Il est sot et me fait ombrage,
Car elle est sotte comme lui.

La mère en fut terriblement courroucée, et ne lui vouloit point pardonner. Enfin, il s'alla mettre à genoux auprès d'elle à l'église, et jura qu'il ne se lèveroit jamais si elle ne lui faisoit grâce. Elle en étoit peut-être à cet endroit du Pater: Sicut et dimittimus debitoribus nostris, et elle lui pardonna.

Enfin, le duc de Brezé lui donnoit pension[425], et il le suivit une fois sur la mer; mais il démentit bien le sang des Abencerrages, dont il se disoit issu; car, dans un combat, on dit qu'il se mit à fond de cale, et que, comme quelqu'un lui eut dit que les coups de canon à fleur d'eau étoient les plus dangereux, «Hélas! s'écria-t-il, où est-ce donc que je me fourrerai?» Après, il se poussa le mieux qu'il put à la cour, et, par le moyen de Lyonne, qui se divertissoit à faire des bouts-rimés avec lui au cabaret, il eut quinze cents livres de pension de la Reine, et même il toucha quatre mille livres pour aller en Suède faire compliment à la Reine, qui avoit pensé être assassinée par un régent de collége hors du sens; on croyoit qu'il la tiendrait en belle humeur. Il n'y alla pas pourtant, mais l'argent lui demeura. Il a de la vivacité d'esprit, mais il a une présomption enragée, et souvent il lui est arrivé de dire des sottises en pensant dire de plaisantes choses[426]. Pour sa cervelle, vous en allez juger. Il fit des couplets de chansons sur toutes les filles de la Reine; il s'étoit acharné sur Saint-Michel; il en fit de même sur Ségur, qui fut la doyenne en sa place. En voici un:

Quelle injustice pour Ségur!
Elle est blanche, elle est blonde,
Et trouve à tout le monde
Le cœur un peu dur.
Je la vois réduite
En un étrange point;
Ses amants sont en fuite,
Et son embonpoint
Ne les rappelle point[427].

Déjà il avoit dit dans l'Adieu de Nucillan qui s'alloit marier:

Ségur, excusez-moi, si je suis incivile
De passer devant vous[428].

Et, en plein cercle, elle lui dit: «M. de Bensserade, vous avez fait des vers contre moi. Dans notre race il n'y a point de poètes pour vous rendre la pareille; mais il y a bien des gens qui vous traiteront en poète si vous y retournez plus.» Ce fut elle qui avertit M. de Châtillon que Bensserade avoit fait le couplet que voici:

Châtillon, gardez vos appas
Pour quelque autre conquête;
Si vous êtes prête
Le Roi ne l'est pas.
Avecque vous il cause,
Mais en vérité,
Il faut quelque autre chose
Pour votre beauté
Qu'une minorité[429].

Madame de Châtillon lui dit: «Vraiment, monsieur de Bensserade, je vous ai bien de l'obligation de faire comme cela des chansons sur moi.» Mais le mari lui dit: «Mon petit ami, s'il vous arrive jamais de parler de madame de Châtillon, je vous ferai rouer de coups de bâtons.» Il fut quelque temps après cela sans oser se montrer, car cette infortune lui arriva en un temps où il étoit mal avec Lyonne, et voici pourquoi. Le beau-père de Lambert tenoit alors cabaret à Bel-Air, près le Luxembourg; Bensserade lui devoit cinquante écus pour dépense de bouche, car il avoit été comme en prison là-dedans quelque temps. La femme pria de Lessins, neveu de Lyonne, car la voix d'Hilaire et celle de Lambert attiroient beaucoup d'honnêtes gens dans cette maison, de dire à Bensserade, qui alors avoit les quatre mille livres de son ambassade échouée, et quinze cents livres de sa pension, de lui payer les cinquante écus. Il le promit jusqu'à trois fois; enfin il dit qu'il l'avoit payée, et cela s'étant trouvé faux, Lessins le dit à Lyonne, qui, déjà en colère de ce que ce garçon avoit publié des bouts-rimés de sa façon, ce qu'il lui avoit défendu, ne le voulut plus voir. On fut contraint de céder ces cinquante écus à un valet de pied de M. d'Orléans, qui tourmenta tant Bensserade, qu'il le fit enfin payer. Scarron, qui n'aimoit pas Bensserade, après avoir daté une fois:

L'an que le sieur de Bensserade
N'alla point en son ambassade,

data ainsi l'année suivante:

L'an que le sieur de Bensserade
Fut menacé de bastonnade.

Depuis, il se rajusta peu à peu avec Lyonne, qui souffrit enfin qu'il allât chez lui.

En ce temps-là Bensserade commença fort à décheoir; ses premières pièces sont bien plus raisonnables; il y a au moins presque toujours deux bons vers pour deux méchants. Il en fit alors une, où il disoit à une femme:

Et vous avez cent choses
Par-delà la beauté.

Je lisois cette pièce devant une femme, et je m'arrêtai exprès après ce vers,

Et vous avez cent choses.

«Hélas! dit-elle, il n'en faut point tant: on est quelquefois bien empêchée d'un.» On fit un couplet contre lui sur l'air de Grand Guenippe:

Bensserade,
Bensserade,
Pourquoi pus-tu tant?
—J'ai le pied fin et le gousset friand,
Et je n'ai point d'argent
Pour avoir des chaussons blancs.

On le faisoit enrager, en l'appelant le poète Bensserade, car les voleurs dirent dans leur déposition qu'ils avoient volé un soir le poète Bensserade. «Helas! dit-il, ils ne me prirent que deux quarts d'écu; mais ils m'ôtèrent mon manteau; pour ma montre, je la coulai dans mon caleçon, et trépignois des pieds de peur qu'ils n'entendissent le balancier. Le cocher de celui avec qui j'étais dit naïvement aux voleurs: Messieurs, avez-vous fait? irai-je?»

La plus raisonnable action que Bensserade ait faite de sa vie, ce fut que M. de Châteauneuf ayant été fait garde-des-sceaux pour la seconde fois, en 1650, il fit en sorte que la pension que Gombauld avoit sur le sceau fût continuée: il étoit des amis de madame de Leuville, femme du neveu du garde-des-sceaux, et il la fit agir comme il falloit; après il écrivit un billet à Gombauld, sans signer, par lequel on l'avertissoit que l'affaire étoit faite, et qu'il en avoit l'obligation à madame de Leuville, à madame de Villarceaux sa belle-sœur, à madame de Chaulnes la vidame[430], à madame de.......[431], et au président de Bellièvre, et ne parloit point de lui.

. L'abbé Tallemant[432] dit que cela vient de ce qu'un jour il dit à Bensserade que Gombauld faisoit cas de sa poésie. A la vérité il avoit été prié de prendre cette peine par quelque ami de Gombauld, et ne s'en étoit pas avisé de son propre mouvement; aussi n'étoit-il pas tenu de savoir que l'autre fût en nécessité. Nous parlerons de lui dans les Mémoires de la Régence.

MADAME DE CASTELMORON[433].

Madame de Castelmoron étoit héritière de Vicose, une maison de gentilshommes de Gascogne, et avoit trente mille livres de rente. On la maria à un cadet de La Force, frère du duc d'aujourd'hui. Cet homme n'avoit pas vingt mille écus de partage, étoit et est encore un petit homme fort mal bâti et qui n'a rien de recommandable en lui que d'entendre bien la chasse. Elle n'étoit point mal faite, et ne manque nullement d'esprit.

A la première guerre de Bordeaux (1650), il arriva à cette femme une assez étrange aventure. Saint-Geniez, aujourd'hui gouverneur de Brienne pour le cardinal Mazarin (c'est un cadet de Navailles), comme lieutenant-général, commandoit un quartier vers les landes de Bordeaux, où cette femme a une maison appelée Casenave; il fit connoissance avec elle: on avertit le mari qu'il y avoit de la galanterie entre eux. Cependant Saint-Geniez est un garçon qui a une jambe de bois, et, ce qui est de plus difforme, sa véritable jambe n'est point coupée, mais elle lui est inutile, et du pied il se touche quasi le derrière; avec cela il a un bras si fort collé contre le corps, qu'il ne s'en sert quasi point; il a peu d'esprit, mais beaucoup de cœur. Le mari, à ce qu'elle dit, avoit déjà été excité contre elle par ceux de sa famille: elle dit que le duc, alors le marquis de La Force, avoit été amoureux d'elle, qu'elle en avoit des lettres d'amour, et qu'il étoit enragé contre elle de ce qu'elle l'avoit rebuté. D'autres disent que c'est une coquette, et qu'on en avoit déjà médit à Bordeaux, avec je ne sais quel médecin. Un jour, durant les premiers troubles, Castelmoron vit un paysan qui, voulant entrer dans le château, se retira dès qu'il l'aperçut; il l'appelle; cet homme s'enfuit; il court après lui, et enfin le fait revenir. Ce paysan lui avoue qu'il apportoit des lettres, et qu'il avoit ordre de les donner secrètement au maître d'hôtel. Castelmoron les prend; il y en avoit deux, une à cet homme, par laquelle on le prioit de rendre l'autre à madame. Le mari ouvre celle de sa femme; il y voit des lignes en chiffres en deux ou trois endroits; le voilà en colère: il va brusquement demander à sa femme les clefs de sa cassette, de son cabinet et de tous ses coffres. Elle eut beau haranguer, il fallut enfin les donner. Il prend tout ce qu'il trouve de lettres, qui n'étoit pas un petit paquet, car cette femme se pique d'écrire à tous les beaux esprits de province, et reçoit une infinité de lettres; et avec cela il s'en va à Castelnau[434] trouver tous les MM. de La Force qui y étoient alors assemblés. Là on se met à déchiffrer cette lettre, et, après y avoir bien rêvé, ils crurent l'avoir déchiffrée, et qu'il y avoit en un endroit, consolez-vous de la mort de votre petite, à la première vue nous réparerons cette perte. Par l'avis de la parenté, le mari écrit à sa femme que le bien de leurs affaires l'obligeoit à demeurer à Castelnau, et qu'elle l'y vînt trouver aussitôt la présente reçue. Elle va consulter sa mère, remariée au comte de Cabrères; cette femme n'est point d'avis qu'elle y aille: «Tenez-vous chez vous, vous y êtes la maîtresse.» Celle-ci se dérobe et s'y en va avec sa fille aînée, un enfant de sept à huit ans: au même temps, on pratique un brave qui querelle Saint-Geniez; ils se battent; mais le pauvre brave ne se trouve pas bien du tour d'ami qu'il faisoit à MM. de La Force; car Saint-Geniez le tua. Madame de Castelmoron arrivée, on la fait mettre sur la sellette: elle se défend fort bien, car elle ne manque pas de courage, non plus que d'esprit. Le vieux duc étoit pour elle, et il en pleuroit de compassion: elle étoit toujours à table auprès de lui, et, pour plus grande sûreté, ne mangeoit que de ce qu'il mangeoit.

Le mari, au bout de quelque temps, fait semblant d'être satisfait, et parle de s'en retourner: on ne dit rien au bonhomme de ce qu'on avoit résolu. Ils partent; mais ils n'eurent pas fait deux lieues, que voilà des gens armés qui l'emmènent toute seule dans un vieux château à chats-huants. Ce coup-là elle crut être morte; mais pour ne pas leur donner lieu de pouvoir dire qu'elle étoit morte de sa mort naturelle, elle se résout à ne manger que des œufs en coque et à ne boire que de l'eau. Voyant sa résolution, ils firent une mine qui fit sauter tous les planchers du corps de logis où elle étoit, dans l'instant que, par bonheur, elle étoit entrée dans un petit cabinet qui étoit dans l'épaisseur du mur. Cette espèce de miracle touche le mari; il croit qu'elle est innocente, et que c'est pour cela que Dieu l'a sauvée, car c'est un bigot entre les Huguenots.

La marquise de La Force en est de même, et, persuadée du crime de cette femme, elle croyoit qu'une adultère étoit digne de mille morts; il pouvoit aussi y avoir de la jalousie, à cause de son mari, si ce que dit madame de Castelmoron est véritable. Le mari se jette aux pieds de sa femme, lui demande pardon, et elle retourne avec lui.

Comme j'ai déjà dit, elle est la maîtresse, gouverne tout; lui ne se mêle de rien: il y a quelque douceur à cela; d'ailleurs un mari est nécessaire à une galante. La mère avoit commencé un procès à Bordeaux; on jette les informations au feu. Elle a su depuis que la famille avoit mis dans la tête de Castelmoron le plus ridicule scrupule du monde: elle étoit grosse; on suppute combien il y avoit qu'il n'avoit couché avec elle, et on lui fait promettre d'en faire justice si elle n'accouche précisément dans les neuf mois. Par bonheur elle y accoucha.

Quelques années après, Isar[435], garçon bien fait, qui a bien de l'esprit, et qui fait joliment des vers, fit connoissance avec elle à Toulouse; il avoit déjà été plusieurs fois à Paris; je ne doute pas qu'il n'en ait eu toutes choses. Il alla même avec elle à la campagne; et, à Paris, où il vint ensuite, elle lui écrivoit sans cesse; même il découvrit que son valet avoit été gagné et que la demoiselle de la dame avoit commerce avec lui pour savoir toutes les galanteries de son maître. Il trouva moyen de retirer toutes les lettres de la suivante que ce valet gardoit, et puis il le renvoya tout doucement.

Enfin la conduite de la dame a justifié le mari et la famille du mari. Elle a fait encore d'autres galanteries, et puis elle a changé de religion; même elle voulut faire accroire à la cour que ses filles, qui sont déjà assez grandes, vouloient en faire autant. Il fallut les faire venir et les mettre en sequestre: elles déclarèrent qu'elles vouloient être de la religion de leur père.

RÉNEVILLIERS.

Rénevilliers s'appelle Henri Barjot. Son père étoit maître des requêtes et s'appeloit M. de Marchefroid. Cet homme ne fut pas le meilleur ménager du monde; il ne laissa pas pourtant de conserver assez de bien pour pourvoir honnêtement ses enfants, et Rénevilliers, quoique cadet, a quatre mille livres de rente de partage. Il se fit d'épée; ils sont de bonne famille. Il acquit de la réputation, se battit en duel et eut avantage. Il quitta bientôt le service et se mit à faire une vie assez bizarre. Son frère aîné, nommé d'Auneuil, faisoit le gentilhomme, sans porter les armes; il n'étoit point marié. Rénevilliers, qui ne vouloit point qu'il se mariât, car il est terriblement avare, et il espéroit que ce frère, qui se portoit bien, et qui n'a qu'un an de plus que lui, mourroit, avoit soin de le remettre bien avec une certaine femme dont il étoit amoureux; car ils se brouilloient souvent cette femme et lui; et le jour qu'ils devoient se revoir, notre homme alloit à la chasse, et leur apportoit toujours quelque couple de perdrix. Mais malgré tous ses soins, ce frère se maria avec la sœur de Saint-Etienne, dont nous avons parlé, nièce du père Joseph. Cela mit notre cadet en si méchante humeur, et lui tenoit si fort à la tête, qu'il ne pensoit à autre chose ni nuit ni jour; et on m'a dit qu'une nuit qu'ils étoient couchés en même chambre dans une hôtellerie, je crois qu'ils avoient eu quelques différends sur leurs partages, Rénevilliers, tout en dormant, alla, l'épée à la main, pour tuer son frère, qui n'avoit point encore d'enfants; mais ce frère se réveilla fort à propos. Toute leur vie les deux frères ont eu maille à partir. Le commencement vint de ce que Rénevilliers fut forcé de tuer un gentilhomme de leurs voisins; et voici comment. Leur père avoit laissé perdre beaucoup de droits, de sorte qu'eux, les ayant voulu rétablir, eurent bien des démêlés avec leur voisinage. Un jour que notre homme étoit à l'affût dans un bois, où il prétendoit droit de chasse, celui à qui étoit le bois survint, et en l'appelant Petite Ecritoire, car Rénevilliers étoit fort jeune, va à lui l'épée à la main. Rénevilliers lui dit que s'il avançoit, il le tueroit: l'autre ne laissa, et Rénevilliers en fit comme il eût fait d'un lapin. Cette affaire leur coûta beaucoup, et, comme elle avoit eu lieu pour conserver les droits de leur terre, il prétendoit que toute la famille y contribuât. Il arriva aussi long-temps après que, des gens de guerre voulant loger à Auneuil, il contrefit l'aide-de-camp, et changeant leur route, les envoya chez un homme de robe de leurs voisins; mais cet homme, qui avoit du crédit, le fit condamner aux dépens. Je me souviens qu'on le faisoit enrager quand on l'appeloit M. l'aide-de-camp. Il prétendoit encore qu'on le remboursât de ces frais-là. Enfin ils s'accommodèrent.

Rénevilliers a toujours aimé le sexe, mais à son profit. Il étoit grand et bien fait et baisoit une fruitière pour avoir du dessert, une bouchère pour de la viande, et une grènetière pour de l'avoine. Il est vrai qu'il paya une fois une pourpointière en la plus plaisante monnoie du monde. Une veille femme veuve, de la rue de la Pourpointerie[436], avoit long-temps habillé ses laquais, de sorte qu'il lui devoit une assez grosse somme: cette femme l'alloit voir souvent et lui présentoit toujours ses parties; Rénevilliers la remettoit de jour à autre, et cependant il cherchoit quelque invention pour ne point payer. Enfin il lui dit une fois: «Venez demain matin à dix heures, je vous donnerai contentement.» La vieille fut dès neuf heures dans sa chambre: il envoie chercher à déjeûner, la fait boire, la met en belle humeur, et tout d'un coup il la pousse sur le lit, où il la contenta si bien, qu'après cela elle prend ses parties, les jette au feu, et lui dit: «Allez, vous ne méprisez point vieillesse; il ne sera jamais dit que je demande rien à un si honnête homme que vous.»

Il chercha dix ans durant à tromper en mariage, comme il avoit fait en concubinage; mais il pensa bien être trompé lui-même. Une marieuse de gens, on appelle cela vulgairement une apparieuse, qui se nommoit, disoit-on, dame Bricolleuse, lui proposa un parti de conséquence, et lui dit qu'il se trouvât à Saint-Gervais un tel jour pour voir la dame. Elle lui conseilla, lui protestant qu'elle ne faisoit point de conscience de le servir au préjudice d'un autre, d'emprunter l'équipage de quelqu'un de ses amis. Rénevilliers emprunte donc l'habit et le train d'un seigneur de la cour qu'il connoissoit, et entre à Saint-Gervais suivi d'un page, qui lui portoit un carreau avec de l'or, et d'assez bon nombre de laquais: il n'y fut pas plus tôt que la Bricolleuse l'accoste, et lui montre une femme de bonne mine, bien vêtue, et qui n'avoit pas moins de suite que lui; ils se regardent long-temps tous deux, et enfin le galant se retire après avoir su le logis de la dame. Il y alla le lendemain et reconnut bientôt que la Bricolleuse les trompoit tous deux, et il coucha bientôt avec cette créature et sans grande peine.

Il lui arriva une assez plaisante aventure au faubourg Saint-Germain. Il s'y promenoit dans un jardin avec une femme dont il étoit amoureux, et, ayant trouvé l'heure du berger, il étoit sur le point de mettre l'aventure à fin, quand un couvreur, qui les voyoit de dessus un toit, se mit à crier: «Allez...... plus loin.»

Il arriva une chose toute pareille à Habert, secrétaire du Roi, frère aîné du commissaire de l'artillerie et de l'abbé de Cérisy; il alloit tout de même...... une suivante de La Bazinière, dans une hôtellerie des Ardillières à Saumur, quand une sentinelle du château menaça de leur tirer s'ils n'alloient...... plus loin.

Quoiqu'il cherchât fortune en ville, il ne laissoit pas d'avoir un ordinaire chez lui; c'étoit une vieille servante, nommée Blanche. Cette femme avoit été long-temps dans un hôpital; elle y avoit appris cent recettes, et dans la Villeneuve-sur-Gravois[437], près la porte Saint-Denis, ou Rénevilliers demeuroit pour avoir une chambre à meilleur marché, elle servoit de chirurgien, saignoit, renouoit, etc. Elle y étoit connue de tout le monde, jusqu'aux petits enfants. Son maître ne l'étoit pas moins; et quand on disoit M. le baron, on entendoit Rénevilliers. Blanche le plus souvent composoit elle seule tout son train, car comme il vivoit un peu en bohême, la plupart du temps il n'avoit pas un pauvre laquais, et plusieurs fois il est arrivé à Blanche de l'aller quérir le soir en ville, montée sur son cheval, avec un flambeau à la main et une épée au côté.

Au commencement de la régence, espérant attraper un bénéfice, il se mit à porter la soutane et à faire le dévôt; il disoit qu'en effet il sentoit quelque repentir, et qu'il n'étoit pas trop mal dans le chemin du paradis. Mais la dévotion cessa avec l'espérance du bénéfice, et aussi la soutane ne valoit plus rien. Nous avons su depuis que cette soutane n'étoit point à lui, et qu'un nommé Bouillon, qui avoit été aumônier de Montmoron, la lui avoit prêtée et ne l'avoit pu ravoir. Durant sa dévotion, il se fit donner l'intendance des enfans trouvés du diocèse de Beauvais, car Rénevilliers est en ces quartiers-là[438]. Les méchantes langues disoient que c'étoit pour avoir leurs langes et leurs couches. Enfin insensiblement il se défit de toute sa bigotterie, à une croix d'or près, qu'il portoit attachée à son pourpoint avec un ruban violet; encore s'en défit-il à la fin. Depuis il eut un procès contre M. de Beauvais, qui défendit au curé du village de Rénevilliers de le recevoir à la communion; je pense que c'étoit à cause de Blanche. Rénevilliers ne s'en prit point au curé; mais il alla s'en plaindre au bailli de Beauvais, vieux cavalier âgé de quatre-vingts ans, lui représenta qu'il étoit le père de la noblesse, et que c'étoit à lui à faire faire raison aux gentilshommes. Le bailli se moqua de lui. Quelqu'un qui s'y trouva dit après à cet homme qu'il avoit tort de traiter ainsi un homme de cœur et de condition qui s'en pourroit bien prendre à son fils. M. de Villeroi, qui le sut, envoya des gardes à Rénevilliers, qui déclara qu'il n'en vouloit point à ce vieux radoteur; mais lui, qui ne sait quasi pas lire, il accusa M. de Beauvais d'avoir fait un livre où il y a des choses contre la doctrine de l'Eglise. Cela s'accommoda avec le temps. Il y a quelques années qu'il envoya aux filles de madame d'Agamy, chez laquelle il est familier de tout temps, une souris dans une boîte pour leurs étrennes. Elles, pour s'en venger, lui envoyèrent, au nom de leur père, deux bouteilles, l'une de vin d'Espagne, et l'autre de décoction. Il se défioit de quelque malice, et, pour s'en assurer, il en fit boire au laquais. Le laquais, qui, averti de tout, savoit laquelle étoit la bonne bouteille, en but volontiers un grand verre: Blanche vient, qui ne le vouloit point croire; il gage un écu contre elle et le gagne. Aux Rois, il envoie l'autre bouteille à son procureur, qui en fit grande fête à ses voisins, et les convia d'en venir boire; mais ils pensèrent le gourmer, quand ils en eurent goûté. Voilà le procureur outré; il fait perdre le procès à Rénevilliers, et il fallut rendre à Blanche son écu, et lui en donner encore un autre.

Présentement il parle d'aller en Canada pour épouser la reine des Hurons, et il n'est pas plus sage qu'il étoit il y a vingt-cinq ans.

MADAME ROGER.

Madame Roger est fille d'un gentilhomme d'entre la Lorraine et le Liége, de bonne maison, mais pauvre; elle l'appeloit M. le comte de Fermont. Le nom de la fille, c'est d'Ueil. Sa mère n'étoit pas tout-à-fait si noble; elle étoit fille d'un chanoine de Toul qui lui avoit donné un assez gros mariage. Notre madame Roger, étant fille, demeura assez long-temps à Toul en attendant quelque bonne occasion. Enfin, au dernier voyage que le feu Roi fit en ce pays-là, un nommé Roger, fils d'un riche orfèvre de Paris, qui avoit quitté sa boutique et étoit mort quelque temps après, devint amoureux d'elle, l'épousa et l'emmena à Paris. Elle a dit depuis qu'elle avoit cru que Roger étoit gentilhomme, et qu'autrement elle n'eût eu garde de l'épouser. C'étoit une grande femme, assez bien faite, qui parloit sans cesse de sa maison; et surtout elle étoit insupportable au Cours, car elle ne faisoit que prôner sur les armoiries des carrosses; d'ailleurs elle avoit de l'esprit comme une Lorraine. Son mari, d'autre côté, ne faisoit que jouer, aller au b....., et ivrogner. J'ai ouï dire à la dame que plus de deux ans durant après leur mariage, il petunoit[439] tous les soirs dans le lit, elle y étant. Il lui arriva une fois une plaisante aventure: il avoit une guenon un soir qu'il prit quelque drogue; la guenon en but une partie: il la met coucher avec lui à son ordinaire; sa femme étoit aux champs. La drogue opère pour la guenon comme pour lui; mais elle n'alloit pas au bassin, et elle foira d'une si épouvantable manière, qu'elle chia sur le nez de Roger et remplit le lit d'ordure de l'un à l'autre bout.

Cette femme faisoit fort la prude. Un de mes frères, nommé Lussac, grand garçon, bien fait et bien dansant, s'avisa de l'entreprendre, et nous déclara hautement qu'il y alloit planter le piquet et que s'il en venoit à bout, il l'en feroit bien marcher droit. Je le trouvois bien hardi de se jouer à une femme qui méprisoit terriblement les gens de la ville: aussi, quoiqu'il y tînt le siége fort longuement, n'y fit-il pas grand progrès, et les médisants disoient qu'il lui avoit prêté de l'argent sans coucher avec elle, et que, de cet argent, elle en avoit payé un autre galant. Ce galant étoit un gentilhomme lorrain, nommé Vinueilles[440], qui étoit, disoit-elle, son parent.

Elle étoit notre voisine, et ayant été obligé de donner les violons, à mon tour, comme les autres jeunes gens du quartier à cause de sa fille, il fallut que ce fût à elle que je les donnasse. Je voyois bien à sa mine qu'elle avoit quelque honte qu'un bourgeois lui donnât les violons, et je disois: «Sur ma foi, je suis bien fâché qu'elle soit si sotte, car à une autre je lui ferois comprendre que c'est le roi Jugurtha qui lui donne les violons, car mon père les paie à cause de la traduction que je lui ai faite de la guerre de Jugurtha[441].» Il pensa arriver une étrange esclandre à ce bal. Le prince d'Harcourt, avec ses frères, heurta à la porte un moment après que les laquais et ceux qui la gardoient s'étoient battus. Le cuisinier d'un de mes beaux-frères, qui s'étoit mis du côté de nos portiers, avoit une estocade[442], dont la lame étoit fort étroite: croyant que ce fût encore ces laquais qui heurtassent, il passe son épée par la serrure de la porte, et larde le prince d'Harcourt, qui en eût eu un demi-pied dans le corps s'il ne se fut tourné pour parler à quelqu'un; mais effectivement le cuisinier, comme s'il eût piqué de la viande, ne prit que la peau. Aussitôt voilà un bruit du diable; je sors de la salle avec un de mes amis, nous voyons un valet-de-chambre qui, tout furieux, montoit en haut; nous le suivons; il alloit tirer un coup de fusil sur M. d'Elbeuf dans la cour; nous lui ôtons son arquebuse et l'attachons à la quenouille du lit, non sans lui donner quelque horion; nous descendons, et nous voyons tous les trois frères qui entrent dans la salle l'épée à la main. On n'entendoit autre chose que monsieur mon frère est blessé. Je me mis derrière, et ne me vantai pas autrement d'être le maître du bal; Pimpernelle vient, panse monsieur mon frère, qui dansa avant que de partir. Madame de Congis, qui fourre toujours son nez partout, me fit parler au prince d'Harcourt, et nous fûmes les meilleurs amis du monde. Il y avoit eu des coups rués à la porte, car un cocher, qui se sentoit innocent, fut si sot que d'ouvrir sans m'avertir, et en eut la tête cassée. Pour le cuisinier, il s'évada, et on ne l'a jamais vu depuis. Il fallut mener ce cocher au prince d'Harcourt, car il croyoit que c'étoit lui qui l'avoit blessé; j'en fus quitte pour cela; il ne le voulut pas voir, et me traita fort civilement.

Pour revenir à madame Roger, elle devoit tant à tous ceux qui la fournissoient, et elle avoit tant emprunté, qu'elle résolut de s'en aller: en ce dessein elle prend une chaise, se fait porter aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, prend une autre chaise et va chez la mère Marguerite, auprès de Charonne. Vineuilles l'avoit ruinée plus que tout le reste. Le mari, qui avoit été si sot que de donner à sa femme une procuration générale, trouva après qu'elle lui avoit fait pour cinquante mille écus de dettes. Quelques jours après elle envoya dire qu'elle étoit chez la mère Marguerite; il l'y fut prendre et la mena à une maison qu'il avoit à Essone. Là, il tâcha, par toutes sortes de voies, de lui faire confesser ce qu'elle avoit fait de tout cet argent. On dit qu'il n'en put rien tirer, sinon qu'elle avoit donné à diverses fois vingt mille livres à son père: il est vrai qu'il venoit tous les ans faire la récolte; c'étoit un des plus sots hommes que j'aie vus de ma vie. Elle dit aussi qu'elle avoit donné huit mille livres à son cousin de Vineuilles.

Le mari, pour passer son chagrin, alla un jour à la chasse: dans ce temps-là elle donna pour sept cents livres tout le bétail de la maison qui valoit bien mille écus, et se retira dans une religion à Corbeil; de là elle alla jusqu'à Gênes, parce qu'elle y avoit un de ses parents marié. Au retour, car elle ne trouva pas son compte à Gênes, elle se mit dans les filles de Saint-Nicolas de Lorraine au faubourg Saint-Germain. Enfin Roger l'a laissé et ne sait que lui donner par an.

On fait un plaisant conte de ces filles de Saint-Nicolas. Les Cravates brûlèrent Saint-Nicolas quand on prit la Lorraine; plusieurs d'entre elles se retirèrent d'abord à Châlons: la plupart avoient été violées par ces brûleurs de maisons, et comme il n'y avoit pas moyen de le nier, elles appeloient cela souffrir le martyre. On dit que, comme elles faisoient le récit de leur infortune à l'évêque, il y en avoit telle qui disoit l'avoir souffert deux fois, qui trois, qui quatre: «Ah! ce n'est rien auprès de moi, dit une autre, je l'ai souffert jusqu'à huit fois.—Huit fois le martyre! s'écria l'évêque; ah! ma sœur, que vous avez de mérite!»

MADAME DE VERVINS.

Madame de Vervins, mère de Vervins qui a épousé depuis peu mademoiselle Fabert[443], est fille d'un maréchal de Lorraine, nommé de Braisne: c'étoit une grande dignité en ce pays-là; elle avoit épousé en secondes noces le feu marquis de Vervins, premier maître d'hôtel de la maison du Roi, qui étoit un des plus pauvres hommes de France. Cette femme étoit une enragée, s'il y en a jamais eu; elle battit tant de fois son mari, et lui fit tant de fois porter ses marques, que le feu Roi conseilla à Vervins de l'enfermer, et la Reine fut contrainte de lui faire dire qu'elle ne vînt plus au Louvre. Cette folle disoit: «C'est que la Reine est jalouse, et qu'elle voit bien que le Roi devient amoureux de moi.»

Durant l'amour du feu Roi (Louis XIII) pour Hautefort, elle enrageoit de ce qu'il ne s'adressoit point à elle. A Saint-Germain, pour aller voir ses amours, il falloit qu'il passât devant la porte de sa chambre; elle le faisoit toujours guetter, et se montroit à lui toujours fort parée: à la messe elle se mettoit toujours devant lui. Quelque belle qu'elle fût, cela n'y fit rien.

Je crois, en effet, que madame de Vervins avoit été belle en sa jeunesse, mais alors elle étoit crevée de graisse, et, à bien parler, elle n'avoit plus rien de beau que les cheveux: ce n'étoit pas pourtant son opinion, car elle a cru encore depuis que M. d'Enghien seroit tout heureux de jouir de ses embrassements. Effectivement on a dit qu'au retour de Fribourg elle s'adressa à un chirurgien qui le venoit de traiter de quelque incommodité qu'il n'avoit pas gagnée à la guerre, pour moyenner un rendez-vous entre elle et cet Alexandre dont elle vouloit être la Thalestris, car elle se vantoit d'être la plus vaillante femme du monde; et c'est pour cela qu'elle vouloit coucher avec lui pour faire un héros. On verra ensuite quelques-uns de ses exploits.

Sa maison étoit une espèce de conciergerie. Dès qu'une fille étoit entrée chez elle, elle n'en pouvoit plus sortir; elle les faisoit travailler et les châtioit fort rudement, car elle les faisoit fouetter. Une fois elle en mit une dehors après lui avoir fait donner les étrivières si rudement, qu'elle en mourut. Son suisse n'eût osé ouvrir la porte sans son ordre; et, pour l'avoir ouverte une fois, il fut fouetté quatre jours durant. Un chanoine de Saint-Thomas-du-Louvre, dont la maison répond dans la sienne, disoit que, le vendredi-saint de 1647, elle ne fit autre chose tout le jour que faire fesser un homme et une femme l'un après l'autre. Voiture disoit que c'étoit sans doute des Juifs sur lesquels elle vouloit venger la mort de Notre-Seigneur[444].

Au reste, elle étoit si lubrique, que j'ai ouï dire que quand il y avoit quelqu'un qui lui plaisoit à souper chez eux, car son mari tenoit la table de premier maître d'hôtel, elle défendoit de lui ouvrir la porte, et il falloit qu'il couchât dans un petit lit qui étoit dans la même chambre où son mari et elle couchoient en deux différents lits. Le lendemain le mari sortoit, mais le galant ne sortoit pas; on tiroit la porte sur la dame et sur lui, et si quelqu'un eût été assez hardi pour entrer sans qu'elle eût appelé, elle l'eût fait assommer. Vinueilles, dont nous venons de parler[445], disoit qu'il en étoit si las, qu'il avoit juré de n'y plus retourner; et une fois qu'il n'y avoit pas voulu coucher, elle le battit; elle aimoit ce garçon et vouloit une fois que son mari troquât sa charge contre des terres que ce garçon avoit en Lorraine; elle étoit jalouse de madame Roger. Un jour que celle-ci avoit mené Vinueilles jouer chez mon père, elle fut chez elle et fureta depuis le grenier jusqu'à la cave. Du temps que la Montarbaut étoit réfugiée chez M. de Chevreuse, d'où elle ne sortoit que de nuit, un soir qu'elle étoit en chaise, elle trouve madame de Vervins à sa porte: elle envoya un laquais pour savoir qui étoit cette femme; on n'avoit garde de le lui dire. «Je le veux savoir.» Les gens de cette folle grossissent: la Montarbaut, qui avoit peut-être ouï parler d'elle, envoie vite à l'hôtel de Chevreuse, et, durant la contestation, les gens de l'hôtel de Chevreuse vinrent en si grand nombre, qu'ils en tuèrent trois ou quatre; depuis elle ne se frotta plus à eux.

Elle ne passa guère mieux le jour de Pâques de l'année suivante qu'elle avait fait le vendredi-saint de 1647. Madame de Brassac, qui logeoit auprès de cette extravagante, passoit en chaise devant son logis; les gens de madame de Vervins se mirent à dire: «Voilà dame Ragonde, voilà la Martingalle qui passe.» Ceux de madame de Brassac répondirent quelque chose de plus fâcheux encore pour madame de Vervins; de sorte que cette femme, qui, oyant du bruit, s'étoit mise à la fenêtre, entendit ce qu'on avoit dit contre elle; la voilà en fureur; elle crie: «Aux armes! tue! tue!» Madame de Brassac monte et lui fait satisfaction pour ses gens, offre de les chasser, et de ne les reprendre qu'à sa prière. Elle ne reçoit point cette satisfaction; au contraire, plus enragée qu'auparavant, elle jure qu'elle les fera tous tuer, et dit un million d'extravagances: madame de Brassac se retire. Le lendemain matin cette folle lui envoya dire bien sérieusement qu'elle fît confesser tous ses gens, parce qu'après dîner madame de Vervins avoit résolu de les faire tous tuer. Après dîner, elle arme tout son domestique, se met à leur tête, la hallebarde à la main, et va à la porte de madame de Brassac, où elle ne trouva pas autrement de gens à tuer, car ils étoient sortis avec leur maîtresse. Par bonheur un gentilhomme[446] qui la connoissoit s'y rencontra, qui aussitôt la saisit au corps et la mena chez elle. Par le chemin elle crioit: «Vous m'empêchez de montrer ma générosité,» et lui arracha une bonne partie des cheveux et de la barbe. Cet homme lui fit toutes les remontrances imaginables; mais il n'en put obtenir autre chose, sinon qu'elle faisoit trève pour ce jour-là et pour le lendemain avec madame de Brassac; mais que si madame de Brassac ne faisoit tuer ceux de qui elle avoit été offensée, qu'elle en feroit une vengeance exemplaire. Enfin, il en fallut avertir la Reine, qui fit dire à madame de Vervins qu'elle ne vouloit plus ouïr parler de semblables extravagances.

Une fois, elle donna le fouet à son mari, et elle en eut après un tel repentir, que, pour en faire pénitence, elle s'alla mettre jusqu'au cou dans un marais. Elle a des foiblesses de son pays, où l'on croit fort aux sorciers; elle dit que, quand elle a fait bien bouillir des broquettes[447], ses ennemis n'ont plus de force contre elle: pour cela, elle en a toujours une caque pleine. Elle se vante d'avoir rendu paralytique la main de madame de Moret, alors madame de Vardes, en lui donnant sa malédiction, parce qu'elle avoit écrit à M. de Vervins qu'il se devoit défaire de cette enragée. Depuis la mort de cet homme, les gens de guerre l'ayant prise, elle et je ne sais combien de filles qu'elle a toujours, ils la laissèrent aller; mais ses filles furent menées dans un bois; au retour, elle les visita toutes pour voir ce qui s'étoit passé. Le lieutenant-général de Soissons, où elle étoit allée demeurer, de peur de pareil accident, fut enfermé chez elle, je ne sais combien d'heures: elle l'avait querellé et ne le vouloit pas laisser sortir. Il cria par la fenêtre; le peuple s'émut et enfonça la porte. Elle croit présentement que le suisse qu'elle a est un seigneur de Suisse qui s'est déguisé pour avoir l'honneur de la servir.

RUQUEVILLE.

Ruqueville étoit un gentilhomme de Normandie, qui s'étoit donné à M. de Longueville. C'étoit un assez plaisant homme. Il avoit un frère de mère, nommé Boisdalmais[448]; c'est celui que Ruvigny tua[449]. Il n'étoit pas trop bien avec ce frère, et il disoit que c'étoit son frère de loin, comme on dit parent de loin. Ruqueville n'avoit pas été trop bon ménager, et il disoit: «Ah! si feu mon bien étoit encore au monde, on feroit bien plus cas de moi qu'on n'en fait.»

Il s'étoit marié; mais sa femme et lui ne purent jamais s'accorder, et se séparèrent volontairement: ils avoient une fille qu'ils marièrent à un gentilhomme, nommé Le Mesnil-Leurry; elle devint amoureuse d'un garçon appelé Montrada: c'étoit un garçon bien fait et qui vivoit de ses rentes. Elle se résout, par son conseil et par celui de sa mère, d'empoisonner son mari: deux fois le poison n'opéra point. Enfin le galant lui écrit: «Je vous envoie du poison qui fera mieux son effet que les autres.» Elle prend le poison et jette la lettre dans le feu sans la déchirer; la fumée, poussée par l'air qui étoit assez grand dans la chambre, peut-être y avoit-il quelque porte ou quelque fenêtre ouverte, emporte cette lettre par le tuyau dans la cour, et elle tombe aux pieds du frère du mari qui s'y promenoit; il ramasse cette lettre, la lit, court trouver son frère, qui avoit avalé un bouillon et disoit: «Quel bouillon ai-je pris? sans doute je suis empoisonné.—Il n'y a rien de plus certain, dit le frère: tenez, voilà une lettre qui en est la preuve.» La femme accusa le cuisinier; mais il étoit constant qu'elle avoit voulu donner le bouillon elle-même à son mari, à qui elle avoit fait prendre médecine au retour d'un voyage. Je pense que le mari fut sauvé par du contre-poison: pour la mère et pour la fille, elles furent mises dans un couvent, où elles sont mortes. Ruqueville fit de cela une chanson pitoyable et lamentable, comme sur l'exécution de quelque insigne criminel.

Ruqueville étant à l'extrémité, son tailleur, à qui il devoit beaucoup, le pria de lui donner une reconnoissance. «Bon, mon ami, lui dit-il, écrivez, je la signerai.» Il lui dicta: «Je soussigné, etc., promets à maître, etc., maître tailleur d'habits à Paris, demeurant rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, etc.» Il lui en fait mettre tout le plus long qu'il peut, et, après l'avoir bien fait écrire, il ajoute cent coups de bâton, au lieu de la somme. Le tailleur le donne au diable, et s'en va. Je ne sais si le diable prit Ruqueville, mais il trépassa peu de temps après.

Une fois il se rompit la jambe et en fut fort long-temps malade: enfin, un jour il se traîna à l'hôtel de Longueville. Quelqu'un lui dit: «Vous avez là une méchante jambe.—Méchante, dit-il, elle me coûta pourtant deux mille livres rendue ici.»

Il avoit un neveu âgé de vingt ans, fort débauché. «Je ne veux point, disoit-il, fréquenter ce coquin, car je pourrois prendre de mauvaises habitudes avec lui.» Il avoit quarante ans de plus que ce garçon; il étoit brave. Une fois, se battant en duel, il reçut un grand coup d'épée au travers du corps, et pourtant désarma son homme; l'autre lui demanda la vie. «Attends,» dit-il froidement. En disant cela, il crache dans sa main, et voyant son crachat blanc: «Va, dit-il, je te la donne.» C'est qu'il avoit ouï dire qu'on étoit blessé à mort quand on crachoit le sang. Une autre fois, celui contre qui il se battoit lui donna un coup d'épée dans les cheveux. «Hé! lui dit-il en jetant son épée, vous pourriez bien m'éborgner: vous avez appris d'un mauvais maître; je ne me battrai jamais contre vous.» Et la chose en demeura là.

A l'extrémité, il avoit du dépit de ce que ses camarades de chez M. de Longueville ne lui venoient point dire adieu; il ôte son bonnet, et parlant comme s'ils eussent été présents: «Adieu, dit-il, monsieur de Plenoches, adieu monsieur Farsau, adieu celui-ci, celui-là; vous êtes de braves gens de n'avoir pas manqué à rendre ce dernier devoir à votre pauvre camarade.»

On dit que sa mine étoit fort plaisante, et qu'il ne rioit jamais. Un jour qu'on parloit de je ne sais quelle antiquaille, M. de Longueville lui dit: «Cela est tout autrement beau à voir à Rome; c'est une honte que vous ne l'ayez point vu.» On fut quatre mois sans entendre parler de Ruqueville. Enfin il revint. «Eh! d'où venez-vous?—Je viens de Rome, dit-il.—Et y avez-vous été long-temps?—J'y ai dîné, et, après avoir vu ce que vous m'aviez dit, je suis remonté à cheval.»

A l'article de la mort, il envoya quérir l'argentier de M. de Longueville et lui dit: «Monsieur un tel, je vous lègue cinq cents écus.» L'autre le remercia. Mais quand ce vint après sa mort à lire le testament, on trouva l'article ainsi couché: «Item, je lègue à.... les cinq cents écus qu'il m'a volés sur les commissions qu'il a faites pour moi.»

LE PAGE ET SES DEUX FEMMES.

Le Page étoit un homme bien fait, mais de bas lieu: son père étoit sergent à Châlons. A son avènement à Paris, il épousa une laide femme, parce qu'elle avoit quatre mille livres en mariage. Il fit fortune dans l'extraordinaire de la guerre, et, las de sa femme, qui étoit une vraie harangère et jalouse par-dessus tout cela, il couroit un peu l'aiguillette. Un jour qu'il dînoit en ville, elle voulut savoir du cocher où son maître étoit demeuré. Le cocher avoit peut-être bu, ou bien il n'en faisoit pas grand cas, à l'imitation de son maître, de sorte qu'elle lui ayant dit des injures, il lui donna des coups de fourche. Le cocher en eut le fouet par la main du bourreau. Je me souviens que le peuple bariolé[450] pensa faire désordre, et disoit tout haut que les valets n'avoient que faire de souffrir de la jalousie des femmes de leurs maîtres. Ces coups de fourche ne la rendirent pas plus sage. Une autre fois elle pensa surprendre son mari à Bagnolet avec des gourgandines, et il n'eut que le loisir de remonter en carrosse. Elle crioit: «Le voilà le ruffien[451] qui se sauve avec ses g.....! le voilà.» Un jour qu'il traitoit des gens chez lui, elle gronda tout le matin, puis ne voulut pas se mettre à table, c'étoit un jour maigre. On lui envoya une hure de saumon: elle jeta le plat par la fenêtre, qui, dit-on, alla coiffer un homme dans la rue. Enfin le bon Dieu l'en délivra; mais le pauvre homme ne se souvint pas du conseil de saint Paul, car il reprit une autre femme qui lui a bien fait voir du pays.

Il devint amoureux de mademoiselle de La Roche-Posay, cadette de celle que le cardinal de Richelieu avoit fait épouser à Sabattier. D'Émery fit ce qu'il put pour empêcher Le Page d'épouser cette belle[452]; mais il lui dit: «Hé! monsieur, laissez-moi avoir un ange: n'ai-je pas eu assez long-temps un diable?»

Or, vous allez voir quel ange c'étoit. Elle étoit un peu parente du feu cardinal, et on disoit même qu'il avoit couché autrefois avec la mère. A propos du cardinal, on dit qu'un jour qu'elle étoit conviée chez lui à une assemblée, elle prit un remède pour avoir le teint plus beau; mais ce remède opéra si tard qu'elle alla au Palais-Cardinal lorsque personne n'y entroit plus. Elle étoit engagée[453] jusqu'aux yeux, tant elle avoit fait de dépense. Celui dont on avoit le plus médit avec elle étoit un petit abbé de Sasilly qui avoit des rubans de couleur; on dit qu'ils furent une fois huit jours dans une hôtellerie, sur le chemin de Poitiers. Je vous laisse à penser ce qu'ils faisoient. Voilà l'ange de M. Le Page. Elle ne fut pas plus tôt mariée qu'elle lui fit prendre une maison de quatre mille cinq cents livres de loyer; le reste alloit à proportion: elle lui fit acheter une belle terre en Poitou appelée Saint-Loup: pensez que ce fut sous son nom. Tous les jours on demandoit au mari: «Où est madame de Saint-Loup?» M. de Schomberg s'y attacha. Bautru disoit: «Je ne m'étonne pas qu'il l'aime, son nom a des charmes pour lui; elle s'appelle madame Le Page.» On a un peu accusé M. de Schomberg d'aimer les ragoûts de delà les monts. Quand on traitoit le mariage de madame d'Hautefort et de lui, cette pauvre madame de Saint-Loup fut toute une après-dinée chez Maurice le parfumeur, d'où elle voyoit tout ce qui entroit et sortoit de l'hôtel de Schomberg, et elle appela l'un après l'autre, tant elle étoit en inquiétude, tous les gentilshommes du maréchal.

Elle s'éprit peu de temps après de M. de Candale, qui valoit bien pour le moins ce qu'elle perdoit, et, pour le voir plus facilement, elle fit changer de quartier à son mari, et s'approcha le plus qu'elle put de la rue Plâtrière, où est l'hôtel d'Epernon[454].

La veille de Pâques fleuries, elle, M. de Candale, la comtesse de Fiesque[455], le marquis de La Vieuville, mademoiselle d'Outrelaise[456], parente de Fiesque, et le marquis d'Alluye furent manger du jambon, un matin, aux Tuileries. On en fit un vaudeville appelé un Pour et contre.