Ah! que j'aime ce Belesbat,
Quoiqu'il soit un peu fat.
Barbe à coquille,
Et long en ses discours,
Galant de ville,
Et non galant de cour.

Depuis, quoiqu'il fût marié, il ne laisse pas de faire furieusement le galant. Il avoit quarante ans qu'on l'appeloit en riant le Beau Ténébreux, car il a l'honneur d'être pour le moins aussi brun qu'un autre. Il cajoloit, il y a onze ans ou environ, la sœur de Du Gué Bagnols[230], femme d'un maître des comptes, nommé Moussy. Or, durant l'absence de Belesbat, qui, pour avoir dit quelque chose dont il se fût bien passé sur la perte d'Armentières, eut ordre de faire un petit voyage à Vannes, en Bretagne, la dame souffrit quelques autres galants qui effacèrent un peu le Beau Ténébreux de sa mémoire. Au retour, il s'imagina de se maintenir par autorité; il lui défendoit tantôt d'aller au Cours, de voir tels et tels hommes, et ne lui vouloit pas donner la liberté de voir madame de Courcelles-Marguenat, sa bonne amie, aussi femme d'un maître des comptes. Non content de cela, il alla quereller cette madame de Courcelles, et, en présence de quelques personnes, il lui reprocha de l'avoir ruiné auprès de madame Moussy, qu'elle lui avoit donné un autre galant, et qu'elle vouloit que son amie l'imitât, et ne se contentât pas d'un à la fois, «car, ajouta-t-il, madame, on sait bien que tels et tels vous servent,» et les nomma. Comme cette femme se plaignoit hautement de cette insolence, Brancas, l'un des galants que Belesbat avoit nommés, entra; elle lui dit l'outrage qu'on lui venoit de faire. Brancas maltraita l'autre de paroles, et le menaça de le faire sortir s'il continuoit, et enfin Belesbat continuant toujours, il le prit par les épaules et le mit dehors, puis ferma la porte de la chambre. Belesbat ne s'en tint pas là, car il alla prier le prince d'Harcour, qui lui donnoit quelque ombrage, de ne plus voir cette madame de Moussy. «J'y suis engagé il y a long-temps, lui dit-il en présence de Laigues[231], et si elle vous voyoit, je lui ferois un affront.» Il lui en fit un en effet, car il fit avertir Moussy par un billet de se trouver à Saint-Gervais (c'est leur paroisse), où une personne lui diroit une chose qui lui importeroit extrêmement. On dit qu'il reçut ce billet en présence de sa femme, et qu'elle fut aussi à Saint-Gervais, sans dire rien, car elle se doutoit de quelque chose. Là, elle vit que madame de Belesbat[232] présentoit des lettres à Moussy. Cette femme, ravie de se venger, lui dit: «Monsieur, ce sont des lettres de votre femme à M. de Belesbat; où vous verrez Pierre, c'est vous.» Moussy, chose extraordinaire pour un maître des comptes, et qui passe pour une assez pauvre cervelle d'homme, et qui, d'ailleurs, étoit jaloux, car on dit que souvent il a fait faire des représentations à sa femme par toute la famille assemblée, et que là on vespérisoit[233] terriblement la pauvre chrétienne; Moussy prit les lettres, et répondit à madame de Belesbat que ce n'étoit pas là l'écriture de sa femme, et que c'étoit une imposture. Pour faire le conte bon, on ajoutoit qu'il lui avoit dit: «Madame, si vous étiez tant soit peu jolie, je pourrois me venger de votre mari; mais ma foi je me punirois plus que lui.»

La dame accusée a dit pour sa défense que Belesbat avoit ôté à un de ses laquais une lettre qu'elle écrivoit à une de ses amies, et que sur son écriture il en avoit fait contrefaire quantité; et assez de gens ont dit que cela étoit vrai, et que Belesbat étoit homme à se vanter sans fondement; mais cette femme a fait encore une galanterie depuis avec Fieubet, maître des requêtes. Cela n'a pas servi à contredire l'histoire de Belesbat. Le mari prit cela pour argent comptant, ou feignit de le prendre, et envoya prier l'abbé de Belesbat[234] de venir parler à lui chez M. de Saint-Gervais, et lui dit qu'il s'étoit voulu plaindre à lui de l'injure que son frère lui avoit faite, parce qu'il le croyoit homme d'honneur; qu'il lui déclaroit que si M. de Belesbat ne se dédisoit de ce qu'il avoit dit, il le tueroit partout où il le rencontreroit. On disoit qu'il étoit assez étourdi pour cela. Il est bien vrai qu'il fit un peu de peur au galant, et qu'il lui tira vingt coups de pistolet dans ses fenêtres; mais enfin la fureur martiale d'un maître des comptes ne peut pas durer long-temps. Il traita sa femme à l'ordinaire, et on les a vus en ce temps-là à la promenade ensemble. Belesbat, se voyant blâmé par tout le monde, dit que c'étoit sa femme qui avoit surpris ces lettres, et que c'étoit un tour de jalouse. Roquelaure dit là-dessus: «Ce galant de ville veut m'imiter, mais c'est un poltron; il désavoue tout, moi je ne désavoue rien.» Cela mit le Beau Ténébreux en si méchante réputation, qu'ayant été proposé dans une compagnie, lequel il vaudroit mieux être de Belesbat ou de Saint-Germain-Beaupré, tout le monde conclut pour le dernier.

Plus de quinze ans après, cette madame de Moussy et son mari se sont séparés; le jeu en est plus cause que la galanterie, car elle étoit bien passée. Elle jouoit quelquefois d'une telle fureur, qu'elle couchoit pour cela dehors deux et trois nuits. On dit d'elle que pour demeurer à coucher dans des maisons pour rejouer dès le matin, comme on lui refusoit de la retenir, elle subornoit une servante pour coucher avec elle.

MADAME DE COURCELLES-MARGUENAT,
ET MADAME DE CHAUVRY.

Cette madame de Courcelles, que Belesbat ne vouloit pas que madame de Moussy vît, est fille d'un homme riche de Paris qui s'appeloit Passart: elle a un frère maître des comptes. On la maria à un maître des comptes, homme qui n'étoit point mal fait. Elle est petite et a les yeux petits, mais elle est fort jolie et fort coquette. Sa mère lui avoit tant fait entendre de messes, qu'elle n'en fut guère friande quand elle fut mariée. Elle souffrit bien avec son beau-père, un vieux fou, chez qui il falloit aller passer tous les ans six mois, en Champagne; mais en revanche elle en tiroit beaucoup. Le premier qui a fait galanterie avec elle est un conseiller au grand-conseil, nommé Gizaucour; il est de Champagne et étoit voisin du beau-père, et frère de la première femme de Courcelles. Ce Gizaucour se jeta dans la débauche; c'étoit avant que d'être conseiller, et négligea la dame, ou bien en fut négligé; mais il a eu la curiosité d'avoir toujours quelqu'un des gens de la belle à lui, qui lui conte tout ce qu'elle fait. Il dit que Brancas lui succéda, et que durant sa gueuserie, madame de Courcelles répondit pour lui aux marchands. Un soir que Courcelles vint par hasard, et contre sa coutume, dans la chambre de sa femme, il y trouva Brancas qui prenoit congé; il le conduisit en bas. Un valet, favori du mari, dit assez haut pour être entendu de la femme: «Mordieu, je ne saurois souffrir que monsieur fasse comme cela de l'honneur à un homme qui le fait cocu.» Elle le fit chasser; mais il fallut six mois pour cela.

Ce bonhomme de mari, quand elle avoit fait bien des fredaines, se vouloit mêler quelquefois de l'admonester de son devoir. «Je vois bien, lui disoit-elle, que vous êtes en humeur de prêcher.» Elle lui apportoit un grand fauteuil. «Mettez-vous là, lui disoit-elle, et prêchez tout votre soûl.» Puis, quand il avoit bien harangué: «C'est là, lui disoit-elle, le plus court chemin que vous puissiez prendre pour vous faire bien haïr.» Enfin le mari se rebuta, et ne couchoit plus avec elle; mais elle couchoit avec Brancas, et elle se sentit grosse. Or, elle se prévalut de l'arrivée de leur fermier, appelé Fissier, qui étoit un paysan qui avoit bon sens et qu'ils aimoient assez; ils le faisoient toujours manger avec eux. Le soir, quand il fut temps de se coucher, le mari dit: «Je m'en vais, adieu.—Hé! où allez-vous? dit cet homme qui avoit le mot.—Dans mon appartement.—Par ma foi, je vous trouve bien de loisir de faire ainsi lit à part: il ne faut jamais user quatre draps, quand on peut n'en user que deux.» Tout en goguenardant, il les fit coucher ensemble. Une fois, en pareille rencontre, elle fit ôter toutes les vitres de sa chambre, et le soir, feignant que le vitrier lui avoit manqué de parole, elle dit à son mari: «Je m'enrhumerai bien cette nuit; si vous vouliez, je demeurerois ici.—Ce que vous voudrez.» Elle le caressa bien, et il adopta encore cette fois-là l'enfant d'un autre.

Les coquetteries de cette femme firent tourner la cervelle à son mari. Quand elle eut lieu de le traiter un peu de fou, elle l'enferma dans une chambre sur le devant du logis, dont les fenêtres étoient grillées et même condamnées, de peur qu'il ne vît le beau monde qui alloit voir sa femme. On disoit qu'elle avoit Brancas[235] pour brave, le chevalier de Gramont[236] pour plaisant, Charleval[237] pour bel esprit, et le petit Barillon[238] pour payeur. Un jour elle et deux ou trois autres coquettes étoient au Cours avec le chevalier de Gramont et autres. Le petit Coulon, enfant gâté, y étoit; il est leur voisin; elles l'avoient pris en badinant dans leur carrosse. Ces jeunes gens prirent leurs manteaux, à cause d'un vent frais qui se leva, et après, par-dessous leurs manteaux, portèrent la main à ces femmes où vous savez. Ce sont là leurs belles façons de faire. Quelques jours après, cet enfant étoit chez madame la présidente de Pommereuil avec sa mère, et là, ayant froid, il prit son manteau, puis mit la main où vous savez à la présidente. Elle et sa mère le grondèrent. «Ouais! dit-il, je vis faire comme cela l'autre jour au Cours.» On approfondit l'affaire, et la Pommereuil disoit: «Mais ce sont donc des perdues! Il ne les faut plus voir.» Cela se sut, il y eut une querelle du diable. Enfin on les accommoda.

La maréchal d'Albret s'avisa, il y a quelques cinq ans, d'en conter à la Courcelles; elle étoit veuve alors; elle étoit éprise de Bachaumont[239], comme elle l'est encore. Le bruit court qu'ils sont mariés. Le maréchal n'y fit rien, et Roquelaure en faisoit une plaisanterie. «Ce brave Miossens[240], disoit-il, ce conquérant, à qui rien ne résistoit, a été trois mois devant une bicoque, une méchante place qu'on appelle Marguenat, et a levé le piquet honteusement.» Les goguenards disoient: «Il n'avoit garde de la prendre, il y a trop de gens dedans.»

Son mari devint hébêté. Elle l'enferma fort bien dans une chambre. Cependant Bachaumont Le Coigneux s'en éprit, et, le mari étant mort, il vécut avec elle comme avec sa femme. Enfin, au bout de dix ou douze ans, ils firent jeter des bans, et se marièrent comme s'ils n'eussent jamais couché ensemble[241].

Un nommé Cotignon, successeur de Chauvry, étoit conseiller au Parlement; depuis il a vendu sa charge, et vit de ses rentes. Il est fils d'un bonhomme Cotignon[242], qui étoit à la Reine-mère; il a épousé une jolie personne, petite et brune, mais qui a l'esprit fort vif[243]. Ménébrolles, fils de Roullier, homme d'affaires fort riche, fut le premier qui l'entreprit, mais en vain. Ce Ménébrolles est un étourdi qui se disoit le Roquelaure des bourgeois.

Depuis, cette madame de Chauvry eut la connoissance de madame de Courcelles; et le mari, qui n'y prenoit pas plaisir, et qui peut-être savoit que Rambouillet, blondin de réputation, qui étoit frère de sa femme, avoit été de quelques parties de madame de Courcelles, lui défendit absolument de la voir. Or, il y eut je ne sais quelle promenade, où elle alla en cachette; il le sut, chassa le cocher et les laquais, et donna, dit-on, le fouet à sa femme. En voici deux autres vaudevilles:

Du temps de Ménébrolle,
Petite Chauvry,
Vous n'étiez pas sur le rôle
Des coquettes de Paris.
Dieu! quelle misère
En ce siècle-ci:
On donne des étrivières
A madame de Chauvry!
Jusqu'à cette heure[244]
Tu n'es pas cocu;
Mais tu le seras, je meure.
Mon ... vengera mon ...

Elle étoit tellement jalouse de lui, que durant six années elle ne voulut pas souffrir qu'il mît le pied chez sa sœur des Réaux, une des plus belles femmes de la ville, et il ne la voyoit plus que chez le père avec lequel il logeoit. Peu de gens s'en aperçurent. Peut-être avoit-elle remarqué que ce garçon parloit de sa sœur avec trop de tendresse. Lui, comme discret cavalier, a conté à son propre père que pour posséder cette femme il avoit loué une maison proche de la sienne (c'était en un quartier fort éloigné, près les Carmes déchaussés), et que là il avoit fait une ouverture au mur qui rendoit dans une grande armoire de bois de poirier noirci, où elle faisoit semblant de mettre des confitures; et cette armoire étoit scellée dans la muraille. Il passoit comme cela des nuits entières avec elle.

SAINT-GERMAIN BEAUPRÉ,
LE FEU PRÉSIDENT LE BAILLEUL ET SES FILS.

Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche, est fils de feu Saint-Germain Beaupré, qui avoit fait sa fortune par le moyen de madame de Sourdis, tante de M. de Beaufort, car ce n'étoit ni un homme de cœur, ni un homme d'une maison fort illustre. Foucault est le nom de la famille. Il devint gouverneur de la Marche, et embellit fort sa maison de Saint-Germain Beaupré, qui est en ce pays-là. C'a été un fort grand tyran en toutes choses: quand un paysan ou un bourgeois avoit du bien, il le forçoit à donner sa fille à quelqu'un des gens de M. le gouverneur, et c'étoit ainsi qu'il récompensoit ses domestiques; grand voleur, grand emprunteur à ne jamais rendre, et grand distributeur de coups de bâton. Quelquefois il lui est arrivé de faire assassiner des gens. Enfin madame de Rambouillet, eu égard au pays montueux où il étoit, et à sa manière de vie, disoit que c'étoit un autre Vieil de la Montagne. Celui dont nous parlons, qui est son aîné, n'a pas eu meilleure réputation que son frère pour la bravoure, et n'est peut-être guère moins pillard. Il eut une querelle avec un gentilhomme de feu M. le Prince, nommé Villepréau, qu'il attaqua si bien à son avantage dans la rue Saint-Antoine, qu'un grand laquais qu'il avoit lui donna un coup d'épée dont il mourut. Saint-Germain voulut faire passer cela pour une rencontre; on demanda sa grâce au Roi, qui dit: «Ce n'est pas à lui qu'il la faut donner, c'est à son grand laquais.» Au siége de Hesdin, Le Drouet, capitaine aux gardes, lui donna un soufflet, et Saint-Germain se laissa accommoder avec ce soufflet par-devers lui. Tout cela le mit en si méchante réputation, qu'encore qu'il ne fût pas mal fait de sa personne, qu'il eût douze mille écus de rente, un gouvernement, de la plus petite province de France à la vérité, mais toujours un gouvernement de province, une belle maison et pour cent mille écus de meubles, le marquis de Rochefort ne lui voulut jamais donner sa fille, quoiqu'elle eût bien des frères et bien des sœurs, et qu'il ne lui donnât pas un gros mariage. Madame de Bouteville lui refusa sa fille, aujourd'hui madame de Châtillon; elle n'avoit pourtant que cinquante mille écus tout au plus. Enfin, voyant le feu président Le Bailleul, surintendant des finances, il épousa la plus jeune de ses trois filles, qui est une fort jolie personne; il n'en eut que cent mille francs; mais il espéroit tout de la faveur du surintendant. Il fut bien attrapé, car l'année ne passa point que d'Émery ne fût surintendant au lieu de Le Bailleul.

Sa femme et lui ne furent pas long-temps bien ensemble: tous les jours ce n'étoit que gronderies. Enfin elle découvrit à son père ce que Saint-Germain vouloit exiger d'elle. Il falloit que l'accusation fût puissante, car Saint-Germain, tout avare qu'il est, se résolut à donner huit mille livres de pension à sa femme qui alla demeurer chez le président.

Depuis cet impertinent s'avisa de dire que sa femme se divertissoit avec un valet-de-chambre qu'il avoit. Peut-être a-t-il trouvé plus à propos de passer pour cocu, que pour s........, et qu'il a voulu être du côté du plus grand nombre. Il dit que ce valet l'avoit trahi, et qu'il étoit cause de tout le désordre qui arriva entre lui et sa femme. Ce fut le bonhomme Perrochel, maître des comptes, qui négocia cette séparation. On disoit qu'il avoit séparé Saint-Germain pour le redonner à sa femme[245], car cette vieille étoit la seule bonne fortune que le cavalier avoit eue.

Au bout d'un an et demi, Saint-Germain et sa femme se remirent ensemble. En un voyage à Paris, comme il fut de retour au logis, un soir, il demanda où étoit sa femme. Elle a mandé, dit-on, qu'elle soupoit chez madame la Princesse, la jeune. Le soupçon le prend, il y va; elle n'y soupoit point. Elle revient à minuit. «D'où venez-vous? De chez madame la Princesse.—Ah! carogne!» Le voilà à coups de pied et à coups de poing.

Le président Le Bailleul, quoiqu'il se dise d'une bonne maison de Normandie, qui s'appelle de Bailleul, n'en est point; car il seroit tout de même descendu des Ballioli, roi d'Écosse, si le nom y faisoit quelque chose. Son père étoit Normand, fort expert à remettre les os disloqués et rompus, et à panser les descentes de boyau: il épousa une bourgeoise. Il est vrai qu'il n'avoit point de boutique, car il n'étoit pas chirurgien, et qu'il se mit je ne sais quelle vision de noblesse dans la tête. On dit qu'il avoit toujours l'épée au côté. Le feu président avoit le talent de son père, et de leur nom on appelle tous les remetteurs des Bailleuls. Le feu Roi avoit quelque affection pour celui-ci, et le fit lieutenant civil, puis il devint président au mortier. Il s'attacha à la Reine, qui le fit surintendant des finances, métier auquel il n'étoit nullement bon, car c'étoit un assez pauvre homme. On faisoit un conte sur cela. On disoit qu'une de ses filles, ou son fils, voyant qu'il disoit en marchandant un cheval: «Je n'en veux point donner soixante écus; mais je vous en donnerai deux cents livres,» lui avoit dit: «Vous verrez qu'on vous fera surintendant des finances, tant vous comptez bien.» On le fit ministre d'État, en lui ôtant les finances. On lui dit que son gendre dépensoit trop, et qu'il s'incommoderoit. «Nous avons accoutumé, répondit-il, de faire comme cela dans notre maison.»

L'aînée de ses filles, qui est une personne de bonne mine, fut mariée avec Girard, seigneur de Tillet, qui est une terre de trente mille livres de rente, à quatre lieues de Paris; c'étoit un des plus riches garçons de la ville. Il l'épousa pour l'estime qu'il faisoit de l'alliance, car il eut si peu de chose en mariage que cela ne valoit pas la peine d'en parler. C'étoit avant la surintendance. Elle commença de bonne heure à faire bien de la dépense, car de trois mille louis d'or qu'il lui envoya, il n'en trouva pas un sou le lendemain de ses noces: le reste alla à proportion. Un an ou deux après son mariage, elle souhaita d'avoir des lettres de recommandation d'une veuve d'un avocat-général de Grenoble, nommée madame de Revel, qui a beaucoup d'esprit et qui faisoit fort joliment des vers; c'étoit pour quelque affaire au parlement de Dauphiné. Madame de Revel les écrivit et les lui voulut porter elle-même. Madame de Tillet n'étoit pas habillée, et ne se voulut pas laisser voir; elle envoya sa suivante en sa place. Mais la Dauphinoise connut aussitôt la vérité. Quelques jours après, pour faire voir à l'autre qu'elle n'étoit pas trop aisée à duper, elle y retourne; mais madame de Tillet fit dire qu'elle n'y étoit pas, et cela arriva plus d'une fois. Enfin madame de Revel emprunte un carrosse et des laquais afin qu'on ne reconnût point son équipage, et y va à une heure précisément. On la fait monter; madame de Tillet la reçoit, ne sachant qui ce pouvoit être; car elle étoit montée en même temps que le laquais. Elle lui dit: «Madame, je demandois madame de Tillet.—Madame, on m'appelle ainsi.—Ce n'est pas vous pourtant que je demande.—Madame, il n'y a que moi céans de ce nom-là.—Mais, madame, j'ai vu céans même une autre madame de Tillet qui ne vous ressemble point du tout.» L'autre reconnoît ce que c'étoit, et se déferre. La Dauphinoise en eut pitié, et lui dit: «Madame, c'est assez joué; je ne voulois que vous faire voir que les provinciales ne sont pas plus bêtes que les autres.» Et après fit une visite comme si de rien n'eût été. Madame de Tillet, avec sa mère, l'alla visiter ensuite; mais elle étoit encore déferrée.

Sa galanterie avec Lillebonne, cadet d'Elbeuf, a bien fait du bruit. Il y en a qui ont dit que La Cour des Bois, cadet de Tillet (il est président je ne sais où), devint amoureux d'elle, et que, pour se venger de ce qu'elle ne l'avoit pas voulu aimer, il fit avertir ou avertit lui-même le mari de tout ce qui se passoit. Tillet alla pour quelque temps au Tillet et envoya un petit laquais chez lui, à Paris, fort adroit, avec ordre de s'amuser, et de se laisser surprendre par le soir, afin d'avoir prétexte d'y demeurer à coucher. Ce petit garçon se met à jouer, après souper, avec un petit laquais de madame, et sur les onze heures et demie il entend bien du bruit. «Qu'est-ce que cela? dit-il. Ne seroient-ce point des voleurs?—Voire! dit l'autre, joue seulement.—Mais je meurs de peur.—Joue seulement, te dis-je; c'est M. de Lillebonne qui vient comme cela coucher tous les soirs avec madame, quand monsieur n'y est pas.» Le lendemain, Le Tillet enleva le Suisse, car la vanité de cette femme en avoit voulu avoir un, et la demoiselle, à qui La Cour des Bois donna fort vilainement des coups de plat d'épée. Le Suisse confessa tout, et le mari renvoya la dame au président Le Bailleul, son père. On dit que les Suisses, qui servent de portiers à Paris, allèrent au nombre de trois cents enlever leur camarade au Tillet; après ils allèrent demander les gages au président. «Paie-le, dirent-ils, il t'a servi et a servi ta fille selon son goût.» Il le fallut payer. Tout cela se fit, dit-on, à la campagne. J'en doute un peu.

Madame Pilou alla comme les autres voir madame Le Bailleul dans cette affliction. Cette sotte femme lui dit: «Ah! madame, mes pauvres filles sont bien malheureuses! (On avoit aussi parlé terriblement de madame d'Uxelles, auparavant madame de Nangis[246].) Le monde est bien acharné sur elles. Mais on dira ce qu'on voudra; mes filles sont bien demoiselles. Celles qui ne sont point demoiselles peuvent bien tomber en ces fautes-là, mais non pas elles.—Ah! ah! madame, dit madame Pilou, me voilà donc bien encarognée, moi qui suis fille et femme de procureurs. Vraiment, vous me donnez là un beau casse-museau.» Le père parloit à peu près de même. Madame de Tillet prit huit mille livres de pension. Le mari est ferme et n'en veut point ouir parler; il dit: «Revenez si vous voulez; mais gare la tour.» Elle est chez sa mère depuis la mort du président Le Bailleul, le père, où elle a sa fille. Lillebonne continue toujours et fort scandaleusement.

MADAME DE CHOISY,
CHAMPAGNE LE COIFFEUR.

Madame de Choisy est sœur de Belesbat. Choisy, maître des requêtes, aujourd'hui chancelier de M. d'Orléans, l'épousa pour avoir de l'alliance; car pour lui c'est peu de chose; et la maltôte a enrichi son père. Elle a été jolie, a de l'esprit, et dit les choses plaisamment. Elle est gaie, et cherche toujours à se divertir: c'est un original en certaines choses. Elle plaisoit tellement au cardinal Mazarin, au commencement de la régence, qu'un jour il dit chez le maréchal d'Estrées: «Quoi! vous vous divertissez céans, et madame de Choisy n'en est pas! Comment se peut-on divertir sans elle[247]

On dit que jamais elle n'a été déferrée qu'une fois. Elle n'étoit pas trop bien avec La Rivière[248]; or, il y avoit une partie de lui, de Goulas[249], de Tambonneau[250] et de sa femme, et de feue mademoiselle de Belesbat, pour aller chez Goulas. Madame de Choisy mouroit d'envie d'en être, et ne savoit comment s'en mettre. Enfin elle résolut de payer d'effronterie. Un jour, à dîner, quoi qu'on lui dît, elle ne déferra point. Cependant La Rivière la poussa de telle force, que mademoiselle de Belesbat en vint contre lui aux grosses paroles. Cela s'apaisa. Elle avoit alors une demoiselle qui n'étoit pas trop sage: cette fille s'avisa de lui dire qu'on ne lui rendoit pas assez d'honneur. «Tu verras, une telle, combien je me vais faire respecter.» La Rivière et les autres surent cela. Ils lui donnent un grand fauteuil, un cadenas, et laissent deux places entre elle et les autres. Elle reçoit tout cela sans s'étonner, comme une chose due. Au milieu du repas, après lui avoir rendu bien des déférences, tout d'un coup La Rivière et Goulas se lèvent, le verre à la main, et lui disent: «A toi, la Choisy.» Cela la déferra tout plat.

La Rivière fit un jour un conte de maître Girard, le concierge des Petites Maisons, qui s'amusa une fois si fort à crosser[251], que les fous, qui n'étoient pas liés, se pensèrent tous sauver. Depuis, quand madame de Choisy disoit des folies, il lui crioit: «Madame, maître Girard crosse; madame, maître Girard crosse.»

Elle appelle ses yeux ses vainqueurs. Un jour qu'elle étoit allée voir madame de Vendôme, une bonne idiote[252], elle lui dit pour excuses de ne lui avoir pas rendu plus souvent ses devoirs, que ses vainqueurs avoient été malades. La bonne princesse crut qu'elle avoit dit ses chevaux, et lui demanda: «Qu'avoient-ils donc? Avoient-ils le farcin?»

Elle disoit familièrement à M. de Candale: «Mais allez au moins faire un tour dans l'antichambre. «Croyez-vous qu'on n'ait point envie de pisser?» Un jour elle eut envie de manger d'une tourte; elle en fait faire une par son sommelier; on la lui apporte devant tout le monde; elle se met à la manger, sans en donner à personne, et puis quand elle en eut assez: «Tenez, leur dit-elle, en voilà encore; mangez si vous voulez.» Elle dit aux gens familièrement: «Vous ne m'accommodez pas; si je puis m'accoutumer à vous, je vous le ferai savoir;» et elle fait ce qu'elle dit.

Quand elle voit trop de gens chez elle à la fois, elle leur dit: «En voilà trop; voyez qui de vous s'en ira.» Elle fit sortir une fois comme cela deux hommes à leur première visite. On trouve tout bon d'elle. Le comte de Roussy, homme grave, qu'elle avoit rencontré le jour de devant quelque part, heurtoit à sa porte: elle met la tête à la fenêtre. «Monsieur le comte, je vous vis hier, c'est assez; j'ai affaire à monsieur que voilà.» C'étoit un jeune homme de quinze ans. On n'en a pourtant jamais médit. Elle dit familièrement aux gens: «Combien y a-t-il que vous ne m'aviez vue? Vous venez un peu trop souvent.»

Jerzé lui fit un jour une malice: il emporta une de ses lettres qu'il trouva sur la table de la princesse Marie[253], à qui elle étoit adressée. Il la fait imprimer et envoie crier devant sa porte: «Voilà la lettre de madame de Choisy à madame la princesse Marie.» Jerzé la va trouver. Elle étoit dans une colère enragée: il lui dit qu'elle avoit grande raison, et qu'il ne falloit point souffrir de ces choses-là. Elle croyoit que la princesse Marie lui avoit fait le tour. Enfin on en sut la vérité; et, ravie de n'avoir point sujet de se plaindre de la princesse, elle pardonna de bon cœur à Jerzé.

On écrit de Naples qu'une dame de fort bonne compagnie, et qui mettoit tout le monde en train, avoit été huée dans les désordres. «Ah! dit-elle, voilà la Choisy de Naples morte.»

Un jour, étant au bal auprès de madame d'Angoulême[254] la jeune, qui seroit bien sa fille, elle lui disoit: «Il faut avouer que les blondes éclatent plus ici; mais nous autres brunes, nous avons l'agrément.» Elle disoit cela du meilleur sérieux qu'elle eût.

Elle fit une fois un vilain tour au curé de Saint-Germain de l'Auxerrois: elle avoit pris un remède; ce remède fut si long-temps à opérer, qu'elle se résolut à aller à la messe avant que de rendre. Mais à peine la messe fut-elle vers la fin, qu'elle se sentit pressée. Elle entre chez le curé, et trouve deux hommes dans sa salle qu'il avoit conviés à dîner; elle leur dit: «Messieurs, M. le curé vous demande.» Elle plante son paquet dans la cuvette où il y avoit du vin à la glace, puis se sauve. Elle loge là, auprès de l'hôtel de Blainville. Le curé la vouloit excommunier: elle répondit «qu'il valoit mieux qu'elle eût fait tout dans la cuvette que dans l'église; et qu'après tout, si elle n'eût été bien craignant Dieu, elle n'eût pas été à la messe en cet état-là.»

Champagne le coiffeur contoit, il y a long-temps, une chose d'elle que personne n'a crue: il disoit qu'étant une fois allé trouver la princesse Marie à Notre-Dame-des-Vertus, où elle prenoit l'air chez Montelon, son avocat, il étoit entré dans la chambre de madame de Choisy, qui y étoit aussi, et que, l'ayant rencontrée au lit, il avoit été assez heureux pour trouver l'heure du berger; mais que ce n'étoit pas ce qu'on pensoit, et qu'elle avoit les cuisses fort maigres. Un des parents de la dame, qui m'a conté cela, dit qu'il chercha quelque temps Champagne pour le rouer de coups, mais que le coquin se cacha. Je ne sais comment, après une chose comme celle-là, la reine de Pologne a pu emmener Champagne avec elle.

Ce faquin, par son adresse à coiffer et à se faire valoir, se faisoit rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit si insupportable qu'il leur disoit tous les jours cent insolences: il en a laissé telles à demi coiffées; à d'autres, après avoir fait un côté, il disoit qu'il n'achèveroit pas si elles ne le baisoient; quelquefois il s'en alloit, et disoit qu'il ne reviendroit pas si on ne faisoit retirer un tel qui lui déplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien faire devant ce visage-là. J'ai ouï dire qu'il dit à une femme, qui avoit un gros nez: «Vois-tu, de quelque façon que je te coiffe, tu ne seras jamais bien tant que tu auras ce nez-là.» Avec tout cela elles le couroient, et il a gagné du bien passablement; car, comme il n'est pas sot, il n'a pas voulu prendre d'argent, de sorte que les présents qu'on lui faisoit lui valoient beaucoup. Lorsqu'il coiffoit une dame, il disoit ce que telle et telle lui avoit donné, et quand il n'étoit pas satisfait, il ajoutoit: «Elle a beau m'envoyer quérir, elle ne m'y tient plus.» L'idiote, qui entendoit cela, trembloit de peur qu'il ne lui en fît autant, et lui donnoit deux fois plus qu'elle n'eût fait. Avec cela il étoit médisant comme le diable: il n'y avoit personne à sa fantaisie. De Pologne il alla en Suède, et revint ici avec la reine Christine.

M. ET MADAME DE BRÉGIS.

Brégis est fils d'un président des comptes, qui s'appeloit Flesselles. Cet homme, par la vision de conserver de grandes pièces en terres, en charges et en maisons à Paris, payoit une si grande quantité de rentes constituées, qu'on payoit chez lui, à la lettre, comme on fait à l'Hôtel-de-Ville. Brégis étoit cadet[255], et se mit dans le régiment des gardes, où il acheta un drapeau; depuis il devint l'aîné. Son père l'obligea à quitter l'épée. Jamais on ne l'y put faire résoudre qu'en lui disant qu'un conseiller au parlement passoit devant un capitaine aux gardes. Il n'y a pas de difficultés pour des contrats de mariage, enterrements et autres choses semblables. Voilà donc Brégis de robe; mais il n'en fut pas long-temps. Il devint amoureux d'une femme-de-chambre de la reine, appelée mademoiselle de Charan[256], fille du premier lit de madame Hébert, autre femme-de-chambre de la Reine. Pour la lui faire épouser, on donna à cette fille, qui étoit jolie, quoique brune et petite, la qualité de fille de la Reine, de dehors. Le père ne consentit point au mariage; depuis il s'apaisa. On fit un couplet.

Brégis s'est fait de la cour,
Épousant Charan, la belle;
Mais il sera quelque jour
Aussi cocu que Courcelle[257].

On dit qu'il lui avoit fait présent de quelque galanterie pour laquelle il lui fallut subir une opération. Cela se sut, quoique secret, et on l'appela le Petit Castillan, à cause que les chevaux de ce pays-là ont le bout d'une oreille coupé.

Brégis eut, par le crédit de sa femme, je ne sais quel emploi quand on parla d'envoyer à Munster, et de là il fut envoyé en Pologne, où après il eut qualité d'ambassadeur. Du temps du mariage de la reine de Pologne, il alla en Suède, où la Reine se laissa apparemment tromper à la hablerie du cavalier; car pour sa physionomie, quoiqu'il soit bien fait, il a furieusement de ganache. Sa femme cependant s'étoit bien mise dans l'esprit de la Reine, et y a gagné, dit-on, plus de quatre cent mille livres. Elle est coquette en diable; cependant on n'a jamais tranché le mot avec personne. Elle ne manque point d'esprit; mais c'est la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde. Elle dit une chose jolie quand les Polonois étoient ici. La Reine lui dit: «Mais entendez-vous ce qu'ils disent quand ils vous cajolent?—Hélas! madame, répondit-elle, en cette matière-là on entendroit des Topinamboux.» Or, la reine de Suède fit faire un compliment à madame de Brégis, et lui offrit une province entière, si elle y vouloit venir. Sur cela madame de Brégis lui écrivit la lettre que voici. Je l'ai gardée exprès, parce que le monde étoit si sot que de la trouver belle, et qu'on en a fait, plus de cent copies.

«Madame,

«Il m'auroit été avantageux de garder le silence pour ne pas détruire la bonne impression que Votre Majesté a reçue en ma faveur, si je ne l'avois jugé trop contraire à la reconnoissance que je lui dois des bontés qu'elle me témoigne sans les avoir méritées, si ce n'est que son divin esprit ait pénétré qu'elle a en moi une personne qui est remplie d'un respect et d'une vénération toute particulière pour une reine, qui mériteroit le nom de la plus illustre qui ait jamais existé, si celle que je sers n'étoit d'un mérite qui ne peut être surpassé, et qui m'oblige de lui faire partager un cœur que je lui offrirois tout entier s'il n'étoit préoccupé par une rivale avec laquelle il est toujours heureux d'avoir quelque chose à contester, et si je n'avois cru qu'une infidélité est un sentiment indigne d'être offert à Votre Majesté, ni d'être pris par une personne qui ose désirer son amitié, que je regarde comme une chose qui ne peut être méritée, mais que je lui demande en faveur des sentiments respectueux que M. de Brégis a pour elle, qui sont tels qu'elle ne les peut attendre plus grands de pas un de ceux qui sont assez heureux de voir Votre Majesté en la présence de laquelle il me seroit doux de protester que je suis, etc.[258]

Sur cette lettre, Comminges, qui haïssoit madame de Brégis, avec laquelle il avoit eu prise jusqu'à se dire des injures, car elle l'appela cocu, et lui l'appela p....., écrivit à Benserade en ce sens: «Au reste, après avoir considéré de quelle importance est à l'État l'alliance des Suédois, je souhaiterais qu'on pensât à satisfaire la Reine. On voit bien qu'elle est rivale de la Reine, et qu'elles aiment toutes les deux madame de Brégis, et qu'après l'offre d'une province entière pour l'attirer en son pays, il n'y a point d'apparence qu'elle souffre qu'on lui refuse cette dame. Mon avis seroit donc de lui accorder madame de Brégis, attendu que toutes les inondations des Goths sont venues de ce pays-là, et que si, pour se venger, la reine de Suède en faisoit faire encore une, ils seroient bien plus à craindre maintenant qu'en un autre temps, à cause des frondeurs qui se joindraient à eux infailliblement.»

A La Haye, au retour de Suède, Brégis disoit à la reine de Bohème, qu'il avoit fait à qui tireroit le mieux à coups de pistolet avec je ne sais quel prince d'Allemagne, dont il vantoit fort l'adresse. «Ce prince, madame, tire, et donne droit au milieu d'une richedalle[259]. Moi (dit-il, en montrant son chapeau, qu'il mit exprès pour cela, et avançant le bras), avec mes pistolets de Langen[260], madame, je donne dans le même trou.» Je vous laisse à penser si on se moqua de lui. Cette cour de La Haye n'étoit pas trop mal polie.

Il disoit au prince de Tarente: «J'ai vu une princesse en tel lieu (il nommoit le lieu et la princesse), monsieur, croyez-moi, il y a quelque chose à faire avec elle; ce n'est pas une chose à négliger.» Notez qu'il y avoit trois cents lieues de Hollande pour le moins. Il est en méchante réputation du côté du cœur: je l'ai vu une fois (en 1651) à un bal l'épée au côté; un garçon de la ville nommé Bigot, commissaire des guerres, dit à demi-haut: «De quoi diable s'avise cet homme de porter une épée au bal?» Brégis l'entendit, et quand il eut dansé: «Qui est-ce, dit-il, qui a parlé de mon épée?» Bigot répondit: «C'est moi.» Voilà Brégis surpris; il croyoit qu'on lui feroit des excuses. «Je porte une épée, dit-il, parce qu'étant à la Reine (c'est donc de par sa femme), on ne doit pas aller sans épée en un temps si peu tranquille que celui-ci.»

Brégis avoit amené une belle fille qui avoit résolu, disoit-il, d'entrer aux Filles Repenties; mais elle n'y entroit point. Madame de Brégis, un beau jour, la prend et l'y mène; elle avoit fait promettre à son mari, avant qu'il arrivât, qu'ils feroient lit à part; elle avoit trop souvent des enfants. Au bout de quelque temps pourtant, il fallut coucher ensemble. Le lendemain elle faisoit comme une nouvelle mariée; elle devint grosse aussitôt, et a continué depuis, de sorte qu'elle s'est fort gâtée. Son mari se mit à cajoler la suivante: cette fille le dit à sa maîtresse, qui lui dit: «Donnez-lui rendez-vous au Calvaire, et là je l'irai trouver.» Il y va, et, comme il croyoit tenir la fille, il trouve sa femme et la parenté qui lui chantèrent sa gamme: il se met en colère, donne un soufflet à la fille, et puis s'en va. Il y a eu depuis bien des noises en ménage. Elle s'est fait séparer de biens. Pour sa gloire pourtant elle l'a fait faire lieutenant-général, et il a servi deux campagnes en Italie. Nous en parlerons ailleurs[261].

CÉRISANTE[262] ET MARIGNY.

Cérisante se nommoit Duncan, et étoit fils d'un Écossois huguenot, qui étoit médecin et principal du collége de Saumur; c'est celui qui disoit qu'un médecin étoit une incombustibilité propter religionem. Ce garçon avoit de l'esprit, et faisoit des vers latins aussi bien que personne; mais il avoit une vanité enragée. Il fit dessein de suivre la profession de son père, et fut reçu docteur en médecine à Montpellier. Au retour, on le donna pour précepteur et gouverneur tout ensemble au feu marquis de Fors, fils de M. du Vigean; ce fut ce qui le perdit, car, à l'Académie, il se mit à faire les exercices comme son pupille, et enfin il jeta le froc aux orties. Le marquis, en changeant de religion, acheta le régiment de Navarre, et donna à Cérisante[263] la lieutenance de mestre-de-camp. Le marquis de Fors fut tué à Arras, il avoit bien du cœur et bien de l'esprit; et notre homme fut obligé de se retirer, car on le traitoit de pédant. Par malheur, il étoit devenu amoureux de mademoiselle de Fors, depuis madame de Pons, et aujourd'hui madame la duchesse de Richelieu[264], et, comme la demoiselle n'étoit pas si persuadée du mérite du cavalier que le cavalier en étoit persuadé lui-même, par désespoir il résolut d'aller voir si la fortune lui seroit plus favorable chez les Ottomans que chez les François; mais il en revint sur des lettres de madame du Vigean, qui, par le moyen de madame d'Aiguillon, lui vouloit procurer quelque avancement. En effet, on lui voulut donner un vaisseau, mais il méprisa cela.

Au retour, ayant touché trois ou quatre mille francs, que M. du Vigean lui devoit, il s'en alla en Suède. M. Grotius[265], ambassadeur de Suède en France, lui donna une lettre de recommandation au chancelier Oxenstiern[266], mais peu pressante. Chapelain, que Cérisante connoissoit, s'avisa que M. de Longueville avoit à faire réponse au maréchal Horn[267], qui l'avoit remercié par une lettre de ses civilités, et il lui parla de Cérisante, pour porter sa lettre, le priant de le lui recommander. Le maréchal reçut Cérisante à bras ouverts, le retint chez lui quelques jours, puis le présenta au chancelier, son beau-père, qui, tout puissant en ce temps-là, car la reine étoit encore mineure, lui fit donner un régiment de cavalerie en Allemagne; mais s'étant trouvé qu'on vouloit envoyer ambassadeur en France un homme qui est venu depuis en 1648, le chancelier, qui le haïssoit, l'empêcha, et dit qu'un gentilhomme suffiroit. Il jeta les yeux sur Cérisante, qui se faisoit tout blanc de son épée, et l'envoya ici résident pour agir conjointement avec Grotius que le chancelier vouloit débusquer. En effet, Grotius demanda bientôt son congé, et Cérisante demeura. Chapelain le recommanda à Lionne[268]. Il étoit payé des neuf mille livres qu'on lui donnoit sur l'argent que le Roi fournissoit aux Suédois, il le prenoit même par avance.

Le feu Roi mourut en ce temps-là; on lui demande à lui, qui ne parloit que de madame d'Aiguillon, qui seroit premier ministre. Il dit que ce seroit apparemment le cardinal Mazarin. Cela s'étant trouvé vrai, ils le prirent, pour un plus habile homme qu'il n'étoit.

Voilà notre homme bien à son aise; il se met en équipage, il avoit quatre chevaux, un carrosse bien armoirié, et trois laquais. Il prend un secrétaire, et se fait porter à Charenton un carreau de velours avec de l'or. Il appeloit ce jour-là le jour de son triomphe. Partout il affectoit d'avoir un fauteuil, jusque-là que des dames firent, par malice, clouer tous les fauteuils de leur chambre, afin qu'il n'en pût prendre un, car il en alloit prendre lui-même en un besoin, et c'étoit chez M. du Vigean qu'il tenoit le plus de gravité.

Une fois, à l'hôtel de Rambouillet, M. Chapelain, qui y soupoit avec Voiture et Arnauld, s'y fit mener par Cérisante, qu'on y retint aussi, et en causant avec ces messieurs durant que Cérisante étoit allé parler à quelqu'un, comme il vit que les autres s'en moquoient, il leur dit: «Voyez-vous, c'est un étrange perroquet, ne vous y jouez point.» Ils se mirent à rire, et tout le soir, dès que Chapelain disoit quelque chose, ils lui disoient sans cesse: «Ah! pour cela vous êtes un étrange perroquet;» et se moquèrent de Cérisante en la personne de son ami. Quand il fallut se retirer, Cérisante le remena, et, comme Chapelain est fort cérémonieux, et qu'il ne vouloit pas que l'autre passât le coin de la rue, Cérisante lui dit: «Mais, vraiment, je dirai donc comme les autres que vous êtes un étrange perroquet.» Chapelain se mit à rire, et le conta le lendemain à madame de Rambouillet.

En ce temps-là Bertaut l'Incommode[269] revint de Suède, et rapporta que Marigny[270] étoit fort bien avec la reine de Suède. Par malice, un jour que Cérisante étoit avec elle, elle envoya chercher Bertaut, et lui fit conter cela en sa présence. Cérisante, qui étoit assez fou pour avoir quelque dessein de plaire à la Reine, à mesure que l'autre contoit les progrès de Marigny, se déferroit, et ne savoit ce qu'il vouloit dire. En effet, Marigny étoit assez bien pour avoir été prié par le comte Magnus de La Gardie de le tenir bien dans l'esprit de la Reine, pendant le voyage qu'il venoit faire ici. Marigny, qui a toujours été un fou, frondoit tout haut contre le chancelier Oxenstiern. Ce Marigny étoit fils d'un officier de Nevers, appelé Carpentier. Connoissant la princesse Marie, il alla à Mantoue, où il ne trouva rien à faire; de là il passa à Rome, où je l'ai vu misérable. De retour ici, il trouva moyen d'être secrétaire de M. Servien, qui s'en alloit à Munster; mais il le quitta en Hollande, à cause de quelque démêlé, et s'en alla en Suède. Il est bien fait, il parle facilement, sait fort bien l'espagnol et l'italien, et n'ignore pas un des bons contes qui se font en toutes les trois langues; fait des vers passablement: pour du jugement, il n'en a point; mais la Reine, à qui il avoit affaire, a bien fait voir qu'on n'avoit pas besoin de jugement pour réussir auprès d'elle. Cérisante, jaloux de Marigny, dépêche un de ses frères, nommé Montfort[271], pour tâcher de le détruire. Montfort en dit du mal; Marigny se défend; et, comme il avoit eu avis de toutes les folies de Cérisante, il en fit des contes à la Reine, et le rendit ridicule. Enfin Marigny fit tant de sottises qu'on le voulut assassiner: il se défendit; la Reine prit son parti, mais avec tout cela on lui conseilla de se retirer. On parlera de lui dans la Fronderie.

Voici les folies que Cérisante avoit faites à Paris. Il devint amoureux, à Charenton, d'une belle-fille nommée Lolo: il songea à l'épouser, et fit consulter, disoit-on, si on pouvoit assigner un douaire sur les bienfaits qu'on espéroit recevoir; car il avoit de grandes prétentions sur l'ambassade de Suède en France, et disoit à tout bout de champ, qu'un tabouret siéroit bien à cette fille. On la maria quelque temps après[272]. Quand il sut que l'affaire étoit conclue, par galanterie, il se fit son épitaphe à lui-même. Il s'en fût fort bien passé, car c'étoient des vers françois pitoyables. Pour se moquer de lui, Sablière Rambouillet, comme on l'a su depuis, fit imprimer un billet d'enterrement que voici:

«Vous êtes prié d'assister à l'enterrement de messire Marc Duncan, seigneur de Cérisante, conseiller d'État de la couronne de Suède, résident et prétendant à l'ambassade de France?»

On porta un de ces billets dans une maison où il étoit: il s'emporta, et dit mille extravagances. Cela ne servit qu'à rendre la chose plus plaisante. Il alla voir la belle deux ou trois jours après qu'elle eut été mariée; elle étoit encore chez son père; il lui voulut dire quelque chose tout bas: le mari ne le trouva pas bon, ils se querellèrent. Le mari le menaça de le jeter par les fenêtres. Cérisante lui répondit que sans le respect de madame, il lui donneroit cent coups d'éperon, et se retira après avoir dit adieu pour jamais à cette belle.

Il jeta les yeux sur une autre jolie huguenotte, fille de La Rallière, qui a fait le parti des Aisés[273] et bien d'autres. A cause de lui et de Catalan, autrefois huguenot, on appela la maltôte de la Théologie de Charenton. Il envoya demander cette fille en mariage, et dit à celui qu'il chargea de cette belle commission: «Je pense que le bourgeois sera bien aise.» Il en fut si aise, qu'il répondit que sa fille n'avoit que douze ans, et que quand elle en auroit vingt, il penseroit à la marier. Cependant un an après il la maria avec le comte de Saint-Aignan, fils du marquis de Clermont-Gallerande, de la maison d'Amboise.

Mais voici la plus grande folie de toutes. Un jour qu'il étoit au Cours avec madame de Besançon et sa fille, dans un embarras, Jerzé, qui étoit à la portière du carrosse de M. de Candale qui étoit au fond, dit au cocher de madame de Besançon: «Hé! mon ami, recule un pas; si tu savois ce que tu nous ôtes et le peu que tu nous donnes, tu me ferois cette grâce.» Ce carrosse l'empêchoit de voir quelque belle. Mademoiselle de Besançon s'offensa de cela, et dit en se tournant vers Cérisante: «Vraiment, ces princes chimériques s'en font un peu bien accroire.» Cérisante pensa avoir trouvé une belle occasion de se signaler. Il envoya le lendemain de bonne heure son frère, nommé Sainte-Hélène, faire un appel à M. de Candale. Par bonheur pour ce frère, M. d'Épernon n'en sut rien, car je crois qu'il eût mal passé son temps. M. de Candale dormoit encore: on ne voulut point l'éveiller. Ce garçon attendit si long-temps qu'on se douta de quelque chose; toutefois on le fit parler enfin. M. de Candale, qui ne s'étoit jamais battu, et qui n'avoit point encore été à l'armée, crut que ce seroit mal enfourner que de refuser un appel; il lui demanda donc rendez-vous derrière les Minimes de la Place-Royale. Cependant cela s'évente; M. de Candale alla pourtant au lieu de l'assignation; mais Cérisante fut en grand'peine, et il fallut que le cardinal le prît en sa protection; car on craignoit d'offenser les Suédois. Si feu M. d'Épernon eût vécu, il ne s'en seroit pas sauvé, et les Simons[274] eussent eu là une bonne curée. Il fut si fou que de dire, pour s'excuser, qu'il venoit des rois d'Écosse, et qu'il y en avoit de son nom, et il porta je ne sais quels vieux parchemins à M. de Lionne, par lesquels il prétendoit prouver sa noblesse.

A propos de noblesse, avant cela, il entreprit de se faire déclarer noble à la cour des aides; et, comme il fallut des témoins pour déposer comme son père avoit vécu noblement, il fait ajourner pour témoins le maréchal de Châtillon, le maréchal de La Meilleraye et le marquis de Montausier, et n'en avertit point le rapporteur, qui n'avoit point de greffier, et n'étoit pas seulement en état de les recevoir: il fallut remettre à une autre fois. Le maréchal de Châtillon dit que, sans Cérisante, Arras n'eût pas été pris. Les deux autres, qui avoient étudié à Saumur, dirent que feu M. Duncan avoit été visité et honoré de tous ceux qui venoient étudier à Saumur, quelques grands seigneurs qu'ils fussent. Cérisante prenoit tout cela pour argent comptant, et ne voyoit pas que l'on se moquoit de lui[275].

M. de Metz écrivit en Suède l'extravagance de cet homme, et que, sans le respect de la Reine, on l'auroit traité comme il le méritoit. Au bout de quelque temps, endetté par-dessus les yeux, il fut contraint de s'en aller sans dire gare. Du présent qu'on lui fit en Suède, il envoya de quoi payer ce qu'il devoit ici; et, voyant qu'il n'y avoit guère rien à faire, de là il alla en Pologne, où quelques gentilshommes qu'il avoit connus dans ses voyages lui firent saluer la Reine: il n'y trouva point d'emploi; et il revint à Paris, où il fut quelques jours incognito, de peur de ses créanciers; après il alla à Venise. Là, le marquis de Clermont-Gallerande, aîné de Saint-Aignan, dont nous avons parlé ci-dessus, qui étoit au service de la république, lui conseilla de se faire Turc. Notre homme lui confessa que sans la circoncision cela seroit déjà fait, mais qu'un vieux renégat lui avoit dit que c'étoient de trop grandes douleurs.

Il alla donc à Rome, où il se fit catholique; le pape lui donna pour cela six cents livres de pension. Il étoit sur le point de se faire prêtre. Mais M. de Guise allant à Naples, il lui fut donné par les ministres de France, M. de Saint-Nicolas (Arnauld) en étoit un, pour tenir les chiffres auprès de M. de Guise; car il disoit naïvement qu'il avoit bien voulu laisser le premier lieu à ce prince, et il juroit qu'il ne quitteroit pas ses prétentions pour la fortune du maréchal de Gassion. Il assembla, de son chef, le conseil chez Gennaro Annèse, en qualité d'ambassadeur de France, et fit demander la charge de mestre-de-camp général. Il fit mettre un jour un carreau avec de l'or à l'église, comme ambassadeur. M. de Guise, devant tout le monde, le menaça des Petites-Maisons.

M. de Guise, ne trouvant pas bon qu'il donnât avis de tout à la cour, comme il faisoit, le fit mettre en prison. Ce fut Modène[276], qui, voyant qu'il les traversoit, le fit arrêter comme un homme suspect. Il y avoit trois semaines qu'il étoit en prison, quand un valet adroit qu'il avoit prit son temps de se jeter aux pieds de M. de Guise, devant le peuple, et fit si bien que son maître sortit. Gennaro Annèse, avec lequel il avoit quelque intrigue, le fit sortir. Il eut ensuite quelque commandement vers Salerne; enfin il revint à Naples. Après l'attaque des postes des Espagnols, M. de Guise, voyant que le colonel, qui commandoit à cette attaque, avoit été tué, dit à Cérisante, qui étoit auprès de lui: «Il n'y a plus personne là pour commander.» Cérisante pour cela ne s'offrit point, de peur que M. de Guise ne dît qu'il s'étoit fait de fête; ainsi le duc fut contraint de lui dire qu'il le prioit d'y aller. Il y fut et reçut un coup de mousquet dans le talon dont il mourut au bout de douze jours; il écrivoit à M. de Chapelain, ne croyant pas être blessé si dangereusement, «qu'au moins s'il mouroit, il mourroit comme Achille[277]» On dit que Modène fut cause de cela, et qu'il ne donna pas comme il avoit ordre; de sorte que tout fondit sur notre aventurier. Il fit un testament par lequel il ordonna qu'on l'enterrât à la Madonna del Carmine, et il fit une inscription latine pour mettre sur son tombeau, qui disoit qu'il s'étoit dévoué pour la liberté du peuple de Naples. Il donnoit à son hôte quelque peu d'argent qui lui restoit, avec son équipage qui étoit assez médiocre, et après il ajoutoit: «Quant à mes autres biens, villes, forteresses, châteaux, seigneuries, terres, et tous autres lieux, de quelque titre qu'ils soient titrés, mes héritiers les partageront selon la coutume des lieux où ils sont situés.» Ce testament a été apporté ici, et je le sais d'homme qui l'a vu[278].

MADAME DE GONDRAN.

Cette belle fille, cette Lolo[279], dont nous avons dit que Cérisante devint amoureux, est celle qu'on appela depuis madame de Gondran: elle est fille d'un nommé M. Bigot de La Honville, contrôleur-général des gabelles. La famille des Bigots est une assez bonne famille; mais il n'y a point de gens au monde qui s'estiment plus les uns les autres que ceux-là. Le frère de celui-ci avoit fait un arbre généalogique de leur famille, et écrivoit soigneusement la naissance de tous les enfants issus de Bigots ou de Bigottes; c'est pour cela que l'abbé Tallemant[280] appeloit cette famille la maison d'Autriche. Ils emploient toute la matinée leurs laquais à envoyer savoir des nouvelles les uns des autres. La Honville, comme l'aîné de tous, est aussi le plus grimacier; la première chose qu'il fait quand il est levé, c'est d'aller dans la chambre de sa fille aînée, avec laquelle il loge depuis qu'il est veuf[281], pour savoir comment elle a passé la nuit. Il fit une fois un voyage à Bourbon avec elle, et Louvigny, son mari, qui étoit devenu aveugle; d'Agamy, beau-frère de Louvigny, et sa femme, y étoient aussi. Tout le long du chemin, cet homme venoit dire à sa fille: «Ma fille, ne vous plaît-il pas qu'on mette les chevaux?» La fille, bien instruite, répondoit: «Ce qu'il vous plaira, mon papa, c'est à vous à ordonner.» Il en falloit autant pour déjeûner, autant pour monter en carrosse, autant à la dînée et à la couchée, pour savoir en quelle hôtellerie on iroit; et, sans d'Agamy, car, pour le gendre, il ne souffloit pas, je pense qu'il eût fallu retourner dès l'entrée d'Essone; peut-être même ne fussent-ils point partis, car un jour que cet homme devoit mener chez lui, à la campagne, une de ses sœurs, il fallut, avant que de se quitter, résoudre à quelle heure ils partiroient le lendemain; voilà donc le frère qui, d'un ton grave, dit à sa sœur: «Ma sœur, à quelle heure vous plaît-il que nous partions?—A quelle heure il vous plaira, mon frère.—Mais, ma sœur, c'est pour vous que je vais à La Honville.—Mais, mon frère, c'est vous qui me menez.» Ils furent comme cela un gros quart-d'heure. Moi, qui n'avois point là mon carrosse, et qui voulois que ce monsieur me menât quelque part, j'enrageois de cette cérémonie. Enfin je m'approchai, et leur dit: «Ne sait-on pas bien que pour faire huit ou neuf lieues (car il y en avoit autant de Paris à cette maison), il faut partir à onze heures?» Je terminai tous leurs compliments.

Or, La Honville est situé entre le chemin de Lyon et le chemin d'Orléans; de sorte que cet homme épie tous ceux de sa connoissance qui prennent l'une ou l'autre de ces deux routes, pour les prier de loger chez lui, non pas qu'il y prenne si grand plaisir, mais par vanité; car quand on lui a conseillé de se délivrer de cette servitude qui lui a coûté bon, il a répondu que ses pères en avoient usé ainsi, et qu'il ne vouloit pas dégénérer. Il y mène souvent ses sœurs et leur mesgnie[282], et quand il est dans la cour, il descend le premier, et leur fait un compliment avec autant de sérieux que s'il recevoit M. le chancelier. Ce cérémonieux pourtant fit une chose que les plus libres ne feroient pas; car, quand sa sœur de Mérouville maria sa fille, il lui offrit sa maison des champs; il n'y avoit qu'une carrossée de personnes. Cependant lui laissa faire toute la dépense, et ne leur donna que de l'eau. Il fit la même chose pour ma sœur de Ruvigny, et n'eut pas l'esprit de ne s'y pas trouver. Je m'en crevois de rire, et surtout quand il fallut se mettre à table; car, comme maître de la maison, il vouloit être au bas bout, et d'autre côté, ne donnant point à manger, il voyoit bien qu'il étoit comme un étranger chez lui-même; enfin on le fit mettre au milieu comme un amphibie. Un M. d'Harambure l'attrapa bien, car il lui écrivit: «Je vais moi-même me marier chez vous; je vous prie de nous traiter familièrement, et de retrancher quelque chose de votre ordinaire.» Effectivement il y fut.

Revenons à Lolo. J'ai connu cette personne dès sa plus tendre enfance, car mon frère aîné a épousé sa sœur, et j'ai vu de quelle manière elle a été élevée; je n'ai jamais vu une plus aimable enfant: elle étoit belle, mais elle étoit plus agréable que belle; un air, un enjouement, une vivacité, la plus charmante qu'on se puisse imaginer. Par malheur, sa mère lui manqua de trop bonne heure; car, quoique ce ne fût pas la plus habile personne du monde, elle avoit une sévérité qui étoit très-utile à ses enfants, et les deux filles qu'elle a nourries n'ont fait parler d'elles en façon quelconque: l'aînée même a fort bien vécu avec son mari aveugle; je veux croire qu'il y avoit bien autant de tempérament que de vertu, car elle a bien fait voir, à la nourriture qu'elle a faite de sa sœur Lolo, qu'elle ne voyoit guère plus clair que son mari; car elle souffrit insensiblement un si grand abord de jeunes gens, et même de cavaliers, auprès de cette jeune fille, que quelquefois on y en a compté jusqu'à quinze. Depuis, quand on lui a dit qu'elle avoit perdu sa sœur, elle a paru étonnée comme une personne qui n'y entendoit aucune finesse. Je disois en ce temps-là, de tous ces galants de Lolo: «Voilà les plus sottes gens du monde; ils s'amusent tous à une fille qui n'oseroit conclure avant qu'elle soit mariée, et voilà une femme de vingt-cinq ans, jolie, et dont le mari est aveugle, et au diable l'un, qui a l'esprit de lui en conter.» La bonne opinion qu'elle avoit de sa race est apparemment ce qui l'aveugloit, car elle et les autres de la famille sont naturellement curieux, et remarquent fort bien les défauts d'autrui. Elle et sa sœur mirent la vanité dans la tête de cet enfant; car elles la cajoloient sans cesse, et lui disoient qu'au Cours on n'avoit regardé qu'elle. Un gros frère qu'elle avoit, à qui on avoit donné le nom de Chaumont, et qu'on appeloit vulgairement le gros Lolo, lui disoit tous les jours qu'il n'y avoit rien de si beau que d'être galante. Les cajoleries des étrangers sont suspectes, mais celles des proches passent pour des vérités. Ainsi cette petite fille s'en faisoit un peu bien accroire. Tous les jours ses sœurs et ses frères racontoient à tout le monde combien de gens venoient voir leur Lolo, ce qu'avoit fait celui-ci, ce qu'avoit fait celui-là, et comme, en badinant, elle avoit été enfermée avec le comte de Pas[283] ou quelque autre; car la mode de leur famille, c'est de redire à tort et à travers tout ce que font et disent leurs jeunes gens. Elle fut cajolée par deux Rambouillet, mes cousins-germains, et depuis mes beaux-frères, mais l'un après l'autre. L'aîné, par mon avis, s'en retira de bonne heure; le second, qui s'appelle Sablière[284], ne me crut pas absolument, et s'engagea plus avant que l'autre; mais ayant trouvé moyen de savoir où il en étoit avec cette fille, je lui en dis mon sentiment. Elle l'aimoit, ne songeoit qu'à l'attraper. Il en avoit eu la petite oie[285]. Elle lui eût donné volontiers le reste; s'il eût eu du sens, il étoit aisé de la mitonner de façon qu'il en eût tout eu après qu'elle fut mariée, et elle le fut bientôt; mais il s'alla éprendre d'une autre fille. Masclary[286], secrétaire du Roi, et le meilleur parti qu'elle pouvoit espérer, l'eût épousée sans sa mère, qui ne voulut jamais consentir qu'il épousât une fille qui étoit si fort dans le monde.

Enfin Gondran, fils de l'avocat Galland[287], dont il est fait si honorable mention dans les Mémoires de M. de Rohan, la fit demander; c'étoit pour la seconde fois. D'abord on la lui avoit refusée, en prenant excuse sur la trop grande jeunesse de la fille. Cette fois-ci, le père, qui, comme on a su depuis, n'avoit point d'argent (il avoit trop dépensé à sa maison[288], et son fils aîné lui avoit mangé vingt mille écus), ne fut pas fâché de trouver un amoureux qui ne songeât pas autrement à avoir le mariage avec la fille.

Ce Gondran étoit un brutal, mais il avoit du bien, car son aîné étoit mort sans enfants, et un autre frère s'étoit fait père de l'Oratoire. Une fois il jouoit au tric-trac avec Turcan[289]; ils furent en dispute sur un coup; Turcan lui dit qu'il faisoit bien le roi Gontran d'Orléans[290]. Gondran répliqua quelque sottise, et l'autre lui donna un beau soufflet.

Par vanité, Gondran fit mettre quarante mille livres dans le contrat, au lieu de dix mille écus, et il dit à Patru qu'on lui donnoit une pièce de quarante mille francs. Dans les annonces, il se fit conseiller d'État et point du tout avocat, quoiqu'il allât au Palais tous les jours. Son frère aîné avoit mis monsieur maître[291], n'osant pas mettre messire[292]; il étoit avocat avocassant: il est vrai qu'il avoit un brevet de conseiller d'État. Je ne sais si Gondran en avoit un. Le jour de ses noces, il avoit un habit long. Après dîner on s'alla promener au bois de Vincennes: là le marié ôta sa soutane, et fut tout le jour en habit court, bâti comme un cuistre et sans manteau. Le lendemain nous fûmes tous voir si la mariée étoit morte; elle n'étoit pas morte à la vérité, mais elle ne se portoit pas tout-à-fait bien. Elle fut plus de huit jours à se plaindre. Dès qu'elle aperçut son gros frère qui entra le premier dans la chambre: «Ah! lui dit-elle, mon pauvre Chaumont, ne crains pas que je sois jamais p......» Elle dit cent naïvetés que son père redisoit lui-même comme si c'eût été un enfant; elle avoit pourtant dix-sept à dix-huit ans; mais cette innocente... s'est dédite depuis de ce qu'elle avoit promis à son gros Lolo.

Le mari, d'humeur jalouse, mais qui ne vouloit pas qu'on le crût, s'imagina qu'il couvriroit bien son jeu s'il donnoit à sa femme la même liberté qu'elle avoit eue: il menoit des jeunes gens déjeuner avec elle, et la faisoit saluer à quelques-uns. Cette jeune femme, naturellement étourdie, chez des gens qui ne savoient point vivre, car feu madame Galland n'étoit qu'une happelourde[293], fit bien des sottises en peu de temps. Je ne m'amuserai point à mille petites choses qui lui sont arrivées, je dirai seulement les principales. Quelque temps avant que d'être mariée, un gentilhomme de qualité de Bretagne, huguenot, nommé La Roche Giffard, jeune et bien fait de sa personne, grand parleur, grand vanteur, et tout propre pour réussir auprès d'une coquette de la ville[294], s'étoit mis à la cajoler, encore qu'il fût marié; mais sa femme étoit à la province, et il avoit été marié de si bonne heure, qu'il en étoit déjà las. Elle l'aimoit quand il fut marié, et au bout de huit jours elle avoua à Sablière et à un autre qu'elle ne pouvoit aimer son mari. Voyez le grand sens de la demoiselle.