Deh, parlate: che forze taccendo.
Par pitié, parlez: peut-être qu'en vous taisant.
Men pietosi, più barbari siete.
Vous êtes moins compatissans que barbares.
Ah! v'intendo! tacete, tacete.
Ah! je vous entends! taisez-vous, taisez-vous.
Non mi dite che'l figlio è morto.
Ne me dites point que mon fils est mort.
Après avoir ainsi nommé le sujet et créé la situation, après l'avoir préparée et fondée par les discours, le poète n'en fournit plus que les masses, qu'il abandonne au génie du compositeur; c'est à celui-ci à leur donner toute l'expression, et à développer toute la finesse des détails dont elles sont susceptibles.
Le drame en musique doit donc faire une impression bien autrement profonde que la tragédie et la comédie ordinaire: il serait inutile d'employer l'instrument le plus puissant, pour ne produire que des effets médiocres. Si la tragédie de Mérope m'attendrit, me touche, me fait verser des larmes, il faut que, dans l'opéra, les angoisses, les mortelles alarmes de cette mère infortunée, passent toutes dans mon âme; il faut que je sois effrayé de tous les fantômes dont elle est obsédée, que sa douleur et son délire me déchirent et m'arrachent le cœur. Le musicien qui m'en tiendrait quitte pour quelques larmes, pour un attendrissement passager, serait bien au-dessous de son art.
Il en est de même de la comédie. Si la comédie de Térence et de Molière enchante, il faut que la comédie en musique me ravisse. L'une représente les hommes tels qu'ils sont, l'autre leur donne un degré de verve et de génie de plus: ils sont tout près de la folie. Pour sentir le mérite de la première, il ne faut que des oreilles et du bon sens; mais la comédie chantée paraît être faite pour l'élite des gens d'esprit et de goût.
La musique donne aux ridicules et aux mœurs un caractère d'inégalité, une finesse d'expression, qui, pour être saisis, exigent un tact prompt et délicat, et des organes très-exercés. Mais la passion a ses repos et ses intervalles, et l'art du théâtre veut qu'on suive en cela la marche de la nature.
On ne peut pas, au spectacle, toujours rire aux éclats, ni toujours fondre en larmes. Oreste n'est pas toujours tourmenté par les Euménides; Andromaque, au milieu de ses alarmes, aperçoit quelques rayons d'espérance qui la calment; il n'y a qu'un pas de cette sécurité au moment affreux où elle verra périr son fils; mais ces deux momens sont différens, et le dernier ne devient que plus tragique par la tranquillité du précédent.
Les personnages subalternes, quelque intérêt qu'ils prennent à l'action, ne peuvent avoir les accens passionnés de leur héros; enfin, la situation la plus pathétique ne devient touchante et terrible que par degrés; il faut qu'elle soit préparée; et son effet dépend, en grande partie, de ce qui l'a précédée et amenée.
Voilà donc deux momens bien distincts du drame lyrique; le moment tranquille, et le moment passionné: et le premier soin du compositeur a dû consister à trouver deux genres de déclamation essentiellement différens, et propres, l'un à rendre le discours tranquille, l'autre à exprimer le langage des passions dans toute sa force, dans toute sa variété et dans tout son désordre.
Cette dernière déclamation porte le nom d'air; la première a été appelée le récitatif. Celui-ci est une déclamation notée, soutenue et conduite par une simple basse, qui se faisant entendre à chaque changement de modulation, empêche l'acteur de détonner.
Lorsque les personnages raisonnent, délibèrent, s'entretiennent et dialoguent ensemble, ils ne peuvent que réciter. Rien ne serait plus faux, que de les voir discuter en chantant, ou dialoguer par couplets, en sorte qu'un couplet devint la réponse de l'autre.
Le récitatif est le seul instrument propre à la scène et au dialogue. Il ne doit pas être chantant; il doit exprimer les véritables inflexions du discours, par des intervalles un peu plus marqués et plus sensibles que la déclamation ordinaire: du reste, il doit en conserver la gravité et la rapidité, et tous les autres caractères. Il ne doit pas être exécuté en mesure exacte; il faut qu'il soit abandonné à l'intelligence et à la chaleur de l'acteur, qui doit se hâter ou se ralentir, suivant l'esprit de son rôle ou de son jeu. Un récitatif qui n'aurait pas tous ces caractères, ne pourrait jamais être employé sur la scène avec succès.
Le récitatif est beau pour le peuple, lorsque le poète a fait une belle scène, et que l'acteur l'a bien jouée. Il est beau pour l'homme de goût, lorsque le musicien a bien saisi, non seulement le principal caractère de la déclamation, mais encore toutes les finesses qu'elle reçoit des intérêts de ceux qui parlent et agissent dans le drame.
L'air et le chant commencent avec la passion; dès qu'elle se montre, le musicien doit s'en emparer avec toutes les ressources de son art.
Arbace explique à Mandane les motifs qui l'obligent de quitter la capitale avant le retour de l'aurore, de s'éloigner de ce qu'il a de plus cher au monde. Cette tendre princesse combat les raisons de son amant; mais lorsqu'elle en a reconnu la solidité, elle consent à son éloignement, non sans un extrême regret: voilà le sujet de la scène et du récitatif. Mais elle ne quittera pas son amant sans lui parler de toutes les peines de l'absence, sans lui recommander les intérêts de l'amour le plus tendre: et c'est le moment de la passion et du chant:
Conserve-toi fidèle.
Songe que je reste et que je peine.
Et quelquefois du moins
Ressouviens-toi de moi.
Il eût été faux de chanter durant l'entretien de la scène; il n'y a point d'air propre à peser les raisons de la nécessité d'un départ: mais quelque simple et touchant que soit l'adieu de Mandane, quelque tendresse qu'une habile actrice mette dans la manière de déclamer ces quatre vers, ils ne seraient que froids et insipides, si on se bornait à les réciter.
C'est qu'il est évident qu'une amante pénétrée, qui se trouve dans la situation de Mandane, répétera à son amant, au moment de la séparation, de vingt manières passionnées et différentes, les mots cités plus haut. Elle les dira, tantôt avec un attendrissement extrême, tantôt avec résignation et courage, tantôt avec l'espérance d'un meilleur sort, tantôt dans la confiance d'un heureux retour. Elle ne pourra recommander à son amant de songer quelquefois à sa solitude et à ses peines, sans être frappée elle-même de la situation où elle va se trouver dans un moment: ainsi les accens prendront le caractère de la plainte la plus touchante, à laquelle Mandane fera peut-être succéder un effort subit de fermeté, de peur de rendre à Arbace ce moment aussi douloureux qu'il l'est pour elle.
Cet effort ne sera peut-être suivi que de plus de faiblesse; et une plainte, d'abord peu violente, finira par des sanglots et des larmes. En un mot, tout ce que la passion la plus douce et la plus tendre pourra inspirer dans cette position à une âme sensible, composera les élémens de l'air de Mandane; mais quelle plume serait assez éloquente pour donner une idée de tout ce que contient un air! Quel critique sera assez hardi pour assigner les bornes du génie!
Le duo, ou le duetto, est donc un air dialogué, chanté par deux personnes animées de la même passion ou de passions opposées. Au moment le plus pathétique de l'air, leurs accens peuvent se confondre; cela est dans la nature. Une exclamation, une plainte, peut les réunir; mais le reste de l'air doit être en dialogue.
Il serait également faux de faire alternativement parler et chanter les personnages du drame lyrique. Non-seulement le passage du discours au chant, et le retour du chant au discours, auraient quelque chose de désagréable et de brusque; mais ce serait un mélange monstrueux de vérité et de fausseté.
Dans nulle imitation, le mensonge de l'hypothèse ne doit disparaître un instant; c'est la convention sur laquelle l'illusion est fondée. Si vous laissez prendre une fois à vos personnages le ton de la déclamation ordinaire, vous en faites des gens comme nous; et je ne vois plus de raison pour les faire chanter, sans blesser le bon sens.
Cette économie intérieure du spectacle en musique, fondée d'un côté sur la vérité de l'imitation, et de l'autre sur la nature de nos organes, doit servir de poétique élémentaire au poète lyrique.
Il faut, à la vérité, qu'il se soumette en tout au musicien; il ne peut prétendre qu'au second rôle; mais il lui reste d'assez beaux moyens, pour partager la gloire de son compagnon. Le choix et la disposition du sujet, l'ordonnance et la marche de tout le drame, sont l'ouvrage du poète. Le sujet doit être rempli d'intérêt, et disposé de la manière la plus simple et la plus intéressante. Tout y doit être en action, et viser aux grands effets.
Jamais le poète ne doit craindre de donner à son musicien une tâche trop forte. Comme la rapidité est un caractère inséparable de la musique, et une des principales causes de ses prodigieux effets, la marche du poème lyrique doit être toujours rapide. Les discours longs et oisifs ne seraient nulle part plus déplacés. Il doit se hâter vers son dénoûment, en se développant de ses propres forces, sans embarras et sans intermittence.
Cette simplicité et cette rapidité nécessaires à la marche et au développement du poème lyrique, sont aussi indispensables au style du poète. Rien ne serait plus opposé au langage musical, que ces longues tirades de nos pièces modernes, et cette abondance de paroles que l'usage et la nécessité de la rime ont introduite sur nos théâtres.
Le sentiment et la passion sont précis dans le choix des termes; ils emploient toujours l'expression propre, comme la plus énergique: dans les instans passionnés, ils la répéteraient vingt fois, plutôt que de chercher à la varier par de froides périphrases.
Le style lyrique doit donc être énergique, naturel et facile. Il doit avoir de la grâce; mais il abhorre l'élégance étudiée. Tout ce qui sentirait la peine, la facture ou la recherche, une épigramme, un trait d'esprit, d'ingénieux madrigaux, des sentimens alambiqués, des tournures compassées, feraient la croix et le désespoir du compositeur: car quel chant, quelle expression donner à cela?
Il y a même cette différence essentielle entre le lyrique et le poète tragique, qu'à mesure que celui-ci devient éloquent et verbeux, l'autre doit devenir précis et avare de paroles, parce que l'éloquence des momens passionnés appartient toute entière au musicien.
Rien ne serait moins susceptible de chant, que toute cette sublime et harmonieuse éloquence par laquelle la Clytemnestre de Racine cherche à soustraire sa fille au couteau fatal. Le poète lyrique, en plaçant une mère dans une situation pareille, ne pourra lui faire dire que quatre vers:
Rends mon fils.....
Ah! mon cœur se fend:
Je ne suis plus mère, ô ciel!
Je n'ai plus de fils.
Mais, avec ces quatre petits vers, la musique fera en un instant plus d'effet, que le divin Racine n'en pourra jamais produire avec toute la magie de la poésie.
Les moralités qui sont semées dans l'opéra italien, ne plaisaient pas beaucoup en France, non plus que cette mode monotone de terminer la scène la plus passionnée par une ariette, par une comparaison. Est-elle bien placée dans le personnage accablé de douleur? A-t-il bonne grâce à se livrer à ce badinage? N'est-ce pas refroidir l'auditeur, et détruire l'impression du sentiment?
Cela est aussi disparate que de mettre en musique une conspiration, un conseil, que d'opiner en chantant.
Il est reçu de chanter les plaintes, la joie et la fureur; mais la musique, faite pour toucher, ne raisonne pas. Titus fredonnant un cours de morale, ferait tomber nos jeunes gens en léthargie.
Je trouve, en général, dans tous les opéras italiens, des germes de passions, jamais la passion amenée à sa maturité, des scènes jamais filées, peu soutenues, toujours étouffées par des sens suspendus, point finis, et qui laissent à l'auditeur le soin de deviner.
Si nos scènes étaient aussi hachées, occasionneraient-elles des morceaux de musique bien pathétiques ou bien agréables, des descriptions vives et animées, des images riantes, des tableaux galans?
Notre opéra veut des fêtes liées à l'action et sorties de son sein; l'opéra italien s'en dispense. Des pantomimes dans les entr'actes détournent l'attention due au poème, et font diversion aux idées tragiques. Quel assemblage de bouffon et de sérieux! Nous voulons un tout dont les parties soient plus analogues.
L'amour, qui ne devrait être qu'accessoire dans les autres théâtres, est le principal mobile de la scène lyrique. Atys est vraiment opéra, parce que tous les incidens naissent de l'amour; Armide de même; Phaéton un peu moins, car l'ambition du soleil est peu agréable.
FIN DES ÉBAUCHES D'UNE POÉTIQUE DRAMATIQUE.
MUSTAPHA
ET ZÉANGIR.
TRAGÉDIE
REPRÉSENTÉE SUR LE THÉATRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE, LE
15 DÉCEMBRE 1777.
PERSONNAGES.
La scène est dans le sérail de Constantinople, autrement Byzance.
MUSTAPHA ET ZÉANGIR,
TRAGÉDIE.
ROXELANE, OSMAN.
OSMAN.
Oui, madame, en secret le sultan vient d'entendre
Le récit des succès que je dois vous apprendre;
Les Hongrois sont vaincus, et Témeswar surpris,
Garant de ma victoire, en est encore le prix.
Mais tout près d'obtenir une gloire nouvelle,
Dans Byzance aujourd'hui quel ordre me rappelle?
ROXELANE.
Et quoi! vous l'ignorez!... Oui, c'est moi seule, Osman,
Dont les soins ont hâté l'ordre de Soliman.
Visir, notre ennemi se livre à ma vengeance;
Le prince, dès ce jour, va paraître à Byzance.
Il revient: ce moment doit décider enfin
Et du sort de l'empire et de notre destin.
On saura si, toujours puissante, fortunée,
Roxelane, vingt ans d'honneurs environnée,
Qui vit du monde entier l'arbitre à ses genoux,
Tremblera sous les lois du fils de son époux;
Ou si de Zéangir l'heureuse et tendre mère,
Dans le sein des grandeurs achevant sa carrière,
Dictant les volontés d'un fils respectueux,
De l'univers encor attachera les yeux.
OSMAN.
Que n'ai-je, en abattant une tête ennemie,
Assuré d'un seul coup vos grandeurs et ma vie!
J'osais vous en flatter: le sultan soupçonneux
M'ordonnait de saisir un fils victorieux,
Dans son gouvernement, au sein de l'Amasie.
Je pars sur cet espoir: j'arrive dans l'Asie;
J'y vois notre ennemi des peuples révéré,
Chéri de ses soldats, partout idolâtré;
Ma présence effrayait leur tendresse alarmée;
Et, si le moindre indice eût instruit son armée
De l'ordre et du dessein qui conduisaient mes pas,
Je périssais, madame, et ne vous servais pas.
ROXELANE.
Soyez tranquille, Osman; vous m'avez bien servie:
Puisqu'on l'aime à ce point, qu'il tremble pour sa vie.
Je sais que Soliman n'a point, dans ses rigueurs,
De ses cruels aïeux déployé les fureurs;
Que souvent, près de lui, la terre avec surprise
sur le trône ottoman vit la clémence assise;
Mais, s'il est moins féroce, il est plus soupçonneux,
Plus despote, plus fier, non moins terrible qu'eux.
J'ignore si, d'ailleurs, au comble de la gloire,
Couronné quarante ans des mains de la victoire,
Sans regret par son fils un père est égalé;
Mais le fils est perdu, si le père a tremblé.
OSMAN.
Ne m'écrivez-vous point qu'une lettre surprise,
Par une main vénale entre vos mains remise,
Du prince et de Thamas trahissant les secrets,
Doit prouver qu'à la Perse il vend nos intérêts?
Cette lettre, sans doute, au sultan parvenue....
ROXELANE.
Cette lettre, visir, est encore inconnue;
Mais apprenez quel prix le sultan, par ma voix,
Annonce en ce moment au vainqueur des Hongrois.
De ma fille, à vos vœux par mon choix destinée,
Il daigne à ma prière approuver l'hyménée;
Et ce nœud sans retour unit nos intérêts.
J'ai pu, jusqu'aujourd'hui, sans nuire à nos projets,
Dans le fond de mon cœur ne point laisser surprendre
Tous les secrets qu'ici j'abandonne à mon gendre.
Ecoutez. Du moment qu'un hymen glorieux
Du sultan pour jamais m'eut asservi les vœux,
Je redoutai le prince; idole de son père,
Il pouvait devenir le vengeur de sa mère;
Il pouvait... Cher Osman, j'en frémissais d'horreur....
Au faîte du pouvoir, au sein de la grandeur,
Du sérail, de l'état souveraine paisible,
Je voyais, dans le fond de ce palais terrible,
Un enfant s'élever pour m'imposer la loi;
Chaque instant redoublait ma haine et mon effroi.
Les cœurs volaient vers lui; sa fierté, son courage,
Ses vertus s'annonçaient dans les jeux de son âge;
Et ma rivale, un jour, arbitre de mon sort,
M'eût présenté le choix des fers ou de la mort.
Tandis que ces dangers occupaient ma prudence,
Le ciel de Zéangir m'accorda la naissance.
Je triomphais, Osman; j'étais mère, et ce nom
Ouvrait un champ plus vaste à mon ambition.
Je cachais toutefois ma superbe espérance;
De mon fils près du prince on éleva l'enfance,
Et même l'amitié, vain fruit des premiers ans,
Sembla mêler son charme à leurs jeux innocens.
Bientôt mon ennemi, plus âgé que son frère,
S'enflammant au récit des exploits de son père,
S'indigna de languir dans le sein du repos,
Et brûla de marcher sur les pas des héros.
Avec plus d'art alors cachant ma jalousie,
Je fis à son pouvoir confier l'Amasie;
Et, tandis que mes soins l'exilaient prudemment,
Tout l'empire me vit avec étonnement
Assurer à ce prince un si noble partage,
De l'héritier du trône ordinaire apanage;
Sa mère auprès de lui courut cacher ses pleurs.
Mon fils, demeuré seul, attira tous les cœurs:
Mon fils à ses vertus sait unir l'art de plaire:
Presqu'autant qu'à moi-même il fut cher à son père;
Et, remplaçant bientôt le rival que je crains,
Déjà, sans les connaître, il servait mes desseins.
Je goûtais, en silence, une joie inquiète;
Lorsque, las de payer le prix de sa défaite,
Thamas à Soliman refusa les tributs,
Salaire de la paix que l'on vend aux vaincus.
Il fallut pour arbitre appeler la victoire;
Le prince, jeune, ardent, animé par la gloire,
Brigua près du sultan l'honneur de commander:
Aux vœux de tout l'empire il me fallut céder.
Eh! qui savait, Osman, si la guerre inconstante,
Punissant d'un soldat la valeur imprudente,
N'aurait pu?.... Vain espoir! les Persans terrassés,
Trois fois dans leurs déserts devant lui dispersés;
La fille de Thamas aux chaînes réservée,
Dans Tauris pris d'assaut par ses mains enlevée:
Ces rapides exploits l'ont mis, dès son printemps,
Au rang de ces héros, honneur des Ottomans...
J'en rends grâces au ciel... Oui, c'est sa renommée,
Cet amour, ce transport du peuple et de l'armée,
Qui d'un maître superbe aigrissant les soupçons,
A ses regards jaloux ont paru des affronts.
Il n'a pu se contraindre; et son impatience
Rappelle, sans détour, le prince dans Byzance:
Je m'en applaudissais, quand le sort dans mes mains
Fit passer cet écrit propice à mes desseins.
Je voulais au sultan, contre un fils que j'abhorre...
Il faut que ce billet soit plus funeste encore;
Le prince est violent et son malheur l'aigrit;
Il est fier, inflexible, il me hait... Il suffit.
Je sais l'art de pousser ce superbe courage
A des emportemens qui serviront ma rage;
Son orgueil finira ce que j'ai commencé.
OSMAN.
Hâtez-vous; qu'à l'instant l'arrêt soit prononcé,
Avant que l'ennemi que vous voulez proscrire
Sur le cœur de son père ait repris son empire.
Mais ne craignez-vous point cette ardente amitié
Dont votre fils, madame, à son frère est lié?
Vous-même, pardonnez à ce discours sincère,
Vous-même, l'envoyant sur les pas de son frère,
D'une amitié fatale avez serré les nœuds.
ROXELANE.
Et quoi! fallait-il donc qu'enchaîné dans ces lieux,
Au sentier de l'honneur mon fils n'osât paraître?
Entouré de héros, Zéangir voulut l'être.
Je l'adore, il est vrai; mais c'est avec grandeur.
J'éprouvai, j'admirai, j'excitai son ardeur;
La politique même appuyait sa prière;
Du trône sous ses pas j'abaissais la barrière.
Je crus que, signalant une heureuse valeur,
Il devait à nos vœux promettre un empereur
Digne de soutenir la splendeur ottomane.
Eh! comment soupçonner qu'un fils de Roxelane,
Si près de ce haut rang, pourrait le dédaigner,
Et former d'autres vœux que celui de régner?
Mais, non: rassurez-vous; quel excès de prudence
Redoute une amitié, vaine erreur de l'enfance,
Prestige d'un moment, dont les faibles lueurs
Vont soudain disparaître à l'éclat des grandeurs?
Mon fils.....
OSMAN.
Vous ignorez à quel excès il l'aime.
Je ne puis vous tromper ni me tromper moi-même;
Je déteste le prince autant que je le crains;
Il doit haïr en moi l'ouvrage de vos mains,
Un visir qui le brave est bientôt votre gendre.
D'Ibrahim qu'il aimait il veut venger la cendre.
Successeur d'Ibrahim, je puis prévoir mon sort.
S'il vit, je dois trembler; s'il règne, je suis mort.
Jugez sur ses destins quel intérêt m'éclaire.
Perdez votre ennemi, mais redoutez son frère;
Par des nœuds éternels ils sont unis tous deux.
ROXELANE.
Zéangir!... ciel! mon fils!... il trahirait mes vœux!
Ah! s'il était possible... Oui, malgré ma tendresse...
Je suis mère, il le sait, mais mère sans faiblesse.
Ses frivoles douleurs ne pourraient m'alarmer,
Et mon cœur en l'aimant sait comme il faut l'aimer.
OSMAN.
Il est d'autres périls dont je dois vous instruire:
Je crains que, dans ces lieux, cette jeune Azémire
N'ouvre à l'amour enfin le cœur de votre fils.
ROXELANE.
J'ai mes desseins, Osman. Captive dans Tauris,
Je la fis demander au vainqueur de son père:
La fille de Thamas peut m'être nécessaire.
Vous saurez mes projets, quand il en sera temps.
Allez, j'attends mon fils; profitez des instans;
Assiégez mon époux. Sultane et belle-mère,
Jusqu'au moment fatal je dois ici me taire:
Parlez: de ses soupçons nourrissez la fureur:
C'est par eux qu'en secret j'ai détruit dans son cœur
Ce fameux Ibrahim, cet ami de son maître,
S'il est vrai toutefois qu'un sujet puisse l'être.
Plus craint, notre ennemi sera plus odieux.
Du despotisme ici tel est le sort affreux:
Ainsi que la terreur le danger l'environne;
Tout tremble à ses genoux; il tremble sur le trône.
On vient. C'est Zéangir. Un instant d'entretien,
Me dévoilant son cœur, va décider le mien.
ROXELANE, ZÉANGIR.
ROXELANE.
Mon fils, le temps approche, où, devançant votre âge,
De mes soins maternels accomplissant l'ouvrage,
Vous devez assurer l'effet de mes desseins.
Élevez votre cœur jusques à vos destins.
Le sultan (notre amour veut en vain nous le taire)
Touche au terme fatal de sa longue carrière;
De l'Euphrate au Danube, et d'Ormus à Tunis [2],
Cent peuples, sous ses lois étonnés d'être unis,
Vont voir à qui le sort doit remettre en partage
De sceptres, de grandeurs cet immense héritage.
Le prince, après huit ans, rappelé dans ces lieux....
ZÉANGIR.
Ah!... je tremble pour lui.
ROXELANE, à part.
Qui? vous, mon fils!... O cieux!
ZÉANGIR.
C'est pour lui que j'accours; souffrez que ma prière
Implore vos bontés en faveur de mon frère.
Les enfans des sultans (vous ne l'ignores pas),
Bannis pour commander en de lointains climats,
Ne peuvent en sortir sans l'ordre de leur père;
Mais cet ordre est souvent terrible, sanguinaire.
Sur le seuil du palais si mon frère immolé...
ROXELANE.
Et voilà de quels soins votre cœur est troublé!
De nos grands intérêts quand mon âme est remplie!
Quand vous devez régler le sort de notre vie!
ZÉANGIR.
Moi!
ROXELANE, à part.
Vous... Ciel, qu'il est loin de concevoir mes vœux!
(Haut).
Ceux dont ici pour vous le zèle outre les yeux
Vous tracent vers le trône un chemin légitime.
ZÉANGIR.
Le trône est à mon frère: y penser est un crime.
ROXELANE.
Il est vrai qu'en effet, s'il eût persévéré,
S'il eût vaincu l'orgueil dont il est dévoré,
S'il n'eût trahi l'état, vous n'y pouviez prétendre.
ZÉANGIR.
Qui? lui! trahir l'état! ô ciel! puis-je l'entendre?
Croyez qu'en cet instant, pour dompter mon courroux,
J'ai besoin du respect que mon cœur a pour vous.
Qui venais-je implorer! quel appui pour mon frère!
ROXELANE.
Eh bien! préparez-vous à braver votre père;
Prouvez-lui que ce fils, noirci, calomnié,
D'aucun traité secret à Thamas n'est lié;
Que, depuis son rappel, ses délais qu'on redoute,
Sur lui, sur ses desseins, ne laissent aucun doute.
Mais tremblez que son père aujourd'hui, dans ces lieux,
N'ait de la trahison la preuve sous ses yeux.
ZÉANGIR.
Quoi!... Non, je ne crains rien, rien que la calomnie.
Rougissez du soupçon qui veut flétrir sa vie:
Il est indigne, affreux.
ROXELANE.
Modérez-vous, mon fils.
Eh bien! nous pourrons voir nos doutes éclaircis.
Cependant vous deviez, s'il faut ici le dire,
Excuser une erreur qui vous donne un empire.
Vous le sacrifiez; quel repentir un jour!
ZÉANGIR.
Moi! jamais.
ROXELANE.
Prévenez ce funeste retour.
Quel fruit de mes travaux! Quel indigne salaire!
Savez-vous pour son fils ce qu'a fait votre mère?
Savez-vous quels degrés, préparant ma grandeur,
D'avance, par mes soins, fondaient votre bonheur?
Née, on vous l'a pu dire, au sein de l'Italie,
Surprise sur les mers qui baignent ma patrie,
Esclave, je parus aux yeux de Soliman;
Je lui plus; il pensa qu'éprise d'un sultan,
M'honorant d'un caprice, heureuse de ma honte,
Je briguerais moi-même une défaite prompte.
Qu'il se vit détrompé! ma main, ma propre main,
Prévenant mon outrage, allait percer mon sein;
Il pâlit à mes pieds, il connut sa maîtresse.
Ma fierté, son estime accrurent sa tendresse;
Je sus m'en prévaloir: une orgueilleuse loi
Défendait que l'hymen assujéttît sa foi;
Cette loi fut proscrite; et la terre étonnée
Vit un sultan soumis au joug de l'hyménée.
Je goûtai, je l'avoue, un instant de bonheur;
Mais bientôt, mon cher fils, lasse de ma grandeur,
Une langueur secrète empoisonna ma vie;
Je te reçus du ciel, mon âme fut remplie.
Ce nouvel intérêt, si tendre, si pressant,
Répandit sur mes jours un charme renaissant;
J'aimai plus que jamais ma nouvelle patrie;
La gloire vint parler à mon âme agrandie;
J'enflammai d'un époux l'heureuse ambition;
Près de son nom peut-être on placera mon nom.
Eh bien! tous ces surcroîts de gloire, de puissance,
C'est à toi que mon cœur les soumettait d'avance;
C'est pour toi que j'aimais et l'empire et le jour;
Et mon ambition n'est qu'un excès d'amour.
ZÉANGIR.
Ah! vous me déchirez... Mais quoi! que faut-il faire?
Faut-il tremper mes mains dans le sang de mon frère?
Moi qui voudrais pour lui voir le mien répandu!
ROXELANE.
Quoi! vous l'aimez ainsi? Dieu! quel charme inconnu
Peut lui donner sur vous cet excès de puissance?
ZÉANGIR.
Le charme des vertus, de la reconnaissance,
Celui de l'amitié... Vous me glacez d'effroi.
ROXELANE.
Adieu.
Qu'allez-vous faire?
ROXELANE.
Il est affreux pour moi
D'avoir à séparer mes intérêts des vôtres:
Ce cœur n'était pas fait pour en connaître d'autres.
ZÉANGIR.
Vous fuyez... Dans quel temps m'accable son courroux?
Quand un autre intérêt m'appelle à ses genoux,
Quand d'autres vœux...
ROXELANE.
Comment!
ZÉANGIR.
Je tremble de le dire.
ROXELANE.
Parlez.
ZÉANGIR.
Si mon destin m'écarte de l'empire,
Il est un bien plus cher et plus fait pour mon cœur,
Qui pourrait à mes yeux remplacer la grandeur.
Sans vous, sans vos bontés je n'y dois point prétendre;
Je l'oserais par vous.
ROXELANE.
Je ne puis vous entendre;
Mais quel que soit ce bien pour vous si précieux,
Mon fils, il est à vous, si vous ouvrez les yeux.
Votre imprudence ici renonce au rang suprême;
Vous en voyez le fruit: et dans cet instant même
Il vous faut implorer mon secours, ma faveur.
Régnez, et de vous seul dépend votre bonheur;
Et, sans avoir besoin qu'une mère y consente,
Vous verrez à vos lois la terre obéissante.
[2] Les flottes de Soliman pénétrèrent jusques dans le golfe Persique.
ZÉANGIR, seul.
Quels assauts on prépare à ce cœur effrayé!
Craindrai-je pour l'amour, tremblant pour l'amitié?
O mon frère! ô cher prince! après un an d'absence,
Hélas! était-ce à moi de craindre sa présence?
J'augmente ses dangers... je vole à ton secours...
Et c'est ma mère, ô ciel! qui menace tes jours!
Se peut-il que d'un crime on me rende complice,
Et que je sois formé d'un sang qui te haïsse?
ZÉANGIR, AZÉMIRE.
ZÉANGIR.
Ah! princesse, apprenez, partagez ma douleur.
Ma voix, de la sultane implorant la faveur,
Et de mes feux secrets découvrant le mystère,
Allait à mon bonheur intéresser ma mère,
Quand j'ai compris soudain, sur un affreux discours,
Quels périls vont du prince environner les jours.
AZÉMIRE.
Eh quoi! que faut-il craindre? Et quel nouvel orage...
ZÉANGIR.
Souffrez qu'entre vous deux mon âme se partage;
Que d'un frère à vos yeux j'ose occuper mon cœur.
Vous pouvez le haïr, je le sais...
AZÉMIRE.
Moi, seigneur!
ZÉANGIR.
Je ne me flatte point; par lui seul prisonnière,
C'est par lui qu'Azémire est aux mains de mon père.
L'instant où je vous vis est un malheur pour vous,
Et mon frère est l'objet d'un trop juste courroux.
AZÉMIRE.
Par mon seul intérêt mon âme prévenue,
A ses vertus, seigneur, n'a point fermé la vue;
Je suis loin de haïr un généreux vainqueur.
Ses soins ont de mes fers adouci la rigueur;
Il a même permis que mes yeux, dans son âme,
Vissent... quelle amitié pour son frère l'enflâme!
ZÉANGIR.
Ah! que n'avez-vous pu lire au fond de son cœur;
De tous ses sentimens connaître la grandeur!
Vous sauriez à quel point son amitié m'est chère.
AZÉMIRE.
Je vous l'ai dit, seigneur; j'admire votre frère;
Je sens que son danger doit vous faire frémir.
Quel est-il?
ZÉANGIR.
On prétend, on ose soutenir
Qu'avec Thamas, madame, il est d'intelligence.
AZÉMIRE.
O ciel! qui peut ainsi flétrir son innocence?
De ces affreux soupçons je confondrai l'auteur.
Mais, si j'ose, à mon tour, soigneux de mon bonheur...
AZÉMIRE.
Faut-il que de mes vœux vous le fassiez dépendre?
D'un trop funeste amour que devez-vous attendre?
Nos destins par l'hymen peuvent-ils être unis?
Thamas et Soliman, éternels ennemis,
Dans le cours d'un long règne, illustre par la guerre,
De leurs sanglans débats ont occupé la terre;
Et, malgré ses succès, votre père, seigneur,
Laisse au seul nom du mien éclater sa fureur.
Je vois que votre amour gémit de ce langage;
Mais mon cœur, je le sens, gémirait davantage,
Si le vôtre, seigneur, par le temps détrompé,
Me reprochait l'espoir dont il s'est occupé.
ZÉANGIR.
Non; je serai moi seul l'auteur de mon supplice;
Cruelle! je vous dois cette affreuse justice.
Mais je veux, malgré vous, par mes soins redoublés,
Triompher des raisons qu'ici vous rassemblez;
Et si, dans vos refus, votre âme persévère,
Mes larmes couleront dans le sein de mon frère.AZÉMIRE, FÉLIME.
AZÉMIRE.
Dans le sein de son frère!.. ah! souvenir fatal!
Pour essuyer ses pleurs, il attend son rival!
Quelle épreuve! et c'est moi, grand Dieu! qui la prépare!
FÉLIME.
Je conçois les terreurs où votre cœur s'égare;
Mais un mot, pardonnez, pouvait les prévenir.
L'aveu de votre amour...
AZÉMIRE.
J'ai dû le retenir.
Quand un ordre cruel, m'appelant à Byzance,
Du prince, après trois mois, m'eut ravi la présence,
Sa tendresse, Félime, exigea de ma foi
Que ce fatal secret ne fût livré qu'à toi.
Il craignait pour tous deux sa cruelle ennemie.
Est-ce elle dont la haine arme la calomnie?
A-t-il pour notre hymen sollicité Thamas?
O ciel! que de dangers j'assemble sur ses pas!
Étrange aveuglement d'un amour téméraire!
Ces raisons qu'à l'instant j'opposais à son frère,
Contre le prince, hélas! parlaient plus fortement;
Je les sentais à peine auprès de mon amant;
Et quand, plus que jamais, ma flamme est combattue,
C'est l'amour d'un rival qui les offre à ma vue!
FÉLIME.
Je frémis avec vous pour vous-même et pour eux.
Eh! qui peut sans douleur voir deux cœurs vertueux
Briser les nœuds sacrés d'une amitié si chère,
Et contraints de haïr un rival dans un frère?
AZÉMIRE.
Ah! loin d'aigrir les maux d'un cœur trop agité,
Peins-moi plutôt, peins-moi leur générosité;
Peins-moi de deux rivaux l'amitié courageuse,
De ces nobles combats sortant victorieuse,
Et d'un exemple unique étonnant l'univers.
Mais un trône, l'amour, des intérêts si chers...
Fuyez, soupçons affreux! gardez-vous de paraître!
Quel espoir, cher amant, dans mon cœur vient de naître,
Quand ton frère, à mes yeux partageant mon effroi,
Au lieu de son amour ne parlait que de toi!
L'amitié dans son âme égalait l'amour même:
Il te rendait justice, et c'est ainsi qu'on t'aime.
Tu verras une amante, un rival malheureux,
Unir, pour te sauver, leurs efforts et leurs vœux.
Le ciel, qui veut confondre et punir ta marâtre,
Charge de ta défense un fils qu'elle idolâtre.
FIN DU PREMIER ACTE.
LE PRINCE, ACHMET.
LE PRINCE.
Est-ce toi, cher Achmet, que j'embrasse aujourd'hui,
Toi, de mes premiers ans et le guide et l'appui!
Ah! puisqu'à mes regards on permet ta présence,
De mes fiers ennemis je crains peu la vengeance.
Par tes conseils prudens je puis parer leurs coups;
Un si fidèle ami...
ACHMET.
Prince, que faites-vous?
D'un tel excès d'honneur mon âme est accablée.
Je voudrais voir ma vie à la vôtre immolée;
Mais ce titre...
LE PRINCE.
Tes soins ont su le mériter.
Pour en être plus digne il le faut accepter.
On m'accuse en ces lieux d'un orgueil inflexible:
C'est du moins, cher Achmet, celui d'un cœur sensible.
Je sais chérir toujours et ton zèle et ta foi;
Et l'orgueil des grandeurs est indigne de moi.
Voilà donc ce séjour si cher à mon enfance,
Où jadis... Quel accueil après huit ans d'absence!
Tu le vois; c'est ainsi qu'on reçoit un vainqueur!...
On dérobe à mes yeux l'empressement flatteur
D'un peuple dont la joie honorait mon entrée.
Une barque en secret, sur la mer préparée,
Aux portes du sérail me mène obscurément;
Un ordre me prescrit d'attendre le moment
Qui doit m'admettre aux pieds de mon juge sévère;
Il faut que je redoute un regard de mon père,
Et que l'amour d'un fils, muet à son aspect,
Se cache avec terreur sous un morne respect.
ACHMET.
Écartez, croyez-moi, cette sombre pensée.
N'enfoncez point les traits dont votre âme est blessée;
A vos dangers, au sort conformez votre cœur.
Du joug, sans murmurer, souffrez la pesanteur;
De vos exploits surtout bannissez la mémoire;
Plus que vos ennemis, redoutez votre gloire;
Et, d'un visir jaloux confondant les desseins,
Tremblez au pied d'un trône affermi par vos mains.
LE PRINCE.
Le lâche! d'Ibrahim il occupe la place!
Un jour... Dirais-tu bien que sa superbe audace,
Dans mon camp, sous mes yeux, voulait dicter des lois?
ACHMET.
De vos ressentimens, prince, étouffez la voix.
LE PRINCE.
Qui! moi! souffrir l'injure et dévorer l'offense!
Détester sans courroux et frémir sans vengeance!...
Je le voudrais en vain; n'attends point cet effort...
Pardonne, cher Achmet, pardonne à ce transport.
Je devrais, je le sens, vaincre ma violence...
Mais prends pitié d'un cœur déchiré dès l'enfance,
Que d'horreur, d'amertume on se plut à nourrir,
D'un cœur fait pour aimer, qu'on force de haïr.
Eh! qui jamais du sort sentit mieux la colère?
Témoin, presqu'en naissant, des ennuis de ma mère,
Confident de ses pleurs dans mon sein recueillis,
Le soin de les sécher fut l'emploi de son fils.
Elle fuit avec moi; je pars pour l'Amasie.
Dès ce moment, Achmet, l'imposture, l'envie,
Quand je verse mon sang, osent flétrir mes jours;
Une indigne marâtre empoisonne leur cours.
Vainqueur dans les combats, consolé par la gloire,
Je n'ose aux pieds d'un maître apporter ma victoire.
Je m'écarte en tremblant du trône paternel;
Je languis dans l'exil, en craignant mon rappel.
J'en reçois l'ordre, Achmet; et quand? lorsque ma mère
A besoin de ma main pour fermer sa paupière.
A cet ordre fatal juge de son effroi;
Expirante à mes yeux, elle a pâli pour moi;
Ses soupirs, ses sanglots, ses muettes caresses,
Remplissaient de terreur nos dernières tendresses:
J'ai lu tous mes dangers dans ses regards écrits,
Et sur son lit de mort elle a pleuré son fils.
Ah! cette image encor me poursuit et m'accable;
Et tandis qu'occupé d'un devoir lamentable,
Je recueillais sa cendre et la baignais de pleurs,
Ici l'on accusait mes coupables lenteurs;
On cherchait à douter de mon obéissance.
Un fils pleurant sa mère a besoin de clémence,
Et doit justifier, en abordant ces lieux,
Quelques momens perdus à lui fermer les yeux!
Ah! d'un nouvel effroi, vous pénétrez mon âme.
Si votre cœur se livre au courroux qui l'enflâme,
De la sultane ici soutiendrez-vous l'aspect?
Feindrez-vous devant elle une ombre de respect?
N'allez point à sa haine offrir une victime;
Contenez, renfermez l'horreur qui vous anime.
LE PRINCE.
Ah! voilà de mon sort le coup le plus affreux!
C'est peu de l'abhorrer, de paraître à ses yeux,
D'étouffer des douleurs qu'irrite sa présence;
Mon cœur s'est pour jamais interdit la vengeance.
Mère de Zéangir, ses jours me sont sacrés.
Que les miens, s'il le faut, à sa fureur livrés...
Mais quoi! puis-je penser qu'un grand homme, qu'un père,
Adoptant contre un fils une haine étrangère...
ACHMET.
Ne vous aveuglez point de ce crédule espoir;
Par la mort d'Ibrahim jugez de son pouvoir.
Connaissez, redoutez votre fière ennemie.
Vingt ans sont écoulés depuis que son génie
Préside aux grands destins de l'empire ottoman,
Et, sans le dégrader, règne sur Soliman.
Le séjour odieux qui lui donna naissance,
Lui montra l'art de feindre et l'art de la vengeance.
Son âme, aux profondeurs de ses déguisemens,
Joint l'audace et l'orgueil de nos fiers Musulmans.
Sous un maître absolu souveraine maîtresse,
Elle osa dédaigner, même dans sa jeunesse,
Ce frivole artifice et ces soins séducteurs
Par qui son faible sexe, enchaînant de grands cœurs,
Offre aux yeux indignés la douloureuse image
D'un héros avili dans un long esclavage!
De son illustre époux seconder les projets;
Utile dans la guerre, utile dans la paix,
Sentir ainsi que lui les fureurs de la gloire;
L'enflammer, le pousser de victoire en victoire:
Voilà par quelle adresse elle a su l'asservir.
Sans la braver, du moins, laissez-la vous haïr.
Eh! par quelle imprudence augmentant nos alarmes,
Contre vous-même ici lui donnez-vous des armes?
LE PRINCE.
Comment?
ACHMET.
Pourquoi, seigneur, tous ces chefs, ces soldats,
Qui jusqu'au pied des murs ont marché sur vos pas?
Pourquoi cet appareil qui menace Byzance,
Et qui d'un camp guerrier présente l'apparence?
LE PRINCE.
N'accuse pas des miens le transport indiscret.
Aux ordres du sultan j'obéissais, Achmet;
J'annonçais mon rappel; et le peuple et l'armée,
Tout frémit: on s'assemble; une troupe alarmée
M'environne, me presse et s'attache à mes pas.
On s'écrie, en pleurant, que je cours au trépas;
Je m'arrache à leur foule; alors, pleins d'épouvante,
Furieux, égarés, ils volent à leur tente,
Saisissent l'étendard, et d'un zèle insensé,
Croyant me suivre, ami, m'ont déjà devancé.
Pardonne: à tant d'amour, hélas! je fus sensible.
Et quel serait, dis-moi, le mortel inflexible,
Qui, sous le poids des maux dont je suis opprimé,
Aurait fermé son cœur au plaisir d'être aimé?
Mais mon frère en ces lieux tarde bien à paraître.
ACHMET.
Il s'occupe de vous, quelque part qu'il puisse être.
De sa tendre amitié je me suis tout promis;
C'est mon plus ferme espoir contre vos ennemis.
LE PRINCE.
Hélas! nous nous aimons dès la plus tendre enfance,
Et, de son âge au mien oubliant la distance,
Nos âmes se cherchaient alors comme aujourd'hui;
Un charme attendrissant régnait autour de lui;
Et, le cœur encor plein des douleurs de ma mère,
L'amitié m'appelait au berceau de mon frère.
Tu le sais, tu le vis; et lorsque les combats,
Loin de lui, vers la gloire emportèrent mes pas,
La gloire, loin de lui, moins touchante et moins belle,
M'apprit qu'il est des biens plus désirables qu'elle.
Il vint la partager. La victoire deux fois
Associa nos noms, confondit nos exploits.
C'était le prix des miens; et mon âme enchantée
Crut la gloire d'un frère à la mienne ajoutée.
Mais je te retiens trop. Cours, observe ces lieux;
Sur les piéges cachés ouvre pour moi les yeux.
Aux regards du sultan je dois bientôt paraître.
Reviens... J'entends du bruit. C'est Zéangir peut-être.
C'est lui. Va, laisse-moi dans ces heureux momens,
Oublier mes douleurs dans ses embrassemens.
LE PRINCE, ZÉANGIR.