Pippa.—Tout ça, c'est des bêtises. Je voudrais que vous me disiez comment on se rapatrie après une infidélité: mettons le cas qu'elle vienne de lui à moi ou de moi à lui.

Nanna.—Je vais te le dire. S'il arrive que l'infidélité provienne de toi, comme on doit archicroire qu'elle en proviendra, baisse les épaules, parle humblement et dis à tout le monde: «J'ai fait un coup de jeunesse, de tête folle, de femme sans cervelle; le diable m'aveuglait; je ne mérite pas de pardon, et si Dieu m'en réchappe, jamais plus, jamais je n'enfreindrai ses commandements.» Enfin, lève la bonde à l'écluse des larmes et pleure plus que si tu me voyais refroidie aux pieds, ce dont Dieu me garde et le réserve pour qui me veut du mal.

Pippa.Amen.

Nanna.—Le tapage et les pleurnicheries que tu feras lui seront rapportés à franc étrier, parce qu'un homme dans ce cas-là aura toujours espions à ses trousses. Ce qu'ils lui en diront, en ajoutant quelques petites choses du leur, lui fera changer de résolution, et bien qu'il jure de se ronger de faim les poings plutôt que de t'adresser la parole, de se laisser plutôt mener à la boucherie par ses ennemis, et tous les autres philostrocoles qui viennent entre les dents quand on se laisse aller à la colère, il n'en sera rien de plus; ces jurements-là ne le conduiront pas en enfer, parce que messire le bon Dieu ne tient aucun compte des parjures des amoureux: ils ne peuvent faire de testament tant qu'ils pérorent dans le délire du coup de marteau. Si l'obstination persiste en cet opiniâtre dès le maillot, écris-lui une bible, va le trouver chez lui et fais mine de vouloir briser sa porte; s'il refuse d'ouvrir, emporte-toi, crie de toutes tes forces, maudis-le et, rien ne réussissant, feins de te pendre. Prends garde seulement que le simulacre ne devienne une réalité, comme il est arrivé à je ne sais plus qui, de Modène.

Pippa.—Oh! si jamais je me pends, pour rire ou pour de bon, je veux être pendue.

Nanna.—Ah! ah! ah! Voici le bon moyen de défaire le nœud. Furète partout chez toi, dans les armoires, dans tous coins et fais un paquet de ses chemises, de ses chaussettes, de tout ce qui lui appartient, jusqu'à une vieille paire de pantoufles éculées, jusqu'à ses vieux gants, son bonnet de nuit, toutes ses frusques; même, si tu as quelque bracelet, quelque bague qu'il t'ait donnés, renvoie-les-lui.

Pippa.—Je n'en ferai rien.

Nanna.—Fais-le, sur ma parole, parce que les saintes huiles, pour celui que l'amour a mis à toute extrémité, c'est de se voir rendre les cadeaux par lui offerts à sa maîtresse; cela lui fait voir clairement l'estime où l'on tient sa personne et sa fortune, et il en tombe dans un tel chagrin que la moindre folie dont il soit capable, c'est d'aller ramasser des pierres; sans plus de retard, il empoignera les objets en question et te les fera reporter, c'est certain.

Pippa.—Et si c'était quelque avaricieux?

Nanna.—Les avaricieux ne font pas de cadeaux et ne laissent traîner rien qui ait de la valeur; donc, risque-toi à essayer ce que je te dis, et si la paix de Marcone ne se fait pas, dis-moi que je suis une bête, du genre de celles qui se plantent là écarquillées et, pourvu qu'on les mette parmi les premières de toutes, s'imaginent avoir bien arrangé leurs petites affaires en vendant leur peau, sans plus s'aider des pratiques de la magie. Pauvres, pauvres malheureuses! Elles ne soupçonnent pas la fin qui s'accorde avec le commencement et le milieu pour les mener tout droit à l'hôpital et sur les ponts, où, pleines de mal français, cassées en deux, rebutées de tout le monde, elles vont vomir quiconque peut souffrir de les regarder. Je te le dis, ma fille, le trésor que ces fins limiers d'Espagnols ont trouvé dans le nouveau monde ne suffirait pas à payer une putain, si laide, si disgracieuse qu'elle soit; et qui réfléchit bien à leur existence pécherait damnablement à ne pas confesser que c'est vrai.

Pour te faire savoir que je parle par la bouche de la vérité, en voici une, par exemple, qui se trouve obligée à l'un ou à l'autre; elle n'a jamais une heure de repos, elle ne peut ni sortir, ni rester; elle n'est tranquille ni au lit, ni à table. A-t-elle sommeil? impossible de dormir; il lui faut se tenir éveillée, faire des caresses à un galeux, à un homme dont la bouche est un fumier, à un buffle qui la pilonnera tout le temps. Si elle refuse, les reproches vont bon train: «Tu ne mérites pas de m'avoir: tu n'es pas digne de moi; si j'étais ce poltron, ce fainéant d'un tel, tu ne ferais pas l'endormie.» Est-elle à table? toute mouche qui vole est un éléphant, et pour la moindre des bouchées qu'elle adresse à n'importe qui, le voilà qui grogne, qui fume de rage, en mâchonnant son pain et sa jalousie avec, pour tout partage. Sort-elle? le voilà en furie et se disant: «Il y a là-dessous quelque trame.» Il cesse de te parler et va clabauder par les rues l'infidélité qu'il croit que tu lui as faite, soupçonne celui-ci, celui-là et ne peut durer en place. Reste-t-elle au logis, ayant ce je ne sais quoi dont il advient que souvent on est tout mélancolique sans avoir la moindre mélancolie, empêchée que l'on est de faire aux gens bon visage comme à l'ordinaire?—«Mon soupçon se confirme», dira-t-il; «j'en étais sûr; je te pue, maintenant; je sais bien où tu as mal, je le sais fort bien. Tu ne manqueras pas d'hommes, ni moi non plus de femmes pour mon argent. Des putains, il y en a au cent, par ici.» Tout cela ne serait que manus-christi et bonbons dorés, n'était cet avilissant mépris où nous sommes tenues et dont l'odeur pénètre jusqu'au fond de l'abîme, non contente de monter jusqu'au ciel. On nous tourne et on nous retourne par tous les bouts, de jour et de nuit, et qui ne consent à toutes les saletés que l'homme peut imaginer meurt à la peine; l'un préfère le bouilli, l'autre le rôti; ils ont inventé de baiser la motte en arrière, les jambes sur le cou, à la Jeannette, à la grue, à la tortue, à l'église sur le clocher, à la franc étrier, à la brebis qui broute, et autres postures plus bizarres que ne sont les gestes d'un joueur de gobelets. De sorte que je puis bien dire: «Monde, va-t'en avec Dieu!» J'ai honte d'en conter plus long. Bref, aujourd'hui on fait l'anatomie de n'importe quelle signora: c'est pourquoi, sache plaire, Pippa; sache te conduire, autrement je t'ai vue à Lucques!

Pippa.—Vraiment oui, ma foi, il faut, pour être courtisane, savoir autre chose que relever ses jupes et dire: «Va, j'y suis», comme vous me le disiez tout à l'heure. Il ne suffit pas d'être un friand morceau; vous êtes bonne devineresse.

Nanna.—Un particulier n'a pas plus tôt dépensé dix ducats à se passer toutes les fantaisies qu'on peut se passer avec une jeune fille qu'il a été crucifié à Baccano, et comme s'il se faisait là quelque mauvais coup, voilà le peuple en rumeur, criant partout que telle drôlesse a ruiné ce pauvre garçon. Mais qu'ils jouent jusqu'à leurs côtés, en reniant le baptême et la religion, ils en sont loués; leur race puisse-t-elle être anéantie! Laisse-moi finir de te narrer ce que je t'ai promis, et demain j'emploierai toute la journée à te lire le calendrier de ces brigands d'hommes; je te ferai pleurer en te contant les cruautés et les félonies de ces Turcs, de ces Maures, de ces Juifs à l'égard de ces pauvres femmelettes: il n'y a pas de poison, de poignard, de feu ni de flammes qui puisse nous en venger. Pour moi, il m'en est resté deux paires sur la conscience; je m'en suis confessée, sans aller à confesse.

Pippa.—Ne vous mettez pas en colère.

Nanna.—Je ne puis empêcher que les ribauds ne s'y mettent; tu verras comme ils savent reprendre ce qu'ils ont donné et leur vaillantise à vous diffamer, à vous flanquer des trente-et-un. Pourtant, je ne veux pas t'avoir donné le dernier conseil touchant les chatteries, les façons, les manières dont tu devras user dans la conversation: c'est là qu'est la clef du jeu.

Pippa.—Je voulais vous y voir venir.

Nanna.—Et tu m'y tiens maintenant. Savoir causer, avec ce gentil babillage qui jamais n'ennuie, c'est le citron dont on exprime le jus sur les tripes en train de frire dans la poêle et le poivre dont on les saupoudre. Le joli passe-temps, si tu te trouves en société avec toute sorte de monde, que de plaire à chacun et de les cajoler tous sans te rendre fastidieuse! Il y a du bon aussi dans quelques mots salés, quelque riposte adressée à qui se permettrait de vouloir te dauber; et comme les caractères des gens sont encore de plus de variétés que leurs fantaisies, étudie-les, guette, prévois, examine, réfléchis et passe au crible les cervelles de tout le monde.

Te voici un Espagnol, bien attifé, parfumé, délicat comme le cul d'un pot de chambre, qui se brise dès qu'on le cogne, l'épée au côté, bouffi d'arrogance, son moço par derrière, la bouche pleine de ses «Par la vie de l'Impératrice!» et autres gentillesses. Dis-lui: «Je ne mérite pas qu'un cavalier tel que vous me fasse tant d'honneur! Que Votre Seigneurie se couvre la tête: je ne l'écouterai pas qu'elle ne se la soit couverte.» Si les «Votre Altesse» qu'il te lâchera par la figure et les baisers dont il te léchera les mains étaient le moyen alchimique de t'enrichir, grâce à ses Altesses et à toutes ses cérémonies, tes revenus dépasseraient ceux d'Agostino Chigi.

Pippa.—Je sais bien qu'il n'y a rien à gagner avec eux.

Nanna.—Avec eux, tu n'as pas autre chose à faire qu'à leur rendre de la fumée en échange du vent et des bouffées en échange de ces soupirs qu'ils savent si bien lâcher à pleins boyaux. Incline-toi cependant à leurs révérences, ne leur baise pas seulement la main, mais le gant, et si tu ne veux pas qu'ils te payent avec le récit de la prise de Milan, dépêtre-toi d'eux le mieux que tu sauras.

Pippa.—C'est ce que je ferai.

Nanna.—Tiens-toi tranquille. Un Français! Ouvre-lui vite, à celui-là; ouvre-lui en un éclair, et pendant que tout guilleret il t'embrasse, il te baise à la bonne franquette, fais apporter le vin; avec les gens de cette nation, sors du naturel des putains, qui ne te donneraient pas un verre d'eau si elles te voyaient trépasser, et à l'aide de deux bouchées de pain commencez à vous familiariser amoureusement ensemble. Sans rester trop longtemps sur les convenances, accepte-le à coucher avec toi et mets-moi gentiment à la porte tous les autres: aussitôt, tu croiras avoir affaire à carnaval, tant il pleuvra de victuailles dans ta cuisine. Quoi de plus? Il sortira en chemise de tes griffes, parce que ce sont de bons ivrognes, sachant mieux dépenser l'argent que le gagner et s'oubliant eux-mêmes plus facilement qu'ils ne se souviennent d'une injure qu'on leur a faite; il se souciera bien que tu l'aies volé ou non!

Pippa.—Amours de Français! Soyez-vous bénis!

Nanna.—Songe aussi que les Français retournent deniers et les Espagnols coupes. Les Allemands, parlons d'eux, sont faits d'un autre moule, et il y a lieu de jeter sur eux son dévolu: je parle des gros marchands, qui se plongent dans les amours, je ne veux pas dire comme dans le vin, parce que j'en ai connu d'on ne peut plus sobres, mais comme dans les luthérianeries. Ils te donneront de grands ducats, si tu sais les prendre par le bon bout, sans aller crier sur les toits qu'ils sont tes amants, ni qu'ils te font ceci, qu'ils te disent cela; plume-les secrètement, ils se laisseront plumer.

Pippa.—J'en aurai bonne mémoire.

Nanna.—Leur naturel est dur, âpre et grossier; quand ils s'entêtent d'une chose, Dieu seul la leur ôterait. Donc, sache les oindre, comme d'huile douce, de la connaissance que tu as de leur caractère.

Pippa.—Que me reste-il à faire de plus?

Nanna.—Je voudrais t'exhorter à une chose, et je n'ose me risquer à la dire.

Pippa.—A quoi donc?

Nanna.—A rien.

Pippa.—Dites-le-moi, je veux le savoir.

Nanna.—Non, ce me serait imputé à blâme et à péché.

Pippa.—Pourquoi m'avez-vous mise en goût de le savoir?

Nanna.—A te dire vrai, que diable en sera-t-il, si tu peux souffrir la promiscuité de juifs? Oui, endure-la donc, mais adroitement. Trouve un prétexte, comme de vouloir acheter des tapisseries, des garnitures de lit et semblables babioles; tu verras qu'il s'en rencontrera bien quelqu'un qui te mettra dans le tiroir de devant le produit net de toutes leurs usures, de toutes leurs filouteries, et qui y surajoutera même l'argent du change; s'ils puent le chien, laisse-les puer.

Pippa.—Je croyais que vous alliez me confier quelque grand secret.

Nanna.—Que sais-je, moi? L'infection qui est leur maladie me fait hésiter à t'en parler. Mais sais-tu ce qu'il en est? Les gros grains ramassés par les gens qui vont sur mer, c'est au risque d'aller ramer sur les galères, au risque des Catalans, au risque de se noyer, de tomber entre les mains des Turcs, de Barberousse, de voir le vaisseau s'effondrer, de manger du pain sec et plein de vermine, de boire de l'eau et du vinaigre, et de supporter mille autres misères, à ce que j'ai entendu dire. Si celui qui va sur mer ne s'inquiète ni du vent, ni de la pluie, ni de ses fatigues, pourquoi une courtisane ne se moquerait-elle pas de la puanteur des juifs?

Pippa.—Vous faites des comparaisons on ne peut plus jolies. Mais si je m'empêtre d'eux, que diront mes amis?

Nanna.—Que veux-tu qu'ils disent, s'ils ne savent rien?

Pippa.—Comment ne le sauraient-ils pas?

Nanna.—Si tu n'en dis rien, le juif, par crainte qu'on ne lui casse les os, sera discret comme un voleur.

Pippa.—De cette façon, oui!

Nanna.—Te voici dans ta chambre un Florentin, avec ses froncements, ses remuements de babines; fais-lui bon accueil. Les Florentins, hors de Florence, ressemblent à ces gens qui ont la vessie pleine et n'osent aller pisser, par respect pour l'endroit où ils se trouvent; une fois sortis, ils submergent un terrain d'une longueur!... d'une longueur! avec l'urine que verse leur ustensile. Ils sont, je te dis, plus larges dehors qu'ils ne sont chez eux serrés; en outre, ils se montrent lettrés, gentils, polis, spirituels, savoureux, et quand ils ne te feraient cadeau de rien plus que de leur aimable langage, ne pourrais-tu pas t'en contenter?

Pippa.—Moi, non.

Nanna.—C'est une façon de parler. Suffit qu'ils dépensent au possible, qu'ils font des soupers pontificaux et des parties de plaisir bien autrement galantes que les autres; enfin, leur langue plaît à tout le monde.

Pippa.—Venez-en donc un peu aux Vénitiens.

Nanna.—Je ne veux pas te renseigner sur eux, parce que si je t'en disais autant de bien qu'ils en méritent, on me riposterait: «L'amour te déçoit!» et certes il ne me déçoit nullement, car ce sont les dieux, les maîtres de l'univers, et les plus beaux jeunes gens, les plus beaux hommes faits, les plus beaux vieillards du monde. Dépouille-les de ces vêtements austères qu'ils portent, tous les autres hommes te paraîtront des fantoches de cire, en comparaison, et bien qu'ils soient fiers, parce qu'ils sont riches, ils sont la bonté même, pourtraite au naturel. Quoiqu'ils vivent en marchands vis-à-vis de nous autres, ils se comportent royalement, et celle qui sait les prendre peut s'estimer heureuse: toute chose en ce monde est plaisanterie, sauf ces grands coffres qu'ils ont, pleins jusqu'au bord de ducats, et qu'il tonne ou pleuve, ils n'en font pas plus de cas qu'un bagattino[13].

Pippa.—Dieu les protège!

Nanna.—Il les protège bien.

Pippa.—Mais maintenant que je m'en souviens, expliquez-moi donc pourquoi la signora qui est revenue de chez eux l'autre jour n'a pu y rester; à ce que ma marraine disait, elle s'en est revenue avec vingt paires de caisses remplies de cailloux.

Nanna.—Je vais te le dire. Les Vénitiens ont le goût fait à leur façon particulière; ils veulent des fesses, des tétons et des chairs fermes, de quinze à seize ans jusqu'à vingt ans, au plus, et non pas des pétrarquesqueries. Pour cette raison, ma fille, avec eux mets dans le coin les manières de courtisane et régale-les au naturel, si tu veux qu'ils te jettent à pleines mains de l'or couleur de braise et non des sornettes couleur de brouillard. Pour moi, si j'étais homme, je voudrais coucher avec une femme qui aurait plutôt la langue emmiellée que bien endoctrinée, et j'aimerais mieux tenir dans mes bras la plus grande catin que messire Dante; crois-moi, c'est une autre mélodie que la sienne, celle d'une main qui s'égare, qui va cherchant au bas du ventre les cordes du luth et sait s'arrêter sur ce nerf alors qu'il n'est pas trop rentré en dedans ni trop poussé au dehors. La musique de cette main qui tapote le sanctuaire des fesses me paraît d'une autre suavité que celle des fifres du château, quand les cardinaux s'en vont au palais sous ces vastes capuchons qui les font ressembler à des chouettes blotties dans leur trou. C'est comme si je la voyais, cette main dont je te parle, cesser un peu la musique, puis reprendre le manche qui, en retenant et en déchargeant sa colère, se hausse et se baisse comme ferait une peinture, supposé qu'elle fût animée.

Pippa.—Oh! vous peignez suffisamment bien en paroles. Je me suis toute troublée en vous écoutant et j'aurais volontiers cru que cette main dont vous parliez se glissait au bas de mes tétons et allait me prendre... je ne veux pas dire quoi.

Nanna.—Je me suis aperçue de ton émotion à ta figure, qui a commencé par changer, puis qui s'est couverte de rougeur pendant que je te montrais ce qui ne se voit pas. Pour te faire faire un saut de Florence à Sienne, je te dirai que les Siennois, ces grosses bêtes, sont de bons fous, pas méchants, encore bien que depuis quelques années ils aient empiré, à ce que disent certaines gens. De la quantité d'hommes que j'ai pratiqués, ils me semblent être le superlatif; ils ont quelque chose des gentillesses et des talents des Florentins, mais sans être si adroits, si fins de nez, et qui sait les duper les rase et les pèle jusqu'au vif; ce sont de bons couillards, plutôt que non, d'un commerce honorable et agréable.

Pippa.—Ils sont faits exprès pour moi.

Nanna.—Oui, certes; maintenant passons à Naples.

Pippa.—Ne m'en parlez pas; rien que d'y songer, je rends l'âme.

Nanna.—Écoute, ma petite signora, par la vie de ta mort! Les Napolitains sont mis au monde pour vous faire perdre le sommeil ou pour que l'on en prenne une bonne lippée une fois par mois, un jour qu'on en a la fantaisie en tête, que l'on est seule ou avec quelqu'un de peu d'importance. Je dois t'en prévenir, leurs hâbleries vont jusqu'au ciel; parle-leur chevaux: ils possèdent les meilleurs d'Espagne; parle vêtements: ils en ont plein deux ou trois garde-robes; de l'argent, ils en regorgent, et toutes les belles du royaume meurent d'amour pour eux. Si tu laisses tomber ton mouchoir, ton gant, ils te le ramassent, avec les plus galantes paraboles qu'on ait ouïes jamais à la cour de Capoue; oui, signora.

Pippa.—Quel amusement!

Nanna.—J'avais pris l'habitude jadis de désespérer un de ces brigands, appelé Giovanni Agnese, en m'efforçant de le contrefaire (en paroles, car en actions le bourreau n'y parviendrait pas: c'est l'écume de la ribauderie des ribauds), et un Génois s'en étouffait de rire. Je me tournai un jour vers celui-ci et je lui dis: «Ma Gênes à toi, ta superbe à toi, vous savez si bien, vous autres, acheter la vache sans vous laisser mettre un seul os, que nous n'avons pas grand'chose à gagner avec vous.» C'est vrai; ils trouvent moyen de raffiner le fin, d'aiguiser l'aigu, sont excellents ménagers, coupent la tranche aussi mince qu'elle doit l'être et ne t'en donneraient pas un tantinet de plus. Glorieux au demeurant, je ne saurais te dire comme, amateurs des gentilles façons napolitaines espagnolisées, respectueux, te faisant paraître de sucre le peu qu'ils te donnent, et ce peu ne leur manque jamais. Ces gens-là, contente-toi de les payer de fumet et mesure-leur les denrées comme ils te mesurent les leurs; sans trop te dégoûter de ce qu'ils parlent de la gorge et du nez, avec des hoquets, prends avec eux la vie comme elle vient.

Pippa.—Les Bergamesques ont plus de grâce que n'en a leur parler.

Nanna.—Il y en a parmi eux aussi d'agréables et de séduisants, oui, certes; mais venons-en à nos Romains; gare les coups, Rienzi! Ma fille, s'il te convient de manger du pain et du fromage, avec des lames d'épée et des pointes de pique en salade, assaisonnées de superbes bravades que leurs aïeux firent jadis aux Prévôts, va t'empêtrer d'eux. Bref, le jour du sac[14] leur chie encore sur la tête (révérence parler), et c'est pourquoi le pape Clément n'a jamais voulu les revoir.

Pippa.—N'oubliez pas Bologne, au moins pour l'amour du comte et chevalier qui est presque déjà de la famille.

Nanna.—Oublier les Bolonais! Quelle mine auraient les logis des putains sans l'ombre de ces grands échalas taillés en flûtes?

Nés seulement pour faire nombre et pour faire ombre, dit la chanson; «en amour, dis-je, et non à la guerre», ajoutait Fra Mariano, suivant ce que me racontait un jeune drôle d'une vingtaine d'années, sa créature: «Jamais il n'avait vu, disait-il, fous plus joufflus ni mieux vêtus.» Par conséquent, toi, Pippa, fais-leur fête, comme aux bouche-trous de la Cour que tu auras, et amuse-toi de leur babil léger et coulant. Telle pratique n'est pas tout à fait, tout à fait inutile; elle serait même plus utile que nulle autre, s'ils se délectaient de chèvre, autant qu'ils se délectent de chevreau. Quant au reste des Lombards, ces grosses limaces, ces gros papillons, traite-les en franche putain; tires-en tout ce que tu pourras, et le plus vite sera le mieux, en ayant bien soin de leur donner à chacun du chevalier et du comte par la moustache; les «oui, signor; non, signor», ils y tiennent comme à l'œil. Avec eux, quelque bonne petite piperie ne gâtera pas le potage; il est honnête de leur en faire avaler quelqu'une et plus encore de s'en vanter: eux aussi dupent les pauvres courtisanes, puis vont s'en vanter par toutes les auberges où ils logent. Pour que tu saches ce que c'est que piper, sans en avoir l'air, je veux te conter deux de ces piperies que je n'ai pas dites à cette bavarde d'Antonia: je me les suis réservées in petto, pour les cas qui pourraient advenir.

Pippa.—Oh! je suis bien aise de les connaître.

Nanna.—La première est basse, basse; la seconde sera haute, haute. Pour te le dire en douceur, j'avais une petite chambrière, qui m'est morte, sur ses treize ans, et dodue, dodue! jolie, jolie! avec cela futée, adroite, vaurienne au possible, cajoleuse, Dieu te le dise! une vraie petite fouine, une espiègle à éviter prudemment. Je lui enseignai la manière dont elle devrait s'y prendre pour me gagner, ou plutôt pour me chiper l'argent des menues dépenses.

Pippa.—Et comment?

Nanna.—Dès qu'elle avait réussi à capter les bonnes grâces de quiconque abordait chez moi, soit un homme de la ville, soit un étranger, en faisant des agaceries à l'un ou à l'autre, de façon que celui-ci ou celui-là n'eût bientôt plus d'autre plaisir qu'à la lutiner, je lui mettais dans la main une tasse de porcelaine brisée en trois morceaux, et aussitôt que quelque gentilhomme heurtait à la porte, après lui avoir tiré le cordon, elle accourait au haut de l'escalier, toute échevelée, criant d'une voix lamentable:—«Holà! je suis morte! holà! je suis exterminée!» et faisant semblant de vouloir s'enfuir; mon autre servante, d'un âge mur, la retenait bien fort par un bout de sa jupe et lui disait:—«Ne t'en va pas, ne t'en va pas; la signora ne te fera pas de mal.» L'écervelé, la voyant ainsi toute sens dessus dessous, toute en désordre, la prenait par le bras:—«Qu'y a-t-il donc?» lui disait-il; «De quoi pleures-tu? Qu'est-ce qui te fait crier?—Malheureuse que je suis!» répondait-elle, «j'ai cassé cette tasse, qui vaut un ducat; laissez-moi m'en aller, elle va me tuer, si elle m'attrape.» Elle disait tout cela avec des mines si gentilles, des soupirs qui partaient si bien du fond du cœur et des semblants de se trouver mal, qu'elle aurait ému de compassion la potence du gouverneur de la Man-Mozza; elle touchait encore bien mieux le cavalier qui venait badiner avec moi, enfermée que j'étais dans ma chambre, derrière quelque porte entre-bâillée, un bout de mon tablier dans la bouche de peur qu'on ne m'entendît éclater de rire, pendant que lui, d'ordinaire plus serré que le poing, lui mettait dans la main un écu, qu'il comptait avec ses autres aumônes; et je croyais crever quand la vieille, prenant l'écu, dégringolait l'escalier en courant, comme si elle allait chercher une autre tasse.

Pippa.—La bonne fourbe!

Nanna.—Aussitôt, je me montrais dans la salle.—«Je viens faire la révérence à Votre Seigneurie,» s'écriait le cavalier, et me prenant la main, il me la baisait en bavant dessus. Puis il se mettait à converser avec moi, et un quart d'heure après venait la petite, apportant la sœur de la tasse brisée; elle me disait:—Je vais la replacer dans votre chambre.—Qu'as-tu donc? lui demandais-je; qu'est-ce que cela veut dire? tu as les yeux rouges.» Et la petite sournoise, la petite drôlesse lui faisait signe de ne pas me dire l'histoire.

Pippa.—Enfin, pour être courtisane, il faut en savoir plus long qu'un docteur.

Nanna.—Je l'envoyais ainsi jouer le tour à quiconque venait me voir, tenant tantôt un verre, tantôt une tasse, tantôt un plat à la main; elle réussissait à tirer d'eux quatre, quelquefois cinq Jules d'une bourse, autant d'une autre, et de la sorte les menues dépenses de la maison se trouvaient on ne peut plus subtilement couvertes. Arrivons maintenant à la grande piperie.

Pippa.—Voici que je la bois, avant même que vous ne l'entamiez.

Nanna.—Un officier, un gaillard à qui ses charges rapportaient en rentes près de deux mille ducats de chambre, était si démesurément amoureux de moi qu'il en faisait pénitence de ses péchés. Il dépensait lunatiquement, et besoin était de recourir à l'astrologie, je puis le dire, pour en tirer quoi que ce fût s'il ne se trouvait pas en fantaisie de donner. Ce qui est bien pis, c'est que la mauvaise humeur naquit le jour où il vint au monde; pour la moindre parole dont le son lui déplaisait, il entrait en colère; mettre la main à son poignard et t'en fourrer la pointe jusque sous le nez, c'est la moindre frayeur qu'il pût te faire. Pour ce motif, les courtisanes le détestaient comme les paysans détestent la pluie; moi qui ai donné ma peur à ressemeler, je le recevais tant qu'il voulait, et bien qu'il me fît quelques-unes de ses mauvaises plaisanteries, je le souffrais patiemment, méditant toujours de lui en rendre une qui me payât de toutes les siennes. J'y songeai si assidûment qu'à la fin je la trouvai. Que fis-je? Je me confiai à certain peintre, maître Andréa, je puis bien le nommer, et lui laissai prendre quelques menus suffrages, à condition qu'il ferait ce que je voudrais et viendrait se cacher sous mon lit, muni de couleurs et de pinceaux, pour me dessiner une balafre sur la figure, à un moment donné; je m'en ouvris également à maître Mercurio, d'heureuse mémoire; je sais que tu l'as connu.

Pippa.—Oui, je l'ai connu.

Nanna.—Je lui dis que je l'enverrais chercher telle nuit et qu'il accourût avec de la charpie et des œufs; pour m'obliger, il ne sortit pas de chez lui le jour de la fête que je voulais fêter. Voici donc maître Andréa sous le lit et maître Mercurio chez lui; moi, je suis à table avec l'officier. Nous avions presque fini de souper, quand je me mis à lui rappeler certain camérier du Révérendissime à qui il m'avait défendu de parler, sous n'importe quel prétexte; c'était pour le faire monter. Pain déjà levé n'a pas besoin de beaucoup de levain.—«Sacrée garce, vieille putain, sale coureuse!» s'écria-t-il; et comme je voulais lui renfoncer ses injures dans la gorge avec un démenti, il me donna du plat de son poignard sur la joue un tel soufflet que je le sentis pour de bon. J'avais dans une vessie je ne sais quel vermillon détrempé d'huile, à moi donné par maître Andréa; je m'en barbouillai les mains, m'en frottai le visage et aux cris les plus épouvantables qu'ait jamais poussés une femme en couches, je lui fis véritablement croire qu'il m'avait frappée de la pointe. Épouvanté comme un homme qui en a tué un autre, il joua des jambes, s'enfuit au palais du cardinal Colonna et, s'étant blotti dans la chambre d'un courtisan de ses amis, se mit à geindre tout bas, tout bas: «Hélas! adieu la Nanna, Rome et mes emplois; j'ai tout perdu!» Moi je m'étais renfermée dans ma chambre avec ma vieille servante seulement; maître Andréa, sorti du nid, en un clin d'œil me dessina une balafre sur la joue droite, et si parfaitement que, me regardant au miroir, je fus sur le point de tomber à la renverse de saisissement et de tremblement. A l'instant même arrive maître Mercurio qu'était allée chercher ma petite drôlesse à la tasse cassée; il entre et me dit: «—N'ayez pas peur; vous n'avez aucun mal.» Il laisse à la couleur le temps de sécher, me l'arrange bien avec de la charpie trempée dans l'huile de rose, et la plaie obtenue par grâce et privilège spécial ainsi bien nette, bien pansée, il sort par la salle, où une foule de gens se trouvaient déjà rassemblés, et s'écrie: «—Impossible qu'elle en réchappe!» Le bruit en courut par toute la ville de Rome et en vint jusqu'aux oreilles du meurtrier, en train de pleurer comme un enfant qu'on a battu. Le lendemain matin arrive; le médecin, tenant allumée à la main une chandelle d'un denier, lève l'appareil: je ne sais combien de personnes qui avaient réussi à passer leur tête par la porte de la chambre (toutes les fenêtres étaient fermées) se mirent à pleurer, et je ne sais qui, ne pouvant supporter la vue d'une si horrible blessure, s'évanouit en l'apercevant. C'était le bruit public que j'avais la figure abîmée pour toujours, et de la plus triste façon, de sorte que le malfaiteur, en m'envoyant de l'argent, des médecines et des médecins, cherchait à s'épargner la visite du bargello, peu confiant qu'il était, au fond, dans la protection des Colonna. Au bout de huit jours, je fais courir le bruit que j'en réchappe, mais avec une cicatrice plus affreuse, pour une courtisane, que ne le serait la mort: le bon ami de vouloir me l'adoucir à force d'argent; il employa tant de moyens par-ci, tant de moyens par-là, fit si bien agir amis et patrons, que je consentis à un accord, sans me laisser voir de personne, si ce n'est d'un monsignor à la fève égoussée qu'il fréquentait. En somme, il déboursa cinq cents écus pour le dommage, cinquante pour le médecin et les médecines, et je lui pardonnai, c'est-à-dire que je promis de ne pas le poursuivre devant le gouverneur, en exigeant de lui qu'il me laisse en paix et fournirait caution. C'est cet argent-là que j'ai dépensé à l'achat de cette maison, sans le jardin, dont je l'ai arrondie plus tard.

Pippa.—Vous étiez un vaillant homme, maman, quand vous vous lanciez dans semblable aventure.

Nanna.—L'aventure n'est pas encore à l'Alleluia, et je n'en viendrais pas à bout en une année si je voulais te les conter toutes. En bonne foi, je n'ai pas jeté dans l'eau le temps que j'ai vécu; ma foi non, je ne l'ai pas jeté dans l'eau, va.

Pippa.—Cela se voit bien au résultat.

Nanna.—Continuons. Ne trouvant pas que les cinq cents écus, avec cinquante après, eussent touché le palais à mon appétit, j'imaginai très putanesquement une ruse putanesque. Et de quelle façon, crois-tu? Je fis surgir un Napolitain, maître filou des filous, et sous le prétexte d'un secret qu'il possédait, au moyen duquel on pouvait effacer toute trace de blessure laissée au visage de quelqu'un par un mauvais coup, il vint me voir.—«Le jour que l'on voudra déposer cent écus», dit-il, «je me charge de votre affaire; vous n'aurez pas plus de cicatrices sur la figure que vous ne m'en voyez là»; il montrait le creux de sa main. Je me contorsionne et je lui dis avec un semblant de soupir;—«Allez faire part de ce miracle à celui qui est cause que je ne suis plus...» j'allais ajouter «reconnaissable», mais je détournai la tête pour sangloter à petit bruit. Le charlatan, beaucoup trop honorablement habillé de soie, sort, va trouver l'officier tombé en mauvaises griffes et lui expose l'épreuve qu'il se targue de faire. Pense si notre homme, que crucifiait le dépit de ne plus me posséder jamais, déposa la centaine d'écus. Mais pourquoi te traîner en longueur? La cicatrice, qui n'avait jamais existé, s'en alla grâce à l'eau merveilleuse dont il m'injecta par six fois le visage en prononçant les paroles qui semblaient dire MIRABILIUM, et qui ne disaient rien du tout. De la sorte, les cent piaceri[15], comme dit le Grec, m'arrivèrent dans les mains.

Pippa.—Les bienvenus! bon an je leur souhaite.

Nanna.—Attends un peu. Dès que le bruit se répandit que je restais ainsi sans une cicatrice au monde, quiconque avait une balafre par la figure se mit à courir au logis du drôle, comme les synagogues accourraient au Messie, s'il descendait en pleine Piazza Giudea; le traître, après avoir rempli d'arrhes sa bourse, fit ses paquets; à son compte, puisque je lui abandonnais quelques-uns de ces ducats qu'il m'avait fait gagner, les autres devaient montrer la même discrétion.

Pippa.—Est-ce que l'officier sut, comprit et crut la chose?

Nanna.—Il la sut sans la savoir, la comprit sans la comprendre et la crut sans la croire.

Pippa.—Suffit alors.

Nanna.—Dans la queue gît le venin.

Pippa.—Qu'y a-t-il encore?

Nanna.—Il reste le meilleur. Le nigaud, après tant de déboursés, pour lesquels il fut forcé, dit-on, de vendre un titre de chevalier, se réconcilia avec moi, par l'entremise de ruffians et par le moyen de ses lettres et ambassades, qui me chantèrent sa passion. Il vint pour se jeter à mes pieds, la corde au cou, et comme il se composait intérieurement quelques paroles à le faire rentrer dans mes bonnes grâces, il se trouva passer devant la boutique du peintre qui m'avait barbouillé le tableau à miracle que je devais, je le disais bien haut, porter en personne à Lorette. Ses yeux se fixèrent sur la toile et il se vit là tout craché, le poignard à la main, en train de me balafrer, moi, pauvrette; ce n'était rien encore, s'il n'avait lu dessous: «Moi, la signora Nanna, j'adorais messire Maco; mais grâce au diable qui lui entra dans le gobelet, en récompense de mon adoration, j'ai reçu de lui cette balafre, dont m'a guérie la Madone à laquelle je suspends cet ex-voto.»

Pippa.—Ah! ah!

Nanna.—Il fit, en lisant son histoire, la même grimace que les évêques[16] font à leurs pancartes, sous les pieds des démons qui les bâtonnent quand on les excommunie. De retour chez lui, sorti de ses gonds, il me fit consentir, moyennant le cadeau d'une robe, à effacer son nom du tableau.

Pippa.—Ah! ah! ah!

Nanna.—La conclusion, la voici: ce bravache à ses dépens me donna encore l'argent nécessaire pour aller où je n'avais nullement fait vœu d'aller; mais cela ne suffisait pas, je refusai de partir et force lui fut de me faire absoudre par le pape.

Pippa.—Est-ce possible qu'il fût insensé à ce point? Venu chez vous, il ne s'aperçut pas que vous n'aviez jamais eu de cicatrice dans la figure?

Nanna.—Je vais te dire, Pippa. Je pris je ne sais plus quoi, quelque chose comme une lame de couteau, et je me l'appliquai bien fort, bien fort sur la joue; je l'y tins ferme toute la nuit et je me l'enlevai dès qu'il survint. Pour un peu, tu aurais cru, en apercevant la trace livide profondément empreinte dans la chair, que c'était une balafre guérie.

Pippa.—Comme cela, oui.

Nanna.—Je vais maintenant te conter l'histoire de la grue, puis je t'achèverai ce que je dois t'achever.

Pippa.—Dites-la donc.

Nanna.—Je feignis de craindre de faire un enfant marqué, tant j'avais envie de manger une grue aux lasagnes et on n'en trouvait nulle part à acheter: il fallut que mon amoureux envoyât quelqu'un en tuer une d'un coup d'escopette; c'est ainsi que je l'eus. Mais qu'est-ce que j'en fis? Je l'adressai à un charcutier qui connaissait tous mes sujets et tous mes vassaux, comme Gian-Maria[17], le juif, appelle les siens ceux de Verrochio et de Scorticata, je l'avais oublié. Je fis jurer à celui qui m'avait donné la grue de n'en rien dire et comme il me demandait à quoi importait d'en parler ou non, je lui répondis que je ne voulais point passer pour une goulue.

Pippa.—Vous faisiez bien; au charcutier, maintenant.

Nanna.—Je lui fis dire de ne la vendre à personne, sinon à qui viendrait l'acheter pour moi, et lui qui avait déjà maintes fois opéré pour mon compte de semblables ventes comprit la chose d'emblée. A peine eut-il appendu la grue dans sa boutique, l'un de ceux qui connaissaient mon désir de femme grosse tomba dessus et lui dit: «Combien en veux-tu?—Elle n'est pas à vendre», lui répondit le finaud, pour lui en donner d'autant plus envie et la lui faire payer plus cher. L'autre de se mettre à le supplier et à lui dire: «Coûte que coûte!» A la fin, il en donna un ducat et me l'envoya porter par son valet, se flattant de me faire croire qu'un cardinal la lui avait offerte en cadeau; je lui fais fête et, dès qu'il est parti, je la renvoie au marchand pour qu'il la revende. Quoi de plus? la grue fut achetée à la file par tous mes amoureux, toujours un ducat, puis elle me revint à la maison. Maintenant, Pippa, crois-tu que ce soit une moquerie de savoir s'y prendre dans le métier de putain?

Pippa.—Je suis stupéfiée!

Nanna.—Arrivons désormais aux moyens que tu dois employer pour t'attirer des pratiques.

Pippa.—Oui, tout est bon à connaître.

Nanna.—Il te viendra cinq ou six pigeons nouveaux, en compagnie de quelque ancien ami à toi. Fais-leur un accueil princier, assieds-toi avec eux, engage un entretien agréable et le plus honnête que tu pourras. Tout en parlant et en écoutant, toise-moi leurs apparences et estime au juste, d'après leur façon d'être, ce qu'on en peut tirer. Prends alors à part, galamment, ta connaissance, et informe-toi de la condition de chacun; puis reviens au jeu et fais des risettes au plus riche, regarde-le d'un air câlin, comme si tu te mourais pour lui, et ne détache jamais tes yeux des siens sans lâcher quelques soupirs; quand tu ne saurais que son nom, à son départ, dis-lui: «Je baise la main à Votre Seigneurie, signor un tel.» Aux autres, dis-leur simplement: «Je me recommande à vous», et aussitôt postée à la jalousie, dès qu'ils sortiront de la maison, ne te laisse pas apercevoir, sauf lorsqu'il se retournera pour te saluer; au moment que tu seras pour le perdre de vue, penche-toi à corps perdu hors de la fenêtre, et en te mordant le doigt, en le menaçant gentiment, fais-lui connaître qu'il t'a tout ensavonné le cœur, rien que par sa divine présence. Tu verras qu'il reviendra chez toi tout seul et plus délibérément qu'il n'était venu accompagné. Le reste te regarde, Pippa.

Pippa.—Il fait bon vous voir causer.

Nanna.—Je veux te dire une chose, maintenant que je l'ai dans l'idée. Ne ris jamais en parlant à l'oreille de qui se trouve à côté de toi, ni à table, ni autour du feu, ni n'importe où; c'est un des plus déplorables défauts que puissent avoir les femmes, honnêtes ou putains. Jamais on n'y tombe, dans ce défaut-là, sans que chacun ne te soupçonne de se moquer de lui, et il en résulte souvent des brouilleries folles. En second lieu, ne commande jamais, d'un ton de reine, à tes servantes, en présence du monde; ce que tu peux faire toi-même, fais-le: on sait bien que tu as des servantes et que, puisque tu en as, tu peux leur donner des ordres; en ne leur en donnant jamais avec hauteur, tu acquiers la bienveillance des gens, et qui te voit s'écrie: «Oh! la gentille créature! avec quelle grâce elle s'applique à faire toute chose!» Supposé, au contraire, qu'ils te voient t'emporter, les gronder de ce qu'elles ne se dépêchent pas de te ramasser un cure-dent qui te sera échappé des doigts, ou de te brosser une des pantoufles, leur opinion sera que gare à qui est sous ta dépendance, et ils se feront remarquer l'un à l'autre ton orgueil, à l'aide de signes.

Pippa.—Les saints conseils, les excellents conseils!

Nanna.—Mais comment ai-je omis la façon dont tu devras te tenir à un repas où se trouveront une foule de courtisanes, dont le naturel est d'être envieuses, jalouses, fâcheuses et fastidieuses? Tu me connaîtras quand tu ne m'auras plus.

Pippa.—Pourquoi me dites-vous cela?

Nanna.—C'est pour n'avoir plus à te le dire que je te dis. Te voici à un repas où se trouvent invités (on est en carnaval) quantité et quantité de signoras; elles entrent dans la salle, toutes masquées, et elles dansent, elles s'assoient, elles causent sans vouloir s'ôter le masque du visage; elles font bien de rester ainsi pendant que la cohue, qui ne doit pas souper avec elles, s'amuse à écouter la musique, à voir danser: mais elles font mal ensuite, quand on se lave les mains, de ne pas vouloir manger à la table préparée pour tout le monde: l'un va par-ci, l'autre va par-là, il faudrait bâtir des chambres à l'aide de la nécromancie pour contenter toutes celles qui veulent manger à part avec leurs amoureux et qui s'en vont bouleversant le repas, la fête, la maison, les laquais, les servants, les cuisiniers; Dieu leur donne mal an et male Pâques! Chaque jour soit-il pour elles un an et une Pâques!

Pippa.—Les fastidieuses!

Nanna.—Ma douce espérance, je te vais enseigner ici le moyen d'arracher le cœur à tout un chacun par ta gentillesse.

Pippa.—Un moyen certain?

Nanna.—On ne peut plus certain.

Pippa.—Dites-moi comment et payez-vous.

Nanna.—Déballe ta marchandise sans te faire aucunement prier, va t'asseoir à l'endroit que l'on t'indique et dis: «Me voici telle que m'a faite celle qui m'a mise au monde.» En parlant de la sorte, tu toucheras le ciel du doigt, rien que d'entendre les louanges qu'ils t'adressent tous, jusqu'aux broches de la cuisine.

Pippa.—Pourquoi se sauvent-elles donc par les chambres?

Nanna.—Parce qu'elles craignent les comparaisons. Qui est ridée ne veut pas le paraître; qui est laide ne tolère pas qu'une jolie se place à côté d'elle; qui a les dents jaunes refuse d'ouvrir la bouche n'importe où il s'en trouve une qui les ait blanches comme du lait caillé; une autre se dépite de ne pas avoir la robe, le collier, la ceinture, la coiffe de celle-ci ou de celle-là, elle, qui se croit le Seicento même et plus encore, pour le reste; elle aimerait mieux être à l'article de la mort que de se laisser voir en public. L'une se cache par fantaisie, l'autre par bêtise, une autre par malice; de plus, je te dirai qu'étant ainsi séparées, elles disent les unes des autres le pis qu'elles peuvent ou savent dire: «Ce collier de perles n'est pas à elle; cette jupe est celle de la femme d'un tel; ce rubis appartient à messire Piccinolo; tel objet vient de chez tel juif.» Elles se soûlent ainsi de médisance et de maintes sortes de vins, mais il leur est bien rendu verjus pour merises par ceux qui soupent avec toi. L'un dit: «La signora une telle fait bien de cacher sa mauvaise grâce.» D'autres s'écrient: «Signora une telle, quand prenez-vous la décoction de bois?» Un autre rit à n'en plus pouvoir du marquis dont il a reconnu la présence dans les yeux de celle-ci ou de celle-là. Un autre exalte comme un homme d'un courage à toute épreuve quelque pauvre «laissez-moi tranquille», pour l'intrépidité qu'il a de dormir avec sa déesse, plus semblable encore à Satanas en personne qu'à la mère du diable. A la fin, chacun se tourne de ton côté et t'offre son corps et son âme.

Pippa.—Je vous remercie.

Nanna.—Quand tu seras où je te dis, fais-toi honneur, tu me feras aussi honneur à moi. Il t'arrivera d'aller au Popolo, à la Consolazione, à Saint-Pierre, à Saint-Laurent, aux autres principales églises, les jours solennels; galants, seigneurs, courtisans, gentilshommes y seront en groupes, postés à l'endroit qu'ils trouveront le plus commode pour dévisager les belles et dire son fait à celles qui passent et prennent de l'eau bénite du bout des doigts, non sans leur lancer quelque brocard qui cuise. Passe outre gentiment; ne va pas répondre avec une arrogance putanesque; tais-toi plutôt ou dis: «Révérence, belle ou laide, à votre service»; ce disant, ta modestie te servira de vengeance, si bien que lorsque tu repasseras, ils s'écarteront au large et s'inclineront devant toi jusqu'à terre. Au contraire, que tu veuilles leur répondre quelques brusques paroles, leurs murmures t'accompagneraient par toute l'église; il n'en serait pas autrement.

Pippa.—J'en suis certaine.

Nanna.—Lorsqu'il s'agira de te mettre à genoux, place-toi honnêtement sur les marches de l'autel le plus en vue qu'il y ait, ton livre de messe à la main.

Pippa.—Pourquoi faire ce livre de messe, si je ne sais pas lire?

Nanna.—Pour paraître le savoir, et peu importe que tu le tiennes à l'envers comme font les Romanesca pour qu'on croie qu'elles sont des fées et ce sont des fantômes.

Venons-en, à cette heure, aux mérites des jouvenceaux: ne place en eux nulle espérance, ne fais aucun fonds sur leurs promesses; ils n'ont pas la moindre stabilité, ils tournent selon que leur cervelle ou leur sang s'échauffe, ils s'énamourent, puis se désénamourent dès qu'ils rencontrent une autre amourette; s'il t'arrive de leur en donner une fois par hasard, fais-les payer d'avance. Malheur à toi si tu venais à te coiffer de l'un d'eux ou de tout autre; il sied très bien de se coiffer de quelqu'un à celles qui vivent de leurs rentes, non pas à celles qui doivent vivoter au jour le jour. Quand il n'y aurait pas d'autre raison, sitôt que tu es engluée, tu es ruinée; en effet, n'avoir plus l'esprit tendu que vers un seul, c'est donner congé aux autres, que d'ordinaire tu caressais sans préférences. Tu peux compter qu'une courtisane qui se met à être amoureuse d'autre chose que des bourses est comme un ivrogne, un goulu de tavernier qui mange et boit ce qu'il devrait plutôt s'arracher du corps pour le vendre.

Pippa.—Vous les connaissez toutes, toutes, toutes!

Nanna.—Il me semble entendre un capitaine te fracasser la porte. Oh! par Dieu, tout le monde aujourd'hui s'appelle capitaine, et je crois bien que jusqu'aux muletiers, chacun se donne de la capitainerie. Je dis «fracasser», parce qu'ils font heurter aux portes en bravaches, pour paraître avoir des manières brutales; avec cela, ils introduisent dans leur langage un tas de mots espagnols et mélangés de mauvais français encore! Ne donne pas audience à de pareils secoue-panaches ou du moins, si tu les aimes, tâche de t'y fier comme tu te fierais à des zingari; ils sont pires que des charbons qui vous brûlent ou vous salissent; toujours à coasser qu'ils attendent leur solde. Qui veut être payée de l'expédition qu'ils conseillent au roi d'entreprendre ou des victoires que remportera mère l'Église, pour leur donner à faire dodo; pour celle qui a besoin d'argent, qu'elle les exalte comme autant de Rolands du quartier, puis passe son chemin. Autrement, elles les quittera la tête rompue, ce qui lui arriverait aussi avec les jeunes gens, les gamins, les galopins; le plus grand honneur qu'ils te feront, ce sera d'aller partout révéler les défauts de ton endroit et de ton envers, et de se vanter qu'ils te font aller et démener de la belle façon.

Pippa.—Les hiboux!

Nanna.—C'est en pleine mer que s'aventure à nager celle qui se fait putain pour se passer sa rage d'amour, et non pas de faim; qui veut sortir des guenilles, dis-je, qui veut se retirer des haillons, il lui faut être sage; qu'elle n'aille pas baguenauder, en actions ni en paroles. Te voici une petite comparaison, tout chaud, tout chaud: moi, je parle à l'impromptu, je ne tiraille pas les choses à la filière, je les dis d'une haleine, et non en cent ans comme font certaines pécores, fatiguant les pédagogues qui leur enseignent à composer des ouvrages, prennent à bail des pour ainsi dire, des pour ainsi faire et des pour ainsi chier, bâtissant des comédies avec des mots plus constipés que la constipation; c'est pour cela que tout le monde accourt entendre mon babillage et le porte aussitôt à imprimer, comme si c'était le verbum caro.

Pippa.—Et cette petite comparaison?

Nanna.—Un soldat qui n'a du courage qu'à dépeupler les poulaillers des paysans et à faire sortir les chanoines de leurs prisons passe pour un lâche et à grand'peine reçoit-il sa paye, comme me le disait un de la garnison. Il me disait aussi que celui qui se bat et fait des prouesses voit courir après lui toutes les guerres et toutes les soldes du monde. De même une putain qui ne sait que se faire travailler, et rien de plus, ne va jamais au delà d'un éventail dépenaillé et d'une mauvaise robe de messire taffetas; donc, mignonne, il faut de plus ou de l'adresse ou de la chance, et si je n'avais qu'à demander de bouche, je ne te cache pas que j'aimerais encore mieux de la chance que de l'adresse.

Pippa.—Pourquoi?

Nanna.—Parce qu'avec de la chance, nulle fatigue, et que pour l'adresse, il faut suer; et force est d'astrologuer de vivre d'expédients, comme il me semble te l'avoir dit. La meilleure preuve que la chance est une route sans cailloux, regarde cette gueuse, cette saleté, cette pouilleuse de... tu m'entends bien, et sois convaincue.

Pippa.—Oh! n'est-elle pas riche à crever?

Nanna.—C'est pour cela que je t'en parle. Elle n'a pas un brin de grâce, pas une seule qualité, pas un agrément dans sa personne, pas de prestance; elle est niaise, elle a passé la trentaine, et avec tout cela on la croirait enduite de miel, tant les hommes lui courent droit dessus. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Demande-le aux familiers, aux laquais, aux ruffians, et ne me le fais pas dire, puisque la chance en a fait des seigneurs et des monseigneurs; nous voyons cela arriver tous les jours. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Messire Trojano dégrossissait des mortiers; à cette heure, il possède un beau palais; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Sarapica tondait les chiens; par la suite il fut pape: est-ce de la chance, hein? est-ce de la chance, hé? Accursio était le commis d'un orfèvre; il est devenu Jules II; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Certes, quand la chance et l'adresse se trouvent ensemble chez une putain, oh! alors, sursum corda! Cela c'est chose plus douce que ne l'est ce «Oui, là! oui, là!» qui se dit au moment où le doigt qui te chatouille quelque part, après bien des: «Un peu plus bas, un peu plus haut, plus par ici, plus par là», trouve enfin le bouton qui te démange. Heureuse qui sait les réunir toutes deux, l'adresse et la chance, hé! la chance et l'adresse, hein!

Pippa.—Retournez où vous m'avez laissée.

Nanna.—Je t'ai laissée au moment où je te dissuadais de l'amour des jeunes gens, ces entripaillés, et de celui des capitaines à beaux panaches; je te disais de les fuir, comme à présent je te dis de courir tout droit aux gens rassis, parce qu'ils ne te payeront pas moins en bon argent qu'en bonnes manières.

Pippa.—Un peu plus de baïoques et un peu moins de politesse.

Nanna.—Sans doute, mais ils ont pour vous des uns et des autres; aussi les gens d'un naturel si aimable sont-ils bien notre affaire. A rester avec eux, on a le plaisir d'une nourrice qui allaite, gouverne et élève un poupon exempt de rogne, lequel jamais ne pleure, ni jour, ni nuit. Tourne-toi maintenant du côté des difficiles: miséricorde, avec cette espèce de gens-là! Dépouille-toi de l'orgueil que nous autres, mesdames les putains, apportons de la fente qui nous a pondues, et quand ces acariâtres te parlent d'un ton bourru, crient après toi et, d'un air goguenard, t'insultent, tiens-toi sur tes gardes, comme l'homme qui fait la parade avec l'ours; sache t'y prendre de façon que les baudets ne t'atteignent pas de leurs ruades et qu'ils te laissent toujours de leur poil dans la main.

Pippa.—Si je n'y réussis point, qu'ils m'exposent en effigie!

Nanna.—Après ces animaux-là viennent les spadassins, braves au coin du feu et autour de la bouteille, qui ne donneraient pas un coup de pied au cul à Castruccio; ils ne laissent pas de faire des rodomontades et t'apporteraient la mer dans un gobelet. Oh! ne seras-tu pas plus que l'Ancroia, si tu sais leur faire lâcher jusqu'à leur cotte de mailles, jusqu'à l'épée qu'ils portent au côté, sans raison aucune?

Pippa.—Oui.

Nanna.—Entre l'une et l'autre de ces deux catégories se placent les bons nigauds, toujours le rire épanoui sur les lèvres, et qui avec ces Ah! ah! ah! dont ils tombent étourdiment à la renverse, diront à tout le monde, en lettres d'enseigne d'épicier, ce qu'ils t'ont fait et ce qu'ils comptent te faire; qu'il y ait là qui veut, plus ils voient de monde, plus ils haussent la voix. C'est tout naturellement qu'ils agissent de la sorte, pour se montrer bons compagnons, et ils ne feront pas plus de cas de te relever les jupes devant qui que ce soit que de cracher par terre. Ne crains pas de leur dire des sotises, houspille-les aussi délibérément qu'ils te houspillent toi-même; tu le peux en toute sûreté, ils ne font attention à rien et vivent à la sans-gêne.

Pippa.—Croiriez-vous que de tels gens me plairont très bien?

Nanna.—Tu me ressembles; nous avons les mêmes goûts. Mais, dis-moi, ne t'ai-je pas prévenue que les écervelés sont comme les singes, qui se radoucissent moyennant une noisette? La mer, qui est un si monstrueux animal, sa colère passée fait moins de bruit qu'un ruisseau!

Pippa.—Il me semble que si.

Nanna.—Oui, je t'en avais parlé, mais des ignorantasses, non. A l'égard de ceux-là, et ils sont pires encore que les poltrons, que les baudets, que les avares, que les butors, que les hypocrites, que les pédants, que les vauriens, que tout le reste de l'espèce humaine, je n'ai pas de règle à te donner. Ils font les dégoûtés à tout ce qu'il y a de bon et, n'importe quelle gentillesse tu leur fasses, ce sont les trois eaux perdues. Les bélîtres te tombent dessus sans crier gare, et chacune de leurs actions, à ton détriment et à ta honte, porte elle-même témoignage de leur stupidité.

Pippa.—Pourquoi à mon détriment et à ma honte?

Nanna.—Parce qu'étant sans éducation, sans le moindre suc, ils s'assoient au-dessus des plus dignes, parlent quand ils devraient se taire et se taisent quand ils devraient parler. Le résultat, c'est qu'ils éloignent de toi l'affection des honnêtes gens, et il est clair que qui les aperçoit autour des femmes leur conter fleurette, autant lui vaut voir des porcs flairer les roses dans un jardin. Donc, casse-leur l'échine avec le bâton de la prudence.

Pippa.—Et par-dessus le marché, je leur briserai le cœur. Mais écervelés et fantasques, n'est-ce pas tout un?

Nanna.—Pas du tout! Les fantasques sont pires que des horloges détraquées et plus à fuir que les fous déchaînés; ils veulent, puis ils ne veulent plus; tantôt les voici muets, tantôt voilà qu'ils nous assourdissent de leur caquetage; le plus souvent, ils ont leurs lunes, sans savoir pourquoi; et sainte Nafissa, qui fut la patience et la bonté mêmes, ne saurait supporter leurs boutades; par conséquent, le premier jour que tu les connaîtras, sers-leur des fèves et des pois.

Pippa.—Je vous obéirai.

Nanna.—Et que dis-tu des puise-la-science-dans-la-bouche-à-papa? Quel supplice, quelle pénitence c'est de vivre avec ces archisages qui, de peur d'ôter à leurs lèvres le pli qu'ils leur ont fait prendre devant le miroir, ne parlent jamais, ou, s'ils parlent, ouvrent la bouche avec assez de promptitude pour remettre vite les lèvres dans leur premier pli, et toujours interprètent tes paroles en sens contraire! Ils mangent doctoralement, crachent rond, regardent en dessous, voudraient être aperçus avec des putains et ne veulent pas qu'on le sache, prennent bien garde de ne te rien donner en présence de leur valet et pourtant sont heureux que le valet sache ce qu'ils te donnent.

Pippa.—Quels hommes sont donc ces gens-là?

Nanna.—Si quelqu'un survient pendant qu'ils se trouvent chez toi, ils vont se cacher dans la chambre et, se mettant aux aguets derrière quelque fente de la porte, crèvent dans leur peau jusqu'à ce qu'ils te fassent dire à celui qui a été cause de leur retraite:—«Messire un tel est dans la chambre.» Au surplus, ils mesurent scrupuleusement le soleil, la veillée, la nourriture, le jeûne, la promenade, le repos chez soi, l'histoire de faire cela, de ne pas le faire, le rire, le sérieux, et mettant tant de chieries à la moindre de leurs actions que les nouvelles mariées en auraient de reste. Encore n'est-ce rien; ce qui est insupportable, c'est qu'ils te farfouillent si bien que force est de leur rendre compte de ce que tu as, de ce que tu fais de tes épluchures. Or, comme tout sage ou qui se croit tel, pour mieux dire, tient un peu de l'avaricieux, parce qu'il alambique la peine qu'on a à gagner des écus, rivalise d'astuce avec sa finesse; en composant tes démarches, tâche d'être toi-même la Sapientia Capranica, d'une sapience à faire désencapuchonner Salomon. Je le tiens de bonne source, il n'y a pas de folies plus salées que celles que se décident à la fin à faire ces sages, sans même que l'amour soit en jeu; estime maintenant quelles doivent être celles qui leur jaillissent de la tête quand ils sont amoureux perdus.

Pippa.—Je saurai comment m'y prendre, si de semblables hiboux tombent dans mes filets.

Nanna.—Ne t'ai-je encore rien dit des hypocrites?

Pippa.—Non, Madonna.

Nanna.—Les hypocrites qui ne se le touchent jamais qu'avec des gants et qui observent les vendredis de mars et les Quatre-Temps dans la dévotion des dévotions viendront te voir en cachette. Si tu leur dis, quand ils manderont ta petite pudeur par derrière:—«Eh quoi! voulez-vous donc aller par là?» ils te répondront: «Nous sommes pécheurs comme les autres.» Pippa, ma belle enfant, tiens bien secrets leurs faits et gestes, ne va pas gargouiller leur infamie comme un pot qui ne tient pas l'huile; ce sera tout profit pour toi. Ces ribauds, ces ennemis de la foi vous pelotent les tétons, rendent visite aux fesses, vous trépanent toute espèce de trou et fente, à l'égal de n'importe quel vaurien. S'ils rencontrent une femme qui sache ensevelir les turpitudes dont ils se délectent, ils donnent démesurément; les cordons de la braguette une fois renoués, ils se mettent à remuer les lèvres, marmottent le Miserere, le Domine ne in furore, le Exaudi orationem, et s'en vont pas à pas gratter les pieds aux incurables.

Pippa.—Fussent-ils tenaillés vifs!

Nanna.—Il leur arrivera pis un jour, n'en doute pas, et leurs vilaines âmes seront foulées aux pieds par ces ladres, ces avares, ces pourceaux qui, même lorsqu'il s'agit de faire l'amour, regardent aux épluchures. Avec ces gredins, il te faudra, pour leur sortir l'argent de la poche, toute l'adresse dont ils usent, eux, à le mettre de côté! Oh! quelle pénitence que d'avoir à leur arracher l'argent des doigts! Ne crois pas que leur poirier se laisse cueillir ses poires, si fort qu'on le secoue. Une maman, plus tendre encore que les autres, ne fait pas tant de mamours à son enfantelet qui ne veut pas s'endormir ou manger la bouillie, qu'il n'en faut faire à un avare; au moment qu'il sort un écu, la paralysie lui tombe sur les doigts, et il reluque du coin de l'œil sa monnaie rognée pour t'en faire don. Les ladres, tends-leur tes lacets et prends les gros lourdauds au piège, comme on y prend les vieux renards. Quand tu veux qu'ils en viennent au fait, ne leur demande pas de grosses sommes à la fois, mais bois-leur le sang goutte à goutte; dis-leur:—«Je ne puis le faire, faute de cinq mauvais teigneux de ducats.»

Pippa.—Faire quoi? Un corsage?

Nanna.—Oui, un corsage. En lui disant cela, tu le verras se tordre comme quelqu'un qui a grande envie de faire ses besoins et qui ne sait où aller, et tout en se tordant, marronner, se gratter la tête, se prendre la barbe et faire ces grimaces de belle-mère que fait un joueur, lorsque n'ayant plus un écu, ni bon ni rogné, il est invité à jouer son reste. Enfin il te les donnera en bougonnant. Dès que tu auras les cinq ducats, applique-lui des baisers à la file, avec mille mignardises, reste comme cela avec lui deux ou trois jours, puis mets-toi à souffler, à te mordre les doigts, à ne plus lui faire bonne mine. S'il te demande:—«Qu'as-tu donc?—Triste chance que j'ai», lui répondras-tu; «de là vient que je suis toute nue et toute crue, et la cause, c'est que je suis trop bonne. Si j'étais autrement, il ne tiendrait pas à moins de quatre écus que je garde cette mauvaise jupe.» Là-dessus, voilà en triste état le misérable ladre, qui te réplique:—«J'ai beau te donner, tu ne te remplis jamais; tu jettes l'argent dans le ruisseau; va-t'en de là, ne me casse plus la tête, je ne te donnerai pas un rouge liard.» Et tout en serrant les cordons de son escarcelle, il cherchera le moyen de carotter la somme à celui-ci ou à celui-là.

Pippa.—Pourquoi ne dois-je pas lui demander tout, d'un seul coup?

Nanna.—Pour ne pas l'épouvanter par la quantité.

Pippa.—Je vous entends.

Nanna.—Avec les généreux, ce n'est pas de l'adresse du baudet qu'il faut user, mais de celle du lion. Si tu as quelque chose à leur demander, demande-le-leur CORAM POPULO: les glorieux se haussent d'un pouce quand tu les traites publiquement en grands seigneurs; car c'est aux grands seigneurs qu'il appartient de donner, quoique pourtant ils n'en usent guère. Sans que tu leur demandes rien, tu n'as qu'à dire:—«Je veux me faire faire une robe à la mode», ils te répliqueront aussitôt, pourvu qu'il y ait du monde:—«Va, je veux te la payer, moi.» Vis-à-vis de ceux-là, ma chère enfant, sois libérale, toi aussi; tourne-toi comme ils le veulent et ne leur refuse jamais ce que réclame de toi leur désir.

Pippa.—Il est honnête que je m'y prête.

Nanna.—Fais bien attention à certains autres, qui ne te donneraient pas un grain de coriandre, si tu le leur demandais; d'autres ne t'obligeraient pas d'un denier, à moins que tu ne leur mettes toujours les éperons au flanc. Les gens courtois, ne leur fais pas de prix, rapporte-t'en à leur naturel, qui s'épanouira en te donnant continuellement; lorsqu'ils donnent sans en être priés, il leur semble non pas dépenser de l'argent avec les putains, mais en gagner à faire les grands seigneurs, puisque, comme je te l'ai dit, les grands seigneurs devraient être larges. Par conséquent, tu n'as pas autre chose à faire avec semblables gens que de leur complaire, de leur montrer de l'estime, et non point d'être toujours à leur dire: «Donnez-moi ceci, faites-moi cela.» Mais quoi qu'ils te donnent et qu'ils te fassent, feins toujours de ne pas vouloir qu'ils te donnent ou qu'ils te fassent rien.

Pippa.—Fort bien.

Nanna.—Les grosses bêtes de somme, comme disait la Romanesca, il ne faut pas cesser de les persécuter avec les «Donne-moi ceci, fais-moi cela»; ces rustres veulent être piqués de semblables aiguillons. S'il y a du monde quand tu leur en parles, ils en sont enchantés, parce que cela leur donne l'air d'être des finauds et non pas de simples niais. En outre, cela leur semble sentir son grand clerc de se faire prier par la signora, et, bien qu'ils soient proches parents des fourmis du sorbier, ils sortent de leur trou pour venir frapper à ta porte quand ils en devraient crever.

Pippa.—Ils en sortiront, ou crèveront.

Nanna.—Je ne veux pas oublier, encore bien que dans mon parler je me serve tantôt du tu, tantôt du vous, que tu devras dire vous à tout le monde, jeune ou vieux, grand ou petit; le tu a quelque chose de sec et ne plaît pas trop aux gens. Il n'y a pas de doute là-dessus, les bonnes manières sont d'excellents moyens de parvenir; donc, ne sois jamais hautaine dans tes façons et tiens-toi au proverbe qui dit: Ne te moque de personne pour de bon et ne dis jamais en ricanant: Tant pis pour qui se fâche. Quand tu te trouves avec les amis ou les connaissances de ton amant, ne laisse échapper de ta bouche aucun trait qui pique; qu'il ne te vienne jamais l'envie de tirer les cheveux ou la barbe, ou de donner des tapes, pas plus de petites que de grosses tapes, à personne. Les hommes sont des hommes, et si tu leur touches le museau, ils font la grimace et se fâchent comme s'ils étaient vraiment insultés; moi, j'ai vu faire de brutales menaces, bien mieux, j'ai vu infliger de bonnes corrections à certaine fastidieuse qui pousse l'aplomb jusqu'à tirer les oreilles aux gens, et chacun lui dit: C'est bien fait pour toi.

Pippa.—Ma foi, oui, c'est bien fait pour elle.

Nanna.—J'ai encore quelque chose à te rappeler. Quitte les errements des putains dont le premier article de foi, c'est de ne jamais garder leur foi. Sois décidée à mourir plutôt que de planter là personne: promets ce que tu peux tenir et pas davantage. Vienne n'importe quelle bonne occasion, ne donne jamais de la casse et du plantoir au nez de qui doit passer la nuit avec toi, sauf s'il se présentait le Français dont je t'ai parlé. Dans ce cas-là, fais appeler celui qui devait venir le soir et dis-lui: «Je vous ai promis la nuit prochaine, elle est à vous, comme je suis toute vôtre; mais je pourrais gagner, si je l'avais à moi, une bonne aubaine. Laissez-la-moi donc et je vous en rendrai cent pour une. Un Monseigneur de France la veut absolument; je la lui donnerai, si vous le voulez bien; si cela vous déplaît, me voici aux ordres de Votre Seigneurie.» Lui, qui se verra estimer davantage en t'accordant ce qu'il ne pourrait pas te vendre, se prêtera à ton intérêt, et non seulement te fera cette grâce, mais ne t'en sera que plus attaché. Au contraire, si, sans rien dire, tu le plantais là, tu courrais le risque de le perdre; bien mieux, en allant se plaindre partout de la vilenie que tu lui aurais faite, il te mettrait en bisbille avec ceux qui ont de la fantaisie pour toi.

Pippa.—Et ce serait malheur sur malheur, voulez-vous dire?

Nanna.—Tu l'as dis. Maintenant, note ceci. Il t'arrivera de te trouver au milieu de tous tes galants; tu dois penser que si tu ne partages également tes caresses, la moutarde montera également au nez du moins favorisé. Pèse-les donc dans la balance de la discrétion, et supposé que ton goût se porte plus vers l'un que vers l'autre, manifeste-le par de petits signes et non par de grands gestes débraillés. Fais en sorte que personne ne parte fâché, ni contre toi, ni contre le favori; tout homme qui dépense mérite récompense, et si celui qui donne davantage doit recevoir davantage, acquitte-toi discrètement avec lui. La route que je t'indique est bonne pour aller dans tous les pays du monde; il ne faut que savoir faire, savoir dire, savoir se tenir.