Le roi de Navarre, de son côté, s'était remis à l'œuvre. Du mois d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une vingtaine de villes et de châteaux, entre autres Talmont, Chizé, Sauzé, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre datée de Saint-Maixent et adressée au duc de Montpensier peut donner une idée de l'activité qu'il déploya dans cette campagne: «Je n'ai point couché dans mon lit depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les tracas que la conduite de l'artillerie apporte.»

En juin, il eut devant lui une armée commandée par le duc de Joyeuse et qui ne permit pas à ses petites troupes de tenir régulièrement la campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, écrasa un parti huguenot, à la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il arrivait déjà près de La Rochelle, lorsque, prétextant quelques maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de Lavardin, son maréchal de camp, et repartit pour la cour, où il redoutait fort les entreprises et les succès de son rival, le duc d'Epernon. Le jour de son arrivée à Paris, un courrier lui apportait la nouvelle d'une défaite que le roi de Navarre venait d'infliger à son armée. «Comme le roi de Navarre, dit Mézeray, fut averti par un nommé Despondes son domestique, qui était prisonnier de Joyeuse, que Lavardin remmenait son armée, il se résolut de la suivre et de la charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait être bien loin de tout danger. Il en attrapa et défit plusieurs compagnies, entre autres celle des gens d'armes du duc logée à Vismes, deux lieues en deçà de Chinon, où il prit la cornette blanche. Lavardin, étonné de savoir que sa cavalerie avait ainsi été surprise et taillée en pièces dans ses logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit aussitôt, s'assurant bien de le forcer dans l'épouvante où il le voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute sur la jalousie du prince de Condé qui avait dû en amener, il ne put parachever un si beau dessein.»

Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin, Henri avait recherché, outre les succès obtenus, l'occasion d'aller au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de prendre, avec le prince de Conti, la résolution de combattre sous les drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, où il s'arrêta, Henri envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientôt à la tête de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de Conti devait rallier prochainement l'armée avec d'autres troupes, qu'il s'occupait de réunir au delà de la Loire. Avec les forces que Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre était en mesure de tenir la campagne, mais il avait à choisir entre deux directions: ou marcher un peu à l'aventure, et peut-être prématurément, vers l'armée des reîtres, qui venait à peine de franchir la frontière, ou rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de là, à bon escient, pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prévalut, et l'armée rétrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, pressé par la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armées: la première, commandée par le duc de Guise, reçut l'ordre de s'opposer à la marche des Allemands; la deuxième, formée des troupes restées sous le commandement de Lavardin, mais fortifiée de cavalerie et d'une magnifique troupe de noblesse, allait être menée contre le roi de Navarre par le duc de Joyeuse; la troisième enfin, conduite par Henri III en personne, devait opérer sur la Loire. Au mois d'août, la France entière était couverte de soldats. «C'était pitié, dit Mézeray, de voir alors ce misérable royaume gémissant sous le faix insupportable de tant d'armées qui le ravageaient sans miséricorde. Car le duc de Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une autre, Matignon une troisième; Montmorency et Lesdiguières en levaient une en Languedoc et Dauphiné; le prince de Conti ralliait tout ce qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette armée étrangère, semblable à un essaim de sauterelles, dévorait toutes les contrées par où elle passait; et celle du roi, qui s'était ramassée de toutes les provinces, avec le désordre et les pillages qui sont ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui sont depuis Orléans jusqu'à Nevers.»

Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son armée à Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse étaient déjà en campagne; Lesdiguières en Dauphiné, Montmorency en Languedoc étaient aux prises tantôt avec les troupes royales, tantôt avec les partisans de la Ligue. Avant que cette grande levée de boucliers fût complète, vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de Condé et le duc de Montmorency, avait lancé un nouveau manifeste destiné à justifier sa prise d'armes et à en expliquer les mobiles. Ce document faisait le procès à la Ligue et aux Guises, déclarait que les religionnaires prenaient les armes uniquement pour «garantir et défendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Français de l'oppression des ennemis conjurés de la couronne et de l'Etat», et concluait en ces termes: «Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Condé, et Henri de Montmorency, premier officier de la couronne et maréchal de France..., supplions S. M. d'avoir pour agréable la prise de nos armes et de croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa liberté et pour son service; que nous sommes prêts d'aller la trouver dans tel endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois, princes, seigneurs..., tant voisins qu'alliés de cette couronne, nous vouloir assister et secourir... Déclarons tous ceux qui s'y opposeront ennemis conjurés de cet Etat et de la tranquillité de ce royaume, protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien altérer ni innover en aucune façon, ainsi que nous agissons en Guienne, Languedoc et Dauphiné.»

CHAPITRE IV

Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre temporise.—Les motifs de la poursuite et ceux de la temporisation.—Joyeuse dédaigne l'appui de Matignon.—Occupation de Coutras.—Henri veut éviter la bataille en passant l'Isle.—Joyeuse ne lui laisse pas achever cette manœuvre.—Jactance de Joyeuse.—Journée de Coutras.—Le champ de bataille.—Les deux armées.—Echec des calvinistes.—Revanche.—Les grandes charges et la mêlée.—Défaite de l'armée catholique.—Exploits du roi de Navarre.—Mort de Joyeuse.—Les pertes des deux armées.—Après la victoire.—Grandeur d'âme de Henri.—Controverses sur la journée de Coutras.—Lettre au roi de France.—Lettre à Matignon.

Le roi de Navarre, en se repliant vers le midi, même avant l'arrivée de Joyeuse, comptait s'ouvrir un chemin par la Guienne et le Languedoc, pour aller faire sa jonction avec les auxiliaires allemands; mais Joyeuse avait reçu l'ordre de le suivre, de le harceler, en se concertant avec Matignon, de telle sorte que, enveloppé par les deux armées royales, il fût impossible à Henri d'éviter une bataille, qu'on pensait lui devoir être fatale, et dont la perte le mettrait, lui et la cause protestante, à la merci de Henri III. Si Joyeuse eût été un homme de guerre expérimenté, capable de suspendre ses coups pour en assurer l'effet, ce plan devait réussir, puisque, malgré l'incapacité de ce général, il s'en fallut de peu que le roi de Navarre n'eût à combattre à la fois les deux armées, dont c'eût été miracle qu'il triomphât. Mais le duc de Joyeuse, poussant la bravoure jusqu'à la témérité, entouré de gentilshommes ardents et ambitieux comme lui, s'imagina que joindre le roi et le battre, c'était tout un, et qu'une armée de dix mille hommes n'avait pas besoin de s'appuyer sur celle de Matignon pour défaire en bataille rangée sept ou huit mille huguenots qui semblaient fuir devant lui. Il courait donc sans relâche sur les traces du roi de Navarre, tandis que ce prince, qui sentait qu'une seule bataille perdue pourrait ruiner sa cause, cherchait à gagner les pays de la Dordogne, où les places qu'il possédait lui faciliteraient la résistance, d'abord, et ensuite la marche en avant du côté de l'armée étrangère. Il arriva, le 19 octobre, au passage de Chalais et d'Aubeterre, au moment où le duc établissait son quartier général à La Roche-Chalais. L'occupation de Coutras devait protéger ou contrarier les mouvements du roi; Henri et Joyeuse eurent la même pensée, qui les amena presque simultanément à se disputer ce poste. Mais Joyeuse, pourtant invité par un émissaire de Matignon à faire diligence pour s'emparer de Coutras, n'y envoya Lavardin que tard, et avec des forces insuffisantes pour s'y maintenir. Lavardin y était à peine, que La Trémouille, chargé d'une mission semblable par le roi de Navarre, s'y jeta à corps perdu avec deux cent cinquante salades, et força l'ennemi à rebrousser jusqu'à La Roche-Chalais. A deux heures du matin, le 20 octobre, l'armée calviniste passa la Drône et se logea dans Coutras et dans les villages voisins, excepté l'artillerie, la cavalerie légère, commandée par La Trémouille, et une troupe de quatre-vingts salades sous les ordres de La Boulaye, qui allèrent se poster entre Coutras et la Roche-Chalais. Suivant son plan de retraite, le roi de Navarre se mit en devoir d'effectuer le passage de l'Isle. La moitié de l'artillerie et des bagages, confiés aux soins de Clermont d'Amboise et de Rosny, était déjà passée, lorsque les batteurs d'estrade calvinistes vinrent annoncer les mouvements de l'armée royale, qui faisaient présumer qu'elle serait en vue au point du jour. A cette nouvelle, le roi de Navarre ordonna de faire repasser promptement du côté de Coutras tout ce qu'on avait transporté sur l'autre bord, et désigna un monticule pour y placer les trois pièces qui composaient son artillerie. Malgré tous les efforts de Clermont d'Amboise et de ses officiers, les deux armées étaient déjà aux prises, avant que cette artillerie eût pu servir; mais elle n'en contribua pas moins au gain de la bataille.

Quelques historiens, sans y prendre garde, ont parlé d'un conseil de guerre tenu par le roi de Navarre, dans lequel on aurait longuement discuté les avantages et les dangers d'une rencontre. L'heure où cette discussion aurait eu lieu n'est point celle où nous sommes arrivés dans notre récit. Avant que le roi ordonnât le passage de l'Isle, l'action n'avait pas été résolue, puisque la retraite continuait, et dès que l'on sut que Joyeuse arrivait sur Coutras, il ne fut pas besoin de conseil de guerre pour décider qu'on se battrait: le roi et ses lieutenants n'eurent qu'à concerter entre eux le plan de la bataille. Ils envisagèrent avec courage la nécessité où ils se trouvaient, et s'y comportèrent avec un héroïsme que la victoire couronna. Henri ne choisit ni le lieu ni l'heure; il fut forcé d'accepter l'un et l'autre, et le triomphe qui l'attendait, il ne l'ambitionna, on peut l'affirmer, que lorsqu'il lui fallut vaincre ou périr. Du côté de Joyeuse, il en fut autrement. On n'a jamais bien su si le duc se flattait, comme l'ont dit quelques-uns, de l'espoir de devenir le chef de la Ligue, à laquelle appartenait plus qu'au roi de France l'armée sous ses ordres; mais il avait, d'ailleurs, toutes les ambitions, toutes les témérités et toutes les vanités. Le 19 octobre, au soir, quand il sut que le roi de Navarre était à portée de ses coups, il ne put se contenir. Assemblant ses officiers, moins pour délibérer que pour faire échange de jactance, il leur dit tenir de Henri III l'ordre de combattre en toute occasion le Béarnais; que, même sans cet ordre, il n'hésiterait pas à l'attaquer avec la forte armée et la brillante noblesse qui marchaient sous ses enseignes; qu'à la vérité, il pouvait compter sur la prochaine arrivée de Matignon, mais qu'il n'était pas besoin de toutes ces forces pour anéantir des hordes de rebelles et d'aventuriers. Ce discours, qui se tenait au souper du duc, fut suivi d'acclamations, et l'on raconte que les convives s'engagèrent par serment à ne faire aucun quartier aux huguenots. Ces bravades irritèrent tellement l'impatience de Joyeuse, qu'il fit partir sa cavalerie légère à dix heures du soir et battre aux champs à onze, pour la faire suivre par le reste de l'armée. Dans la nuit, les coureurs des deux partis se livrèrent à quelques escarmouches de peu d'importance.

«Au soleil levant, la cavalerie légère du duc, qui faisait son avant-garde, ayant aperçu celle du roi de Navarre à une lieue et demie de Coutras, vint, sans délibérer, fondre sur elle. Le duc de La Trémouille soutint bravement le choc; mais, comme il ne voulait point s'engager, et que, suivant les ordres du roi de Navarre, il ne pensait qu'à faire sa retraite vers Coutras, il fit mettre pied à terre à soixante de ses arquebusiers et leur fit occuper un défilé. La Roche-Galet se mit à leur tête et s'acquitta parfaitement d'une si dangereuse commission par le feu qu'il fit sur la cavalerie ennemie; mais il courait risque d'y périr avec tous ses soldats, sans une vigoureuse charge que fit le capitaine Harambure. Sur ces entrefaites, arriva La Boulaye avec ses quatre-vingts salades; le nouveau feu qu'il fit sur les ennemis les fit reculer de cinq cents pas et donna moyen au duc de La Trémouille de faire sa retraite en bon ordre.

«Lorsqu'il arriva, le roi de Navarre rangeait son infanterie et ses hommes d'armes en bataille dans une garenne proche de Coutras, et il fit prendre poste, à côté, au duc de La Trémouille, à la tête de la cavalerie légère. Mais, ayant fait réflexion qu'il n'avait pas de quoi garnir un grand chemin plein de buissons, entre cette cavalerie et le reste des troupes, et que cet endroit était trop fourré, il résolut de changer de terrain. Le capitaine Favas lui représenta qu'il était un peu tard de prendre ce parti, vu qu'il ne pouvait le faire sans prêter le flanc aux ennemis; mais, ayant délibéré avec ce capitaine et le vicomte de Turenne, il jugea que l'armée du duc de Joyeuse n'étant pas encore là tout entière ni tout à fait rangée, elle n'entreprendrait pas de l'attaquer durant ce mouvement; et ainsi il fit avancer un peu son armée sur la droite, au delà du grand chemin.

«La plaine où il la rangea était de six à sept cents pas d'étendue en largeur. L'armée avait à dos le bourg de Coutras et à sa gauche le ruisseau de Palar; elle s'étendait à droite de la garenne de Coutras et dans un petit bois taillis, au delà duquel le roi de Navarre posta deux mille fantassins. La cavalerie faisait la première ligne. La Trémouille eut la droite, ayant devant lui Vignolles avec cent vingt arquebusiers. A la gauche de La Trémouille, était le vicomte de Turenne avec la cavalerie de Gascogne. Plus loin, en tirant toujours vers la gauche, était le prince de Condé, et puis le roi de Navarre jusqu'au bord du grand chemin. Les deux escadrons des deux princes étaient chacun de trois cents chevaux; celui du comte de Soissons, de deux cents chevaux seulement, fermait cette gauche.

«Le roi de Navarre suivit, en cette rencontre, une manière de l'amiral de Coligny, dont il avait remarqué l'utilité: ce fut de mettre des arquebusiers à pied à côté de chaque escadron. Leur emploi était d'attendre de pied ferme les escadrons ennemis, et de ne tirer sur eux que de vingt pas pour ne pas le faire inutilement. Ces petits bataillons étaient seulement de cinq de front et autant de file; les premiers étaient ventre à terre, les seconds sur un genou, les troisièmes penchés, et ceux de derrière debout, pour faire tous leurs décharges en même temps.

«Comme le bois de la droite était un poste très important, on avait mis de ce côté-là la plus grande partie de l'infanterie, et il n'en restait que très peu pour la gauche. D'Aubigné représenta fortement au roi le danger de ce défaut, mais il était difficile d'y remédier, car de faire marcher de l'infanterie, de la droite, par derrière l'armée, c'était lui faire prendre un chemin bien long, et il était fort hasardeux de la faire passer à la tête de l'armée, en présence de celle de l'ennemi qui se rangeait. Le parti que prit le roi de Navarre fut de tirer soixante arquebusiers de chacun des régiments de Valiraux, de Montgomery, des Bories, de Belzunce et de Salignac, et de les faire courir à la débandade entre les deux armées, ce qu'ils exécutèrent heureusement.

«La disposition de l'armée du duc de Joyeuse se fit de cette sorte. Il opposa au bois de la droite du roi de Navarre un gros d'infanterie, composé des régiments de Picardie et de Tiercelin, où il y avait environ dix-huit cents mousquetaires, et le fit soutenir de mille corcelets. Ceux-ci avaient à leur droite un escadron de quatre cents lances; suivait à côté un autre de cinq cents, opposé à celui du vicomte de Turenne; au delà, en tirant toujours vers la droite, était la cornette blanche du duc de Joyeuse, et dix des plus belles compagnies de gens d'armes qu'on eût vues depuis longtemps. Le gros était de treize à quatorze cents lances. La droite était fermée par un bataillon de Cluseaux et par sept cornettes d'arquebusiers à cheval; tout cela faisant en cet endroit environ deux mille cinq cents hommes. L'artillerie, qui n'était que de deux canons, fut placée entre la cornette du duc et l'escadron de cinq cents lances. Celle du roi de Navarre, qui n'avait non plus que deux canons et une coulevrine, arriva au moment qu'on était prêt de donner, et fut placée sur un petit tertre de sable, à la droite de l'escadron du comte de Soissons.

«Ces deux armées étaient à peu près égales en nombre d'infanterie, celle du duc étant de cinq mille fantassins, et celle du roi de Navarre de quatre mille cinq cents. Pour ce qui est de la cavalerie, ce prince n'avait que douze à treize cents chevaux, et le duc deux fois autant, beaucoup mieux équipés, et dans ce nombre beaucoup de gendarmerie.

«A en juger par ce qui paraissait à la vue, l'armée du duc de Joyeuse était une des plus lestes qui se fussent mises de longtemps en campagne. Grand nombre de seigneurs s'étaient à l'envi mis en dépense, pour briller dans cette expédition presque comme dans une fête, et avaient fourni libéralement aux frais des équipages d'une infinité de gentilshommes leurs amis ou leurs serviteurs, qui étaient à leur suite. On ne voyait de tous côtés que gens tout chamarrés d'or et d'argent, de magnifiques écharpes, des bouquets de plumes en forme d'aigrettes flottantes sur les casques, des armes luisantes et dorées, des chevaux richement harnachés; au lieu que, dans l'armée du roi de Navarre, les soldats, pour la plupart, étaient mal habillés, les chevaux sans housses, les princes et le roi de Navarre même fort simplement vêtus.»

Il était neuf heures. Les deux armées étaient complètement rangées, et l'artillerie commençait à jouer, lorsque le roi de Navarre, qui, à diverses reprises, avait adressé la parole aux officiers et aux soldats, se tourna vers les princes de Condé et de Soissons, et leur dit simplement: «Souvenez-vous que vous êtes du sang de Bourbon, et vive Dieu! je vous ferai voir que je suis votre aîné!—Et nous, répondit le prince de Condé, nous vous montrerons que vous avez de bons cadets!» Alors, sur un signal attendu, deux ministres, La Roche-Chandieu, qui était aussi un homme de guerre, et Louis d'Amours, firent la prière, à laquelle s'unirent de cœur le roi, les princes et toute l'armée protestante. A ce spectacle, des railleries éclatèrent parmi les jeunes gentilshommes de l'armée catholique.—«Ils se confessent, ils sont à nous! disaient-ils.—Ne vous y fiez pas, répliqua de Vaux (ou Lavardin), qui connaissait ces rudes adversaires: quand les huguenots font cette mine, ils ont envie de se bien battre.»

«Le premier succès des deux artilleries ne fut pas égal. Celle des catholiques, fort mal placée et mal tirée, ne tua qu'un cheval, et après quelques volées, on fut obligé de la changer de place, au lieu que celle du roi de Navarre, admirablement bien servie par l'habileté de Clermont d'Amboise, faisait un grand effet. Le premier coup donna dans la cornette blanche du duc de Joyeuse: ce qui parut à quelques-uns d'un mauvais présage. Elle fit un grand ravage dans la cavalerie et dans le régiment de Picardie, dont des files de dix-huit et vingt hommes furent emportées.

«Lavardin, voyant ce ravage, piqua vers le duc, et lui dit en colère: «Monsieur, nous perdons pour attendre, il faut jouer.» La permission lui ayant été donnée de charger, il se met à la tête de son escadron, fait sonner la charge, et partant en même temps avec le capitaine Mercure, commandant d'une troupe d'Albanais, ils donnent l'un et l'autre de furie, Lavardin sur l'escadron de La Trémouille, et Mercure sur celui de Harambure. Ils les rompirent, et les vainqueurs poursuivirent les fuyards jusque dans Coutras; ceux-ci, pour la plupart, ayant traversé la Drône, se sauvèrent à toutes jambes, et entre autres plus de vingt gentilshommes qui s'étaient signalés en plusieurs rencontres. Quelques-uns fuirent jusqu'à Pons, et y allèrent répandre la nouvelle de la déroute entière du roi de Navarre. La Trémouille, se voyant abandonné de ses gens, se retira à l'escadron du vicomte de Turenne, qui, dans le moment, fut enfoncé par Montigny, et aussi malmené: de sorte qu'il fut contraint de gagner, lui troisième, avec La Trémouille et le capitaine Chouppes, l'escadron du prince de Condé.

«Comme les fuyards de l'escadron de Turenne passaient auprès de celui du prince, Montausier et Vaudoré, qui étaient auprès de lui, crièrent de toutes leurs forces: «Au moins, Messieurs, ceux qui s'enfuient ne sont ni Saintongeois ni Poitevins». Ils parlaient de la sorte par la jalousie qu'ils avaient contre les Gascons, dont le roi de Navarre exaltait sans cesse la bravoure. Cette raillerie eut un très bon effet; car, se sentant piqués jusques au vif d'un tel reproche, au lieu de fuir vers Coutras, comme les autres avaient fait, quelques officiers gascons prirent à droite avec une partie de bons soldats, et ils firent, dans la suite de la bataille, très bien leur devoir.

«Tandis que la cavalerie légère du roi de Navarre était si maltraitée, le peu d'infanterie qu'il avait jetée à sa gauche fut attaquée par deux cents enfants perdus, détachés du régiment de Cluseaux qu'elle avait en tête. Les capitaines Saint-Jean-de-Ligoure et Caravez allèrent au-devant avec six-vingt de leurs gens, et les reçurent si bien, qu'ils les recognèrent jusqu'à leurs piquiers.

«Ce fut dans ce même temps que de cet endroit on vit fuir les escadrons de Turenne et de La Trémouille, et que l'on commença à crier victoire dans l'armée catholique. Il y a des moments dans lesquels tout dépend de la disposition d'esprit où se trouve le soldat. Ce premier malheur, qui devait naturellement décourager cette infanterie huguenote, lui inspira de la fureur. Les capitaines Montgomery et Belzunce leur crièrent: «Enfants, il faut périr; mais il faut que ce soit au milieu des ennemis; allons, l'épée à la main, il n'est plus question d'arquebuses». Et se mettant avec les autres officiers à la tête du bataillon, qui n'était pas de plus de trois cents hommes, ils marchent, tête baissée, à l'infanterie catholique plus nombreuse des deux tiers que la leur, se jettent au travers des piques, les écartant ou les arrachant aux piquiers, l'enfoncent et la mettent en une entière déroute.

«L'infanterie du roi de Navarre ne se comporta pas avec moins de bravoure à la droite de l'armée, où le capitaine Charbonnières chargea les régiments de Tiercelin et de Picardie, qui avaient gagné le fossé du bouquet de bois où ce prince avait mis le gros de ses fantassins. Ces deux régiments furent défaits à plate couture, et il se fit, à cet endroit, un grand massacre.

«Toutes ces trois charges se firent dans le même temps. Le duc de Joyeuse, ayant vu la déroute d'une partie de la cavalerie huguenote, ne tarda pas à s'ébranler, pour aller enfoncer les deux gros escadrons du roi de Navarre et du prince de Condé et celui du comte de Soissons, qui n'avaient point encore combattu. Ce fut là que l'on vit combien la valeur en de telles occasions est inutile sans l'expérience et la discipline militaire. La gendarmerie du duc de Joyeuse était aux premiers rangs, la lance en arrêt sur la cuisse, pour enfoncer et culbuter la tête des escadrons opposés. Dans ces sortes d'assaut de gendarmerie, deux choses étaient essentielles: la première, que les gendarmes marchassent serrés et sur la même ligne, afin que l'effort se fît en même temps de tout le front; la seconde, qu'ils ne prissent pas trop longue carrière, ainsi qu'on parlait alors, c'est-à-dire, qu'ils ne commençassent pas de trop loin à courir à bride abattue, pour ne se pas mettre hors d'haleine, ni eux ni leurs chevaux, et ne pas perdre une partie de leurs forces, étant extrêmement chargés du poids de leurs armes. La fougue qui emportait cette jeune noblesse l'empêcha d'observer ces deux règles. Plusieurs, en approchant des escadrons ennemis, étaient hors de rang de la longueur de leurs chevaux, et, ayant pris carrière de trop loin, cela fut cause que presque pas un d'eux ne désarçonna celui qu'il attaquait; mais ce qui les déconcerta le plus, fut la décharge qui se fit très à propos et de fort près par les arquebusiers que le roi de Navarre avait placés à côté de chaque escadron; une infinité en fut jetée par terre, et les escadrons de ce prince qui n'avaient pas branlé, jusqu'à ce que les ennemis fussent à dix pas d'eux, ayant piqué et enfoncé par les brèches avec des lances plus courtes et par conséquent plus fortes, les percèrent et les serrèrent de si près que la plupart ne purent se servir de leurs longues lances, et furent obligés de les lever en l'air, signe d'une prochaine déroute dans ces sortes de combats. Elle ne tarda pas, en effet: tout ce gros de cavalerie fut percé d'un bout à l'autre, pris par les deux flancs et bientôt dissipé; et comme l'infanterie des deux ailes était déjà en déroute, la bataille, qui ne dura pas une heure, fut entièrement gagnée par le roi de Navarre.

«Le roi de Navarre fit paraître en cette journée toute la conduite d'un très grand capitaine, et s'exposa dans le plus chaud de la mêlée, comme un simple soldat.» Au moment de la charge, des gentilshommes se jetaient à l'envi au-devant de lui, pour le couvrir de leurs corps: «A quartier! à quartier! s'écria-t-il; ne m'offusquez pas: je veux paraître!» Il avait dans son escadron des compagnons et des serviteurs de la première heure, tels que Jean de Pons, Plassac, Charles de La Boulaye, Jacques de Caumont-La-Force, Frédéric de Foix-Candale, etc. Plusieurs furent grièvement blessés à ses côtés, entre autres le baron d'Entraigues et Manaud de Batz, son indomptable Faucheur.

«Dès le commencement du combat, il fut attaqué par le baron de Fumel et par Châteaurenard, cornette de Sansac, qui s'attachèrent à lui. Il fut secouru par Frontenac, qui abattit Fumel d'un coup de sabre sur la tête. Le roi de Navarre saisit au corps Châteaurenard, lui criant: «Rends-toi, Philistin». Et, dans ce moment, il courut un grand risque de la part d'un gendarme de Sansac, qui, tandis que ce prince tenait Châteaurenard embrassé, lui donna plusieurs coups sur le casque, du tronçon de sa lance; mais le capitaine Constant l'en délivra en tuant le gendarme. Le prince de Condé et le comte de Soissons se signalèrent beaucoup durant toute l'action. Le premier eut son cheval tué sous lui, et le second fit plusieurs prisonniers de sa propre main. L'action par laquelle Saint-Luc se conserva la vie dans cette déroute est remarquable et fut beaucoup louée. Ayant rencontré le prince de Condé poursuivant les fuyards, il pique à lui et le renverse de son cheval du coup de lance qu'il lui porte, et en même temps, sautant de dessus le sien, lui présente la main pour le relever et le gantelet, en lui disant: «Monseigneur, je me fais votre prisonnier!» A quoi le prince répondit en l'embrassant, et le fit mettre en sûreté.

«Le duc de Joyeuse ne fut pas aussi heureux, car, voyant tout perdu sans aucune ressource, et se retirant seul vers son artillerie, il fut rencontré par Saint-Christophe et La Vignole, auxquels il jeta son épée, leur promettant une rançon de cent mille écus. Mais les capitaines Bourdeaux, Des Centiers et La Mothe-Saint-Héray survenant, dans ce moment, ce dernier le tua d'un coup de pistolet dans la tête.»

Telle fut l'issue de la bataille de Coutras. La victoire du roi de Navarre était complète. Les catholiques perdaient trois mille hommes de pied, une grande partie de leur cavalerie et plus de quatre cents gentilshommes, la plupart ayant préféré la mort à la fuite. On comptait parmi eux, outre le duc de Joyeuse et Saint-Sauveur, son frère, Piennes, Brézé, Aubigeous, La Suze, Gouvello, Pluviaut, Neuvy, Fumel, La Croisette, de Vaux, Tiercelin. Au nombre des prisonniers se trouvèrent Bellegarde, qui mourut de ses blessures, Saint-Luc, Cypierre, Montigny, Piennes l'aîné, Montsoreau, Châteauvieux, Chastellux, Villegombelin, Châteaurenard, Guy du Lude et Sansac. La perte des vainqueurs fut peu considérable: un petit nombre de soldats et cinq gentilshommes seulement furent tués. Cette disproportion avec la perte des vaincus s'explique par le caractère foudroyant de la bataille. En moins d'une heure, l'armée de Joyeuse fut rompue de tous côtés et en fuite. La plupart des victimes de cette journée tombèrent dans la déroute.

«Le roi de Navarre eut, en cette occasion, la gloire d'avoir, le premier, gagné une grande bataille à la tête d'un parti qui, jusque-là, avait presque toujours été battu dans les actions générales et sous les plus habiles capitaines, tels qu'avaient été le feu prince de Condé et l'amiral de Coligny. Il ne s'acquit guère moins d'honneur par la manière généreuse et peu usitée alors dont il accueillit les vaincus tombés entre ses mains. Il donna ordre qu'on eût grand soin des blessés; il fit rendre les honneurs funèbres à Joyeuse et à son frère; il relâcha presque tous les prisonniers sans rançon, fit des présents à quelques-uns des principaux et rendit leurs drapeaux à quelques autres, comme au sieur de Montigny.» La prise de Cahors avait rendu redoutable le roi de Navarre; la victoire de Coutras le marquait, pour l'avenir, de tous les signes de la conquête et du triomphe. Ce jour-là, il mérita la couronne de France.

La journée de Coutras provoqua, dans son temps, de vives discussions, que les historiens, aux deux siècles suivants, et même de nos jours, ont reprises en sous-œuvre, s'accordant presque tous sur ce point, que le roi de Navarre ne sut pas profiter de sa victoire, que même il en perdit tous les fruits par la légèreté de sa conduite. C'est un lieu commun qu'il est difficile de ne pas rencontrer sous la plume des écrivains qui ont raconté, autrefois ou récemment, la vie de Henri IV. Cette quasi-unanimité n'a pu nous convaincre: sans poser en principe l'infaillibilité du roi de Navarre, nous avons vu distinctement dans les faits historiques la preuve qu'il fit, après la bataille de Coutras, ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire.

Tous les reproches adressés au roi de Navarre pour n'avoir pas profité de la journée de Coutras se réduisent à deux points: il ne marcha pas vers la haute Loire, afin de s'y joindre à l'armée auxiliaire; cette première faute commise, il abandonna son armée pour aller présenter les trophées de sa victoire à la comtesse de Gramont. La plupart des historiens, se copiant les uns les autres, n'ont même pas pris la peine d'examiner les arguments dont se compose leur thèse. Il n'est pas nécessaire de les scruter profondément, pour s'apercevoir qu'ils se contredisent. Le roi de Navarre devait-il marcher vers l'armée auxiliaire? Il le devait, assurent ces historiens. Qu'on les lise donc, eux et leurs devanciers, et l'on reconnaîtra que le roi de Navarre ne put pas faire ce qu'on lui reproche de n'avoir point fait: d'abord, parce que son conseil s'y opposa, Turenne et le comte de Soissons en tête; et, en second lieu, parce qu'il ne pouvait disposer, pour une aussi longue campagne, de l'armée qui venait de détruire celle de Joyeuse: elle était composée, en grande partie, de troupes enrôlées pour quelques semaines, qui n'entendaient pas demeurer indéfiniment sous les drapeaux du roi de Navarre, et dont quelques-unes commencèrent à plier bagages pour le retour, le soir même de la bataille. Aller au-devant des auxiliaires, à travers deux armées, avec deux ou trois mille hommes, c'eût été un acte de folie. Voilà des faits certains. Mais, ne pouvant joindre les Allemands, le roi de Navarre devait, tout au moins, occuper la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou. Sans doute, il eût fait preuve d'une extrême incurie, en laissant ces provinces dépourvues de toute défense: aussi ne furent-elles point abandonnées. Condé garda la Saintonge; les garnisons du Poitou reçurent des renforts; Turenne, avec une petite armée, parcourut le Périgord et surveilla le Limousin, de même qu'une partie de la Guienne et de la Gascogne. Le roi de Navarre s'en tint d'une façon générale à la guerre défensive, en attendant une meilleure fortune. L'étude des faits prouve qu'il ne put pas faire autrement. Ajoutons, sans hésiter, que, même avec toute latitude, sa conduite aurait dû être ce qu'elle fut.

Le roi de France, à la tête d'une armée, était sur la Loire, vers laquelle marchaient les auxiliaires allemands et suisses des calvinistes. Les recevoir et attendre avec eux le choc d'une armée commandée par un Joyeuse ou un prince lorrain, c'était une résolution à laquelle aurait pu s'arrêter le roi de Navarre; mais les mener, avec ses troupes françaises, contre Henri III en personne, contre le symbole vivant de la royauté, voilà ce que l'héritier présomptif du trône n'aurait pu faire sans devenir le premier des rebelles, sans démentir toutes ses déclarations, toute sa politique depuis l'année 1576. Henri n'eût pas laissé échapper l'occasion d'écraser l'armée de Guise ou toute autre armée de la Ligue; contre l'armée du roi, il ne devait que se défendre. C'est ce qu'il eût fait, si Henri III eût marché sur lui, et, en réalité, c'est ce qu'il fit toujours.

Quant aux historiens qui, d'après d'Aubigné, accusent naïvement Henri d'avoir «donné à l'amour» les fruits de la victoire de Coutras, en allant faire visite à la comtesse de Gramont, pendant son voyage en Gascogne et en Béarn, le bon sens suffit pour les réfuter: nous ne dirons rien de plus de leur fantaisie de dénigrement.

Le lendemain de la bataille, le roi de Navarre écrivit au roi de France une lettre dont le texte, avant de venir jusqu'à nous, a subi certainement quelques altérations, ne fût-ce que dans les formules usuelles, mais qui n'en est pas moins un document authentique. Voici cette lettre, que La Burthe, maître des requêtes du roi de Navarre, fut chargé de présenter à Henri III:

«Sire, mon seigneur et frère, remerciez Dieu: j'ai battu vos ennemis et votre armée. Vous entendrez de La Burthe si, malgré que je sois l'arme au poing au milieu de votre royaume, c'est moi qui suis votre ennemi, comme ils le vous disent. Ouvrez donc vos yeux, Sire, et connaissez qui sont-ils. Est-ce moi, votre frère, qui peux être l'ennemi de votre personne? Moi, prince de votre sang, de votre couronne? Moi, Français de votre peuple? Non, Sire; vos ennemis, ce sont ceux-là qui, par la ruine de notre sang et de la noblesse, veulent la vôtre, et au par-dessus votre couronne. Certes, si n'y eût Dieu mis la main, c'était fait de vous, en ce lieu de Coutras, et ils vous eussent en nous tué, Sire, comme en votre cœur ils nous ont tués. Car par après, tout seul resté de tant de rois et princes, de quel sommeil eussiez dormi entre ces épées rouges de votre sang, ou même entre pires choses que ces épées? Avisez promptement à cette besogne, si encore en est temps; car le tout est caché dans les abîmes de la volonté de Dieu. Mais devant lui je proteste de la justice de mes armes et de tout ce sang dont un jour vous faudra lui rendre compte. Bandez, Sire, cette plaie de votre peuple; baillez-lui la paix; baillez-la à Dieu, à vos Etats, à votre frère, à votre conscience. Vainqueur, c'est moi qui vous la demande; ou s'il faut guerre, laissez-la-moi rendre à ceux-là qui seuls vous la font et à nous, et me les baillez à mener, à cette heure qu'ils savent quel je suis. La Burthe, un des plus hommes de bien qui soient en la chrétienté, et que par devers vous je dépêche avec simple lettre de créance, pour ce qu'en sa fidélité du reste m'en assure, et aussi pour ce qu'autrement ne puis faire, vous fera entendre que je ne veux que le repos de tous et la conservation du mien. Et de quoi votre pape se mêle de me vouloir ôter ce que de Dieu je tiens? Par quoi lui a Dieu été et lui sera toujours contraire en si méchante œuvre. Lequel Dieu vivant je prie bien fort, Sire, qu'il vous rouvre le clair entendement qu'il vous a baillé, et qu'il a permis être troublé pour les grands péchés de ce royaume, et aussi celui de la grande part de votre brave noblesse, à tel point aveuglée par ces Lorrains; alors verriez à plein, Sire, qu'en toute cette pauvre France, n'est pas un seul cœur français ennemi de son roi; la grande source de ce poison serait découverte à tous; et vous, Sire, verriez qu'ici sommes, plus que ne pensez, vos véritables serviteurs et sauveurs de votre couronne.»

Cette page à la fois héroïque et politique porte l'esprit à des hauteurs où l'élèvent bien rarement les bulletins de victoire.

Le 23 octobre, Henri adressait au maréchal de Matignon une autre lettre beaucoup plus intime assurément, mais qui atteste, par quelques détails pleins de délicatesse, comme par les déclarations qui la terminent, la générosité attendrissante du vainqueur de Coutras: «Avant que de partir de Coutras, j'avais donné ordre pour faire conduire les corps de M. de Joyeuse et de son frère à Libourne... Auparavant je commandai que leurs entrailles fussent enterrées avec leurs cérémonies (catholiques), à quoi les seigneurs et gentilshommes (catholiques) qui sont ici (prisonniers) et aucuns des miens assistèrent aussi. Je suis bien marri qu'en cette journée, je ne puis faire différence des bons et naturels Français d'avec les partisans et adhérents de la Ligue; mais, pour le moins, ceux qui sont restés en mes mains témoigneront la courtoisie qu'ils ont trouvée en moi et en mes serviteurs qui les ont pris. Croyez, mon cousin, qu'il me fâche fort du sang qui se répand, et qu'il ne tiendra point à moi qu'il ne s'étanche[50]».

[50] Appendice: XXXVII.

CHAPITRE V

Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.—Le comte de Soissons et ses vues d'avenir.—Défaite des auxiliaires allemands et suisses.—Saül et David.—Conseil de la Ligue à Nancy.—Siège de Sarlat par Turenne.—Défense victorieuse.—Expédition de Favas en Gascogne.—Petits faits de guerre racontés par Henri.—Le mal domestique.—Mort du prince de Condé à Saint-Jean-d'Angély.—Arrestation de la princesse de Condé.—Les récits du roi de Navarre.—Nouveaux projets d'attentat contre sa personne.—Perte de Marans.—Monbéqui et Dieupentale.—Les menées factieuses des Seize.—Menaces de Henri III.—Les Seize appellent le duc de Guise à leur aide.—La journée des Barricades.—Henri III en fuite.—Négociations des factieux avec le roi.—Il leur accorde l'édit d'union du 21 juillet.—Toute-puissance des Guises et de la Ligue.—Henri III reconnaît pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon.—L'arrière-pensée royale.

Le roi de Navarre, accompagné du comte de Soissons, passa quelques semaines en Gascogne et en Béarn. Des historiens lui ont presque fait un crime d'avoir présenté à Madame de Gramont les drapeaux et enseignes conquis à la bataille de Coutras, comme si un pareil acte d'héroïque galanterie n'était pas la digne récompense d'un dévouement qui avait été pour quelque chose dans la récente victoire!

Le comte de Soissons, selon l'abréviateur des Economies royales d'accord avec les Mémoires contemporains, avait su gagner le cœur de Madame, sœur du roi, et il entretenait constamment Henri de son dessein d'épouser cette princesse; mais il avait, en agissant ainsi, des vues ambitieuses qui se découvrirent dans la suite. «Il prétendait se faire subroger par ce mariage dans tous les droits du roi de Navarre, et comme il ne voyait aucune apparence que ce prince, ayant pour ennemis déclarés le pape, l'Espagne et les catholiques de France, pût jamais venir à bout de ses entreprises, il comptait s'enrichir de ses dépouilles, et y gagner du moins les grands biens qui composaient l'apanage de la Maison d'Albret, en deçà de la Loire... Ce voyage servit au roi de Navarre à connaître plus particulièrement celui qu'il était sur le point de se donner pour beau-frère. Le comte de Soissons ne put si bien dissimuler que le roi ne devinât une partie de ses sentiments, et une lettre qu'il reçut de Paris acheva de les lui dévoiler. On lui apprenait que le comte avait juré qu'aussitôt qu'il aurait épousé Madame, il l'emmènerait à Paris et abandonnerait le parti de son bienfaiteur, et qu'on prendrait alors des mesures pour achever le reste. Cette lettre, que le roi de Navarre reçut au retour de la chasse, et prêt à tomber dans le piège qu'on lui tendait, lui donna pour le comte une aversion que rien ne put jamais effacer.»

Le comte de Soissons ne se sépara définitivement du roi de Navarre qu'après la journée des Barricades. «Livré à de perpétuelles chimères, il regarda cet événement comme un coup de la fortune, qui, en le délivrant de tous ses rivaux, allait le rendre tout-puissant dans le conseil et à la cour de Henri III. Changeant donc incontinent de batterie, il résolut d'aller s'offrir à ce prince, et pour donner plus de relief à son action, il voulut paraître devant le roi, suivi d'un grand nombre de créatures, qu'il chercha dans la cour du roi de Navarre et parmi ses plus affectionnés serviteurs, dont il ne se fit point de scrupule de tenter la fidélité. Le roi de Navarre sentit comme il le devait l'indignité de ce procédé...»

Pendant son séjour à Nérac ou dans les environs de cette ville, vers la mi-novembre, le roi de Navarre reçut la nouvelle des multiples échecs que les deux armées royales, celle du duc de Guise et celle de Henri III, avaient infligés aux auxiliaires allemands, à Vimory, à Auneau et sur quelques autres points. Leurs corps nombreux et redoutables, mais indisciplinés et démoralisés par l'absence du roi de Navarre, furent tour à tour écrasés. Ils avaient fait péniblement leur jonction avec les Suisses protestants, qui, s'imaginant être venus en France pour défendre Henri III contre la Ligue et trouvant le roi en personne devant eux, refusèrent de se battre et négocièrent une retraite. Les débris de l'armée allemande, commandée par le baron de Donha, reprirent le chemin de la frontière, laissant, à chaque pas, des blessés et des malades, qui périssaient sous les coups des paysans. Le 2 décembre, les Suisses protestants obtinrent du roi un traité et une gratification de quatre cent mille écus. Leur retraite ne fut pas moins désastreuse que celle des Allemands... Rentré à Paris, Henri III fit chanter un Te Deum solennel et recueillit quelques vivats populaires; mais les ligueurs réagirent contre ce triomphe de commande, en exaltant les exploits du duc de Guise: leurs prédicateurs affectèrent d'appliquer au souverain et au sujet le verset de la Bible: «Saül en a tué mille, et David, dix mille». L'Estoile a noté en quelques traits vifs cet épisode: «Ainsi la victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la réjouissance du clergé, qui aimait mieux la marmite que le clocher, la braverie de la noblesse guisarde, et la jalousie du roi, qui reconnut bien qu'on ne donnait ce laurier à la Ligue que pour flétrir le sien: en ce véritablement misérable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui fût jaloux de son vassal.»

Le roi, blessé dans son orgueil, se vengea en surchargeant son «archimignon», le duc d'Epernon, de nouvelles faveurs. La Maison de Lorraine, doublement irritée de voir Epernon arriver au faîte, pendant qu'elle était elle-même battue en brèche à la cour, tint à Nancy, le 8 janvier 1588, en présence du cardinal de Bourbon, un conseil où se formulèrent de nouvelles prétentions. D'abord repoussées par le roi, elles devinrent plus tard la base du fameux édit d'union, développement et consécration du traité de Nemours. En même temps, les vues et les pratiques factieuses de la Ligue s'affirmèrent de plus en plus dans Paris et dans les principaux centres de son action: on pouvait déjà prévoir le jour où Henri III dans sa capitale serait moins roi que le duc de Guise.

Le roi de Navarre, n'ayant plus rien à attendre des mouvements de cette armée étrangère dont la levée l'avait occupé si longtemps, et sur laquelle il avait fondé tant d'espérances, reprit en Gascogne son existence de petits combats et de coups de main. Ses capitaines ne restèrent pas inactifs. Après la séparation de l'armée calviniste, le lendemain de la bataille de Coutras, Turenne s'empara de toutes les places entre l'Isle et la Dordogne, et résolut d'assiéger Sarlat. La ville ayant fièrement répondu à la sommation, les opérations du siège commencèrent le 25 novembre. Sarlat, qui avait soutenu un siège, en 1562, contre Duras, et connu, en 1574, le poids des armes de Geoffroy de Vivans, était à peu près démantelé: petit à petit, les habitants avaient détruit les ouvrages rudimentaires laissés par ce capitaine. Les Sarladais ne s'en mirent pas moins courageusement à l'œuvre, exhortés par La Mothe-Fénelon, leur évêque, et par son cousin. Le siège, très meurtrier, surtout pour les assiégeants, que, pour comble de malheur, la maladie décima, fut levé le vingt-unième jour, mardi 15 décembre. Plusieurs épisodes firent grand honneur à la bravoure des habitants. En vain Turenne livra-t-il à la ville un furieux assaut, le 5 décembre; en vain fit-il venir des renforts du Limousin et de l'Agenais: les assiégés ne faillirent pas un seul instant, quoique Matignon, à qui le roi de Navarre donnait des préoccupations et des inquiétudes par le siège d'Aire, qui fut prise vers le 7 décembre, n'eût pu envoyer à Sarlat le moindre secours. Cette ville ne fut aidée dans sa vigoureuse résistance que par quelques gentilshommes du voisinage, qui s'y jetèrent, au péril de leur vie.

D'un autre côté, Favas, de retour en Gascogne, où il avait le commandement de Casteljaloux, délogea les catholiques de quelques petits forts situés dans le voisinage de cette ville. Il alla ensuite mettre le siège devant Vic-Fezensac, comptant y surprendre Lau et une partie de la noblesse d'Armagnac qu'il avait associée à la défense de la place. Vic-Fezensac, Nogaro et plusieurs autres villes de moindre importance tombèrent au pouvoir de Favas; mais, ayant été grièvement blessé devant Jegun, sa campagne finit là, et ses troupes allèrent rallier l'armée de Turenne. Au mois de janvier, le roi de Navarre se remit aux champs; ses lettres à la comtesse de Gramont nous donnent quelques détails sur les faits de guerre auxquels il prit part:

Le 20 février (de Casteljaloux): «Dieu a béni mon labeur; j'ai pris Damazan sans perdre qu'un homme. Je monte à cheval pour aller reconnaître le Mas-d'Agenais. Je ne sais si je l'attaquerai.»

Le 23 février: «...J'avais bloqué le Mas-d'Agenais, mais je n'y avais mené l'artillerie, craignant que l'armée du maréchal (Matignon) ne me la fît lever de devant en diligence, le grand-prieur de Toulouse étant joint à lui avec l'armée de Languedoc. Je vais monter à cheval avec trois cents chevaux et donnerai jusqu'à la tête de leur armée.»

Le 1er mars (de Nérac): «Hier, le maréchal et le grand-prieur vinrent nous présenter la bataille, sachant bien que j'avais congédié toutes nos troupes. Ce fut au haut des vignes, du côté d'Agen. Ils étaient cinq cents chevaux et près de trois mille hommes de pied. Après avoir été cinq heures à mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils partirent, résolus de nous jeter dans les fossés de la ville, ce qu'ils devaient véritablement faire, car toute leur infanterie vint au combat. Nous les reçûmes à la muraille de ma vigne qui est la plus loin, et nous nous retirâmes au pas, toujours escarmouchant, jusqu'à cinq cents pas de la ville, où était notre gros, qui pouvait être de trois cents arquebusiers. L'on les ramena de là jusques où ils nous avaient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'aie jamais vue, et de moindre effet; car il n'y a eu que trois soldats blessés, tous de ma garde, dont les deux n'est rien. Il y demeura deux des leurs, dont nous eûmes la dépouille, et d'autres qu'ils retirèrent à notre vue, et force blessés que nous voyions amener.»

Ce fut vraisemblablement à cette date que les perfidies du comte de Soissons révélées au roi de Navarre, qui dut laisser paraître quelque chose de son mécontentement, donnèrent naissance aux querelles intestines auxquelles fait allusion la lettre suivante, adressée de Nérac, le 8 mars, à la comtesse de Gramont: «Le diable est déchaîné. Je suis à plaindre et est merveille que je ne succombe sous le faix. Si je n'étais huguenot, je me ferais Turc. Ha! les violentes épreuves par où l'on sonde ma cervelle! Je ne puis faillir d'être bientôt ou fol ou habile homme. Cette année sera ma pierre de touche. C'est un mal bien douloureux que le domestique! Toutes les géhennes que peut recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien. Je dis toutes ensemble. Plaignez-moi...»

Ce «mal domestique» dont Henri se plaignait à bon droit, allait se jeter au travers de sa vie agitée, en y apportant, par surcroît, une nouvelle complication politique. Le 5 mars 1588, Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, mourut subitement à Saint-Jean-d'Angély. On voulut attribuer cette catastrophe aux suites du coup de lance dont il fut renversé à Coutras, non blessé; mais «les marques du poison», comme le dit le roi de Navarre, furent visibles, et, selon l'opinion la plus générale, le crime fut commis à l'instigation ou du consentement de la princesse elle-même, Charlotte de La Trémouille. Arrêtée par ordre du roi de Navarre, la veuve de Condé ne fut jamais jugée. On procéda contre elle, mais il y eut sursis jusqu'après ses couches, et le procès interrompu n'aboutit, six ans plus tard, en 1595, qu'à un arrêt du parlement de Paris déclarant la princesse innocente. Belcastel, page de sa maison, s'était enfui après la mort du prince, mais Ancelin Brillaud ou Brillant, intendant au service du prince de Condé, fut accusé de complicité, condamné et écartelé. Il n'est rien resté, que nous sachions, de la procédure dirigée, dès les premiers jours, contre la princesse, de sorte que les lettres du roi de Navarre à madame de Gramont sont doublement précieuses pour l'histoire de ce tragique épisode.

Le 10 mars: «Pour achever de me peindre, il m'est arrivé l'un des plus extrêmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de Monsieur le Prince. Je le plains comme ce qu'il me devait être, non comme ce qu'il m'était...—Ce pauvre prince (non de cœur), jeudi, ayant couru la bague, soupa, se portant bien. A minuit, il lui prit un vomissement très violent, qui lui dura jusques au matin. Tout le vendredi, il demeura au lit. Le soir, il soupa, et ayant bien dormi, il se leva le samedi matin, dîna debout et puis joua aux échecs. Il se lève de sa chaise, se met à promener par sa chambre, devisant avec l'un et l'autre. Tout à coup, il dit: «Baillez-moi ma chaise, je sens une grande faiblesse». Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et soudain après, il rendit l'âme, assis. Les marques de poison sortirent soudain. Il n'est pas croyable l'étonnement que cela a porté en ce pays-là. Je pars, dès l'aube du jour, pour y aller pourvoir en diligence. Je me vois en chemin d'avoir bien de la peine. Priez Dieu hardiment pour moi. Si j'en échappe, il faudra bien que ce soit lui qui m'ait gardé.»

Le 13 mars (d'Eymet): «Il m'arriva, l'un à midi, l'autre au soir, deux courriers de Saint-Jean. Le premier rapportait comme Belcastel, page de Madame la Princesse, et son valet de chambre, s'en étaient fuis, soudain après avoir vu mort leur maître; avaient trouvé deux chevaux, valant deux cents écus, à une hôtellerie du faubourg, que l'on y tenait il y avait quinze jours, et avaient chacun une mallette pleine d'argent. Enquis, l'hôte dit que c'était un nommé Brillant qui lui avait baillé les chevaux, et lui allait dire tous les jours qu'ils fussent bien traités. Ce Brillant est un homme que Madame la Princesse a mis en la maison, et lui faisait tout gouverner. Il fut tout soudain pris. Confesse avoir baillé mille écus au page, et lui avoir acheté ces chevaux, par le commandement de sa maîtresse, pour aller en Italie. Le second (courrier) confirme, et dit de plus que l'on avait fait écrire une lettre à ce Brillant, au valet de chambre qu'on savait être à Poitiers, par où il lui mandait être à deux cents pas de la porte, qu'il voulait parler à lui. L'autre sortit. Soudain, l'embuscade qui était là le prit, et fut mené à Saint-Jean. Il n'avait encore été ouï, mais bien disait-il à ceux qui le menaient: «Ah! que Madame est méchante! que l'on prenne son tailleur, je dirai tout sans gêne (torture)». Ce qui fut fait. Voilà ce que l'on en sait jusques à cette heure. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit d'autres fois; je ne me trompe guère en mes jugements: c'est une dangereuse bête qu'une mauvaise femme... J'ai découvert un tueur pour moi...»

Le 15 mars: «Je serai jeudi à Saint-Jean, d'où je vous manderai toutes nouvelles. L'on a trouvé sur le valet de chambre des perles et des diamants qui ont été reconnus.»

Le 17 mars: «... Les soupçons croissent du côté où les avez pu juger. Je verrai tout demain. J'appréhende fort la vue des fidèles serviteurs de la maison, car c'est, à la vérité, le plus extrême deuil qui se soit jamais vu. Les prêcheurs romains prêchent tout haut, par les villes d'ici autour, qu'il n'y en a plus qu'un à avoir, canonisent ce bel acte et celui qui l'a fait, admonestent tous bons catholiques de prendre exemple à une si chrétienne entreprise...»

Le 21 mars: «Pour le fait de la procédure de la mort de Monsieur le Prince, de plus en plus, l'on découvre la méchanceté, et tout du côté que vous pûtes juger par ma dernière...»

Cette procédure occupa longtemps le roi de Navarre. Il croyait évidemment à la culpabilité de la princesse de Condé; mais quoiqu'il eût sollicité les bons offices de la reine-mère pour faciliter l'arrestation de Belcastel, le page échappa à toutes les recherches.

La correspondance dont on vient de lire des extraits fait allusion aux nouveaux attentats dirigés contre le roi de Navarre. Dans une lettre adressée, le 20 mars, de Saint-Jean-d'Angély au maréchal de Matignon, il revient sur le fait indiqué en ces termes: «J'ai découvert un tueur pour moi». Il raconte que, pendant son dernier séjour à Nérac, un homme dépêché pour le tuer fut soupçonné et pris, et il ajoute: «Lequel, depuis mon partement, a confessé le fait et déposé pareillement comme et par qui il avait été employé pour ce faire. J'ai bien voulu vous faire la présente pour vous prier affectueusement me faire ce plaisir d'envoyer deux ou trois personnes qualifiées pour voir le personnage, sa déposition et comme tout s'est passé, afin que vous soyez mieux éclairé de la vérité du fait. J'envoie un passe-port pour ceux qui iront de votre part et une lettre adressante aux consuls de Nérac.» Le même jour, annonçant à La Roche-Chandieu, ministre calviniste, qu'il s'occupe du procès des assassins du prince de Condé, il l'entretient également du projet d'attentat de Nérac, et donne d'autres détails: «En même temps, il y avait vingt quatre hommes dépêchés pour me tuer; il y en a un qui est Lorrain et se disait Frison, à qui le cœur faiblit en me présentant une requête à Nérac.» L'histoire ne donne pas le dernier mot de cette affaire.

Tout en surveillant l'action de la justice, le roi de Navarre guerroyait çà et là. Vers la fin de mars, Lavardin ayant occupé Marans, Henri reprit sur-le-champ un des forts de cette place et se donna beaucoup de peine pour la ressaisir; mais elle ne retomba en son pouvoir qu'au mois de juillet. Dans une de ses expéditions antérieures en Languedoc, il avait pris deux bourgs fortifiés, Monbéqui et Dieupentale. Pendant qu'il investissait Marans, il apprit que les garnisons laissées dans ces deux places les avaient abandonnées après les avoir pillées. «J'entends, écrivait-il à M. de Scorbiac, gouverneur de Castres, que punition exemplaire soit faite de ceux qui ont quitté et pillé Monbéqui et Dieupentale, que j'avais conquis au danger de ma vie.»

Mais on touchait au moment où les violences de la Ligue allaient bouleverser la scène politique, et rejeter à l'arrière-plan tous les petits faits de guerre semblables à ceux dont nous venons de parler. Les Seize, enhardis par l'impunité que leur assuraient l'ascendant des Guises et la faiblesse de Henri III, formaient, chaque jour, quelque nouveau complot contre l'autorité royale, et dépassaient même dans leur zèle les vues des chefs supérieurs de la Ligue. Ils avaient provoqué, vers la fin de l'année 1587, une déclaration des docteurs de Sorbonne portant qu'on peut ôter le gouvernement aux princes qu'on ne trouve pas tels qu'il faut, comme l'administration au tuteur qu'on tient pour suspect. Le roi s'était borné à leur adresser des réprimandes et des menaces. Deux fois, un projet d'enlèvement de Henri III fut déjoué, grâce aux avis secrets que lui fit tenir Nicolas Poulain, lieutenant de la prévôté. Au mois d'avril 1588, cependant, le roi perdit patience. Il fit venir en sa présence quelques-uns des Seize, entre autres le président de Neuilly, leur parla sur un ton très irrité, leur dit qu'il connaissait leurs menées factieuses, et leur déclara qu'il en ferait, au besoin, prompte et sévère justice. Aussitôt les Seize mandèrent au duc de Guise de venir à leur aide. Prévenu de cette démarche, le roi interdit au duc l'accès de Paris; mais Guise, n'ayant pas reçu ou feignant de n'avoir pas reçu à temps les ordres du roi, passa outre, et le 9 mai, il entrait dans Paris, où il descendait au palais de la reine-mère. Henri III fut obligé de recevoir ce sujet révolté et triomphant, et n'osa pas châtier son insolence; mais comme il ne voulut pas lui accorder tout ce qu'il demandait, la Ligue organisa une insurrection, et, le 12 avril, à la suite de la célèbre journée des Barricades, Henri III quitta Paris en fugitif, pendant que, pour comble d'humiliation, la reine-mère affectait de négocier avec le duc de Guise pour lui dissimuler le projet de fuite du roi. Le duc et la Ligue furent bientôt effrayés de leur victoire: elle arrivait trop tôt, et faisait d'eux manifestement des rebelles. Henri III, retiré à Chartres, sembla d'abord résolu à traiter Guise et les ligueurs en criminels de lèse-majesté; mais peu à peu, effrayé, à son tour, de la puissance de ces ennemis, il consentit à traiter avec eux, et signa à Rouen l'édit d'union, qui fut enregistré à Paris, le 21 juillet. Les prétentions formulées, l'année précédente, par l'assemblée de Nancy, formèrent les articles du nouvel édit. Le roi promettait de combattre les huguenots jusqu'à leur entière destruction, et de ne laisser le trône qu'à un prince catholique. Il était stipulé que nul ne pourrait être nommé à un office public, sans prêter un serment «de catholicité». Des articles secrets amnistiaient tous les actes de la Ligue, maintenaient ses troupes, lui accordaient de nouvelles places de sûreté. Quinze jours après, le duc de Guise était nommé généralissime des armées royales, et les autres chefs ligueurs recevaient des commandements. Mayenne était mis à la tête d'une armée qui devait aller combattre Lesdiguières dans le Dauphiné, et le duc de Nevers en devait mener une autre contre les huguenots du Poitou. Enfin Henri III reconnut pour héritier présomptif de la couronne ce cardinal de Bourbon dont il avait raillé, quelques années auparavant, les ridicules prétentions. A la nouvelle de ces victoires inespérées, la Ligue poussa des cris de joie dans la France entière, et, à Paris, elle fit chanter un Te Deum pour célébrer la forclusion du roi de Navarre.

Quand on étudie ce traité d'union, où l'abdication s'étale en articles, il est bien difficile de conserver le moindre doute sur l'existence d'une arrière-pensée dans l'esprit de Henri III. Un roi qui met tant d'armes dans les mains de son ennemi rêve le suicide ou la vengeance, et Henri III montra bientôt, par de tragiques résolutions, qu'il n'avait pas entendu se précipiter lui-même du trône. Ce qu'il cédait au duc de Guise fait revenir à la mémoire ce qu'autrefois Charles IX avait cédé à Coligny. Il faut nécessairement résoudre ce dilemme: ou Henri III n'avait ni intelligence, ni amour-propre, et alors on conçoit qu'il ait tout livré à la Maison de Lorraine; ou, profondément irrité, mais dissimulant pour mieux préparer sa revanche, il était capable de dresser le piège solennel des Etats de Blois, pour y détruire politiquement, par la sentence de ces assises, ou y supprimer par la force un homme qui en était arrivé à chasser le roi de sa capitale. Si les Etats de Blois n'eussent pas été, en majorité, sous le joug de la Ligue, Henri III eût obtenu d'eux la condamnation de la Ligue et des Guises, et les poignards des Quarante-Cinq fussent restés au fourreau. Mais les Etats et le duc, mis face à face, ne firent qu'un, et ce fut alors que Henri III, malgré ses pauvres finesses, qui consistaient à débaptiser la Ligue et à faire la part de ses excès et celle de ses actes légitimes, fut amené à choisir entre l'abdication réelle et le pouvoir conservé par un crime.

CHAPITRE VI

La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la Ligue.—Lettre à l'abbesse de Fontevrault.—Lettre au vicomte d'Aubeterre.—La ruine de l'Armada.—Les affaires des calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.—Sage activité de Henri.—Grandes et petites négociations.—Les Etats-Généraux à Blois.—Discours de Henri III.—La Ligue amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.—Revanche des Guises.—Condamnation du roi de Navarre par les Etats.—Résistance de Henri III.—Le roi de Navarre à l'assemblée de La Rochelle.—Réclamation des députés, à Blois et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.—Henri reprend le harnais.—Prise de Niort.—Le coup d'Etat de Blois.—Les deux conseils donnés au roi de France.—Assassinat du duc de Guise.—Henri III ne sait pas profiter de son crime.—Négociations puériles.—Soulèvement universel contre le roi de France.—Menaces du Saint-Siège.—Débandade de l'armée royale.—Mort de Catherine de Médicis.—Son dernier conseil à Henri III.—Il se décide à négocier avec son beau-frère.—Expéditions et maladie du roi de Navarre.

Entre la convocation des Etats-Généraux, annoncée à Rouen, au mois de juillet, et leur séance d'ouverture, qui eut lieu seulement le 16 octobre 1588, le roi de Navarre, habitué de longue date à se voir anathématiser par la cour de France comme par la Ligue, eut le loisir d'étudier le nouveau terrain où les partis allaient se livrer bataille. L'édit d'union ne le surprit ni ne l'effraya; il en fut moins ému que de cette néfaste journée des Barricades qui avait vu le roi de France chassé de son palais par une démonstration populaire. Il n'avait jamais voulu, même au plus fort des perfidies de Catherine et de Henri III, se poser en adversaire de l'autorité royale, et depuis la victoire de Coutras, il comprenait, encore mieux qu'auparavant, que le salut de la couronne et du pays, et par conséquent le succès de sa juste cause dépendaient d'une sincère alliance entre Henri III et son héritier présomptif. Cette alliance, Henri III l'avait souvent désirée, mais en y mettant des conditions qui auraient rendu le roi de Navarre odieux au parti calviniste, lui eussent fait perdre brusquement son appui, et, le laissant suspect et isolé à côté du roi de France, auraient privé celui-ci du bénéfice de la réconciliation. Mettre librement son épée au service de Henri III, donner pour base à l'entente un édit de large tolérance, de sage liberté, préluder à l'action commune contre la Ligue par la pacification entre les royalistes et les calvinistes, d'où naîtrait logiquement, au profit des deux rois et pour le bien du pays, un nouveau et puissant parti de la couronne, telles avaient toujours été les vues hautement avouées du roi de Navarre. Après la journée des Barricades, il s'attacha plus que jamais à les faire prévaloir.

Vers la fin du mois de mai, répondant à une lettre pressante d'Eléonore de Bourbon-Vendôme, sœur du feu roi Antoine et abbesse de Fontevrault, qui le priait de se soumettre à la fois à l'Eglise et au roi de France, il découvrait sa pensée discrètement, tout en dénonçant l'hypocrisie des meneurs de la Ligue. Cette confidence d'un roi politique et guerrier à une femme vénérable est d'une beauté d'expression que nul commentaire ne saurait rendre: «Ma tante, disait Henri, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reçoive comme de ma propre mère. Je sais que les avertissements que me donnez procèdent d'une entière et parfaite amitié que me portez; mais vous savez quelle est ma résolution, de laquelle il me semble que je ne dois me départir, et que vous-même ne me le devez conseiller; connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est à la religion qu'on en veut, mais à l'Etat, ainsi que vous peut assez témoigner ce qui est naguère advenu à Paris, et l'entreprise que la Ligue a voulu, ces jours passés, faire sur le roi, qui est plus catholique que pas un d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laissé de le traiter en huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes à la main ne manquent jamais de prétexte; et quant à moi aussi, je ne m'arrête point là, mais je me remets en la bonté de Dieu, qui connaît la justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins des méchants. Celui qui donne et conserve les couronnes, conservera, s'il lui plaît, à notre roi celle qu'il lui a donnée. Il faut se résoudre à sa volonté et obéir à ses jugements...» Et dans une lettre d'un tout autre caractère, mais sur le même sujet, adressée, le mois suivant, au vicomte d'Aubeterre, officier au service de Henri III, le roi de Navarre indiquait avec une incomparable droiture de sens le but où devaient tendre, selon lui, et sa politique et celle de Henri III: «...Encore il y a remède (à la situation), pourvu que le roi soit fidèlement servi de ses bons sujets et qu'ils fassent leur devoir. C'est maintenant la saison où on connaîtra les bons Français. De ma part, je n'ai autre désir que d'employer tout ce qui est en mon pouvoir et ma personne...»

Ce n'étaient ni la crainte ni le désarroi de ses affaires qui dictaient des déclarations semblables au roi de Navarre; car les démêlés survenus entre les royalistes et la Ligue avaient donné une nouvelle vigueur aux revendications de son parti et démontré à beaucoup de «bons Français» le danger qu'il y avait à seconder les entreprises des princes de la Maison de Lorraine. A la vérité, Henri III n'avait pas encore signé l'édit d'union ni confié le commandement général de son armée au duc de Guise; et la sentence de proscription contre le roi de Navarre ne fut rendue par les Etats de Blois que quatre mois plus tard; mais que Henri prévît ou non ces conséquences,—et il pouvait sans beaucoup de peine les prévoir, connaissant ses adversaires,—il devait compter sur la logique des choses, sur la lumière qui se dégagerait des faits, sur le sentiment de la conservation, qui, tôt ou tard, jetterait le roi de France dans ses bras, pourvu qu'ils fussent bien armés et capables de dompter la Ligue. Il lui fallait à la fois prouver sa force et attester, avec une inébranlable constance, son dessein de faire cause commune avec Henri III.

Sa ligne de conduite ainsi tracée conformément au devoir et à l'intérêt bien entendu, aucun événement ne put l'en faire dévier, et plus d'un vint lui démontrer la sagesse de ses résolutions. Telle fut, par exemple, au mois d'août, la destruction de «l'invincible Armada», cette flotte immense sous l'effort de laquelle Philippe II avait rêvé d'anéantir la puissance de l'Angleterre, et que la Ligue accompagnait de ses vœux, attendant les plus heureux contre-coups de sa victoire. Ce désastre, en paralysant pour quelque temps l'Espagne, privait les ligueurs du seul point d'appui important qu'ils eussent à l'étranger. L'aspect général des affaires du parti calviniste inspirait, du reste, à ses chefs plus de confiance qu'elle ne leur causait d'inquiétude. Au moment où l'édit d'union les menaçait d'une nouvelle et implacable guerre, presque à l'heure où périssait l'Armada, Lesdiguières, chef des calvinistes en Dauphiné, signait avec La Valette, frère aîné du duc d'Epernon et lieutenant du roi, un traité d'alliance défensive et offensive contre tous ceux qui entreraient en armes dans cette province, convention qui réduisait à l'impuissance l'armée dont Mayenne avait reçu le commandement. Le duc d'Epernon, qui ne fut pas étranger à ce traité, était entré lui-même en lutte contre la Ligue, à propos de son gouvernement d'Angoulême, dont le roi, sollicité par les Guises, l'avait dépouillé, mais dont il n'entendait pas se dessaisir, et cet incident pouvait déconcerter plus d'une entreprise des ligueurs dans l'Angoumois et les provinces voisines. La Guienne, la Gascogne et le Béarn n'étaient pas des pays où la Ligue, mal vue de Matignon, pût aisément s'étendre. Dans le Languedoc, Henri pouvait compter sur Montmorency. Enfin il tenait lui-même la Saintonge et ne manquait pas de ressources en Poitou. Accroître ces ressources, grossir ses troupes de façon à contenir l'armée du duc de Nevers qu'il allait avoir sur les bras, se donner ainsi le loisir d'attendre que Henri III lui revînt, éclairé par les événements et pressé par la nécessité, c'était l'œuvre à laquelle il devait s'employer avant tout. Il l'entreprit avec son activité habituelle.

Il entretenait une correspondance suivie avec ses négociateurs auprès de la reine d'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne, dont il espérait obtenir de nouveaux secours en hommes et en argent. En même temps, il convoquait, de toutes parts, ses partisans disséminés, et les priait, avec une héroïque gaîté, comme dans la lettre suivante adressée au baron d'Entraigues, de venir se mettre, eux et leur fortune, au service de sa cause: «Dieu aidant, j'espère que vous êtes, à l'heure qu'il est, rétabli de la blessure que vous reçûtes à Coutras... Sans doute, vous n'aurez manqué, ainsi que vous l'avez annoncé à Mornay, de vendre vos bois, et ils auront produit quelques mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce que vous pourrez. Je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous les rendre, mais je vous promets force honneur et gloire, et argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi.»

A travers ces grandes ou petites négociations, il se tenait constamment en haleine, lui et ses troupes, courant de place en place, reprenant, au mois de juillet, ce délicieux Marans si éloquemment vanté à la comtesse de Gramont et qu'il n'avait pu ressaisir pendant l'hiver, et gagnant, d'une chevauchée à l'autre, nombre de forts et de villettes, surtout Beauvoir-sur-Mer, château puissamment fortifié par le duc de Mercœur.

Les délibérations des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 octobre, ne tardèrent pas à prouver au roi de Navarre, comme à tous les esprits attentifs, que l'accord était précaire entre le roi de France et le duc de Guise. Nous n'avons à retenir de ces assises que deux faits principaux. Dans la séance royale, Henri III prononça un discours qui tout à la fois amnistiait la Ligue dans le passé et la condamnait dans l'avenir. Il se déclarait prêt à jurer l'édit d'union et entendait que les Etats le jurassent avec lui, mais il proclamait que dorénavant les associations, pratiques, menées, levées d'hommes et d'argent seraient considérées par lui comme autant de crimes de lèse-majesté: c'était incriminer et interdire l'existence même de la Ligue. Les Guises sentirent le coup, et s'efforcèrent de prendre leur revanche dans les délibérations suivantes. Ils l'obtinrent des Etats, au mois de novembre, par la proclamation de la déchéance du roi de Navarre, en tant qu'héritier présomptif de la couronne de France. Cette résolution, à laquelle les Etats eussent logiquement abouti en suivant la pente des choses, sous l'influence des Guises qui les dominaient, fut provoquée par une requête des députés calvinistes réunis à La Rochelle, sous la présidence du roi de Navarre, et par laquelle ils demandaient qu'on leur accordât la liberté de conscience, selon l'édit de janvier 1562, la restitution de leurs biens saisis et la réunion d'un concile général libre, promettant de se soumettre à ses décisions. Les calvinistes déclaraient que si leur requête était repoussée, ils ne reconnaîtraient pas la légitimité de l'assemblée des Etats. «La demande du concile, dit Mézeray, était mise en avant, à l'instance du roi de Navarre, qui désirait, par cet expédient, faire connaître aux catholiques qu'il n'était point ennemi mortel de leur religion, ni si opiniâtre dans la sienne qu'on leur avait persuadé: ce qu'il tâcha d'insinuer dans les esprits, par un livre, en forme d'avertissement aux Etats, dont les termes étaient fort recherchés et tout le discours conduit avec beaucoup de circonspection. Mais, en des matières si chatouilleuses, le milieu étant bien souvent plus dangereux que les extrémités, d'autant qu'en tâchant de complaire à l'un et l'autre des deux partis, on les offense tous les deux, ce moyen redoubla plus fort les soupçons des consistoriaux et donna sujet à la Ligue de procéder avec plus d'animosité contre lui.» Le Père Daniel, parlant du même écrit, donne la raison de son insuccès parmi les députés des Etats: «Le roi de Navarre avait affaire à des gens qui, pour la plupart, appréhendaient plus sa conversion qu'ils ne la souhaitaient». Henri avait donc contre lui dans cette circonstance tous les ligueurs de parti pris et tous les protestants fanatiques. Ce fut à vaincre et à conquérir ces deux sortes d'adversaires qu'il employa ses efforts et son génie, et mérita une gloire immortelle.