Wâdhih avait vu bien vite que tout était perdu, et, accompagné de ses six cents cavaliers, il s’était porté au galop vers le nord. De son côté, Mahdî avait cherché un asile dans son palais, où il se vit bientôt assiégé par les Berbers. Il crut se sauver en rendant le trône à Hichâm II. L’ayant donc fait tirer de sa prison, il le plaça de manière que les Berbers pouvaient le voir; puis il leur envoya le cadi Ibn-Dhacwân pour leur dire que Hichâm vivait encore, qu’il le regardait comme son maître, et que lui-même n’était que son premier ministre. Les Berbers ne firent que rire de ce message. «Hier Hichâm était mort, répondirent-ils au cadi, et vous avez récité sur son cadavre les prières des morts, toi et ton émir; comment donc vivrait-il aujourd’hui? Au reste, si tu dis la vérité, nous remercions Dieu de ce que Hichâm vit encore; mais nous n’avons pas besoin de lui, nous ne voulons d’autre calife que Solaimân.» Le cadi tâcha en vain d’excuser son maître, et il parlait encore lorsque les Cordouans, qui tremblaient à l’aspect du prince qui menaçait leurs murs, allèrent à sa rencontre et le reconnurent pour leur souverain.
Tandis que Solaimân faisait son entrée dans la capitale, où les Berbers et les Castillans commirent toutes sortes d’excès, Mahdî alla se cacher dans la maison d’un certain Mohammed, de Tolède, qui lui fournit les moyens de gagner cette ville; car toutes les frontières, depuis Tortose jusqu’à Lisbonne, tenaient encore pour lui. Aussi quand Sancho rappela à Solaimân sa promesse, celui-ci se vit obligé de lui répondre que, pour le moment, il ne pouvait y satisfaire, parce qu’il ne possédait pas encore lui-même les villes dont il s’agissait; mais il s’engagea pour la seconde fois à les céder dès qu’elles seraient en son pouvoir, et alors Sancho quitta Cordoue avec ses troupes, qui s’étaient enrichies aux dépens des habitants de la ville (14 novembre 1009).
Le sort de Hichâm ne changea pas. Solaimân, après l’avoir forcé d’abdiquer en sa faveur, le fit enfermer de nouveau; mais cédant au désir des anciens serviteurs des Amirides, il fit ensevelir, avec les cérémonies ordinaires, le corps de Sanchol.
Cependant Mahdî était arrivé à Tolède, où les habitants lui avaient fait un excellent accueil. Solaimân se mit en marche pour aller l’attaquer, et envoya des ministres de la religion aux Tolédans pour les menacer de sa colère s’ils continuaient à se montrer rebelles. Mais ces menaces demeurèrent sans effet, et ne voulant pas entreprendre le siége d’une place aussi forte que Tolède, espérant d’ailleurs qu’elle se soumettrait spontanément dès que le reste de l’Etat lui en aurait donné l’exemple, il se porta contre Medinaceli. Pendant sa marche beaucoup de Slaves vinrent grossir son armée, et il s’empara de Medinaceli sans coup férir, car Wâdhih avait évacué cette ville et s’était retiré à Tortose. De là il écrivit à Solaimân pour lui dire qu’il le reconnaîtrait, pourvu toutefois qu’il lui fût permis de rester où il était. Il n’en agissait ainsi que pour échapper aux poursuites de Solaimân, et pour gagner du temps. Sa ruse lui profita: Solaimân donna dans le piége, et laissa à Wâdhih le gouvernement de toutes les frontières.
Ayant dès lors les mains libres, Wâdhih se hâta de conclure une alliance avec les deux comtes catalans, Raymond de Barcelone et Ermengaud d’Urgel, auxquels il promit tout ce qu’ils voulaient, après quoi il marcha vers Tolède, accompagné d’une armée catalane et de la sienne, et opéra sa jonction avec les troupes de Mahdî. Solaimân somma alors les Cordouans de prendre les armes; mais comme ils n’obéissaient qu’à contre-cœur aux Africains, ils s’excusèrent en disant qu’ils étaient hors d’état de combattre. A Cantich ils l’avaient montré du reste, et les Berbers, qui préféraient ne pas avoir dans l’armée des soldats de leur trempe, prièrent Solaimân de s’en remettre à eux du soin de lui procurer la victoire. Solaimân se laissa persuader, et, s’étant avancé jusqu’à Acaba al-bacar, endroit qui se trouvait à environ quatre lieues de Cordoue[408], il rencontra l’armée de son adversaire, qui se composait de trente mille musulmans et de neuf mille chrétiens (première moîtié de juin 1010). Ses généraux le placèrent à l’arrière-garde, en lui enjoignant de ne point quitter son poste, lors même que les ennemis le fouleraient aux pieds. Puis ils attaquèrent les troupes catalanes; mais se conformant aux règles de la stratégie orientale, ils tournèrent bientôt le dos à l’ennemi pour revenir ensuite impétueusement à la charge. Malheureusement Solaimân, qui recevait des ordres de ses capitaines, ne comprenait pas même leur tactique. Voyant l’avant-garde retourner en arrière, il ne douta point qu’elle n’eût été battue, et, croyant que tout était perdu, il se mit à fuir de toute la vitesse de son cheval; les cavaliers qui l’entouraient suivirent son exemple. Cependant les Berbers revenaient à la charge, et ils attaquèrent l’ennemi avec une telle fureur qu’ils tuèrent soixante chefs catalans, parmi lesquels se trouvait le comte Ermengaud d’Urgel; mais quand ils virent que Solaimân avait quitté son poste, ils se retirèrent sur Zahrâ, de sorte que les Catalans restèrent maîtres du champ de bataille. C’est ainsi que Solaimân perdit, par son ignorance et sa lâcheté, la bataille d’Acaba al-bacar; bataille dont il serait peut-être sorti vainqueur, s’il avait compris la tactique de ses capitaines, ou s’il avait bien voulu obéir à leurs ordres. Au reste, la victoire fut remportée par les Catalans, car les troupes de Mahdî et de Wâdhih ne semblent pas avoir pris une part bien active au combat.
Mahdî rentra dans Cordoue, et cette malheureuse ville, qui avait déjà été pillée, six mois auparavant, par les Castillans et les Berbers, fut pillée de nouveau, cette fois par les Catalans. Puis Mahdî se mit à la poursuite des Berbers, qui marchaient vers Algéziras, en tuant tous ceux qu’ils rencontraient et pillant les villages, mais qui retournèrent sur leurs pas quand ils apprirent que leurs adversaires les cherchaient. Le 21 juin[409], les deux armées ennemies en vinrent aux mains près de l’endroit où le Guadaira se jette dans le Guadalquivir. Cette fois les Africains tirèrent une éclatante vengeance de l’échec qu’ils avaient essuyé à Acaba al-bacar. L’armée de Mahdî fut mise en déroute; beaucoup de capitaines slaves et plus de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille, et d’ailleurs un grand nombre de soldats avaient trouvé la mort dans les flots du Guadalquivir[410].
Deux jours après, les vaincus rentrèrent dans Cordoue, et les Catalans, furieux de leur défaite, s’y conduisirent avec une cruauté inouïe. Ils massacrèrent notamment tous ceux qui offraient quelque ressemblance avec les Berbers; mais quand Mahdî les pria de marcher encore une fois contre l’ennemi, ils s’y refusèrent en disant que les pertes qu’ils avaient subies ne le leur permettaient pas. Ils quittèrent donc Cordoue (8 juillet), et malgré tout le mal qu’ils y avaient fait, les habitants les virent partir à regret, car les hordes berbères, contre lesquelles les Catalans auraient pu les défendre, leur inspiraient encore plus d’effroi. «Après le départ des Catalans, dit un auteur arabe, les habitants de Cordoue, quand ils se rencontraient dans les rues, se faisaient réciproquement des compliments de condoléance, comme l’on en fait à ceux qui ont perdu leur fortune et leur famille.»
Cependant Mahdî, qui avait imposé à la ville une contribution extraordinaire afin de pouvoir payer ses troupes, se mit en marche contre l’ennemi. Mais après le départ des Catalans, son armée avait perdu le courage, et à peine eut-elle fait sept lieues qu’une terreur panique, l’idée seule de devoir combattre sous peu les terribles Berbers, la fit retourner à Cordoue. Mahdî dut donc se résigner à attendre les ennemis dans la capitale, qu’il fit entourer d’un fossé et d’une muraille; mais la destinée voulait qu’au lieu de tomber par les Berbers, il tombât par les Slaves.
Quelques-uns de ces derniers, parmi lesquels Wâdhih occupait le premier rang, servaient sous ses drapeaux; mais d’autres, tels que Khairân et Anbar, suivaient le parti opposé. Tous sentirent enfin que, pour parvenir au but de leur ambition, c’est-à-dire au pouvoir, leur union était nécessaire, et ils résolurent de replacer Hichâm II sur le trône. Ce plan arrêté, Wâdhih prit grand soin de fomenter le mécontentement des habitants de la capitale. Il fit répandre les bruits les plus exagérés sur la vie déréglée du buveur, et tout en improuvant en public les désordres que les soldats se permettaient, il les favorisa en secret. Puis, lorsque ces menées eurent ôté au calife le peu de popularité qu’il possédait encore, Khairân, Anbar et les autres généraux slaves de l’armée de Solaimân, offrirent leurs services à Mahdî. Celui accepta leur offre avec empressement; mais ces soi-disant auxiliaires étant entrés dans Cordoue, il ne tarda pas à s’apercevoir qu’ils complotaient sa perte, et comme il n’était pas en état de leur résister, il résolut d’aller chercher, pour la seconde fois, un asile à Tolède. Les Slaves le prévinrent. Le dimanche 25 juillet 1010, ils parcoururent les rues à cheval, en criant: «Vive Hichâm II!» et ayant tiré ce prince de sa prison, ils le placèrent sur le trône revêtu des vêtements royaux.
Mahdî se trouvait en ce moment dans le bain. Informé de ce qui se passait, il vole à la grande salle et va s’asseoir à côté de Hichâm; mais Anbar le prend rudement par le bras, le jette du haut du trône, et le force à s’asseoir en face de Hichâm. Celui-ci lui reproche, dans les termes les plus cruels, les maux qu’il lui a fait souffrir. Puis Anbar le prend encore une fois par le bras, le traîne sur la plate-forme, et tire l’épée pour lui couper la tête. Mahdî le prend à bras le corps; mais au même instant les glaives des autres Slaves s’abaissent sur lui. Peu de temps après, son cadavre gisait à l’endroit où il avait fait jeter, dix-sept mois auparavant, celui d’Ibn-Ascalédja. Porté au trône par une conspiration, une autre conspiration l’avait privé du trône et de la vie.
Avec un souverain aussi faible que l’était Hichâm II, les Slaves étaient tout-puissants. Aussi Wâdhih, qui était resté premier ministre, tenta-t-il de gouverner l’Espagne comme son patron Almanzor l’avait fait. Malheureusement pour lui, les circonstances étaient bien changées, et Wâdhih n’était pas Almanzor. Il est vrai qu’au commencement il ne rencontra pas d’opposition dans la capitale. La tête de Mahdî fut promenée dans les rues sans qu’un murmure se fît entendre, car personne ne regrettait ce tyran; mais Wâdhih s’était flatté de l’espoir que les Berbers reconnaîtraient aussi le monarque auquel il avait rendu la couronne, et il fut bientôt à même de se convaincre qu’un tel espoir était chimérique, car lorsqu’il leur eut envoyé la tête de Mahdî en les priant de se soumettre à Hichâm, leur indignation fut si vive que, si Solaimân ne se fût pas interposé pour sauver la vie à ceux qui apportaient ce message, ils les auraient massacrés. Solaimân lui-même versa des pleurs à la vue de la tête de son parent; il la fit nettoyer et l’envoya à Obaidallâh, le fils de Mahdî, qui se trouvait à Tolède.
Détrompé sur le compte des Berbers, Wâdhih éprouva, peu de temps après, qu’il avait des ennemis dans la ville même. Quelques Omaiyades qui ne voulaient pas de la domination slave et qui croyaient veiller à leurs propres intérêts en servant ceux de Solaimân, firent savoir secrètement à ce dernier qu’il devait s’avancer le 12 août jusqu’aux portes de la capitale, et qu’alors ils la lui livreraient. Solaimân promit de venir; mais Wâdhih fut informé du complot par Khairân et Anbar. Il fit arrêter les conspirateurs, et lorsque Solaimân se présenta au jour fixé sous les murs de la ville, il fut attaqué brusquement et forcé à une retraite précipitée.
Espérant que cet échec aurait rendu les Berbers plus traitables, Wâdhih entama de nouveau des négociations avec eux; mais elles demeurèrent sans résultat, et sur ces entrefaites Solaimân demanda du secours à son ancien allié, Sancho de Castille, en offrant de lui céder des forteresses qu’Almanzor avait conquises. On ne sait si c’étaient les mêmes que celles qu’il lui avait déjà promises auparavant; mais ce qui est certain, c’est que le comte trouva cette fois le moyen d’agrandir son territoire sans se donner la peine de faire une expédition en Andalousie. Comme les forteresses en question ne se trouvaient pas au pouvoir de Solaimân, mais au pouvoir de Wâdhih, il fit savoir à ce dernier que, s’il ne les lui cédait pas, il marcherait avec ses Castillans au secours des Berbers. La chose parut si importante à Wâdhih qu’il n’osa prendre sur lui la responsabilité ni d’un refus ni d’un consentement. Il convoqua donc les notables, et, leur ayant communiqué le message de Sancho, il leur demanda leur opinion. La crainte de voir les Berbers renforcés par les Castillans fit taire chez les notables le sentiment de l’honneur national, et ils répondirent qu’à leur avis la demande devait être accordée. Dans le mois d’août ou de septembre 1010, Wâdhih conclut donc un traité avec Sancho, et lui fit livrer, au dire des écrivains arabes, plus de deux cents forteresses, parmi lesquelles les chroniqueurs chrétiens[412] nomment San-Estevan, Coruña del Conde, Gormaz et Osma. Un tel exemple était contagieux. Voyant que, pour obtenir des places fortes, il suffisait de quelques menaces, de quelques gros mots, un autre comte en fit demander à son tour, en annonçant que, si on ne les lui donnait pas, il irait se réunir sur-le-champ à Solaimân. On n’osa les lui refuser. Ainsi l’empire musulman, en proie à la guerre civile et réduit à l’impuissance la plus complète, s’en allait par lambeaux. Les Cordouans se félicitaient-ils encore de la chute des Amirides comme au jour fatal où ils avaient salué avec un enthousiasme irréfléchi le prompt succès de la révolution? Il est permis d’en douter; mais quels qu’aient été leurs sentiments à cette époque, ils ne pouvaient plus retourner sur leurs pas. Dans les circonstances données ils devaient se résigner à courber la tête devant les ennemis de leur religion, à subir le maître que les Slaves ou les Berbers voulaient leur imposer, à être maltraités et pillés tantôt par les uns, tantôt par les autres, à accepter, en un mot, toutes les conséquences auxquelles s’exposent les peuples qui, sans marcher vers un but clairement défini, sans avoir une grande et saine idée politique ou religieuse à réaliser, se lancent étourdiment dans le tourbillon des révolutions.
Pour le moment ce ne furent pas eux, toutefois, qui souffrirent le plus de la férocité des Berbers. Après avoir assiégé Cordoue pendant un mois et demi, ceux-ci s’étaient portés contre Zahrâ, dont ils se rendirent maîtres après un siége de trois jours seulement, grâce à la trahison d’un officier qui leur livra une des portes de la ville (4 novembre 1010). La boucherie commença aussitôt, et si les Cordouans eussent encore été dans l’incertitude au sujet du sort que les Berbers leur réservaient, les choses qui se passèrent à Zahrâ les auraient renseignés à cet égard. Les soldats de la garnison furent égorgés presque tous. Les habitants avaient cherché un refuge dans la mosquée; mais la sainteté de ce lieu n’imposa pas aux Berbers. Hommes, femmes, enfants, tous furent massacrés pêle-mêle. Après avoir pillé la ville, on l’incendia, et alors cette résidence, l’une des plus magnifiques de l’Europe, devint ce que Zâhira, naguère sa rivale en beauté, était déjà, à savoir un monceau de décombres.
Pendant tout l’hiver une partie de l’armée africaine pilla les environs de Cordoue et empêcha que les vivres entrassent dans la ville. Dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, les habitants des campagnes y affluaient en foule, et leur nombre dépassa bientôt celui des habitants; mais comme les denrées étaient montées à un prix excessif, il était impossible de les nourrir et la plupart d’entre eux moururent de faim. Le gouvernement lui-même était à bout de ressources; pour se procurer un peu d’argent, Wâdhih fut obligé de vendre la plus grande partie de la bibliothèque de Hacam II[413]. En même temps d’autres bandes parcouraient les provinces. Les plus grandes cités tombèrent entre leurs mains, et d’ordinaire les habitants subirent le sort qui avait frappé ceux de Zahrâ. L’Espagne présentait partout le spectacle le plus douloureux. Les villages étaient déserts, et l’on pouvait parcourir pendant des jours entiers les routes naguère les plus fréquentées sans rencontrer âme vivante.
Dans l’été de 1011, la détresse de l’Espagne en général et spécialement de Cordoue, ne fit qu’augmenter. Cette malheureuse ville, que la peste ravageait[414], semblait prendre plaisir à aggraver ses maux par la discorde. Les soldats attribuaient à Wâdhih les calamités qui les frappaient, et le général slave Ibn-abî-Wadâa, l’ennemi personnel du ministre, fomentait leur mécontentement. Outragé en public et sentant que sa position était insoutenable, Wâdhih chargea un certain Ibn-Becr d’aller faire des propositions de paix à Solaimân. Cette démarche excita la plus vive indignation. Lorsqu’Ibn-Becr, qui avait eu un entretien avec l’anti-calife, fut de retour et qu’il se présenta dans la salle du conseil, les soldats se précipitèrent sur lui sans lui laisser le temps de communiquer la réponse qu’il avait reçue, et le massacrèrent en présence du calife et de Wâdhih. Ce dernier résolut alors d’aller chercher un refuge auprès des Berbers; mais Ibn-abî-Wadâa, qui avait vent de ce projet, l’empêcha de l’exécuter. Ayant réuni ses soldats, il pénétra avec eux dans le palais du ministre. «Misérable, lui cria-t-il, tu as gaspillé l’argent dont nous avions tant besoin! Tu as voulu nous trahir et nous livrer aux Berbers!» Puis il le frappa de son épée; ses soldats en firent autant, et peu d’instants après ils promenaient sa tête à travers les rues et pillaient les demeures de ses partisans, tandis que son cadavre gisait là où gisaient ceux de Mahdî et d’Ibn-Ascalédja (16 octobre 1011).
Il se passa encore une année et demie avant que les ennemis vinssent épargner aux Slaves et aux Cordouans la peine de s’entr’égorger. Dans cet intervalle Ibn-abî-Wadâa gouverna la ville d’une main ferme et avec une sévérité inexorable. Le clergé le secondait activement; il proclamait que la guerre contre les Berbers était une guerre sainte. Quelquefois ceux du dedans remportaient des avantages. Dans le mois de mai 1012, un illustre guerrier berber tomba entre leurs mains. C’était Hobâsa, un neveu de Zâwî. Frappant à droite et à gauche, il s’était jeté au plus fort de la mêlée, lorsque la sangle de sa selle se lâcha, et au moment où il se penchait pour la reboucler, un Slave chrétien le démonta par un vigoureux coup de lance. D’autres Slaves l’achevèrent. Son frère Habbous tâcha encore de disputer son cadavre aux ennemis; mais après un combat acharné, il fut repoussé. Les Slaves portèrent en triomphe la tête de Hobâsa au palais, et abandonnèrent son corps aux insultes de la populace, laquelle, après l’avoir mutilé et traîné par les rues, le livra aux flammes. Les Berbers étaient furieux. «Nous vengerons notre capitaine, criaient-ils, et même quand nous aurons versé le sang de tous les Cordouans, il n’aura pas encore été vengé assez[415].» Ils redoublèrent donc d’efforts; mais le désespoir avait donné aux Cordouans des forces surhumaines, et Ibn-abî-Wadâa fit une sortie si vigoureuse qu’il força les ennemis à lever le siége. Il sut aussi les repousser de Séville; mais il ne put les empêcher de prendre Calatrava, et bientôt après ils revinrent devant les murs de la capitale. Malgré la résistance désespérée des Cordouans, ils réussirent à combler le fossé, ce qui les mit à même de s’emparer de la partie orientale de la ville. Une fois encore la fortune semblait vouloir favoriser les Cordouans, car ils contraignirent leurs ennemis à évacuer le quartier dont ils s’étaient rendus maîtres; mais ce fut leur dernier triomphe. Le dimanche 19 avril 1013, les Berbers entrèrent dans la ville par la porte du faubourg de Secunda, qu’un officier, qui s’était vendu à eux, leur livra.
Cordoue paya sa longue résistance d’un torrent de sang. Les Slaves s’étant retirés dès qu’il n’y eut plus d’espoir, les Berbers se mirent à parcourir les rues en poussant des cris féroces. Ici ils pillaient, là ils violaient, partout ils massacraient. Les hommes les plus inoffensifs tombaient victimes de leur aveugle fureur. Ici c’était le vieux Saîd ibn-Mondhir, qui avait été prieur de la mosquée principale du temps de Hacam II, et qui était renommé par sa vertu et sa dévotion[416]; là c’était l’infortuné Merwân, de la noble famille des Beni-Hodair, qui avait perdu la raison par suite d’un amour malheureux[417]. Ailleurs gisait le corps du savant Ibn-al-Faradhî, l’auteur d’un précieux dictionnaire biographique et qui avait été cadi de Valence sous le règne de Mahdî. Le vœu qu’il avait fait dans un moment d’enthousiasme religieux s’était accompli: il avait obtenu la palme du martyre[418]. Les victimes furent si nombreuses qu’on n’a pas même essayé de les compter. Bientôt l’incendie vint éclairer de ses sinistres lueurs ces scènes horribles. Les plus beaux palais devinrent la proie des flammes. «J’ai appris enfin, écrivit plus tard Ibn-Hazm[419], ce qu’est devenu mon superbe palais dans le Bilât-Moghîth. Un homme qui venait de Cordoue me l’a raconté. Il m’a dit qu’il n’en reste que des ruines. Je sais aussi, hélas! ce que sont devenues mes femmes: les unes sont dans la tombe, les autres mènent une vie errante dans des contrées lointaines.»
Le deuxième jour après la prise de la ville, Solaimân alla prendre possession du palais califal. Tous les Cordouans qui, par un hasard quelconque, avaient échappé aux sabres des Berbers, vinrent se ranger sur son passage. Troublés et navrés jusqu’au fond de l’âme par les horribles spectacles qu’ils avaient eus sous les yeux, ils s’évertuaient néanmoins pour crier: Vive le calife! Solaimân sut apprécier à sa juste valeur cet enthousiasme factice. «Ils me souhaitent une longue vie, dit-il en se servant des paroles d’un ancien poète, mais ils me tueraient s’ils m’avaient en leur pouvoir[420].»
Arrivé au palais, il fit venir Hichâm II.
—Traître, lui dit-il, n’avais-tu pas abdiqué en ma faveur et ne m’avais-tu pas promis de ne plus prétendre au trône? Pourquoi donc as-tu violé ta parole?
—Hélas! lui répondit le pauvre homme en joignant les mains, vous savez que je n’ai pas de volonté, moi; je fais ce que l’on m’ordonne. Mais épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que j’abdique et que je vous nomme mon successeur.
Quant aux Berbers, ils s’établirent d’abord à Secunda; mais trois mois après, tous les habitants de Cordoue, à l’exception de ceux qui demeuraient dans le faubourg oriental et dans le quartier qui s’appelait la cité, furent frappés d’une sentence d’exil, et leurs biens furent confisqués au profit des vainqueurs, qui occupèrent alors les maisons qui avaient échappé à l’incendie[421].
Dès le commencement de la guerre civile, plusieurs gouverneurs s’étaient rendus indépendants; la prise de Cordoue par les Berbers porta le dernier coup à l’unité de l’empire. Les généraux slaves s’emparèrent des grandes villes de l’Est; les chefs berbers, auxquels les Amirides avaient donné des fiefs ou des provinces à gouverner, jouissaient aussi d’une indépendance complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez puissantes pour se faire valoir, n’obéissaient pas davantage au nouveau calife, de sorte que l’autorité de ce dernier ne s’étendait que sur cinq villes considérables. C’étaient Cordoue, Séville, Niébla, Ocsonoba et Béja.
Il y avait peu d’apparence que cet état de choses changeât. Les Berbers étaient pressés de jouir des richesses qu’ils avaient acquises par le sac de la capitale et d’une foule d’autres villes, et Solaimân lui-même, bien qu’il eût été forcé de faire la guerre pendant quatre ans, n’était nullement belliqueux. Par un contraste bizarre, ce chef des hordes féroces qui avaient ravagé tout l’empire, était un homme plein de droiture, de douceur et de générosité. Il aimait les lettres, il faisait de bons vers, et il apportait dans l’amour une tendresse, une soumission et une galanterie tout à fait chevaleresques. Tout ce qu’il voulait, c’était de contribuer, autant qu’il était en son pouvoir, à faire succéder un peu de calme aux orages. Malheureusement pour lui, les cruautés de ses troupes, dont il avait été témoin sans pouvoir les empêcher (car il ne les commandait qu’à la condition de leur faire exécuter leur propre volonté), l’avaient rendu extrêmement impopulaire. Pour les Andalous il était un homme sans foi ni loi, un impie, un mécréant, un usurpateur qui avait été placé sur le trône par les Berbers et par les chrétiens du Nord, c’est-à-dire par deux peuples qu’on avait en horreur; et quand il eut eu l’imprudence d’envoyer aux différentes villes des lettres dans lesquelles il annonçait qu’il les traiterait de la même manière dont il avait traité Cordoue, au cas où elles refuseraient de le reconnaître, il s’éleva contre lui comme un concert de malédictions[423]. «Que Dieu n’ait point pitié de votre Solaimân, disait un poète, car il a fait tout le contraire de ce qu’a fait celui dont parle l’Ecriture[424]. L’un a enchaîné les démons, l’autre les a lâchés, et dès lors ils se sont répandus en son nom dans notre pays pour piller nos demeures et pour nous massacrer.» «J’ai fait le serment, disait-il encore, d’enfoncer mon épée dans la poitrine des tyrans, et de rendre à la religion la splendeur qu’elle a perdue. Ah, quel étrange spectacle! Voici un descendant d’Abd-Chams qui s’est fait Berber et qui a été couronné en dépit de la noblesse! Eh bien! puisque j’ai le choix, je ne veux pas obéir à ces monstres. Je m’en remets à la décision du glaive; s’ils succombent, la vie aura de nouveau des charmes pour moi, et si la destinée veut que ce soit moi qui périsse, j’aurai du moins la satisfaction de ne plus être témoin de leurs forfaits[425].»
Tels étaient les sentiments des Andalous, et c’étaient aussi ceux des Slaves qui, dans les prières publiques, continuaient à prononcer le nom de Hichâm II, quoique Solaimân les suppliât maintefois d’y substituer le sien, en les assurant qu’il se contenterait de cette espèce d’hommage sans exiger rien de plus[426]. Et cependant ils n’étaient pas certains que Hichâm vivait encore. Les bruits les plus contradictoires couraient au sujet du sort de ce monarque. Les uns disaient que Solaimân l’avait fait tuer, les autres qu’il l’avait fait enfermer dans un cachot du palais. Cette dernière assertion trouvait le plus de crédit, car quand un usurpateur avait fait mettre à mort celui auquel il avait ôté le trône, il montrait d’ordinaire son cadavre au peuple de la capitale, et Solaimân n’avait montré à personne celui de Hichâm[427]. Les Slaves continuaient donc à combattre au nom de ce souverain. Khairân était le plus puissant parmi eux. Client d’Almanzor, qui l’avait nommé gouverneur d’Almérie[428], il avait pris la fuite au moment où les Berbers entraient dans Cordoue; mais, poursuivi par eux, il avait dû accepter le combat. Abandonné par ses troupes qui avaient pris la fuite, et criblé de blessures, il avait été laissé pour mort sur le champ de bataille; mais ayant recouvré assez de forces pour pouvoir marcher, il était retourné à Cordoue, où un ami qu’il avait parmi les vainqueurs lui avait donné l’hospitalité; cet ami l’avait aussi pourvu d’argent après sa guérison, de sorte que Khairân avait été à même de retourner dans l’Est. Alors beaucoup de Slaves et d’Andalous s’étaient rangés sous son drapeau, et après un siége de vingt jours, il s’était remis en possession d’Almérie. Il trouva maintenant un puissant allié dans un général de Solaimân.
Ce général s’appelait Alî ibn-Hammoud. Il descendait du gendre du Prophète, mais comme sa famille était établie en Afrique depuis deux siècles, elle était berbérisée, et lui-même parlait fort mal l’arabe. Gouverneur de Ceuta et de Tanger, tandis que Câsim, son frère aîné, était gouverneur d’Algéziras, il était presque indépendant dans sa province; cependant son ambition n’était pas satisfaite; elle était telle que le trône seul pouvait la contenter. Pour y arriver il ne vit qu’un moyen: c’était de conclure une alliance avec les Slaves, et il s’adressa à cet effet à Khairân. Afin de le gagner, il inventa une fable assez bizarre. Il prétendit que Hichâm II avait lu dans un livre de prédictions qu’après la chute des Omaiyades un Alide, dont le nom commencerait par la lettre ain, régnerait sur l’Espagne. «Or, ajoutait-il, Hichâm a entendu parler de moi après la prise de Cordoue, et de sa prison il m’a envoyé quelqu’un pour me dire:—J’ai le pressentiment que l’usurpateur m’ôtera la vie; je vous nomme donc mon successeur et je m’en remets à vous du soin de me venger.» Trop heureux d’avoir un tel auxiliaire et persuadé que Hichâm II vivait encore, Khairân accepta cette version sans la discuter; et comme Alî lui promettait que, si l’on retrouvait Hichâm, il serait replacé sur le trône, il s’engagea de son côté à reconnaître Alî, au cas où il serait prouvé que Hichâm avait cessé de vivre.
Ces conditions arrêtées, Alî traversa le Détroit, et pria Amir ibn-Fotouh, le gouverneur de Malaga, de lui livrer cette ville. Client d’un client omaiyade, et par conséquent déjà très-porté à faire cause commune avec les Slaves, Amir avait d’ailleurs des griefs personnels contre les Berbers, car un de leurs chefs lui avait enlevé Ronda[429]. Il consentit donc à la demande d’Alî, lequel se porta ensuite vers Almuñecar, où il opéra sa jonction avec Khairân, après quoi on marcha sur Cordoue.
Alî ne comptait pas seulement sur les Slaves, mais aussi sur une grande partie des Berbers. En général, ces derniers faisaient peu de cas de Solaimân. Ils l’avaient proclamé calife parce qu’au moment où ils avaient besoin d’un prétendant, il s’était trouvé là par hasard; mais comme à leur gré il était trop doux et qu’il ne possédait point de talents militaires, les seuls qu’ils fussent en état d’apprécier, ils n’avaient pour lui que du mépris. Alî, au contraire, leur inspirait du respect par sa bravoure, et ils le regardaient comme leur compatriote. Joignez-y que Zâwî, le plus puissant de leurs chefs, qui était alors gouverneur de Grenade et qui avait placé Solaimân sur le trône, avait une haine invétérée contre tous les Omaiyades, parce que la tête de son père Zîrî, qui avait péri en Afrique dans un combat qu’il livra aux partisans de cette dynastie, avait été attachée aux murailles du château de Cordoue, où elle était restée jusqu’à l’époque où lui et les siens prirent et pillèrent cette capitale. C’était une insulte qu’il n’avait jamais pardonnée aux Omaiyades[430]. Aussi se déclara-t-il pour Alî, dès que celui-ci eut levé l’étendard de la révolte. Son exemple eut beaucoup d’influence sur la conduite des autres Berbers. Ceux que Solaimân envoya contre son compétiteur, se laissèrent battre. «Emir, lui dit alors un général berber, si vous voulez remporter la victoire, il faut que vous vous mettiez à notre tête.» Il y consentit; mais quand on fut arrivé dans le voisinage du camp ennemi, on prit sa mule par la bride et on le livra à son adversaire.
Le dimanche 1er juillet de l’année 1016, Alî et ses alliés firent leur entrée dans la capitale. Le premier soin de Khairân et des autres Slaves fut de retrouver Hichâm II; mais à la grande satisfaction d’Alî, leurs recherches furent inutiles. Alî demanda alors à Solaimân, en présence des vizirs et des ministres de la religion, ce qu’était devenu Hichâm. «Il est mort,» répondit Solaimân, sans donner, à ce qu’il semble, des détails plus précis. «Dans ce cas, reprit Alî, dis-moi où se trouve son tombeau.» Solaimân lui en indiqua un, et quand on l’eut ouvert, on déterra un cadavre qu’Alî montra à un serviteur de Hichâm en lui demandant si c’était celui de son maître. Ce serviteur qui, à ce qu’on assure, savait que Hichâm vivait encore, mais qui avait été intimidé par Alî, répondit affirmativement à cette question, et pour preuve il fit remarquer une dent noire dans la bouche du cadavre, en assurant que Hichâm en avait eu une aussi. Son témoignage fut confirmé par d’autres personnes qui voulaient s’insinuer dans les bonnes grâces d’Alî ou qui craignaient de lui déplaire, en sorte que les Slaves se virent obligés d’admettre que le souverain légitime était mort et de reconnaître Alî pour son successeur. Quant à Solaimân, Alî donna l’ordre de le mettre à mort, ainsi que son frère et son père; mais lorsqu’on mena ce dernier au supplice, Alî lui dit:
—Vous avez tué Hichâm, vous autres, n’est-ce pas?
—Non, lui répondit ce pieux septuagénaire, qui, absorbé par des exercices spirituels, n’avait pris aucune part aux événements politiques; aussi vrai que Dieu m’entend, nous n’avons pas tué Hichâm. Il vit encore....
Sans lui laisser le temps d’en dire davantage, Alî, qui craignait qu’il ne fît des révélations dangereuses, donna au bourreau le signal de lui couper la tête[431]. Puis il fit enterrer de nouveau, et avec tous les honneurs dus à la royauté, le cadavre qui passait pour celui de Hichâm II.
Ce monarque était-il mort en effet? L’esprit de parti a jeté un voile épais et presque impénétrable sur cette question. Il est certain que Hichâm n’a pas reparu, et que le personnage qui dans la suite s’est donné pour lui était un imposteur. Mais d’un autre côté, il n’a jamais été bien prouvé que Hichâm ait été tué par Solaimân ou qu’il soit mort de mort naturelle sous le règne de ce prince, et les clients omaiyades qui l’avaient connu affirment que le cadavre déterré sur l’ordre d’Alî n’était pas le sien. Il est vrai que Solaimân lui-même déclara, en présence des hommes les plus considérés de Cordoue, que Hichâm avait cessé de vivre; mais son témoignage nous paraît suspect, et il se peut qu’Alî lui ait donné l’espoir que, s’il faisait cette déclaration, il aurait la vie sauve. Solaimân, d’ailleurs, n’était nullement sanguinaire, et il n’est pas à présumer qu’il ait commis un forfait devant lequel même le féroce Mahdî avait reculé. Il faut remarquer aussi que, si Hichâm était mort sous son règne, il aurait montré aux Cordouans le cadavre de ce monarque, comme la coutume et son propre intérêt l’exigeaient. Les clients omaiyades[432] prétendent bien qu’il méprisait trop les Cordouans pour le faire; mais ils oublient qu’il ne méprisait pas les Slaves, qu’il faisait tous ses efforts pour se faire reconnaître par eux, et que le meilleur moyen pour y parvenir eût été de les convaincre de la mort de Hichâm. Nous avons, enfin, le témoignage du vieux père de Solaimân, qui, malgré l’affirmation contraire de son fils, prenait Dieu à témoin que Hichâm vivait encore. Ce pieux vieillard aurait-il menti au moment où il allait comparaître devant le tribunal de l’Eternel? Nous ne le pensons pas.
Toutes ces raisons nous portent à croire qu’il y avait quelque vérité dans les récits des femmes et des eunuques du sérail. Ces personnes disaient que Hichâm avait su s’évader du palais sous le règne de Solaimân, et qu’après s’être tenu caché à Cordoue, où il avait gagné sa vie comme ouvrier, il était allé en Asie. Solaimân avait-il favorisé son évasion après lui avoir fait jurer de ne plus l’inquiéter? Etait-il resté en relation avec lui et savait-il où il se trouvait? Ce sont là des questions que suggèrent les paroles du père de Solaimân, mais auxquelles nous ne pouvons donner une réponse positive. Toutefois il ne nous paraît pas improbable que Hichâm, las de voir servir son nom de cri de guerre à des ambitieux qui ne lui laissaient pas même l’ombre du pouvoir, soit allé se cacher dans un coin obscur de l’Asie, et qu’il y ait terminé, inconnu et en repos, une vie remplie de tourments et de douleurs.
Quoi qu’il en soit, Alî régnait maintenant, et il semblait qu’une ère meilleure allât commencer. Quoiqu’à demi Berber, le fondateur de la dynastie hammoudite se déclara dès le principe pour les Andalous. Il prêtait une oreille attentive aux chants de leurs poètes, bien qu’il les comprît à peine, donnait audience à tous ceux qui voulaient lui parler, et s’opposait avec la plus grande fermeté aux extorsions que les Berbers se permettaient. Il punissait avec une inexorable rigueur leurs moindres délits contre la propriété. Un jour, par exemple, il rencontra un d’eux qui avait une corbeille remplie de raisins sur sa selle. Il l’arrêta et lui demanda comment ces fruits se trouvaient en sa possession. Un peu étonné de cette question, le cavalier lui répondit nonchalamment: «Je les ai trouvés à mon gré et je les ai pris.» Il paya son larcin de sa tête. Alî méditait même une grande mesure: il voulait rendre aux Cordouans tout ce que les Berbers leur avaient enlevé pendant la durée de la guerre civile. Malheureusement pour les habitants de la capitale, l’ambition de Khairân le contraignit à changer tout à coup de conduite.
D’abord Khairân l’avait servi avec zèle. Dans sa province il avait fait arrêter et punir ceux qui intriguaient en faveur des Omaiyades[433], et s’il eût persisté à soutenir la cause d’Alî, le calme n’aurait pas tardé à renaître. Mais il aspirait à jouer le rôle d’Almanzor, et comme il s’apercevait qu’Alî n’était pas homme à se contenter de celui de Hichâm II, il conçut le projet de rétablir l’ancienne dynastie, sauf toutefois à régner en son nom. Il chercha donc un prétendant, et vers le mois de mars 1017[434], il le trouva dans la personne d’un arrière-petit-fils d’Abdérame III, qui portait le même nom que son bisaïeul et qui demeurait à Valence[435]. Beaucoup d’Andalous lui promirent leur appui. De ce nombre était Mondhir, le gouverneur de Saragosse de la famille des Beni-Hâchim, qui marcha en effet vers le Midi, accompagné de son allié Raymond, le comte de Barcelone. Trahi ainsi par le parti qu’il favorisait, et s’apercevant que le peuple de la capitale désirait aussi le rétablissement des Omaiyades sur le trône, Alî se crut obligé de sévir contre ceux qu’il avait protégés jusque-là, et de se jeter entre les bras des Berbers qu’il avait persécutés. Il leur rendit donc la liberté de traiter Cordoue comme une ville conquise, et lui-même leur donna l’exemple. Pour se procurer de l’argent, il imposa des contributions extraordinaires, et ayant fait arrêter un grand nombre de notables, parmi lesquels se trouvait Ibn-Djahwar, l’un des membres les plus considérés du conseil d’Etat, il ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir extorqué des sommes énormes. A l’injustice il joignit l’outrage, car au moment où ces notables sortaient de la prison et où leurs serviteurs leur amenaient leurs montures: «Ils peuvent fort bien retourner chez eux à pied, dit-il; je veux que l’on mène leurs mulets à mes écuries.» Même les biens des mosquées, qui provenaient de legs pieux, ne furent pas respectés. Se servant à cet effet de l’entremise d’un faqui à l’âme vile, qui s’appelait Ibn-al-Djaiyâr, Alî força les curateurs à les lui livrer[436]. Une sombre terreur régnait à Cordoue. La ville fourmillait d’agents de police, d’espions, de délateurs. Il n’y avait plus de justice. Tant qu’Alî avait protégé les Andalous, les juges avaient montré pour eux une grande partialité; mais leur complaisance pour le pouvoir était telle, qu’à présent ils ne faisaient plus aucune attention aux plaintes qu’on leur adressait contre les Berbers, quelque légitimes qu’elles fussent. Beaucoup d’autres personnes s’étaient vendues également au monarque. «La moitié des habitants, dit un historien contemporain, surveillait l’autre moitié.» Les rues étaient désertes, on n’y voyait presque plus que des infortunés tenus pour suspects, qu’on menait en prison. Ceux qui n’avaient pas encore été arrêtés se cachaient dans des souterrains et attendaient la nuit pour aller acheter des denrées. Dans sa haine contre les Andalous, Alî jura même de détruire la capitale après en avoir chassé ou exterminé les habitants. La mort le dispensa de tenir son serment. Dès le mois de novembre 1017, il avait marché jusqu’à Guadix pour combattre les insurgés; mais alors les pluies l’avaient forcé à retourner sur ses pas. On était maintenant en avril 1018, et comme il avait appris que les alliés s’étaient déjà avancés jusqu’à Jaën, il avait annoncé une grande revue pour le 17, après quoi on se mettrait en campagne; mais au jour fixé les soldats l’attendirent en vain, et lorsque des officiers se furent rendus au palais pour s’informer du motif de son absence, ils le trouvèrent assassiné dans le bain.
Ce crime avait été commis par trois Slaves du palais, qui auparavant avaient été au service des Omaiyades. Ils n’avaient aucun grief personnel contre le monarque, car ils jouissaient de sa faveur et de sa confiance, et d’un autre côté, il ne paraît pas qu’ils se soient laissé séduire aux instigations de Khairân ou des Cordouans. Plus tard, du moins, quand ils eurent été arrêtés et condamnés au dernier supplice, ils nièrent constamment que leur dessein leur eût été suggéré par qui que ce fût. Tout porte donc à croire que, lorsqu’ils résolurent de tuer leur maître, ils voulaient délivrer le pays d’un despote dont la tyrannie était devenue insupportable.
Quoi qu’il en soit, la mort d’Alî causa une grande joie dans la capitale. Toutefois elle n’eut pas la chute des Hammoudites pour conséquence. Alî avait laissé deux fils, dont l’aîné, qui s’appelait Yahyâ, était gouverneur de Ceuta, et il avait laissé aussi un frère, Câsim, qui était gouverneur de Séville. Quelques-uns parmi les Berbers voulaient donner le trône à Yahyâ; mais d’autres firent observer qu’il vaudrait mieux le donner à Câsim qui était tout près. Leur avis prévalut, et six jours après la mort de son frère, Câsim fit son entrée dans la capitale, où on lui prêta serment.
De leur côté, Khairân et Mondhir avaient convoqué, pour le 30 avril, tous les chefs sur lesquels ils croyaient pouvoir compter. L’assemblée, qui fut nombreuse et dont plusieurs ecclésiastiques faisaient partie, résolut que le califat serait électif, et ratifia l’élection d’Abdérame IV, qui prit le titre de Mortadhâ. Cela fait, on marcha contre Grenade. Arrivé devant cette ville, Mortadhâ écrivit à Zâwî en termes très-polis et le somma de le reconnaître pour calife. Ayant entendu la lecture de cette lettre, Zâwî ordonna à son secrétaire d’écrire sur le revers la 109e sourate du Coran, conçue en ces termes:
«O infidèles! Je n’adorerai point ce que vous adorez, et vous n’adorerez pas ce que j’adore; je n’adore pas ce que vous adorez, et vous n’adorez pas ce que j’adore. Vous avez votre religion, et moi j’ai la mienne.»
Après avoir reçu cette réponse, Mortadhâ adressa à Zâwî une seconde lettre. Elle était remplie de menaces et Mortadhâ y disait entre autres choses: «Je marche contre vous accompagné d’une foule de chrétiens et de tous les braves de l’Andalousie. Que ferez-vous donc?» La lettre se terminait par ce vers: