médicis et tous ses compatriotes si bien en cour: «Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas un Italien parmi nous. Je fais à La Rochelle ce que je veux, n'y voulant que ce que je dois.»

Catherine tenta un nouvel effort dans une troisième entrevue. Elle proposa de suspendre pour une année l'exercice de la religion réformée, et de conclure en même temps une trêve, afin de pouvoir assembler les Etats-Généraux auxquels on soumettrait les conditions d'un accommodement. Mais Henri et Condé «connurent bien que cet expédient ne tendait qu'à détourner le grand secours d'Allemagne, qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il était une fois dissipé; ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promît un concile et que le roi leur en donnât lettres, de faire des trêves pendant lesquelles ils manderaient les députés des provinces, sans lesquels ils ne pouvaient rien conclure». A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il ne put y avoir accord que sur une trêve de douze jours, pour donner le temps de rendre compte de la conférence au roi et de prendre ses nouveaux ordres. Là-dessus la reine-mère se retira à Niort, puis à Fontenay, et le roi de Navarre à La Rochelle. La trêve expirait le 6 janvier. Catherine s'efforça de renouer les négociations, mais Henri ne voulut plus traiter en personne. Il envoya à Fontenay le vicomte de Turenne, qui «traitait adroitement de plusieurs choses avec la reine-mère, dit Davila, mais n'en concluait aucune».

Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, répondit: «Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette religion soit la leur; autrement il faut se battre». Ainsi finit la conférence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au mois de février, où quelques troubles suscités par les Seize la rappelèrent à Paris.

Mais la diplomatie de la reine-mère, après avoir échoué dans les négociations directes, faillit réussir par les bruits perfides qui coururent touchant la conférence de Saint-Brice. Pendant qu'elle avait lieu, Catherine manœuvra de telle sorte que l'on commençait à douter des résolutions du roi de Navarre. Il fut obligé d'en écrire à ses amis pour rétablir la vérité: il la fit connaître tout au long, en France et à l'étranger, dès que les pourparlers eurent pris fin. «Il s'est passé, écrivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traités d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait attendre, qui m'a fait toujours résoudre de ne m'attacher point si fort à la suite de cette négociation que le soin de pourvoir à nos affaires en fût amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus à Paris l'ont rappelée, et j'ai évité, à son départ, qu'elle eût occasion ni prétexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rétablir l'autorité du roi anéantie par ceux de la Ligue et acquérir un perdurable repos à ses sujets.» Il ajoutait à ses explications l'avis de sa prochaine rentrée en campagne. Et, en effet, il s'était déjà empressé d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit à Castres le maréchal de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le vaillant défenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon endroit une échelle, qui introduisit les assiégeants dans la place, Turenne en tête. La prise de Castillon avait coûté plus de deux cent mille écus à Mayenne; Turenne la reprit avec une échelle qui valait bien quatre écus: beau sujet d'épigrammes pour les adversaires de la Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine.