Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais, grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes. On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui, presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré, très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous, particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité; aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune, pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en un pareil moment, à la tête du Foreign office.
Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20 décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]: «Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer aujourd'hui.»
Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire; l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3 février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé: mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier», sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités et ses préventions.
Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'à Londres; on y était beaucoup moins chaud pour le droit de visite. Toutefois, notre conduite provoquait des réflexions désobligeantes. M. de Metternich déclarait que notre refus de ratifier «présentait un côté vraiment ridicule»: «On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser à ratifier un arrangement qui leur avait été imposé par des circonstances indépendantes de leur volonté; mais le cas présent est, sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicité lui-même, mais au concours duquel il a invité d'autres cours; une situation pareille ne peut être que la suite d'une légèreté compromettante et qui écarte la confiance[29].»
M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mécontentements, tout en faisant son possible pour les apaiser. Il maintint très nettement, en droit, la faculté de refuser la ratification, et fit valoir, en fait, pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'étaient produites en France. Ce dernier argument était à la vérité délicat à employer. «Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils sont très injurieux pour nous. On est parvenu à persuader en France que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un intérêt d'humanité. Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne nous montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de l'Europe, nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les repousser.» Il fallait donc user de grandes précautions pour que les pourparlers ne dégénérassent pas en récriminations. M. Guizot s'y appliqua et y réussit; il ne lui était pas inutile de pouvoir rappeler qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu'à la dernière heure les préventions dont il était obligé de tenir compte. Du reste, voyant bien que l'état des esprits des deux côtés rendait pour le moment toute solution impossible, il évitait soigneusement de précipiter les choses. «Ne demandez rien, ne pressez rien, écrivait-il à son ambassadeur à Londres. Le temps est ce qui nous convient le mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible. Prenez ceci pour boussole.»
Cependant, le 20 février 1842, jour fixé par la convention pour l'échange des ratifications, approchait. Si désireux qu'il fût d'user de ménagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses intentions: «Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 février, à M. de Sainte-Aulaire: 1o Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre ratification; 2o nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous pourrons la donner. Certaines modifications, réserves et clauses additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.» Ceci nettement indiqué, notre ministre se hâtait d'ajouter: «Cherchez avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je vous ai indiqué nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire, dans ces limites, pour atténuer les embarras de situation et de discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous comptons, de sa part, sur la même disposition.»
M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa première surprise, le chef du Foreign office montrait son habituel esprit de modération. Au jour fixé, le 20 février, les plénipotentiaires de l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche échangèrent les ratifications de leurs cours; on se borna à constater que notre plénipotentiaire n'avait pas apporté celle de son gouvernement, et l'on stipula que le «protocole resterait ouvert pour la France». Le tout dit, du reste, très brièvement, avec le souci d'éviter, de part et d'autre, toute parole blessante. Même préoccupation dans la communication faite, le 21 février, par lord Aberdeen à la Chambre des lords: «Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer à la Chambre que la France ait ratifié le traité; je ne saurais même dire à quelle époque on peut espérer cette ratification. Vos Seigneuries connaissent la nature des motifs qui ont engagé le gouvernement français à suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne rien dire et de ne rien faire de nature à soulever la moindre difficulté... J'espère que le temps viendra bientôt où les causes, auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront d'exister, et alors le traité recevra la conclusion que vous désirez.» Sir Robert Peel s'exprima avec les mêmes ménagements, à la Chambre des communes. M. Guizot se déclara satisfait: «La rédaction du protocole, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, le 27 février, est bonne, et la situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous n'avons qu'à nous louer du langage tenu à Londres dans le parlement; il a été plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui vînt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire, me prévaloir d'un bon exemple. J'en suis charmé.» On était, sans doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident, un premier défilé.
En ajournant la ratification à une date indéterminée, M. Guizot s'était flatté que l'opinion, bientôt apaisée ou distraite, se montrerait moins rebelle à accepter la convention tant soit peu mitigée. Mais les semaines s'écoulaient, et rien ne venait réaliser cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de sang-froid écrivait, en avril 1842: «Les esprits se montent de plus en plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un entraînement aussi unanime et qui, dans son exagération, ait autant l'apparence d'un mouvement national[30].» Dans tous les journaux de la gauche et de la droite légitimiste, ce n'était qu'un cri contre l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait à cette dernière les intérêts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices, comme la Presse, ne se montraient pas moins véhémentes contre la convention. Le Journal des Débats, à peu près seul, se mettait en travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas défendre trop ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec indignation, les prétendus outrages commis par les croiseurs britanniques contre nos bâtiments de commerce. Le plus souvent, les faits étaient faux ou ridiculement exagérés; mais l'état de l'opinion ne permettait guère de faire accueillir une rectification. Dans les deux Chambres, l'opposition, secondée quelquefois par M. Molé et par ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le débat et de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tête, avec un talent admiré de ceux mêmes qu'il ne parvenait pas à convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond même de la question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui paraissaient devoir satisfaire la Chambre: «Quand le moment de la ratification est arrivé, disait-il le 28 février, la couronne, d'après les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires étrangères en particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des réserves et proposé des modifications au traité.» Si nettes que fussent ces paroles, l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y soupçonner une équivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le contraignait à renouveler ses déclarations, à les préciser, à s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, à atténuer la réserve qu'à l'origine il avait faite du droit de la couronne[32].
Telle était la singulière difficulté de la tâche du ministre qu'en s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les puissances avec lesquelles il négociait. Il lui fallait toutes les qualités de souplesse, de sûreté et de mesure, qu'avait acquises sa parole, pour se mouvoir en équilibre entre ces exigences contradictoires. Son langage n'était pas moins surveillé à Londres qu'à Paris: seulement, c'était à un point de vue absolument opposé. On venait d'en avoir la preuve dans un incident étranger au droit de visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M. Guizot, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir «abaissé» la politique française, avait rappelé l'énergie victorieuse avec laquelle, à ce moment même, était conduite la guerre d'Afrique; il ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pensée de contester notre établissement algérien, et il citait à l'appui une dépêche de M. de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'après cette dépêche, notre ambassadeur à Londres ayant eu occasion de déclarer à lord Aberdeen que «la sûreté de nos possessions d'Afrique était pour nous un intérêt de premier ordre», le secrétaire d'État lui avait dit: «Je suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet; j'étais ministre en 1830, et, si je me reportais à cette époque, je trouverais beaucoup de choses à dire; mais je prends les affaires en 1841 et telles que me les a laissées le précédent ministère: je regarde donc votre position à Alger comme un fait accompli contre lequel je n'ai plus à élever aucune objection.» Un tel langage était d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque année, une motion pour protester contre notre conquête africaine. Aussi, après avoir lu à la Chambre la dépêche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot s'écriait-il fièrement: «Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre abaissement?» L'opposition n'avait rien à répondre. Mais à peine le discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempête. Les journaux de lord Palmerston provoquèrent l'indignation nationale contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation française en Afrique. Interpellé à ce sujet, le 4 mars 1842, sir Robert Peel contesta, non la loyauté, mais l'exactitude du rapport fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-même fit, le 7 mars, à la Chambre des lords, la déclaration suivante: «Je n'ai jamais dit que je n'avais pas d'objection à faire contre l'établissement des Français à Alger, mais que je n'avais pas d'observation à présenter à ce propos, et que mon intention était de garder le silence. J'ai compris qu'après dix années toute objection serait aujourd'hui déplacée. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne s'ensuit pas que je n'aie l'idée d'aucune.» La distinction était un peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les journaux d'opposition y virent surtout la gêne qui pouvait en résulter pour le gouvernement français; ils firent grand bruit de ce qu'ils appelaient un démenti outrageant, et proclamèrent que nos ministres étaient trop humbles pour oser le relever. Si délicat que fût le sujet, M. Guizot jugea nécessaire de s'en expliquer sans retard à la tribune, et il saisit l'occasion du débat sur les fonds secrets, le 10 mars 1842. Avec un heureux mélange de fermeté et d'adresse, il sut à la fois donner satisfaction au sentiment français et cependant ne pas prolonger de tribune à tribune une controverse internationale qui se fût vite envenimée. «Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait déclaré qu'il n'avait pas d'objections ou d'observations à faire, j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.» Puis il ajouta: «Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai dit à cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa conquête. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète aujourd'hui; tout le monde les répète ou est bien près de les répéter. Mais vous ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en venir là; vous ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du Roi n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie; paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre, au bout de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en 1830, avaient été si vives. Ce sont ces explications spontanément données qui m'ont été loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi à Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu importe. Entre hommes sérieux et sensés, c'est du fond des choses qu'il s'agit. Je ne viens pas élever ici une discussion de mots; je constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que déjà douze ans de possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé contre cette occupation les objections les plus graves, les réclamations les plus vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une attitude toute différente et à garder sur cette question le même silence qu'avait aussi gardé son prédécesseur. Quand un temps encore plus long se sera écoulé,... vous verrez le cabinet anglais, comme les autres cabinets, comme la Porte elle-même, faire des pas nouveaux, et la sanction la plus complète, l'aveu de tout le monde viendra consommer notre établissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre irrévocablement.» En France, les opposants durent confesser qu'on ne pouvait cette fois reprocher à M. Guizot d'avoir été timide; ils se consolèrent par la pensée qu'une nouvelle contradiction viendrait d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut déçu: le langage de notre ministre avait été assez habilement mesuré pour que lord Aberdeen n'y trouvât rien à relever.
D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas échéant, dire ce qu'exigeait la dignité nationale, il ne perdait pas de vue l'autre partie de son rôle et ne manquait pas une occasion de prononcer des paroles propres à calmer les susceptibilités britanniques. Chez lui, l'orateur veillait toujours à ne pas desservir le négociateur, au contraire. Ainsi, dans les nombreux débats auxquels donnait lieu l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se séparer avec éclat de ceux qui «fomentaient des sentiments d'animosité» entre les deux nations occidentales, et, rappelant la façon dont, lors de l'adresse, il avait caractérisé leurs relations, il ajoutait: «Nous prenons au sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci les sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère estime à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec elle dans une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et nous ne souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces rapports, que cette bonne intelligence soient troublés par la contagion de l'animosité et de la crédulité populaire[33].»
Sans nul doute, M. Guizot se fût fait plus facilement applaudir en évoquant les ressentiments, vieux ou récents, contre l'Angleterre. Mais c'eût été mal servir l'intérêt de son pays. Il suffisait de regarder au delà de nos frontières pour comprendre qu'une rupture avec nos voisins d'outre-Manche eût rejeté la France dans le dangereux isolement de 1840. Avec la Russie, nous étions en moins bons termes que jamais. Au mois de novembre 1841, le représentant de cette puissance à Paris était subitement parti en congé: le motif non avoué, mais notoire, de ce départ était que le comte Pahlen, se trouvant cette année le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualité, présenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rôle. Depuis 1830, le gouvernement français avait souvent laissé passer, sans paraître s'en apercevoir, les mauvais procédés, les offensantes boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps était enfin venu de se montrer moins débonnaire et d'exiger plus de politesse[34]. Aussi ordonna-t-il tout de suite à M. Casimir Périer qui, en l'absence de M. de Barante, faisait fonction de chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, de se tenir renfermé dans son hôtel le jour de la Saint-Nicolas, en alléguant simplement une indisposition. La leçon fut sentie et parut fort déplaisante au Czar, qui, par voie de représailles, prescrivit à la société de Saint-Pétersbourg de suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade française. On ne poussa pas les choses jusqu'à une rupture ouverte, mais les ambassadeurs des deux cours ne retournèrent pas à leur poste, et il n'y eut plus désormais, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, qu'un simple chargé d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas à ces manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en une quadruple alliance permanente, naturellement dirigée contre la France, le lien temporaire noué entre les signataires du traité du 15 juillet 1840; sa thèse était que ce traité avait implicitement fait revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de Metternich se refusa à des démonstrations aussi provocantes; mais le chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de l'Angleterre à une telle œuvre lui paraissait certain depuis l'avènement du ministère tory. Quant à ce qu'il appelait la «prétendue alliance entre les cours maritimes», il se félicitait de n'avoir plus à compter avec elle et notait avec plaisir comment la première difficulté sérieuse «avait mis un terme à une fantasmagorie qui, pour n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pesé d'un grand poids sur l'Europe[37]». À Berlin, dispositions plus malveillantes encore. Déjà nous avons eu occasion de signaler l'animosité de Frédéric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce prince éprouvait, au contraire, pour son beau-frère, l'empereur Nicolas, une tendresse dévouée et presque mystique. Il aimait aussi l'Angleterre, oubliait qu'elle était libérale, pour voir en elle «la grande puissance évangélique». Il souffrait quand il la trouvait engagée avec la France dans une alliance qui lui paraissait un scandale et que, plus tard, il n'hésitera pas à qualifier d'incestueuse[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de Saint-Pétersbourg pour les unir dans une campagne contre la France révolutionnaire, tel était son rêve le plus cher. Ce fut certainement avec le dessein caché de travailler à le réaliser qu'il débarqua en Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est-à-dire au moment même où éclatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prétexte de son voyage était le baptême du jeune prince de Galles dont la reine Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait demandé d'être le parrain. Sollicité par notre ministre à Berlin de passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route, une entrevue avec Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume s'y était refusé, par le motif que son déplacement n'avait aucun caractère politique. Cette dernière considération ne l'empêcha pas, à Londres, dans ses conversations avec les personnages influents, entre autres avec le baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de prêcher la haine et le mépris de la France, «nation pourrie où il n'y avait plus ni religion ni morale». Il entreprit notamment de démontrer à M. de Stockmar, qui était en même temps le correspondant du roi Léopold, l'avantage qu'aurait la Belgique à rompre avec la France pour entrer dans la Confédération germanique; cette ouverture n'eut aucun succès; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une préoccupation de nous faire partout échec[40]. Telles étaient les dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer à ces puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre.
Toutefois, notre ministre réussirait-il toujours à écarter cette rupture? Les membres du cabinet britannique étaient surpris et blessés de voir que l'opinion française, loin de s'apaiser avec le temps, s'échauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait pas se fâcher tout haut, pour ne pas s'aliéner le public anglais. M. Désages écrivait à un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842: «L... me dit qu'on est très mécontent de nous à Londres; les Anglais qui sont à Paris parlent de guerre et l'appellent à grands cris[41].» Lord Aberdeen lui-même, malgré sa courtoisie et son esprit de conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de Jarnac qui remplaçait alors notre ambassadeur en congé, des dispositions inquiétantes. Sir Robert Peel laissait voir plus d'irritation encore. «La politique récente de la France, disait-il à notre chargé d'affaires, vous a entièrement aliéné le parti qui me soutient. Personne n'a plus souvent que moi témoigné son respect et sa confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je n'avais pu prévoir que nos relations dussent en venir à la situation que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un état de choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.» M. de Jarnac signalait à M. Guizot la gravité de ces symptômes. «Il me paraît bon, lui écrivait-il en lui rendant compte de ces conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion à quel point la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.» Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres puissances cherchaient à tirer de ce refroidissement; il montrait leurs représentants «exploitant avec une grande persévérance» le mécontentement du cabinet anglais et «se félicitant sans cesse de l'entente parfaite établie entre leurs cours et le nouveau cabinet[42]».
Toutefois, si blessés qu'ils fussent de ce qui se passait en France, lord Aberdeen et même sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et trop équitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en était pour partie responsable et qu'elle récoltait en cette circonstance ce qu'avait semé lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant, à la fin de la session[43], soulevé un débat général sur la situation extérieure, le premier ministre répondit par une très éloquente récrimination contre la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que lord Palmerston, en arrivant au Foreign office, avait trouvé «les relations établies sur un pied amical avec le gouvernement français». «Eh bien, je vous le demande, s'écria-t-il en se tournant vers l'auteur du traité du 15 juillet 1840, dans quel état avez-vous laissé nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un traité. Les difficultés sont toutes venues des sentiments qui avaient été produits par vous ou qui peut-être s'étaient fait jour malgré vos efforts dans les esprits des Français. Est-ce vrai, oui ou non?» Ensuite, le ministre, loin d'élever des plaintes contre la France, déclara avec insistance que l'Angleterre n'éprouvait à son égard aucun sentiment d'hostilité ni de rivalité, et il exprima l'espoir «qu'on pourrait, par les voies de conciliation, arriver à l'établissement de relations amicales entre les deux pays». Ce langage était remarquable: en dépit de toutes les poussées du dehors et même de ses tentations propres, le cabinet anglais persistait sincèrement dans les voies de la conciliation.
Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements résistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient, risquant leur popularité pour sauvegarder l'intérêt vrai de leur pays et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre laisser-aller de leur part, eût été bien vite compromise. Jusqu'à ce jour, tout éclat a été évité: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est soulevée, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutôt éloigné, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se faire une transaction.
En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les affaires étrangères, elle ne négligeait pas cependant les questions de politique intérieure. Sa tactique était de tout agiter en vue des élections. Ainsi avait-elle provoqué, lors de l'adresse, de violents débats sur l'affaire du recensement et sur les prétendues atteintes portées à la juridiction du jury: mais ce n'étaient que des escarmouches préliminaires. Le grand effort était réservé pour deux propositions dont le dépôt avait été décidé, dès le début de la session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la réforme parlementaire, l'autre, de M. Ducos, sur la réforme électorale; la première interdisait à un grand nombre de fonctionnaires publics l'entrée de la Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun député ne pourrait recevoir une fonction salariée pendant la durée de son mandat et une année après; la seconde étendait l'électorat à tous les citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent déjà, depuis 1830, des tentatives de ce genre avaient été faites; seulement, jusqu'alors, elles avaient été l'œuvre de la gauche; le centre gauche y avait été hostile ou tout au moins étranger. M. Thiers entre autres s'y était toujours montré peu favorable; on n'a pas oublié comment, en 1840, pendant son ministère, il avait repoussé ouvertement la réforme électorale et manœuvré sous main pour faire «enterrer» la réforme parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend à son compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute plus de goût au fond pour ces mesures; mais, engagé dans une opposition à outrance, il ne lui déplaît plus de les voir proposer, du moment où c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet. À ce point de vue, la question de la réforme entrait dans une phase toute nouvelle; on sait quel en devait être le dénouement.
Approuvé, poussé même par le Roi, M. Guizot résolut, dès le premier jour et sans un instant d'hésitation, d'opposer à ces propositions la résistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu'à la dernière heure de la monarchie. Il ne voulut même pas les laisser prendre en considération. À son avis, le gouvernement se trouvait en face d'une manœuvre d'opposition qu'il devait déjouer par son attitude décidée, non d'un mouvement sérieux d'opinion dont il fût obligé de tenir compte. En effet, dans le pays même, aucun symptôme ne révélait une volonté réelle de réforme; naguère, en 1840, quand on avait essayé des banquets réformistes, l'agitation était demeurée étroitement concentrée dans le parti radical. «Je n'avais, à ces deux propositions, a écrit plus tard M. Guizot, aucune objection de principe ni de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités parlementaires étaient déjà légalement établies, et, en vertu de la loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de l'intérieur, tout député promu à des fonctions publiques, était soumis à l'épreuve de la réélection. Je ne pensais pas non plus que l'introduction de toute la liste départementale du jury dans le corps électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le droit électoral ne dût pas s'étendre progressivement à un plus grand nombre d'électeurs. Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux propositions comme tout à fait inopportunes, nullement provoquées par des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles à la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt national[44].»
Le ministère était-il donc assuré, pour une résistance aussi nette, du concours de toute sa majorité? Celle-ci, on le sait, était loin d'être une et compacte. Elle comprenait, entre autres éléments, les vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM. Dufaure et Passy. Nous avons déjà eu occasion de parler du caractère de M. Dufaure, de son indépendance un peu hérissée et maussade, de ses évolutions toutes personnelles, de sa répugnance pour les attaches et la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu auparavant, à la tribune: «Je n'appartiens, quant à moi, à aucune des politiques qui croient se distinguer dans ce débat; je ne connais aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion.» Sans doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se laisser absorber par le parti ministériel, il ne l'avait abandonné dans aucun des votes où l'existence du cabinet avait été mise en jeu. L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier à raison de certains incidents des anciennes crises ministérielles, l'avaient jusqu'à présent emporté, dans son esprit, sur son peu de goût pour M. Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le système de la résistance. Toutefois, plus d'un symptôme faisait douter de la persistance de son concours. Il rêvait visiblement un rôle intermédiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les ministériels et les opposants, ne se compromettant définitivement ni avec les uns ni avec les autres, volontiers désagréable à tous les deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de son appui. La gauche n'avait pas été la dernière à deviner ces dispositions; tantôt menaçants, tantôt caressants, ses journaux s'étaient beaucoup occupés d'intimider ou de séduire ce qu'ils appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas réussi; mais il leur semblait que la question des deux réformes était une de celles où il y avait le plus de chance de séparer le nouveau tiers parti de la majorité conservatrice.
La réforme parlementaire vint la première en discussion, le 10 février 1842. Des deux, c'était celle qui effarouchait le moins. Certains conservateurs avaient contribué à y habituer les esprits, en lançant étourdiment, sous le ministère du 1er mars, cette proposition Remilly qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de l'opposition, entre autres M. de Rémusat, qui remporta en cette circonstance un brillant succès de tribune, eurent soin de donner au nouveau projet de réforme parlementaire la figure la plus modeste et la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement d'une prise en considération, c'est-à-dire de décider si la question méritait d'être examinée. M. Guizot ne crut pas nécessaire d'intervenir. Deux de ses collègues, M. Villemain et M. Duchâtel, soutenus avec éclat par M. de Lamartine, firent valoir la place occupée par les fonctionnaires dans la société française et le besoin que la Chambre avait de leur expérience. M. Duchâtel, en particulier, ne se borna pas à ces considérations théoriques; il avertit les conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de changer la direction de la politique générale en mutilant la majorité. Malgré ces efforts, la prise en considération ne fut rejetée que par 198 voix contre 190. Évidemment, la plus grande partie du groupe Dufaure avait voté avec la gauche. Si le ministère était vainqueur, il l'était bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les 198 voix de la majorité, il y avait plus de cent trente fonctionnaires. Un tel résultat, succédant de près au vote sur le droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et ébranlé.
C'était un préliminaire inquiétant pour la discussion de la réforme électorale. Cette discussion s'engagea le 14 février. L'opposition, encouragée par le demi-succès de sa première campagne, paraissait pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorité comme faite, quand elle vit sa proposition soutenue à la tribune par le chef du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des 221, celui-là même qui venait de combattre la réforme parlementaire, M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractère très modeste, presque insignifiant, de l'innovation proposée, y montra l'application d'un système d'améliorations successives qui lui paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en rappelant cette parole écrite par M. Guizot, en 1820: «Sachez satisfaire ce qui est légitime, et vous aurez le plus fort point d'appui pour réprimer ce qui est déréglé.» M. de Lamartine fut plus véhément: «Mon Dieu, s'écria-t-il, il y a eu de tout temps et partout des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles, dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et préparées. (Murmures au centre.) C'est en vain que les pouvoirs s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, que les forces morales mêmes du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs yeux; ils ne veulent pourvoir à rien; ils se cramponnent, immobiles et toujours tremblants, à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes; on a beau s'associer à eux dans tous les jours de combats;... du jour où vous leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce jour-là, vous êtes leur ennemi. (Longs applaudissements à gauche.) Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes à toutes les époques: en 89, en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce n'est pas de la personnalité que je fais. (Bravos aux extrémités.) S'il y avait de pareils hommes ici,—et plût à Dieu qu'il ne s'en retrouvât jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque chiffre sinistre à cause de leurs fautes! (À gauche: très bien, très bien!)—s'il y avait de ces hommes, c'est à eux que je dirais: Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux années de périls et de combats passées ensemble pour les mêmes causes; ne vous refusez pas aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou plutôt offrez-la vous-mêmes! On dirait, à les entendre, que le génie des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite et à y rester immobiles, inertes, implacables.... (Vive approbation à gauche.) Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne y suffirait. (Mouvement général et prolongé.)» Quand un orateur, venu de la majorité, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire; elle n'eût pu dire plus; elle n'avait qu'à applaudir. Les journaux firent écho à ses bravos; ce mot de «borne» devait longtemps servir à leurs polémiques.
Les ministres se défendirent avec éclat. M. Guizot, qui attribuait peut-être à son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la réforme parlementaire, s'engagea à fond. «J'ai beau regarder, dit-il, j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans l'état de la société, à la réforme électorale qu'on vous propose, aucun motif réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et sensé... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité par les journaux et les comités! (Interruptions aux extrémités.)» À l'origine de ce mouvement, le ministre dénonçait les factions hostiles à la monarchie de Juillet; à son terme, il montrait le suffrage universel. «Je suis pour mon compte, déclara-t-il, ennemi décidé du suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la démocratie et de la liberté!» S'élevant ensuite, suivant son habitude, pour considérer de haut la situation: «Nous avons, messieurs, une tâche plus rude qu'il n'en a été imposé à aucune époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une société nouvelle, la grande démocratie moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement représentatif jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour réussir dans ce qui est la véritable tâche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux choses: de stabilité d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires journalières et naturelles du gouvernement... Vous faites précisément le contraire... Vous altérez la stabilité des lois et des pouvoirs. Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en présence d'un grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire à un besoin faux, factice ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de mettre sur vos épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées et repoussez celles qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans nécessité! (Vive adhésion au centre.)» On ne pouvait exposer plus éloquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner à l'immobilité une plus fière tournure. Le ministre ne se contenta pas de ces hautes considérations. En présence de ce qui s'était passé pour la réforme parlementaire et des manœuvres dissolvantes que faisaient supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea à propos de rappeler la majorité au sentiment de sa propre responsabilité: «Vous nous avez engagés et soutenus dans une tâche pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous êtes décidés à nous y soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la cause qui est la vôtre comme la nôtre. (Oui! oui!) Mais prenez garde; prenez garde de ne pas affaiblir légèrement, par des motifs insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau. (Profonde sensation.) Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir; vous êtes partie du gouvernement; vous avez votre part de responsabilité dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez jamais. Ne vous déchargez pas facilement de ce qui vous revient dans le fardeau et dans la responsabilité.... Si jamais la force nous manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité, soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez aperçus.»
L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dépit de M. Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussèrent la prise en considération. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse. Le vote précédent avait été plus mauvais qu'on ne s'y attendait; celui-ci était meilleur; en tout cas il effaçait l'autre. M. de Barante écrivait au comte Bresson, le 18 février 1842, au sortir de ce débat: «La majorité qui a repoussé la proposition de réforme électorale est un fait de haute importance: il était peu prévu. À peine espérait-on le petit succès déjà obtenu contre la première proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que ministériels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M. Thiers. J'ai assisté aux séances où M. Dufaure et M. de Lamartine ont été si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger de la vivacité de ces excellents conservateurs. Maintenant la session est jugée. Le ministère la traversera et en sortira avec un peu plus d'autorité.» Cette victoire était bien la victoire personnelle de M. Guizot dont l'éloquente intervention avait décidé les suffrages; et cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait déjà faite avant la session, ajoutait: «Confiance et affection pour les personnes ne sont pas choses à espérer en ce temps-ci. Les succès de M. Guizot à la tribune sont très grands et presque incontestés, sans que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le fortifier[47].» Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en inquiéter. Optimiste de sa nature, il était entièrement à la joie et à la confiance. «M. Guizot, écrivait M. Doudan le 24 février, très en train d'esprit, ayant toutes les vertus des cœurs heureux, est tout semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles dans une rapide campagne[48].» L'opposition était la première à se rendre compte que, sur la politique intérieure, elle était définitivement battue: on le vit bien à son attitude lors de la loi des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester sérieusement. Quant à M. Thiers, dégoûté de tenter une autre campagne parlementaire, il se donnait à ses travaux historiques et tâchait d'oublier ses propres défaites en reprenant le récit des victoires du premier Consul.
Si favorables que fussent ces symptômes, M. Guizot ne se rendait pas moins compte que les dispositions incertaines du «groupe Passy-Dufaure» demeuraient un danger et que, pour avoir pleine sécurité, il fallait trouver un moyen de rattacher plus étroitement ce groupe au ministère. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M. Humann, fut trouvé sans vie, la tête appuyée sur son bureau, la main encore posée sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait à un de ses employés: «Je sens que je m'en vais, la vie que je mène m'épuise, je n'en ai pas pour longtemps.» Cette mort faisait un vide sensible dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais laborieux, d'une grande autorité financière dans la Chambre et dans le monde des affaires, M. Humann était un ministre à la fois incommode et considérable. Tout en sentant l'affaiblissement causé par cette perte, M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance à la fraction incertaine du centre gauche. Dès le lendemain de la mort de M. Humann, il proposa le portefeuille des finances à M. Passy. Celui-ci refusa poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son indépendance. Ainsi rebuté, M. Guizot se tourna d'un tout autre côté et donna un gage aux anciens 221; là aussi, il y avait des préventions à dissiper, des défections à prévenir, des intrigues à déjouer: la succession de M. Humann fut donc offerte à l'un des anciens collègues de M. Molé, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement.
À l'intérieur, opposer un veto immobile aux innovations politiques; à l'extérieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un gros embarras diplomatique, c'était peut-être, de la part du cabinet, une conduite sage, bienfaisante, nécessaire; ce n'était pas une politique éclatante qui pût suffire à occuper et à dominer l'esprit public. De là le désir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien à tenter dans une direction différente, dans celle du progrès matériel? On se trouvait précisément à l'époque d'une grande transformation économique. Le fait le plus considérable de cette transformation était, sans contredit, l'invention des chemins de fer. À entendre même les saint-simoniens qui, pour ne plus exister à l'état de petite église, n'en inoculaient pas moins leur esprit à une partie de la bourgeoisie régnante, ce nouveau système de communications constituait à peu près toute la civilisation moderne; et les disciples d'Enfantin y montraient, avec un mélange bizarre de spéculation financière et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel évangile destiné à remplacer l'ancien. Il y avait là une tendance dangereuse et malsaine. Sans y céder, en maintenant au côté moral de la civilisation la primauté qui lui appartient, on devait cependant reconnaître que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans la vie sociale tout entière, une révolution aussi considérable que celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie avait donné le signal. Établir et organiser les chemins de fer en France, résoudre les problèmes nouveaux et difficiles qui s'y rattachaient, décider par exemple les conditions législatives et économiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les moyens financiers de mener rapidement à fin un tel travail, n'était-ce pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29 octobre, l'occasion cherchée par lui de servir avec éclat les vrais intérêts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier son malaise politique? Dès le 16 octobre 1841, le Journal des Débats avait mis en avant, non sans quelque solennité, l'idée de cette diversion. «Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans l'état présent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pensée, de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le génie de la guerre, le génie de la paix a besoin de faire quelque chose d'éclatant. À l'œuvre donc, et que la question soit promptement résolue! Du moment où, grâce à Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activité on peut donner au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaillée est inquiète, facile à égarer. Il est nécessaire de frapper un grand coup, de ces coups que peut porter un gouvernement sincèrement dévoué à la cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prêt?»
La question n'était pas neuve, mais elle était à peu près entière: on l'avait déjà beaucoup discutée, sans être parvenu à la résoudre. Ces tâtonnements sont utiles à connaître pour apprécier l'œuvre du ministère du 29 octobre. Les premiers chemins de fer établis à la fin de la Restauration, notamment celui de Saint-Étienne à la Loire, n'étaient que des chemins de faible parcours, créés par des industriels pour relier des centres de production houillers ou métallurgiques avec des rivières et des canaux. Ce fut seulement en 1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'établissement possible d'un réseau de voies ferrées pour le transport des voyageurs et des marchandises, ouvrirent un crédit de 500,000 francs destiné à faire face aux premières études. Avec ces faibles ressources, le corps des ponts et chaussées trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une longueur de 3,600 kilomètres, et la dépense était évaluée à un milliard. L'énormité de ces chiffres n'était pas faite pour hâter la solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait à regarder une telle entreprise comme une chimère saint-simonienne. Tandis que l'administration, avec sa méthode accoutumée, préparait des plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M. Émile Pereire, passant hardiment à l'exécution, se faisait accorder, en 1835, la concession de la ligne de Paris à Saint-Germain et la menait à fin en deux ans. Son exemple était suivi, et des lois diverses concédaient, en 1836, les deux lignes de Paris à Versailles et celle de Montpellier à Cette. Ces chemins de fer locaux, sans influence possible sur le mouvement général du commerce, n'étaient en quelque sorte que des spécimens. À ce point de vue, ils ne furent pas sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugurée en août 1837, au milieu d'une très vive curiosité, contribua à faire mûrir l'idée des chemins de fer dans l'esprit du public parisien.
Cependant, on était loin d'avoir un parti arrêté sur les conditions dans lesquelles serait créé le grand réseau. Une question s'était posée d'abord qui dominait toutes les autres: la construction serait-elle faite par l'État ou par des compagnies? L'étranger fournissait des exemples opposés: l'Angleterre et les États-Unis avaient hardiment tout abandonné à l'initiative privée; en Belgique, au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout était fait par l'État. Chez nous, les deux systèmes eurent aussitôt leurs partisans. En faveur de l'État, on faisait valoir que les chemins de fer devaient être dans la main de l'administration comme toutes les autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner à des compagnies la fixation de tarifs intéressant si gravement la fortune publique, qu'avec nos mœurs économiques les associations n'étaient pas préparées à entreprendre cette œuvre colossale, que nos capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des entreprises aussi nouvelles et aussi aléatoires, que dès lors la spéculation serait seule à s'y jeter avec les abus et les désordres dont, à ce moment même, elle donnait trop souvent le répugnant spectacle. En faveur des compagnies, on répondait qu'il convenait d'encourager l'initiative privée et l'esprit d'association, que la puissance publique ne devait se substituer à eux qu'après démonstration préalable de leur impuissance, que l'État construisait très chèrement, que le charger de cette entreprise ce serait écraser absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas intérêt à augmenter encore sa responsabilité et à s'aliéner les nombreux intérêts nécessairement froissés par une telle transformation. L'administration des ponts et chaussées, naturellement portée à regarder avec dédain ou défiance l'initiative privée, était fort ardente pour l'exécution par l'État; les économistes, les gens d'affaires, ceux qui se piquaient d'idées libérales et, à leur suite, la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies.
Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la première fois aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferrées: il les saisit, le même jour, de plusieurs projets de loi fixant les conditions d'établissement des lignes de Paris à la Manche, de Paris à Bordeaux et Bayonne, de Paris à la frontière de Belgique, et de Lyon à Marseille. Les deux dernières devaient seules être construites tout de suite en entier; les deux premières ne seraient poussées pour le moment que jusqu'à Rouen et jusqu'à Orléans. Quant au mode d'exécution, le ministère,—c'était alors celui de M. Molé,—avait été fort embarrassé de trancher le débat existant entre les partisans de l'État et ceux des compagnies. Au fond, il eût préféré l'État, mais sa tactique étant de beaucoup ménager l'opinion, il se décida en faveur des compagnies et proposa de leur concéder les lignes en question, soit par adjudication, soit par traités directs, à charge pour l'État de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en faisant ces propositions, le ministère laissa voir que seule, la crainte de ne pas obtenir les crédits nécessaires l'avait fait renoncer à la construction par l'État. Une telle attitude n'était pas le moyen d'en imposer à des esprits que la nouveauté et la gravité du problème rendaient déjà fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands chefs parlementaires, rencontrait une opposition très vive et n'avait guère d'autorité sur ceux-là mêmes qui paraissaient constituer sa majorité. Après une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu décisive, l'impression dominante fut que la question n'était pas suffisamment étudiée et que la Chambre ne pouvait se faire un avis. Tous les projets furent ajournés.
Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers projets, avait marqué son éloignement pour le système des compagnies. Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand, l'habile directeur des ponts et chaussées, fut l'âme. Un vaste projet d'ensemble en sortit, très étudié, très complet, très fortement conçu, mais très systématique: neuf lignes principales y étaient prévues, dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la frontière belge, au Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à Marseille, à Strasbourg; deux autres allaient de Bordeaux à Marseille et de Marseille à Bâle; soit 4,400 kilomètres de voies ferrées et une dépense d'un milliard; pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomètres. Ces grandes lignes devaient être établies par l'État; on ne réservait à l'industrie privée, officiellement proclamée incapable de toute entreprise considérable, que les embranchements et les chemins secondaires. Apporté à la Chambre des députés, le 15 février 1838, le projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le combattaient par conviction économique; beaucoup d'autres saisissaient l'occasion de faire échec au ministère. Nommée sous cette double impression, la commission fut nettement hostile. Symptôme significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'était montré, dès l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait dédaigneusement les épaules quand on parlait de leur immense avenir: obstination routinière qui surprend dans cet esprit, par d'autres côtés, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage à Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligèrent à reconnaître, de plus ou moins bonne grâce, que «les chemins de fer présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs», mais il se hâta d'ajouter que «l'usage en était limité au service de quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme Paris.» L'année suivante, alors qu'il était ministre, voulant établir dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais besoin de grandes quantités de rails, il avait dit à la tribune: «Si l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de fer par année, je me tiendrais pour fort heureux.» On comprend dès lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'eût pas scrupule de faire échouer le projet du ministère. Le rapport fut confié à M. Arago chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altéra singulièrement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en effet, de marquer pour l'industrie privée une préférence qui pouvait se défendre et de contester les moyens financiers indiqués dans le projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mêmes de l'intérêt que leur portait le gouvernement. À l'entendre, le moment n'était pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et d'engager simultanément plusieurs grandes lignes; mieux valait attendre, pour profiter des découvertes que feraient les nations plus pressées. Il contestait l'importance que l'exposé des motifs attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait aussi des doutes sur leur valeur stratégique, et annonçait que le transport en wagons efféminerait les soldats, en leur faisant perdre l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il fallait réserver l'exécution à l'État ou la confier aux compagnies. Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup à éclairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il fut tout de suite visible que les adversaires économiques de l'État joints aux adversaires politiques de M. Molé, auraient la majorité. Vainement le ministère, corrigeant après coup ce que l'influence de l'administration des ponts et chaussées avait donné de trop absolu à son projet, offrit de transiger, en le réduisant à quatre lignes et en se déclarant prêt à accepter l'intervention de l'industrie privée pour deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule ligne, celle de la frontière de Belgique; vainement insista-t-il sur la nécessité de commencer, ne fût-ce que par un bout, ces chemins de fer tant demandés, et chercha-t-il à effrayer les adversaires de la loi, en leur montrant quelle responsabilité ils assumeraient par un refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition. Le projet fut rejeté à l'énorme majorité de 196 voix contre 69.
Le ministère, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une invitation à reprendre le système des compagnies que lui-même avait proposé sans succès, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Dès les 6 et 7 juillet 1838, deux lois concédèrent à des sociétés particulières les chemins de Paris à Rouen et de Paris à Orléans: si ce n'était plus un vaste plan d'ensemble, c'était du moins le commencement des grandes lignes. On recourut au même système pour la concession de quelques chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg à Bâle et de Lille à Dunkerque. Mais bientôt les compagnies concessionnaires, trop faiblement constituées, se trouvèrent aux prises avec des embarras qu'aggravèrent encore d'une part les excès d'une spéculation affolée, d'autre part, les crises intérieures et extérieures des années 1839 et 1840. Elles se déclarèrent incapables de remplir leurs obligations; les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncèrent à poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orléans, essayèrent de tenir bon, en implorant les secours de l'État. Plusieurs lois furent votées, en 1840, pour venir en aide, sous des formes variées, aux sociétés en détresse. Cette expérience semblait donner raison à ceux qui, dès le début, avaient mis en doute la puissance de l'initiative privée. En tous cas, elle n'était pas faite pour donner plus de hardiesse aux capitaux français.
Telle était la situation, à l'avènement du ministère du 29 octobre. Par l'effet de tous ces avortements législatifs et pratiques, il n'y avait, au 31 décembre 1840, que 433 kilomètres de chemins de fer en exploitation[51]. Rien n'était même commencé ou seulement décidé pour la plupart des lignes principales, celles de Paris à la Belgique, de Paris à Lyon et à Marseille, de Paris à Strasbourg, d'Orléans à Nantes et à Bordeaux. La France s'était laissé devancer de beaucoup par les nations étrangères, non seulement par les États-Unis, l'Angleterre et la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. «En fait de chemins de fer, nous sommes maintenant à la queue de l'Europe», disait le Journal des Débats, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille ministérielle déclarait-elle le moment venu d'en finir avec «ces indécisions, ces pompeux manifestes aboutissant à des actes mesquins ou à des négations pures». «Il le faut, ajoutait-elle, pour que l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il le faut pour le renom et la durée de nos institutions; il le faut pour l'ordre des rues et pour celui des intelligences.»
En abordant cette tâche où venaient d'échouer tous ses prédécesseurs, le ministère du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant de discussions avaient fini par élucider les problèmes, et surtout que tant de retards avaient fait sentir à tous la nécessité d'en finir. Néanmoins, à un autre point de vue, la situation était plus difficile qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles étaient, pour nos finances naguère si prospères, les conséquences de la crise de 1840: les armements avaient produit, dans les budgets de 1840 à 1843, des déficits constatés ou prévus de près de 500 millions; de plus, les travaux extraordinaires, civils ou militaires, définitivement votés par la loi du 25 juin 1841, s'élevaient à une somme égale: c'est ce que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er mars[53]. Trouver dans un budget à ce point engagé les ressources nécessaires à la construction des chemins de fer, était une tâche malaisée. Toutefois, le ministère ne se laissa pas arrêter par des considérations de prudence financière qui lui eussent paru décisives en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que l'entreprise ne pouvait être plus longtemps retardée, et que, d'ailleurs, elle constituait au plus haut degré un de ces travaux productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir.
Un projet de loi fut donc présenté, le 7 février 1842, comprenant la construction des six grandes lignes de Paris à la frontière de Belgique, au littoral de la Manche, à Strasbourg, à Marseille et à Cette, à Nantes, à Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait encore étendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux à Marseille, de la Méditerranée au Rhin, d'Orléans sur le centre de la France par Bourges, et de Bordeaux à Bayonne. Quant au mode d'exécution, il ne pouvait être question de tout remettre aux compagnies qui venaient de se montrer impuissantes, ni de tout réserver à l'État contre le monopole duquel la Chambre s'était prononcée en 1838. Estimant que de semblables conflits doivent presque toujours finir par une transaction, le ministère imagina un système mixte où il était fait appel aux deux forces. L'État prenait à sa charge les acquisitions de terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; à ces conditions, il était propriétaire de la ligne. Quant aux compagnies, elles étaient admises à prendre à bail l'exploitation, sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le matériel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis à l'approbation du législateur, détermineraient la durée et les conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. À l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matériel, établie à dire d'experts, serait remboursée à la compagnie fermière par la compagnie qui lui succéderait ou par l'État. La part de l'État dans la construction des lignes était, on le voit, plus considérable que celle des compagnies: c'était la conséquence naturelle du discrédit alors jeté sur ces dernières par la récente crise. La dépense totale à la charge de l'État était évaluée approximativement à 475 millions, chiffre—soit dit en passant—très au-dessous de la réalité. Il n'était question d'ouvrir immédiatement que 126 millions de crédits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29 millions sur l'exercice 1843. Pour faire face à cette dépense, il ne fallait pas compter sur les emprunts autorisés, l'année précédente, jusqu'à concurrence de 450 millions, car ils étaient destinés à payer les travaux militaires et civils prévus par la loi du 25 juin 1841; ni sur les disponibilités de la caisse d'amortissement, car elles allaient être, pendant plusieurs années, absorbées par les découverts des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dépense des chemins de fer provisoirement à la charge de la dette flottante, jusqu'à ce que l'extinction des découverts des budgets permît de consolider cette dette avec les réserves de l'amortissement, ou, si cette ressource manquait, jusqu'à ce qu'il fût fait un autre emprunt. À ce moment, la réserve de l'amortissement, composée des sommes votées au budget pour le rachat des rentes et demeurées sans emploi parce que ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, était évaluée à environ 75 millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public n'était pas moindre de 19 à 20 millions, et la construction même des chemins de fer devait accroître cette progression. Si lourde donc que fût l'opération, elle ne paraissait pas au-dessus des forces financières de la France: à une condition toutefois, c'était que la paix ne serait pas troublée d'ici à plusieurs années; il eût été en effet très grave d'être surpris par la guerre, avec toutes les ressources ainsi engagées.