[p.53]

Contre Peur en grand équipage11211.
Marcheront Sûreté, Courage,
Entraînant leurs nombreux amis
Qu'en fuite nul jamais n'a mis.
Qu'à Pitié Franchise s'allie
Pour assiéger de compagnie
Danger enfin. Le château lors
Succombera sous tant d'efforts,
Si l'on agit avec entente.
Mais que Vénus y soit présente,
Votre mère, qui sage est tant
Et si bien à ce jeu s'entend.
Rien ne sera parfait sans elle
Par hauts faits ni parole belle;
Il serait bon qu'on la mandât
Pour que mieux la besogne allât.

Amour.

Seigneurs, ma mère la déesse,
Qui ma dame est et ma maîtresse,
N'est pas toute à mon bon plaisir
Et ne fait pas tout mon désir.
Jamais ne se fait-elle attendre,
Quand il lui plaît, pour me défendre,
Pour mes besognes achever;
Mais je ne veux en abuser.
Ma mère, je la crains d'enfance
Et lui porte grand' révérence,
Car fils qui ses parents ne craint
S'en repent toujours à la fin.
Nous pourrons pour notre querelle
La mander s'il est besoin d'elle;
Tant loin fût-elle, elle viendrait,
Rien, je crois, ne la retiendrait.

[p.54]

Ma mere est de moult grant proesce,11147.
Elle a pris mainte forteresce
Qui coustoit plus de mil besens,
Où ge ne fusse jà présens,
Et si le me metoit l'en seure;
Mès jà n'i entrasse nule eure,
Ne ne me plust onques tel prise
De forteresce sans moi prise:
Car il me semble, que qu'en die,
Que ce n'est fors marchéandie.
Qui achapte un destrier cent livres,
Paie-les, si en iert délivres;
N'en doit plus riens au marchéant,
Ne cil ne l'en redoit néant.
Ge n'apele pas vente, don;
Vente ne doit nul guerredon,
N'i afiert graces ne merites;
L'ung de l'autre se part tous quites.
Si n'est-ce pas vente semblable:
Car quant cil a mis en l'estable
Son destrier, il le puet revendre,
Et chetel ou gaaing reprendre;
Au mains ne puet-il pas tout perdre,
S'il se devoit au cuir aerdre:
Li cuirs au mains li demorroit,
Dont quelque chose avoir porroit;
Et s'il a si le cheval chier,
Qu'il le gart por son chevauchier,
Tous jors iert-il du cheval sires.
Mès trop par est li marchiés pires
Dont Venus se vuet entremetre:
Car nus n'i saura jà tant metre,
Qu'il n'i perde tout le chaté
Et tout quanqu'il a achaté;

[p.55]

Ma mère est de moult grand' prouesse;11243.
Elle a pris mainte forteresse
Plus de mille besans coûtant,
Sans que même y fusse présent.
On m'accusait l'avoir suivie,
Mais je n'y entrai de ma vie;
Car oncques ne me plut, ma foi,
Forteresse prise sans moi.
A mon avis, quoi qu'on en dise,
Ce n'est pas une marchandise.
Qui cent livres un destrier
Achète, s'il l'a pu payer,
Ne doit rien au marchand, tout comme
Néant lui redoit l'autre, en somme.
Je n'appelle pas vente un don;
Or vente ne doit nul guerdon,
Aucune grâce ne mérite,
Et l'un de l'autre s'en va quitte.
Pour l'autre vente, c'est bien pis;
Car s'il a son destrier mis
En l'étable, il le peut revendre,
Et son bien, même un gain, reprendre.
Au moins jamais tout il ne perd,
Au pis aller le cuir lui sert,
Comme il lui plaît il en dispose
Et peut en tirer quelque chose.
Et s'il a le cheval si cher
Qu'il le garde pour chevaucher,
Toujours est-il du cheval maître.
Mais le marché pire doit être
Lorsque c'est Vénus qui le fait;
Car nul jamais assez n'y met,
Qu'il ne perde et sa marchandise
Et la somme d'argent remise;

[p.56]

L'avoir, le pris a li vendierres,11181.
Si que tout pert li achatierres:
Que jà tant n'i metra d'avoir
Qu'il en puist seignorie avoir,
Ne que jà puisse empéeschier
Por donner, ne por préeschier,
Que maugré sien autant n'en ait.
Uns estranges, s'il i venoit,
Por donner tant, ou plus, ou mains,
Fust Bretons, Englois, ou Romains:
Voire espoir tretout por noiant,
Tant puet-il aler flaboiant.
Sunt donc sage tel marchéans?
Mès fol, chetif et meschéans,
Quant chose à escient achetent,
Où tout perdent quanqu'il i metent,
Ne si ne lor puet demorer,
Jà tant n'i sauront laborer.
Neporquant jà nel' quier naier,
Ma mère n'en seult rien paier.
N'est pas si fole, ne si nice
Qu'el s'entreméist de tel vice;
Mès bien sachiés que tex la paie,
Qui puis se repent de la paie,
Quant Povreté l'a en destrece,
Tout fut-il desciple Richece,
Qui par moi rest en grant esveil,
Quant el ne vuet ce que ge veil.
Mès, par sainte Venus ma mere,
Et par Saturnus son vieil pere
Qui jà l'engendra jone touse,
Mès non pas de sa femme espouse
[14]...
Encor vous vueil-ge plus jurer,
Por miex la chose asséurer,

[p.57]

Chose et prix garde le vendeur11277.
Si bien que tout perd l'acheteur.
Tout son avoir dût-il y mettre,
Celui-ci n'en sera seul maître.
Il aura beau donner, prêcher,
Jamais ne saurait empêcher
Qu'autant et malgré lui n'obtienne
Le premier étranger qui vienne,
Qu'il soit Breton, Anglais, Romain,
Qu'il ouvre autant, ou plus, la main,
Ou moins; d'une belle parole
Sans plus paiera, s'il sait son rôle.
Sont-ils donc sages ces marchands?
Non, mais fous, chétifs, imprudents,
Quand à bon escient achètent
Chose où tout perdent ce qu'ils mettent
Et qui ne reste leur jamais
Combien qu'ils se soient mis en frais.
Toutefois, il est vrai, ma mère
N'est pas de payer coutumière;
Elle n'a pas l'esprit si sot
De tomber en un tel défaut;
Mais, sachez-le bien, tel la paie
Qui regrette après sa monnaie,
Quand Pauvreté l'étreint marri,
Fût-il de Richesse l'ami,
Qui contre moi sa peine toute
Perd, quand je veux. Or qu'on m'écoute!
Par ma mère sainte Vénus
Et son vieux père Saturnus,
Qui l'engendra grande et parfaite
Et non par son épouse faite
[14b]...
Mais pour mieux la chose assurer,
Je veux plus fièrement jurer:

[p.58]

Par la foi que doi tous mes freres11215.
Dont nus ne set nommer les peres,
Tant sunt divers, tant en i a,
Que tous ma mere à soi lia,
Encor vous en jure et tesmoing
La palu d'enfer à tesmoing,
Or ne bevré-ge de piment
Devant ung an, se ge ci ment:
Car des Diex savez la coustume,
Qui en parjurer s'acoustume,
N'en boit tant que l'an soit passés:
Or en ai-ge juré assés.
Mal-Baillis sui se m'en porjur,
Mès jà ne m'en verrés parjur;
Puis que Richece ci me faut,
Chier li cuit vendre ce defaut.
El le comperra, s'el ne s'arme
Au mains d'espée ou de guisarme;
Et puis qu'el ne m'ot pas hui chier,
Dès lors qu'el sot que tresbuchier
La forteresce et la tor dui,
Mal vit ajomer le jor d'ui.
Se ge puis riche homme baillier,
Vous le me verrés si taillier,
Qu"il n'aura jà tant mars ne livres,
Qu'il n'en soit en brief tens délivres.
Faillir li ferai ses deniers,
S'il ne li sourdent en greniers;
Si le plumeront nos puceles,
Qu'il li faudra plumes noveles
[15],
Et le mettront à terre vendre
S'il ne s'en set moult bien deffendre.
Povre home ont fait de moi lor mestre,
Tout ne m'aient-il de quoi pestre,

[p.59]

Par la foi que dois à mes frères11311.
Dont nul ne peut nommer les pères,
Tant sont divers, tant y en a
A qui ma mère se lia,
Par le Styx, la rivière impure
De l'enfer, oui, je vous le jure,
Et ne veux boire de piments
Devant un an, si je vous ments
(Car des Dieux sachez la coutume:
A parjurer qui s'accoutume
N'en boit de douze mois passés).
Or, j'ai juré, je crois, assez;
Malheur à moi si me parjure!
Mais point ne me verrez parjure:
Ah! Richesse nous laisse là!
Eh bien! soit; mais cher le paiera!
Oui, bien cher, à moins que ne s'arme
De bonne épée ou de guisarme,
Et puisqu'elle osa m'outrager,
Quand sut que j'allais assiéger
Le castel et la tour damnée,
Mal vit lever cette journée!
Si je puis riche homme tenir,
Tant le veux pressurer, pétrir,
Qu'eût-il des marcs à pleine bourse,
J'en tarirai bientôt la source;
En eût-il tous ses pleins greniers,
J'épuiserai tôt ses deniers.
Tant le plumeront nos pucelles
Qu'il lui faudra plumes nouvelles
[15b],
Et lui feront jusqu'à son bien
Vendre, s'il ne s'en défend bien!
Pauvres ont fait de moi leur maître,
Souvent n'ont-ils de quoi me paître,

[p.60]

Ne les ai-ge pas en despit;11249.
N'est pas prodons qui les despit.
Moult est Richesce enfrume et gloute,
Qui les viltoie, et chace et boute;
Miex aiment que ne font li riche,
Li aver, li tenant, li chiche,
Et sunt, foi que doi mon ael,
Plus serviable et plus lael.
Si me soffit à grant planté
Lor bon cuer et lor volenté.
Mis ont en moi tout lor penser,
A force m'estuet d'eus penser;
Tous les méisse en grans hautesces,
Se ge fusse Diex des richesces
Ausinc cum ge sui Diex d'Amors,
Tex pitié me font lor clamors.
Si convient que cestui sequeure
Qui tant en moi servir labeure:
Car s'il des maus d'Amors moroit,
N'apert qu'en moi point d'Amors oit.

Les Barons de l'Ost.

Sire, font-il, c'est vérités
Tretout quanqu'avés récités:
Bien est li serement tenables
Cum bons et fins et convenables,
Que fait avés des riches hommes;
Ainsinc iert-il, certains en sommes.
Se riches homs vous font hommage,
Il ne feront mie que sage:
Que jà ne vous en parjurrés,
Jà la poine n'en endurrés

[p.61]

Mais je n'ai contre eux nul dépit.11345.
Pour moi l'homme qui les honnit
N'est ni preux, ni juste, ni sage.
Seule leur fait mauvais visage
Richesse au cœur cruel et bas,
Les chasse et ne les aide pas.
Pauvres mieux aiment que les riches
Pourtant, ces avares, ces chiches,
Et, par la foi de mes aïeux,
Sont plus loyaux, plus généreux.
De bonne volonté constante
Et de bon cœur je me contente.
Puisqu'ils ont mis tout leur penser
En moi, je dois à eux penser,
Et les mettrais en grand' hautesses
Si j'étais le Dieu des richesses,
Comme je suis le Dieu d'Amours.
Oui, je leur dois aide et secours,
Car trop m'émeut leur plainte amère,
Lui surtout, tant vers moi sincère;
Et des maux d'Amours s'il mourait,
Nul en moi d'amour ne verrait.

Les Barons de l'Ost.

Sire, font-ils, bien est tenable
Votre serment, bon, convenable
Et juste. Oui, c'est vérité,
Tretout ce qu'avez décrété
Céans contre les riches hommes.
Tel sera fait, certains en sommes,
Et si jamais riche vous font
Hommage, en fous ils agiront.
Sire, ne soyez pas parjure,
Pour ne pas endurer l'injure

[p.62]

Que piment en laissiés à boivre.11279.
Dames, lor braceront tel poivre,
Si puéent en lor laz chéoir,
Qu'il lor en devra meschéoir.
Dames si cortoises seront,
Que bien vous en aquiteront:
Jà n'i querés autres victaires;
Car tant de blanches et de naires
Lor diront, ne vous esmaiés,
Que vous en tendrez apaiés.
Jà ne vous en meslés sor eles;
Tant lor conteront de noveles,
Et tant lor movront de requestes
Par flateries deshonnestes,
Et lor donront si grans colées
De baiseries, d'acolées,
S'il les croient, certainement
Ne lor demorra tenement
Qui ne voille le mueble ensivre;
Dont il seront primes delivre.
Or commandés quanque vodrois
[16],
Nous le ferons, soit tors, soit drois.
Mès Faus-Semblant de ceste chose
Por vous entremetre ne s'ose:
Car il dit que vous le haés,
Ne set s'à honnir le baés.
Si vous prions tretuit, biau Sire,
Que vous li pardonnés vostre ire,
Et soit de vostre baronnie
Avec Astenence s'amie:
C'est nostre acord, c'est nostre otroi.

Amour.

Par foi, dist Amors, ge l'otroi:

[p.63]

De ne plus boire de piment.11377.
Oui, dames leur iront brassant
Tel poivre, dans leurs lacs s'ils tombent,
Qu'il faudra que tous y succombent;
Si courtoises toutes seront
Que bien vous en acquitteront;
N'y cherchez pas d'autres victoires,
Car tant de blanches et de noires
Leur diront, tranquille soyez,
Que pour content vous vous tiendrez.
Ne vous en mêlez point; car elles
Leur conteront tant de nouvelles,
Leur donneront tels coups de bec,
Accolades, baisers, avec
Mille requêtes attendries
Par déshonnêtes flatteries,
Que nul bien fonds ne restera
Et que le meuble tôt suivra;
Tôt seront-ils dépouillés voire,
S'ils veulent leurs sornettes croire.
Or, commandez, et que fait soit
Votre vouloir, soit tort, soit droit.
Mais Faux-Semblant de cette chose,
Pour vous, entremettre ne s'ose;
Car, dit-il, vous le haïssez,
Peut-être le honnir pensez.
Tretous nous vous prions, beau sire,
Que vous lui pardonniez votre ire.
Daignez donc, c'est notre désir,
Parmi vos barons l'accueillir
Avec Abstinence sa mie.

Amour.

A ce, dit Amour, me rallie;

[p.64]

Dès or veil qu'il soit de ma cort,11311.
Ça viengne avant.

L'Acteur.

Et cil acort.


LXI

Comment le dieu d'Amours retient
Faulx-Semblant, qui ses homs devient,
Dont ses gens sont joyeulx et baulx,
Quant il le fait roy des Ribaulx.

Faus-Semblant, par tel convenant
Seras à moi tout maintenant,
Que tous nos amis aideras,
Et que jà nul n'en greveras;
Ains penseras d'eus eslevcr,
Et de nos anemis grever.
Tiens soit li pooirs et li baus,
Tu seras mès rois des Ribaus
[17],
Ainsinc le vuet nostre chapitre.
Sans faille tu es maus traïtre
Et lerres trop desmesurés,
Cent mile fois t'ies parjurés:
Mès toutevois en audiance,
Por nos gens oster de doutance,
Commant-ge que tu lor enseignes,
Au mains par generaus enseignes,
En quel leu il te troveroient,
Se du trover mestier avoient,
Et comment l'en te congnoistra,
Car grant sens en toi congnoistre a.

[p.65]

Désormais qu'il soit de ma cour.11409.
Çà qu'il s'avance.

L'Auteur.

Et l'autre accourt.


LXI

Comment le Dieu d'Amours retient
Semblant, qui son homme devient,
Et le nomme chef de l'armée
Qui toute en est fière et charmée.

Par cet accord donc, Faux-Semblant,
Tu seras à moi maintenant.
Nos amis aideras sans cesse
Et traiteras avee tendresse,
Toujours jaloux d'eux élever
Et de nos ennemis grever.
A toi l'autorité suprême,
Mes soldats dirige toi-même,
Notre chapitre ainsi le veut.
Mais nous n'ignorons pas, par Dieu,
Que tu n'es qu'un ignoble traître.
Cent mille fois et plus peut-être
Tu t'es, à mon su, parjuré,
Larron par trop démesuré!
Mais toutefois en audience,
Pour sortir nos gens de doutance,
Tu vas nous dire incontinent,
Tout au moins généralement,
En quel lieu te tiens d'ordinaire
S'il est besoin qu'on te requière,

[p.66]

Di nous en quel leu tu converses.11337.

Faulx-Semblant.

Sire, j'ai mansions diverses
Que jà ne vous quier reciter,
S'il vous plest à m'en respiter;
Car, se le voir vous en raconte,
Avoir i puis domage et honte;
Se mi compaignon le savoient,
Sachiés de voir, il m'en haroient,
Et m'en procurroient anui,
S'onques lor cruauté connui:
Car il vuelent en tous leus taire
Vérité qui lor est contraire.
Jà ne la querroient oïr,
Trop en porroient mal joïr,
Se ge disoie d'eus parole
Qui ne lor fust plesante et mole:
Car la parole qui les point,
Ne lor abelist onques point,
Se c'estoit néis l'évangile
Qui les repréist de lor guile,
Car trop sunt cruel malement.
Si sai-ge bien certainement,
Se ge vous en di nule chose,
Jà si bien n'iert vostre Cort close
Qu'il nel' sachent, combien qu'il tarde:
Des prodes hommes n'ai-ge garde,
Car jà sur eus riens n'en prendront
Prodomme, quant il m'entendront;
Mès cil qui sor soi le prendra,
Por soupeçoneus se rendra

[p.67]

Comment l'on te reconnaîtrait,11435.
Car te connaître bon serait.
Dis-nous en quel lieu tu t'exerces.

Faux-Semblant.

Sire, j'ai demeures diverses
Et trop longues à recenser,
Qu'il vous plaise m'en dispenser.
Car vrai, si je vous le raconte
Avoir y puis dommage et honte.
Si le savaient mes compagnons,
Je connais ces cruels larrons,
Ils me déclareraient la guerre
Et me feraient trop grand' misère.
Car ils veulent taire en tous lieux
Vérité mauvaise pour eux;
Et si je disais d'eux parole
Qui ne leur fût plaisante et molle,
Ils en pourraient trop mal jouir;
Vérité ne veulent ouïr.
Car la parole qui les blesse
Ne les contente point; serait-ce
L'Évangile qui les reprît
De leurs vices, trop grand dépit
Ils en auraient, croyez-moi, sire,
Et trop cruels sont en leur ire.
Or je sais bien pertinemment
Que si jamais, tant seulement,
Je vous en dis la moindre chose,
Ne sera votre Cour tant close
Qu'ils ne le sachent tôt ou tard.
Les bons, je sais, aucune part
De tout ce que je pourrais dire,
Ne prendront qui leur puisse nuire;

[p.68]

Qu'il ne voille mener la vie11367.
De Barat et d'Ypocrisie
Qui m'engendrerent et norrirent.

Amours.

Moult bonne engendréure firent,
Dist Amors, et moult profitable,
Qu'il engendrerent le déable.
Mès toutevois, comment qu'il aille,
Convient-il, dist Amors, sans faille,
Que ci tes mansions nous nommes
Tantost oians tretous nos hommes,
Et que ta vie nous espoingnes:
N'est pas bon que plus la respoingnes.
Tout convient que tu nous descuevres
Comme tu sers et de quelz euvres,
Puisque céans t'ies embatus;
Et, se por voir dire, ies batus,
Si n'en ies-tu pas coustumiers,
Tu ne seras pas li premiers.

Faux-Semblant.

Sire, quant vous vient à plaisir,
Se g'en devoie mort gesir,
Ge ferai vostre volenté;
Car du faire grant talent é.

L'Acteur.

Faus-Semblant qui plus n'i atent,
Commence son sermon atant,
Et dist à tous en audience.

[p.69]

Car tel qui pour soi le prendrait11467.
Soupçonner certes se ferait
D'avoir voulu mener la vie
De Mensonge et d'Hypocrisie,
Qui me nourrit et m'engendra.

Amour.

Beau travail, certe, elle fit là,
Dit Amour, et moult profitable,
Car, sûr, elle engendra le diab
le. Pourtant, quoi qu'il en soit, tantôt,
Sans mentir, dit Amour, il faut
Qu'ici tes demeures nous nommes,
Ce pardevant tretous nos hommes,
Et ta vie expose céans;
Ne la cache pas plus longtemps.
Il faut montrer de quelles œuvres
Tu sers et toutes tes manœuvres,
Puisque tu es ici venu;
Et s'il t'advient d'être battu
Cette fois, ce que n'aimes guère,
Ce ne sera pas la première.

Faux-Semblant.

Sire, quand je devrais mourir,
Si tel est votre bon plaisir,
Que votre volonté soit faite,
Droit est qu'entier je m'y soumette.

L'Auteur.

Faux-Semblant, lors, plus n'hésitant,
Son sermon commence à l'instant,
Et dit à tous en audience:

[p.70]

Faux-Semblant.

Barons, entendés ma sentence.11392.
Qui Faus-Semblant vodra congnoistre,
Si le quiere au siecle ou en cloistre;
Nul leu, fors en ces deus, ne mains:
Mès en l'ung plus, en l'autre mains.
Briefment, ge me vois osteler
Là où ge me puis miex celer:
C'est la celée plus séure
Sous la plus simple vestéure.
Religieus sunt moult couvers,
Li seculer sunt plus ouvers.
[Si ne voil-ge mie blasmer
Religion, ne diffamer
En quelque abit que ge la truisse:
Jà religieus, que ge puisse,
Humble et loial ne blasmerai,
Neporquant jà ne l'amerai
[18].]
J'entens des faus religieus,
Des felons, des malicieus
Qui l'abit en vuelent vestir,
Et ne vuelent lor cuers mestir.
Religieus sunt trop piteus,
Jà n'en verrés ung despiteus:
Il n'ont cure d'orguel ensivre,
Tuit se vuelent humblement vivre:
Avec tex gens jà ne maindrai,
Et se g'i mains, ge me faindrai.
Lor habit porrai-ge bien prendre,
Mès ainçois me lerroie pendre
Que jà de mon propos ississe,
Quelque chiere que g'i féisse.

[p.71]

Faux-Semblant.

Barons, écoutez ma sentence:11494.
Qui veut rencontrer Faux-Semblant,
Dans le monde aille et par couvent.
Ailleurs, nulle part, je n'opère,
Mais à l'autre un séjour préfère.
Bref, là je me vais installer,
Où mieux me puis dissimuler,
Et la cachette la plus sûre
Est sous la plus simple vêture.
Religieux sont moult couverts,
Les laïques sont plus ouverts.
[N'en concluons pas que je blâme
Religion ni la diffame;
Sous quelque habit que le verrai,
Religieux ne blâmerai
Humble et loyal, si j'en renconte,
Mais point ne l'aimerai par contre
[18b].]
J'entends les faux religieux,
Les félons, les malicieux,
Qui de l'habit seul se soucient
Et leur cœur point ne mortifient.
Les vrais sont doux, affectueux,
Jamais n'en verrez d'orgueilleux;
Ils n'ont nul souci d'orgueil suivre,
Et tous veulent humblement vivre.
Avec ceux-là ne resterai,
Ou si j'y reste me feindrai.
Bien saurai-je leurs habits prendre,
Mais je me laisserai plutôt pendre
Que d'oublier un seul instant
Mon but, quel que soit mon semblant.

[p.72]

Ge mains avec les orguilleus,11423.
Les veziés, les artilleus
Qui mondaines honors convoitent,
Et les grans besoignes esploitent,
Et vont traçant les grans pitances,
Et porchacent les acointances
Des poissans hommes, et les sivent,
Et se font povre, et si se vivent
Des bons morciaus delicieus,
Et boivent les vins précieus;
Et la povreté vont preschant,
Et les grans richesces peschant
As saymes et as traïniaus:
Par mon chief! il en istra maus.
Ne sunt religieus, ne monde,
Il font ung argument au monde
Où conclusion a honteuse;
Cist a robe religieuse,
Donques est-il religieus.
Cist argument est trop fieus,
Il ne vaut pas ung coutel troine,
La robe ne fait pas le moine.
Neporquant nus n'i set respondre,
Tant face haut sa teste tondre,
Voire rere au rasoer de lanches,
Qui Barat trenche en treze trenches
[19]:
Nul ne set si bien distinter,
Qu'il en ose ung seul mot tinter;
Tuit lessent vérité confondre,
Por ce me vois là plus repondre.
Mès en quelque leu que ge viengne,
Ne comment que ge me contiengne,
Nule riens fors Barat n'i chas;
Ne plus que dam Tibers li chas[20]

[p.73]

Ceux qui mondains honneurs convoitent11525.
Et les grand' besognes exploitent,
Et vont grand' pitances flairant
Et l'accointance recherchant
Des puissants hommes et les suivent,
Qui se font pauvres et qui vivent
De bons morceaux délicieux,
Et boivent les vins précieux,
Et toujours la pauvreté prêchent,
Et les grandes richesses pêchent
A pleines saines et traîneaux,
Voilà les miens, mes commensaux,
Race impure, artificieuse,
Ni pure, ni religieuse.
Ils seront cause de grands maux!
Partout ils vont prêchant ces mots
A la conclusion honteuse:
Tel a robe religieuse,
Doncques il est religieux.
Cet argument est vicieux
Et ne vaut un couteau de troine,
La robe ne fait pas le moine.
Mais nul y répondre ne sut,
Tant haut se tonde l'occiput,
Ou rase du rasoir de lance
Qui Fraude tranche en treize tranches
[19b]
. Nul ne sait si bien discuter
Qu'il en ose un seul mot tinter;
Tous vérité laissent confondre.
C'est pourquoi dedans leurs nids pondre
Vous me voyez le plus souvent.
Mais n'importe où me vais glissant
Quelle que soit ma contenance,
A rien, fors au mal, je ne pense.

[p.74]

Ne tent qu'à soris et à ras,11437.
N'entens-ge à riens fors qu'à Baras.
Ne jà certes por mon habit
Ne saurés o quex gens j'abit:
Non ferés-vous, voir as paroles,
Jà tant n'ierent simples ne moles.
Les ovres regarder devés,
Se vous n'avez les iex crevés;
Car si'l font tel que il ne dient,
Certainement il vous conchient,
Quelconques robes que il aient,
De quelconques estat qu'il soient,
Soit clers, ou laiz, soit hons ou fame,
Sires, serjant, bajasse ou dame.

L'Acteur.

Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermonne,
Amors de rechief l'araisonne
Et dist, en rompant sa parole,
Ausinc cum s'el fust fauce ou fole.

Le Dieu d'Amours.

Qu'est-ce diable, es-tu effrontés!
Quex gens nous as-tu ci contés?
Puet-l'en trover religion
En seculiere mansion?

Faux-Semblant.

Oïl, Sire, il ne s'ensuit mie
Que cil mainent mauvese vie,

[p.75]

Tout comme dam Thibert le chat[20b]11559.
Ne rêve que souris et rat,
Ainsi de même je ne songe
Que fourberie et que mensonge,
Et ce n'est point à mes habits
Que vous connaîtrez qui je suis,
Pas davantage à mes paroles
Toujours simples et bénévoles;
Les œuvres regarder devez,
Si vous n'avez les yeux crevés;
Car ceux qui ne font ce qu'ils disent,
Ils vous trompent, ils vous méprisent
Ceux-là, quel que soit leur habit,
Ou leur état ou leur crédit,
Soit clerc, soit laïque, homme ou femme,
Maître ou valet, servante ou dame.

L'Auteur.

Ainsi sermonnait Faux-Semblant,
Quand le Dieu d'Amours l'arrêtant,
Lui coupa soudain la parole
Qui lui semblait et fausse et folle.

Le Dieu d'Amours.

Quel est donc ce diable effronté?
Quel peuple nous as-tu conté?
Religion ne hante guère
Cependant maison séculière.

Faux-Semblant.

Erreur, sire; il ne s'ensuit pas,
Pour s'attacher aux mondains draps,

[p.76]

Ne que por ce lor ames perdent,11481.
Qui as dras du siècle s'aherdent:
Car ce seroit trop grand dolors.
Bien puet en robes de colors
Sainte religion florir:
Maint saint a l'en véu morir,
Et maintes saintes glorieuses,
Dévotes et religieuses,
Qui dras communs tous jors vestirent,
N'onques por ce mains n'ensaintirent,
Et ge vous en nommasse maintes;
Mais presque tretoutes les saintes
Qui par églises sunt priées,
Virges chastes, et mariées
Qui mainz biaus enfans enfanterent,
Les robes du siècle portèrent,
Et en cels méismes morurent,
Qui saintes sunt, seront et furent;
Néis les onze mile vierges
Qui devant Diex tiennent lor cierges.
Dont l'en fait feste par eglises,
Furent es dras du siecle prises
Quant elz reçurent lor martires:
N'encor n'en sont-el mie pires.
Bon cuer fait la pensée bonne,
La robe n'i tolt, ne ne donne,
Et la bonne pensée l'uevre
Qui la religion descuevre:
Ilec gist la religion
Selonc la droite entencion.
Qui de la toison dan Belin,
En leu de mantel sebelin,
Sire Ysangrin afubleroit,
Li leu qui mouton sembleroit,

[p.77]

Que l'on mène mauvaise vie,11585.
Son âme perde et sacrifie,
Car ce serait trop grand douleur.
Bien peut en robe de couleur
Fleurir la religion sainte;
Car si l'on vit maint saint et sainte
Dévotement pour elle agir
Et glorieusement mourir,
Qui draps communs toujours vêtirent
Et pour ce moins ne s'ensaintirent,
Il en est aussi d'autre part;
Car les saintes pour la plupart
Qui par églises sont priées,
Vierges chastes ou mariées
Et mères de maint bel enfant,
Portaient mondain ajustement
Dans lequel même elles moururent,
Et saintes sont, seront et furent.
Quand au martyre on les menait,
Habillement mondain couvrait
Aussi les onze mille vierges
Qui devant Dieu tiennent leurs cierges.
En nos temples nous les fêtons
Et moins saintes ne les trouvons.
Bon cœur pensée enfante bonne,
Robe rien n'y prend ni ne donne;
Bon penser fait bonne action
Qui prouve la religion.
Là, sans plus, Religion reste,
Selon l'intention céleste.
Si dans la peau de dam Bêlin,
Au lieu de manteau zibelin,
Isangrin s'affublait, le traître,
Et restait avec agneaux paître,

[p.78]

S'il o les brebis demorast,11515.
Cuidiés-vous qu'il nes devorast?
Jà de lor sanc mains ne bevroit,
Mès plus tost les en decevroit:
Jà n'en seroit mains familleus,
Ne mains mals ne mains perilleus,
Car, puisque ne le congnoistroient,
S'il voloit fuir, eus le sivroient.
S'il a gaires de tex loviaus
Entre ces apostres noviaus,
Eglise, tu es mal-baillie,
Se ta cité est assaillie
Par les chevaliers de ta table.
Ta seignorie est moult endable.
Se cil s'efforcent de la prendre
Cui tu la baillie à deffendre.
Qui la puet vers eus garentir?
Prise sera sans cop sentir
De mangonel, ne de perriere,
Sans desploier au vent baniere;
Et se d'eus ne la vués rescorre,
Ainçois les lesse par tout corre,
Lesses; mès se tu lor commandes.
Dont n'i a fors que tu te rendes,
Ou lor tributaires deviengnes
Par pez faisant, et d'eus la tiengnes.
Se meschief ne t'en vient greignor,
Qu'il en soient du tout seignor.
Bien te sevent ore escharnir,
Par jor corent les murs garnir.
Par nuit nes cessent de miner;
Pense d'aillors enraciner
Les entes où tu vués fruit prendre;
Là ne te dois-tu pas atendre.

[p.79]

Croyez-vous que les mangerait11619.
Le loup, qui mouton semblerait?
Sous la peau qui mieux les dévoie,
Il boirait leur sang à cœur joie,
Non moins alors audacieux
Ni moins félon et dangereux;
Car, s'il fuyait, sans le connaître,
L'agnelle encor suivrait le traître.
Nombreux si sont tels louveteaux
Parmi ces apôtres nouveaux,
Sainte Église, tu es perdue,
Si ta cité est combattue
Par les chevaliers de ton ban.
Ton pouvoir est bien chancelant
Si ceux-là cherchent à la prendre
A qui la donnas à défendre.
Contre eux comment la garantir?
Prise sera sans coup sentir
De mangonneau ni de pierrière,
Sans déployer au vent bannière.
Si tu ne veux la secourir,
Laisse-les tels partout courir,
Laisse; mais si tu leur commandes,
Tôt il faudra que tu te rendes
Leur tributaire, faisant paix,
Qu'ils t'imposeront à grand faix,
Si pis encor ne font les traîtres
Et de tout ne deviennent maîtres.
Bien ils te savent endormir,
Le jour courent les murs garnir,
La nuit creusent profondes mines.
Ailleurs enfonce les racines
Que tu veux voir fructifier,
Tu ne dois pas là te fier.

[p.80]

Mès atant pez, ci m'en retour,11549.
N'en vueil plus ci dire à ce tour,
Se ge m'en puis atant passer,
Car trop vous porroie lasser.
Mais bien vous vueil convenancier
De tous vos amis avancier,
Por quoi ma compaignie voillent;
Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent,
Et m'amie aussinc serviront,
Ou jà par Dieu n'en cheviront:
Sans faille traïstre sui-gié,
Et por larron m'a Diex jugié.
Parjurs sui, mès ce que j'afin,
Set-l'en envis devant la fin,
Car plusors par moi mort reçurent,
Qui onc mon barat n'aperçurent,
Et reçoivent et recevront,
Qui jamès ne l'aparcevront.
Qui l'aparcevra, s'il est sage,
Gart s'en, ou c'iert son grant dommage.
Mès tant est fort la decevance,
Que trop est grief l'aparcevance:
Car Prothéus, qui se soloit
Muer en tout quanqu'il voloit.
Ne sot onc tant barat, ne guile
Cum ge fais; car onques en vile
N'entrai où fusse congnéus,
Tant i fusse oïs ne véus.

[p.81]

Mais suffit; ici je demeure.11653.
Assez j'en ai dit à cette heure
Et puis sur le reste passer;
Car trop pourrais-je vous lasser.
Vos amis, si ma compaignie
Veulent et servent bien ma mie,
Réussiront, je m'en fais fort,
Ou, par Dieu, pour eux c'est la mort!
Amour l'a dit, je suis un traître,
Pour larron il m'a fait connaître,
Parjure suis; mais mon dessein
Nul ne voit guère avant la fin,
Car maints de moi la mort reçurent,
Qui ma fourbe onques n'aperçurent,
Et reçoivent et recevront,
Qui jamais ne l'apercevront.
Qui l'apercevra, s'il est sage,
Qu'il s'en garde, je l'y engage,
Ou cherche sa perdition.
Mais l'erreur, la déception
Est si puissante, que la vue
Tout le monde a comme perclue.
Car Prothéus, qui se changeait
Céans en tout ce qu'il voulait,
Ne fut si fourbe et si mobile
Que moi; car dans aucune ville
N'entrai où l'on m'ait reconnu,
Combien m'y eût-on déjà vu.

[p.82]

LXII

Comment le traîstre Faulx-Semblant11577.
Si va les cuers des gens emblant,
Pour ses vestemens noirs et gris,
Et pour son viz pasle, amaisgris.

Trop sai bien mes habiz changier,
Prendre l'ung, et l'autre estrangier.
Or sui chevalier, or sui moine,
Or sui prélat, or sui chanoine,
Or sui clerc, autre ore sui prestre,
Or sui desciple, et or sui mestre,
Or chastelain, or forestiers
[21]:
Briément, ge sui de tous mestiers.
Or resui princes, or sui pages,
Or sai parler tretous langages;
Autre hore sui viex et chenus,
Or resui jones devenus.
Or sui Robers, or sui Robins,
Or cordeliers, or jacobins.
Si pren por sivre ma compaigne
Qui me solace et acompaigne,
(C'est dame Astenance-Contrainte),
Autre desguiséure mainte,
Si cum il li vient à plesir
Por acomplir le sien desir.
Autre ore vest robe de fame,
Or sui damoiselle, or sui dame,
Autre ore sui religieuse,
Or sui rendue, or sui prieuse,
Or sui nonain, or sui abbesse,
Or sui novice, or sui professe;

[p.83]

LXII

Comment le traître Faux-Semblant11681.
S'en va le cœur des gens daubant
Par sa grise et noire vêture
Et sa pâle et maigre figure.

Avec art me sais déguiser,
Prendre un habit, l'autre laisser,
Tantôt chevalier, tantôt moine,
Tantôt prélat, tantôt chanoine,
Ou châtelain, ou forestier
[21b];
Or bref, je suis de tout métier.
Tantôt je suis clerc, tantôt prêtre,
Tantôt disciple, tantôt maître,
Une heure suis vieux et chenu,
Une autre jeune revenu.
Je sais parler en tout langage;
Tantôt sui prince, tantôt page,
Tantôt Robers, tantôt Robin,
Ci cordelier, là Jacobin.
Je prends, pour suivre ma compagne
Qui m'éjouit et m'accompagne,
Pour accomplir le sien désir.
Comme elle veut, à son plaisir
(C'est dame Contrainte-Abstinence),
Mainte autre belle contenance.
Robe de femme alors je vêts,
Damoiselle ou dame me fais,
Je suis religieuse une heure,
L'heure d'après je suis prieure,
Je vais par toutes régions
Cherchant toutes religions,

[p.84]

Et vois par toutes régions11607.
Cerchant toutes religions.
Mès de religion, sans faille,
G'en pren le grain et laiz la paille;
Por gens avugler i abit,
Ge n'en quier sans plus que l'abit.
Que vous diroie? en itel guise
Cum il me plaist ge me desguise;
Moult sunt en moi mué li vers,
Moult sunt li faiz aux diz divers
[22].
Si fais chéoir dedans mes piéges
Le monde par mes priviléges;
Ge puis confesser et assoldre,
(Ce ne me puet nus prélas toldre),
Toutes gens où que ge les truisse;
Ne sai prélas nul qui ce puisse,
Fors l'apostole solement
Qui fist cest establissement
Tout en la faveur de nostre Ordre,
N'i a prélat nul qui remordre,
Ne grocier contre mes gens ose,
Ge lor ai bien la bouche close;
Mès mes trais ont aparcéus,
Si n'en sui mès si recéus
Envers eus si cum ge soloie,
Por ce que trop fort les boloie.
Mès ne me chaut comment qu'il aille,
J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille;
Tant ai fait, tant ai sermonné,
Tant ai pris, tant m'a-l'en donné
Tout le monde par sa folie,
Que ge maine vie jolie
Par la simplece des prelas
Qui trop fort redotent mes las.

[p.85]

Ici nonnain, ailleurs abbesse,11711.
Ou bien novice, ou bien professe.
Mais pour moi la religion
N'est que mensonge et fiction.
J'en prends le grain, laisse la paille;
Pour dauber autrui, je m'y baille
Et d'elle tire grand profit,
Mais sans plus n'en prends que l'habit.
Que vous dirai-je en telle guise?
Comme il me plaît, je me déguise,
Mes changements sont infinis,
Mes faits contredisent mes dits
[22b],
Et je fais choir dedans mes piéges
Le monde par mes priviléges.
Je puis absoudre, confesser
(Prélat ne s'y peut opposer)
Tous les pécheurs que je rencontre.
Nul prélat ne peut aller contre,
Sinon le pape seulement
Qui établit ce réglement
En faveur de notre saint ordre;
Nul prélat n'est qui puisse y mordre
Ni murmurer contre mes gens,
Le bec leur ai clos dès longtemps.
Mais il n'est rien, las! qui ne s'use!
Les gens trop fortement j'abuse
Et suis maintenant trop connu,
Et ne suis plus si bien reçu
Qu'autrefois; mais comment qu'il aille,
J'ai deniers, troupeaux, victuaille;
Tant j'ai fait, tant j'ai sermonné,
Tant j'ai pris et tant m'a donné
Tout le monde par sa folie,
Que je mène joyeuse vie

[p.86]

Nus d'eus à moi ne s'acompere,11641.
Ne ne prent qu'il ne le compere:
Ainsinc faiz-ge tout à ma guise
Par mon semblant, par ma faintise.
Mès, por ce que confès doit estre
Chascun an chascuns à son prestre,
Une fois, ce dist l'Escripture,
Ains qu'on li face sa droiture:
Car ainsinc le vuet l'Apostoile,
L'estatut chascun de nous çoile
Qui vint ça, si les enortons,
Mès moult bien nous en déportons,
Car nous avons ung priviliege
Qui de plusors faiz nous aliege;
Mès cestui mie ne taisons,
Car assés plus grant le faisons
Que l'Apostole ne l'a fait,
Dont li hons, se pechiés a fait,
S'il li plaist, il porra lors dire:
En confession vous di, Sire,
Que cil à qui ge fui confés,
M'a alegié de tout mon fés;
Absolu m'a de mes pechiés
Dont ge me sentoie entechiés;
Ne ge n'ai pas entencion
De faire autre confession
Ne n'en vueil ci plus reciter,
Si m'en poés atant quiter,
Et vous en tenez apaiés,
Quelque gré que vous en aiés;
Car se vous l'aviés juré,
Ge n'en dout prélat ne curé
Qui de confesser me contraingne,
Autrement que ge ne m'en plaingne,

[p.87]

Par la simplesse des prélats11745.
Qui trop fort redoutent mes lacs.
Nul d'eux contre moi ne s'essaie
Et ne prend rien qu'il ne le paie.
Aussi je fais tout mon content
Par ma feintise et mon semblant.
Mais si moult confessé doit être
Tous les ans chacun par son prêtre,
Selon l'Écriture, une fois,
Pour jouir de tretous ses droits
(Car ainsi l'ordonne le pape),
Du statut nous rions sous cape;
S'il en vient, nous les exhortons,
Mais nous, bien nous en exemptons,
Car nous avons un privilége
Qui de plusieurs faix nous allége.
Or, celui-ci point ne taisons;
Au contraire nous renforçons
Encor du pape l'ordonnance;
Car tout pécheur peut d'assurance
En faisant sa confession
Dire sans hésitation:
«Un tel m'a confessé naguère,
M'a déchargé de tout, mon père;,
Absolu m'a de tout péché
Dont je me sentais entaché,
Et je ne veux pousser le zèle
Jusqu'à confession nouvelle
Venir aujourd'hui réciter;
Veuillez donc céans m'acquitter,
Et ceci vous doit moult suffire,
Quelque raison qu'en puissiez dire,
Car l'eussiez-vous cent fois juré,
Je ne crains prélat ni curé

[p.88]

Car je m'en ai bien à qui plaindre.11675.
Vous ne m'en poés pas contraindre,
Ne faire force, ne troubler
Por ma confession doubler:
Ne si n'ai pas affeccion
D'avoir double absolucion.
Assés en ai de la premiere,
Si vous quit cette darreniere;
Desliés sui, nel' quier nier,
Ne me poés plus deslier:
Car cil qui le pooir i a,
De tous liens me deslia.
Et se vous m'en osés contraindre,
Si que ge m'en aille complaindre,
Jà voir juges emperiaus,
Rois, prévos, ne officiaus
Por moi n'en rendra jugement;
Ge m'en plaindrai tant solement
A mon bon confesseur novel,
Qui n'a pas non frère Lovel,
Mès frère Leus qui tout deveure,
Combien que devant la gent eure:
Que cil, jurer l'ose et plevir,
Me saura bien de vous chevir.
Car si vous saura atraper,
Que ne li porrés eschaper
Sans honte et sans diffamement,
S'il n'a du vostre largement.
Qu'il n'est si fox ne si entules,
Qu'il n'ait bien de Rome des bules,
S'il li plest, à vous tous semondre,
Por vous travaillier et confondre
Assés plus loing de deus jornées.
Ses letres sunt à ce tornées,

[p.89]

Qui de confesser me contraigne,11779.
Autrement que je ne m'en plaigne;
Car vous ne me pouvez troubler
Pour ma confession doubler,
Ni faire force, ni contraindre,
Ou je saurais à qui m'en plaindre:
Or je n'ai pas l'intention
D'avoir double absolution;
Assez j'en ai de la première;
Grâce vous fais d'une dernière:
Car tel, qui le pouvoir en a,
De tous liens me délia,
Et si vous m'y vouliez contraindre
Aussitôt je m'en irais plaindre:
N'oseraient rois, officiaux,
Prévôts, juges impériaux,
Un jugement contre moi rendre;
Car j'irais simplement l'apprendre
A mon bon confesseur nouveau
Qui n'a nom frère Louveteau,
Mais frère Loup qui tout dévore,
Combien que Dieu devant implore,
Et lui n'aura qu'à l'affirmer
Pour tôt votre bouche fermer.
Si bien vous en fera rabattre
Que ne vous en sauriez débattre
Sans honte et sans diffamement
S'il n'a du vôtre largement.
Il n'est si fol qu'il n'articule
Avoir de Rome quelque bulle,
S'il lui plaît, pour vous travailler,
Vous confondre et vous foudroyer
Certes en moins de deux journées.
Ses lettres sont si bien tournées

[p.90]

Qu'eles valent miex qu'autentiques11709.
Communes, qui sunt si escliques,
Que ne valent qu'à huit personnes.
Tex letres ne sunt mie bonnes;
Mès les soes à tous s'estendent
Et à tous leus qui droit deffendent;
Mès de vos drois n'a-il que faire,
Tant est poissant, de grant affaire.
Ainsinc de vous esploitera,
Jà por priere nel' lera,
Ne por defaute de deniers,
Qu'assés en a en ses greniers:
Car Chevance est ses senechaus,
Qui d'aquerre est ardens et chaus,
Et Porchas ses freres germains,
Qui n'est pas de porchacier vains,
Mès curieus trop plus d'assés,
Por quoi il a tant amassés,
Par ce est-il si haut monté,
Que tous autres a sormonté.
Et si m'aïst Diex et saint Jaques,
Se vous ne me volés à Pasques
Doner le Cors nostre Seigneur,
Sans vous faire presse greigneur,
Ge vous lairrai, sans plus atendre,
Et l'irai tantost de li prendre;
Car hors sui de vostre dangier,
Si me vueil de vous estrangier.
Ainsinc se puet cil confessier
Qui vuet son provoire lessier;
Et se le prestre le refuse,
Ge sui prest que ge l'en encuse,
Et de li pugnir en tel guise,
Que perdre l'i ferai s'eglise.

[p.91]

Que valent mieux que parchemins11813.
Communs et qui sont si restreints
Qu'ils ne sont bons qu'à huit personnes.
Telles chartes ne sont pas bonnes;
Mais son pouvoir à tous s'étend
Partout où le droit on défend,
Mais de vos droits n'a-t-il que faire,
Tant est puissant, de grande affaire:
Ainsi son droit exploitera
Et jamais ne le laissera
Ni pour prières, ni pour offres;
Il a d'argent trop dans ses coffres.
Car Chevance est son pourvoyeur
Et Ruse sa germaine sœur,
Toutes deux ardentes et chaudes
D'acquérir. Ainsi par leurs fraudes
Il a tant et tant amassé
Que tous autres a surpassé.
Aussi, Dieu m'assiste et saint Jacques,
Si vous me refusez à Pâques
Le saint corps de Notre-Seigneur,
Sans plus de façons, cher pasteur,
Vous laisserai, sans plus attendre,
Et l'irai tantôt de lui prendre.
Je suis à l'abri de vos coups,
S'il me plaît me passer de vous.»
Selon son gré donc se confesse
Qui de côté son curé laisse;
Et si le prêtre protestait,
A l'accuser je suis tout prêt
Et le punir en telle guise
Qu'il perdra certes son église.
Or de telle confession
Qui comprend la conclusion;

[p.92]

Et qui de tel confession11743.
Entent la consécucion,
Jamès prestres n'aura puissance
De congnoistre la conscience
De celi dont il a la cure.
C'est contre la sainte Escripture
Qui commande au pastour honeste
Cognoistre la vois de sa beste.
Mes povres fames, povres hommes,
Qui de deniers n'ont pas grans sommes,
Vueil-ge bien as prélas lessier,
Et as curés por confessier,
Car cil noient ne me donroient.

Le Dieu d'Amours.

Porquoi?

Faux-Semblant.

Par foi qu'il ne porroient,
Comme chétives gens et lasses;
Si que g'en ai les berbis grasses,
Et li pastour auront les maigres,
Combien que ce mot lor soit aigres.
Et se prélaz osent groucier,
Car bien se doivent correcier
Quant il perdent lor grasses bestes,
Tiex cop lor donrai sor les testes,
Que lever i ferai tex boces,
Qu'il en perdront mitres et croces.
Ainsinc les ai tous corrigiés,
Tant sui fort privilégiés.

[p.93]

Jamais prêtre n'aura puissance11847.
De connaître la conscience
De ceux qu'il doit administrer.
C'est l'Évangile déchirer,
Qui veut que le pasteur honnête
Connaisse la voix de sa bête.
Mais pourtant je veux bien laisser
Curés et prélats confesser
Pauvres femmes et pauvres hommes
Qui de deniers n'ont pas grand' sommes;
Ceux-là rien ne me donneraient.

Dieu d'Amours.

Pourquoi?

Faux-Semblant.

Parce qu'ils ne pourraient;
Ce sont chétives gens et lasses.
Aussi je prends les brebis grasses
Et les maigres laisse aux pasteurs,
Combien qu'ils s'en plaignent d'ailleurs.
Et si, perdant leurs grosses bêtes,
Prélats osent lever leurs têtes
Et gronder et se courroucer,
De tels coups leur ferai baisser,
J'y ferai lever telles bosses,
Qu'ils en perdront mitres et crosses.
Ainsi maint en ai corrigé,
Tel privilége et force j'ai.

[p.94]

L'Acteur.

Ci se volt taire Faus-Semblant;11769
Mès Amors ne fait pas semblant
Qu'il soit ennoiés de l'oïr,
Ains li dist, por eus esjoïr:

Le Dieu d'Amours.

Di-nous plus especiaument,
Comment tu sers desloiaument,
Ne n'aies pas du dire honte:
Car, si cum tes habis nous conte,
Tu sembles estre uns sains hermites.

Faux-Semblant.

C'est voirs, mès ge sui ypocrites.

Le Dieu d'Amours.

Tu vas préeschant astenance.

Faux-Semblant.

Voire voir, mès g'emple ma pance
De bons morciaus et de bons vins,
Tiex comme il affiert à devins
[23].

Le Dieu d'Amours.

Tu vas préeschant povreté.

Faux-Semblant.

Voir, mès riche sui à planté;
Mès, combien que povre me faingne,
Nul povre ge ne contredaingne.

[p.95]

L'Auteur.

Ici Faux-Semblant se veut taire.11871.
Mais à l'ouïr feint de se plaire
Amour, et pour leur agrément:

Le Dieu d'Amours.

Tes bons tours explicitement
Conte-nous; point de fausse honte.
Si j'en crois ce que l'habit conte,
Tu dois être un hermite saint.

Faux-Semblant.

C'est vrai, mais hypocrite plein.

Le Dieu d'Amours.

Toujours vas prêchant l'abstinence.

Faux-Semblant.

D'accord; mais je m'emplis la panse
De bons vins et de bons morceaux,
Comme il sied à moines dévots
[23b].

Le Dieu d'Amours.

Pauvreté tu prêches sans cesse.

Faux-Semblant.

Certes; mais grande est ma richesse.
Pauvre me fais, mais, pour finir,
Nul pauvre je ne puis sentir.

[p.96]

J'ameroie miex l'acointance11787.
Cent mile tans du Roi de France,
Que d'ung povre, par nostre Dame!
Tout éust-il ausinc bonne ame.
Quant ge voi tous nus ces truans
Trembler, sor ces femiers puans,
De froit, de fain crier et braire,
Ne m'entremet de lor affaire.
S'il sunt à l'Ostel-Diex porté,
Jà n'ierent par moi conforté,
Que d'une aumosne toute seule
Ne me paistroient-il la geule,
Qu'il n'ont pas vaillant une seche:
Que donra qui son coutiaus leche?
De folie m'entremetroie,
Se en lit à chien saing querrole.
Mès d'un riche usurier malade
La visitance est bonne et sade:
Celi vois-ge réconforter,
Car g'en cuit deniers aporter;
Et se la male mort l'enosse,
Bien le convoi jusqu'à la fosse.
Et s'aucuns vient qui me repraingne
Porquoi du povre me refraingne,
Savés-vous comment g'en eschape?
Ge fais entendant par ma chape
Que li riches est entechiés
Plus que li povres de pechiés,
S'a greignor mestier de conseil,
Por ce i vois, por ce le conseil
[24].
Neporquant autresinc grant perte
Reçoit l'ame en trop grant poverte,
Cum el fait en trop grant richece,
L'une et l'autre igaument la blece:

[p.97]

Cent mille fois du roi de France11887.
Je préférerais l'accointance,
Par notre Dame! eût-il autant,
Ce pauvre, âme bonne et cœur grand;
Car j'ai bien autre chose à faire
Que d'entendre crier et braire
De froid, de faim, tous ces truands,
Transis sur leurs fumiers puants,
Qui d'une aumône toute seule
Ne sauraient repaître ma gueule!
S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés,
Par moi ne seront confortés.
Que prendre à qui son couteau lèche,
Et n'a vaillant sardine sèche?
Graisse chercher au lit d'un chien,
C'est folie et m'en garde bien.
Mais d'un riche usurier malade
Plus fructueuse est l'accolade;
C'est lui que je vais conforter,
Car deniers j'en compte apporter,
Et si la male mort l'emporte,
Jusqu'à la fosse je l'escorte.
Et si me reproche un grincheux
D'abandonner les malheureux,
Savez-vous comment j'en échappe?
Je fais comprendre par ma chappe
Que les riches sont de péchés
Plus que les pauvres entachés,
Plus ont besoin qu'on les surveille,
Aussi j'y vais et les conseille
[24b]
Pourtant trop grande pauvreté
Est égale calamité,
Pour l'âme, à trop grande richesse,
Autant l'une et l'autre la blesse;

[p.98]

Car ce sunt deus extrémités11821.
Que richece et mendicités.
Li moien a non Soffisance:
Là gist des vertus l'abondance,
Car Salemon tout au délivre
Nous a escript en ung sien livre
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit où trentiesme chapitre
[25]:
Garde-moi, Diex, par ta poissance,
De richece et de mendiance.
Car riches hons, quant il s'adrece
A trop penser à sa richece,
Tant met son cuer en sa folie,
Que son créator en oblie.
Cil que mendicité guerroie,
De pechié comment le guerroie,
Envis avient qu'il ne soit lierres
Et parjurs, ou Diex est mentierres,
Se Salemon dist de par lui
La letre que ci vous parlui[26];
Si puis bien jurer sans délai
Qu'il n'est escript en nule lai,
(Au mains n'est-il pas en la nostre)
Que Jhesu-Crist, ne si apostre,
Tant cum il alerent par terre,
Fussent onques véus pain querre;
Car mendier pas ne voloient.
Ainsinc préeschier le soloi
ent Jadis par Paris la cité
Li mestre de divinité:
Si péussent-il demander
De plain pooir, sans truander;
Car, de par Diex, pastor estoient,
Et des ames la cure avoient:

[p.99]

C'est une double extrémité11921.
Que richesse et mendicité.
Entre les deux est suffisance,
Là gît des vertus l'abondance.
Du reste, clairement le dit
Salomon dans un sien écrit,
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit au trentième chapitre
[25b]:
Dieu, garde-moi dans ta bonté
De richesse et mendicité!
Car le riche, quand il se laisse
Enorgueillir par sa richesse,
Tant il affole alors son cœur
Qu'en oubli met son créateur.
Celui qui pauvreté guerroie
Peut-il rester en bonne voie?
Force, est qu'il devienne voleur
Et parjure, ou Dieu est menteur,
A Salomon si fut dictée
Par lui la phrase ici notée.
Je puis jurer sans contredit
Qu'en aucuns livres n'est écrit
(Du moins ce n'est pas dans les nôtres)
Que Jésus-Christ ni ses apôtres,
Toute la terre parcourant,
N'allassent leur pain mendiant;
Bien plus, ils en faisaient défense.
Ainsi le prêchaient en substance
Jadis par Paris la cité
Les docteurs ès-divinité.
Eux pourtant, sans truanderie,
Pouvaient bien demander leur vie,
Qui, de par Dieu, pasteurs étaient
Et des âmes la cure avaient.

[p.100]

Néis après la mort lor mestre,11835.
Recommencierent-il à estre
Tantost laboréors de mains;
De lor labor, ne plus ne mains,
Recevoient lor sostenance,
Et vivoient en pacience;
Et se remanant en avoient,
As autres povres le donnoient;
N'en fondoient palès ne sales,
Ains gisoient en maisons sales
[27].
Puissans hons doit, bien le recors,
As propres mains, au propre cors,
En laborant querre son vivre,
S'il n'a dont il se puisse vivre,
Combien qu'il soit religieus,
Ne de servir Diex curieus:
Ainsinc faire le li convient,
Fors ès cas dont il me sovient,
Que bien raconter vous saurai,
Quant tens de raconter aurai.
Et encor devroit-il tout vendre,
Et du labor sa vie prendre,
S'il est bien parfais en bonté:
Ce m'a l'Escripture conté.
Car qui oiseus hante autrui table,
Lobierres est, et sert de fable.
N'il n'est pas, ce sachiés, raison
D'escuser soi par oraison:
Car il convient en toute guise
Entrelessier le Diex servise
Por ses autres nécessités.
Mangier estuet, c'est vérités,
Et dormir, et faire autre chose,
Nostre oroison lors, se repose:

[p.101]

Même après la mort de leur maître11955.
Ils recommencèrent à être
Ouvriers de leurs propres mains;
De labeurs humbles et vilains
Ils recevaient leur soutenance
Et vivaient tous en patience,
Et si de trop avaient pour eux
Ils le donnaient aux malheureux,
N'en fondaient ni palais ni salles
Et demeuraient en maisons sales
[27b].
Homme fort doit, je le soutiens,
De ses labeurs quotidiens,
Avec ses bras, gagner son vivre,
S'il n'a de biens assez pour vivre,
Combien qu'il soit religieux
Et de Dieu servir envieux.
Telle est la règle universelle
Sauf ès-cas que je me rappelle
Et que bien vous conter saurai,
Plus tard, quand le temps en aurai.
Et encor devrait-il tout vendre
Et du travail son vivre prendre,
S'il était parfait en bonté:
Ce m'a l'Écriture conté.
Car d'autrui qui hante la table
Est un larron et sert de fable.
Mauvaise encore est la raison
De s'excuser par oraison.
Il faut, et ce n'est que justice,
Délaisser de Dieu le service
Pour toute autre nécessité;
Manger faut-il, en vérité,
Et dormir et faire autre chose,
Notre oraison lors se repose.

[p.102]

Aussinc se convient-il retraire11889.
D'oroison por son labor faire;
Car l'Escripture s'i acorde
Qui la vérité en recorde.
Et si deffent Justiniens
Qui fist nos livres anciens,
Que nus hons, en nule maniere,
Poissans de cors, son pain ne quiere,
Por qu'il le truisse à gaaingnier;
L'en le devroit miex mehaingnier,
Ou en faire apperte justice,
Que soustenir en tel malice.
Ne font pas ce que faire doivent
Cil qui tex aumosnes reçoivent,
S'il n'en ont espoir priviliege
Qui de la poine les aliege;
Mais ne cuit pas qu'il soit éus
Se li princes n'est décéus,
Ne si ne recuit pas savoir
Qu'il le puissent par droit avoir.
Si ne fais-ge pas terminance
Du prince ne de sa poissance,
Ne par mon dit ne voil comprendre
S'el se puet en tel cas estendre,
De ce ne me doi entremette.
Mès ge croi que selonc la letre
Les aumosnes qui sont déuës
As lasses gens povres et nuës,
Fiebles et viez et mehaingniés,
Par qui pains n'iert mes gaaingniés,
Por ce qu'il n'en ont la poissance,
Qui les mangüe en lor grevance,
Il mangüe son dampnement,
Se cil qui fist Adam ne ment.