Et d'abord, laissant à part cette affiche, ce concours périodique, ce programme d'un prix de vertu pour l'année prochaine, je lis les termes de la fondation, et je vois ce prix destiné aux vertus des citoyens dans la classe indigente. Quoi donc! qu'est-ce à dire? La classe opulente a-t-elle relégué la vertu dans la classe des pauvres? Non, sans doute. Elle prétend bien, comme l'autre, pouvoir faire éclater des vertus; elle ne veut donc pas du prix! Non, certes: ce prix est de l'or; le riche, en l'acceptant, se croirait avili. J'entends: il n'y en a point assez; il ne le prendrait pas. Le riche l'ose dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre le prend bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous? Vous ne la payez pas: ce n'est ni votre prétention, ni votre espérance. Vous l'honorez donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir, en mettant la richesse au-dessus de la vertu indigente.

O renversement de toutes les idées morales, né de l'excès de la corruption publique et fait pour l'accroître encore! Mesurons de l'œil l'abîme dont nous sortons: dans quel corps, dans quelle compagnie eût-il été admis le ci-devant gentilhomme qui eût accepté le prix de vertu dans une assemblée publique? Il y avait, parmi nous, la roture de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut récompenser une belle action du riche. Rendez à la vertu cet hommage, de croire que le pauvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche, placer une bonne action entre le ciel et lui. Législateurs, ne décrétez pas la divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces mouvemens sublimes, à ces grands sacrifices qui semblent mettre l'homme en commerce avec son éternel auteur. Il serait annulé votre décret; il l'est d'avance dans l'âme du pauvre.... oui, du pauvre, au moment où il vient de s'honorer par un acte généreux.

Il est commun, il est partout, le sentiment qui atteste cette vérité. Eh! n'avez vous pas vu, dans ces désastres qui provoquent le secours général, n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres, lorsqu'au risque de ses jours, et par un grand acte de courage, il a sauvé l'un de ses semblables, je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il les prend pour ses semblables, dès qu'il faut les secourir), lorsqu'après le péril, et dans le reste des effusions de sa reconnaissance, le riche sauvé présente de l'or à son bienfaiteur, à cet indigent, à cet homme dénué, regardez celui-ci: comme il s'indigne! il recule, il s'étonne, il rougit...... une heure auparavant il eût mendié. D'où lui vient ce noble mouvement? c'est que vous profanez son bienfait, ingrat que vous êtes! vous corrompez votre reconnaissance: il a fait du bien, il vient de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au plaisir céleste d'avoir satisfait le plus beau besoin de son âme, vous substituez la pensée d'un besoin matériel; vous le ramenez du ciel où il est quelque chose, sur la terre où il n'est rien. O nature humaine! voilà comme on t'honore! quand la vertu t'élève à ta plus grande hauteur, c'est de l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumône qu'on te présente!

Mais dira-t-on, cette aumône, elle a pourtant été reçue dans des séances publiques et solennelles. Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui arrive en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le servent à leur manière et non pas à la sienne; qui, ne pouvant sans doute lui donner des secours, le conduisent où l'on en donne; et, avant ces derniers temps, qu'était-ce que l'honneur du pauvre? Et puis, on lui parle de fêtes, d'accueils, d'applaudissemens. Etonné d'occuper un moment ceux qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse de se tenir pour honoré: qu'il attende.

Plusieurs de vous, Messieurs, ont assisté à quelqu'une de ces assemblées où, parmi des hommes étrangers à la classe indigente, se présente l'indigence vertueuse, couronnée, dit-on: elle attire les regards; ils la cherchent, ils s'arrêtent sur elle..... Je ne les peindrai pas; mais ce n'est point là l'hommage que mérite la vertu. Il est vrai que le récit détaillé de l'acte généreux que l'on couronne, excite des applaudissemens, des battemens de mains...... J'ignore si j'ai mal vu; mais secrètement blessé de toutes ces inconvenances, et observant les traits et le maintien de la personne ainsi couronnée, j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu comme moi, l'impression marquée d'une secrète et involontaire tristesse, non l'embarras de la modestie, mais la gêne du déplacement.

O vous, qu'on amenait ainsi sur la scène, âmes nobles et honnêtes, mais simples et ignorantes, savez-vous d'où vient ce mal-être intérieur qui affecte même votre maintien? C'est que vous portez le poids d'un grand contraste, celui de la vertu et du regard des hommes. Laissons-là, Messieurs, toute cette pompe puérile, tout cet appareil dramatique qui montre l'immorale prétention d'agrandir la vertu. Une constitution, de sages lois, le perfectionnement de la raison, une éducation vraiment publique: voilà les sources pures, fécondes, intarissables des mœurs, des vertus, des bonnes actions. L'estime, la confiance, l'amour de vos frères et de vos concitoyens....: hommes libres, hommes généreux, recevez ces prix; tout le reste, jouet d'enfant ou salaire d'esclave.

J'ai arrêté vos regards, Messieurs, sur chacune des fonctions académiques, dont la réunion montre, sous son vrai jour, l'utilité de cette compagnie, considérée comme corporation. C'est à quoi je pourrais m'en tenir; mais, pour rendre sensible l'esprit général qui résulte de ces établissemens, j'observe que l'on peut, que l'on doit même regarder comme un monument académique un ouvrage avoué par l'académie, et composé presque officiellement par un de ses membres les plus célèbres, d'Alembert, son secrétaire perpétuel: je parle du recueil des éloges académiques.

Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des ridicules attachés, non pas aux lettres (que nous respectons), mais aux corps littéraires (que nous ne révérons pas), il faut lire cette singulière collection, qui de l'éloge des membres fait naître la plus sanglante satire de cette compagnie. C'est là, c'est dans ce recueil qu'on peut en contempler, en déplorer les misères, et remarquer tous les effets vicieux d'une vicieuse institution; la lutte des petits intérêts, le combat des passions haineuses, le manége des rivalités mesquines, le jeu de toutes ces vanités disparates et désassorties entre lettrés, titrés, mîtrés; enfin toutes les évolutions de ces amours-propres hétérogènes, s'observant, se caressant, se heurtant tour à tour, mais constamment réunis dans l'adoration d'un maître invisible et toujours présent.

Tels sont, à la longue, les effets de cette dégradante disposition, que, si l'on veut chercher l'exemple de la plus vile flatterie où des hommes puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?), non dans la cour de Louis XIV, mais dans l'académie française. Témoin le fameux sujet du prix proposé par ce corps: Laquelle des vertus du roi est la plus digne d'admiration? On sait que ce programme, présenté officiellement au monarque, lui fit baiser les yeux et couvrir son visage d'une rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que cinquante ans de règne, vingt ans de succès et la constante idolâtrie de sa cour avaient exercé, et en quelque sorte aguerri à soutenir les plus grands excès de la louange, une fois du moins s'avoua vaincu! et c'est à l'académie française qu'était réservé l'honneur de ce triomphe. Se flatterait-on que ce fût là le dernier terme d'un coupable avilissement? On se tromperait. Il faut voir, après la mort de Louis XIV, la servitude obstinée de cette compagnie punir, dans un de ses membres les plus distingués, le crime d'avoir osé juger, sur les principes de la justice et de la raison, la gloire de ce règne fastueux; il faut voir l'académie, pour venger ce prétendu outrage à la mémoire du roi, effacer de la liste académique le nom du seul écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le respectable abbé de Saint-Pierre: lâcheté gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles de la liberté française, et de voter solennellement pour l'éternité de l'esclavage national.

Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais impossible de pareils scandales, et qu'il sauverait, même à l'académie, une partie de ses ridicules accoutumés. On ne verrait plus l'avantage du rang tenir lieu de mérite, ni la faveur de la cour influer, du moins au même degré, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce qui même est inévitable, c'est la perpétuité de l'esprit qui anime ces compagnies. En vain tenteriez-vous d'organiser pour la liberté des corps créés pour la servitude: toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affidés. Dévoués, par leur nature, aux agens de l'autorité, seuls arbitres et dispensateurs des petites grâces dans un ordre de choses où les législateurs ne peuvent distinguer que les grands talens, il existe entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur alliance secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur complicité future. En voulez-vous la preuve? Je puis la produire: je puis mettre sous vos yeux les bases de ce traité, et pour ainsi dire les articles préliminaires. Ecoutez ce même d'Alembert, dans la préface du recueil de ces mêmes éloges, révélant le honteux secret des académies, et enseignant aux rois l'usage qu'ils peuvent faire de ces corporations, pour perpétuer l'esclavage des peuples.

Celui qui se marie, dit Bacon (c'est d'Alembert qui parle), donne des ôtages à la fortune. L'homme de lettres qui tient à l'académie (qui tient, c'est-à dire, est tenu, enchaîné), l'homme de lettres donne des ôtages à la décence. (Vous allez savoir ce que c'est que cette décence académicienne.) Cette chaîne (cette fois il l'appelle par son nom), cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle sera volontaire (la pire de toutes les servitudes est en effet la servitude volontaire: on savait cela); cette chaîne le retiendra sans effort dans les bornes qu'il serait tenté de franchir. (On pouvait en effet, sous l'ancien régime, être tenté de franchir les bornes.) L'écrivain isolé et qui veut toujours l'être, est une espèce de célibataire (un vaurien qu'il faut ranger, en le mariant à l'académie): célibataire qui, ayant moins à manger, est par là plus sujet ou plus exposé aux écarts[A]. (Aux écarts! par exemple, décrire des vérités utiles aux hommes et nuisibles à leurs oppresseurs.)

[A] Préface des Eloges de l'Académie, lus dans les séances publiques de l'Académie Françoise, tome I, page xvj.

Parmi les vérités importantes que les gouvernemens ont besoin d'accréditer (pour les travestir, les défigurer, quand on ne peut plus les dissimuler entièrement), il en est qu'il leur importe de ne répandre que peu à peu, et comme par transpiration insensible (l'académie laissait peu transpirer): un pareil corps, également instruit et sage (sage Messieurs!), organe de la raison par devoir, et de la prudence par état (quel état et quelle prudence!), ne fera entrer de lumière dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra pour les éclairer peu à peu (l'académie économisait la lumière). L'auteur ajoute, il est vrai, sans blesser les yeux des peuples; et l'on entend cette tournure vraiment académique.

Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous, n'est surpris, indigné, révolté? Certes, on ne sait qu'admirer le plus dans l'avocat des académies, ou la hardiesse ou l'impudence qui présente les gens de lettres sous un pareil aspect; qui, les plaçant entre les peuples et les rois, dit à ces derniers, dans une attitude à la fois servile et menaçante: Nous pouvons à notre choix éclaircir ou doubler, sur les yeux de vos sujets, le bandeau des préjugés. Payez nos paroles ou notre silence; achetez une alliance utile ou une neutralité nécessaire. Odieuse transaction, commerce coupable, où l'on sacrifie le bonheur des hommes à des places académiques, à des faveurs de cour! prime honteuse dans le plus infâme des trafics, celui de la liberté des nations! Vous concevez maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des académies la décence, la sagesse, la prudence d'état: d'état! hélas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une seconde preuve également frappante? Cherchez-la dans cette autre académie, sœur puînée, ou plutôt fille de l'académie française, et fille digne de sa mère par le même esprit d'abjection.

On sait que, d'après une idée de madame de Montespan (ce mot seul dit tout), l'académie des inscriptions et belles-lettres, instituée authentiquement pour la gloire du roi, chargée d'éterniser par les médailles la gloire du roi, d'examiner les dessins des peintures et sculptures consacrées à la gloire du roi, se soutint avec éclat près de trente ans; mais que, vers la fin du règne, la gloire du roi venant tout à coup à manquer, il fallut songer à s'étayer de quelqu'autre secours. Ce fut alors que, sous un nouveau régime qui la soumit à la hiérarchie des rangs, tache dont l'académie française parut du moins exempte, l'académie des belles-lettres chercha les moyens de se montrer utile. Elle eut recours aux antiquités judaïques, grecques et romaines, dont elle fit l'objet de ses recherches et de ses travaux. Eh! que ne s'y bornait-elle! Nous étions si reconnaissans d'avoir appris par elle ce qu'étaient dans la Grèce les dieux cabires, quels étaient les noms de tous les ustensiles composant la batterie de cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions à la découverte d'un vieux roi de Jérusalem, perdu depuis dix-huit cents ans, dans un recoin de la chronologie! On sourit malgré soi de voir des esprits graves et sérieux s'occuper de ces bagatelles.

Certes, il valait mieux en faire son éternelle occupation, que d'étudier nos antiquités françaises pour les dénaturer, que d'empoisonner les sources de notre histoire, que de mettre aux ordres du despotisme une érudition faussaire, que de combattre et condamner d'avance l'assemblée nationale, en déclarant fausse et dangereuse l'opinion qui conteste au roi le pouvoir législatif pour le donner à la nation: c'est l'avis de MM. Secousse, Foncemagne, et de plusieurs autres membres de cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils en font trophée: telle est leur profession de foi publique. La principale occupation de l'académie des belles-lettres, dit l'un de ses membres les plus célèbres, Mabillon, doit être la gloire du roi...

Quelles soient fermées pour jamais, ces écoles de flatterie et de servilité! Vous le devez à vous-mêmes, à vos invariables principes. Eh! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre d'avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes, dont il faut effacer jusqu'aux vestiges; enfin contre l'infatigable adulation dont, au scandale de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigué vos deux derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction de ces corps n'est que la conséquence nécessaire du décret qui a détaché les esclaves enchaînés dans Paris à la statue de Louis XIV.

Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens, ce que vous avez fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermédiaire; personne entre les talens et la nation. Range-toi de mon soleil, disait Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les compagnies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation pour les arts de génie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu: et, en fait de raison, vous ne savez plus rester en arrière des Anglais. Homère ni Virgile ne furent d'aucune académie, non plus que Pope et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille, critiqué par l'académie française, s'écriait: J'imite l'un de mes trois Horaces; j'en appelle au peuple. Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme lui.

Eh! qui réclamerait contre votre jugement? Parmi les gens de lettres eux-mêmes, les académies n'avaient guère pour défenseurs que les ennemis de la révolution. Encore, au nombre de ces défenseurs, s'en trouve-t-il quelques uns d'une espèce assez étrange. A quoi bon détruire, disent-ils, des établissemens prêts à tomber d'eux-mêmes à la naissance de la liberté? En vous laissant, Messieurs, apprécier ce moyen de défense, je crois pouvoir applaudir à la conjecture: et n'a-t-on pas vu, dans ces dernières années, l'accroissement de l'opinion publique servir de mesure à la décroissance proportionnelle de ces corps, jusqu'au moment où, toute proportion venant à cesser tout à coup, il n'est resté, entre ces compagnies et la nation, que l'intervalle immense qui sépare la servitude et la liberté?

Eh! comment l'académie, conservant sa maladive et incurable petitesse, au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, comment l'académie serait-elle aperçue? Qui recherchera désormais ses honneurs, obscurcis devant une gloire à la fois littéraire et patriotique? Pense-t-on que ceux de vos orateurs qui auront discuté dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation, les grands intérêts de la France, ambitionneront beaucoup une frivole distinction à laquelle le despotisme bornait, ou plutôt condamnait les plus rares talens? Qui ne sent que, si Corneille et Racine ont daigné apporter dans une si étroite enceinte les lauriers du théâtre, cette bizarrerie tenait à plusieurs vices d'un système social qui n'est plus, au prestige d'une vanité qui ne peut plus être, à la tyrannie d'un usage établi, comme un impôt, sur les talens; enfin à de petites convenances fugitives, maintenant disparues devant la liberté et englouties dans l'égalité civile et politique, comme un ruisseau dans l'Océan?

Epargnez-donc, Messieurs, à l'académie une mort naturelle; donnez à ses partisans, s'il en reste, la consolation de croire que sans vous elle était immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur de succomber dans une époque mémorable, et d'être ensevelie avec de plus puissantes corporations. Pour cette fois, vous avez peu de clameurs à craindre; car c'est une chose remarquable que l'académie, quoique si peu onéreuse au public, n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au chagrin que vous causerez à ses membres par leur séparation, croyez qu'il se contiendra dans les bornes d'une hypocrite et facile décence. Déployez donc à la fois, et votre fidélité à vos principes sur les corporations, et votre estime pour les lettres, en détruisant ces corps et en traitant les membres avec une libérale équité. Celle dont vous userez envers des hommes d'un mérite reconnu, plus ou moins distingué, membres de sociétés littéraires peu nombreuses, où l'on n'est admis que dans l'âge de la maturité, ne peut fatiguer la générosité de la nation. Plût au ciel qu'en des occasions plus importantes, vous eussiez pu réparer, par des dédommagemens aussi faciles, les maux individuels opérés pour le bonheur général! Plût au ciel qu'il vous eût été permis de placer aussi aisément, à côté de vos devoirs publics, la preuve consolante de votre commisération pour les infortunes particulières!

FIN DU DISCOURS SUR LES ACADÉMIES.

DISSERTATION
SUR
L'IMITATION DE LA NATURE,

RELATIVEMENT AUX CARACTÈRES DANS LES OUVRAGES
DRAMATIQUES.

On parle sans cesse de la nécessité d'imiter la nature, sans que personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presqu'une abstraction, par le petit nombre d'idées claires et distinctes qu'on y attache. Ordinairement la philosophie, pour mériter ce nom, a besoin de voir en grand: ici, elle doit descendre dans quelques détails, sous peine d'être absolument illusoire. Toutefois, il est nécessaire de remonter d'abord à des vues générales.

Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses ouvrages, échappant à nos faibles yeux, les arts se sont proposés de créer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence, parce que nous embrassons plus aisément les rapports de ses différentes parties. Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils embellissent notre séjour; ils doivent orner l'édifice, plutôt que d'en élever un semblable. L'homme étant ce qu'il y a dans le monde de plus intéressant pour l'homme, a été le principal objet de l'étude des artistes. Ils l'ont considéré sous toutes les faces, sous tous les rapports qui le lient à ses semblables; ils l'ont observé dans presque toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la nature à l'homme de la société; qui mettent aux prises ses goûts et ses intérêts, ses passions et ses devoirs. Enfin, ils l'ont placé dans les attitudes les plus pénibles, et lui ont fait subir une espèce de torture, pour arracher de son âme l'expression véritable d'un sentiment profond.

Quelle a dû être la marche de leur esprit dans cette opération? qu'a dû faire le peintre? qu'a dû faire le poète? Ils ont regardé autour d'eux: l'un a vu que les hommes bien proportionnés étaient en petit nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux avaient une âme faible et froide, indigne et incapable d'intéresser. Le peintre aperçoit un homme d'une stature plus haute que celle des autres; il l'arrête; il lui dit: Vous serez mon modèle. Le poète, à travers une foule méprisable, distingue un homme qui mérite son attention; son âme est à la fois sensible et forte, ardente et inébranlable: Voilà, dit le poète, l'homme que je veux peindre.

L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment de mon excellence; et ce sentiment, je serai bien loin de l'éprouver, si vous peignez les hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous à nos propres yeux: c'est une flatterie indirecte et d'autant plus ingénieuse, par laquelle vous séduirez à coup sûr notre jugement. Corneille a dit: L'homme s'admirera en m'écoutant, en me lisant. Je lui montrerai Rodrigue, tuant par honneur le père d'une maîtresse qu'il adore; Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant la mort de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intéressera à leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout-à-fait révoltante: un vil intrigant qui sacrifie son gendre à de lâches espérances de grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolérer son caractère.

Au reste, il serait à souhaiter que Corneille eût pu placer Pauline et Sévère dans l'admirable situation où il les a mis, sans exposer aux yeux un caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on n'ose plus en hasarder de semblables, quelques personnes infèrent la médiocrité des successeurs de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre un Félix, un Prusias sur la scène. Il fallait conclure au contraire que, depuis ce grand homme, on a fait des progrès dans l'art qu'il a créé. On a senti qu'il fallait des raisons invincibles pour autoriser un poète à peindre de si vils criminels. L'admirable rôle de Narcisse, dans Britannicus, contient une des plus belles leçons qu'on ait jamais données aux rois; et cependant cette considération n'empêche pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine; et l'on sait que le public donna, aux premières représentations de ce chef-d'œuvre, des marques d'un mécontentement peu équivoque.

Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fécond. Il explique, d'une manière satisfaisante, l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir des caractères nobles s'avilir et se dégrader. Je sais pourquoi mon âme est affectée désagréablement, lorsque le vainqueur des Curiaces enfonce le poignard dans le sein de sa sœur, dont le seul crime est de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire même, ne sommes-nous pas sensiblement affligés, lorsqu'un des principaux personnages s'avilit par quelque action qui flétrit une âme à laquelle la nôtre s'intéressait? Cette nécessité de maintenir l'énergie du caractère est si reconnue, que les poètes tragiques ont l'attention de ne jamais laisser entendre aux héros de leurs poèmes rien d'humiliant pour eux, même dans la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces d'Assur, dans Sémiramis, ont rien d'avilissant pour Arsace! Ce secret de l'art, qui consiste à faire tomber l'odieux du crime sur un confident, est une des découvertes les plus utiles à la tragédie. Racine l'a mis le premier en usage dans Phèdre. L'auteur de Mahomet en a profité habilement, quand il s'est servi d'Omar pour donner à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par Seïde.

Quoique les anciens aient négligé plus d'une fois de soutenir les caractères dans toute leur force, ils ne laissaient pas d'en sentir la nécessité. Lorsqu'ils étaient obligés d'avilir un héros, un dieu ou une déesse venait partager le crime avec lui, ou même s'en chargeait entièrement. Les hommes aimaient mieux qu'on leur montrât un dieu vindicatif, ou une déesse jalouse, qu'un être de leur espèce vil et dégradé. C'est ainsi que, dans Homère, Minerve, la déesse de la sagesse, conduit Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus. Elle ne se montre ni plus juste, ni plus généreuse dans l'Ajax furieux, où elle trompe ce malheureux prince, en feignant de le servir, tandis qu'elle sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisaient, à cet égard, de leurs divinités, paraît plus condamnable encore que la manière dont ils s'en servaient pour le dénouement de leurs pièces.

Il est à peu près reconnu que les modernes sont très-supérieurs aux anciens dans l'art de tracer les caractères. Je ne doute pas que ceux-ci n'aient bien peint les mœurs existantes sous leurs yeux. Je dis seulement que les caractères des bons ouvrages anciens ne sont pas aussi fortement dessinés que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la renaissance de la philosophie, qu'on a profondément réfléchi sur la théorie des beaux-arts. Les Grecs paraissent avoir peu médité sur ce sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination ardente, ils se laissaient entraîner par ces guides qui conduisent rapidement celui qui marche à leur suite, mais qui quelquefois l'égarent. En effet, le génie ne préserve pas des écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé par des réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après s'être trompé plus d'une fois. Plus le goût de la société s'étend, plus les objets des méditations du philosophe se multiplient. Les idées de la vraie grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus précises. La corruption des mœurs qui, selon quelques sages, est le fruit de ce goût excessif pour la société, est pour le poète une raison de plus de multiplier les caractères vertueux. On a dit que, plus les mœurs s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à la peinture des vertus. Fatigués de voir des âmes communes, des bassesses, des trahisons, leur cœur se réfugie, pour ainsi dire, dans ces monumens précieux, où il retrouve quelques traits d'une grandeur pour laquelle il était né.

Mais telle est la faiblesse de la nature humaine, même dans ses vertus, que, pour nous rendre intéressans à nos propres yeux, le poète a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il voudra, pourvu que l'illusion ne disparaisse point, pourvu que nous nous reconnaissions encore. L'intérêt cesse avec la vraisemblance; mais ce qui est vraisemblable pour l'un, ne l'est pas pour l'autre. Nous jugeons les hommes vertueux, suivant les moyens que nous avons de les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement au très-petit nombre d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de chaque chose, peuvent dire: ce sentiment est juste et noble; celui-ci est vrai; celui-là est faux, ou exagéré. L'un doit naître dans un cœur honnête; l'autre n'existe que dans la tête d'un poète qui s'efforce de créer des vertus. Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement.

Souvent un seul sentiment faux détruit une illusion délicieuse, et la détruit plus désagréablement qu'une invraisemblance. Qu'une mère, réduite à la dernière infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans un cloître avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son enfant; qu'appelée ensuite, par un concours de circonstances, dans la maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante se défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les inquiétudes et toutes les transes de la maternité: voilà ce qui doit intéresser tous les cœurs. Je veux bien passer au poète la combinaison d'incidens divers dont il doit résulter de si grands mouvemens; mais que cette mère dans l'indigence, souffrant dans elle-même et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens, c'est-à-dire, ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit par un auteur qui, dans ce moment, n'avait pas le sentiment juste des convenances véritables.

Une autre raison pour laquelle un auteur doit s'attacher à n'exprimer que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits ayant vu, dans la plupart des ouvrages de théâtre, une fausse grandeur, rien de tout ce vain étalage dramatique dont rien n'est à leur usage; au lieu qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une âme bien faite, qui l'adopte avec avidité.

Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet égard, dans les justes bornes; et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixées. Pompée implore le secours du roi d'Égypte; il a mis en sûreté la moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre que pour sa vie; il prévoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne à sa destinée sans se plaindre: voilà un grand homme. Mais il dédaigne de lever les yeux au ciel,

De peur que, d'un coup d'œil, contre une telle offense,
Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance:

voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille me paraissent quelquefois avoir, pour la vie, un mépris féroce et peu intéressant. Iphigénie dit naturellement:

Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,
Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé Racine de n'avoir pas donné à cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort. Aménaïde avoue aussi un sentiment semblable:

Je ne me vante point du fastueux effort
De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort:
Je regrette la vie; elle doit m'être chère.

Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mépriser la vie que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leurs devoirs; à plus forte raison, de jeunes princesses innocentes ne doivent point la quitter sans regret, quoique prêtes à la sacrifier, si leur devoir l'exige.

Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions dont l'humanité ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se réunissent sur un seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce défaut, dans lequel sont tombés plusieurs romanciers excellens. Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intérêt qu'il font naître dans la suite: c'est ce qu'a fait l'auteur de Grandisson, en prenant soin d'accumuler sur son héros toutes les vertus et tous les avantages que la nature et la fortune n'ont jamais réunis dans un seul homme.

Quelques auteurs célèbres, las de voir, dans la plupart des caractères, une empreinte romanesque, se sont avisés d'avilir tout à coup un personnage qu'ils avaient rendu intéressant par la réunion des sentimens les plus délicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est parfait dans la nature, et qu'il faut, en présentant aux lecteurs de grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit point un roman. On répond que l'art consiste à obtenir cet effet, sans employer de pareils moyens. Un grand intérêt pris fortement dans nos mœurs véritables, quelques taches volontairement répandues dans les caractères principaux, quelques circonstances communes dans les événemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le poète et le romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs adroits, qui assurent la croyance à leurs récits, en y mêlant des détails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts dans des mains habiles et vigoureuses, empêchera, sans doute, que des mains plus faibles osent jamais essayer de s'en servir.

Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre nature, est une source d'intérêt, le sentiment de notre faiblesse contre certains coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation en ouvrent une autre non moins abondante; et souvent ces deux sensations se réunissent. La simple vue d'une action de générosité nous transporte. En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos yeux des larmes de reconnaissance et d'admiration. Quand nous avons le bonheur de la faire nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se confondant par degrés avec le calme d'une joie pure et concentrée, forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accordée à l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour l'autre, que de sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre âme! Vous jouissez de la générosité de Pylade; il vous semble que vous l'imiteriez: l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une identification qui, pour être rapide, n'en est pas moins réelle, nous transforme dans l'homme que l'infortune accable, et dans l'ami généreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens qui nous sont les plus chers: du sentiment de notre grandeur qui nous flatte, et de celui de notre faiblesse qu'on soulage.

Ce serait peut-être ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes ne sont intéressans au théâtre, que quand ils sont commis par des hommes à peu près vertueux. Si Œdipe était un scélérat, il ne serait que révoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance méditée depuis plus de vingt ans, fasse boire à un malheureux père le sang de son fils, c'est une horreur qui n'est point intéressante. On répond que l'intérêt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste n'inspire point un intérêt déchirant, tel qu'on devait l'attendre d'une pareille situation, si elle eût été adoucie. On a seulement pour lui cette pitié qu'on accorde à tous les malheureux. Un écrivain célèbre, dans une lettre éloquente contre les spectacles, fait un grand mérite à l'auteur d'Atrée d'avoir intéressé tous les spectateurs pour la simple humanité. Ce point de vue, sans doute, est philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait faire un mérite à l'auteur. Thyeste est jeté par la tempête dans un port soumis au cruel Atrée. Il faut échapper à sa vengeance; il cache sa qualité de prince: quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste homme; il ne peut renoncer à ce titre. Il est évident que la force du sujet a tout fait, et qu'il n'y a point un si grand mérite dans cette disposition, qui d'ailleurs appartient tout à fait à Sénèque. Mais qu'un amant sensible et généreux tue sa maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle; qu'Oreste, que Ninias massacrent leur coupable mère avec le projet de ne jamais cesser de la respecter: voilà un genre de tragédie qui aura toujours des droits sur tous les hommes. L'événement tragique est le même, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux: l'effet théâtral n'y perd rien.

Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens, les amena par degrés à concevoir ainsi la tragédie. D'abord, le besoin que les hommes ont d'être ébranlés fortement, fit qu'on se contenta d'une émotion vive, de quelque manière qu'elle fut produite: Oreste, tourmenté par les furies; Prométhée attaché sur le Caucase, tandis que des vautours lui déchiraient le cœur: ces affreux spectacles suffirent. Ensuite, on s'efforça de rendre intéressant le héros du poème: le poète ménage tellement son action qu'on ne pouvait imputer les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique; c'est ce qui rend Œdipe et Phèdre si attachans. Depuis, Corneille, aidé de Guillen de Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée sur les passions. Enfin, on est revenu depuis à un genre de tragédie fondé en même temps sur les passions et sur cette dépendance où nous sommes d'une cause supérieure: telle est Sémiramis, et telles sont les pièces dont les sujets sont tirés du théâtre des Grecs. Quelque admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux hommes de grandes leçons et de grands tableaux, j'avoue que je lui préfère la tragédie qui fait couler des larmes de pur attendrissement; telles sont Andromaque, Zaïre, Alzire, etc.

Les différens peuples policés ont suivi des procédés différens dans l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigué les grands traits, mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissaient leurs héros. Ce défaut venait de ce que, dans ces siècles héroïques et grossiers, on n'avait point fixé les véritables notions des vertus morales. Les Romains, nés moins heureusement, mais ayant plus d'idées sur les décences, tracèrent des caractères moins forts, mais plus soutenus. Les deux ou trois siècles qui précédèrent la renaissance des lettres, doivent être comptés pour rien. Une imitation servile des anciens, tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe littéraire. Les Anglais, les Italiens et les Français prirent des routes différentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les Anglais, se piquèrent d'imiter la nature avec une vérité souvent grossière et rebutante. La preuve qu'ils n'étaient point dirigés, dans cette marche, par le désir d'opérer une illusion parfaite, mais seulement par une rusticité qui n'est point incompatible avec les élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils copiaient la nature commune, ils choquaient toutes les vraisemblances, en resserrant dans l'espace d'un jour des événemens qui avaient rempli trente années. Les Italiens imitèrent la nature dans ces détails moins odieux, mais peu intéressans. Dans la Mérope de Maffei, le vieillard qui vient chercher le jeune Egiste, se permet de parler beaucoup, et de dire plusieurs choses inutiles à l'action. Blâmez, en Italie, cette absurdité; on vous répondra: Telle est la nature. En France, nous pensons qu'il pourrait exister un vieillard qui, ayant élevé le fils de son roi, et l'ayant laissé échapper de ses bras, viendrait le réclamer sans bavardage.

Combien cette imitation servile de la nature est peu intéressante! Dès lors, le goût, ce conducteur du génie, est banni de l'empire des arts; dès lors, plus de nécessité de porter du choix dans les parties, pour en former un ensemble intéressant: une vérité, souvent désagréable, tiendra lieu de mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que la perfection du goût a introduits dans le langage, dans la peinture des passions, et dont Racine a le premier donné l'idée. Si vous peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez le tableau de mœurs grossières à des hommes dont les mœurs se sont épurées par le temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir de sa roture.

Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accéder au traité secret, mais réel, en vertu duquel l'artiste dit au public: Admettez telle et telle supposition, et je m'engage à affecter votre âme de telle et telle manière. Ces conventions étant au théâtre en plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute représentation dramatique; la tragédie en musique vous deviendra tout à fait insupportable; vous n'aurez guère plus d'indulgence pour la tragédie parlée; vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas en vers alexandrins, et la perfection même de l'art va devenir un défaut pour vous. Dans un chef-d'œuvre où de grands événemens sont représentés et réunis d'une manière attachante, vous serez en droit de remarquer que la nature ne place pas ainsi, l'un auprès de l'autre, plusieurs événemens extraordinaires. Si vous continuez à vous tenir rigueur, vous demanderez pourquoi César parle français; vous serez le plus cruel ennemi de vos plaisirs: vous aurez vu Mérope, et n'aurez pas pleuré.

Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'être embellie? Jetez les yeux sur la pastorale. Il est à croire que les guerres civiles d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle du Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les paysans ont toujours été plongés en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour du parfait bonheur. Toutefois, nous sentons que les habitans de la campagne, libres des travaux trop pénibles de leur état, abandonnés à la simplicité de leurs goûts, seraient plus près du bonheur que nous ne le sommes dans nos villes, où toutes les passions exaltées au plus haut degré se livrent sans cesse, dans notre âme, un combat qui l'accable et qui la déchire. Le poète, traçant à notre imagination le tableau des plaisirs champêtres, fait pour nous les frais d'une agréable maison de campagne, où nous pourrons nous retirer quand nous serons fatigués des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde seulement de détruire le prestige, en donnant à ses personnages des sentimens ou des idées étrangers à leur état; mais qu'il ne craigne pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point à la campagne, ni Fontenelle non plus: sont-ils grossiers? je m'y déplais, fût-ce avec Théocrite.

Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau, dans la nature, que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la représentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs, prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il fallait réduire les arts à cette vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui cherche à la peindre, se propose de tromper tout à fait le spectateur, il méconnaît l'objet de son art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et les copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir. Ce tableau du Poussin me saisit d'admiration: toutefois l'illusion n'opère pas sur moi, au point de me faire adresser la parole aux êtres qui paraissent animés sur la toile; ce n'est pas même ce plaisir que je cherche. Cette statue dont j'admire la beauté, essayez de la peindre des véritables couleurs de la nature, que la carnation soit exactement semblable à celle d'un homme, assurez l'effet du prestige en le couvrant d'habits semblables aux nôtres: mon plaisir est évanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois qu'on a voulu créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me demande pourquoi cette figure ressemble à un homme, et n'en est point un. Je souhaite avec Pigmalion que la statue soit animée; je sens l'insuffisance de l'artiste: elle me rappelle la mienne; et c'est cette idée qu'il doit toujours écarter. Il est à croire que le sentiment de la difficulté vaincue est un charme secret et toujours agissant, qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue d'une belle imitation de la nature.

D'après ces considérations, on est en état de décider si la philosophie peut faire autant de tort à la poésie, que le prétendent la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en ont abusé, en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique. Mais observez les avantages qu'elle peut produire en éclairant la marche d'un talent véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage dramatique est une expérience faite sur le cœur humain. C'est le philosophe qui la dirige; le poète ne fait que passionner le langage de ses acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine avec feu. Je sais que le génie peint à grandes touches et dédaigne les nuances; mais je ne puis croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion violente: il peut laisser échapper subitement un morceau plein de sensibilité; il peut même concevoir un plan rempli de chaleur; mais il a besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance des parties, et les diriger à un but moral; il a pu fournir à Molière l'idée de la cassette; mais il a été secondé par de profondes réflexions, lorsqu'il a compromis un père avare usurier, avec un fils libertin qui emprunte à un intérêt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur chaque vers du Tartuffe et du Misantrope. Ne croyons pas que cette habitude de réfléchir puisse jamais refroidir un poète. Elle trace au contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idéal qui le dirige à son insu, même dans la chaleur de sa composition. Un philosophe pourrait donc composer un nouvel Art poétique, dans lequel il remonterait aux sources de l'intérêt et du comique, où il approfondirait l'art de tracer les caractères, où il ferait voir les progrès que cet art a faits, et où il pourrait donner la solution de plusieurs problèmes littéraires. On peut assurer à celui qui exécuterait cet ouvrage, un très-grand succès, dont l'auteur ne serait jamais témoin. Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre, il est à croire que cette dernière réflexion ne serait point capable de l'arrêter.

FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE.

DIALOGUE
ENTRE
SAINT-RÉAL, ÉPICURE, SÉNÈQUE, JULIEN
ET LOUIS-LE-GRAND.

ÉPICURE.

Je sors d'une illustre assemblée des morts, où l'on m'a parlé du dessein que vous aviez eu de donner un ouvrage sur la bizarrerie de quelques réputations anciennes et modernes. J'aurais pu vous fournir un exemple...

SAINT-RÉAL.

Ces exemples sont innombrables. Combien cette journée m'en a-t-elle offert! Tantôt, c'est un aumônier qui m'apprend qu'on lui doit le succès d'un siége qui immortalise tel général; tantôt, c'est un poète qui me prie de revendiquer pour lui une comédie, qu'il a cédée pour quatre louis à un comédien. C'est un auteur inconnu du troisième siècle, qui se plaint que quelques écrivains modernes se font un nom à ses dépens, en s'appropriant et en développant ses idées. Je viens d'entendre un maréchal de France, revenu des vanités du siècle, qui s'avoue redevable du bâton à un mouvement savant d'un officier subalterne qui ne put obtenir la croix de Saint-Louis.

ÉPICURE.

Je n'ose me comparer, beaucoup moins me préférer à personne; mais j'espère que vous ne me confondrez point avec ces morts, dont la réputation est moins bizarre que la mienne. Épicure doit croire...

SAINT-RÉAL.

Quoi! vous êtes ce philosophe sévère, sage adorateur d'un dieu dont le nom est le mot de ralliement pour les voluptueux et les esprits forts!

ÉPICURE.

Oui, c'est moi-même. Je suis né dans un petit bourg de l'Attique. Je fis quelque séjour dans Athènes, où je fus absolument inconnu. Je m'aperçus que les richesses étaient le fléau de la plupart de ceux qui les possédaient, grâce à leur imprudence; que quelques-uns devaient dire: j'ai des richesses, comme on dit: j'ai la fièvre, j'ai la colique; je conçus que le seul moyen d'être heureux, était de se conformer à la nature; je me retirai dans mon petit bourg. J'y vivais de pain et d'eau; je jouissais de la santé, de l'égalité d'esprit, de la tranquillité d'âme. J'allai à Athènes remercier Jupiter de m'avoir conduit au bonheur par une route si simple. Il plut à un citoyen de s'étonner de me voir dans le temple, et me voilà devenu le patron de l'impiété. Je retournai dans ma retraite, bien résolu de cacher ma vie: c'était mon principal axiôme. Ma morale était celle d'Épictète, si ce n'est que j'avais le ridicule de prétendre qu'il vaut mieux jouir d'une santé parfaite, que d'être tourmenté des douleurs de la gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nommé Métrodore, à qui je reprochais sa somptuosité, parce qu'il dépensait un sou et demi par jour; je lui écrivais: Non toto asse quotidiè vivo (ma dépense ne se monte pas à un sou par jour). Nous étions heureux, et nous disions que nous avions trouvé la volupté. Je mourus, sans que personne se doutât que j'eusse vécu: mon disciple fit part aux siens de quelques-unes de mes lettres, où je prêchais la volupté, c'est-à dire, la sobriété et le désintéressement. D'après mes idées, les fermiers de la république donnèrent aux Laïs et aux Phrynés des soupés où ils dépensaient vingt-cinq mines: ils dirent qu'ils étaient épicuriens, et on les crut.

SAINT-RÉAL.

J'ai souvent déploré l'injustice du sort à votre égard: j'avais quelques matériaux; je me proposais de donner un précis de votre doctrine, de votre morale et de vos écrits. Mais qu'auriez-vous pu y gagner? J'aurais, tout au plus, réhabilité votre réputation dans l'esprit de quelques hommes sensés; mais le vulgaire sera toujours pour vous le vulgaire. Le poids de vingt siècles pèsera éternellement sur votre renommée; et, quoique votre morale soit aussi pure que sensée, on dira toujours le poison d'Épicure... Mais quel est celui qui vient troubler une conversation si intéressante?

ÉPICURE.

C'est un philosophe qui a, presque autant que moi, à se plaindre de la renommée. C'est un des plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a rendu justice en rapprochant ma doctrine de celle de Zénon, et dont le suffrage n'a pas beaucoup influé sur l'idée qu'on a conçue de moi: c'est Sénèque.

SÉNÈQUE.

Oui, c'est moi, qui ai été le collègue de Burrhus dans l'éducation du fils d'Énobardus; c'est moi qu'on a accusé, sans aucun fondement, d'avoir souillé la couche de mon maître et de mon bienfaiteur. On m'a soupçonné d'avarice, parce que la fastueuse reconnaissance de mon disciple m'environna de richesses qui n'approchèrent jamais de mon cœur. Je fus quelque temps gouverneur de la Bretagne, où j'arrêtai les brigandages de mes subalternes dans l'administration des deniers publics: on me supposa des raisons qui n'avaient rien de commun avec l'intérêt de l'état. Quelques beaux esprits dirent que j'écrivais, sur une table d'or, mes invectives contre les richesses; mes ennemis agréèrent cette idée. La vérité est pourtant que je vivais, comme les poètes du temps, c'est-à-dire, que je passais la journée dans mon lit à lire et à composer, et en me contentant d'un peu de pain et d'eau. On sait que j'ai refusé le trône, où les vœux de tout l'empire m'appelaient, refus que ma mort a suivi de près: Cependant ma réputation de philosophe est fort équivoque, et celle d'homme de lettres n'est pas infiniment respectée.

SAINT-RÉAL.

J'avais déjà vu l'absurdité de ces accusations; et Sénèque aurait joué, dans l'ouvrage que je méditais, un rôle intéressant. Vos écrits sont votre éloge, et vous vous y êtes peint sans vous flatter. Vos lettres sont un cours complet de morale stoïcienne, où l'homme, l'orateur et le philosophe sont réunis. Quoiqu'en disent vos ennemis, votre philosophie ne s'est pas répandue en paroles; elle a passé dans vos actions. On croirait que vous fûtes insensible à votre exil, si le Traité de la Consolation, adressé à votre mère, ne prouvait que vous eûtes besoin de votre philosophie pour supporter son absence. Vous prouvâtes que la plupart des malheurs ne sont guère qu'une nécessité de faire plus d'usage de sa raison que n'en font les autres hommes. Votre ouvrage est animé de la double chaleur de l'imagination et du sentiment. L'île de Corse attendait un exilé, et ce triste séjour vit un contemplateur de la nature. Vous tournâtes autour de plusieurs vérités, et vous connûtes l'équilibre des liqueurs. Malgré vos vertus et vos talens, vous passez pour un philosophe dont la conduite et les principes sont peu conséquens, pour un physicien médiocre; et quelques littérateurs vous ont traité comme un académicien de province de mauvais goût.

SÉNÈQUE.

Avoir et n'avoir point de réputation, est une chose bien indifférente; mais en avoir une mauvaise, est un malheur que j'avais tâché d'éviter.

SAINT-RÉAL.

Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de votre siècle et de la postérité: trop d'emphase dans votre morale, trop de faste (pardonnez, je parle à un philosophe), trop d'apprêt dans votre éloquence, trop de mépris pour les hommes, ont révolté quelques-uns de vos contemporains. Vous ne les avez pas assez intéressés à dire de vous: Sénèque est un grand homme. Ils ont cherché, dans vos vertus, les semences des vices opposés: cette ressource est précieuse et nécessaire à la plupart des hommes. Mais vous eûtes des admirateurs, quoique vous vécussiez sous Néron; Rome recueillit et adora vos dernières paroles; et les sages de tous les siècles vous regarderont comme un vrai philosophe, comme un homme éloquent, dont l'âme fut sensible, l'esprit vaste et étendu, et dont les écrits nous offrent une forêt immense d'arbres élevés, où aucun n'est remarquable, parce qu'ils sont tous d'une égale hauteur.

SÉNÈQUE.

Cette réputation est plus que suffisante; il y a long-temps que j'écrivais à mon ami Lucilius, d'après Épicure: Satis magnum alter alteri theatrum sumus (nous sommes l'un pour l'autre un théâtre assez étendu). Mais j'aperçois une ombre qui m'est tout-à fait inconnue; elle, vient, sans doute, pour le même sujet qui nous amène. Ah! je la reconnais: c'est Julien le Philosophe.

SAINT-RÉAL.

Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas la grammaire à Alexandrie?

SÉNÈQUE.

Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes, on appelle vulgairement Julien l'Apostat.

SAINT-RÉAL.

Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais qu'il en portât le nom.

JULIEN.

Je supporterais patiemment le nom d'Apostat, si, dans l'esprit de la plupart des hommes, il n'emportait l'idée d'apostat de toutes les vertus. L'on sait que je ne fus pas insensible à la gloire: c'est la dernière passion du sage; c'est la chemise de l'âme, m'a dit tout à l'heure un philosophe aimable, né parmi mes chers Gaulois.

SAINT-RÉAL.

Ah! je reconnais Montaigne.

JULIEN.

Je me flatte que ce n'est point sous ce nom odieux, que vous m'eussiez fait connaître, si j'avais eu quelque place dans votre ouvrage. On me força d'embrasser la religion de mes persécuteurs; et j'abjurai, dès que je fus le maître, une religion que j'ai eu le malheur de ne pas croire. Voici ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, où je fus adoré des peuples. Les Gaulois m'aidèrent à chasser les Germains des terres de l'empire. Je les vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup de prisonniers, et je ne traitai point les vaincus comme fit, avant moi, votre grand Constantin: je ne les fis point égorger dans le cirque. Devenu empereur, je tâchai de régner comme eût fait Platon. Il fallut faire la guerre aux Perses; je passai par Antioche: ce vil peuple me prodigua les insultes et les railleries; je voulus croire que Julien seul était offensé, et non l'empereur; je ne punis point mes sujets, comme fit, après moi, votre grand Théodose; je ne les fis pas égorger dans le cirque. Je fus blessé à mort dans une action, et l'on me prête un discours dont rougiraient l'imbécile Caligula et le gladiateur Commode.

SAINT-RÉAL.

Vous devez vous consoler que mon projet n'ait pas eu lieu: une main habile a tracé votre portrait; il me semble bien saisi. On vous rend justice; on répand, sur votre héroïsme philosophique, un soupçon de singularité, dont vous parûtes n'avoir pas été toujours exempt; si la postérité eût eu quelque égard pour mon suffrage, vous porteriez désormais, sur la terre, le nom dont on vous honore ici; et, pour vous le donner, je l'eusse ôté à un de vos successeurs nommé Léon-le-Philosophe, prince estimable, à la vérité, mais qui fut un dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous tout à fait digne de ce dernier titre, en méprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous rester, parce qu'on ne renonce pas aisément aux anciennes habitudes.

Voici une ombre que je n'ai point encore vue dans ces lieux, et je lis dans vos yeux que personne de vous ne la connaît.

LOUIS-LE-GRAND.

Oui, Louis-le-Grand est ignoré dans ces lieux, et son titre ne le garantit pas d'une éternelle obscurité.

SAINT-RÉAL.

Louis-le-Grand ignoré! Ce roi qui fut son propre ouvrage! ce roi qui écrivait au comte d'Estrades, du vivant même de Mazarin: Ecrivez-moi sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire par moi-même; qui, le premier, montra à l'Europe des armées innombrables; qui créa, en deux ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la guerre contre toute l'Europe; qui fit fleurir les arts et le commerce; qui pensionna tous les savans, excepté moi pourtant; ce roi, enfin, qui fut grand par la guerre, par la paix, par le bonheur et par l'adversité.

LOUIS-LE-GRAND.

Je n'ai point écrit au comte d'Estrades; je n'ai point couvert la mer de vaisseaux; je n'ai point soutenu la guerre contre toute l'Europe; je l'ai faite, malgré moi, à quelques voisins ambitieux; j'ai conçu, malgré l'ignorance de mon siècle, qu'il y avait quelque grandeur à encourager les arts; j'ai fait des pensions à quelques professeurs de grec et de latin; j'ai fait le bonheur de mes peuples: je suis Louis-le-Grand, roi de Hongrie et de Pologne.

SAINT-RÉAL.

Je l'avoue, à ma honte: votre nom n'était pas présent à mon esprit. Votre récit me le rappelle: vous viviez à la fin du quatorzième siècle.

LOUIS-LE-GRAND.

Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes respectables sont ignorés; mais la renommée ne leur avait point accordé un surnom capable de les arracher à l'oubli; il n'appartenait qu'à moi d'être appelle grand, et d'être inconnu.

SAINT-RÉAL.

Vous avez mérité votre nom. Votre mémoire a pu être célèbre quelque temps après votre mort; mais les siècles suivans n'ont pas regardé votre siècle comme dépositaire de la grandeur. Peut-être les hommes parviendront-ils à se faire une autre idée de la gloire; et, dans ce cas, combien de héros dégradés! L'injustice des hommes les confrontera avec des préjugés contraires à ceux d'après lesquels ils ont vécu. Tel est le sort des héros de la gloire: son théâtre est immense et fragile; le théâtre de la vertu est borné, mais inébranlable.

Je parle à des philosophes et à des rois. Vous connaissez le néant des idées et des grandeurs humaines. Mon dessein fut de juger les réputations et le hasard qui y préside. Quelle a été la bizarrerie de la mienne! mes ouvrages furent estimés: ma personne fut inconnue. Je vécus pauvre, sous un grand prince ami des arts. On ignore mon véritable nom, l'âge, le temps et le lieu où j'ai terminé ma destinée. Mais quelle foule d'ombres accourt vers nous! Retirons-nous à l'écart, et sauvons nos réflexions de leur importunité.

FIN DU DIALOGUE.