Cet antagonisme, visible alors sur tous les théâtres où les deux politiques, française et anglaise, avaient accoutumé de rivaliser d'influence,—en Syrie, en Grèce, dans les vastes régions ouvertes à l'extension coloniale,—était particulièrement aigu et menaçant en Espagne. Il y avait près de dix ans que le déplorable état de la Péninsule était l'une des plus graves et des plus ennuyeuses préoccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord semblé venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait été question d'une intervention militaire française. Depuis lors, la situation avait changé, sans devenir meilleure. L'insurrection carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839, par la trahison de Maroto; et don Carlos, réduit à se réfugier en France, avait été interné à Bourges, par ordre du gouvernement du roi Louis-Philippe. Mais à peine avait-on eu le temps de se féliciter, à Paris, d'événements qui semblaient un grand succès pour notre politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une révolution chassait en Espagne les modérés du pouvoir, obligeait la reine mère Christine à fuir en France après avoir abdiqué la régence, et lui donnait pour successeur le chef militaire de la faction progressiste, le général Espartero. C'était la défaite du parti français et le triomphe du parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au Foreign office, s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau régent, tandis que l'ambassadeur de France à Madrid quittait l'Espagne, ne laissant derrière lui qu'un chargé d'affaires.

Telle était la situation assez fâcheuse dans laquelle M. Guizot trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir à la fin de 1840. Trop occupé de la question d'Orient pour songer à jouer un rôle actif dans les dissensions de la Péninsule, il ne prit pas une attitude offensive contre la nouvelle régence et se renferma dans une réserve froide, mécontente plutôt que malveillante. S'il accordait à la reine Christine une hospitalité ouvertement amicale, il évitait de se compromettre officiellement dans les menées de ses partisans. Sans se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne à l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes, des intérêts en souffrance, de la mobilité de l'opinion, que l'Espagne sentît elle-même le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales, au delà des Pyrénées, était «une lutte de routine, d'habitude, de tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants». Aussi, à peine le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre français lui proposa une sorte de désarmement réciproque dans les affaires espagnoles. «Des trois partis qui s'agitent là, écrivait-il le 11 octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modérés et la reine Christine, les exaltés et le régent Espartero, aucun n'est assez fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et rétablir dans le pays l'ordre et le gouvernement régulier. L'Espagne n'arrivera à ce résultat que par une transaction entre ces partis. À son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont indispensables à la pacification de l'Espagne... Sur toutes les questions, on nous trouvera modérés, conciliants, sans arrière-pensée et sans prétention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une influence hostile s'établisse là aux dépens de la nôtre; mais j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer à personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe, aucune juste inquiétude.»

Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succès auprès des membres du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich disait et répétait à nos ambassadeurs: «Vous ne vous mettrez jamais d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188].» Tous les souvenirs lointains ou proches,—guerre de la Succession et traité d'Utrecht sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI à l'émancipation des colonies américaines, guerre d'Espagne sous Napoléon, intervention armée du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand VII,—avaient fait de la crainte de la prépondérance française au delà des Pyrénées et de la nécessité de lutter contre cette prépondérance, une des traditions indiscutées de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory, sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre politique que lord Palmerston. «Résister à l'établissement de l'influence française en Espagne, disait-il, tel doit être notre principal et constant effort.» Pour atteindre ce but, il n'hésitait pas à rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec plus de douceur dans les formes, n'avait pas à l'origine un autre sentiment, et il maintenait, comme représentant de l'Angleterre à Madrid, M. Aston, qui y avait été l'agent passionné de la politique de lord Palmerston[189].

Le gouvernement français n'en persista pas moins dans sa modération conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se décida, vers la fin de 1841, à renvoyer un ambassadeur à Madrid. Son choix se porta sur un membre de la Chambre, naguère collègue de M. Molé dans le ministère du 15 avril, M. de Salvandy. Mais à peine celui-ci fut-il arrivé à Madrid, le 22 décembre 1841, qu'une contestation éclata entre lui et Espartero, au sujet des lettres de créance. Le régent prétendait qu'elles devaient lui être remises, comme au dépositaire de l'autorité royale. L'ambassadeur voulait les remettre à la jeune reine personnellement, sauf à traiter ensuite de toutes les affaires avec le régent. La malveillante obstination du premier, la solennité un peu importante du second donnèrent tout de suite beaucoup d'éclat au conflit. Le gouvernement français soutint son représentant et, pour témoigner de son mécontentement, le rappela immédiatement en France. M. de Salvandy eût voulu que son rappel fût suivi de l'envoi d'une armée française en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que l'incident autorisât des mesures aussi extrêmes, se borna à faire signifier à Madrid que le roi des Français ne recevrait aucun agent espagnol, accrédité à Paris, avec un titre supérieur à celui de chargé d'affaires[190].

Dans cette querelle d'étiquette, Espartero avait été soutenu, et même, s'il fallait en croire M. de Salvandy, poussé par le ministre d'Angleterre, M. Aston. On s'aperçut que lord Palmerston n'était plus au Foreign office. En dépit des objurgations de la presse whig, lord Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. «Personne, écrivit-il à M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut être plus disposé que moi à soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison, spécialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois qu'il a décidément tort, et je regrette beaucoup que votre jugement, ordinairement si sain, soit arrivé à une autre conclusion.» Il terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il en était temps encore, à «quelque accommodement». Lord Aberdeen s'était décidé par cette considération que la prétention du régent portait atteinte à l'intégrité du pouvoir monarchique. Mais il n'était pas pour cela converti à la politique d'entente que proposait M. Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien, à cette même époque, quand, pour la première fois, le gouvernement français jugea à propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine Isabelle, qui devait, quelques années plus tard, amener un conflit si grave entre les deux puissances occidentales.

VIII

Du jour où, bien à contre-cœur, le roi Louis-Philippe s'était vu obligé de reconnaître l'admission des femmes à la succession de Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la reine Isabelle ferait un jour courir à l'œuvre de Louis XIV au delà des Pyrénées[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme et les révolutions, ne pouvait être une ennemie aussi redoutable qu'au temps de Philippe II; elle ne pouvait même plus être une alliée aussi utile qu'au dix-huitième siècle. D'ailleurs, le temps était passé où la parenté des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans rêver aucun nouveau «pacte de famille», on ne devait pas oublier à Paris ce que l'histoire ou seulement la géographie enseigne si clairement, à savoir que la France est singulièrement amoindrie dans sa force et dans sa liberté d'action, si elle n'a pas l'entière sécurité de sa frontière méridionale. Il fallait donc veiller avec une particulière sollicitude à ce que, dans cette péninsule où existait déjà un parti antifrançais, ne vînt pas s'établir une influence disposée à faire le jeu de nos adversaires. N'eût-ce pas été le cas si un mariage avait appelé à s'asseoir sur le trône de Philippe V quelque prince appartenant à une famille rivale ou peut-être ennemie de la France? On ne saurait donc s'étonner de l'importance alors attachée par notre gouvernement à cette affaire du mariage[192]. Quant à ceux qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de transformer en question nationale une préoccupation dynastique, ils oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui réunit et confond presque toujours l'intérêt dynastique et l'intérêt national.

En Espagne, aussi bien à la cour que dans le peuple, le mari le plus désiré pour la jeune reine eût été l'un des princes français, entre tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits africains. Mais les autres puissances, particulièrement l'Angleterre, n'étaient pas d'humeur à accepter cette réédition de l'entreprise de Louis XIV[193], et Louis-Philippe était encore moins disposé à risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession d'Espagne. Prévoyant sur ce point une résistance analogue à celle qui s'était naguère élevée contre l'appel d'un prince français au trône de Belgique, le Roi se montra, dès le premier jour, aussi décidé à refuser le duc d'Aumale à l'Espagne, qu'il l'avait été, en 1831, à refuser le duc de Nemours à la Belgique. Les lettres confidentielles qu'il adressait à M. Guizot témoignent de sa résolution. Loin de désirer que l'idée d'une telle union se répandît en Espagne, sa préoccupation constante était de prévenir une demande qui n'eût été pour lui qu'un embarras. «Il faut instruire nos agents, disait-il, pour écarter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute proposition relative à mon fils[194].» La considération de l'Europe n'était pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. «Croyez bien, mon cher ministre, écrivait-il à M. Guizot, que nous ne pouvons jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'étonnement: ce serait qu'elle ne fût pas en proie successivement à toute sorte de gâchis et de déchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en dehors de tout cela; car, dans ma manière de voir, il n'y a pour nous d'autre danger que celui d'y être entraînés, comme ceux qui dans les usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout ce qui s'y introduit[195].» C'était cette préoccupation qui naguère l'avait rendu si hostile à toute intervention militaire en Espagne: elle le détournait maintenant d'un mariage qui lui eût fait assumer en quelque sorte la responsabilité du relèvement de ce pays.

Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hésitait pas à sacrifier au maintien de la paix générale toute ambition de famille, il n'était pas moins résolu à défendre contre des prétentions jalouses notre situation au delà des Pyrénées. Ne cherchant pas d'agrandissement, il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de son désintéressement et de sa modération, plus il se croyait le droit d'exiger que les autres puissances eussent égard aux droits historiques et aux légitimes intérêts de la France. Or il lui paraissait que ces intérêts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas à la famille de Bourbon prenait place sur le trône d'Espagne. Entre les divers maris que cette famille pouvait alors offrir,—princes de Naples, de Lucques, princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou même fils de don Carlos,—notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il n'admettait pas que le choix sortît de ce cercle.

Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prémunissait, en arrêtant cette ligne de conduite, n'était pas imaginaire. Depuis 1841, une candidature étrangère à la maison de Bourbon avait été mise en avant, non sans chance de succès: celle du prince Léopold de Cobourg, cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des Belges. Son frère aîné, le prince Ferdinand, avait été, en 1836, porté au trône de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un autre de ses frères devait épouser, en 1843, la princesse Clémentine, fille de Louis-Philippe, et sa sœur était, depuis 1840, duchesse de Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un certain mystère régnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un peu près, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, déjà fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et de son confident, si hostile à la France, l'Allemand Stockmar. Sans doute le prince consort veillait à ne point se découvrir; sa situation l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il l'air de prétendre rien imposer; non résolu à emporter la place de vive force, mais s'apprêtant à profiter de toute occasion qui se présenterait d'y entrer par surprise, il désirait le succès, sans trop y compter. Pour le moment, il se bornait à faire en sorte que l'idée fût lancée en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y fît peu à peu son chemin. Il était secondé sous main, avec beaucoup de réserve et de circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort écouté à Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent peut-être pas eu, d'eux-mêmes, l'idée de ce mariage; ils pressentaient des difficultés et n'avaient pas envie d'y engager à la légère la politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils seraient agréables à leur cour, en secondant ou tout au moins en ne contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre à leur compte, en affectant même une sorte d'indifférence entre les divers candidats, réclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une liberté qui leur paraissait un moyen de réserver les chances du prince de Cobourg. C'était la tactique même que leur avait suggérée le prince Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement anglaise. On rappelait les liens déjà anciens et si étroits de la maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que c'était lord Palmerston qui, en 1836, avait poussé Ferdinand de Cobourg sur le trône de Portugal, et l'union du frère cadet de Ferdinand avec Isabelle semblait devoir étendre sur la cour de Madrid l'influence que l'Angleterre exerçait sur la cour de Lisbonne.

Le cabinet de Paris avait vu naître avec déplaisir la candidature du prince Léopold et était très décidé à la combattre. La présence d'Espartero à la tête du gouvernement espagnol, sa dépendance de l'Angleterre et son hostilité contre la France paraissaient augmenter le danger. Le régent ne dissimulait pas son opposition à tout mariage avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux partisans de ce prince[200]. N'était-il pas dès lors possible qu'en dépit de la jeunesse d'Isabelle à peine âgée de douze ans, Espartero voulût profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage à notre détriment? Dans ces conditions, le gouvernement français crut nécessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-même de la question, et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une netteté loyale, comment il avait résolu de se conduire dans cette affaire. «Notre politique est simple, déclarait M. Guizot. À Londres et probablement aussi ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes régner à Madrid. Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intérêt de la paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le même intérêt, nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trône de Madrid, de prince étranger à la maison de Bourbon.»

Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord Aberdeen se récria: «En vérité, dit-il, je ne comprends pas une pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention exorbitante, j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel ou tel choix.—Nous ne faisons, objecta notre représentant, que rendre exclusion pour exclusion.—Nous n'excluons personne, reprit lord Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons pas nous mêler.—Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi que si la reine Isabelle désire épouser son cousin le duc d'Aumale, vous ne vous y opposerez pas?—Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors de l'équilibre de l'Europe; ce serait différent.» C'était bien le langage désiré par le prince Albert, dans l'intérêt de son cousin de Cobourg. Les pourparlers se prolongèrent, sans pouvoir faire sortir le cabinet anglais de cette attitude. À la fin, cependant, tout en persistant à nous contester un droit d'exclusion, il se montra prêt «à faire entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à satisfaire tous les intérêts[201]». Bien que ces déclarations fussent très vagues, on voulut y voir, à Paris, une tendance à s'entendre avec la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur les faits.

Notre gouvernement avait également communiqué ses résolutions aux cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince, nous reconnut celui «d'examiner jusqu'à quel point il pouvait nous convenir de nous opposer à un acte considéré comme hostile à nos intérêts ou menaçant pour notre sûreté». «C'est le droit de paix et de guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de vous contester que je n'ai celui de vous reconnaître le droit d'imposer votre volonté à l'Espagne.» Cette distinction théorique une fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait «son idée»: c'était le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le gouvernement français n'avait pas d'objection à priori contre cette «idée», qui ne faisait pas sortir le trône de la maison de Bourbon; mais, malgré les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en présence des répugnances libérales et des exigences carlistes. À Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se bornait à emboîter le pas derrière la cour de Vienne[202].

L'année 1842 s'acheva sans qu'aucun incident fît avancer l'affaire du mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait toujours à l'horizon. Il nous revint même, dans les premiers mois de 1843, que ses partisans se remuaient, que le chargé d'affaires de Belgique à Madrid manœuvrait sans bruit, mais activement, pour cette combinaison, que le régent Espartero, dans ses conversations avec le ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait disposé à la favoriser, et que le prince Léopold songeait à faire une visite à Madrid[203]. Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et embarrassé, ne se prononçant pas pour cette candidature, mais n'osant s'y montrer contraire. M. Guizot en fut péniblement affecté: comme nous l'avons dit, il avait tâché d'interpréter les explications échangées au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait promis d'agir à Madrid pour donner à l'affaire du mariage une solution qui nous convînt, et il s'étonnait de ne lui voir rien faire pour acquitter sa promesse. Son étonnement fut plus grand encore quand il connut les déclarations faites, le 5 mai 1843, à la Chambre des communes, par sir Robert Peel. «L'Espagne, avait dit ce dernier, investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un État indépendant, a, par ses organes dûment constitués, le droit exclusif et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera convenables.» Faite dans ces termes absolus et comme «exprimant l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais», une telle déclaration paraissait avoir pour objet de contredire les prétentions françaises et d'en séparer complètement la politique britannique. M. Guizot crut devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine à faire ressortir combien un tel langage était peu sérieux de la part d'un gouvernement qui interdisait à la nation espagnole de porter son choix sur un des fils du roi Louis-Philippe, et il déplora que l'Angleterre «persistât à marcher, en Espagne, dans la vieille ornière de rivalité et de lutte contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait promptement un terme à toutes les questions soulevées, et que «ni l'Angleterre ni la France n'avaient réellement, dans l'état actuel des faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en désaccord[204]». Les informations que notre gouvernement recevait, au même moment, sur les dispositions des cours continentales, n'étaient pas pour le consoler du désappointement que lui causait l'attitude du cabinet britannique. De Berlin, le comte Bresson écrivait à M. Guizot: «Mesurons bien l'étendue des embarras et des dangers qui peuvent surgir pour nous de l'état de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'à nous-mêmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre cause, on ne nous aidera pas; mais même, si l'on peut, sans trop se dévoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin[205]

Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand, en juillet 1843, une nouvelle révolution changea complètement la face des choses. Depuis quelque temps déjà, l'étoile d'Espartero était visiblement en déclin. Son gouvernement avait été à la fois malhabile et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et inquiétant les intérêts. Sa dépendance de l'Angleterre irritait le sentiment national et était devenue l'un des principaux griefs de l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tête tantôt aux soulèvements des christinos, tantôt à ceux des radicaux qu'il s'était aussi aliénés. Vainement bombardait-il les villes révoltées, dissolvait-il les Cortès, le mécontentement allait toujours grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais partout vaincu, honni, pourchassé jusqu'à Cadix, le régent fut réduit, le 29 juillet, à se réfugier sur un navire anglais.

Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction facile à comprendre la nouvelle de cette révolution. Il y trouvait la justification de la politique de réserve patiente suivie par lui depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproché d'y laisser ruiner l'influence française au profit de l'influence anglaise. Or il se trouvait, en fin de compte, que le résultat contraire se produisait. Les «modérés», nos clients naturels, n'avaient sans doute pas été les seuls auteurs de la révolte victorieuse; mais ils y avaient joué un rôle considérable, et il était évident qu'avant peu, ils en recueilleraient le profit; c'était Narvaez, le chef militaire des christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulèvement, qui avait commandé la principale armée de l'insurrection et avait porté le coup mortel au régent en s'emparant de Madrid; quant à la reine Christine elle-même, chacun prévoyait qu'elle ne tarderait pas à être rappelée. La révolution de juillet 1843 était si évidemment favorable à la France, qu'en dépit des dénégations de M. Guizot, on fut partout persuadé, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait été secrètement préparée par les machinations du cabinet de Paris ou tout au moins par celles du roi Louis-Philippe[207].

À Londres, le coup fut vivement ressenti. «J'ai dîné hier auprès de lord Aberdeen, écrivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il est visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois, car c'est un rude échec pour la politique Whig, que le cabinet tory a eu la faiblesse de faire sienne[208].» Le premier mouvement du ministre anglais fut de s'en prendre à nous de son désappointement et de récriminer sur le prétendu concours que nous aurions donné aux révoltés. Mais, dans cet esprit sensé, la mauvaise humeur ne pouvait être longtemps maîtresse, et il apparut bientôt que cette nouvelle preuve de l'instabilité des choses en Espagne lui faisait faire au contraire de salutaires réflexions sur les périls de la lutte d'influence où s'était obstinée la politique anglaise et sur les avantages de l'accord que M. Guizot lui avait proposé jusqu'alors avec si peu de succès. Sa conversion fut prompte et complète[209]. Dès le 24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitté le sol espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa défaite, lord Cowley vint communiquer à M. Guizot une longue dépêche, datée du 21, dans laquelle, après quelques observations sur l'appui que les insurgés avaient, dit-on, trouvé en France, lord Aberdeen ajoutait: «On ne peut espérer que les passions qui ont si longtemps fait rage en Espagne se calment immédiatement; mais, si les gouvernements liés à l'Espagne par leur position, par des intérêts communs et d'anciennes alliances, spécialement les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient sérieusement et consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à maintenir un gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de temps la tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa Majesté propose donc que les gouvernements anglais et français unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils prescrivent, l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid, d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prévaloir les bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard[210].» Le secrétaire d'État restait dans ces généralités et n'abordait pas la question du mariage, mais au même moment, ayant eu une explication sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre «qu'avec la chute du régent les prétentions du prince de Cobourg perdaient leur meilleur appui», et que cette candidature devait par suite être écartée[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dépêche anglaise, les idées qu'il avait lui-même exprimées si souvent. Il demeurait fidèle à ces idées, bien que le vent eût tourné en Espagne à notre avantage; dans sa pensée, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hâta donc de répondre, le 10 août 1843, que «le gouvernement du Roi accueillait avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais». Il ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que «lui-même, à diverses reprises et notamment avant les derniers événements, il avait proposé au cabinet anglais cette action commune». Enfin, ne voulant laisser place à aucune équivoque, il traita aussitôt le sujet du mariage. «Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine Isabelle.» Tout en protestant de son respect pour l'indépendance de la Reine, il exposa que «les puissances voisines, la France surtout, étaient grandement intéressées en cette affaire», et que «c'était un acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet intérêt évident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en conséquence». Puis il continua en ces termes: «C'est ce que nous avons fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que l'intérêt français commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale qui la porte. En exprimant ainsi la pensée que les descendants de Philippe V doivent continuer à occuper le trône d'Espagne, le gouvernement du Roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou personnelle, car il a simplement demandé le maintien du statu quo et des maximes qui président, depuis l'ouverture du dernier siècle, à l'équilibre européen. Le gouvernement du Roi sera empressé de se concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies d'une influence légitime et en gardant à l'indépendance de l'Espagne et de sa reine le plus scrupuleux respect, un résultat si juste en lui-même et si important au repos de l'Europe[212].» M. Guizot acceptait donc l'accord proposé, mais il en précisait les conditions, en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune façon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire, quelques jours plus tard, une démarche spontanée et imprévue de la reine d'Angleterre vint confirmer, avec éclat, le rapprochement des deux cours occidentales, et même lui donner un caractère plus solennel et plus général.

IX

Vers la fin d'août, en pleines vacances parlementaires, alors que Louis-Philippe avait pris, à Eu, ses quartiers d'été, que les princes ses fils étaient dispersés, que M. Guizot se reposait au Val-Richer, la nouvelle se répandit tout à coup, sans que rien y eût préparé les esprits, que la reine d'Angleterre se disposait à faire visite au roi des Français. La première impression fut une surprise mêlée d'incrédulité. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader que c'était un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une déception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti à être l'hôte du «roi des barricades»: les journaux en avaient plus d'une fois fait la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites à Berlin et à Vienne par le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Quand le roi de Prusse était allé à Londres en 1842, il avait refusé, malgré les ouvertures de notre ministre à Berlin, de traverser le sol français. Or voici que cette sorte d'interdit allait être levé. Et par qui? Par la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri VIII et de François Ier, et qui, naguère, semblait conduire contre la France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite se ferait à Eu, et que la Reine n'irait pas à Paris[213]? Si invraisemblable que parût tout d'abord la nouvelle, on n'en put longtemps douter. Car on apprit presque aussitôt que la Reine s'était embarquée, le 28 août, à Southampton, accompagnée du prince Albert et de lord Aberdeen, et qu'après avoir visité quelques ports anglais de la Manche, elle se dirigeait vers le Tréport.

Ce voyage était le résultat de l'initiative propre,—les mécontents disaient du caprice,—de la jeune souveraine, alors âgée de vingt-quatre ans. Grâce aux mariages contractés entre les d'Orléans et les Cobourg qui lui tenaient à elle-même de si près[214], la reine Victoria était devenue l'alliée et l'amie de plusieurs membres de la famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse et estime pour la sainte reine des Belges, fille aînée de Louis-Philippe, elle s'était prise récemment d'un goût très vif pour sa sœur plus jeune, la brillante princesse Clémentine, qui venait d'épouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle connaissait aussi et avait fort apprécié les fils du Roi, qui tous, sauf le plus jeune, étaient venus à des époques diverses en Angleterre. De là, chez elle, une grande curiosité de visiter cette famille à son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si universellement vénérée, de causer avec un roi qu'on disait si habile, si spirituel, si plein d'expérience, et qui avait été autrefois l'ami de son propre père, le duc de Kent. «Je médite d'aller voir vos parents à Eu, avait-elle dit un jour à la princesse Clémentine; laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret.» Ce fut en juin 1843 qu'elle parla pour la première fois de son projet à sir Robert Peel et à lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette fantaisie royale concordait précisément avec l'évolution que faisaient faire à leur politique le déclin et la chute dès lors probable d'Espartero. Aussi ne présentèrent-ils aucune objection. «Nous laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette voie-là», dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour éviter les questions et peut-être les critiques de l'opposition, que le plus grand secret serait gardé. Le duc de Wellington lui-même ne fut informé du projet que trois jours avant son exécution[215].

À la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reçut avis de la visite projetée. Il ne restait que quelques jours pour s'y préparer. Le Roi veilla à tout avec entrain. «Je suis fort malheureux avec quatre invalides pour servir six pièces, écrivait-il le 26 août à M. Guizot; le maréchal en avait ordonné trente l'année dernière; j'ai dit au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il n'y a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits de Neuilly et chercher à Dieppe de la toile à voiles qu'on va goudronner pour les toits. Cela sera une espèce de smala où le duc d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donné celui de charger la smala d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle... Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée; but you will have to excuse the accommodation which will be very indifferent. Never mind, tout ira très bien[216]

Le 2 septembre 1843, à cinq heures un quart du soir, le canon annonça que le yacht de la Reine était en vue. Le Roi et sa suite s'embarquèrent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer était belle, le ciel pur, la côte couverte de toute la population des environs. Six bâtiments français, gaiement pavoisés aux couleurs des deux nations, saluaient avec toutes leurs pièces d'artillerie. Les matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune reine regardait venir le canot du Roi. «À mesure qu'il approchait, dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agitée. Enfin il accosta. Le bon roi était debout et tellement impatient d'aborder, qu'on eut de la peine à l'en empêcher et à le faire attendre jusqu'à ce qu'il fût assez près. Il monta aussi vite que possible et m'embrassa tendrement. C'était un spectacle vraiment attendrissant, et je n'oublierai jamais l'émotion que cela m'a causée. Le Roi exprima, à plusieurs reprises, la joie qu'il éprouvait de me voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientôt on vit le spectacle nouveau des étendards de France et d'Angleterre flottant côte à côte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis qu'on les conduisait à terre sur le canot royal français. Le débarquement était magnifique à voir, embelli par une soirée délicieuse et éclairé du soleil couchant. Une foule de gens, tous si différents des nôtres, des troupes, différentes aussi de nos troupes, toute la cour et toutes les autorités étaient rassemblés sur le rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, où la Reine, accompagnée de ma chère Louise (la reine des Belges), me fit le plus tendre accueil; Hélène (la duchesse d'Orléans) en grand deuil, Françoise (la princesse de Joinville) et Madame Adélaïde étaient aussi là. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant: Vive la Reine! Vive le Roi! me fit presque défaillir. Le Roi répéta de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il était attaché à mon père et à l'Angleterre[218]

Débarquée un samedi, la Reine resta à Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie de l'hospitalité qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses nouvelles pour sa jeune curiosité[219], jouissant de tous les divertissements si agréablement ordonnés qui remplissaient les journées ou les soirées. Son journal est plein des témoignages presque naïfs de sa joie. Dès le lendemain de son arrivée, elle écrit: «Il me semblait que c'était un rêve que je fusse à Eu et que mon château en Espagne favori fut réalisé; mais ce n'est pas un rêve; c'est une charmante réalité.» Le lundi, après une promenade et un divertissement champêtre: «C'était une délicieuse fête; je m'amuse beaucoup.» Le mercredi, à l'occasion d'un déjeuner improvisé en forêt: «C'était si joli, si gai, si champêtre, et la rapidité avec laquelle tout avait été arrangé était merveilleuse.» Dans les concerts qu'on lui donne, elle trouve que les artistes jouent «à merveille»; les comédies la font «mourir de rire». Ce qui lui plaît plus encore, c'est l'intimité où elle vit avec la famille royale. «Le Roi est gai, écrit-elle, sa conversation riche d'anecdotes»: et elle ajoute, le lendemain: «La gaieté et la vivacité du Roi me charment et m'amusent.» Elle ne tarit pas sur la «chère et excellente reine qu'on ne peut que vénérer et aimer»; elle se sent pour elle «une tendresse filiale». Ce n'est pas sans une respectueuse émotion qu'elle est admise à entrevoir les fonds douloureux de cette âme royale qui ne se console pas de la mort soudaine de son premier-né. «J'ai montré à la Reine, écrit-elle, les miniatures de Puss et de son frère (ses enfants) qu'elle a beaucoup admirés, et elle nous a dit si tendrement: Que Dieu les bénisse et qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin! Alors j'ai dit que je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants à elle. À quoi elle a répondu: Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents: mais souvent aussi ils donnent du chagrin. En disant cela, elle baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: Enfin ce que Dieu veut...» Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce trait qui l'avait frappée: «La chère reine m'a dit en me faisant sa visite hier et en me parlant de ses enfants: Je vous les recommande, Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus. Protégez-les, ce sont des amis de cœur.» Le «profond deuil» de la duchesse d'Orléans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: «La chère Hélène, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup de courage et de force de caractère. Elle m'a parlé, les larmes aux yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur. Pauvre excellente Hélène!» Puis, c'est la reine des Belges: «Chère angélique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous demandant ce que nous désirons, ce que nous aimons.» Les princes ne lui plaisent pas moins: «Ces jeunes gens sont si gais», dit-elle, particulièrement «Joinville, si aimable et notre grand favori». «Ils sont tous si empressés et si agréables, écrit-elle encore; cela réjouit le cœur: je suis à l'aise avec eux comme si j'étais de la famille.» Et elle répète, le lendemain: «Je me sens si gaie et si heureuse avec ces chères gens!»

Au milieu de ces fêtes et de ces épanchements de royale amitié, la politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la portée de la démarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en faire sortir le rapprochement des deux gouvernements. À peine débarqué, lord Aberdeen dit à M. Guizot ces paroles très significatives: «Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assuré de notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les questions; nous causerons à fond de toutes.» Dès le lendemain, il avait avec le roi Louis-Philippe un long tête-à-tête. S'en expliquant aussitôt après avec M. Guizot, il se déclara «content des vues et des intentions politiques que le Roi lui avait développées, spécialement sur la question d'Espagne, frappé de l'abondance de ses idées et de ses souvenirs, de la rectitude et de la liberté de son jugement, de la vivacité naturelle et gaie de son langage». Mais c'était surtout entre les ministres que les questions devaient être serrées de près. Ils ne se contentèrent pas des entretiens un peu à bâtons rompus qu'ils pouvaient placer au milieu des excursions ou des réunions générales. Un jour, ils demandèrent la permission de ne pas prendre part à la promenade royale et passèrent deux heures à arpenter seuls le parc, s'entretenant de toutes choses. «Entretien singulièrement libre et franc des deux parts, a rapporté M. Guizot, et auquel nous prenions visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à l'amitié.» Pas un sujet qui ne fût abordé. On parla du traité de commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grèce, surtout du droit de visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord Aberdeen, étaient l'un «le plus gros embarras», l'autre «la plus grande affaire» du moment.

En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha à faire comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient à ouvrir prochainement une négociation pour la revision des conventions de 1831. De son côté, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre français à quel point les préventions étaient excitées en Angleterre. «Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de le faire approuver. Sur ces deux choses-là, il y a de l'impossible en Angleterre et beaucoup de ménagements à garder. «Et comme M. Guizot lui demandait quelle était, dans la Chambre des communes, la force du parti des saints: «Ils sont tous saints sur ces questions-là», répondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue à la négociation qu'on lui annonçait. C'était précisément la qualité propre de cet esprit équitable, qualité plus rare qu'on ne le croit, de tenir compte des difficultés sous l'empire desquelles se trouvaient ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris que les Chambres françaises ne désarmeraient pas avant d'avoir obtenu l'abolition du droit de visite, et «qu'il y avait là, entre les deux pays, une question à laquelle il fallait trouver une solution, un péril qu'il fallait faire cesser».

Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeuré jusque-là soupçonneux en dépit de nos déclarations antérieures, fut tout d'abord frappé et charmé de l'insistance et de la netteté avec lesquelles, dans l'intimité du tête-à-tête, le Roi et son ministre affirmèrent leur résolution de ne pas aspirer et même de se refuser à l'union d'un prince français avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pensée de notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie qui était l'exclusion de tout candidat étranger à la famille de Bourbon. Obtint-on, à Eu, que le cabinet britannique adhérât enfin à cette exclusion? La question est délicate et importante: elle est un des éléments du grave procès qui se plaidera, quelques années plus tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant à l'autre d'avoir manqué à sa parole[221]. La vérité est que, non par arrière-pensée de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre plus difficile un accord très désiré des deux parts, les interlocuteurs évitèrent de pousser les choses trop à fond, et qu'à bonne intention, on laissa, dès l'origine de cette affaire, régner un certain vague qui n'était pas sans danger pour l'avenir. Du côté de la France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnaître le droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dénié, et de répudier nommément la candidature du prince de Cobourg. Du côté de l'Angleterre, la réserve une fois faite du principe et le ménagement gardé sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous laissa croire qu'on s'engageait à seconder en fait nos efforts en faveur des prétendants de la maison de Bourbon et à décourager tous autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de l'accord conclu[222], et la conduite ultérieure de lord Aberdeen indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces engagements[223]. Seulement, tout en étant personnellement résolu à les tenir avec sa loyauté ordinaire, le secrétaire d'État, par souci des préventions du public anglais et par égard pour les préférences de sa cour, paraît avoir hésité à les faire connaître clairement et complètement autour de lui, mettant volontiers en lumière la réserve qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne, et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait promis aux candidats désirés par la France[224]. Du reste, fallût-il admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,—et ce fait paraît décisif,—c'est que la renonciation du gouvernement du roi Louis-Philippe au mariage français était conditionnelle; elle supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis à la main de la Reine. Lord Aberdeen en était formellement averti. «L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la résurrection du duc d'Aumale[225]

Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le préciser, le résultat de ces longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot s'en félicitait, et c'est ce qui lui faisait écrire un peu plus tard à M. de Barante: «La surface du voyage d'Eu a été très bonne. Le fond est encore meilleur[226].» Du reste, ce qui valait peut-être mieux que l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'était le caractère tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appelés à diriger la politique étrangère de la France et de l'Angleterre. Tandis que l'intimité s'établissait entre leurs cours, ils devenaient personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les protestations de leurs dépêches n'eussent jamais parvenu à faire, la liberté et la cordialité de leur tête-à-tête sous les ombrages du parc d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont été, sinon entièrement dissipés, du moins fort atténués, les méfiances et les ombrages dont une rivalité séculaire avait fait en quelque sorte la tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des interlocuteurs a été à la fois surpris et touché de rencontrer chez l'autre tant de sincère bon vouloir, de modération impartiale et conciliante, de largeur et d'équité d'esprit. Cette amitié n'était pas un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu'à la fin, résistant aux plus délicates complications, permettant de les résoudre et, par là même, aidant singulièrement à la paix du monde. Il faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour perdre le fruit du rapprochement inauguré ainsi en 1843, et pour voir renaître, entre les deux puissances occidentales, les vieilles suspicions et les vieilles animosités.

Après cinq jours de réunion, il fallut bien se séparer. «À six heures moins un quart,—écrit la reine Victoria sur son journal, à la date du jeudi 7 septembre,—nous nous sommes levés, le cœur gros, en pensant que nous devions quitter cette chère et aimable famille... J'étais si triste de m'en aller!» Puis, après avoir raconté son embarquement: «Enfin le mauvais moment est arrivé, et nous avons été obligés de prendre congé les uns des autres avec le plus grand regret... Nous nous sommes placés de manière à les voir passer sur un petit bateau à vapeur à bord duquel ils sont tous montés. Le Roi a agité sa main et nous a crié encore: Adieu! Adieu[227]!» Le prince Albert, d'un tempérament plus froid, moins disposé à s'attendrir, surtout quand il s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression favorable de sa visite à Eu, et, à peine de retour en Angleterre, le 10 septembre, il écrivait à son confident Stockmar: «Notre expédition s'est passée à merveille. Le ciel nous a favorisés d'un temps magnifique, et rien n'est arrivé qui pût nous causer le moindre désagrément... Le vieux roi était dans l'enchantement, et toute la famille nous a reçus avec une cordialité, je puis même dire avec une affection vraiment touchante. Victoria a été frappée de la nouveauté de la scène, et elle est tout à fait triste que ce soit fini. Joinville nous a accompagnés à notre retour et est resté ici deux nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues sont particulièrement saines. Il est droit, honorable, bien doué et aimable, mais très sourd. Tous les Français se sont montrés satisfaits et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement satisfait... Lord Brougham m'a écrit hier pour féliciter Victoria et moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce qu'il peut y avoir, dans cette sage démarche, de propre à faire naître de bons sentiments entre les deux nations. Je crois même qu'il en sera ainsi. Aberdeen a été parfaitement satisfait de tous et s'est fait aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize ans, elle a été mise au ban de l'Europe; aussi apprécie-t-elle vivement cette royale visite. Le Roi m'a répété cela à plusieurs reprises...[228]

Louis-Philippe, en effet, était pleinement heureux. Il n'avait pas eu d'aussi bons jours depuis les fêtes du mariage du duc d'Orléans. «Tout ce que je vous dirai, écrivait-il au maréchal Soult après le départ de la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une idée exacte de sa grâce, de son aménité et de l'affection qu'elle nous a témoignée, à la Reine, à ma sœur, à moi et à tous les miens[229].» Les intérêts de son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir été également bien servis. Cet éclatant témoignage des dispositions du gouvernement anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en même temps qu'elle donnait à cette politique meilleure figure, lui ôtait ce je ne sais quoi d'un peu modeste et humilié que prétendait lui reprocher l'opposition. La courtoisie déférente avec laquelle avait été traitée la royauté de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du public français que des cours étrangères. Le Roi constatait ces résultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la récompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait la joie et le triomphe de son souverain. Avant même que les hôtes royaux eussent quitté le château d'Eu, il écrivait à un de ses amis: «Je pense beaucoup à ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon intérêt, l'intérêt de mon nom et de mon avenir, je désirerais, je saisirais un prétexte pour me retirer des affaires et me tenir à l'écart. J'y suis entré, il y a trois ans, pour empêcher la guerre entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empêché la guerre. J'ai fait plus: au bout de trois ans, à travers des incidents et des obstacles de tout genre, j'ai rétabli, entre les deux pays, la bonne intelligence et l'accord. La plus brillante démonstration de ce résultat est donnée en ce moment à l'Europe. Je ne ressemble pas à Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais de France; j'ai assuré la paix entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi à Reims. Je devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme elle[230]

Le public en France n'était sans doute pas monté au même diapason que M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression était vive; elle s'était traduite d'abord en surprise, ensuite en curiosité très occupée de tous les détails de la réception. Vainement les journaux de gauche tâchaient-ils de réveiller les ressentiments contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon des droits de la France l'honneur qui lui était fait; le sentiment dominant était la satisfaction. «L'effet sera immense, mandait de Paris M. Duchâtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le croire au premier abord.» On s'était demandé un moment si la Reine ne viendrait pas à Paris. «La réception y aurait été très belle, écrivait encore M. Duchâtel. J'étais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes mes informations sont très favorables. Le général Jacqueminot trouve la garde nationale très animée dans le bon sens[231].» En somme, la nation était flattée, dans son amour-propre, de la politesse qui venait d'être faite à son souverain et dont elle prenait justement sa part.

À l'étranger, au contraire, partout où l'on n'aimait pas la France de Juillet, le dépit fut grand. Dès la première nouvelle des intentions de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances continentales à Paris et à Londres avaient laissé voir leur mauvaise humeur[232]. «Un roi n'eût pas fait cela, disait tel d'entre eux; c'est une fantaisie de petite fille.» En même temps, le comte Bresson écrivait de Berlin à M. Guizot: «Il y a longtemps que je n'ai reçu une aussi agréable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habité, respiré, pendant longues années, au milieu de tant d'étroites préventions, de passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprécier le service que vous avez rendu et pour savoir combien vous déjouez de calculs, combien de triomphes vous changez en mécomptes, et tout ce que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233].» Quelques jours plus tard, la visite faite, le même comte Bresson, qui avait pu saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse, mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage à Berlin, mandait encore à M. Guizot: «C'est un immense mécompte pour le Czar et pour tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministère tory, cet événement n'était pas même entré dans les prévisions: on se croyait assuré du concert à quatre en toutes circonstances analogues à celles du 15 juillet. On voit qu'à l'instar de l'Angleterre, il faudra compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a guère été plus charmé que son beau-frère... Indubitablement il est froissé que la Reine l'ait relégué dans l'arrière-plan, lui, le parrain du prince de Galles et qui avait droit à la première des visites[234].» Ce dernier grief était un des plus vivement ressentis en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment Frédéric-Guillaume IV s'était rendu, l'année précédente, à Londres, pour le baptême du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir si mal récompensé de son empressement. À Vienne, la mortification n'était pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considérait pas moins avec déplaisir l'intimité des deux puissances occidentales[235]. L'événement lui paraissait surtout avantageux pour la France: «Ce qui est évident, écrivait-il au comte Apponyi, c'est que, à Eu, lord Aberdeen s'est laissé enjôler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236]

Ainsi, qu'on regardât au delà ou en deçà des frontières, qu'on s'attachât à l'apparence ou à la réalité, l'entrevue d'Eu était un fait heureux pour la politique française. Ce succès diplomatique, s'ajoutant au succès parlementaire qui avait marqué la fin de la session de 1843, particulièrement au vote des fonds secrets, faisait une bonne situation au ministère du 29 octobre. Il ne restait plus rien de l'ébranlement produit par le résultat équivoque des élections de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru douteuse, était gagnée, et le cabinet terminait, dans une sécurité qu'il n'avait pas encore connue, sa troisième année d'existence. Une durée de trois ans! Cela seul n'était-il pas un progrès inespéré? Les esprits réfléchis en étaient frappés. «Je vois avec plaisir, écrivait alors la duchesse de Dino à un de ses amis, que votre opinion est très favorable à la situation du ministère Guizot. Tout ce qui assure de la durée à quelque chose ou à quelqu'un est inappréciable en France... Il semble que la mauvaise veine soit épuisée et que la mort de ce pauvre duc d'Orléans ait été la clôture des mauvais jours[237].» Cette stabilité si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le développement des affaires; la prospérité était grande. Il ne faudrait pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministère eût acquis une vraie popularité, et que l'opinion fût disposée à lui témoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans une lettre qu'il adressait à M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de Barante notait assez exactement l'état des esprits: «Vous devez être content, disait-il au ministre, car il me paraît que le pays l'est aussi. Sans doute son bien-être ne lui donne ni conviction, ni affection, ni reconnaissance; il est même en garde contre de tels sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son repos[238]

CHAPITRE IV
L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
(Septembre 1843-février 1844.)

I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. Les voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas recevoir le prétendant. Les démonstrations de Belgrave square. Leur effet sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons rapports des deux cabinets.—II. Le discours du trône en France proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la Chambre des députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la Chambre.—III. Débats du parlement anglais. Discours de sir Robert Peel.—IV. La dotation du duc de Nemours. Une manifestation des bureaux empêche la présentation du projet désiré par le Roi. Article inséré dans le Moniteur. Mauvais effet produit.—V. L'incident de Belgrave square devant les Chambres. Le projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. Premier débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le mot: flétrit? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage de M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence inouïe. Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits par le Roi à M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que devait avoir pour la monarchie de Juillet l'affaire de la «flétrissure».

I

Aussitôt après la visite faite à Eu, en septembre 1843, par la reine Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliquèrent, avec une bonne volonté et une bonne foi égales, à pratiquer leur nouvelle politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'étant rendu dans sa terre de Haddo, en Écosse, pour y prendre un peu de repos, invita à l'y suivre notre chargé d'affaires qui était en ce moment le comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vécurent à Haddo sur un pied d'intimité confiante et affectueuse. «Le repas du matin terminé, a raconté M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du Foreign office nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que les intérêts du service le permettaient; nous causions de tout à cœur ouvert.» Puis, à d'autres moments, le soir principalement, c'étaient de longues conversations où le secrétaire d'État devisait librement des choses et des hommes de la politique. Tantôt, il réveillait ses souvenirs sur les luttes du commencement du siècle, sur Napoléon, sur Talleyrand qu'il jugeait sévèrement, sur les autres personnages de cette tragique époque. Tantôt, revenant au temps présent, «il parlait volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intégrité du duc de Broglie; de la reine Marie-Amélie, that angel on earth, à laquelle il avait voué un culte tout particulier, la seule personne de notre siècle, disait-il, contre laquelle le souffle de la calomnie n'a jamais osé s'élever; de la noble lutte que soutenaient le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intérêts les plus chers de l'humanité»; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de cette lutte: les destinées futures de notre pays l'inquiétaient. Le sujet le plus fréquent des entretiens était naturellement la situation respective de la France et de l'Angleterre. C'est même en cette circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reçu, pour la première fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amené à communiquer à notre chargé d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il adressait à son frère sir Robert Gordon, ambassadeur à Vienne; dans cette lettre, pour caractériser les relations qu'il désirait désormais entretenir avec le gouvernement français, il se servait de cette expression: «A cordial good understanding, une cordiale bonne entente.»

Bien que dégagé des préjugés surannés et supérieur aux mesquines jalousies, lord Aberdeen restait non seulement très anglais, mais aussi très tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa façon de concevoir l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors que les whigs étaient au pouvoir, cette entente avait été plus ou moins une alliance libérale destinée à tenir tête, en Europe, aux cabinets réactionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait avoir un caractère conservateur et surtout pacifique. C'était parce que le gouvernement du roi Louis-Philippe résistait, en France, à l'esprit révolutionnaire et belliqueux, c'était pour le seconder dans cette résistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher de lui. Tout en effectuant très loyalement ce rapprochement, il n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait été la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir nécessaire, au cas, nullement impossible, où la France tenterait de détruire l'œuvre de 1815. Il demeurait très attaché à cette œuvre à laquelle il avait pris personnellement une grande part; l'état européen, créé à cette date, lui paraissait la condition de la sécurité de la Grande-Bretagne qui se trouvait sans armée en face de la France toujours occupée à développer ses forces militaires. «L'alternative pour nous, disait-il à M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constituée dans notre intérêt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre grandeur, notre indépendance, notre sécurité même sont à ce prix.» Aussi ne cachait-il pas au chargé d'affaires français qu'il ferait cause commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traités de 1815: «Souvenez-vous,—lui disait-il un jour où la conversation avait porté sur l'Autriche,—souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs l'intimité de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Français, je suis Autrichien.» Sous l'empire du même sentiment, il s'appliquait à calmer les mécontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqués à Vienne et à Berlin. «Dans ce rapprochement, disait-il à M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la bonne harmonie ne peuvent que gagner à ce que les relations des grandes cours avec celle de France redeviennent entièrement ce qu'elles étaient de 1815 à 1830[240].» Il ne manquait pas une occasion de rappeler au diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la France, était d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications ne suffisaient pas, il est vrai, à dissiper la mauvaise humeur des cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne parlait pas sans colère de la «monstrueuse jonction» de la France et de l'Angleterre, et de la «stupidité» avec laquelle le cabinet de Londres se laissait jouer par celui de Paris[242].