Pippa.—Je m'en acquitterai excellemment.

Nanna.—Maintenant, voici le principal. Ne prends pas plaisir à brouiller les amitiés en rapportant ce que tu entends dire; évite les scandales; partout où tu peux mettre la paix, mets-la, et s'il t'arrive qu'on jette de la poix sur ta porte ou qu'on la brûle, ne fais qu'en rire: ce sont des fruits qui poussent naturellement aux arbres que plantent les jaloux dans les jardins putanesques; pour n'importe quelle vilenie que l'on te fasse ou que l'on te dise, ne force jamais à en venir aux mains ceux à qui tu peux commander. S'il y en a un qui te joue un mauvais tour, tais-toi; ne va pas courir t'en plaindre en pleurnichant à celui qui meurt pour toi et dont le cerveau fume. Lorsqu'il te vient chez toi quelqu'un de ces chasse-mélancolie, ne va pas lui dire du mal de celle contre laquelle il est dans une de ses fureurs qui s'apaisent plus tard, à la honte et aux dépens de celui qui a voulu faire son malin; au contraire, gronde-le, dis-lui: «—Vous avez tort de vous fâcher contre elle; elle est jolie, pleine de talents, honnête et gracieuse au possible.» Il en résultera que notre homme, qui un jour ou l'autre retournera à la mangeoire, t'en aura de l'obligation; elle, qui le saura, te rendra la pareille dans le cas que l'un de tes amants prendrait de l'ombrage contre toi.

Pippa.—Je sais que vous êtes fine.

Nanna.—Ma fille, fais ton profit de ce conseil: si moi, qui fus la plus scélérate et la plus ribaude putain de Rome, que dis-je? de l'Italie, que dis-je? du monde entier, à force de mal faire et de dire pis, assassinant sans plus me gêner amis, ennemis et simples connaissances, je suis devenue d'or et non de billon, que deviendras-tu, toi, en te conduisant comme je te l'enseigne?

Pippa.—Reine des reines et non pas signora des signoras.

Nanna.—Par conséquent, obéis-moi.

Pippa.—Je vous obéirai.

Nanna.—Fais-le d'abord en ne te passionnant jamais pour le jeu: les cartes et les dés sont l'hôpital de celles qui s'y adonnent, et pour une qui y gagne un casaquin à la mode nouvelle, il y en a mille qui s'en vont mendier. Un damier, un échiquier te garnissent la table, et si l'on joue un Jules ou deux, cela te suffit pour la chandelle, parce que le moindre gain que font les joueurs: «Tout est pour vous,

signora.» Pourvu que l'on ne joue ni à la condemnade, ni à la prime, jamais il ne s'élève une dispute, jamais ne se dit un mot hors des convenances. S'il arrive que quelque joueur acharné te veuille du bien, prie-le en grâce, mais de façon que les autres t'entendent, de ne plus jouer, et montre-lui bien que si tu lui dis cela, c'est de peur qu'il se ruine, et non pour qu'il te donne son argent.

Pippa.—Je vous tiens par le bec.

Nanna.—Gronde-le encore de ce qu'il te donne trop à manger, et feins d'en agir ainsi parce que tu ne prises pas la bonne chère, non afin de lui voir réserver cela pour toi. Mais par-dessus toute recommandation, je te donne celle-ci: que ton plaisir soit d'avoir autour de toi d'honorables personnes; quand bien même ces gens-là ne seraient pas tes amoureux, ils t'en attireront rien que par leur présence, en te faisant estimer de tout le monde. Que tes vêtements soient simples et propres, rien de plus; les broderies sont bonnes pour celles qui veulent jeter l'or dans la rue; la façon coûte un royaume, et si, plus tard, on veut les revendre, on n'en trouve rien; quant aux velours et au satin, une fois défraîchis par les marques de passementeries brodées dessus, ils sont pires que des guenilles. Fais donc de l'économie de ce côté, puisque finalement nos robes doivent être converties en argent.

Pippa.—Très bien.

Nanna.—Restent les talents; naturellement les putains les détestent à l'égal de ceux qui viennent à elles les mains vides. Pippa, personne n'osera te refuser quelque petit instrument; demande donc à l'un le luth, à l'autre la harpe, à celui-ci la viole, à celui-ci des flûtes, à un autre le petit clavecin, à un autre une lyre; c'est autant de gagné. Tu feras venir des maîtres pour apprendre la musique et tu les amuseras en faisant jouer des morceaux à bâtons rompus, en les payant d'espérances et de promesses, en les régalant de quelques petites faveurs au galop, au galop. Après les instruments, adonne-toi aux peintures, aux sculptures et agrippe-moi des cadres, ronds ou carrés, des portraits, des bustes, des statuettes, tout ce que tu pourras; cela ne se vend pas moins bien que les vêtements.

Pippa.—N'y a-t-il point de honte à vendre les habits que l'on a sur le dos?

Nanna.—Comment, de honte? N'est-il pas plus vilain de les jouer aux dés, comme furent ceux de Messire le bon Dieu?

Pippa.—Vous dites vrai.

Nanna.—Certes, le jeu a le diable dans le cœur. J'y reviens donc: n'aie chez toi ni cartes, ni dés, parce qu'il suffit de les voir: qui s'y adonne est perdu, bel et bien. Je te le jure par la vigile de sainte Madeleine à l'Huile, ils empoisonnent les gens qui les regardent, absolument comme donnent la contagion les effets empestés que l'on touche, dix ans après qu'ils avaient été enfermés.

Pippa.—Cartes et dés, hors d'ici!

Nanna.—Écoute, écoute ce que j'ai à te dire touchant la vanité des pompes et des fêtes. Pippa, ne te mêle point aux courses de taureaux, ni aux jeux de quintaines, de bagues: il en résulte des inimitiés mortelles. Ces jeux-là ne sont bons qu'à amuser les enfants et la canaille. Si pourtant tu as envie de voir assommer un taureau, jouter à la quintaine ou à la bague, assiste à ces sortes de spectacles d'une fenêtre, dans la maison d'un autre. S'il t'arrive, tu sais, de louer une casaque, une jupe, un cheval de prix, pour te masquer, prends-en autant de soin que s'ils étaient à toi, et au moment de les rendre, ne va pas renvoyer les effets sans les bien nettoyer, comme font toutes les putains; qu'ils soient au contraire on ne peut plus propres et repliés dans leurs plis. Autrement ceux à qui ils appartiennent t'en voudraient à mort et souvent, souvent ils se fâchent contre celui à la prière duquel ils te les ont prêtés.

Pippa.—Vous ne pensez pas que je sois si peu soigneuse; ce sont des bourriques celles qui ne le font pas.

Nanna.—Des bourriques, c'est le mot. A présent, si je voulais te dire comment tu dois accommoder tes cheveux, laisser dépasser une petite mèche qui te pende sur le front ou bien autour de l'œil, de façon que tu l'entr'ouvres et que tu le fermes avec plus de gentillesse et de lasciveté, il me faudrait bavarder jusqu'à la nuit. De même si je voulais t'enseigner la manière d'arranger les seins, au corsage, de telle sorte que qui les voit faire saillie par l'entre-bâillement de la chemise y arrête ses yeux et plonge son regard aussi loin qu'on lui en découvre; sois plus chiche de les montrer que n'en sont prodigues certaines femmes qui semblent vouloir les jeter dans la rue, tant certaines se les laissent ballotter sur la poitrine, hors du corsage. Maintenant, je vais achever en une ou deux haleines, trois au plus.

Pippa.—Je voudrais vous voir continuer de parler une année entière.

Nanna.—Ce qu'il ne me vient pas à l'esprit de te dire ou ce que j'ignore, le putanisme te l'apprendra seul. Ses difficultés résident en lui-même, elles surgissent en des circonstances qu'un autre ne peut ni supposer ni prévoir. Tu devras donc suppléer d'instinct aux lacunes de mon oublieuse mémoire. Mais ne faut-il pas que je te dise?...

Pippa.—Quoi?

Nanna.—Les prêtres et les moines voulaient me déchirer la cervelle et s'échapper par les mailles rompues.

Pippa.—Voyez-vous cela, les ribauds!

Nanna.—Dis les affreux ribauds.

Pippa.—Lorsque vous m'aurez enseigné comment je dois m'y prendre avec eux, je veux savoir quel mal cela me fera de perdre mon pucelage.

Nanna.—Rien ou presque rien.

Pippa.—Cela me fera-t-il crier comme celui à qui on perce un abcès?

Nanna.—Tu y es bien!

Pippa.—Comme celui à qui on reboute une main tournée?

Nanna.—Moins.

Pippa.—Comme lorsqu'on vous arrache une dent?

Nanna.—Moins encore.

Pippa.—Comme lorsqu'on vous coupe un doigt?

Nanna.—Non.

Pippa.—Comme quelqu'un qui se brise la tête?

Nanna.—Tu n'y es pas du tout.

Pippa.—Comme celui qui s'ouvre un panaris?

Nanna.—Veux-tu que je te l'inculque dans la cervelle?

Pippa.—Je veux bien.

Nanna.—Te souviens-tu de t'être jamais gratté quelque petite dartre, comme celle de la gale?

Pippa.—Je m'en souviens.

Nanna.—Eh bien! cette cuisson qui te brûle, dès que tu t'es grattée, ressemble à la douleur qui se fait sentir quand on entaille une virginité de pucelle.

Pippa.—Oh! pourquoi donc, alors, a-t-on si grand'peur de perdre son pucelage? Je l'ai cependant entendu dire, il y en a qui se jettent au bas du lit, d'autres qui crient au secours, d'autres qui compissent à profusion les coffres, la chambre et tout ce qu'il y a.

Nanna.—La peur qu'éprouvent celles qui ne savent pas ce que c'est était bonne dans l'ancien temps, quand les nouvelles mariées allaient trouver leur époux au son des trompes et qu'on jetait un coq par la fenêtre, en signe de ce que le mariage était consommé. Entre le regret que l'on a de ne se l'être pas fait plus tôt arracher, dès qu'on a dans la main la dent qui vous a causé tant de souffrance, et le repentir d'avoir tant tardé, crainte du «cela me fera mal», à se faire gratter la chauve-souris, il n'y a point de différence, et ce «Je croyais que de se faire tirer une dent c'était le diable» sort aussi de la bouche de la pucelle qui s'est laissé faire courageusement.

Pippa.—J'en suis bien aise.

Nanna.—Comment il y a moyen de se faire passer pour vierge une centaine de fois, si l'on a intérêt de le paraître tant de fois que cela, je te l'enseignerai la veille du jour où tu devras entrer en lice. Tout le secret gît dans de l'alun de roche et de la résine de sapin bouillie avec le susdit alun; c'est une petite recette connue dans tous les bordels.

Pippa.—Tant mieux.

Nanna.—Maintenant, aux moines qui, jusqu'à cet endroit où nous sommes, m'empoisonnent des senteurs de bouc, de potage, de sauces et de graisse de porc qu'ils exhalent; il s'en trouve cependant parmi eux des coquets et fleurant bon mieux que les boutiques de parfumeurs.

Pippa.—Ne perdez pas de temps, parce que je veux que vous me disiez comment il faudra m'ôter et me mettre le fard; je veux également savoir s'il vous convient que j'emploie les maléfices, les sorcelleries et les charmes, oui ou non.

Nanna.—Ne me parle pas de semblables balivernes, bonnes pour les sottes. Les charmes, ce seront mes recommandations savoureuses, toujours fraîches à ta mémoire; pour ce qui est de se farder, je te dirai comment tu dois faire. Les moines m'appellent; ils me crient de te dire que désormais les femmes leur puent au nez, que la faute en est aux prêtres, aux généraux, aux prieurs, aux ministres, aux provinciaux, et que toute la séquelle s'est affiliée à la ligue des révérends et des révérendissimes; que lorsqu'ils couchent avec une femme, ils en font autant de cas que des victuailles un homme qui vient à l'instant même de souper à crève-panse. Bien qu'on leur chante la chanson qu'on chante aux vieux, c'est-à-dire:

Lima, lima, limaçon;
Pousse en avant les trois cornes,
Tes trois, tes quatre,
Et celles du maréchal,

la leur ne se lève pas tant que leurs maris ne viennent pas se coucher près d'eux.

Pippa.—Oh! est-ce que les moines et les prêtres ont des maris?

Nanna.—Plût au ciel qu'ils eussent aussi bien des épouses!

Pippa.—Au feu!

Nanna.—Je voudrais te le dire;... mais je ne veux pas te le dire.

Pippa.—Pourquoi non?

Nanna.—Parce que dire la vérité, c'est crucifier le Christ; je l'ai dite, pourtant, et c'est vraiment une belle affaire! A conter des mensonges, on ne recueille que du bien, et à proclamer la vérité, que du mal. Donc, c'est une misérable langue celle qui m'a traitée de vieille putain et de voleuse, de maquerelle. Je te l'affirme, les gros poissons de la moinaille et de la prêtraille couchent avec les courtisanes seulement pour les voir travailler par leurs bardaches, oui, par leurs bardaches; ils aiguisent leur appétit en voyant ceux-ci les trépaner per alia via, comme dit l'épître, et tu dois les tenir pour de bons amis, aller chez eux quand ils te demandent; parce que si tu me comprends bien et s'ils peuvent faire faire à leurs bardaches ce qu'ils veulent, ils s'éprennent de toi à la folie et te jettent, sans y regarder, les revenus de l'évêché, de l'abbaye, du chapitre, de l'ordre entier.

Pippa.—J'ai bon espoir de m'approprier, en suivant vos conseils, jusqu'au clocher où sont les cloches.

Nanna.—Tu ne feras que ton devoir si tu réussis. Ah! ah! je ris en songeant aux marchands dont je ne t'ai pas encore dit un mot.

Pippa.—Mais si.

Nanna.—Tu veux parler des Allemands, qui sont presque tous les commis des autres, et c'est pourquoi ils se garderont bien de venir te voir, comme je te l'ai dit. Mais les gros marchands, les pères aux écus, le bubon leur vienne! ils veulent absolument que l'état putanesque ne vive que de ce qu'ils donnent sou à sou, et pour un qui fait de la dépense, il y en a vingt qui ont toujours prête la réponse: «—Je l'ai placé à usure, je veux dire à intérêt,» quand tu lui demandes quoi que ce soit. La coquinerie, c'est qu'ils font banqueroute, avec de pleins sacs d'écus, se murent chez eux ou s'ensevelissent tout vivants dans les églises, et s'écrient: «—Cette putain d'une telle m'a ruiné!» Je te conseille, Pippa, de leur donner de la casse à ceux-là, quoique les niaises, sans trop savoir pourquoi, croient qu'une liaison avec eux pose une femme en grande réputation; lorsqu'on demande: «—Qui est celui-là?» il leur semble que d'entendre répondre: «—C'est un marchand», cela les canonise déesses, mais ils ne valent pas tant que cela, non, sur mon âme!

Pippa.—Je vous crois bien.

Nanna.—Pour faire notre affaire, il faut montrer autre chose que des gants, une lettre à la main, une bague au doigt.

Pippa.—Je le crois comme vous.

Nanna.—Ma chère enfant, je t'ai donné une éducation de duchesse; oh! sache que des mères comme la tienne il n'en pousse point par les haies, et je ne connais pas de prédicateur dans toute la Maremme qui aurait su te faire le sermon que je t'ai fait. Garde-le bien dans ta mémoire, et je veux être mise au carcan si tu n'es pas adorée comme la plus riche et la plus sage courtisane qui fut, soit ou sera jamais; aussi, à l'heure de la mort, mourrai-je contente. Et sache-le bien, les humeurs, la morve, les crachats, l'ennui des mauvaises haleines, des émanations fétides, des caprices et des malédictions de tes amants, c'est l'histoire du vin gâté: qui en a bu trop trois jours durant finit par oublier le goût de moisi. Mais écoute encore deux petits mots, touchant deux petites choses.

Pippa.—Lesquelles?

Nanna.—La première, c'est qu'il ne faut pas que tu aies de ces oreillers de velours, posés sur des matelas de soie, que les vaniteuses jettent par terre pour y faire agenouiller ceux qui leur parlent: pécores que vous êtes, vous mourrez de faim aux brancards des charrettes! En second lieu, aie de la direction dans les mains et ne touche les boîtes aux onguents que du bout des doigts; ne te plâtre pas le visage comme ces grosses Lombardes, un tout petit peu de rouge suffit pour faire disparaître cette pâleur que souvent répand sur les joues une mauvaise nuit, une indisposition et la chose d'avoir trop fait l'amour. Rince-toi la bouche, le matin à jeun, avec de l'eau de puits; si cependant tu veux que ta peau soit douce, transparente, toujours dans le même état, je te donnerai mon livre de recettes, tu y apprendras à te maintenir le teint, à te donner des chairs appétissantes, je te ferai composer une eau de talc, qui est merveilleuse, et pour les mains, je te donnerai une eau de lavande qui est délicate, délicatissime. J'ai de plus, pour mettre dans la bouche, certaine substance qui, outre qu'elle conserve les dents, métamorphose l'haleine en senteur d'œillet. Les bras m'en tombent de voir ces tanches enfarinées qui se peignent, se vernissent la figure comme un masque de Modène et se vermillonnent si bien les lèvres que qui les baise se sent la bouche en feu d'une façon extravagante. Quelles haleines, quelles dents, quelles rides font à telle ou telle tous ces fards dont elles abusent étourdiment! Pippa?

Pippa.—Quoi, maman?

Nanna.—N'use ni de musc, ni de civette, ni d'autre parfum pénétrant; ils ne sont bons qu'à pallier la mauvaise odeur de ceux qui puent. Des petits bains, à la bonne heure, le plus souvent que tu pourras, lave et relave-toi fréquemment; se laver avec de l'eau où l'on a fait bouillir certaines herbes odoriférantes, cela vous pénètre les chairs de ce je ne sais quoi de suave qui s'échappe du bon linge de lessive quand on le tire de l'armoire et qu'on le déplie; de même que, lorsqu'on voit son linge bien blanc, on ne peut se retenir de s'en essuyer la figure, de même l'homme qui aperçoit une gorge, une nuque, des joues bien fraîches ne peut s'empêcher de les baiser et de les rebaiser. Pour que tes dents soient toujours tenues propres, avant de te lever, prends le bord du drap et frotte-les-toi à plusieurs reprise, tu enlèveras ainsi cette matière qui se dépose dessus et qui s'ôte aisément, tant que l'air n'a pas pénétré dans la bouche. Mais voici une foule de petites délicatesses qui me viennent à l'idée juste au moment où je voulais en finir et où je te disais que je ne voyais plus rien dont je me souvinsse; sache que je suis un puits profond, profond, dont la veine d'eau est si grosse que plus on en tire, plus il en vient. A cette heure, passe-toi celle-ci au doigt.

Pippa.—Je me la passe.

Nanna.—Aux approches de la San-Filippo, commence à dire à tes adorateurs que tu es dans l'intention de faire dire une vingtaine de messes, la veille de la fête du saint dont tu portes le nom, et de donner à manger à une dizaine de pauvres; partage-leur entre eux la dépense. La veille et la fête arrivées, mets-toi à grommeler, fais grand tapage, dis: «—Force m'est de me charger la conscience et l'âme par-dessus le marché.—Pourquoi donc?» te demanderont-ils, les gros nigauds.—«Parce que les prêtres sont en location pour aujourd'hui et pour demain, et qu'ils ne peuvent m'obliger de ces messes.» Tu les remettras à une autre fournée et les écus te resteront en main, ton honneur sauf.

Pippa.—Cela cadre à mes vues.

Nanna.—Supposé que tu te voies chez toi toute une volée de galants et de gentilshommes, venus pour te faire leur cour, feins qu'il te vienne la fantaisie de te promener à pied une couple d'heures, et, sans y mettre de sel ni d'huile, pare-toi avec un agrément qui semble l'effet du hasard. Une fois passé le seuil de la porte avec eux, dis-leur: «Allons à la Pace.» Là, après avoir marmotté un bout de PASTER NOSTRO, prends le chemin du pèlerin et arrête-toi à toutes les boutiques des merciers, pour leur faire étaler ce qu'ils ont de beau en fait de pommades, d'ambres gris et autres babioles. Ne va pas dire, à chaque chose qui te donne dans l'œil:—«Achète-moi ceci; toi, achète-moi cela,» non; mais dis:—«Ceci me plaît bien, cela également», et fais mettre les objets de côté, en ajoutant: «J'enverrai les prendre.» Fais comme cela pour les parfums et les simples bagatelles.

Pippa.—Où visez-vous?

Nanna.—Droit à leur pigeonnier.

Pippa.—Avec cette arbalète?

Nanna.—Avec celle de leur générosité, qui se tiendrait pour déshonorée si sur l'heure ou l'instant d'après ils n'achetaient pas ce que tu as dit de mettre pour toi en réserve, et ne t'en faisaient pas cadeau.

Pippa.—Qui n'a pas de malice, tant pis pour lui.

Nanna.—Quand tu seras de retour chez toi, partage entre tous tes faveurs menu, menu, et fais comme je vais te le dire.

Pippa.—Vous me l'avez déjà dit.

Nanna.—Oui, je te l'ai dit et je veux te le redire, derechef, parce que savoir charmer les gens, c'est le remède que donnent les charmeurs contre le venin. Place-toi donc sur une petite chaise basse, très basse, et fais-en allonger deux à tes pieds; comme tu seras assise entre deux autres, avance les bras et donne-leur à chacun l'une de tes mains. En te tournant tantôt vers celui-ci, tantôt vers celui-là, tu en contenteras encore deux par ton babil; les autres, cajole-les du regard et, en leur clignant de l'œil, donne-leur à entendre que le cœur est tout dans les yeux et non dans les mains, les pieds, ni les paroles. De la sorte, par l'artifice de ta grâce, tu la chatouilleras à huit grands dadais, en même temps.

Pippa.—Deux à deux.

Nanna.—Encore bien que tel ou tel ne soit pas trop à ton goût, force ta nature et regarde-toi dans le miroir d'un malade qui prend la médecine, quoique à contre-cœur; toi aussi tu auras à te guérir, non pas de la pauvreté, car sans te faire autrement putain, tu serais encore assez riche, mais de la situation de courtisane, en devenant une signora: tu en seras une de fait, sinon de titre.

Pippa.—Si archicroire vaut être, j'en suis déjà une.

Nanna.—Attache-toi encore à ceci: ne te laisse pas mettre dedans par ceux qui te feront un tas de promesses pour t'avoir seule à leur discrétion; ne leur sois point fidèle, si nobles et si riches qu'ils puissent être. Il n'est rien de tel que la rage de l'amour et le délire de la jalousie pour mettre les homme sens dessus dessous, et, tant que cela dure, ils font des miracles. Angela Greca peut te le jurer, elle qui a mis pas mal les pieds hors du lit. Il importe de faire comme cela, parce que les amoureux fous sont inconstants, et sache bien qu'à défaut d'autres avantages, le fait de se donner à une foule de gens nous rend plus jolie: la preuve en est dans les maisons inhabitées que les toiles d'araignées envieillissent, et les outils de fer gagnent aussi du lustre à se faire fourbir.

Pippa.—C'est vrai.

Nanna.—Et puis, qui doute que beaucoup ne fassent beaucoup, tandis que peu ne font que peu, est un cheval. Il est clair que j'entends que tu sois comme une louve qui entre dans une bergerie pleine de moutons, et non dans celle où il n'y en a qu'un. Je veux te le dire maintenant, ma chérie. Bien que l'Envie ait été une putain et qu'elle soit pour cela le péché mignon des putains, enferme-la en toi-même, et si tu entends dire ou si tu vois que la signora Tullia et la signora Béatrice reçoivent à foison des tapisseries, des tentures, des joyaux, des robes, montres-en de l'allégresse et dis:—«Vraiment, leur vertu et leur gentillesse méritaient encore davantage. Dieu récompense la générosité de qui leur en a fait présent!» Rien que pour cela, eux et elles te porteront une vive amitié, et c'est une aussi vive haine qu'ils te porteraient si tu te tordais le museau, en disant:—«Nous voilà jolies; dirait-on pas que c'est la reine Iseult? Je les verrai un jour l'une et l'autre aller chier sans chandelles!» Et cependant, sur ma foi, le martyre que subit une putain à voir d'autres putains bien nippées est plus insupportable que ne l'est un vieux reliquat de mal français niché dans la cheville d'un pied, dans la jointure du genou, dans le pli du coude, ou, pour dire pis encore, qu'une de ces atroces douleurs de tête que ne guériraient pas saints Côme et Damien.

Pippa.—Aux prêtres, tous ces maux-là!

Nanna.—Parlons un peu des dévotions, qui sont utiles au corps et à l'âme. J'entends que tu jeûnes non pas le samedi, comme les autres putains, qui veulent être plus rigides que le Vieux Testament, mais toutes les Vigiles, tous les Quatre-Temps, tous les vendredis de mars; fais savoir partout que ces saintes nuits-là tu ne couches avec personne: ce qui ne t'empêchera pas de les vendre à qui voudra les payer plus cher, en te gardant bien de te laisser prendre en fraude par tes amoureux.

Pippa.—Si j'en paye la gabelle, tant pis pour ma bourse.

Nanna.—Note cette galanterie: de temps en temps, fais semblant d'être malade et reste au lit une couple de jours sans être habillée ni déshabillée. Outre que tu seras courtisée comme une signora, les vins de choix, les gros chapons, toutes sortes de bonnes choses te viendront à la douce, à la douce; les piperies de ce genre s'opèrent par signes, sans que la langue s'en mêle.

Pippa.—Elle me plaît cette façon de paresser, à la fois utile et agréable.

Nanna.—Pour ce qui est du prix des plaisirs que tu vendras, il est nécessaire de t'informer, c'est d'une importance capitale. Tu devras t'y prendre avec adresse, considérer la condition de celui qui en veut et faire en sorte que pendant que tu cherches à attraper des douzaines de ducats, tu n'en laisses pas échapper de tes filets une simple couple, ou même la moitié d'une couple. Les hauts prix, tâche qu'on les crie à la ronde et que les bas prix on les taise; que celui qui te donne un ducat le fasse et ne dise rien; celui qui en donne dix, publie-le à son de trompe; à la fin du mois, autant de flibusté, autant d'épargné; celle qui ne se livre pas à moins de la vingtaine est comme une fenêtre qui n'a que des rideaux, le moindre vent la met en pièces. Mais il me vient à l'idée de t'enseigner un joli coup. Fille, quand tu chasses aux grives bien grasses, s'il t'en vient une près de tes filets, ne l'épouvante pas en faisant du bruit; retiens ton souffle, au contraire, jusqu'à ce qu'elle tombe dans les mailles; une fois prise, plume-lui le cul, morte, vivante ou étourdie.

Pippa.—Je ne comprends pas.

Nanna.—Je te dis que s'il te vient à travers les jambes un homme qui ait de quoi, ne va pas l'effrayer en lui demandant des sommes folles, prends ce qu'il donnera; une fois qu'il sera bien entortillé, plume-le jusqu'au vif. Un filou, pour donner confiance à sa dupe et montrer qu'il peut perdre, commence par se laisser gagner un coup ou deux, puis triche tant qu'il lui plaît.

Pippa.—C'est ce que je ferai.

Nanna.—Ne perds jamais le temps, Pippa; va par la maison, donne deux coups d'aiguille, par contenance, manie des étoffes, chantonne quelques petits vers que tu auras appris pour rire, gratte la guitare, pince le luth, fais semblant de lire le Furieux, le Pétrarque, les Cent Nouvelles, que tu auras toujours sur la table, mets-toi à la jalousie, puis éloigne-t'en, et pense et repense à étudier le putanisme. Quand tu t'ennuieras de ne faire quoi que ce soit, enferme-toi dans ta chambre et, le miroir à la main, apprends-toi devant lui à rougir gentiment, à te composer les gestes, les maintiens, les attitudes qui conviennent, s'il te faut pleurer, abaisser les yeux sur ton corsage ou les relever à propos.

Pippa.—Que de subtiles affaires!

Nanna.—Je pense à ce gredin d'argot usité de filous à filoutés; ne te plais pas à le parler et n'écoute pas ceux qui le parlent; forcément, tu serais tenue pour une de ces espèces..., je sais bien qui je veux dire, et tu ne pourrais ouvrir la bouche sans faire entrer le monde en défiance. Je te donne toute permission d'user de coquineries le jour où l'occasion s'en présente et avec cette sorte de gens que Dieu a faits pour que jamais ils ne reviennent te voir; mais l'argot, je ne le permets sous aucun prétexte.

Pippa.—Il suffit de m'en prévenir.

Nanna.—Je ne t'enseigne pas comment tu devrais te disculper de tes propres scélératesses à l'aide de bonnes excuses, de bonnes réponses; ta prudence me marche sur le pied et me fait signe de ne pas m'échiner à te le dire. Je lui obéis donc et t'avertis que si tu veux faire souffrir qui t'aime, tu devras t'y prendre de façon qu'il ne souffre pas continuellement, qu'il ne s'habitue pas à son martyre comme celui qui loge à bail la fièvre quarte depuis cinq ou six ans. Use d'un moyen terme et tiens-t'en au livre de Serafino, qui dit:

Ni trop de cruauté, ni trop d'indulgence;
L'une désespère, l'autre rassasie.

Ne te montre jamais si éprise d'un homme, quelque bien que tu en penses, que tu ne puisses lui donner deux coups du petit marteau sur l'enclume du cœur; par-dessus tout, ouvre à deux battants la porte à qui vient les mains pleines et ferme-la au nez de qui les a vides. Prends-y-toi de façon que celui qui donne t'écoute, quoique tu feignes de ne pas être entendu de lui, quand tu diras à celui qui ne donne rien:—«Pourvu qu'un tel me veuille du bien, je ne me soucie de nul autre.» Sois toujours la première à te fâcher contre ceux que tu auras offensés: domptés par l'amour, ils te feront leur maxima culpa de tes propres péchés; mais, suppose que tu t'irrites fort contre quelqu'un, ne lui tiens pas rigueur trop longtemps, tu courrais le risque d'être quittée par lui. Son amour ressemble à quelque petite faim qui vous reste quand votre appétit ne s'est pas rassasié complètement; une fois levé de table, cette faim-là se passe tout de suite et l'on n'avalerait pas une bouchée de plus, pour n'importe quoi.

Pippa.—J'ai éprouvé cela.

Nanna.—T'ai-je parlé des jurements?

Pippa.—Oui, mais redites-le-moi.

Nanna.—Je ne fais que dire et redire; c'est l'ordinaire des femmes qui répètent dix fois la même chose. Peut-être en ai-je fait autant.

Pippa.—Vous m'avez prévenue de ne jamais jurer par Dieu ni par les Saints, puis vous m'avez enseigné à protester par serment de mon innocence vis-à-vis de l'homme qui, par jalousie, me défendait de voir tel ou tel amoureux.

Nanna.—C'est vrai; tu peux donc jurer, mais pas blasphémer: blasphémer est mal, même pour celui qui a perdu jusqu'à ses boyaux, encore pis pour une femme qui gagne à tout coup.

Pippa.—Je me tais.

Nanna.—Apprends à ta servante et à ton valet, lorsqu'ils bavarderont avec tes galants, pendant que tu seras dans ta chambre, à savoir leur suggérer quelques-unes de tes petites envies; qu'ils sachent leur dire:—«Voulez-vous faire de la signora votre esclave? achetez-lui cette chose, elle en a un désir à se pâmer.» Mais tâche qu'ils ne demandent jamais que des futilités, comme qui dirait des oiseaux dans une cage dorée, un perroquet, de ceux qui sont verts.

Pippa.—Pourquoi pas un gris?

Nanna.—Ils coûtent trop cher. De cette façon, tu peux tirer quelque petit profit. Après, tu sauras de temps à autre emprunter à celui-ci, à celui-là ce qu'il te plaira, et le plus possible tarder à le rendre. Si on ne te le redemande pas, garde-le: l'homme qui t'a fait le prêt hésite, rumine, attend ton bon plaisir et, dans l'intervalle, il peut venir à l'esprit de quelques-uns certaine délicatesse qui leur fasse honte de te rien réclamer, mettons qu'il s'agisse de vêtements, d'une casaque, d'une chemise, n'importe quoi. Comme cela, souvent, souvent, tu gardes de bonnes petites choses.

Pippa.—Cela me manquait.

Nanna.—Je l'ai prêché moi-même. Te voici une quinzaine de jours avant la Saint-Martin; rassemble en consistoire tous tes amants, assieds-toi au milieu du cercle; fais à tous les plus gentilles câlineries que tu saches ou que tu puisses, et quand tu les as bien englués de tes chieries, dis-leur: «Je veux que nous fassions le roi de la fève et que jusqu'au carnaval nous continuions ainsi de payer un souper chacun notre tour: nous commencerons par moi; à condition qu'on ne dépense pas des folies. Nous ne voulons que passer le temps d'une façon honnête.» Un arrangement pareil est pour toi de beaucoup d'agrément et de non moins de profit. D'abord, le souper que tu offriras sortira de leur bourse; ensuite le roi est obligé de coucher avec toi le soir de son souper, et ce coucher-là, force est que Sa Majesté le paye en roi. D'un autre côté, chaque fois qu'on mange chez toi, les reliefs te couvrent de la dépense de la semaine et, en grappillant, il te restera encore par surcroît de l'huile, du bois, du vin, de la chandelle, du sel, du pain, du vinaigre. S'il t'est possible de revendre à l'un ou à l'autre, en cachette, ces denrées-là, fais-le; mais la chose étant découverte, tu t'en acquerrais un renom à ne pas trouver de savon qui puisse t'en laver la tête; par conséquent, mieux vaut ne pas s'y risquer.

Pippa.—Oh! celle-là, oui, elle n'est pas pourrie.

Nanna.—Je t'égrène à cette heure autant de rubis que de paroles, et, certes, tu pourrais les enfiler comme on enfile des perles. Fais-toi de temps en temps faire par ta chambrière un suçon sur la gorge, ou bien marquer sur la joue la double empreinte d'une morsure, afin de brouiller l'estomac de qui croira y voir l'œuvre de son rival. Mets aussi ton lit en désordre, pendant le jour, emmêle tes cheveux, rends-toi les joues rouges en te fatiguant, mais pas beaucoup, et tu verras renâcler l'homme qui est jaloux de toi, comme renâcle celui qui surprend sa femme in peccavisti.

Pippa.—Celle-là m'est allée droit au cœur.

Nanna.—Ce qui m'ira droit au cœur, à moi, c'est que mes paroles fructifient dans ta cervelle comme fait le grain semé dans les champs. Si je les ai jetées au vent, ce sera pour ta ruine, à ma grande douleur, à mon désespoir, et en une semaine tu chieras sous toi tout ce que je t'aurai laissé de rentes. Au contraire, s'il advient que tu t'attaches à mes recommandations, tu béniras les os, la chair et la cendre de ta mère, tu l'aimeras morte, comme je crois que tu l'aimes vivante.

Pippa.—Vous pouvez l'archicroire, maman.

Nanna.—Ici je m'arrête, et ne te plains pas si je t'ai fait bonne mesure; contente-toi de ce que je ne veux pas t'en dire plus long.

—«Que voudriez-vous me dire de plus?» répondit la Pippa à sa mère. Celle-ci se leva, engourdie d'être restée trop longtemps assise, et en bâillant, en se détirant, s'en fut à la cuisine. Le souper prêt, la fille désormais savante, toute à l'allégresse d'avoir bientôt à ouvrir boutique, n'y toucha que du bout des dents; elle semblait proprement une fillette à qui son père vient de promettre de la marier à son amoureux. Pleine de joie, elle en tenait à peine dans sa peau, du contentement d'elle-même. Mais comme l'une était éreintée d'avoir parlé, l'autre d'avoir écouté, elles allèrent dormir ensemble dans le même lit. Le matin, elles se levèrent, bien reposées, dînèrent quand le temps leur en parut arrivé, et comme elles se remettaient à causer, la Pippa qui avait fait un beau rêve au point du jour en fit le récit à sa mère, juste au moment où celle-ci ouvrait la bouche pour raconter les trahisons dont les hommes payent l'amour des femmes.

[1] Neuf heures du matin.

[2] Jean de Médicis fut élu pape le 11 mars 1513; il prit le nom de Léon X.

[3] C'est-à-dire: Balles! Balles! Tout le monde connaît les armes des Médicis. Palle! Palle! était également le cri de guerre.

[4] C'est-à-dire: en voilà assez là-dessus.

[5] Allusion aux critiques que l'on avait formulées sur la première partie des Ragionamenti, où est racontée la vie des nonnes.

[6] De cette façon, tantôt, expressions recherchées.

[7] Liste d'expressions populaires dont voici le sens: vite; de bonne heure; tôt, tôt; haleter; au secours; il brame; mouvement; il enveloppe; lourdaud; à la brune; obscurité.

[8] Tôt et non vite.

[9] L'un et l'autre signifient: dans le mouillé.

[10] L'un et l'autre signifient: il porte, il apporte.

[11] Beffana: c'est-à-dire l'Épiphanie. En Italie, on appelle encore Beffana le jour des Rois et les enfants attendent la Beffana, vieille femme qui leur apporte des jouets. La Beffana remplace, en somme, sous un aspect plus vilain, le petit Noël, ou saint Nicolas.

[12] Jaser; radoter; nausée; caprice; l'heure de midi; je tressaute de joie; à demi mouillé; il glisse; il râpe.

[13] Monnaie de très petite valeur.

[14] Le sac de Rome.

[15] Terme argotique pour désigner les pièces d'or; en italien il signifie plaisirs.

[16] C'est-à-dire les criminels coiffés d'une mitre de papier peint.

[17] Ce passage n'a pas encore été éclairci. L'Arétin mentionne ce Gian-Maria à l'acte III, scène XI, de la Cortigiana:

Le père gardien.—Quant à la venue du Turc, il n'y a rien de vrai là-dedans; mais lors même qu'il viendrait, que t'importe à toi?

Alvigia.—Que m'importe à moi? Ah! l'empalement ne me va en aucune façon. Empaler les pauvres petites femmes vous paraît, peut-être, une plaisanterie?... Moi, je me désespère, au contraire, de ce qu'il semble que nos prêtres se fassent une fête d'être empalés!...

Le père gardien.—A quoi t'en aperçois-tu?

Alvigia.—A ce qu'ils ne prennent aucune précaution quand on dit: «Voilà le Turc! le voilà!»

Le père-gardien.—Bavardages et sornettes!... Maintenant, Dieu te conduise! Tout à l'heure je vais prendre la poste à cause d'un traité que j'arrange à Verrochio, afin que l'armée du comte Gian-Maria, ce juif musicien, soit taillée en pièces; et grâce à certaine confession que j'ai révélée, cette leçon leur apprendra à se révolter, sois tranquille.


DEUXIÈME JOURNÉE
Les Roueries des Hommes

Ci commence la Deuxième journée des capricieux «Ragionamenti» de l'Arétin, dans laquelle la Nanna raconte à la Pippa les mauvais tours que jouent les hommes aux malheureuses qui leur sont crédules.

Pippa.—Laissez-moi vous raconter mon rêve, puis je vous écouterai.

Nanna.—Raconte-le.

Pippa.—Ce matin, dès l'aube, il me semblait être dans une chambre haute, large, fort belle, toute tendue de satin vert et jaune; sur les tentures étaient appendus des épées aux pommeaux dorés, des chapeaux de velours brodé, des toques ornées de leurs médailles, des écussons, des tableaux et autres objets de prix. Dans un coin de la chambre se trouvait un lit de brocart d'or frisé, et moi, abbatialement comme un abbé, je trônais sur un siège de satin cramoisi tout parsemé de boutons d'or, comme celui du pape. Autour de moi étaient groupés des bœufs, des ânes, des moutons, des buffles, des renards, des paons, des chats-huants, des merles; et j'avais beau les battre, les bâtonner, les tondre, les peler, leur carder le poil, leur arracher des plumes, celles de l'aile comme celles de la queue, les berner de toutes façons, aucun ne s'en allait; bien mieux, ils me léchaient de la tête aux pieds. Je voudrais bien vous voir me tirer au clair la signification d'une telle fantasmagorie.

Nanna.—Ce songe-là, je l'entends comme Daniel et tu peux t'en estimer heureuse. Les bœufs et les ânes par toi frappés, bâtonnés, ce sont les vilains avares qui viendront te faire la cour, dussent-ils en crever; les moutons et les buffles signifient les bonnes bêtes qui se laisseront tondre et peler par tes roueries; dans les renards, je vois les fins matois que tu assommeras une fois pris dans tes filets; dans les paons sans queue, les riches et beaux jouvenceaux; les chats-huants et les merles me représentent la séquelle des gens qui perdront la tête rien qu'à te voir et à t'entendre babiller.

Pippa.—Que faites-vous des autres circonstances?

Nanna.—Doucement. La chambre parée dénote la grandeur; les objets de prix appendus partout sont les larcins que invisibilium et visibilium tu extorqueras de celui-ci ou de celui-là; le trône pontifical indique les honneurs que tu recevras de tout le monde. Ainsi donc, tu arriveras au palio.

Pippa.—Attendez, attendez. Les paons dont j'ai rêvé et qui se regardaient les pattes ne piaillaient pas, comme ils font toujours. Qu'est-ce que cela veut dire?

Nanna.—Voilà ce qui montre la vérité de mes prophéties; voilà ce qui montre combien tu seras sage: ceux que les filets de ton amour laisseront à sec sur les sables de Barbarie ne pousseront même pas une plainte. Maintenant, écoute-moi; en m'écoutant, cachète bien mes paroles dans ta mémoire, et Dieu veuille que les avertissements de la mère te suffisent pour te garder des scélératesses des hommes! Hélas! je dis hélas! en songeant à ces pauvresses qui se sont perdues par le fait des maquerelles, des maquereaux, des promesses, des importunités, de l'occasion, de l'argent, des flatteries, des beaux semblants et de la malchance qui les prend par le toupet. Et ne va pas croire que ces accidents-là fassent quelque distinction entre putains et non-putains: ils les encochent toutes, ils les agrippent toutes. Mais comme j'entends que ma causerie soit un repas composé de toutes sortes de victuailles et que je n'ai jamais servi à table, je ne sais quoi t'offrir d'abord. Bien que les hors-d'œuvre soient institués pour aiguiser l'appétit, j'aime mieux, quand je mange, commencer par ce qu'il y a de meilleur; c'est pourquoi je te servirai en premier une des scélératesses les plus abominables que je connaisse, par la même raison que le joli visage d'une femme est la première chose qui saute aux yeux de qui la regarde; qui diable se soucierait d'elle, en voyant d'abord et rien qu'à la figure quel mauvais morceau elle doit être sous sa robe? Au contraire, si l'on voit tout de suite un joli minois, on suppose que le reste doit être un morceau friand.

Pippa.—Elles sortent à l'instant de la Monnaie, vos comparaisons. Allez, maintenant.

Nanna.—Un baron romagnol, non pas romain, échappé du sac de Rome par un trou, comme sortent les souris, et se trouvant sur je ne sais quel navire, fut jeté avec une foule de ses compagnons, par la fureur des vents déchaînés, sur le rivage d'une grande ville, dont était souveraine une signora dont je ne me rappelle pas le nom. Comme elle allait à la promenade, elle aperçut le pauvre homme étendu par terre, trempé, brisé, blême, tout hérissé et plus semblable à la peur que ne ressemble à la canaille la Cour d'à présent. Le pis, c'est que les paysans, le prenant pour quelque grand seigneur espagnol, l'entouraient pour faire de lui et de ses camarades ce qu'au coin d'un bois font les malandrins d'un homme qui se trouve, sans armes, avoir perdu son chemin. Mais la signora, les ayant envoyés se faire pendre rien qu'en relevant la tête, s'approcha de lui, le réconforta d'un air gracieux, d'un geste bienveillant, l'emmena dans son palais, fit restaurer le navire et les navigateurs plus que princièrement; puis, étant allée rendre visite au baron, qui avait repris sa bonne mine, elle se prit à écouter le poème, le discours, le sermon, le prêche qu'il lui fit, lorsqu'il lui assura qu'il oublierait sa courtoisie quand les fleuves couleraient à rebours. Traîtres d'hommes! Menteurs d'hommes! Faussetés d'hommes! Tandis qu'il hâblait à la romagnole, la malheureuse, la pauvrette, la niaise le buvait des yeux, et, remarquant la largeur de sa poitrine et de ses épaules, en restait stupéfaite; elle acheva de tomber d'étonnement en contemplant la fierté de sa haute mine; ses yeux pleins d'honneur la faisaient soupirer, et ses cheveux d'or frisés l'enivrèrent complètement; elle ne pouvait s'arracher au plaisir de parcourir des yeux toute son aimable personne, d'admirer la grâce dont l'avait doué la nature, cette truie, et restait entièrement absorbée dans la divinité de son visage. Maudits soient le visage et le reste.

Pippa.—A quel propos les maudire?

Nanna.—Le plus souvent, ils sont trompeurs; deux fois pour une ils vous abusent, il m'en est témoin la bonne mine du baron qui fit devenir à moitié folle la signora dont je te parle. En moins de temps qu'une femme ne change de fantaisie, elle ordonna de préparer les tables, et, quand le royal festin fut prêt, s'assit avec le messire auprès d'elle; venaient de proche en proche les autres naufragés, puis les gens du pays, selon l'ordre de Melchisédec. Sur ces entrefaites, les magnifiques plats d'argent surchargés de viande sont placés devant les affamés par une multitude de serviteurs, et, quand il se fut rassasié l'appétit, le baron fit ses présents à la signora.

Pippa.—Que lui donna-t-il?

Nanna.—Une mitre de brocatelle que Sa Sainteté portait sur la tête le jour des Cendres; une paire de mules brodées de festons d'or, qu'elle avait aux pieds le jour que Gian-Matteo les lui baisait; le pastoral du pape Etoupe, je veux dire Lin; la boule de l'obélisque; une clef arrachée de force à Saint Pierre, gardien de ses escaliers; une nappe de l'office secret du Palais, et je ne sais combien de reliques des Santa Santorum que sa prosopopée, à ce qu'il prétendait, avait réchappées des mains des ennemis. Là-dessus se montra un habile joueur de rebec qui, après avoir accordé son instrument, chanta d'étranges balivernes.

Pippa.—Que chanta-t-il, Dieu vous bénisse?

Nanna.—La haine du chaud contre le froid, du froid contre le chaud; il dit pourquoi l'été a les jours longs, pourquoi l'hiver les a courts; il chanta la parenté qui relie le coup de foudre au bruit du tonnerre, le bruit du tonnerre à l'éclair, l'éclair au nuage et le nuage au beau temps; il dit où gît la pluie quand il fait beau, et le beau temps quand il pleut; il dit la grêle, la gelée, la neige, le brouillard; il parla aussi, je crois, de l'hôtesse aux chambres garnies, qui se retient de rire quand on pleure, et de celle qui se retient de pleurer quand on rit; à la fin, il dit de quelle espèce est le feu qui brûle au cul des vers luisants, et si la cigale chante avec ses ailes ou avec son gosier.

Pippa.—Jolis secrets!

Nanna.—Déjà Sa Seigneurie la signora, qui écoutait le chant comme les morts écoutent le Kyrie eleison, était toute affolée du babillage et de la galanterie de son hôte, et, comme il ne lui semblait vivre que lorsque cet homme parlait, elle se mit à l'interroger sur les papes, les cardinaux; puis elle en vint à le supplier de lui conter comment l'astuce cléricale s'était laissé choir dans les griffes des mauvaises pattes. Alors le baron, pour obéir aux ordres de sa supplique, tirant de sa poitrine un de ces soupirs qui s'échappent astucieusement du foie d'une putain lorsqu'elle aperçoit une bourse pleine, dit: «—Puisque Ton Altesse, signora, veut que je me ressouvienne de choses qui me font prendre en haine ma mémoire quand elle se les rappelle, je te raconterai comment l'impératrice du monde devint esclave des Espagnols, et je te dirai de plus tout ce que j'ai vu de misères. Mais quel Marane, quel Tudesque, quel Juif serait si cruel qu'il puisse raconter de telles choses à quelqu'un sans se briser de sanglots?» Puis il ajouta: «Signora, il est l'heure de dormir et les étoiles disparaissent; pourtant, si ta volonté est de connaître nos infortunes, quoique ce soit renouveler ma douleur que de les dire, je commencerai.»

Après ces mots, il entama l'histoire de ce peuple qui, pour épargner six ducats, se fit massacrer, puis conta comment un bruit circula tout à coup dans Rome; des lansquenets et des jure-Dieu venaient, enseignes déployées, pour faire la queue du monde. L'un disait à l'autre:—«Prends ton grabat et marche», et, certes, plus d'un s'en allait par les jachères, si cette traîtresse de proclamation: «A peine de la hart!» ne s'y était opposée. Il conta comment, après cette proclamation, ce peuple lâche se mit à enfouir ses écus, ses plats d'argent, ses joyaux, ses colliers, ses vêtements et tous ses objets précieux; comment dans les groupes, les attroupements d'hommes, épars ou rassemblés çà et là, chacun disait ce qui lui passait par la tête, au sujet de ce qui causait leur frayeur à tous. Entre temps, quarteniers et capitaines de la milice, la peste les étouffe! allaient et venaient, avec des files de soldats; et, certes, si le courage consistait dans les beaux pourpoints, les belles chaussures, les épées dorées, Espagnols et Allemands eussent été les mal venus. Le baron conta comment un ermite criait par les rues:—«Faites pénitence, prêtres! Faites pénitence, voleurs! et demandez à Dieu miséricorde, car l'heure de votre châtiment est proche, elle arrive, elle sonne!» Mais leur orgueil n'avait pas d'oreilles. Mais pourquoi les scribes et les pharisiens apparurent à la croix de Monte-Mari, comme il disait, et quand le soleil donna sur leurs armures, l'éclat terrible qui s'en échappait fit trembler les poltrons accourus au rempart de plus d'épouvante que n'en causent les éclairs et les coups de tonnerre. Ni les uns ni les autres ne songeaient aux moyens de repousser l'ennemi qui s'avançait; tous cherchaient des yeux quelque trou pour s'y blottir. En ce moment, une rumeur s'éleva du côté du Monte-San-Spirito, et nos braves à la parade, dès le premier assaut, ressemblèrent à celui qui fait du premier coup une chose, puis ne la réussit plus jamais si bien. Je veux dire qu'ils tuèrent Bourbon et qu'après avoir pris je ne sais combien de bannières, ils allèrent les porter au palais avec des «Vivat! vivat!» à assourdir le ciel et la terre. Pendant qu'ils croyaient tenir la victoire, voici que les barricades du Monte sont emportées et que l'ennemi faisant de la chair à pâté d'une foule de gens qui n'avaient commis ni faute, ni péché dans la bataille, s'élança dans le Borgho; de là, quelques-uns passèrent le pont, pénétrèrent jusqu'aux Banchi, puis rétrogradèrent, et l'on prétend que cette bonne âme de château Saint-Ange, dans lequel s'était mis à l'abri le bon ami, ne les bombarda pas pour deux raisons: l'une, crainte de jeter au vent ses pilules et sa poudre; l'autre, de mettre l'ennemi plus en colère qu'il n'était. On ne s'y préoccupait que de faire dévaler des cordes pour hisser dans le Saint des Saints les grands clercs qui avaient le feu au cul. Mais voici venir la nuit, voici que les grosses bedaines qui gardaient le Ponte-Sisto ont la venette, et voici que l'armée s'éparpille du Transtévère dans Rome même; déjà s'élèvent des clameurs, les portes sont jetées à bas, chacun fuit, chacun se cache, chacun se lamente. Le sang baigne les rues, partout on massacre; ceux qu'on torture poussent des cris, les prisonniers font des supplications, les femmes s'arrachent les cheveux, les vieillards tremblent, toute la ville est mise les pieds en l'air, et bienheureux celui qui meurt du premier coup ou qui, agonisant, rencontre quelqu'un qui l'achève. Mais qui pourrait dire les horreurs d'une pareille nuit? Frères, moines, chapelains et toute la séquelle, armés ou sans armes, se blottissaient dans les sépultures, plus morts que vifs, et il ne resta pas un réduit, pas un trou, pas un puits, pas un clocher, pas une cave, pas le moindre gîte secret qui ne se trouvât aussitôt plein de toutes sortes de gens. Les respectables personnages, on les tournait en dérision et, leurs vêtements déchirés, relevés sur leur dos, on les fouillait, on leur crachait dessus; on ne respectait ni les églises, ni les hôpitaux, ni les maisons, ni rien; ils entrèrent, les mécréants, jusque dans ces lieux où les hommes ne doivent pas pénétrer et, pour comble d'affront, ils forcèrent les femmes d'aller où l'excommunication attend toute femme qui y met le pied. La grande pitié, c'était d'entendre les maris, tout rouges du sang qui coulait de leurs blessures, appeler leurs femmes perdues, d'une voix à faire sangloter ce bloc de marbre du Colisée, qui se tient debout sans ciment. Le baron racontait à la signora ce que je te raconte et, comme il en venait aux lamentations que faisait le pape dans le château, maudissant je ne sais qui de lui avoir manqué de parole, il laissa échapper de ses yeux tant de larmes qu'il aurait pu s'y noyer. Enfin, ne pouvant plus cracher un mot, il resta comme muet.

Pippa.—Comment est-ce possible qu'il plaignît les malheurs du pape, étant ennemi des prêtres?

Nanna.—Parce que nous n'en sommes pas moins chrétiens, qu'ils n'en sont pas moins prêtres, et que l'âme, d'ailleurs, doit aussi penser à ses affaires. Voilà pourquoi le baron fut saisi d'une telle angoisse que la signora se leva, lui prit les mains, qu'elle étreignit doucement à deux reprises, et l'accompagna jusqu'à sa chambre, où elle le laissa en lui souhaitant le bonsoir, puis alla se coucher.

Pippa.—Vous avez bien fait de m'abréger l'histoire: je ne pouvais plus vous écouter sans pleurer.

Nanna.—Je ne t'en ai raconté qu'une bribe, à cloche-pied, te faisant part d'un détail par-ci, d'un autre par-là, car, à te dire vrai, j'ai donné ma mémoire à ressemeler; puis, on n'en viendrait jamais à bout, tant il y eut de cruautés dans ce sac, et si je voulais te dire les vols, les assassinats, les violences exercés par ceux-là même dans les maisons desquels les fugitifs pensaient être en sûreté, je serais en danger de m'attirer la haine de nombre de gens qui ne croient pas que l'on sache comment ils ont égorgé leurs amis.

Pippa.—Laissez de côté la vérité et ne dites que des mensonges; on vous en tiendra meilleur compte.

Nanna.—C'est ce qu'un jour je ferai, de toutes façons.

Pippa.—Faites-le et n'en dites rien.

Nanna.—Tu le verras; mais revenons à nos affaires. La signora, prise à la glu dont l'amour avait empoissé la bonne mine et les belles manières du baron, était toute en feu, et le cœur lui sautait dans la poitrine comme s'il eût été de vif-argent. Songeant à la grandissime renommée de sa race et aux prouesses qu'elle l'estimait avoir dû faire dans cette horrible nuit, elle se débattait sur sa couche comme une personne qui a un glacial et brûlant souci; la figure et les paroles de cet homme lui restaient enfoncées dans la mémoire, et elle faisait peu de cas du sommeil. Déjà le jour suivant, à l'aide des couleurs de messire le Soleil, avait mis le fard aux joues de Mme l'Aurore; elle s'en fut trouver sa sœur, et après lui avoir conté un songe, au pied levé, lui dit:

—«Que te semble du pèlerin qui nous est survenu? As-tu jamais vu une telle prestance que la sienne? Quels miracles il devait accomplir, les armes à la main, pendant que l'on se disputait à Rome? Impossible qu'il ne soit pas issu d'un noble sang, et certes, si depuis que la mort m'a enlevé mon premier époux je n'avais fait vœu de rester veuve, peut-être, peut-être me laisserais-je aller à faire cette faute une seconde fois, mais pour lui seul. Certes, ma sœur, je ne veux rien te cacher; bien mieux, je te jure, par l'affection nouvelle que je porte à la noblesse de l'étranger, que depuis la mort de mon époux, mon cœur est resté on ne peut plus avare d'amour; maintenant je reconnais les vestiges de cette ancienne flamme qui jadis me consuma tout à coup et non petit à petit. Mais avant que je commette aucune vilenie, que la terre s'entr'ouvre et m'engloutisse vive, ou que la foudre du ciel m'abîme dans les profondeurs. Je ne suis pas femme à mettre en lambeaux les lois de l'honneur; celui qui eut mon amour l'a emporté avec lui dans l'autre monde, et il en jouira in sæcula sæculorum.» En achevant ces mots, elle se mit à pleurer, qu'on l'aurait cru assommée de coups.

Pippa.—Pauvrette!

Nanna.—La sœur, qui n'était pas hypocrite et qui prenait les choses par l'endroit, fit des moqueries de son vœu, de ses lamentations et lui répliqua:—«Est-il possible que tu ne veuilles pas connaître combien il est doux d'avoir des petits enfants et de quel miel sont les dons de Mme Vénus? Quelle folie est la tienne, si tu crois que les âmes des morts n'ont d'autres soucis que de savoir si leurs femmes se remarient ou non? Mais je veux que tu te contentes pour toute victoire de ne t'être pas pliée à prendre un de ces nombreux princes qui t'ont convoitée; veux-tu résister à ce malin de Cupidon? Folle, n'y essaye pas, tu n'y gagnerais que de t'y casser le cou. En outre, tous tes voisins sont tes ennemis; sache donc reconnaître l'occasion, qui t'a mis sa mèche de cheveux dans la main, et si notre sang se mêle au sang romain, quelle cité pourra égaler la nôtre? A présent, faisons faire des prières dans les monastères pour que le Ciel conduise à bien nos projets. Pendant ce temps-là, nous trouverons le moyen de le retenir ici; peut-être en sera-t-il bien aise, fracassé, ruiné comme il est, et à cause aussi de la rudesse du froid qui sort du cœur de l'hiver.» Tu m'interroges des yeux, Pippa: elle sut si bien lui chanter les vêpres, qu'elle donna le coup de pouce au vœu, à la pudeur, et que la signora, jetant son honneur derrière ses épaules, soit qu'elle reste assise, soit qu'elle se promène, toujours voit, toujours entend le baron. La nuit vient, et quand tout dort, même les grillons, elle veille, elle se retourne dans son lit, tantôt sur un flanc, tantôt sur l'autre, s'entretenant de lui avec elle-même et se consumant dans cette angoisse connue seulement de celui qui se couche et se relève, selon que la jalousie dont il est travaillé veut qu'il se couche ou se lève. Pour te le déclarer net, elle qui avait la tête à l'envers en arriva aux mauvaises fins avec le bel ami; elle en vint là, ma fille.

Pippa.—Et fit sagement.

Nanna.—Au contraire, follement.

Pippa.—Pourquoi?

Nanna.—Parce que le chant figuré le dit: