Les traces qu’il a laissées sur la terre t’apprendront son histoire, comme si tu le voyais de tes yeux.
Par Allâh! le temps n’en amènera jamais un semblable, ni personne qui, comme lui, défende nos frontières[359].
L’épitaphe qu’un moine chrétien lui posa dans sa chronique, n’est pas moins caractéristique. «Dans l’année 1002, dit-il, mourut Almanzor; il fut enseveli dans l’enfer[360].» Ces simples paroles, arrachées par la haine à un ennemi terrassé, en disent plus que les éloges les plus pompeux.
Jamais, en effet, les chrétiens du nord de la Péninsule n’avaient eu un tel adversaire à combattre. Almanzor avait fait contre eux plus de cinquante campagnes (ordinairement il en faisait deux par an, l’une dans le printemps, l’autre dans l’automne), et toujours il s’en était tiré à sa gloire. Sans compter une foule de villes, parmi lesquelles il y avait trois capitales, Léon, Pampelune[361] et Barcelone, il avait détruit le sanctuaire du patron de la Galice et celui du patron de la Castille. «En ce temps-là, dit un chroniqueur chrétien[362], le culte divin fut anéanti en Espagne; la gloire des serviteurs du Christ fut entièrement rabaissée; les trésors de l’Eglise, accumulés pendant des siècles, furent tous pillés.» Aussi les chrétiens tremblaient-ils à son nom. L’effroi qu’il leur inspirait le tirait parfois des périls dans lesquels son audace l’avait précipité; même quand ils l’avaient pour ainsi dire en leur pouvoir, ils n’osaient pas profiter de leur avantage. Une fois, par exemple, il s’était engagé en pays ennemi après avoir traversé un défilé resserré entre deux hautes montagnes. Tant que ses troupes pillaient et ravageaient à droite et à gauche, les chrétiens n’osèrent rien faire contre elles; mais en retournant sur ses pas, Almanzor trouva que les ennemis avaient pris possession du défilé. Comme il n’y avait pas moyen de le forcer, la situation des musulmans était périlleuse; mais leur général prit aussitôt une résolution hardie. Ayant cherché et trouvé un endroit, qui fût à sa convenance, il y fit élever des baraques et des huttes, après quoi il ordonna de couper la tête à plusieurs captifs et d’amonceler leurs cadavres en guise de remparts. Puis, comme sa cavalerie parcourait le pays sans trouver des vivres, il fit rassembler des instruments de labourage et enjoignit à ses soldats de cultiver la terre. Les ennemis s’inquiétèrent fort de ces préparatifs qui semblaient indiquer que les musulmans ne quitteraient plus leur pays. Ils leur offrirent donc la paix à condition qu’ils leur abandonneraient leur butin. Almanzor repoussa cette proposition. «Mes soldats, répondit-il, veulent rester où ils sont; ils pensent qu’ils auraient à peine le temps de retourner dans leurs foyers, la campagne prochaine devant s’ouvrir sous peu.» Après plusieurs négociations, les chrétiens consentirent enfin à ce qu’Almanzor emmenât son butin, et ils s’engagèrent en outre (tant la peur qu’il leur inspirait était grande) à lui prêter leurs bêtes de somme pour le transporter, à lui fournir des vivres jusqu’à ce qu’il fût parvenu aux frontières musulmanes, et à enlever eux-mêmes les cadavres qui obstruaient sa route[363].
Dans une autre campagne, un porte-étendard avait, au moment de la retraite, oublié son drapeau qu’il avait fiché en terre sur le sommet d’une montagne qui se trouvait dans le voisinage d’une ville chrétienne. Le drapeau y resta plusieurs jours, sans que les chrétiens osassent venir s’assurer si les musulmans étaient partis ou non[364].
On raconte aussi qu’un messager d’Almanzor, qui était venu à la cour de Garcia de Navarre, où il fut comblé d’honneurs, trouva dans une église une vieille femme musulmane, qui lui raconta qu’ayant été faite prisonnière dans sa jeunesse, elle avait été depuis lors esclave dans cette église, et qui le supplia d’attirer sur elle l’attention d’Almanzor. Le lui ayant promis, il retourna auprès du ministre et lui rendit compte de sa mission. Quand il eut fini de parler, Almanzor lui demanda s’il n’avait pas vu en Navarre quelque chose qui l’eût blessé. L’autre lui ayant parlé alors de l’esclave musulmane: «Vive Dieu! s’écria Almanzor, c’est par là que tu aurais dû commencer;» et se mettant aussitôt en campagne, il se porta vers la frontière de la Navarre. Extrêmement effrayé, Garcia lui écrivit aussitôt pour lui demander quelle faute il avait commise, attendu qu’il n’avait pas conscience d’avoir fait rien qui pût provoquer sa colère. «Quoi! dit alors le ministre aux messagers qui lui apportaient cette lettre, ne m’avait-il pas juré qu’il ne restait dans son pays aucun prisonnier musulman de l’un ou de l’autre sexe? Eh bien! il a menti; j’ai acquis la certitude qu’il y a encore une musulmane dans telle et telle église, et je ne quitterai pas la Navarre avant qu’elle n’ait été remise entre mes mains.» Ayant reçu cette réponse, Garcia s’empressa d’envoyer au ministre la femme qu’il réclamait ainsi que deux autres qu’il avait découvertes à force de recherches. En même temps il lui fit jurer qu’il n’avait jamais vu ces femmes, ni même entendu parler d’elles, et il ajouta qu’il avait déjà donné l’ordre de détruire l’église dont Almanzor avait parlé[365].
Autant Almanzor était l’effroi de l’ennemi, autant il était l’idole de ses soldats. C’est que pour eux il était un père qui s’occupait avec une constante sollicitude de tous leurs besoins. Cependant il était d’une sévérité excessive en tout ce qui concernait la discipline militaire. Un jour qu’il inspectait des troupes, il vit briller à contre-temps une épée à l’extrémité de la ligne. Aussitôt il fit amener le coupable devant lui. «Quoi! lui dit-il le regard enflammé de colère, tu oses tirer l’épée sans qu’on te l’ait commandé?—Je voulais la montrer à mon camarade, balbutia le soldat; je n’avais pas l’intention de la tirer du fourreau, elle en est sortie par hasard....—Vaine excuse! dit Almanzor; puis, s’adressant à son entourage: Que l’on coupe la tête à cet homme avec sa propre épée, poursuivit-il, et qu’on la promène à travers les rangs, afin que chacun apprenne à respecter la discipline!» De tels exemples répandaient parmi les soldats une terreur salutaire. Aussi gardaient-ils un silence solennel quand ils étaient passés en revue. Même les chevaux, dit un auteur arabe, semblaient comprendre leur devoir; il était rare qu’on les entendît hennir[366].
Grâce à cette armée qu’il avait créée et rompue à l’obéissance, Almanzor avait donné à l’Espagne musulmane une puissance qu’elle n’avait jamais eue, pas même du temps d’Abdérame III. Mais ce n’était pas là son seul mérite; sa patrie lui avait bien d’autres obligations, et la civilisation lui en a aussi. Il aimait et encourageait la culture de l’esprit, et quoique forcé par des considérations politiques à ne point tolérer les philosophes, il se plaisait cependant à les protéger aussitôt qu’il pouvait le faire sans blesser la susceptibilité du clergé. Il arriva, par exemple, qu’un certain Ibn-as-Sonbosî fut arrêté et mis en prison comme suspect d’incrédulité. Plusieurs personnes ayant rendu témoignage contre lui, les faquis déclarèrent qu’il méritait le dernier supplice. Cette sentence était déjà sur le point d’être exécutée, lorsqu’un faqui fort considéré, Ibn-al-Macwâ, qui avait refusé longtemps de faire partie de l’assemblée, arriva en toute hâte. A force de sophismes fort étranges, mais qui faisaient honneur, sinon à sa logique, du moins à son bon cœur, il sut faire révoquer l’arrêt qui condamnait l’accusé, malgré la véhémente opposition du cadi qui présidait le tribunal. Dès lors la colère du ministre se tourna contre ce dernier. Heureux d’être enfin en état de mettre un frein au farouche fanatisme des bigots: «Nous devons soutenir la religion, dit-il, et tous les vrais croyants ont droit à notre protection. Ibn-as-Sonbosî est de ce nombre, le tribunal l’a déclaré. Cependant le cadi a fait des efforts inouïs pour le faire condamner; c’est donc un homme qui aime à répandre le sang, et il ne nous est pas permis de laisser vivre un tel homme.» Ce n’était qu’une menace; le cadi en fut quitte pour quelques jours de prison; mais il est présumable que dans la suite il aura été un peu moins rigoureux pour les pauvres penseurs qui osaient s’affranchir des dogmes reçus[367].
Les hommes de lettres trouvaient auprès d’Almanzor l’accueil le plus honorable; il avait à sa cour une foule de poètes qu’il pensionnait et qui parfois l’accompagnaient dans ses campagnes. Parmi eux Çâid, de Bagdad, était, non pas le plus illustre, mais le plus remarquable et le plus amusant. On ne peut nier—quoique les Andalous, toujours extrêmement jaloux des étrangers, se plussent à le faire—on ne peut nier qu’il ne fût un poète de talent, un bon romancier, un habile improvisateur; mais c’était en même temps un homme qui avait très-peu de respect pour la vérité, l’imposteur le plus hardi que l’on puisse s’imaginer. Une fois lancé, rien ne l’arrêtait; il débitait alors tant de choses que c’était une merveille. Quand on lui demandait d’expliquer un mot qui n’avait jamais existé, il avait toujours une interprétation à donner et un vers d’un ancien poète à citer. A l’en croire, il n’y avait livre qu’il n’eût lu. Voulant le démasquer, les littérateurs lui montrèrent un jour, en présence d’Almanzor, un livre en feuilles blanches sur la première desquelles ils avaient écrit: Livre sur les pensées ingénieuses, par Abou-’l-Ghauth Çanânî. Il n’y avait jamais eu ni un tel ouvrage, ni un auteur de ce nom; néanmoins, dès qu’il eut jeté un coup d’œil sur le titre: «Ah! j’ai lu ce livre,» s’écria-t-il, et, le baisant avec respect, il nomma la ville où il l’avait lu et le professeur qui le lui avait expliqué. «Dans ce cas, lui dit alors le ministre, qui s’empressa de lui prendre le livre des mains de peur qu’il ne l’ouvrît, tu dois savoir ce qu’il contient.—Mais certainement que je le sais. Il est vrai qu’il y a déjà longtemps que j’ai lu cet ouvrage et que je n’en sais plus rien par cœur, mais je me rappelle fort bien qu’il contient seulement des observations philologiques, et qu’il n’y a aucun vers ni aucune histoire.» Et tout le monde de rire aux éclats. Une autre fois Almanzor avait reçu d’un gouverneur, qui s’appelait Mabramân ibn-Yézîd, une lettre où il était question de calb et de tazbîl, c’est-à-dire de culture et d’engrais. S’adressant à Çâid: «As-tu vu, dit-il, un livre écrit par Mabramân ibn-Yézîd et qui porte le titre d’al-cawâlib wa-’z-zawâ-lib?—Ah, par Dieu! oui, lui répondit Çâid, j’ai vu ce livre à Bagdad dans une copie qui avait été faite par le célèbre Ibn-Doraid, et sur les marges de laquelle il y avait des traits comme des pattes de fourmi.—Imposteur que tu es! Le nom que j’ai prononcé n’est pas celui d’un écrivain, mais celui d’un de mes gouverneurs, qui, dans une lettre qu’il m’a envoyée, me parle de culture et d’engrais.—Fort bien, mais n’allez pas croire pour cela que j’aie inventé quelque chose, moi qui n’invente jamais rien. Le livre et l’auteur que vous avez nommés existent, je vous en donne ma parole d’honneur, et si votre gouverneur porte le même nom que cet écrivain, c’est une remarquable coïncidence, voilà tout.» Une autre fois encore Almanzor lui montra le Recueil que le célèbre Câlî avait composé. «Si vous le désirez, lui répondit aussitôt Çâid, je dicterai à vos secrétaires un livre bien plus beau que celui-là et dans lequel je ne raconterai que des histoires qui ne se trouvent pas dans le livre de Câlî.—Fais comme tu le dis,» lui répondit Almanzor, qui ne demandait pas mieux que de se voir dédier un livre plus remarquable encore que celui que Câlî avait dédié au feu calife, car, s’il avait fait venir Çâid en Espagne, il l’avait fait précisément parce qu’il espérait qu’il éclipserait la gloire de Câlî, qui avait illustré les règnes d’Abdérame III et de Hacam II. Çâid se mit sur-le-champ à l’œuvre, et dans la mosquée de Zâhira il dicta ses Châtons de bague. Quand le livre fut achevé, les littérateurs de l’époque l’examinèrent. A leur grande surprise, mais aussi à leur secrète satisfaction, ils trouvèrent que d’un bout à l’autre ce n’étaient que des bourdes. Explications philologiques, anecdotes, vers, proverbes, tout était de l’invention de l’auteur. Ils le déclarèrent du moins, et Almanzor les crut. Cette fois il fut réellement fâché contre Çâid, et il fit jeter son livre dans la rivière. Cependant il ne lui retira pas sa faveur. Depuis que Çâid lui avait prédit que Garcia, le comte de Castille, serait fait prisonnier (prédiction qui, comme nous l’avons vu, s’était accomplie), il avait conçu pour lui une grande affection, ou plutôt un respect superstitieux. Et puis, le poète lui témoignait sa reconnaissance de mille manières, et c’est à quoi Almanzor était fort sensible. Une fois, par exemple, il eut l’idée de rassembler toutes les bourses qu’Almanzor lui avait envoyées remplies d’argent, et d’en faire faire une robe pour son esclave noir Câfour; puis il se rendit au palais, et, ayant réussi à mettre le ministre de bonne humeur: «Seigneur, lui dit-il, j’ai une prière à vous faire.—Que désires-tu donc?—Que mon esclave Câfour vienne ici.—Etrange demande!—Accordez la-moi.—Eh bien! qu’il vienne si cela te plaît.» Câfour, un homme grand comme un palmier, entra alors, couvert de sa robe de diverses couleurs, qui ressemblait à l’habit rapiécé d’un mendiant. «Le pauvre homme! s’écria le ministre; comme il est mal accoutré! Pourquoi lui mets-tu des guenilles?—Ah! voilà justement le fin de la chose! Sachez, seigneur, que vous m’avez déjà donné tant d’argent que les bourses qui le contenaient ont suffi pour vêtir un homme de la taille de Câfour.» Un sourire de satisfaction monta aussitôt sur les lèvres d’Almanzor. «Tiens, dit-il, tu as un tact admirable pour me montrer ta gratitude; je suis content de toi;» et à l’instant même il lui fit remettre de nouveaux présents parmi lesquels se trouvait un beau costume pour Câfour[368]. Enfin, il faut bien le dire, si des hommes tels que Çâid jouissaient de la faveur du ministre, c’est qu’en fait de littérature celui-ci n’avait pas la finesse de tact que possédaient la plupart des Omaiyades. Il croyait de son devoir de pensionner des poètes, mais il les considérait un peu comme les objets d’un luxe auquel il était obligé par sa haute position, et il n’avait pas assez de délicatesse dans l’esprit pour distinguer les vrais diamants d’avec les faux.
En revanche, si la portée de son esprit n’était pas tout à fait littéraire, elle était éminemment pratique. Les intérêts matériels du pays trouvaient en lui un protecteur très-éclairé. L’amélioration des moyens de communication le préoccupait sans cesse. Il fit frayer une foule de routes. A Ecija il fit jeter un pont sur le Xenil, à Cordoue il en fit bâtir un autre sur le Guadalquivir, qui coûta cent quarante mille pièces d’or[369].
En toutes choses, qu’elles fussent grandes ou petites, il avait le coup d’œil du génie. Quand il voulait entreprendre une affaire importante, il consultait ordinairement les dignitaires, mais il suivait rarement leurs conseils. Ces hommes ne sortaient jamais de l’ornière de l’habitude; esclaves de la routine, ils savaient ce qu’Abdérame III ou Hacam II avait fait dans une circonstance pareille, et ils ne comprenaient pas qu’on pût faire autrement. Puis, quand ils voyaient Almanzor suivre sa propre idée, ils s’écriaient que tout était perdu, jusqu’à ce que l’événement donnât à leurs prévisions le plus éclatant démenti[370].
Quant à son caractère, il est vrai que, pour arriver au pouvoir et pour s’y maintenir, il avait commis des actes que la moralité condamne, et même des crimes que nous n’avons nullement essayé de pallier; mais la justice nous ordonne d’ajouter ici que, pourvu que son ambition ne fût pas en jeu, il était loyal, généreux et juste. La fermeté, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, formait le fond de sa nature. Une fois qu’il avait pris un parti, rien ne pouvait l’en faire changer. Quand il le voulait, il supportait la douleur physique avec la même impassibilité que la douleur morale. Un jour qu’il avait mal au pied, il se le fit cautériser pendant une séance du conseil. Il parlait comme si de rien n’était, et les membres du conseil ne se seraient pas aperçus de l’opération, si l’odeur de la chair qui brûlait ne les en eût avertis[371]. Tout chez lui révélait une volonté et une persévérance extraordinaires; il persistait dans ses amitiés comme dans ses haines; jamais il n’oubliait un service, et jamais aussi il ne pardonnait une offense. C’est ce qu’éprouvèrent ses condisciples auxquels, tout jeune encore, il avait donné la liberté de choisir les postes qu’ils voudraient occuper au cas où il deviendrait premier ministre[372]. Les trois étudiants qui à cette occasion avaient feint de prendre sa proposition au sérieux et qui avaient nommé les emplois qu’ils ambitionnaient, les obtinrent en effet sous son ministère, tandis que le quatrième, qui avait parlé d’une manière inconvenante, expia son imprudence par la perte de ses biens[373]. Parfois, cependant, quand il avait tort et qu’il le sentait, il réussissait à vaincre l’opiniâtreté de son caractère. Un jour qu’il était question d’une amnistie à accorder, il parcourait la liste des prisonniers, lorsque son regard tomba sur le nom d’un de ses serviteurs contre lequel il avait conçu une haine violente et qui était depuis longtemps en prison, sans qu’il eût mérité d’être traité de la sorte. «Celui-là, écrivit-il sur la marge, restera où il est jusqu’à ce que l’enfer vienne le réclamer.» Mais la nuit venue, il chercha en vain le repos; sa conscience le tourmentait, et dans cet état intermédiaire qui n’est ni le sommeil ni la veille, il crut voir un homme d’une laideur repoussante et d’une force surhumaine, qui lui disait: «Rends la liberté à cet homme, sinon tu seras puni de ton injustice!» Il tâcha encore de chasser ces noires visions, mais n’y réussissant pas, il se fit apporter sur son lit ce qu’il faut pour écrire, après quoi il dressa l’ordre de mettre le prisonnier en liberté, mais en ajoutant ces mots: «Cet homme doit sa liberté à Dieu, et Almanzor n’y a consenti qu’à regret[374].»
Une autre fois il buvait avec le vizir Abou-’l-Moghîra ibn-Hazm dans un de ses superbes jardins à Zâhira, car, malgré le respect qu’il témoignait à la religion, il but du vin toute sa vie, à l’exception des deux années qui précédèrent sa mort[375]. C’était le soir, un de ces beaux soirs comme il n’y en a que dans les pays privilégiés du Midi. Or une belle chanteuse qu’Almanzor aimait, mais qui avait conçu une grande passion pour l’hôte du ministre, chanta ces vers:
Le jour fuit, et déjà la lune montre la moitié de son disque. Le soleil qui se couche ressemble à une joue, les ténèbres qui approchent au duvet qui la couvre, le cristal des coupes à de l’eau congelée, et le vin à du feu liquide. Mes regards m’ont fait commettre des péchés que rien n’excuse. Hélas! gens de ma famille, j’aime un jeune homme qui se soustrait à mon amour, bien qu’il se trouve dans mon voisinage. Ah! que ne puis-je m’élancer vers lui et le serrer sur mon cœur!
Abou-’l-Moghîra ne comprit que trop bien la portée de ces vers, et il eut l’imprudence d’y répondre aussitôt par ceux-ci:
Le moyen, le moyen d’approcher de cette beauté qui est entourée d’une haie d’épées et de lances! Ah! si j’avais la conviction que ton amour est sincère, je risquerais volontiers ma vie pour te posséder. Un homme généreux, quand il veut atteindre son but, ne craint aucun péril.
Almanzor n’y tenait plus. Rugissant de colère, il tira son épée, et s’adressant à la chanteuse: «Dis la vérité, lui cria-t-il d’une voix de tonnerre, est-ce au vizir que s’adresse ton chant?—Un mensonge pourrait me sauver, lui répondit la vaillante jeune fille, mais je ne mentirai point. Oui, son regard m’a percé le cœur, l’amour me l’a fait dire, il m’a fait dire ce que je voulais cacher. Vous pouvez me punir, seigneur, mais vous êtes si bon, vous aimez à pardonner quand on avoue ses fautes.» En parlant ainsi, elle fondit en larmes. Almanzor lui avait déjà pardonné à moitié; mais ce fut à présent contre Abou-’l-Moghîra que se tourna sa colère et il l’accabla d’un torrent de reproches. Le vizir l’écouta sans mot dire; puis, quand il eut fini de parler: «Seigneur, dit-il, j’ai commis une grande faute, j’en conviens; mais qu’y pouvais-je? Chacun est l’esclave de sa destinée; personne ne choisit la sienne, on la subit, et la mienne a voulu que j’aimasse là où je ne devais pas aimer.» Almanzor garda quelques instants le silence. «Eh bien! dit-il enfin, je vous pardonne à tous les deux. Abou-’l-Moghîra! celle que vous aimez, elle est à vous, c’est moi qui vous la donne[376].»
Son amour de la justice était passé en proverbe. Il voulait qu’elle s’exerçât sans acception de personnes, et la faveur qu’il accordait à certains individus ne les mettait jamais au-dessus des lois. Un homme du peuple se présenta un jour à l’audience. «Défenseur de la justice, dit-il, j’ai à me plaindre de l’homme qui se trouve derrière vous,» et il montra du doigt le Slave qui remplissait l’emploi de porte-bouclier et dont Almanzor faisait grand cas. «Je l’ai cité devant le juge, poursuivit-il, mais il a refusé de venir.—Ah, vraiment! dit alors le ministre, il a refusé de venir et le juge ne l’y a pas contraint? Je pensais qu’Abdérame ibn-Fotais (c’était le nom du juge) avait plus d’énergie. Eh bien, mon ami, dis-moi de quoi tu te plains.» L’autre lui raconta alors qu’il avait un contrat avec le Slave et que celui-ci l’avait rompu. Quand il eut fini de parler: «Ils nous causent bien des soucis, ces serviteurs de notre maison!» dit Almanzor; puis, s’adressant au Slave qui tremblait de peur: «Remets le bouclier à celui qui se trouve à côté de toi, lui dit-il, et va humblement répondre à ta partie devant le tribunal, afin que justice se fasse.... Vous, dit-il ensuite au préfet de police, conduisez-les tous les deux vers le juge, et dites-lui que si mon Slave a fait une contravention au contrat, je désire qu’il lui applique la peine la plus grave, la prison ou autre chose.» Le juge ayant donné raison à l’homme du peuple, celui-ci retourna auprès d’Almanzor pour le remercier. «Point de remercîments, lui dit le ministre; tu as gagné ton procès, c’est bien, tu peux être content; mais moi, je ne le suis pas encore; j’ai à punir, moi aussi, le scélérat qui n’a pas rougi de commettre une bassesse, quoiqu’il fût à mon service.» Et il lui donna son congé.
Une autre fois, son majordome était en procès contre un marchand africain. Il fut sommé par le juge de venir prêter serment; mais, croyant que le poste élevé qu’il occupait le mettrait à l’abri des poursuites, il refusa de le faire. Or, un jour qu’Almanzor se rendait à la mosquée, accompagné de son majordome, le marchand l’accosta et lui raconta ce qui s’était passé. A l’instant même le ministre fit arrêter le majordome, en ordonnant de le conduire devant le juge; et ayant ensuite appris qu’il avait perdu son procès, il le destitua[377].
En résumé, si les moyens qu’Almanzor a employés pour s’emparer du pouvoir doivent être condamnés, il faut avouer cependant qu’une fois qu’il l’eut obtenu, il l’exerça noblement. Si la destinée l’avait fait naître sur les marches du trône, on aurait peut-être peu de reproches à lui faire; peut-être, dans ce cas, aurait-il été l’un des plus grands princes dont l’histoire ait gardé le souvenir; mais ayant vu le jour dans un vieux manoir de province, il fut obligé, pour parvenir au but de son ambition, de se frayer une route à travers mille obstacles, et l’on doit regretter qu’en tâchant de les vaincre, il se soit occupé trop rarement de la légitimité des moyens. C’était sous beaucoup de rapports un grand homme, et cependant, pour peu que l’on respecte les principes éternels de la morale, il est impossible de l’aimer, difficile même de l’admirer.
Quand Modhaffar fut de retour à Cordoue après la mort de son père, il y eut une émeute. Le peuple exigea à grands cris que le souverain se montrât et qu’il gouvernât par lui-même. En vain Hichâm II fit-il dire à la foule qu’il voulait continuer à mener une vie libre de soucis: elle persista dans ses demandes et Modhaffar fut obligé de la disperser à main armée[378]. Depuis lors, cependant, l’ordre ne fut plus troublé. Il est vrai qu’un petit-fils d’Abdérame III, nommé Hichâm, conspira contre Modhaffar; mais celui-ci, qui en fut averti à temps, le prévint en le faisant mettre à mort (décembre 1006)[379]. Il gouverna l’Etat comme l’avait fait son père. Il remporta plusieurs victoires sur les chrétiens, et pendant son règne la prospérité du pays croissait toujours. C’était un âge d’or, disait-on plus tard[380].
Cependant un grand changement s’était accompli. L’ancienne société arabe, avec ses vertus et ses préjugés, avait disparu. Abdérame III et Almanzor avaient eu tous les deux pour but l’unité de la nation, et ce but, ils l’avaient atteint. La vieille noblesse arabe s’était épuisée dans la lutte qu’elle avait soutenue contre le pouvoir royal; vaincue et brisée, elle était maintenant appauvrie, ruinée, et les vieux noms s’éteignaient chaque jour. La noblesse de cour, qui était attachée aux Omaiyades par les liens de la clientèle, s’était mieux soutenue. Les Abou-Abda, les Chohaid, les Djahwar et les Fotais[381] étaient encore des maisons riches et enviées. Mais les hommes les plus puissants d’alors, c’étaient les généraux berbers et slaves[382] qui devaient leur fortune à Almanzor. Comme c’étaient des parvenus et des étrangers, ils inspiraient peu de respect. D’ailleurs on les considérait comme des barbares, et l’on se plaignait des vexations dont ils se rendaient coupables. D’un autre côté, les hommes de la classe moyenne s’étaient enrichis par le commerce et l’industrie. Déjà sous le règne, si troublé pourtant, du sultan Abdallâh, on avait vu des négociants et des industriels amasser rapidement de grandes fortunes sans autre capital que celui que des amis leur avaient prêté[383], et à présent que le pays jouissait d’une tranquillité parfaite, de telles fortunes s’édifiaient si facilement et si fréquemment, que l’on ne s’en étonnait plus. Et cependant cette société, si florissante en apparence, portait en elle-même le germe de sa destruction. Si la lutte des races avait cessé, elle allait reparaître sous une autre forme, sous celle de la lutte des classes. L’ouvrier détestait son patron, le bourgeois portait envie au noble, et tout le monde s’accordait à maudire les généraux, les généraux berbers surtout. Au sein d’une inexpérience universelle, il y avait de vagues aspirations vers les nouveautés. La religion était exposée à de rudes attaques. Les mesures qu’Almanzor avait prises contre les philosophes n’avaient pas porté les fruits que le clergé s’en était promis. Les esprits forts se multipliaient au contraire, et le scepticisme, qui forme le fond du caractère arabe, revêtait de plus en plus des formes scientifiques. Les disciples d’Ibn-Masarra, les Masarrîa comme on les appelait, formaient une secte nombreuse[384]. D’autres sectes propageaient aussi des doctrines très-hardies. Une d’entre elles semble être sortie du sein du clergé lui-même. Ses membres avaient du moins étudié les traditions relatives au Prophète; mais leurs études, s’il faut en croire un théologien orthodoxe, avaient été superficielles et elles s’étaient portées de préférence sur des livres apocryphes et composés par des matérialistes qui avaient l’intention de saper les fondements de l’islamisme. De là l’étrange idée qu’ils se formaient de l’univers. La terre, disaient-ils, repose sur un poisson; ce poisson est soutenu par la corne d’un taureau; ce taureau se trouve sur un rocher qu’un ange porte sur son cou; au-dessous de cet ange se trouvent les ténèbres, et au-dessous des ténèbres il y a une eau qui n’a point de fin. Sous ces formules obscures et bizarres, qui peut-être n’étaient que des symboles, les théologiens démêlaient cependant une hérésie très-grave: la secte croyait que l’univers est illimité. Elle enseignait en outre qu’on peut bien imposer une religion par la fraude ou par la violence, mais qu’on ne peut pas la prouver par des arguments tirés de la raison. En même temps, toutefois, elle était hostile aux ouvrages philosophiques de la Grèce[385], sur lesquels une autre secte s’appuyait au contraire. Cette dernière se composait de naturalistes. L’étude des mathématiques les avait conduits à celle de l’astronomie. Pour croire à la religion ils demandaient des preuves mathématiques, et n’en trouvant pas, ils la déclaraient absurde. Ils en méprisaient tous les commandements; la prière, le jeûne, les aumônes, le pèlerinage, tout cela n’était à leurs yeux qu’une folie. Les faquis ne manquaient pas de leur adresser le reproche que les théologiens de tous les temps se sont plu à adresser à ceux qui se sont écartés des doctrines reçues: ils les accusaient de n’avoir pour but dans leur vie que celui de s’enrichir, afin de pouvoir se livrer à des plaisirs de toute sorte, sans respect pour les lois de la morale[386].
Cependant les sectes qui attaquaient ouvertement l’islamisme n’étaient pas les plus dangereuses; d’autres, qui voulaient vivre en paix avec lui et qui ne se recrutaient pas seulement parmi les musulmans, mais aussi parmi les chrétiens et les juifs, l’étaient bien davantage, car sous le nom de religion universelle[387], elles prêchaient l’indifférentisme; et si les religions périssent, ce n’est jamais par des attaques directes, c’est toujours par l’indifférence, les théologiens musulmans ne l’ignoraient pas. Les hommes qui avaient adopté ces doctrines différaient en certains points, et les uns allaient plus loin que les autres; mais ils avaient tous un suprême dédain pour la dialectique. «Le monde, disaient-ils, est plein de religions, de sectes, d’écoles philosophiques, qui se haïssent et s’exècrent. Voyez les chrétiens! Le Melchite ne peut souffrir le Nestorien, le Nestorien déteste le Jacobite, et l’un damne l’autre. Parmi les musulmans, le Motazelite déclare que tous ceux qui ne pensent pas comme lui sont des incrédules; le non-conformiste considère comme de son devoir de tuer ceux qui appartiennent à une autre secte, et le Sonnite ne veut avoir rien de commun ni avec l’un ni avec l’autre. Parmi les juifs, c’est la même chose. Les philosophes se damnent un peu moins, mais ils n’en sont pas plus d’accord. Et quand on se demande lequel entre cette infinité de systèmes philosophiques et théologiques renferme la vérité, il faut dire que l’un vaut l’autre. Les arguments de chaque champion ont absolument la même force, la même faiblesse si l’on veut; seulement l’un s’entend mieux que l’autre à manier les armes de la dialectique. En voulez-vous la preuve? Rendez-vous alors à ces réunions où disputent des hommes d’opinions différentes. Qu’y verrez-vous? Que le vainqueur de la veille est le vaincu du lendemain, et que dans ces savantes assemblées les armes sont aussi journalières que sur les véritables champs de bataille. Le fait est que chacun y parle de choses dont il ne sait rien et dont il ne peut rien savoir.»
Quelques-uns de ces sceptiques acceptaient cependant un petit nombre d’arguments. Il y en avait qui croyaient à l’existence de Dieu, créateur de toutes choses, et à la mission de Mahomet; le reste, disaient-ils, peut être vrai ou ne pas l’être; nous ne voulons ni le nier ni l’affirmer; nous l’ignorons, voilà tout, mais notre conscience ne nous permet pas d’accepter des doctrines dont la vérité ne nous a pas été démontrée. Ceux-là, c’étaient les modérés. D’autres acceptaient seulement l’existence d’un créateur, et les plus avancés n’avaient aucune croyance. Ils disaient que l’existence de Dieu, la création du monde etc., n’avaient pas été prouvées, mais qu’il n’avait pas été prouvé non plus que Dieu n’existât pas ou que le monde eût existé de toute éternité. Quelques-uns enseignaient qu’il faut conserver, en apparence du moins, la religion dans laquelle on est né; d’autres soutenaient que la religion universelle était la seule chose nécessaire, et ils entendaient sous ce nom les principes de morale que prêche chaque religion et que la raison approuve[388].
Les novateurs en matière de religion avaient un grand avantage sur les novateurs en matière de gouvernement: ils savaient ce qu’ils voulaient. En politique, au contraire, personne n’avait des idées bien arrêtées. On était mécontent de ce qui existait, et il semblait que, par le développement progressif de sa situation, la société était poussée vers une révolution. Cette révolution, Almanzor l’avait prévue. Un jour qu’il promenait ses regards sur son superbe palais à Zâhira et sur les magnifiques jardins qui l’entouraient, il fondit tout à coup en larmes en s’écriant: «Malheureuse Zâhira! Ah! je voudrais connaître celui qui te détruira sous peu!» Puis, quand l’ami qui l’accompagnait lui eut témoigné sa surprise à cause de cette exclamation: «Toi-même, lui dit-il, tu seras témoin de cette catastrophe. Je le vois déjà saccagé et ruiné, ce beau palais, je vois le feu de la guerre civile dévorer ma patrie[389]!» Mais si cette révolution se faisait, quel en serait le but et par quels moyens s’accomplirait-elle? C’est ce dont personne ne se rendait compte; mais il y avait du moins une seule chose sur laquelle tout le monde était d’accord: on voulait que le pouvoir fût arraché à la famille d’Almanzor. Ce vœu n’a rien qui doive nous surprendre. Les peuples monarchiques n’aiment pas que le pouvoir soit exercé par un autre que le monarque. Aussi tous les ministres qui se sont pour ainsi dire substitués au souverain ont été l’objet d’une haine violente et implacable, quels que fussent leurs mérites et leurs talents. Cette considération suffirait à la rigueur pour expliquer l’aversion qu’inspiraient les Amirides; mais il ne faut pas oublier non plus qu’ils avaient froissé des sentiments et des affections légitimes. S’ils s’étaient contentés jusque-là d’exercer le pouvoir au nom d’un prince omaiyade, ils avaient cependant laissé apercevoir qu’ils visaient plus haut, qu’ils convoitaient le trône. Cette ambition avait exaspéré contre eux, non-seulement les princes du sang, qui étaient en grand nombre, mais encore le clergé qui était fort attaché au principe de la légitimité, et la nation en général, qui était fort dévouée à la dynastie ou qui du moins croyait l’être. Joignez-y que la noblesse de cour désirait la chute des Amirides, parce qu’elle se promettait d’un changement une augmentation de pouvoir, et que le bas peuple de la capitale applaudissait d’avance à chaque révolution qui lui permettrait de piller les riches et d’assouvir la haine qu’il leur portait. Cette dernière circonstance aurait dû servir, ce semble, à rendre les classes aisées plus prudentes. Cordoue étant devenue une ville manufacturière et qui renfermait des milliers d’ouvriers, la moindre émeute pouvait prendre en un clin d’œil un caractère fort alarmant; une guerre terrible entre les riches et les pauvres pouvait en résulter. Mais l’inexpérience était telle, que l’imminence d’un tel péril ne semble avoir frappé personne. Les classes aisées ne voyaient encore dans les ouvriers que des auxiliaires, et elles pensaient que tout rentrerait dans l’ordre dès que les Amirides auraient été écartés.
La chute des Amirides était donc le vœu presque universel au moment où Modhaffar mourut à la fleur de l’âge (octobre 1008). Son frère Abdérame lui succéda. Les prêtres haïssaient ce jeune homme. A leurs yeux sa naissance était déjà une tache ineffaçable, car sa mère était la fille d’un Sancho, soit du comte de Castille, soit du roi de Navarre[390]; aussi ne l’appelait-on pas autrement que Sanchol[391], le petit Sancho, et c’est sous ce sobriquet qu’il est connu dans l’histoire. Sa conduite était peu propre à faire oublier sa naissance. Aimant passionnément les plaisirs, il ne se faisait point scrupule de boire du vin en public, et l’on se racontait avec une profonde indignation qu’un jour qu’il entendait le muezzin crier du haut d’un minaret: «Accourez à la prière!» il avait dit: «S’il criait: Accourez à la coupe, il ferait bien mieux[392].» On l’accusait d’ailleurs d’avoir empoisonné son frère Modhaffar, et l’on racontait à ce sujet qu’ayant coupé une pomme avec un couteau dont un côté était enduit de poison, il avait mangé une moitié après avoir donné l’autre à son frère[393].
Ces inculpations étaient peut-être plus ou moins hasardées; mais ce qui est certain, c’est que Sanchol ne possédait pas les talents et l’habilité d’Almanzor ou de Modhaffar. Et néanmoins il osa faire ce que ni l’un ni l’autre n’avaient osé. Régnant de fait, ils avaient cependant laissé à un Omaiyade le titre de monarque; ils n’avaient pas été califes, malgré l’ardente envie qu’ils avaient de l’être. Sanchol conçut le projet téméraire de le devenir en se faisant déclarer héritier présomptif du trône. Il parla de ce dessein à quelques hommes influents, parmi lesquels le cadi Ibn-Dhacwân et le secrétaire d’Etat Ibn-Bord étaient les principaux, et quand il se fut assuré de leur concours, il adressa sa demande à Hichâm II. Malgré sa nullité, le calife semble avoir reculé un instant devant une démarche aussi grave, d’autant plus que, d’après l’opinion générale, Mahomet avait dit que le pouvoir n’appartenait qu’à la race maäddite. Il consulta quelques théologiens; mais ceux auxquels il s’adressa obéissaient à l’impulsion d’Ibn-Dhacwân. Aussi lui conseillèrent-ils de consentir à la demande de Sanchol, et pour vaincre ses scrupules, ils lui citèrent les paroles du Prophète qui avait dit: «Le jour dernier n’arrivera pas avant qu’un homme de la race de Cahtân tienne le sceptre[394].» Le calife se laissa persuader, et un mois après la mort de son frère, Sanchol fut déclaré héritier du trône en vertu d’une ordonnance qui avait été rédigée par Ibn-Bord[395].
Cette ordonnance porta le mécontentement des Cordouans à son comble. Tout le monde se mit à répéter ces vers qu’un poète venait de composer: «Ibn-Dhacwân et Ibn-Bord ont blessé la religion d’une manière inouïe. Ils se sont révoltés contre le Dieu de vérité, puisqu’ils ont déclaré le petit-fils de Sancho héritier du trône[396].» On se racontait avec une grande satisfaction qu’en passant devant le palais de Zâhira un saint homme s’était écrié: «O palais, toi qui t’es enrichi des dépouilles de bien des maisons, Dieu veuille que bientôt chaque maison s’enrichisse des tiennes[397]!» En un mot, la haine et le mauvais vouloir éclataient partout. Cependant la révolte à main armée ne se montra pas encore; pour le moment le peuple se laissait encore intimider et contenir par la présence de l’armée. Mais elle allait partir. Trompé par la tranquillité apparente qui régnait dans la ville, Sanchol avait annoncé qu’il allait faire une campagne contre le royaume de Léon, et le vendredi 14 janvier de l’année 1009, il quitta la capitale à la tête de ses troupes. Il avait eu l’idée de se coiffer d’un turban, coiffure qui en Espagne n’était portée que par les hommes de loi et les théologiens, et il avait ordonné à ses soldats d’en faire de même. Les Cordouans virent dans ce caprice un nouvel outrage contre la religion et ses ministres.
Après avoir franchi la frontière, Sanchol tenta en vain de forcer Alphonse V à descendre des montagnes où il s’était retranché. Puis, la neige ayant rendu les chemins impraticables, il fut obligé à la retraite[398]; mais à peine arrivé à Tolède, il apprit qu’une révolution avait éclaté dans la capitale.
Un prince de la maison d’Omaiya, nommé Mohammed, s’était mis à la tête du mouvement. Fils de ce Hichâm que Modhaffar avait fait décapiter, et par conséquent arrière-petit-fils d’Abdérame III, il s’était tenu caché à Cordoue pour échapper au sort qui avait frappé son père, et à cette époque il avait fait connaissance avec plusieurs hommes du peuple. Grâce à l’or qu’il ne ménageait pas, grâce aussi à l’appui que lui prêtait un faqui fanatique, nommé Hasan ibn-Yahyâ, et au concours de plusieurs Omaiyades, il forma bientôt une bande de quatre cents hommes résolus et intrépides. La rumeur d’une conspiration parvint bien aux oreilles de l’Amiride Ibn-Ascalédja, auquel Sanchol avait confié le gouvernement de Cordoue pendant son absence, mais ce bruit était si vague qu’Ibn-Ascalédja, encore qu’il fît visiter plusieurs maisons suspectes, ne découvrit rien. Ayant donc fixé au mardi, 15 février, l’exécution de son projet, Mohammed choisit parmi ses hommes trente des plus déterminés, auxquels il ordonna de cacher des armes sous leurs habits et de se rendre vers le soir à la terrasse qui se trouvait près du palais califal. «Je viendrai vous rejoindre une heure avant le coucher de soleil, ajouta-t-il, mais gardez-vous de rien entreprendre avant que je vous en donne le signal.»
Ces trente hommes s’étant rendus à leur poste, où ils n’éveillèrent aucun soupçon, car la terrasse du palais, qui avait vue sur la chaussée et sur la rivière, était une promenade fort fréquentée, Mohammed fit prendre les armes à ses autres partisans en leur enjoignant de se tenir prêts. Puis il monta sur sa mule, et, arrivé sur la terrasse, il donna à ses trente hommes le signal de se précipiter sur le poste qui gardait l’entrée du palais. Attaqués à l’improviste, ces soldats furent aussitôt désarmés, et alors Mohammed courut vers l’appartement d’Ibn-Ascalédja, qui causait et buvait en ce moment avec deux jeunes filles de son harem. Avant qu’il eût eu le temps de se défendre, il avait déjà cessé de vivre.
Peu d’instants après, les autres conjurés, que leur chef avait fait avertir, se mirent à parcourir les rues en criant: Aux armes, aux armes! Le succès dépassa leurs espérances. Le peuple qui, pour se soulever, n’attendait qu’une occasion, un signal, les suivit en poussant des cris d’allégresse, et, attirés par le bruit, les campagnards des environs vinrent aussi se joindre à la foule. On se porta vers la prison dorée de Hichâm II, et l’on fit des brèches dans deux endroits du mur. Le malheureux monarque espérait encore qu’on viendrait le secourir. Les hauts dignitaires étaient à Zâhira, où ils pouvaient disposer de quelques régiments slaves et autres; mais en recevant la nouvelle qu’une émeute avait éclaté, ils avaient cru d’abord qu’Ibn-Ascalédja la dompterait facilement, et plus tard, quand ils apprirent que la chose était bien plus grave qu’ils ne l’avaient soupçonné, ils furent paralysés par la frayeur. Tout le monde semblait avoir perdu la tête, et l’on ne fit rien pour délivrer le monarque. Ce dernier, qui craignait à chaque instant de voir le palais envahi par la foule, prit enfin le parti d’envoyer un messager à Mohammed pour lui dire que, s’il voulait lui laisser la vie, il abdiquerait en sa faveur. «Quoi! répondit Mohammed à ce messager, le calife pense-t-il donc que j’aie pris les armes pour le tuer? Non, je les ai prises parce que j’ai vu avec douleur qu’il voulait ôter le pouvoir à notre famille. Il est libre de faire ce qui lui plaît; mais s’il veut me céder la couronne de son plein gré, je lui en serai fort reconnaissant, et dans ce cas il pourra exiger de moi tout ce qu’il voudra.» Puis il fit venir des théologiens et quelques notables, auxquels il ordonna de dresser un acte d’abdication, et cet acte ayant été signé par Hichâm, il passa le reste de la nuit dans le palais. Le lendemain matin il nomma un de ses parents premier ministre, confia à un autre Omaiyade le gouvernement de la capitale, et les chargea d’inscrire sur le registre de l’armée tous ceux qui le désireraient. L’enthousiasme fut si grand et si universel que tout le monde accourut pour se faire soldat; hommes du peuple, riches négociants, cultivateurs des environs, imâms des mosquées, pieux ermites, chacun s’empressait à devancer les autres, chacun voulait verser son sang pour défendre la dynastie légitime contre le libertin qui avait voulu usurper le trône.
Mohammed ordonna ensuite à son premier ministre d’aller s’emparer de Zâhira. Les dignitaires qui s’y trouvaient ne songeaient pas même à se défendre; ils se hâtèrent de se soumettre et de demander grâce au nouveau calife. Celui-ci leur accorda leur demande, mais seulement après leur avoir reproché durement leur connivence aux projets ambitieux de Sanchol.
C’est ainsi que s’écroula, en moins de vingt-quatre heures, le pouvoir des Amirides. Personne ne s’était attendu à un succès aussi prompt. L’allégresse était universelle à Cordoue; elle était vive surtout dans les rangs inférieurs de la société. Le peuple, qui va toujours vite dans sa joie comme dans sa colère, voyait s’ouvrir tout un avenir de bonheur; mais si les hommes de la classe moyenne avaient pressenti les vastes et douloureuses conséquences de cette révolution, ils se seraient bien gardés d’y prendre part, et ils auraient pensé, selon toute apparence, que le despotisme éclairé des Amirides, qui avait donné au pays une prospérité enviable et la gloire militaire, valait mieux que l’anarchie et le régime arbitraire de la soldatesque qui allaient peser sur eux.
Déjà en ce moment, les excès qui accompagnent à l’ordinaire une révolution faite par le peuple, ne firent pas défaut. Mohammed, qui pouvait commander des pillages, n’avait pas encore assez d’autorité pour les défendre. Prévoyant ce qui allait arriver, il avait donné l’ordre de transporter à Cordoue les trésors et les objets précieux qui se trouvaient à Zâhira; mais les pillards étaient déjà à l’œuvre. Ils enlevèrent du palais jusqu’aux portes et aux boiseries, et beaucoup d’hôtels qui appartenaient aux créatures d’Almanzor et de sa famille, furent pillés aussi. Durant quatre jours, Mohammed ne put ou n’osa rien faire contre ces brigands. Il réussit enfin à réprimer leur audace, et les richesses amassées à Zâhira étaient si considérables que, sans compter ce que le peuple en avait emporté, on y trouva un million et demi de pièces d’or et deux millions cent mille pièces d’argent. Quelque temps après, on découvrit encore des cachettes où gisaient deux cent mille pièces d’or. Quand le palais se trouva entièrement vide, on y mit le feu, et bientôt cette magnifique résidence ne fut plus qu’un monceau de ruines.
Sur ces entrefaites deux actes officiels avaient été communiqués, après le service du vendredi (18 février), au peuple rassemblé dans la mosquée. Le premier contenait l’énumération des forfaits de Sanchol et l’ordre de le maudire dans les prières publiques; en vertu du second, plusieurs impôts récemment établis furent abolis. Huit jours après, Mohammed annonça au peuple qu’il avait pris le surnom par lequel nous le désignerons dorénavant, celui de Mahdî[399], et quand il fut descendu de la chaire, on lut un appel à la guerre contre Sanchol. Cette dernière proclamation eut un effet prodigieux. L’enthousiasme de la capitale s’était communiqué aux provinces, de sorte qu’en peu de temps Mahdî se vit à la tête d’une armée fort nombreuse; mais comme c’était le peuple qui avait fait la révolution et qu’il ne voulait pas se laisser commander par les anciens généraux qui avaient appartenu tous au parti de la cour, cette armée eut pour officiers supérieurs des hommes du peuple ou de la classe moyenne, des médecins, des tisserands, des bouchers, des selliers. Pour la première fois l’Espagne musulmane était démocratisée; le pouvoir avait échappé, non-seulement aux Amirides, mais aux nobles en général.
Cependant Sanchol, quand il eut reçu à Tolède la nouvelle de l’insurrection de la capitale, s’était porté sur Calatrava. Il avait l’intention de dompter la révolte par la force; mais pendant sa marche plusieurs de ses soldats l’abandonnèrent, et quand il voulut que ceux qui lui restaient lui prêtassent serment de fidélité, ils s’y refusèrent en disant qu’ayant déjà juré, ils ne voulaient pas le faire une seconde fois. Telle fut même la réponse des Berbers, que les Amirides avaient cependant gorgés d’or et sur lesquels Sanchol croyait pouvoir compter. Il ignorait que la reconnaissance et le dévoûment n’étaient pas au nombre de leurs vertus. Considérant la cause de leurs bienfaiteurs comme perdue, ils ne songeaient qu’à conserver leurs richesses par une prompte soumission au nouveau calife, et ils ne prenaient pas même la peine de cacher leur intention, car lorsque Sanchol eut appelé Mohammed ibn-Yilâ, un de leurs généraux, et qu’il lui eut demandé son opinion sur les dispositions des soldais à son égard, cet homme lui répondit:
—Je ne vous tromperai ni sur mes propres sentiments ni sur ceux de l’armée. Je vous dirai donc franchement que personne ne se battra pour vous.
—Comment, personne? lui demanda Sanchol, qui, bien que déjà désabusé sur la fidélité d’une partie de ses troupes, ne s’attendait pas toutefois à un tel aveu; et de quelle manière pourrai-je me convaincre que votre opinion est fondée?
—Faites prendre aux gens de votre maison la route de Tolède et annoncez que vous allez les suivre; vous verrez alors s’il y a des soldats qui vous accompagnent.
—Vous avez raison peut-être, dit tristement Sanchol, et il n’osa se risquer à faire l’épreuve que le Berber lui proposait.
Au milieu de la défection générale, un seul ami sincère et dévoué lui restait: c’était un de ses alliés léonais, le comte de Carrion, de la famille des Gomez[400].
—Venez avec moi, lui dit ce gentilhomme; mon château vous offrira un asile, et s’il le faut, je verserai jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour vous défendre.
—Je vous remercie de votre offre, mon excellent ami, lui répliqua Sanchol, mais je ne puis l’accepter. Il me faut aller à Cordoue, où mes amis m’attendent, où ils se lèveront comme un seul homme pour soutenir ma cause dès qu’ils me sauront dans leur voisinage. J’espère d’ailleurs, j’en suis même certain, qu’au moment où j’arriverai, beaucoup de ceux qui semblent tenir à présent pour Mohammed, quitteront cet homme pour venir se joindre à moi.
—Prince, reprit le comte, ne vous abandonnez pas à de folles et chimériques espérances. Croyez-moi, tout est perdu, et de même que votre armée se déclarera contre vous, de même vous ne trouverez à Cordoue personne qui vous vienne en aide.
—C’est ce que nous verrons, répliqua l’Amiride; mais j’ai résolu d’aller à Cordoue et j’irai.
—Je n’approuve pas votre dessein, lui dit alors le comte, et je me tiens persuadé que vous vous laissez tromper par une illusion qui vous deviendra fatale; mais quoi qu’il arrive, je ne vous quitterai pas.
Ayant donné l’ordre de continuer la marche vers la capitale, Sanchol arriva à un gîte qui s’appelait Manzil-Hânî. Il s’y arrêta; mais les Berbers, profitant de l’obscurité de la nuit, désertèrent en masse, et le lendemain matin il ne vit autour de lui que les serviteurs de sa maison et les soldats du comte. Ce dernier le supplia encore une fois d’accepter l’offre qu’il lui avait faite; mais ce fut inutile; le jeune homme courait follement à sa perte. «J’ai déjà envoyé le cadi à Cordoue, dit-il; il demandera ma grâce, et je suis certain qu’il l’obtiendra.»
Le soir du jeudi 4 mars, il arriva au couvent de Chauch. Des cavaliers que Mahdî avait envoyés à sa rencontre, vinrent l’y trouver le lendemain. «Que me voulez-vous? leur dit Sanchol; laissez-moi en repos, car je me suis soumis au nouveau gouvernement.—Dans ce cas, lui répondit le commandant de l’escadron, vous devez nous suivre à Cordoue.» Sanchol dut obéir à cet ordre, malgré qu’il en eût, et quand on se fut remis en chemin, on rencontra dans l’après-midi le premier ministre de Mahdî, qui était accompagné d’un détachement plus considérable. On fit halte, et tandis qu’on envoyait à Cordoue le harem de Sanchol qui se composait de soixante-dix femmes, on l’amena devant le ministre. Sanchol baisa plusieurs fois la terre devant cet Omaiyade; mais on lui cria: «Baise aussi le sabot de son cheval!» Il le fit, tandis que le comte de Carrion regardait en silence la profonde humiliation de celui devant lequel un grand empire avait tremblé naguère. Puis, quand on l’eut placé sur un cheval autre que le sien: «Qu’on lui arrache son bonnet!» cria le ministre, et cet ordre ayant été exécuté, on se remit en route.
Au coucher du soleil, quand on fut arrivé à l’étape, les soldats reçurent l’ordre de lier les mains et les pieds à Sanchol. Pendant qu’ils s’acquittaient avec rudesse de cette tâche: «Vous me blessez, leur dit-il; accordez-moi un instant de répit et laissez ma main libre.» Ayant obtenu sa demande, il tira en un clin d’œil un poignard de sa bottine; mais les soldats le lui arrachèrent avant qu’il eût eu le temps de se frapper. «Je t’épargnerai cette peine,» cria le ministre, et, le jetant par terre, il le massacra, après quoi il lui coupa la tête. Le comte fut aussi mis à mort.
Le lendemain, quand les cavaliers furent entrés dans Cordoue, ils présentèrent au calife les restes de Sanchol. Ayant fait embaumer le cadavre, Mahdî le fit fouler aux pieds par son cheval; puis il le fit clouer à une croix, revêtu d’une tunique et d’un pantalon, près d’une porte du palais et à côté de la tête qui était au bout d’une pique. Auprès de ces restes hideux se tenait un homme qui criait sans interruption: «Voici Sanchol le Bienheureux[401]! Que Dieu le maudisse et qu’il me maudisse moi-même!» C’était le commandant de la garde de Sanchol, qui n’avait obtenu sa grâce qu’à la condition qu’il expierait de cette manière la fidélité qu’il avait montrée à son maître[402].
Tout semblait aller d’abord selon les souhaits de Mahdî. Le peuple de Cordoue l’avait porté sur le trône, les Berbers l’avaient reconnu, et cinq jours ne s’étaient pas encore écoulés depuis la mort de l’Amiride, qu’il recevait une lettre où Wâdhih, le plus puissant parmi les Slaves et le gouverneur de la Frontière inférieure, l’assurait de son obéissance, en disant que la nouvelle de l’exécution de l’usurpateur lui avait causé une grande joie. Comme Wâdhih devait sa fortune à Almanzor, Mahdî ne s’était pas attendu de sa part à une soumission aussi prompte. Aussi s’empressa-t-il de lui donner des preuves de sa reconnaissance: il lui envoya beaucoup d’argent, un vêtement d’honneur, un cheval richement caparaçonné, et le diplôme de gouverneur de toutes les frontières.
Tous les partis s’étaient donc groupés autour du gouvernement. C’était du moins l’apparence, le mouvement spontané de la première heure; mais cette unanimité était moins réelle et moins profonde qu’elle ne le paraissait. La révolution s’était accomplie sous l’empire d’une espèce de fièvre générale qui n’avait pas permis au bon sens de se faire jour; mais la réflexion venue, on commençait à s’apercevoir que la chute des Amirides n’avait pas tout terminé, tout rétabli, tout réparé, qu’il pouvait encore y avoir de quoi blâmer et se plaindre sous un autre régime. Mahdî n’avait ni talents ni vertus. C’était un homme dissolu, cruel, sanguinaire, et tellement maladroit qu’il s’aliéna successivement tous les partis. Il commença par licencier sept mille ouvriers qui s’étaient enrôlés. Comme il ne pouvait laisser Cordoue à la merci des basses classes, cette mesure était sans doute nécessaire; mais elle mécontenta le peuple, qui, tout fier d’avoir fait la révolution, s’accommodait fort bien de recevoir une grosse solde sans rien faire. Ensuite il exila de la capitale un grand nombre de Slaves amirides, et ôta leurs emplois à d’autres Slaves qui servaient dans le palais. C’était les jeter dans le parti de l’opposition, tandis qu’avec un peu d’adresse il les aurait peut-être gagnés. En même temps il irrita contre lui les dévots. Ne sortant plus du palais, il ne songea qu’à s’amuser, et les pieux musulmans se racontaient avec horreur qu’il donnait des festins où une centaine de luths et autant de flûtes se faisaient entendre. «Il fait ce que faisait Sanchol,» disait-on. On l’appelait le buveur; on l’accusait de troubler la paix de bien des ménages; on le chansonnait comme naguère on avait chansonné son rival. Sa cruauté acheva de le perdre dans l’opinion publique. Wâdhih lui ayant envoyé les têtes de plusieurs habitants des frontières qui avaient refusé de le reconnaître, il avait ordonné d’y planter des fleurs et de les placer sur les bords de la rivière, vis-à-vis de son palais. Il se plaisait à contempler cet étrange jardin, et il engageait ses poètes, parmi lesquels on remarquait Çâid qui, après avoir flatté les Amirides, adulait maintenant leur ennemi, à composer des vers sur ce sujet[404].
Déjà brouillé avec le peuple, les Slaves, les dévots et les honnêtes gens en général, Mahdî ne fit rien pour s’attacher les Berbers, qui cependant s’étaient donnés à lui de leur propre mouvement. Il est vrai que ces rudes troupiers étaient fort haïs dans la capitale. Le peuple ne leur pardonnait pas d’avoir été les fauteurs et les appuis du despotisme des Amirides, et si Mahdî les eût pris ouvertement sous sa protection, il eût perdu le peu de popularité qui lui restait encore. Cependant, comme il ne lui était pas possible de les renvoyer en Afrique, il aurait dû les ménager. Il ne le fit pas. A chaque occasion il leur témoignait son mépris et sa haine; il leur défendit même de monter à cheval, de porter des armes ou d’entrer dans le palais. C’était une grande imprudence. Accoutumés à être respectés, honorés, choyés par la cour, les Berbers avaient le sentiment de leur dignité et de leur force. Aussi ne se résignèrent-ils pas à n’être plus rien dans l’Etat, et un jour que plusieurs de leurs hôtels avaient été pillés par la populace sans que la police s’y fût opposée, Zâwî et deux autres de leurs chefs vinrent trouver le calife et exigèrent impérieusement la punition des coupables. Intimidé par leur attitude ferme et résolue, Mahdî s’excusa de son mieux, et, voulant les apaiser, il fit couper la tête aux instigateurs des désordres qui avaient été commis. Mais il se remit bientôt de sa frayeur, et alors il recommença à vexer les Berbers.
Cependant, si étourdi qu’il fût, il ne s’aveuglait pas entièrement sur le danger de sa position, et ce qu’il craignait avant tout, c’est que le nom de Hichâm II ne devînt un jour un point de ralliement pour tous les partis qu’il avait offensés. Il résolut donc, non pas de tuer son auguste prisonnier, mais de le faire passer pour mort. Un chrétien qui ressemblait beaucoup à Hichâm, venait justement de mourir (avril 1009). Mahdî fit porter secrètement son cadavre au palais, où il le montra à des personnes qui avaient connu Hichâm. Soit que la ressemblance fût réellement très-frappante, soit que les personnes en question eussent été gagnées, toujours est-il qu’elles déclarèrent que ce cadavre était celui du dernier calife. Mahdî fit venir alors des ministres de la religion, des notables et des hommes du peuple, et les prières des morts ayant été récitées, le chrétien fut enseveli dans le cimetière musulman avec tous les honneurs dus à la royauté. Quant au véritable Hichâm, Mahdî le fit enfermer dans le palais d’un de ses vizirs.
Rassuré de ce côté-là, l’imprudent calife crut que dorénavant il pouvait tout se permettre. Dans le mois de mai, il fit jeter en prison, on ne sait pourquoi, un fils d’Abdérame III, qui s’appelait Solaimân et qu’il avait nommé, peu de temps auparavant, héritier du trône. En outre, il laissa percer l’intention de faire périr dix chefs berbers. Il n’en fallait pas tant pour faire prendre les armes aux Africains, et de son côté, Hichâm, un fils de Solaimân, travailla activement à se former un parti[405]. Il y réussit sans difficulté; les sept mille ouvriers que Mahdî avait licenciés, étaient une armée toute prête pour l’émeute. Le 2 juin, ces hommes se réunirent devant le palais de Hichâm et le proclamèrent calife. Hichâm les conduisit alors dans une plaine hors de la ville, et les Berbers s’étant réunis à lui, il marcha contre le palais de Mahdî.
Arraché brusquement à ses plaisirs, le calife fit demander à la foule ce qu’elle voulait. «Tu as fait jeter mon père en prison, lui fit répondre Hichâm, et j’ignore ce qu’il est devenu.» Mahdî rendit alors la liberté à Solaimân; mais s’il croyait que cette mesure suffirait pour engager la foule à se disperser, il se trompait, car Hichâm lui fit dire qu’il devait lui céder la couronne. Voulant gagner du temps, Mahdî feignit d’entrer en pourparlers avec lui; mais comme la négociation traînait en longueur, les ouvriers et les Berbers, qui s’ennuyaient de leur inaction, allèrent piller et incendier les boutiques sur le marché des selliers. Alors les Cordouans prirent les armes, non pas pour soutenir Mahdî, mais pour préserver leurs maisons du pillage, et bientôt les soldats que le calife avait eu le temps de rassembler, vinrent à leur secours. Le combat dura sans interruption un jour et une nuit; mais dans la matinée du vendredi, 3 juin, les Berbers furent obligés de prendre la fuite dans le plus grand désordre. Une partie des Cordouans les poursuivit jusque sur les bords du Guadalmellato; d’autres pillèrent leurs maisons et s’emparèrent de leurs femmes, et l’on promit une prime à quiconque apporterait la tête d’un Berber. Quant à l’anti-calife Hichâm, il avait été fait prisonnier de même que son père, et Mahdî le fit décapiter.
Quand les Berbers se furent enfin ralliés, ils firent le serment de se venger d’une manière éclatante; mais comme ils avaient peu d’habilité, ils ne savaient comment s’y prendre. Heureusement pour eux, Zâwî était là. Issu de la dynastie cinhédjite qui régnait sur cette partie de l’Afrique dont Cairawân était la capitale, il était plus civilisé et plus intelligent que la plupart de ses frères d’armes, et il comprit qu’il fallait avant tout opposer un compétiteur à Mahdî. Il avait un Omaiyade sous la main: c’était Solaimân, un neveu de Hichâm, qui, après avoir pris part à l’échauffourée de son oncle, avait suivi les Berbers dans leur fuite. Zâwî proposa à ses camarades de le reconnaître pour calife. Quelques-uns s’y refusèrent en déclarant que Solaimân était un honnête homme, mais qu’il n’avait ni assez d’énergie pour être le chef d’un parti, ni assez d’expérience pour commander une armée. D’autres ne voulaient pas d’un chef arabe quelconque. Pour faire adopter son plan, Zâwî eut alors recours à un moyen qui, nouveau sans doute pour les Berbers, ne le serait pas pour nous. Il prit cinq lances, et en ayant fait un faisceau, il les donna au soldat qui passait pour le plus fort, en lui disant: «Essaie de les briser!» Le soldat n’ayant pu en venir à bout: «Détache maintenant la corde, continua-t-il, et brise-les une à une.» En un instant le Berber les rompit toutes. «Que ceci vous serve d’exemple, Berbers, reprit alors Zâwî; unis, vous êtes invincibles; désunis, vous allez périr, car vous êtes entourés d’ennemis implacables. Songez au péril et dites-moi vite ce que vous pensez.—Nous sommes prêts à suivre vos sages conseils, cria-t-on de toutes parts, et si nous devons succomber, ce ne sera pas du moins par notre propre faute.—Eh bien! continua Zâwî en prenant Solaimân par la main, jurez donc d’être fidèles à ce Coraichite! Personne alors ne pourra vous accuser d’aspirer au gouvernement de ce pays, et comme il est Arabe lui-même, plusieurs de sa nation se déclareront pour lui et pour vous.»
Quand on eut prêté serment à Solaimân et que ce prince eut déclaré qu’il prenait le surnom de Mostaîn, Zâwî parla encore une fois. «Les circonstances sont graves, dit-il; il faut avant tout que personne ne tâche de satisfaire son ambition en s’arrogeant un pouvoir auquel il n’a pas de droits. Que chaque tribu se choisisse donc un chef, et que ce chef réponde sur sa tête de la fidélité de son régiment au calife.» C’est ce qui eut lieu, et naturellement Zâwî fut élu par sa tribu, celle de Cinhédja[406]. Dès le principe, Solaimân n’eut donc aucune autorité sur les Berbers, qui avaient élu leurs capitaines sans le consulter; il n’était qu’un prête-nom, et jamais, dans la suite, il n’a été autre chose.
Puis les Africains marchèrent vers Guadalaxara, et, s’étant emparés de cette ville, ils proposèrent à Wâdhih de faire cause commune avec eux, en le priant de leur ouvrir les portes de Medinaceli. Mais Wâdhih n’écouta pas leurs ouvertures, et ayant reçu des renforts de Mahdî, il les attaqua. Il fut battu; mais les Berbers n’eurent pas à se féliciter de la victoire qu’ils avaient remportée, car Wâdhih leur coupa les vivres, de sorte que durant quinze jours ils n’eurent que des herbes pour toute nourriture. Pour sortir de cette détresse, ils envoyèrent quelques-uns d’entre eux vers Sancho, comte de Castille. Ces messagers devaient solliciter l’intervention du comte, et lui proposer une alliance au cas où Mahdî et Wâdhih ne voudraient pas de la paix.
Arrivés à la résidence du comte, les Africains y trouvèrent une ambassade de Mahdî. Elle avait offert à Sancho des chevaux, des mulets, de l’argent, des habits, des pierres précieuses et d’autres présents, et elle lui avait promis beaucoup de villes et de forteresses pour le cas où il voudrait venir au secours du calife de Cordoue. Tout était bien changé en peu de mois! Ce n’étaient plus les musulmans qui dictaient la loi aux princes chrétiens: c’était au contraire le comte de Castille qui allait décider du sort de l’Espagne arabe.
Bien renseigné sur l’état des affaires chez ses voisins et sachant que le pouvoir de Mahdî ne tenait qu’à un fil, le comte promit aux Berbers de se déclarer pour eux dès qu’ils se seraient engagés à lui céder les forteresses que les messagers de Mahdî lui offraient, et quand ils y eurent consenti, il congédia les autres ambassadeurs et envoya au camp berber mille bœufs, cinq mille moutons et mille chariots chargés de vivres. Les Berbers furent donc bientôt en état de se mettre en campagne, et le comte s’étant réuni à eux avec ses troupes, ils prirent la route de Medinaceli.
Arrivés près de cette ville, ils firent de nouvelles tentatives pour gagner Wâdhih à leur cause. Ils n’y réussirent pas plus qu’auparavant, et jugeant avec raison qu’il ne fallait pas perdre du temps, ils marchèrent directement sur Cordoue (juillet 1009). Wâdhih les suivit avec sa cavalerie et les attaqua; mais après avoir perdu beaucoup des siens, il fut forcé de prendre la fuite, et il arriva avec quatre cents cavaliers à Cordoue, où un de ses lieutenants le rejoignit bientôt après avec deux cents autres cavaliers, qui avaient eu aussi le bonheur d’échapper au carnage.
En apprenant que les Berbers marchaient contre la capitale, Mahdî, après avoir fait donner des armes à tous ceux qui étaient en état d’en porter, s’était retranché dans une plaine à l’est de Cordoue. Mais au lieu d’y attendre l’ennemi, il eut l’imprudence d’aller à sa rencontre. Les deux armées se heurtèrent à Cantich (5 novembre 1009), et un escadron de trente Berbers suffit pour jeter le désordre dans les rangs de la masse indisciplinée de leurs adversaires. Dans leur fuite précipitée, ces bourgeois, ces ouvriers et ces faquis se renversaient l’un l’autre. Les Berbers et les Castillans les sabraient par centaines, et il y en eut aussi beaucoup qui trouvèrent la mort dans les flots du Guadalquivir. On évalue à dix mille[407] le nombre de ceux qui périrent dans cette horrible boucherie.