Ils avaient dit, les fils des blanches: «Quand notre armée volera vers vous, elle tombera sur vous comme un ouragan. Vous ne pourrez lui résister, vous tremblerez de peur, et le plus fort château ne pourra pas vous offrir un asile!»

Eh bien! Nous avons chassé cette armée, quand elle vola vers nous, avec autant de facilité que l’on chasse des mouches qui voltigent autour de la soupe, ou que l’on fait sortir une troupe de chameaux de leur étable. Certes, l’ouragan a été terrible; la pluie tombait à grosses gouttes, le tonnerre grondait et les éclairs sillonnaient les nuées; mais ce n’était pas sur nous, c’était sur vous que fondait la tempête. Vos bataillons tombaient sous nos bonnes épées, ainsi que les épis tombent sous la faucille du moissonneur.

Quand ils nous virent venir à eux au galop, nos épées leur causèrent une si grande frayeur, qu’ils tournèrent le dos et se mirent à courir; mais nous fondîmes sur eux en les perçant de coups de lance. Quelques-uns, devenus nos prisonniers, furent chargés de fers; d’autres, en proie à des angoisses mortelles, couraient à toutes jambes et trouvaient la terre trop étroite.

Vous avez trouvé en nous une troupe d’élite, qui sait à merveille comment il faut faire pour embraser les têtes des ennemis quand la pluie, dont vous parliez, tombe à grosses gouttes. Elle se compose de fils d’Adnân, qui excellent à faire des incursions, et de fils de Cabtân, qui fondent sur leur proie comme des vautours. Son chef, un grand guerrier, un vrai lion qu’on renomme en tous lieux, appartient à la meilleure branche de Cais; depuis de longues années, les hommes les plus généreux et les plus braves reconnaissent sa supériorité en courage et en générosité. C’est un homme loyal. Issu d’une race de preux dont le sang ne s’est jamais mêlé à celui d’une race étrangère, il attaque impétueusement ses ennemis, comme il sied à un Arabe, à un Caisite surtout, et il défend la vraie religion contre tout mécréant.

Certes, Sauwâr brandissait ce jour-là une excellente épée, avec laquelle il coupait des têtes comme on ne les coupe qu’avec des lames de bonne trempe. C’était de son bras qu’Allâh se servait pour tuer les sectateurs d’une fausse religion, qui s’étaient réunis contre nous. Quand le moment fatal fut arrivé pour les fils des blanches, notre chef était à la tête de ses fiers guerriers, dont la fermeté ne s’ébranle pas plus qu’une montagne, et dont le nombre était si grand que la terre semblait trop étroite pour les porter. Tous ces braves galopaient à bride abattue, tandis que leurs coursiers hennissaient.

Vous avez voulu la guerre; elle a été funeste pour vous, et Dieu vous a fait périr soudainement!

Dans la position critique où ils se trouvaient après cette bataille désastreuse, les Espagnols n’avaient pas le choix des partis; il ne leur en restait qu’un à prendre, c’était d’implorer l’appui et de reconnaître l’autorité du chef de leur race, d’Omar ibn-Hafçoun. Ils le firent, et bientôt après Ibn-Hafçoun, qui se trouvait alors dans le voisinage, entra dans Elvira avec son armée, réorganisa les milices de cette ville, réunit sous sa bannière une partie des garnisons des châteaux voisins et se mit en marche pour aller attaquer Sauwâr.

Ce chef avait profité de cet intervalle pour tirer à soi les Arabes de Jaën et de Regio, et son armée était maintenant assez nombreuse pour qu’il osât espérer de pouvoir combattre Ibn-Hafçoun avec succès. Son espoir ne fut pas trompé. Après avoir perdu plusieurs de ses meilleurs soldats et prodigué son propre sang, Ibn-Hafçoun fut forcé à la retraite. Accoutumé à vaincre, il fut fort irrité de cet échec. L’imputant aux habitants d’Elvira, il leur reprocha de s’être mal conduits pendant la mêlée, et dans sa colère il leva sur eux une énorme contribution, en disant qu’ils devaient fournir eux-mêmes aux frais de cette guerre qu’il n’avait entreprise que dans leur intérêt. Puis il retourna vers Bobastro avec le gros de son armée, après avoir confié la défense d’Elvira à son lieutenant Hafç ibn-el-Moro.

Parmi les prisonniers qu’il emmenait avec lui, se trouvait le brave Saîd ibn-Djoudî. Voici une pièce de vers que cet excellent poète composa pendant sa captivité:

Du courage, de l’espoir, mes amis! Soyez sûrs que la joie succédera à la tristesse, et qu’échangeant l’infortune contre le bonheur, vous sortirez d’ici. D’autres que vous ont passé des années dans ce cachot, lesquels courent les champs à cette heure au grand soleil du jour.

Hélas, si nous sommes prisonniers, ce n’est pas que nous nous soyons rendus, mais c’est que nous nous sommes laissé surprendre. Si j’avais eu le moindre pressentiment de ce qui allait nous arriver, la pointe de ma lance m’aurait protégé; car les cavaliers connaissent ma bravoure et mon audace à l’heure du péril.

Et toi, voyageur, va porter mon salut à mon noble père et à ma tendre mère, qui t’écouteront avec transport dès que tu leur auras dit que tu m’as vu. Salue aussi mon épouse chérie et rapporte-lui ces paroles: «Toujours je penserai à toi, même au jour du dernier jugement; je me présenterai alors devant mon créateur, le cœur rempli de ton image. Certes, la tristesse que tu éprouves maintenant m’afflige bien plus que la prison ou la perspective de la mort.»

Peut-être va-t-on me faire périr ici, et puis on m’enterrera.... Un brave tel que moi aime bien mieux tomber avec gloire sur le champ de bataille et servir de pâture aux vautours!

Après le départ d’Ibn-Hafçoun, Sauwâr, qui s’était laissé attirer dans une embuscade, fut tué par les habitants d’Elvira. Quand on porta son cadavre dans la ville, l’air retentit de cris d’allégresse. Altérées de la soif de la vengeance, les femmes jetaient les regards de la bête de proie sur le corps de celui qui les avait privées de leurs frères, de leurs maris, de leurs enfants, et, rugissantes de fureur, elles le coupèrent en morceaux, qu’elles avalèrent....[285]

Les Arabes donnèrent le commandement à Saîd ibn-Djoudî, auquel Ibn-Hafçoun venait de rendre la liberté (890).

Bien que Saîd eût été l’ami de Sauwâr et le chantre de ses exploits, il ne lui ressemblait nullement. D’illustre naissance—son aïeul avait été successivement cadi d’Elvira et préfet de police de Cordoue, sous le règne de Hacam Ier[286]—, il était en outre le modèle du chevalier arabe, et ses contemporains lui attribuaient les dix qualités qu’un parfait gentilhomme devait posséder toutes. C’étaient la générosité, la bravoure, la complète connaissance des règles de l’équitation, la beauté du corps, le talent poétique, l’éloquence, la force physique, l’art de manier la lance, celui de faire des armes et le talent de bien se servir de l’arc. C’était le seul Arabe qu’Ibn-Hafçoun craignît de rencontrer sur le champ de bataille. Un jour, avant que le combat commençât, Saîd appela Ibn-Hafçoun en duel; mais ce dernier, si brave qu’il fût, n’osa pas se mesurer avec lui. Une autre fois, pendant la mêlée, Saîd se trouva soudain face à face avec Ibn-Hafçoun. Celui-ci voulut l’éviter encore; mais Saîd le saisit à bras-le-corps et le jeta contre terre. Il l’aurait écrasé, si les soldats d’Ibn-Hafçoun, en se jetant sur lui, ne l’eussent forcé à lâcher prise.

Ce plus vaillant des chevaliers en était aussi le plus tendre et le plus galant. Nul ne s’énamourait aussi promptement d’un son de voix ou d’une chevelure, nul ne savait mieux quelle puissance de séduction il y a dans une belle main. Etant venu un jour à Cordoue lorsque le sultan Mohammed y régnait encore, il passait devant le palais du prince Abdallâh, quand le chant harmonieux d’une femme frappa son oreille. Ce chant venait d’un appartement au premier étage, dont la fenêtre donnait sur la rue, et la chanteuse était la belle Djéhâne. En ce moment elle était auprès du prince, son maître; tantôt elle lui versait à boire, tantôt elle chantait. Attiré par un charme indéfinissable, Saîd alla se placer dans une encognure, où il pouvait écouter à son aise sans attirer les regards des passants. Les yeux immuablement fixés sur la fenêtre, il écoutait, perdu dans le ravissement et l’extase, et mourant d’envie de voir la belle chanteuse. Après l’avoir guettée longtemps, il aperçut à la fin sa petite et blanche main au moment où elle présentait la coupe au prince. Il ne vit rien de plus, mais cette main d’une incomparable élégance et puis cette voix si suave et si expressive, c’était assez pour faire battre violemment son cœur de poète et mettre son cerveau en feu. Mais, hélas! une barrière infranchissable le séparait de l’objet de son amour! En désespoir de cause, il essaya alors de faire prendre le change à sa passion. Il paya une somme énorme pour la plus belle esclave qu’il pût trouver, et lui donna le nom de Djéhâne. Mais malgré les efforts que fit cette jeune fille pour plaire au beau chevalier, elle ne réussit pas à lui faire oublier son homonyme.

Le doux chant que j’ai entendu, disait-il, en m’enlevant mon âme, y a substitué une tristesse qui me consume lentement. C’est à Djéhâne, à celle dont je garderai un éternel souvenir, que j’ai donné mon cœur, et pourtant nous ne nous sommes jamais vus.... O Djéhâne, objet de tous mes désirs, sois bonne et compatissante pour cette âme qui m’a quitté pour s’envoler vers toi! Ton nom chéri, je l’invoque, les yeux baignés de larmes, avec la dévotion et la ferveur d’un moine qui invoque celui de son saint, devant l’image duquel il se prosterne[287].

Mais Saîd ne retint pas longtemps le souvenir de la belle Djéhâne. Volage et inconstant, errant sans relâche de désir en désir, les grandes passions et les rêveries platoniques n’étaient point son fait, témoin ces vers de sa composition, que les écrivains arabes ne citent qu’en y ajoutant les paroles: «Que Dieu lui pardonne!»

Le plus doux moment dans la vie, c’est celui où l’on boit à la ronde; ou plutôt, c’est celui où, après une brouillerie, l’on se réconcilie avec son amante; ou plutôt encore, c’est quand l’amant et l’amante se lancent des regards enivrants; c’est celui, enfin, où l’on enlace dans ses bras celle que l’on adore.

Je parcours le cercle des plaisirs avec la fougue d’un coursier qui a pris le mors aux dents; quoi qu’il arrive, je contente tous mes désirs. Inébranlable le jour du combat, quand l’ange de la mort plane au-dessus de ma tête, je me laisse toujours ébranler par deux beaux yeux.

Il avait donc déjà oublié Djéhâne, lorsqu’une nouvelle beauté lui fut amenée de Cordoue. Quand elle entra dans son appartement, la pudeur lui fit baisser les yeux, et alors Saîd improvisa ces vers:

Quoi, ma belle amie, tu détournes de moi tes regards pour les fixer sur le plancher! Serait-ce parce que je t’inspire de la répulsion? Par Dieu, ce n’est pas ce sentiment-là que j’inspire d’ordinaire aux femmes, et j’ose t’assurer que ma figure mérite plus tes regards que le plancher.

Saîd était à coup sûr le représentant le plus brillant de l’aristocratie; mais il n’avait pas les qualités solides de Sauwâr. La mort de ce grand chef était donc une perte que Saîd ne pouvait réparer. Grâce aux soins de Sauwâr, qui avait fait rebâtir plusieurs forteresses romaines à demi ruinées, telles que Mentesa et Basti (Baza), les Arabes furent en état de se maintenir sous son successeur; mais quoiqu’ils n’eussent plus à combattre le sultan, car celui-ci avait reconnu Saîd, ils ne remportèrent plus d’avantages signalés sur les Espagnols. Les chroniqueurs musulmans, qui au reste ne disent presque rien sur les expéditions de Saîd, ce qui prouve déjà qu’en général elles n’étaient pas heureuses, nous apprennent seulement qu’il y eut un instant où Elvira se soumit à son autorité. Quand il eut fait son entrée dans la ville, Ablî, le poète espagnol, se présenta à lui et lui récita des vers qu’il avait composés à sa louange. Saîd le récompensa généreusement; mais quand le poète fut parti, un Arabe s’écria: «Quoi, émir, donnez-vous de l’argent à cet homme? Avez-vous donc oublié qu’il était naguère le grand agitateur de sa nation, et qu’il a osé dire:—Depuis combien de temps leurs morts, que nous avons jetés dans ce puits, attendent-ils en vain un vengeur!» Chez Saîd une plaie mal fermée se rouvrit aussitôt, et, les yeux étincelants de colère: «Allez saisir cet homme, dit-il à un parent de Yahyâ ibn-Çocâla, tuez-le et jetez son cadavre dans un puits!» Cet ordre fut exécuté sur-le-champ[288].

XIII[289].

Pendant que les Espagnols d’Elvira combattaient contre la noblesse arabe, des événements fort graves se passaient aussi à Séville.

Nulle part le parti national n’était aussi fort. Du temps des Visigoths, Séville avait été le siége de la science et de la civilisation romaines, et la résidence des familles les plus nobles et les plus opulentes[290]. La conquête arabe n’y avait apporté presque aucun changement dans l’ordre social. Peu d’Arabes s’étaient établis dans la ville; ils s’étaient fixés de préférence dans les campagnes. Les descendants des Romains et des Goths formaient donc encore la partie la plus nombreuse des habitants. Grâce à l’agriculture et au commerce, ils étaient fort riches; de nombreux vaisseaux d’outre-mer venaient chercher à Séville, qui passait pour un des meilleurs ports de l’Espagne, des cargaisons de coton, d’olives et de figues, que la terre produisait en abondance[291]. La plupart des Sévillans avaient abjuré le christianisme; ils l’avaient fait de bonne heure, car déjà sous le règne d’Abdérame II on avait dû bâtir pour eux une grande mosquée[292]; mais leurs mœurs, leurs coutumes, leur caractère, tout enfin, jusqu’à leurs noms de famille, tels que Beni-Angelino, Beni-Sabarico[293] etc., rappelait encore leur origine espagnole.

En général ces renégats étaient pacifiques et nullement hostiles au sultan, qu’ils considéraient au contraire comme le soutien naturel de l’ordre; mais ils craignaient les Arabes, non pas ceux de la ville, car ceux-ci, accoutumés aux bienfaits de la civilisation, ne s’intéressaient plus aux rivalités de tribu ou de race, mais ceux de la campagne, qui avaient conservé intacts leurs mœurs agrestes, leurs vieilles préventions nationales, leur aversion pour toute race autre que la leur, leur esprit belliqueux et leur attachement pour les anciennes familles auxquelles ils avaient obéi de père en fils depuis un temps immémorial. Remplis d’une haine jalouse contre les riches Espagnols, ils étaient prêts à marcher pour les aller piller et massacrer, dès que les circonstances le leur permettraient ou que leurs nobles les y convieraient. Ils étaient fort redoutables, ceux de l’Axarafe surtout; aussi les Espagnols, qui avaient une vieille prédiction selon laquelle la ville serait brûlée par le feu qui viendrait de l’Axarafe[294], avaient-ils concerté leurs mesures pour ne pas être pris au dépourvu par les fils des brigands du Désert. Ils s’étaient organisés en douze corps, dont chacun avait son chef, sa bannière et son arsenal, et ils avaient contracté des alliances avec les Arabes maäddites de la province de Séville et avec les Berbers-Botr de Moron.

Parmi les grandes familles arabes de la province il y en avait deux qui primaient toutes les autres: c’étaient celle des Beni-Haddjâdj et celle des Beni-Khaldoun. La première, quoique très-arabe dans ses idées, descendait cependant, par les femmes, de Witiza, l’avant-dernier roi goth. Une petite-fille de ce roi, Sara, avait épousé en secondes noces un certain Omair, de la tribu yéménite de Lakhm. De ce mariage étaient issus quatre enfants, qui furent la souche d’autant de grandes familles parmi lesquelles celle des Beni-Haddjâdj était la plus riche. C’est à Sara qu’elle devait les grandes propriétés territoriales qu’elle possédait dans le Sened, car un historien arabe, qui, lui aussi, descendait de Witiza par Sara, remarque qu’Omair avait eu des enfants d’autres femmes, mais que les descendants de celles-ci ne pouvaient nullement rivaliser avec ceux de Sara[295]. L’autre famille, celle des Beni-Khaldoun, était aussi d’origine yéménite; elle appartenait à la tribu de Hadhramaut, et ses propriétés se trouvaient dans l’Axarafe. Agriculteurs et soldats, les membres de ces deux grandes maisons étaient aussi marchands et armateurs. Ils résidaient d’ordinaire à la campagne dans leurs châteaux, leurs bordj[296]; mais de temps en temps ils séjournaient dans la ville où ils avaient des palais.

Au commencement du règne d’Abdallâh, Coraib était le chef des Khaldoun. C’était un homme dissimulé et perfide, mais qui possédait tous les talents d’un chef de parti. Fidèle aux traditions de sa race, il détestait la monarchie; il voulait que la caste à laquelle il appartenait ressaisît la domination que les Omaiyades lui avaient arrachée. D’abord il essaya de faire éclater une insurrection dans la ville même. Il s’adressa donc aux Arabes qui y demeuraient, et tâcha de ranimer chez eux l’amour de l’indépendance. Il n’y réussit pas. Ces Arabes, pour la plupart Coraichites ou clients de la famille régnante, étaient royalistes, ou pour mieux dire, ils n’étaient d’aucun parti, si ce n’est de celui qu’on appelle de nos jours le parti de l’ordre. Vivre en paix avec tout le monde et ne pas être troublés dans leurs affaires ou dans leurs plaisirs, c’était tout ce qu’ils demandaient. Ils n’avaient donc aucune sympathie pour Coraib; son humeur aventureuse et son ambition déréglée ne leur inspiraient qu’une profonde aversion mêlée de terreur. Quand il parlait d’indépendance, on lui répondait qu’on haïssait le désordre et l’anarchie, qu’on n’aimait pas à être l’instrument de l’ambition d’autrui, et qu’on n’avait que faire de ses mauvais conseils et de son mauvais esprit.

Voyant qu’il perdait son temps dans la ville, Coraib retourna dans l’Axarafe, où il n’eut point de peine à enflammer les cœurs de ses contribules; ils lui promirent presque tous de prendre les armes au premier signal qu’il leur donnerait. Ensuite il forma une ligue dans laquelle entrèrent les Haddjâdj, deux chefs yéménites (l’un de Niébla, l’autre de Sidona), et le chef des Berbers-Bornos de Carmona. Le but que les alliés se proposaient était d’enlever Séville au sultan et de piller les Espagnols.

Les patriciens sévillans, qui, à cause de la distance, ne pouvaient plus épier Coraib comme au temps où il se trouvait encore parmi eux, ignoraient le complot qu’il tramait; de temps à autre des bruits vagues en parvenaient bien à leurs oreilles, mais ils ne savaient rien de précis et ne se méfiaient pas encore assez du dangereux conspirateur.

Voulant d’abord se venger de ceux qui n’avaient pas voulu l’écouter et leur montrer en même temps que le souverain était incapable de les défendre, Coraib fit savoir secrètement aux Berbers de Mérida et de Médellin que la province de Séville était presque dégarnie de troupes, et que s’ils le voulaient, ils pourraient y faire facilement un riche butin. Toujours enclins à la rapine, ces hommes à demi sauvages se mirent aussitôt en marche, s’emparèrent de Talyâta[297], pillèrent ce village, y massacrèrent les hommes, et y mirent les femmes et les enfants en servitude. Le gouverneur de Séville appela aux armes tous ceux qui étaient en état d’en porter, et alla à la rencontre des Berbers. Ayant appris en route qu’ils étaient déjà maîtres de Talyâta, il établit son camp sur une hauteur qui s’appelait la montagne des oliviers. Une distance de trois milles seulement le séparait de l’ennemi, et des deux côtés on se tenait prêt à combattre le lendemain, lorsque Coraib, qui avait fourni son contingent, de même que les autres seigneurs, profita de la nuit pour faire dire aux Berbers que, le combat engagé, il leur faciliterait la victoire en prenant la fuite avec son régiment. Il tint sa promesse, et, en fuyant, il entraîna toute l’armée après lui. Poursuivi par les Berbers, le gouverneur ne fit halte que dans le village de Huebar (à cinq lieues de Séville), où il se retrancha. Les Berbers, sans faire le moindre effort pour le forcer dans cette position, retournèrent à Talyâta, où ils restèrent trois jours, pendant lesquels ils mirent à feu et à sang tous les endroits du voisinage. Puis, leurs grands sacs regorgeant de butin, ils retournèrent chez eux.

Cette terrible razzia avait déjà ruiné un grand nombre de propriétaires, lorsqu’un nouveau fléau vint frapper les Sévillans. Cette fois le perfide Coraib n’avait rien à se reprocher: un chef de race ennemie, un renégat, vint spontanément seconder ses projets. C’était Ibn-Merwân, le seigneur de Badajoz. Voyant ses voisins de Mérida revenir chargés de riches dépouilles, il en conclut qu’il n’avait qu’à se montrer pour obtenir sa part de la curée. Il ne se trompait pas. S’étant avancé jusqu’à trois parasanges de Séville, il pilla tout à la ronde pendant plusieurs jours consécutifs, et quand il retourna à Badajoz, il n’avait rien à envier aux Berbers de Mérida.

La conduite de leur gouverneur, qui était resté inactif pendant que des hordes sauvages ravageaient coup sur coup leurs terres, avait exaspéré les Sévillans contre lui et contre le souverain. Cédant à leurs plaintes, le sultan déposa, il est vrai, ce gouverneur malhabile; mais le successeur qu’il lui donna, bien qu’il fût au reste d’une réputation intacte, manquait également de l’énergie nécessaire pour maintenir l’ordre dans la province et réprimer l’audace des brigands qui s’y multipliaient d’une manière effrayante.

Le plus redoutable parmi ces bandits était un Berber-Bornos de Carmona, nommé Tamâchecca, qui dévalisait les voyageurs sur la grande route entre Séville et Cordoue. Le gouverneur de Séville n’osait ou ne pouvait rien entreprendre contre lui, lorsqu’un brave renégat d’Ecija, nommé Mohammed ibn-Ghâlib, promit au sultan de faire cesser ces brigandages, s’il lui permettait de bâtir une forteresse près du village de Siete Torres, sur les frontières de la province de Séville et de celle d’Ecija. Le sultan accepta son offre; la forteresse fut bâtie, Ibn-Ghâlib s’y installa avec un grand nombre de renégats, de clients omaiyades et de Berbers-Botr, et les brigands ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils avaient affaire à un ennemi bien autrement redoutable que ne l’était le gouverneur de Séville.

La sûreté commençait déjà à se rétablir, lorsqu’un matin, le soleil s’étant à peine levé, la nouvelle se répandit dans Séville, que, pendant la nuit, une rencontre avait eu lieu entre la garnison du château d’Ibn-Ghâlib d’un côté, et les Khaldoun et les Haddjâdj de l’autre; qu’un des Haddjâdj avait été tué; que ses amis étaient arrivés avec son cadavre dans la ville; qu’ils s’étaient rendus directement auprès du gouverneur pour lui demander justice, et que ce dernier leur avait répondu qu’il n’osait prendre sur lui la responsabilité de prononcer en pareille matière, et que par conséquent ils devaient s’adresser au souverain.

Au moment où l’on s’entretenait à Séville de ces événements, les plaignants étaient déjà sur la route de Cordoue, suivis de près par quelques renégats sévillans, qui, informés par Ibn-Ghâlib de ce qui s’était passé, allaient plaider sa cause. A leur tête se trouvait un des hommes les plus considérés de la ville; c’était Mohammed[298], dont l’aïeul avait embrassé l’islamisme le premier de sa famille; son bisaïeul s’appelait Angelino, et le nom de Beni-Angelino avait été conservé à cette maison.

Quand les plaignants eurent été introduits auprès du sultan, un d’entre eux prit la parole et porta plainte en ces termes: «Voici ce qui est arrivé, émir. Nous passions paisiblement sur le grand chemin, lorsque tout à coup Ibn-Ghâlib nous attaque. Nous cherchons à nous défendre, et pendant cette action, un des nôtres tombe frappé à mort. Nous sommes prêts à jurer que c’est ainsi que les choses se sont passées, et nous exigeons par conséquent que vous punissiez ce traître, cet Ibn-Ghâlib. Et permettez-nous, émir, d’ajouter à ce propos que ceux qui vous ont engagé à accorder votre confiance à ce renégat, vous ont mal conseillé. Prenez des informations sur les hommes qui servent sous lui; vous apprendrez alors que ce sont des gens sans aveu, des repris de justice. Cet homme vous trahit, soyez-en convaincu; pour le moment il fait encore semblant de vous être fidèle; mais nous avons l’intime conviction qu’il entretient des intelligences secrètes avec Ibn-Hafçoun, et qu’un beau jour il lui livrera toute la province.»

Quand ils eurent fini de parler, Mohammed ibn-Angelino et ses compagnons furent introduits à leur tour. «Voici de quelle manière la chose s’est passée, émir, dit le patricien. Les Khaldoun et les Haddjâdj avaient formé le projet de surprendre le château pendant la nuit; mais contre leur attente, Ibn-Ghâlib se tenait sur ses gardes, et, voyant son château attaqué, il opposa la force à la force. Ce n’est donc pas sa faute, si un des assaillants a été tué; il ne faisait autre chose que se défendre, il était dans son droit. Nous vous prions donc de ne pas croire aux mensonges de ces Arabes turbulents. Ibn-Ghâlib mérite bien, d’ailleurs, que vous soyez juste envers lui; c’est un de vos serviteurs les plus fidèles et les plus dévoués, et il vous rend un grand service en purgeant la contrée de bandits.»

Soit que le sultan jugeât réellement l’affaire douteuse, soit qu’il craignît de mécontenter l’un des partis en donnant raison à l’autre, il déclara que, voulant prendre de plus amples informations, il enverrait son fils Mohammed à Séville, afin qu’il y examinât la cause.

Bientôt après ce jeune prince, l’héritier présomptif du trône, arriva à Séville. Il y fit venir Ihn-Ghâlib et l’interrogea, de même que les Haddjâdj; mais comme les deux partis continuaient à s’inculper réciproquement et qu’il n’y avait pas de témoins impartiaux, le prince ne savait à qui donner raison. Tandis qu’il hésitait encore, les passions s’échauffaient de plus en plus, et l’effervescence qui régnait parmi les patriciens se communiquait aussi au peuple. A la fin il déclara que, ne considérant pas l’affaire comme suffisamment éclaircie, il ne prononcerait que plus tard, mais que, pour le moment, il permettait à Ibn-Ghâlib de retourner à son château.

Les renégats criaient victoire. Ils disaient que le prince donnait évidemment raison à leur ami, et que s’il ne se déclarait pas ouvertement, c’était qu’il ne voulait pas se brouiller avec les Arabes. De leur côté, les Khaldoun et les Haddjâdj interprétaient la conduite du prince de la même manière, et ils en étaient piqués jusqu’au vif. Bien résolus à se venger et à lever l’étendard de la révolte, ils quittèrent la ville, et tandis que Coraib faisait prendre les armes à ses Hadhramites de l’Axarafe, le chef des Haddjâdj, Abdallâh, rassemblait sous sa bannière les Lakhmites du Sened[299]. Ensuite ces deux chefs arrêtèrent un plan de conduite. Ils convinrent entre eux de faire, chacun de son côté, un coup de main. Abdallâh se rendrait maître de Carmona, et le même jour Coraib ferait surprendre la forteresse de Coria (sur la frontière orientale de l’Axarafe), après avoir fait enlever le troupeau qui appartenait à un oncle du sultan et qui pâturait dans l’une des deux îles que forme le Guadalquivir à son embouchure.

Coraib, qui était trop grand seigneur pour exécuter lui-même une entreprise de ce genre, en confia l’exécution à son cousin Mahdî, un débauché dont les déréglements scandalisaient tout Séville[300]. Mahdî se rendit d’abord à la forteresse de Lebrija, vis-à-vis de l’île. Solaimân, le seigneur de cette forteresse et l’allié de Coraib, l’y attendait. Ensuite on aborda dans l’île. Deux cents vaches et une centaine de chevaux y paissaient, gardés par un seul homme. Les Arabes tuèrent ce malheureux, et, s’étant emparés des animaux, ils s’acheminèrent vers Coria, surprirent cette forteresse et y mirent leur butin en sûreté.

De son côté, Abdallâh ibn-Haddjâdj, secondé par le Berber-Bornos Djonaid, attaqua Carmona à l’improviste et s’en rendit maître, après en avoir chassé le gouverneur qui alla chercher un refuge à Séville.

La hardiesse des Arabes et la promptitude avec laquelle ils avaient accompli leurs desseins, répandirent l’alarme dans la ville. Aussi le prince Mohammed se pressa-t-il d’écrire à son père pour lui demander des ordres et surtout des renforts.

Le sultan, quand il eut reçu la lettre de son fils, assembla son conseil. Les opinions sur le parti à prendre y étaient partagées. Alors un vizir pria le sultan de lui accorder un entretien secret. Ayant obtenu sa demande, il lui conseilla de se raccommoder avec les Arabes en faisant mettre à mort Ibn-Ghâlib. «Quand ce renégat, dit-il, aura cessé de vivre, les Arabes se tiendront pour satisfaits; ils vous rendront Carmona et Coria, restitueront à votre oncle ce qu’ils lui ont pris, et rentreront dans l’obéissance.»

Sacrifier aux Arabes un serviteur loyal et se brouiller avec les renégats, sans qu’on eût la certitude de gagner leurs adversaires, c’était à coup sûr une politique, non-seulement perfide, mais maladroite. Toutefois le sultan crut devoir se ranger à l’avis qu’on lui donnait, et, ayant ordonné à son client Djad (à qui Sauwâr venait de rendre la liberté) de marcher vers Carmona avec des troupes: «Tu donneras raison, lui dit-il, aux accusateurs d’Ibn-Ghâlib, et tu le feras mettre à mort; puis tu feras tout ce que tu pourras pour ramener par la douceur les Arabes à l’obéissance, et tu ne les combattras que quand tu auras épuisé tous les moyens de persuasion.»

Djad se mit en marche; mais quoique le but de son expédition fût tenu secret, le bruit courait cependant que ce n’était pas aux Khaldoun, mais à Ibn-Ghâlib qu’on en voulait. Aussi le renégat se tenait-il sur ses gardes, et il s’était déjà mis sous la protection d’Ibn-Hafçoun, lorsqu’il reçut une lettre de Djad. «Rassurez-vous, lui écrivait ce général, le but de ma marche n’est nullement tel que vous semblez le croire. J’ai l’intention de punir les Arabes qui se sont portés à de si grands excès, et comme vous les haïssez, je crois pouvoir compter sur votre coopération.» Ibn-Ghâlib se laissa tromper par cette lettre perfide, et quand Djad fut arrivé près du château, il se joignit à lui avec une partie de ses soldats. Alors Djad fit semblant d’aller assiéger Carmona; mais arrivé devant cette ville, il fit parvenir en secret au chef des Haddjâdj une autre lettre qui portait qu’il était prêt à faire périr Ibn-Ghâlib, pourvu que, de son côté, Ibn-Haddjâdj rentrât dans l’obéissance. Le marché fut bientôt conclu; Djad fit couper la tête à Ibn-Ghâlib, et Ibn-Haddjâdj évacua Carmona.

Quand les renégats de Séville eurent appris la noire trahison dont leur allié avait été la victime, toute leur fureur se tourna contre le sultan. Ils tinrent conseil sur ce qu’il convenait de faire. Quelques-uns proposèrent de venger le meurtre d’Ibn-Ghâlib sur Omaiya, le frère de Djad et l’un des plus vaillants guerriers de l’époque, qui était alors gouverneur de Séville. Cette proposition fut adoptée; mais comme on ne pouvait rien faire à moins qu’on ne fut maître de la ville, Ibn-Angelino prit sur lui d’aller parler au prince et de faire en sorte que celui-ci en confiât la défense aux renégats. Puis les patriciens résolurent de dépêcher des exprès à leurs alliés, les Arabes maäddites de la province de Séville et les Berbers-Botr de Moron, pour les prier de venir leur prêter main-forte.

Pendant que ces exprès étaient déjà en route, Ibn-Angelino, accompagné de quelques-uns de ses amis, alla trouver le prince Mohammed. «Seigneur, lui dit-il, il se peut que nous ayons été calomniés à la cour et accusés d’un crime dont nous sommes innocents; il se peut qu’un projet funeste ait été formé contre nous dans le conseil du sultan; il se peut enfin, que Djad, ce traître infâme, nous attaque à l’improviste avec des forces si nombreuses qu’il nous soit impossible de lui résister. Si vous voulez donc nous sauver du péril qui nous menace et nous attacher à vous par les liens de la gratitude, il faut nous confier les clefs de la ville et le soin de veiller à sa défense, jusqu’au moment où les choses se seront éclaircies. Ce n’est pas que nous nous méfions de vous; mais vous savez vous-même que, quand les troupes seront entrées dans la ville, vous ne serez pas en état de nous protéger.»

Bon gré mal gré, Mohammed, déjà brouillé avec les Arabes et ne pouvant disposer que d’une chétive garnison, fut forcé d’accorder aux renégats ce qu’ils lui demandaient.

Maîtres de la ville, les renégats attendirent la venue des Maäddites et des Berbers-Botr. Ceux-ci arrivèrent dans la matinée du mardi 9 septembre de l’année 889[301]. Alors une foule compacte se rua sur le palais d’Omaiya. L’insurrection fut si soudaine que le gouverneur n’eut pas même le temps de mettre ses bottes. Il se jeta sur un cheval et galopa, ventre à terre, vers le palais du prince. Désappointés, les insurgés pillèrent son palais; puis ils se rendirent vers celui du prince, qu’ils entourèrent en poussant des cris féroces. De minute en minute, la foule se grossissait de boutiquiers, d’artisans, d’ouvriers. Ne sachant que faire, le prince envoya en toute hâte des messagers à Ibn-Angelino, à Ibn-Saharico et à d’autres patriciens, pour les conjurer de venir concerter avec lui les moyens propres à faire cesser le tumulte.

Ces patriciens, qui jusque-là s’étaient tenus à l’écart, délibérèrent entre eux sur ce qu’ils feraient. Leur embarras était grand. Ils craignaient de tomber dans un piége, s’ils se rendaient à l’invitation du prince; mais ils savaient aussi que s’ils refusaient de le faire, ils seraient accusés de connivence avec les émeutiers, et c’est ce qu’ils ne voulaient pas non plus. Tout bien considéré, ils résolurent de se rendre auprès du prince; mais ils prirent leurs précautions; ils revêtirent des cuirasses sous leurs habits, et avant d’entrer dans le palais, ils placèrent des Sévillans bien armés et des soldats de Moron près de la porte. «Si nous ne sommes pas de retour au moment où le muëzzin annoncera la prière de midi, leur dirent-ils, vous assaillirez le palais et vous viendrez nous délivrer.» Cela dit, ils allèrent trouver le prince, qui les accueillit de la manière la plus gracieuse. Mais tandis qu’ils s’entretenaient encore avec lui, les hommes postés à la porte perdirent patience, prirent du soupçon, et se mirent à enfoncer la porte. Se précipitant d’abord dans les écuries, ils se rendirent maîtres des chevaux et des mulets; puis ils coururent vers la porte du facîl (avant-mur), qui se trouvait à l’autre bout de la cour, vis-à-vis de la porte d’entrée; mais là ils trouvèrent une résistance à laquelle ils ne s’attendaient nullement. Omaiya était là.

Dès que ce vaillant guerrier eut entendu les cris des insurgés dans les écuries, il avait fait arrêter Ibn-Angelino et ses compagnons; puis il avait posté ses propres serviteurs et ceux du prince sur la plate-forme de la porte du facîl; il y avait fait apporter un amas de projectiles, et quand les renégats et leurs alliés s’approchèrent de cette porte, ils furent assaillis d’une grêle de traits, de pierres, de meubles. Quoiqu’ils eussent l’avantage du nombre, leurs adversaires avaient celui de la position. Excités par Omaiya, qui, la tête et la poitrine ensanglantées par de nombreuses blessures, les animait par son geste, son regard, son exemple, les défenseurs du palais étaient résolus à vendre chèrement leur vie, et le désespoir semblait leur prêter des forces surhumaines.

Le combat dura depuis midi jusqu’au coucher du soleil. La nuit venue, les assaillants bivouaquèrent dans la cour, et le lendemain matin ils recommencèrent l’attaque.

Que faisaient, pendant ce temps, les royalistes et tous ces amis de l’ordre, qui auraient dû voler, ce semble, au secours du gouverneur? Fidèles à leur devise: chacun pour soi, et subissant l’inévitable ascendant qu’exerce sur la faiblesse une résolution vigoureuse, ils attendaient, et, s’étant barricadés dans leurs hôtels, ils laissaient le gouverneur se tirer d’affaire comme il le pourrait. Ils lui voulaient du bien sans doute, tous leurs vœux étaient pour lui, mais risquer leur vie pour le sauver, leur dévoûment n’allait pas jusque-là.

Ils avaient fait quelque chose pourtant. Aussitôt que le tumulte avait commencé, ils avaient envoyé un courrier à Djad pour le prévenir du péril où se trouvaient son frère et le prince. Il est vrai que cela ne leur coûtait pas beaucoup, et il s’agissait de savoir, d’abord si Djad arriverait à temps, ensuite, s’il réussirait à dompter l’insurrection.

A peine informé de ce qui se passait à Séville, Djad s’était mis en route avec autant de cavaliers qu’il avait pu en rassembler à la hâte. Dans la matinée du 10 septembre, le combat ayant recommencé dans la cour du palais, il arrive du côté du midi. Un poste de renégats veut lui barrer le passage: il lui passe sur le corps. Il pénètre dans le faubourg où demeurait le Coraichite Abdallâh ibn-Achath. Ce royaliste lui apprend en peu de mots où les choses en sont. «Au galop et ventre à terre!» crie le général. L’épée au poing, il fond sur la multitude. Les Sévillans soutiennent fermement le choc. Le cheval de Djad s’abat frappé à mort; ses cavaliers reculent. Il tâche de les ramener à la charge, appelle chacun par son nom, les conjure de tenir ferme. Les plus vaillants se rallient, reviennent à la charge, et s’attaquent de préférence aux chefs. Le général lui-même se précipite sur un des plus braves Sévillans et le tue. Le désordre se met dans la multitude. On recule, on se heurte, on se presse. Les cavaliers redoublent de vigueur, et bientôt les Sévillans fuient de tous côtés.

Au comble de la joie, Djad s’élance dans le palais, serre son frère sur son cœur, et baise respectueusement la main du prince. «Dieu soit loué, s’écrie-t-il, j’ai pu vous sauver encore.—Il en était temps, lui répond son frère, une demi-heure plus tard et nous étions perdus.—Oui, ajoute le prince, tous nous n’attendions que la mort. Mais ne songeons à présent qu’à la vengeance! Que l’on punisse ces rebelles en mettant leurs maisons à sac; que l’on tire Ibn-Angelino et ses complices de la prison, que le bourreau leur coupe la tête, et que leurs biens soient confisqués!»

Pendant que ces infortunés marchaient à l’échafaud, Séville présentait un horrible spectacle. Altérés de la soif du carnage et avides de butin, les cavaliers de Djad massacraient les fuyards et pillaient leurs demeures. Heureusement pour les renégats, il existait entre eux et les clients omaiyades de Séville ce qu’on appelait une alliance de voisinage. En considération de cette alliance, ces clients demandèrent et obtinrent la grâce de leurs concitoyens, et peu de temps après, le sultan lui-même accorda une amnistie générale. Ce n’était qu’un répit; les renégats touchaient au moment de leur ruine entière.

Quand le prince Mohammed fut retourné à Cordoue avec Djad et ses troupes, des messagers d’Ibn-Hafçoun (qui était alors en paix avec le sultan) y arrivèrent pour demander la tête de Djad, puisque ce général avait fait périr Ibn-Ghâlib, l’allié de leur maître.

La puissance d’Ibn-Hafçoun et la crainte qu’il inspirait au sultan étaient alors si grandes, que Djad, bien qu’il n’eût fait que ce que son souverain lui avait ordonné, craignit non sans raison d’être sacrifié au chef des renégats. Ne voyant, pour se soustraire au péril qui le menaçait, d’autre moyen qu’une prompte fuite, il quitta la capitale nuitamment et secrètement, afin d’aller chercher un refuge auprès de son frère, le gouverneur de Séville. Il était accompagné de ses deux frères, Hâchim et Abd-al-ghâfir, de quelques-uns de ses amis, parmi lesquels se trouvaient deux Coraichites, de ses pages et de ses esclaves. Longeant le Guadalquivir qu’ils avaient à gauche, ces cavaliers arrivèrent, à la pointe du jour, près du château de Siete Filla. Ils demandèrent et obtinrent la permission de s’y arrêter quelques instants pour se reposer et se rafraîchir. Malheureusement pour eux, la bande du Berber Tamâchecca rôdait alors dans les alentours, et les frères d’Ibn-Ghâlib, qui servaient dans cette bande, avaient remarqué l’arrivée des cavaliers au château. Ils avaient reconnu Djad, et, brûlant du désir de venger sur lui le meurtre de leur frère, ils avertirent leur chef et lui dirent qu’il pourrait facilement s’emparer des montures que ces cavaliers avaient laissées en dehors du château. Tamâchecca et ses brigands se mirent aussitôt en route, et ils avaient déjà mis la main sur les chevaux, lorsque Djad et ses amis, attirés par les cris de leurs esclaves, fondirent sur eux l’épée au poing. Loin de lâcher pied, les brigands se défendirent vigoureusement, et comme ils avaient la supériorité du nombre, ils tuèrent Djad, ses deux frères et un Coraichite.

Cet événement eut des suites funestes pour les Espagnols de Séville. C’était sur eux qu’Omaiya, dans l’impuissance où il était de punir les vrais coupables, voulait venger la mort de ses trois frères. Il les livra donc aux Khaldoun et aux Haddjâdj, qu’il avait déjà rappelés dans la ville, et auxquels il donna un plein pouvoir pour piller et exterminer les Espagnols, musulmans ou chrétiens, partout où ils les trouveraient, à Séville, à Carmona, dans les campagnes. Un horrible massacre commença alors. Dans leur aveugle fureur, les Yéménites égorgèrent les Espagnols par milliers. Les rues ruisselaient de sang. Ceux qui se jetèrent à la nage dans le Guadalquivir pour échapper au sabre, périrent presque tous dans les flots. Bien peu d’Espagnols survécurent à cette terrible catastrophe. Naguère opulents, ils étaient maintenant plongés dans la misère.

Les Yéménites gardèrent longtemps le souvenir de cette sanglante journée; chez eux, la rancune survécut à la ruine de leurs adversaires. Dans les manoirs seigneuriaux ou dans les villages de l’Axarafe et du Sened, les improvisateurs, aux veillées du soir, prenaient maintefois pour thème de leurs chants le sombre drame que nous venons de raconter, et alors les Yéménites, le regard enflammé d’une haine sombre et farouche, ne se lassaient pas de prêter l’oreille à des vers tels que ceux-ci:

Le sabre au poing, nous avons exterminé ces fils d’esclaves. Vingt mille de leurs cadavres jonchaient le sol; les grosses ondes du fleuve en emportaient d’autres.

Leur nombre était prodigieux autrefois;—nous l’avons rendu minime.

Nous, fils de Cahtân, nous comptons parmi nos ancêtres les princes qui régnaient jadis dans le Yémen: eux, ces esclaves, ils n’ont que des esclaves pour aïeux.

Ces infâmes, ces chiens! Dans leur folle audace ils osaient venir braver les lions dans leur antre!...

Nous nous sommes enrichis de leurs dépouilles, et nous les avons précipités dans les flammes éternelles, où ils sont allés rejoindre les Thémoudites[302].

XIV.

Ce ne fut pas le sultan qui profita de la ruine des renégats de Séville, mais l’aristocratie arabe. Désormais les Khaldoun et les Haddjâdj étaient les maîtres de la province; le parti royaliste était trop faible et surtout trop lâche pour leur disputer le pouvoir, il ne le tenta même pas. Omaiya seul essaya encore de leur tenir tête. Il fit tout son possible pour semer la discorde entre le Berber Djonaid et Abdallâh ibn-Haddjâdj, qui avaient partagé Carmona entre eux; il tâcha de brouiller Coraib avec son propre parti et de le gagner par les promesses les plus brillantes; il prit même des mesures pour se débarrasser par un seul coup de tous ces turbulents Yéménites. Rien ne lui réussit. Il est vrai qu’il fit assassiner Abdallâh par Djonaid; mais au lieu d’y gagner, il y perdit, car après la mort d’Abdallâh, les Haddjâdj élurent pour leur chef son frère Ibrâhîm, un homme de grands talents, qui devint bien plus redoutable qu’Abdallâh ne l’avait été. Coraib, bien qu’il feignît de prêter l’oreille aux propositions qu’on lui faisait, était trop rusé pour se laisser tromper, et le grand projet qu’Omaiya avait formé pour exterminer les Yéménites échoua complétement. Il avait ordonné à cet effet d’entourer d’une muraille cette partie de la ville qui comprenait le palais et la grande mosquée, et il avait annoncé que cette enceinte serait réservée exclusivement à la garnison. Les Arabes comprirent qu’un beau jour, quand ils entreraient dans la mosquée ou qu’ils en sortiraient, ils seraient égorgés par les satellites du gouverneur. Ils firent des remontrances. Omaiya n’en tint compte. Alors ils eurent recours à la force et empêchèrent les maçons de continuer leurs travaux. Omaiya comprima les séditieux et les contraignit à lui livrer des otages qui répondraient sur leur tête de la soumission de leurs parents. Il n’en fut pas plus avancé pour cela. Les Yéménites savaient que la peur d’attirer une terrible vendetta sur lui-même et sur sa famille l’empêcherait de faire périr ses otages, et un jour, la plupart des soldats étant sortis pour chercher des vivres, ils assaillirent le palais. Omaiya monta en toute hâte sur la plate-forme avec le peu de soldats qui lui restaient, fit jeter des projectiles sur les assaillants, et fit placer les otages en évidence en menaçant de leur faire couper la tête. Les révoltés se moquèrent de lui. Ils lui dirent que, toutes les provinces ayant secoué le joug du sultan, il était tout naturel qu’ils ne voulussent pas que la leur restât en arrière. Nous sommes fort traitables au reste, ajoutèrent-ils avec une amère ironie; nous nous engageons à être des sujets modèles aussitôt qu’une seule des provinces insurgées sera rentrée dans la sujétion.» Quant à Omaiya lui-même, il ne lui restait, disaient-ils, qu’un parti à prendre, celui de s’en aller; s’il pouvait se résoudre à le faire, ils ne lui feraient point de mal.

Malgré qu’il en eût, Omaiya plia aux circonstances son caractère orgueilleux et opiniâtre. Il promit de quitter la ville, à condition que les révoltés jureraient de ne pas attenter à sa vie. Alors Coraib, Ibrahim et trois autres chefs montèrent sur la terrasse de la porte orientale de la mosquée, et là chacun d’eux jura cinquante fois de ne faire aucun mal à Omaiya et de le conduire en un endroit où il serait en sûreté. Cela fait, Omaiya, qui, de la plate-forme où il se trouvait, avait pu les voir et les entendre, leur rendit leurs otages. Mais il ne se hâta pas de partir; honteux de sa faiblesse et croyant le péril passé, il tâcha au contraire de ressaisir le pouvoir. Les Arabes ne s’en aperçurent pas plutôt qu’ils recommencèrent les hostilités. Ne voulant pas céder pour la seconde fois, Omaiya prit une résolution désespérée. Il fit mourir ses femmes, couper les jarrets à ses chevaux et brûler tout ce qu’il possédait de précieux; puis il sortit du palais, se précipita sur ses ennemis, et combattit sans reculer jusqu’à ce qu’il succombât.

Désormais tout-puissants, mais jugeant que le moment de secouer tout à fait l’autorité du souverain n’était pas encore venu, les Yéménites lui écrivirent qu’ils avaient tué Omaiya parce qu’il avait manifesté l’intention de se révolter. Ne pouvant les punir, le sultan agréa leurs singulières explications et leur envoya un autre gouverneur. Ce pauvre homme ne fut qu’un mannequin dont Coraib et Ibrâhîm tenaient les fils. Il se laissait manier comme de la cire, et néanmoins ses tyrans le tourmentaient et le vexaient de toutes les manières. Leur lésine s’exerçait sur les moindres objets de sa dépense; à peine lui donnaient-ils sa ration de pain et de viande. Croyant bien à tort qu’il y gagnerait quelque chose, le sultan remplaça ce gouverneur par un autre, et envoya en même temps son oncle Hichâm à Séville. Mais il n’y envoya pas d’armée, et le pouvoir des Yéménites resta aussi illimité qu’il l’avait été jusque-là. Le gouverneur et Hichâm ne l’éprouvèrent que trop. Ce dernier avait un fils nommé Motarrif. Ce jeune débauché avait une intrigue avec une maîtresse de Mahdî. L’ayant appris, Mahdî guetta son rival pendant la nuit et le poignarda. Quand Hichâm eut reçu cette triste nouvelle, il attendit jusqu’au lever du soleil pour se rendre à l’endroit où gisait le cadavre de son fils, tant il craignait d’être poignardé lui-même s’il sortait de son palais pendant l’obscurité. Quant à punir le meurtrier, il n’en fut pas même question. Quelque temps après, les Khaldoun interceptèrent une lettre que le gouverneur avait envoyée au sultan pour l’exciter à venger le meurtre de Motarrif et à mettre un terme à l’anarchie. Ils lui montrèrent cette lettre, l’accablèrent de reproches et de menaces, et, pour comble d’ignominie, ils le mirent aux arrêts pour quelques jours[303].

Telle était la situation de Séville dans l’année 891, la quatrième du règne d’Abdallâh. A cette époque presque tout le reste de l’Espagne musulmane s’était affranchi de la sujétion; chaque seigneur arabe, berber ou espagnol, s’était approprié sa part de l’héritage des Omaiyades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n’étaient puissants qu’à Séville; partout ailleurs ils avaient beaucoup de peine à se maintenir contre les deux autres races. Plusieurs d’entre eux, tels qu’Ibn-Attâf, seigneur de Mentesa, Ibn-Salîm, seigneur de Medina-Beni-Salîm dans le district de Sidona, Ibn-Waddhâh, seigneur de Lorca, et al-Ancar, gouverneur de Saragosse, n’exécutaient les ordres du sultan que quand cela leur convenait; mais ils n’avaient pas rompu ouvertement avec lui; ayant la conscience de leur faiblesse, ils s’étaient ménagé la possibilité d’une réconciliation.

Les Berbers, qui étaient retournés à leur gouvernement primitif, celui des chefs de tribu, étaient plus puissants et plus intraitables. Mallâhî, un simple soldat, s’était emparé de la citadelle de Jaën. Dans le district d’Elvira les deux frères Khalîl et Saîd, qui appartenaient à une famille fort ancienne, possédaient deux châteaux. Les provinces qui portent à présent le nom d’Estramadure et d’Alentejo, étaient presque entièrement au pouvoir des Berbers. Les Beni-Ferânic régnaient sur la tribu de Nafza, établie aux environs de Truxillo[304]. Un autre Berber, Ibn-Tâkît, de la tribu de Maçmouda, qui s’était déjà soulevé dans l’Estramadure sous le règne de Mohammed, et qui s’était emparé de Mérida, d’où il avait chassé les Arabes et les Berbers de la tribu de Ketâma, était presque constamment en guerre contre Ibn-Merwân, le seigneur de Badajoz, auquel il ne pardonnait pas d’avoir aidé les troupes du sultan lorsqu’elles assiégeaient Mérida[305]. Mais la plus puissante famille parmi les Berbers était celle des Beni-Dhou-’n-noun. Mousâ en était le chef, un abominable pillard, un grand scélérat. Toujours debout et toujours à l’œuvre, il promenait partout l’épée et la torche. Ses trois fils lui ressemblaient par la vigueur physique et la brutalité des mœurs. C’étaient Yahyâ, le plus perfide et le plus cruel de sa race, Fath, le seigneur d’Uclès, et Motarrif, le seigneur d’Huete, qui était un peu moins méchant que ses frères. Chacun d’eux avait sa bande avec laquelle il pillait et massacrait partout.

Plus puissants encore que les Berbers, les renégats étaient aussi plus humains; plusieurs de leurs chefs étaient amis de l’ordre et de la civilisation; mais le caractère de cette civilisation était entièrement arabe; tout en combattant contre les conquérants, on reconnaissait cependant leur supériorité intellectuelle. Dans la province d’Ocsonoba (qu’on nomme aujourd’hui Algarve et qui est la plus méridionale du royaume de Portugal) régnait Becr, l’arrière-petit-fils d’un chrétien qui s’appelait Zadulpho. Son père Yahyâ s’était déclaré indépendant vers la fin du règne de Mohammed. D’abord il s’était rendu maître de Santa-Maria, ensuite de toute la province. Becr lui-même, qui résidait à Silves, déployait une pompe toute royale. Il avait un conseil, une chancellerie, des troupes nombreuses, bien armées et accoutumées à la discipline. On admirait les savantes fortifications de Santa-Maria, ses magnifiques portes de fer et sa superbe église[306], qui ne le cédait en réputation qu’à celle dite du Corbeau, un fameux pèlerinage[307]. Loin de considérer les voyageurs et les marchands comme sa proie, Becr avait au contraire prescrit à ses sujets de les protéger et de leur donner l’hospitalité. Ses ordres avaient été exécutés: dans la province d’Ocsonoba, disait-on, le voyageur trouve partout des amis, des parents. Fort des alliances qu’il avait contractées avec Ibn-Hafçoun, avec Ibn-Merwân de Badajoz et avec d’autres chefs de sa race, Becr était cependant pacifique. Le sultan lui ayant offert de le reconnaître comme gouverneur de la province, il avait accepté cette offre, qui au fond ne l’engageait à rien. Son voisin et son allié au nord était Abdalmélie ibn-abî-’l-Djawâd, qui comptait Béja et Mertola parmi ses villes principales. Plus à l’est, dans les montagnes de Priégo, régnait le vaillant Ibn-Mastana, l’allié le plus actif d’Ibn-Hafçoun. Ses nombreux châteaux, parmi lesquels se trouvait Carcaboulia (aujourd’hui Carabuey), passaient pour imprenables. Les seigneurs de la province de Jaën étaient tous alliés ou vassaux d’Ibn-Hafçoun. C’étaient Khair ibn-Châkir, le seigneur de Jodar, qui, peu de temps avant l’époque dont nous parlons, avait combattu Sauwâr, le chef des Arabes d’Elvira, et lui avait enlevé un grand nombre de châteaux; Saîd ibn-Hodhail, le seigneur de Monteléon; les Beni-Hâbil, quatre frères qui possédaient plusieurs forteresses telles que la Marguérite et San Estevan, et Ibn-Châlia, qui possédait entre autres châteaux, celui d’Ibn-Omar et celui de Cazlona. Ce dernier, qui avait amassé des richesses immenses, récompensait généreusement les poètes et vivait somptueusement. «Les palais de notre prince, disait le poète Obaidîs, son secrétaire, qui avait quitté la cour du sultan pour aller se mettre au service de ce seigneur[308], les palais de notre prince sont bâtis sur le modèle de ceux du paradis céleste et l’on y goûte toutes les délices. On y voit des salles qui ne reposent pas sur des piliers, des salles dont le marbre est bordé d’or.» Un autre chef, Daisani ibn-Ishâc, seigneur de Murcie, de Lorca et de presque toute la province de Todmir, aimait aussi la poésie, et il disposait d’une armée dans laquelle on comptait cinq mille cavaliers[309]. Par sa générosité et sa douceur il s’était concilié l’amour de tous ses sujets[310].

Mais l’adversaire le plus redoutable du sultan était toujours Ibn-Hafçoun, et dans les deux dernières années il avait obtenu de grands avantages. Le sultan, il est vrai, s’était mis en marche, dans le printemps de 889, pour aller l’attaquer dans Bobastro. Chemin faisant il avait pris quelques bicoques et ravagé quelques champs de blé; mais cette promenade militaire, qui avait duré quarante jours, était demeurée sans résultat sérieux, et le sultan à peine de retour à Cordoue, Ibn-Hafçoun prit Estepa et Ossuna, et alors les habitants d’Ecija se hâtèrent de le reconnaître pour leur souverain en le priant de venir dans leur ville avec ses troupes. «Ecija est une ville maudite où règnent l’iniquité et l’infamie, disait-on à Cordoue; les bons l’ont quittée et les méchants seuls y sont restés[311].» Effrayé des rapides succès de son adversaire, le sultan avait déjà fait marcher contre lui toutes les troupes dont il pouvait disposer, lorsqu’Ibn-Hafçoun, content des avantages qu’il avait remportés et croyant qu’il était bon de temporiser encore, lui proposa un accommodement. Il lui promit de le laisser en paix à la condition qu’il lui conférerait de nouveau le gouvernement du pays qu’il possédait. Trop heureux d’en être quitte à si bon marché, le sultan consentit à cette demande[312].

Mais Ibn-Hafçoun entendait la paix à sa manière. Peu de temps après l’avoir conclue, il attaqua le Berber-Bornos Abou-Harb, un des plus fidèles serviteurs du sultan, qui résidait dans une forteresse de la province d’Algéziras. Abou-Harb ayant été tué dans un combat, ses soldats capitulèrent et livrèrent leur forteresse au renégat.

Le sultan n’avait donc pas trop à se louer des dispositions pacifiques qu’affichait Ibn-Hafçoun; mais d’un autre côté, les plus fougueux parmi les partisans de ce dernier se plaignaient de ce qu’ils appelaient sa faiblesse et son inaction. Ils n’y trouvaient pas leur compte; pour pouvoir subsister il leur fallait absolument des razzias et du butin. Aussi l’un d’entre eux, Ibn-Mastana, plutôt que de rester oisif, aima mieux encore conclure une alliance avec les Arabes de son voisinage, qui venaient de se fortifier dans Cala-Yahcib (Alcala la Real), et prendre part aux expéditions qu’ils faisaient pour piller les honnêtes gens qui ne s’étaient pas révoltés. Ceux-ci implorèrent le secours du sultan. Fort embarrassé, car il ne pouvait abandonner ses fidèles sujets à leur sort et cependant il n’avait pas assez de soldats à leur envoyer, Abdallâh prit le parti d’écrire à Ibn-Hafçoun pour le prier de vouloir bien se joindre avec ses troupes à celles qu’il enverrait contre Ibn-Mastana et ses alliés arabes. Ibn-Hafçoun, qui avait son plan, à lui, et qui était un peu inquiet de l’alliance qu’Ibn-Mastana venait de conclure avec les ennemis de sa race, accéda à la demande du sultan avec beaucoup plus d’empressement que celui-ci n’avait osé l’espérer; mais quand il se fut réuni au corps du général omaiyade Ibrâhîm ibn-Khamîr, il fit parvenir secrètement à Ibn-Mastana une lettre dans laquelle il lui reprochait son alliance avec les Arabes. «Toutefois, ajoutait-il, je compte sur vous comme sur un fidèle champion de la cause nationale. Pour le moment vous n’avez rien d’autre chose à faire que de persévérer dans la rébellion. Ne craignez rien; l’armée dans laquelle je me trouve ne vous fera point de mal.» En s’attribuant ainsi une puissance illimitée sur l’armée, Ibn-Hafçoun n’exagérait rien. Il avait si bien éclipsé le général omaiyade, qu’il traitait les soldats du sultan comme il l’entendait; il les mettait aux arrêts sous différents prétextes; il leur ôtait leurs chevaux pour les donner à ses propres soldats, et quand Ibrâhîm ibn-Khamîr lui faisait des objections, il savait toujours les réfuter de la manière la plus plausible. Sa marche à travers le pays ennemi ne fut donc qu’une promenade militaire, comme il l’avait promis à Ibn-Mastana; mais il profita de l’occasion pour nouer des intelligences avec tous les Espagnols qui se trouvaient sur son passage, et pour aller secourir les habitants d’Elvira, qui venaient de perdre contre Sauwâr la bataille dite de la ville. Ainsi que nous l’avons déjà dit précédemment, il fut moins heureux qu’à l’ordinaire dans cette expédition; mais le léger échec qu’il venait de subir ne le découragea nullement. Fortifié par les alliances qu’il venait de conclure et s’étant aperçu peut-être que ses partisans s’impatientaient de ses temporisations et de sa conduite ambiguë, il crut que le moment de quitter le masque était venu, et, après avoir fait jeter en prison Ibrahim ibn-Khamîr et plusieurs autres officiers de l’armée omaiyade, il déclara au sultan qu’il avait rompu avec lui[313].

A peine eut-il fait cette déclaration qu’il trouva des alliés fort utiles dans les chrétiens de Cordoue. Ceux-ci n’étaient plus au temps où ils ne trouvaient, pour témoigner leur haine des conquérants et leur zèle religieux, d’autre moyen que celui de se livrer au martyre. Au milieu du bouleversement général, ils croyaient pouvoir contribuer, les armes à la main, à l’affranchissement de leur patrie. Ceux-là même qui, quelque temps auparavant, avaient été les instruments des Omaiyades, étaient à présent leurs ennemis les plus acharnés. De ce nombre était le comte Servando. Fils d’un serf de l’Eglise, il ne reculait auparavant devant aucune bassesse pour se rendre agréable au monarque. Sachant que pour arriver à ce but le meilleur moyen était de remplir le fisc, il écrasait d’impôts ses coreligionnaires, et les forçait ainsi à abjurer leur foi. Non content de tuer les vivants, dit un contemporain, il ne respectait pas même les morts, car afin d’augmenter la haine que les musulmans portaient aux chrétiens, il faisait exhumer les corps des martyrs de dessous les autels et les montrait aux ministres du sultan, en se plaignant de l’audace des fanatiques qui avaient osé donner une sépulture aussi honorable à des victimes de la justice musulmane. Dans ce temps-là les chrétiens le détestaient plus que qui que ce fût. Les prêtres épuisaient le vocabulaire pour y trouver des termes injurieux et les lui appliquer. Ils le nommaient insensé, insolent, orgueilleux, arrogant, avare, rapace, cruel, opiniâtre, présomptueux; ils disaient qu’il avait l’audace de s’opposer à la volonté de l’Eternel et qu’il était un fils du démon. Ils avaient d’excellentes raisons pour le haïr comme ils le faisaient. Servando ayant imposé toutes les églises de la capitale, celles-ci ne pouvaient plus salarier elles-mêmes leurs prêtres; elles devaient accepter comme tels les hommes peureux et rampants qu’il plaisait à Servando de leur donner et qui étaient payés par l’Etat. En outre, il était l’ennemi mortel des soi-disant martyrs et de leurs protecteurs, auxquels il tendait des piéges avec une adresse et une ruse vraiment diaboliques. Une fois il avait accusé l’abbé Samson et l’évêque de Cordoue, Valentius, d’avoir excité un de leurs disciples à blasphémer Mahomet, et à cette occasion il avait dit au sultan: «Que votre altesse fasse venir Valentius et Samson, et qu’on leur demande s’ils pensent que ce blasphémateur a dit la vérité. S’ils répondent que oui, ils devront être punis eux-mêmes comme blasphémateurs; si au contraire la crainte leur fait dire qu’il a menti, qu’alors votre altesse leur fasse donner des poignards et qu’elle leur ordonne de tuer cet homme. S’ils refusent de le faire, vous aurez obtenu la preuve que cet homme a été leur instrument. Qu’à mon tour on me donne alors une épée, et je les tuerai tous les trois[314] Mais une vingtaine d’années s’étaient écoulées depuis qu’il avait parlé de cette manière. Les temps étaient bien changés depuis lors, et les hommes de la trempe de Servando changent avec eux. Doué d’une grande prévoyance, il s’était pris tout à coup d’une haine violente pour le sultan, qui tombait du trône, et d’une vive sympathie pour le chef du parti national, qui croyait y monter. Alors il se mit à caresser ses coreligionnaires qu’il avait persécutés autrefois, complota avec eux et fit tout son possible pour exciter une sédition. La cour découvrit quelque chose de ses projets et fit arrêter son frère; mais averti à temps, lui-même put encore se sauver avec ses autres complices. Une fois hors de la capitale, il était en sûreté, car le pouvoir du sultan ne s’étendait pas au delà. N’ayant donc plus rien à craindre, il forma le projet d’occuper l’importante forteresse de Polei (aujourd’hui Aguilar), à une journée au sud de Cordoue[315]. Comme elle n’était pas mieux gardée que les autres forteresses du sultan, il réussit dans son entreprise. Puis, s’étant installé dans Polei, il fit proposer une alliance à Ibn-Hafçoun. Celui-ci accepta joyeusement son offre, lui envoya quelques escadrons et lui recommanda de faire sans cesse des razzias dans la campagne de Cordoue. Nul n’aurait pu les diriger mieux que Servando, qui connaissait à merveille toute cette contrée, et qui, les auteurs arabes en conviennent, était un chevalier intrépide. La nuit venue il sortait du château; à la pointe du jour il y rentrait, et alors des moissons détruites, des villages incendiés, des cadavres qui gisaient sur le sol, indiquaient la route qu’il avait prise. Lui-même fut tué dans une rencontre; mais ses compagnons poursuivirent l’œuvre sanglante qu’il avait commencée[316].

Ibn-Hafçoun, qui venait de prendre Baëna[317], était maintenant en possession des forteresses les plus importantes qui se trouvaient au sud du Guadalquivir. Presque toute l’Andalousie lui obéissait; le sultan en était si bien convaincu qu’il ne décorait plus personne du vain titre de gouverneur d’Elvira ou de Jaën[318]. Fier de sa puissance actuelle, le chef des renégats voulut aussi la rendre durable. Cordoue, il s’en tenait convaincu, tomberait bientôt entre ses mains, et alors il serait le maître de l’Espagne; mais il sentait que s’il restait ce qu’il avait été jusque-là, il aurait encore à lutter contre les Arabes, qui bien certainement ne se soumettraient pas à son autorité s’il se présentait à eux sous le titre de chef des Espagnols. Obtenir un autre titre du calife de Bagdad, être nommé par lui gouverneur de l’Espagne, telle était son ambition, tel était son projet. Son propre pouvoir n’en souffrirait aucunement; les califes n’exerçaient plus qu’une autorité nominale sur les provinces éloignées du centre de leur empire; et si le calife consentait à lui envoyer un diplôme de gouverneur, il pouvait espérer que les Arabes ne refuseraient plus de lui obéir, car alors il ne serait plus pour eux un Espagnol, mais le représentant d’une dynastie qu’ils respectaient comme la première de toutes.

Son projet arrêté, il ouvrit une négociation avec Ibn-Aghlab, le gouverneur de l’Afrique pour le calife de Bagdad, et, pour le gagner, il lui fit offrir en même temps des présents magnifiques. Ibn-Aghlab reçut fort bien ses ouvertures, lui envoya à son tour des présents, l’encouragea à persister dans son projet, et lui promit de faire en sorte que le calife lui envoyât le diplôme qu’il sollicitait[319].

Attendant donc le moment où il arborerait le drapeau abbâside, Ibn-Hafçoun se rapprocha de Cordoue et établit son quartier général à Ecija[320]. De là il se rendait de temps en temps à Polei pour presser l’achèvement des fortifications qu’il avait ordonné d’y faire et qui devaient le rendre inexpugnable, pour amener des renforts aux soldats de la garnison, pour stimuler leur courage s’il en était besoin[321]. Encore quelques mois, quelques jours peut-être, et il entrerait en vainqueur dans la capitale.

Elle était en proie à une morne tristesse. Sans être assiégée encore, elle souffrait déjà tous les maux d’un siège. «Cordoue, disent les historiens arabes, était dans la position d’une ville frontière qui est exposée à tout instant aux attaques de l’ennemi.» A différentes reprises, les habitants furent réveillés en sursaut, au milieu de la nuit, par les cris de détresse que poussaient les malheureux paysans de l’autre côté de la rivière, alors que les cavaliers de Polei leur mettaient le sabre sur la gorge[322]. Une fois un de ces cavaliers poussa l’audace jusqu’à s’avancer sur le pont, et alors il lança son javelot contre la statue qui se trouvait au-dessus de la porte[323]. «L’Etat est menacé d’une entière dissolution, écrivait un contemporain; les calamités se succèdent sans relâche; l’on vole et l’on pille; nos femmes et nos enfants sont traînés en esclavage[324].» Tout le monde se plaignait de l’inaction du sultan, de sa faiblesse et de sa lâcheté[325]. Les soldats murmuraient parce qu’on ne les payait pas. Les provinces ayant cessé d’envoyer leurs contributions, le trésor était tout à fait à sec. Le sultan avait bien fait des emprunts, mais il employait le peu d’argent qu’il avait ramassé de cette manière à payer les Arabes dans les provinces qui tenaient encore pour lui[326]. Les marchés déserts n’attestaient que trop l’anéantissement du commerce. Le pain était devenu d’un prix exorbitant[327]. Personne ne croyait plus à l’avenir; le découragement s’était glissé dans tous les cœurs. «Bientôt, écrivait le contemporain que nous avons déjà cité, bientôt le vilain sera puissant, et le noble rampera dans l’abjection!» On se rappelait avec effroi que les Omaiyades avaient perdu leur palladium, le drapeau d’Abdérame Ier. Les faquis, qui regardaient toutes les calamités publiques comme un châtiment de Dieu et qui appelaient Ibn-Hafçoun le fléau de la colère céleste[328], troublaient la ville de leurs prédictions lamentables. «Malheur à toi, ô Cordoue, disaient-ils, malheur à toi, vile courtisane, cloaque d’impureté et de dissolution, demeure de calamités et d’angoisses, à toi qui n’as point d’amis, point d’alliés! Lorsque le capitaine au grand nez et à la physionomie sinistre, lui dont l’avant-garde se compose de musulmans et l’arrière-garde de polythéistes[329], arrivera devant tes portes, alors ta funeste destinée s’accomplira. Tes habitants iront chercher un asile dans Carmona, mais ce sera un asile maudit[330]!» Dans les chaires on fulminait contre l’hôtel de l’iniquité, comme on appelait le palais; on y annonçait avec une grande précision le temps où Cordoue tomberait au pouvoir des mécréants. «Infâme Cordoue, disait un prédicateur, Allah t’a prise en haine depuis que tu es devenue le rendez-vous des étrangers, des malfaiteurs et des prostituées; il te fera éprouver sa terrible colère!... Vous voyez, mes auditeurs, que la guerre civile ravage toute l’Andalousie. Songez donc à autre chose qu’aux vanités mondaines!... Le coup mortel viendra de ce côté-là où vous voyez les deux montagnes, la montagne brune et la montagne noire.... Le commencement sera dans le mois suivant, celui de Ramadhân; puis il y aura encore un mois, puis encore un autre, et alors il y aura une grande catastrophe sur la grande place de l’hôtel de l’iniquité. Gardez bien alors vos femmes et vos enfants, ô habitants de Cordoue! Faites en sorte que personne de ceux qui vous sont chers ne se trouve dans le voisinage de la place de l’hôtel de l’iniquité ou dans celui de la grande mosquée, car ce jour-là on n’épargnera ni les enfants ni les femmes. Cette catastrophe aura lieu un vendredi, entre midi et quatre heures, et elle durera jusqu’au coucher du soleil. L’endroit le plus sûr sera alors la colline d’Abou-Abda, là où se trouvait autrefois l’église[331]....»