[p.153]

Il tient, comme par impotence,12763.
De trahison une potence,
Et dans sa manche il a glissé
Un rasoir d'acier aiguisé,
Qu'il fit forger en une forge
Que l'on appelle coupe-gorge.
Ainsi, tous deux clopin-clopant,
Ils s'en allèrent cheminant,
Tant que du castel s'approchèrent,
Et Malebouche rencontrèrent
Qui sur sa porte se tenait
Et tous les passants regardait.
Il voit nos pèlerins qui viennent,
Qui moult benoîtement se tiennent.


LXV

Comme Abstinence et Faux-Semblant
S'en vont, pour le bien de l'Amant,
Saluer le faux Malebouche
Si traître aux bons et si farouche.

Salué l'ont moult humblement;
Abstinence premièrement
Lui souhaite la bienvenue,
Faux-Semblant après le salue.
Il leur rendit tôt leur salut;
Mais confiant point ne se mut,
Car de prime abord leur figure
Lui revint; il crut d'aventure
Qu'Abstinence il connaissait bien
Et de suspect n'aperçut rien,
Ignorant qu'à ce point fût feinte
Sa contenance douce et sainte,

[p.154]

Ains cuidoit qu'el venist de gré;12683.
Mès el venoit d'autre degré,
Et s'ele de gré commença,
Failli li gré dès lors en ça.
Semblant ravoit-il moult véu,
Mais faus ne l'ot pas congnéu:
Faus iert-il, mès de fausseté
Ne l'éust-il jamais reté:
Car li Semblant si fort ovroit,
Que la fausseté li covroit;
Mès s'avant le congnéussiés,
Qu'en ses dras véu l'éussiés,
Bien jurissiés le Roi celestre
Que cil qui devant soloit estre
De la dance li biaus Robins,
Or est devenus Jacobins.
Mès sans faille, c'en est la somme,
Li Jacobin sunt tuit prodomme:
Mauvesement l'ordre tendroient,
Se tel menesterel estoient
[46];
Si sunt cordelier et barré[47],
Tout soient-il gros et quarré,
Et sachent tuit li autres freres[48],
N'i a cel qui prodons n'apere.
Mès jà ne verrés d'aparence
Conclurre bonne conséquence,
En nul argument que l'en face,
Se default existence efface:
Tous jors i troverés sophime
Qui la conséquence envenime,
Se vous avés sotilité
D'entendre la duplicité.

[p.155]

Croyant en toute bonne foi12793.
Cet appareil de bon aloi.
Mais ce n'était que comédie;
S'elle fut sincère en sa vie,
Jadis lorsqu'elle commença,
Sa vertu guère ne dura.
Moult souvent il avait vu l'autre;
Pour lui, c'était un bon apôtre,
Et jamais il n'eût soupçonné
Ce papelard de fausseté,
Qui si bien fardait sa figure
Que le masquait son imposture.
Mais qui, avant de l'avoir vu
Sous ce costume, l'eût connu,
Bien jurerait, par Dieu le maître,
Que ce roué qui soulait être
De la danse le beau Robin,
Était devenu Jacobin.
Car, il faut l'avouer, en somme,
Tout Jacobin est honnête homme;
Leur saint ordre ils rabaisseraient
Si tels charlatans se montraient
[46b].
De même Cordeliers et Carmes[47b]
Ventrus, carrés et pleins de charmes
Dont nul n'y a, chacun le sait[48b],
Qui d'un saint l'apparence n'ait.
Mais oncques ne doit l'apparence
Conclure à bonne conséquence.
Si vous avez subtilité
D'entendre la duplicité,
Pour nul argument que l'on fasse,
Sans s'arrêter à la surface,
Cherchez quelque défaut voilé;
Toujours votre esprit ébranlé

[p.156]

Quant li pèlerins venu furent12715.
A Male-Bouche où venir durent,
Tout lor hernois moult près d'eus mistrent,
Delez Male-Bouche s'assistrent,
Qui lor a dit: Or ça venés,
De vos noveles m'aprenés,
Et me dites quel achoison
Vous amaine en ceste maison.

Abstinence-Contrainte.

Sire, dist Contrainte-Astenence,
Por faire nostre pénitence
De fin cuer net et enterin
Sommes ci venu pelerin:
Presque tous jors à pié alons,
Moult avons poudreus les talons;
Si sommes endui envoié
Parmi cest pueple dévoié
Donner exemple et préeschier
Por les péchéors péeschier;
Autre peschaille ne volons,
Et por Diex, si cum nous solons,
L'ostel vous volons demander;
Et por vostre vie amander,
Mès qu'il ne vous déust desplaire,
Nous vous vodrions ci retraire
Ung bon sermon à brief parole.

L'Acteur.

Adonc Male-Bouche parole:

[p.157]

En tirera la conséquence12827.
Qu'il faut mépriser l'apparence.
C'est Malebouche qu'ils cherchaient;
Voyant qu'à leur but ils touchaient,
Tout leur harnais près d'eux ils mirent
Et tôt à ses côtés s'assirent.
Lors il leur dit: «Or çà, venez,
De vos nouvelles m'apprenez,
A quelle heureuse circonstance
Dois-je donc votre connaissance?»

Contrainte-Abstinence.

Vous voyez ci deux pèlerins
Voyageants, cœurs loyaux et fins,
Pour faire notre pénitence,
Répondit Contrainte-Abstinence.
A pied presque toujours allons
Et moult poudreux sont nos talons.
En ce pays Dieu nous envoie
Vers ce peuple qui se dévoie,
Pour l'exemple offrir et prêcher
Et tous les pécheurs repêcher,
Nous ne cherchons point d'autre pêche.
Au nom de Dieu, qui nous dépêche,
Le logis venons demander
Et votre existence amender;
Mais voudrions céans vous faire,
Certains de ne pas vous déplaire,
En peu de mots un bon sermon.

L'Auteur.

Adonc Malebouche répond:

[p.158]

Male-Bouche.

L'ostel, dist-il, tel cum véés,12741.
Prenés, jà ne vous iert nées,
Et dites quanqu'il vous plaira,
G'escouterai que ce sera.

Abstinence-Contrainte.

Grant merci, Sire.

L'Acteur.

Adonc commence
Premierement dame Astenence:


LXVI

Comment Abstinence reprouche
Les paroles à Male-Bouche.

Sire, la vertu premeraine,
La plus grant, la plus soveraine
Que nus hons mortiex puisse avoir
Par science ne par avoir,
C'est de sa langue refrener.
A ce se doit chascun pener,
Qu'adès vient-il miex qu'en se taise
Que dire parole mauvaise;
Et cil qui volentiers l'escoute,
N'est pas prodoms, ne Diex ne doute.
Sire, sor tous autres pechiés
De cestui estes entechiés.
Une trufle pieçà déistes,
Dont trop malement mespréistes,

[p.159]

Malebouche.

Notre maison, dit-il, est vôtre,12855.
Prenez-la, n'en cherchez point d'autre,
Et parlez tant qu'il vous plaira,
J'écouterai ce que sera.

Contrainte-Abstinence.

Grand merci, sire.

L'Auteur.

Alors commence
La première dame Abstinence:


LXVI

Comment Abstinence reprend
Malebouche le médisant.

Sire, la vertu primeraine
La plus grand', la plus souveraine
Qu'ici-bas mortel puisse avoir
Ou par science ou par avoir,
Est à qui sa langue refrène.
Que vers ce but chacun se peine,
Car se taire vaut cent fois mieux
Que dire un mot pernicieux,
Et tel qui volontiers l'écoute
N'est pas sage et Dieu ne redoute.
Plus que pas un de ce péché,
Sire, vous êtes entaché;
Or naguère un mensonge dîtes,
Par quoi trop malement honnîtes

[p.160]

D'ung varlet, qui ci repairoit;12763.
Vous déistes qu'il ne queroit
Fors que Bel-Acuel décevoir;
Ne déistes pas de ce voir,
Ains en mentistes, se Dé vient,
N'il ne va mès ci, ne ne vient,
N'espoir jamès ne l'i verrés.
Bel-Acueil en rest enserrés,
Qui avec vous ci se jooit
Des plus biaux geus que il pooit,
Le plus des jors de la semaine,
Sans nule pensée vilaine.
Or ne s'ose mès solacier,
Le varlet avés fait chacier,
Qui se venoit ici déduire.
Qui vous esmut à li tant nuire,
Fors que vostre male pensée
Qui mainte mençonge a pensée?
Ce mut vostre fole loquence
Qui bret et crie, et noise et tence,
Et les blasmes as gens eslieve,
Et les desonore et les grieve
Por chose qui n'a point de prueve,
Fors d'aparence, ou de contrueve.
Dire vous os tout en apert
Qu'il n'est pas voir quanqu'il apert.
Si rest pechiés de controver
Chose qui fait à réprover;
Vous méismes bien le savés,
Por quoi plus grant tort en avés;
Et neporquant il n'i fait force,
Il n'i donroit pas une escorce
De chesne, comment qu'il en soit:
Sachiés que mal n'i pensoit,

[p.161]

Un varlet qui ci demeurait.12877.
Vous avez dit qu'il ne cherchait
Hormis qu'à Bel-Accueil séduire;
Ce n'était pas vérité, sire.
Par Dieu, vous en avez menti,
Car onc ne va ni vient ici,
Jamais ne l'y verrez du reste,
Et Bel-Accueil en prison reste
Qui avec vous ci se jouait
Des plus gentils jeux qu'il pouvait,
Tretous les jours de la semaine,
Sans nulle intention vilaine.
Or il n'ose plus s'amuser;
Le varlet avez fait chasser
Qui se venait ici déduire.
Qui donc vous poussait à lui nuire,
Sinon votre mauvais instinct
Qui a brassé mensonge maint?
Maudit votre fol bavardage,
Qui brait et crie et tance et rage,
Et ne songe qu'aux gens honnir,
Les déshonorer, les salir,
Prônant comme chose accomplie
L'apparence ou la calomnie!
Or je le dis et le soutien
L'apparence ne prouve rien;
C'est donc grand péché que de dire
Chose qui puisse aux autres nuire,
Et vous-même bien le savez,
Partant plus grand tort en avez.
Et néanmoins il n'y fait force,
Et ne donnerait une écorce
Pour qu'il en fût différemment.
Nul mal il n'y pensait vraiment,

[p.162]

Car il i alast et venist,12797.
Nule essoigne ne le tenist.
Or n'i vient mès, n'il n'en a cure,
Se n'est par aucune aventure,
En trespassant, mains que li autre,
Et vous gaitiés lance sus fautre
A ceste porte sans sejor;
Là muse musart toute jor.
Par nuit et par jor i veilliés,
Par droit néant vous traveilliés.
Jalousie, qui s'en atent
A vous, ne vous vaudra jà tant;
Si rest de Bel-Acueil damages,
Qui sans riens acroire est en gages,
Sans forfait en prison demore:
Là languist li chetis, et plore.
Se vous n'aviés plus meffait
Où monde que cestui forfait,
Vous déust-l'en, ne vous poist mie,
Bouter hors de ceste baillie,
Metre en chartre, ou lier en fer,
Vous en irez où puis d'enfer,
Se vous ne vous en repentés.

Malle-Bouche.

Certes, dist-il, vous i mentés;
Mal soiés-vous ores venu.
Vous ai-ge por ce retenu,
Por moi dire honte et ledure?
Par vostre grant malaventure
Me tenissiés-vous por bergier;
Or alés aillors herbergier,

[p.163]

Mais allait, venait d'ordinaire12911.
Sans plus songer à nulle affaire.
Plus n'y vient, si ce n'est, je crois,
Par hasard encor quelquefois,
En passant et moins que personne.
Aussi, franchement, je m'étonne
Comment sans cesse l'œil au guet
Vous attendez lance en arrêt
Tretout le monde en cette place
(Dieu sait pourtant ce qu'il en passe!)
Jour et nuit ainsi vous veillez
Et pour rien vous vous fatiguez.
Jamais ne paiera Jalousie
Pour son bien telle frénésie.
Mais triste est de Bel-Accueil voir
En gage pris sans rien devoir;
L'innocent en prison demeure,
Là languit le chétif et pleure.
Plût à Dieu que n'eussiez méfait
Au monde plus que ce forfait!
On vous devrait, ne vous déplaise,
Décharger du soin qui vous pèse,
Mettre en prison, charger de fers,
Car vous irez au puits d'enfers
Si ne venez à repentance.

Malebouche.

Vous mentez, dit-il, d'assurance;
Mal soyez-vous ici venus!
Vous ai-je pour ce retenus,
Pour me faire une telle injure?
A votre grand' malaventure
Vous m'avez pris pour un berger,
Or allez ailleurs héberger.

[p.164]

Qui m'apelés ci mentéor:12827.
Vous estes dui enchantéor
Que m'estes ci venu blasmer,
Et por voir dire, mesamer.
Alés-vous ore ce querant?
A tous les déables me rent,
Et vous, biau Diex, me confondés,
S'ains que cis chastiaus fust fondés,
Ne passerent jor plus de dis
Qu'en le me dist, et gel' redis,
Et que cil la Rose besa,
Ne sai se plus s'en aésa;
Porquoi me féist-l'en acroire
La chose, s'el ne fust voire?
Par Diex, ge dis et redirai,
Et croi que jà n'eu mentirai,
Et cornerai à mes buisines,
Et as voisins et as voisines,
Comment par ci vint et par là.

L'Acteur.

Adonques Faus-Semblant parla:


LXVII

Comment Malle-Bouche escouta
Faux-Semblant, qui tost le mata.

Sire, tout n'est pas évangile
Quanque l'en dit aval la vile:
Or n'aiés mie oreilles sordes,
Et ge vous pruef que ce sunt bordes
[49].
Vous savés bien certainement
Que nus n'aime enterinement,

[p.165]

Vous qui me venez à cette heure12943.
Honnir jusque dans ma demeure,
Voire me traiter de menteur,
Vous faites métier d'enchanteur.
Au fait, que voulez-vous prétendre?
A tous les diables me veux rendre,
Et vous, beau Dieu, me confondez,
Si, avant tous ces murs fondés,
Ne passa plus d'une semaine
Que j'appris de façon certaine
Qu'un baiser de la Rose il prit;
Ne sais si plus il en jouit.
Pourquoi me l'eût-on fait accroire
Si le fait n'eût été notoire?
Par Dieu, je dis et cornerai
(Et ce faisant ne mentirai),
A grand bruit, non pas en sourdine,
A chacun voisin et voisine,
Comment il vint par ci par là.

L'Auteur,

Lors ainsi Faux-Semblant parla:


LXVII

Comment Malebouche écouta
Faux-Semblant qui tôt le mata.

Sire, tout n'est pas évangile
Ce qu'on dit en bas par la ville,
Ce sont bourdes pures; ouvrez.
Sans plus l'oreille et le verrez.
Est-il besoin que je le die?
Vous le savez, nul n'aime mie

[p.166]

Por tant qu'il le puisse savoir,12855.
Tant ait en li poi de savoir,
Homme qui mesdie de lui.
Et si rest voirs, s'onques le lui,
Tuit amant volentiers visitent
Les leus où lor amors habitent;
Cis vous honore, cis vous aime,
Cis son très-cher ami vous claime:
Cis par-tout là où vous encontre,
Belle chiere et lie vous monstre,
Et de vous saluer ne cesse.
Si ne vous fait pas ci grant presse,
N'estes pas trop par lui lassés;
Li autre i viennent plus assés.
Sachiés, se ses cuers l'en pressast,
A la Rose, il s'en apressat,
Et ci sovent le véissiés,
Voire prové le préissiés,
Qu'il ne s'en péust pas garder,
S'en le déust tout vif larder:
Il ne fust or mie en ce point.
Donc sachiés qu'il n'i bée point;
Non fait Bel-Acueil vraiement,
Tant en ait-il mal paiement.
Par Diex, s'andui bien le vosissent,
Maugré vous la Rose coillissent.
Quant du valet mesdit avés
Qui vous aime, bien le savés,
Sachiés, s'il i éust béance,
Jà n'en soiés en mescreance,
Jamès nul jor ne vous amast,
Ne ses amis ne vous clamast;
Et vosist penser et veillier
Au chastel prendre et essillier,

[p.167]

L'homme qui dit du mal de lui,12971.
S'il advient qu'il en soit instruit,
Tant peu qu'il ait d'intelligence.
Puis d'avoir lu j'ai souvenance
Qu'amoureux visitent toujours
Les lieux où gîtent leurs amours.
Or lui, partout où vous rencontre,
Visage aimable et gai vous montre,
Vous honore et vous aime aussi,
Vous nomme son très-cher ami
Et de vous saluer ne cesse.
Il ne vous fait pas grande presse
Et ne vous a jamais lassé,
D'autres y viennent plus assé.
Si son cœur battait pour la Rose,
Il y viendrait bien, je suppose,
Et souvent ici le verriez,
Voire prouvé le prendriez;
Dût-il brûler tout vif, quand même
Il voudrait voir l'objet qu'il aime.
En vint-il jamais en ce point?
Nenni; donc il n'y songe point
Et Bel-Accueil pas davantage,
A qui par grand deuil et dommage
Vous le faites trop cher payer.
Par Dieu, s'ils voulaient essayer,
Tous deux auraient, n'en doutez mie,
Malgré vous la Rose cueillie.
Quand du varlet médit avez
Qui vous aime, bien le savez,
Jamais, ayez-en l'assurance,
Si telle fût son espérance,
Nul jour il ne vous eût aimé,
Ni son ami partout clamé.

[p.168]

S'il fust voirs, car il le séust,12889.
Qui que soit dit le li éust.
De soi le pooit-il savoir,
Puis qu'accès n'i poïst avoir
Si cum avant avoit éu?
Tan tost l'éust aparcéu.
Or le fait-il tout autrement,
Donc avés-vous outréement
La mort d'enfer bien deservie,
Qui tel gent avés aservie.

L'Acteur.

Faus-Semblant ainsinc le li prueve.
Cil ne set respondre à la prueve,
Et voit toutevois aparance,
Près qu'il n'en chiet en repentance,
Et lor dit:

Malle-Bouche.

Par Diex, bien puet estre:
Semblant, ge vous tiens à bon mestre,
Et Astenance moult à sage:
Bien semblés estre d'ung corage.
Que me loés-vous que je face?

Faux-Semblant.

Confez serés en ceste place,
Et ce pechié sans plus dirés,
De cestui vous repentirés;
Car ge sui d'Ordre, et si sui prestre,
De confessier le plus haut mestre

[p.169]

Il n'eût songé qu'au castel prendre,13005.
Démolir et réduire en cendre,
Si c'était vrai, car il l'apprit,
Qui que ce soit qui le lui dît.
C'était du reste assez visible,
Puisqu'est céans inaccessible
Le lieu qu'il visitait avant,
Bien l'eût-il aperçu partant.
Or il fait juste le contraire.
La mort d'enfer, male vipère,
Vous avez donc bien mérité
Pour l'avoir tant persécuté.

L'Auteur.

Faux-Semblant ainsi le lui prouve,
Et lui qui réponse ne trouve
A l'évidence alors se rend,
Si bien que déjà se repent
Et dit:

Malebouche.

Par Dieu, c'est vrai peut-être;
Semblant, je vous tiens pour bon maître
Et Abstinence votre sœur
Pour sage; on dirait un seul cœur.
Voyons, que faut-il que je fasse?

Faux-Semblant.

Confessez-vous en cette place;
Ce péché sans plus me direz
Et puis vous en repentirez.
Car moi, je suis ordonné prêtre,
Des confesseurs le plus haut maître

[p.170]

Qui soit, tant cum li mondes dure;12913.
J'ai de tout le monde la cure.
Ce n'ot onques prestres curés,
Tant fust à s'eglise jurés;
Et si ai, par la haute Dame,
Cent tans plus pitié de vostre ame,
Que vos prestres parochiaus,
Jà tant n'iert vostre especiaus.
Si rai-ge ung moult grant avantage,
Prélat ne sunt mie si sage
Ne si letré de trop com gié.
J'ai de divinité congié,
Voire par Diex, pieçà l'éu,
Por confessier m'ont esléu
Li meillor qu'en puisse savoir
Par mon sens et par mon savoir.
Se vous volés ci confessier,
Et ce pechié sans plus lessier,
Sans faire-en jamès mencion,
Vous aurés m'asolucion.


LXVIII

Comment la langue fut coupée,
D'un rasouer, non pas d'une espée,
Par Faulx-Semblant à Male-Bouche,
Dont il cheut mort comme une souche.

L'Acteur.

Male-Bouche tantost s'abesse,
Si s'agenoille et se confesse,

[p.171]

Qui soit dans l'univers entier;13031.
Sur tout le monde dois veiller.
Ce ne sont pas, quoi qu'on en dise,
Voués tant soient-ils à l'Église
Par serment, vos pauvres curés
Qui sont de tels droits honorés;
Et j'ai, par notre sainte Dame,
Cent fois plus pitié de votre âme
Que ces chétifs paroissiens,
Leurs pouvoirs ne valent les miens.
Et j'ai sur eux grand avantage,
Car il n'est de prélat si sage
Ni si lettré comme je suis.
Docteur de l'Église depuis
Moult longtemps, à me reconnaître
On se plaît pour le plus grand maître
A confesser qu'on puisse voir,
Pour mon grand sens et mon savoir.
Ouvrez-moi votre conscience;
Repentez-vous de votre offense,
Et plus n'en sera mention
Après mon absolution.


LXVIII

Comment d'un rasoir Faux-Semblant,
Et non d'un glaive, prestement
Coupe la langue à Malebouche
Qui tombe mort comme une souche.

L'Auteur.

Lors Malebouche se baissa,
A deux genoux se confessa

[p.172]

Car verais repentans ja iert,12939.
Et cil par la gorge l'aiert,
A deus poins l'estraint, si l'estrangle
Si li a toluë la jangle;
La langue à son rasoer li oste.
Ainsinc chevirent de lor oste,
Ne l'ont autrement enossé,
Puis le tumbent en ung fossé;
Sans deffense la porte quassent,
Quassée l'ont, outre s'en passent.
Si troverent leans dormans
Trestous les sodoiers Normans,
Tant orent béu à guersai
[50].
Du vin que ge pas ne versai:
Eus méismes l'orent versé
Tant que tuit furent enversé:
Ivres et dormans les estranglent,
Jà ne seront mès tex qu'il janglent.


LXIX

Comment Faulx-Semblant, qui conforte:
Maint Amant, passa tost la porte
Du chastel, avecques sa mie,
Aussi Largesse et Courtoisie.

Ez-vous Cortoisie et Largece
La porte passent sans parece:
Si sunt là tuit quatre assemblé,
Repostement et en emblé.
La vielle qui ne s'en gardoit,
Qui Bel-Acueil pieça gardoit,
Ont tuit quatre ensemble véuë:
De la tor estoit descenduë,

[p.173]

Vraiment repentant de sa faute.13059.
Semblant à la gorge lui saute,
Son caquet rabat à deux poings
En l'étranglant, ni plus ni moins,
Et sa langue du rasoir ôte.
Après avoir ainsi leur hôte
Sans plus de façon terrassé,
Ils le jettent dans le fossé,
Sans défense la porte cassent
Et, quand fut cassée, outrepassent.
Tretous étaient léans dormants
Ivres-morts les soudards normands;
A tire-larigot tant burent
[50b].
De vin, que tous renversés furent;
Ce n'est pas moi qui leur versai,
Eux-mêmes se l'étaient versé.
En leur sommeil il les égorgent,
Crainte n'est que mensonges forgent.


LXIX

Comment avecque son amie
Et puis Largesse et Courtoisie,
Passe la porte Faux-Semblant
Qui reconforte maint amant.

Soudain Courtoisie et Largesse
La porte passent sans paresse;
Ils se sont tous quatre assemblés,
Puis en silence faufilés.
Ensemble ils ont la Vieille vue
Du haut de sa tour descendue,
Qui Bel-Accueil léans gardait.
De rien elle ne se doutait

[p.174]

Si s'esbatoit parmi le baile;12969.
D'un chaperon en leu de vaile,
Sor sa guimple ot covert sa teste.
Contre li corurent en heste,
Si la vous assallent tuit quatre.
El ne se volt pas faire batre,
Quant les vit tous quatre assemblés:

La Vieille.

Par foi, dist-ele, vous semblés
Bonne gent, vaillant et cortoise:
Or me dites, sans faire noise,
Si ne me tiens-ge pas por prise,
Que querez en ceste porprise.

Les quatre respondent:

Por prise, douce mere tendre!
Nous ne venons pas por vous prendre,
Mès solement por vous véoir;
Et s'il vous puet plaire et séoir,
Nos cors offrir tout plenement
A vostre douz commandement,
Et quanque nous avons vaillant,
Sans estre à nul jor deffaillant:
Et s'il vous plesoit, douce mere,
Qui ne fustes onques amere,
Requerre vous qu'il vous pléust,
Sans ce que nul mal i éust,
Que plus laiens ne languissist
Bel-Acuel, ainçois s'en issist
O nous ung petitet joer,
Sans ses pieds gaires emboer;

[p.175]

Et s'ébattait en la clôture,13089.
Portant pardessus sa coiffure
Au lieu de voile un chaperon.
Courant sus à la laideron,
Ils vous l'assaillent tous les quatre.
Ne voulant pas se faire battre,
Quand les vit tous quatre assemblés:

La Vieille.

Ma foi, dit-elle, vous semblez
Bonne gent vaillante et courtoise.
Or dites-moi, sans faire noise
(Car pour prise à vous ne me rends),
Ce que venez chercher céans.

Les quatre répondent.

Pour prise, douce mère tendre!
Nous ne venons pas pour vous prendre,
Mais pour vous voir tout à loisir,
Et, si tel est votre plaisir,
Nos cœurs offrir sans artifice
Tout entiers à votre service
Et tout ce que nous possédons,
Jamais nous ne vous trahirons:
Et, s'il vous plaisait, douce mère
Qui jamais ne fûtes amère,
Humbles venons vous requérir,
Sans qu'il vous pût mal advenir,
Que plus en la tour ne languisse
Bel-Accueil, mais descendre puisse
Un petitet se réjouir
Avec nous sans ses pieds salir.

[p.176]

Ou voilliés au mains qu'il parole12997.
A ce valet une parole,
Et que li uns l'autre confort,
Ce lor sera moult grant confort,
Ne gaires ne vous coustera;
Et cil vostre homs-lige sera,
Neis vostre serf, dont vous porrés
Faire tout quanque vous vorrés,
Ou vendre, ou pendre, ou mehaignier.
Bon fait ung ami gaaigner,
Et vez ci de ses joélés;
Cest fermail et ces anelés
Vous donne, voire ung garnement
Vous donra-il prochainement.
Moult a franc cuer, cortois et large,
Et si ne vous fait pas grant charge:
De li estes forment amée,
Et si n'en serez jà blasmée,
Qu'il est moult sages et celés.
Si prions que vous le celés
Ou qu'il i aut sans vilenie,
Si li aurés rendu la vie.
Et maintenant ce chapelet
De par li de flors novelet,
S'il vous plest, Bel-Acueil portés,
Et de par li le confortés,
Et l'estrenés d'ung biau salu:
Ce li aura cent mars va lu.

La Vieille respond.

Se Dieu m'aïst, s'estre péust
Que Jalousie nel' séust,

[p.177]

Or daignez qu'au moins à sa guise13117.
Un mot à ce varlet il dise;
L'un l'autre ils se conforteront,
Et grand bonheur ils goûteront
Sans qu'il vous coûte rien. Que dis-je?
Il sera, lui, votre homme-lige
Et votre serf, dont vous pourrez
Faire tout ce que vous voudrez,
Ou vendre, ou maltraitrer, ou pendre.
Bon fait gagner un ami tendre.
Tenez, voici de ses joyaux,
Un beau fermail et des anneaux;
Bientôt encore une parure
Il vous donnera, soyez sûre.
Franc cœur, généreux, obligeant,
Pour vous il n'est guère exigeant,
Car vous en êtes bien aimée
Et de ce ne serez blâmée,
Car il est moult sage et discret.
Guidez donc ses pas en secret,
Ou qu'il entre sans vilenie,
Vous lui aurez rendu la vie.
De fraîches fleurs ce chapelet
Maintenant, au nom du varlet,
A Bel-Accueil portez, ma chère,
Consolez sa douleur amère
Et l'étrennez d'un beau salut.
Plus heureux sera que s'il eût
Cent marcs trouvés, je vous le jure.

La Vieille répond.

Dieu m'assiste! si d'aventure,
Mes bons amis, possible fût,
Dit la Vieille, que ne le sût

[p.178]

Et que jà blasme n'en oïsse,13027.
Dist la vielle, bien le féisse;
Mais trop est malement janglerres
Male-Bouche li fléutieres.
Jalousie l'a fait sa gaite,
C'est cil qui trestous nous agaite:
Cil bret et crie sans deffense
Quanqu'il set, voire quanqu'il pense,
Et contrueve néis matire,
Quant il ne set de qui mesdire.
S'il en devoit estre pendus,
N'en seroit-il jà deffendus.
S'il le disoit à Jalousie,
Li lerres, il m'auroit honnie.

Les quatre respondent.

De ce, font-il, n'estuet douter,
Jamès n'en puet rien escouter,
Ne véoir en nule maniere;
Mors gist là hors en leu de biere
En ces fossés gole baée.
Sachiés, se n'est chose faée
[51],
Jamès d'eus deus ne janglera,
Car il ne resuscitera,
Se déables n'i font miracles
Ou par venins ou par triacles;
Jamès ne les puet encuser.

La Vieille respond:

Donc ne quiers-ge jà refuser,
Dist la vielle, vostre requeste,
Mès dites-li que il se heste.

[p.179]

Jamais la fière Jalousie13149.
Et que point n'eusse d'avanie,
Bien le ferais; mais j'ai trop peur
De Malebouche le flûteur.
C'est l'espion de Jalousie,
C'est lui, qui tretous nous épie,
Tout à son aise chante et brait
Ou ce qu'il pense pu ce qu'il sait;
Il invente même ses dire
Quand il ne sait de qui médire.
Par moi, dût-il être pendu,
Certe il ne serait défendu.
Mais, s'il le dit à Jalousie,
Le larron, je serai honnie.

Les quatre répondent.

Ceci n'est point à redouter,
Font-ils; plus ne peut écouter
Ni rien voir en nulle manière;
Car il gît mort, au lieu de bière,
Gueule béante, en ce fossé.
S'il n'est sorcier et renforcé
[51b],
Et si diables n'y font miracles
Ou par venins ou thériacles,
Jamais plus il ne médira;
Car il ne ressuscitera.
Ne craignez point qu'il vous accuse.

La Vieille répond:

S'il est ainsi, plus ne refuse,
A vos prières je me rends.
Mais qu'il, ne perde pas de temps,

[p.180]

Ge li troveré bien passage,13055.
Mès n'i parost mie à outrage,
Ne n'i demeurt pas longuement
Et viengne trop celéement,
Quant ge le li ferai savoir;
Et gart sor cors et sor avoir
Que nus hons ne s'en aparçoive,
Ne riens n'i face qu'il ne doive,
Bien die sa volenté toute.

Les quatre.

Dame, ainsi fera-il, sans doute,
Font cil.

L'Acteur.

Et chascuns l'en mercie:
Ainsinc ont ceste euvre bâtie.
Mès comment que la chose soit,
Faus-Semblant qui aillors pensoit,
Dist à voiz basse à soi méisme:

Faux-Semblant.

Se cil por qui nous empréismes,
Ceste euvre, de riens me créust,
Puisque d'amer ne recréust,
S'ous ne vous i acordissiés,
Jà gueres n'y gaaingnissiés
[52]
Au loing aler, mien escient,
Qu'il i entrast en espiant,
S'il en éust et tens et leu.
L'en ne voit pas tous jors le leu,

[p.181]

Je lui trouverai bien passage.13177.
Mais qu'en paroles il soit sage
Et n'y demeure longuement.
Qu'il vienne donc discrètement
Sitôt que je lui ferai dire
L'heure où doit finir son martyre.
Mais, par Dieu, s'il tient à ses jours,
A son avoir, à ses amours,
Qu'il ne fasse rien qu'il ne doive,
Surtout que nul ne l'aperçoive.
Qu'il ordonne, on obéira.

Les quatre répondent.

Dame, ainsi sans doute il fera,
Font-ils.

L'Auteur.

Chacun l'en remercie.
Ainsi fut leur œuvre bâtie.
Mais quoi qu'il en fût, Faux-Semblant,
Dont les pensers allaient trottant,
Se dit en lui-même à voix basse:

Faux-Semblant.

Puisque d'aimer il ne se lasse,
Si celui pour qui nous avons
Entrepris l'œuvre, mes leçons
Écoutait, vous auriez beau faire,
Certes vous n'attendriez guère,
Si je m'y connais bien, avant
Qu'il n'y entrât en épiant,
S'il en eût temps et lieu, ma vieille.
Combien qu'au pâturage on veille,

[p.182]

Ains prent bien où tart la berbis,13079.
Tout la gart-l'en par les herbis.
Une hore alissiés au mostier,
Vous i demorastes moult yer;
Jalousie qui si le guile,
Ralast espoir hors de la vile;
Où que soit convient-il qu'il aille,
Il venist lors en ripostaille,
Ou par nuit devers les cortiz
[53]
Seus, sans chandele et sans tortiz;
Se n'iert d'amis qui le guetast,
Espoir si l'en amonestast;
Par confort tost le conduisist,
Mès que la lune ne luisist:
Car la lune, par son cler luire,
Seult as amans mainte fois nuire.
Ou il entrast par les fenestres,
Qu'il set bien de l'ostel les estres,
Par une corde s'avalast,
Ainsinc i venist et alast.
Bel-Acueil, espoir, descendist
Es cortiz où cil l'atendist,
Ou s'enfoïst hors du porpris
Où tenu l'avés maint jor pris,
Et venist au valet parler,
S'il à li ne poïst aler;
Ou quant endormis vous séust,
Se tens et leu avoir péust,
Les huis entr'overs li lessast:
Ainsinc du bouton s'apressast
Li fins Amans qui tant i pense,
Et le coillist lors sans deffence;
S'il poïst par nule manire.
Les autres portiers descomfire.

[p.183]

On ne voit pas toujours le loup,13203.
C'est sur le tard qu'il fait son coup.
Quelque jour irez à l'église,
Je vous y vis hier assise,
Ou Jalousie, un beau moment,
Qui lui cause si dur tourment,
Sortira dehors de la ville.
Il faudra lors qu'il se faufile
Par les derrières et sans bruit,
Ou bien en tapinois la nuit,
Tout seul, sans torche ni chandelle;
A moins que n'aille en sentinelle
Se mettre un ami pour guetter,
Qui se veuille au projet prêter,
Et qui droit au but le conduise.
Mais que la lune point ne luise,
Car la lune par sa clarté
A maint amant déconcerté.
Lors entrerait par les fenêtres,
Connaissant de l'hôtel les êtres,
Puis d'une corde descendrait
Et partout irait et viendrait.
Ou bien il s'en irait attendre
Au courtil Bel-Accueil descendre,
Qui sortirait lors du pourpris,
Où l'avez tenu maint jour pris,
Pour le varlet voir et entendre
Qui près de lui ne peut se rendre.
Ou bien encore Bel-Accueil,
Sitôt que vous auriez clos l'œil,
Saisirait le moment propice
Et vitement à son complice
La porte ouverte laisserait.
Lors du bouton s'approcherait

[p.184]

L'Amant.

Et ge qui gueres loing n'estoie,13113.
Me pensai qu'ainsinc le feroie,
Se la Vielle me vuet conduire,
Ce ne me doit grever ne nuire;
Et s'el ne vuet, g'i enterrai
Par là où miex mon point verrai,
Si cum Faus-Semblant l'ot pensé:
Du tout m'en tieng à son pensé.

L'Acteur.

La Vielle illec plus ne sejorne,
Le trot à Bel-Acueil retorne,
Qui la tor outre son gré garde,
Car bien se soffrist de tel garde.
Tant va, qu'ele vient à l'entrée
De la tor, où tost est entrée.
Les degrés monte liement,
Au plus qu'el pot hativement,
Si li trembloient tuit li membre:
Bel-Acueil quiert de chambre en chambre,
Qui s'iert as karniaus apuiés
De la prison, tous ennuiés;
Pensif le trueve et triste et morne,
De li réconforter s'atorne.

La Vieille.

Biaus filz, dist-ele, moult m'esmoî
Quant vous truis en si grant esmoi:

[p.185]

Le fin amant, qui tant y pense,13237.
Et le cueillerait sans défense,
S'il pouvait par aucuns moyens
Déjouer les autres gardiens.

L'Amant.

Quant à moi qui loin n'étais guère,
Je pensai qu'ainsi pourrais faire
Si la Vieille me conduisait,
Ce qui point ne me grèverait;
Ou sinon j'entrerai quand même,
Usant de quelque stratagême,
Comme Faux-Semblant l'a pensé,
Car je le tiens pour moult sensé.

L'auteur.

La Vieille là plus ne séjourne,
Le trot à Bel-Accueil retourne,
Car la tour garde à contre-cœur,
Et trop lui pèse ce labeur.
Tant va, qu'elle arrive à l'entrée
De la tour où elle est entrée.
Les degrés monte allègrement,
Le plus qu'elle peut vitement,
Tant que lui tremble chaque membre,
Et Bel-Accueil de chambre en chambre
Cherche en vain, qui tout ennuyé
Sur les crénéaux s'est appuyé
Morne et pensif, l'âme abattue.
De l'égayer lors s'évertue:

La Vieille.

Beau fils, dit-elle, quand vous voi
Si triste, suis en grand émoi.

[p.186]

Dites-moi quiex sunt cil pensé,13137.
Car se conseillier vous en sé,
Jà ne m'en verrés nul jor faindre.

L'Acteur.

Bel-Acueil ne s'ose complaindre,
Ne dire li quoi ne comment,
Qu'il ne set s'el dit voir ou ment.
Tretout son penser li nia,
Que point de séurté n'i a;
De riens en li ne se fioit,
Néis ses cuers la deffioit,
Qu'il ot paoreux et tremblant,
Mès n'en osoit monstrer semblant,
Tant l'avoit tous jors redotée,
La pute vielle radotée.
Garder se volt de mesprison,
Qu'il a paor de traïson;
Ne li desclot pas sa mesaise,
En soi méismes se rapaise,
Par semblant li fait lie chiere.

Bel-Acueil.

Certes, fait-il, ma dame chiere,
Combien que mis sus le m'aiés,
Ge ne sui de riens esmaiés,
Fors sans plus de vostre demore;
Sans vous envis ceans demore,
Car en vous trop grant amor é.
Où avés-vous tant demoré?

La Vieille.

Où? par mon chief, tost le saurés,
Et du savoir grant joie aurés,

[p.187]

Dites-moi quelle est votre peine13265.
Et si je puis, rien n'est qui tienne,
Tout ferai pour vous conforter.

L'Auteur.

Bel-Accueil n'ose l'écouter
Et ne sait quoi ni comment faire,
Ni s'elle est menteuse ou sincère.
Donc tout son penser lui nia
Car nulle sûreté n'y a
Et point en elle ne se fie.
Voire son cœur moult s'en défie;
Mais il n'ose en montrer semblant
Et reste peureux et tremblant,
Tant lui fut toujours redoutée
La vieille pute radotée.
Garder s'en veut de tout soupçon,
Car il a peur de trahison;
Il lui cache son grand mésaise;
Puis en soi-même se rapaise
Et bon visage lui faisant:

Bel-Accueil.

Dame chère, dit-il, vraiment,
Malgré ce que votre cœur pense,
Je ne suis que de votre absence
En ce moment triste et confus;
Contrit suis quand ne vous vois plus
Car trop vous aime d'amour tendre.
Mais pourquoi tant vous faire attendre?

La Vieille.

Pourquoi? Par Dieu, votre le sauréz
Et grand plaisir vous en aurez,

[p.188]

LXX

Comment la Vieille à Bel-Acueil,13165.
Pour le consoler en son dueil,
Luy dist de l'Amant tout le fait,
Et le grant dueil que pour luy fait.

Se proz estes, vaillans et sages,
Car en leu d'estranges messages,
Le plus cortois valés du monde,
Qui de toutes graces habonde,
Qui plus de mil fois vous saluë,
Car gel' vi ore en cele ruë,
Si cum il trespassoit la voie,
Par moi ce chapel vous envoie:
Volentiers, ce dit, vous verroit,
Jamès plus vivre ne querroit,
N'avoir ung seul jor de santé,
Se n'iert par vostre volenté,
Se le gart Diex et sainte Fois,
Mès qu'une toute seule fois
Parler à vous, ce dist, péust
A loisir, mès qu'il vous pléust.
Por vous sans plus aime-il sa vie,
Tous nus vodroit estre à Pavie,
Par tel convent qu'il séust faire
Chose qui bien vous péust plaire;
Ne li chaudroit qu'il devenist,
Mès que près de li vous tenist.

L'Auteur.

Bel-Acueil enquiert toutevoie
Qui cil est qui ce li envoie,

[p.189]

LXX

Comment la Vieille à Bel-Accueil,13293.
Pour le consoler en son deuil,
De l'Amant tout le fait lui conte
Et le deuil qui pour lui le dompte.

Si vous êtes sage et vaillant;
Car par mes soins en cet instant
Le plus courtois varlet du monde
Et chez qui toute grâce abonde,
Qui vous fait mille beaux saluts
(Car en chemin je l'aperçus
Comme il passait en cette voie),
Ce gentil chapel vous envoie:
«Volontiers, dit-il, vous verrait,
Jamais vivre plus ne voudrait
Si ce n'est pour tout le jour faire
Chose qui moult vous pourrait plaire,
Et n'avoir nul jour de santé,
Sinon par votre volonté.
Pour vous sans plus aime la vie,
Tout nu voudrait être à Pavie;
Mais qu'une toute seule fois,
Si Dieu le garde et sainte Fois,
Vous parler il puisse à son aise.
M'a-t-il dit, pourvu qu'il vous plaise,
Et peu lui chaut que devenir
S'il peut près de lui vous tenir.»

L'Auteur.
Bel-Accueil toutefois demande
De qui lui vient si belle offrande;

[p.190]

Ains qu'il reçoive le present,13193.
Por ce que doutable le sent,
Qu'il péust de tel leu venir
Qu'il nel' vosist pas retenir.
Et la Vielle, sans autre conte,
Toute la vérité li conte.

La Vieille.

C'est le valés que vous savés,
Dont tant oï parler avés,
Por qui pieçà tant vous greva,
Quant le blasme vous aleva
Feu Male-Bouche de jadis:
Jà n'aille s'ame en paradis!
Maint prodomme a desconforté,
Or l'en ont déables porté,
Qu'il est mors, eschapés li sommes,
Ne pris mès sa jangle deus pommes;
A tous jors en sommes délivre;
Et s'il pooit ores revivre,
Ne vous porroit-il pas grever,
Tant vous séust blasme eslever:
Car ge sai plus qu'il ne fist onques.
Or me créés, et prenés donques
Cest chapel, et si le portés;
De tant au mains le confortés.
Qu'il vous aime, n'en doutés mie,
De bonne amor sans vilenie;
Et s'il à autre chose tent,
Ne m'en desclot-il mie tant,
Mès bien vous i poés fier.
Vous li resaurez bien nier,
S'il requiert, chose qu'il ne doive.
S'il fait folie, si la boive;

[p.191]

Car de tel lieu pourrait venir13323.
Qu'il ne la pût bien accueillir,
Et la Vieille sans autre conte
Toute la vérité lui conte.

La Vieille.

C'est du varlet que vous savez
Dont tant ouï parler avez,
Pour qui vous fit tant de misère,
Quand vous eut déclaré la guerre,
Feu Malebouche de jadis.
Son âme n'aille en paradis!
Il a décrié maints prud'hommes;
Mais ses dits ne prise deux pommes,
Car les diables l'ont emporté.
Il est mort, pour l'éternité,
Nous pouvons braver sa colère;
Car s'il revenait sur la terre,
Il ne pourrait plus vous grever,
Ni contre vous blâme élever,
Car j'en sais plus-qu'il n'en sut oncques.
Or me croyez et prenez doncques
Ce chapelet et le portez,
Et de si peu le confortez.
Il vous aime, n'en doutez mie,
De bonne amour sans vilenie.
S'il pense autre chose obtenir,
Il n'osa son cœur m'en ouvrir;
Or s'il veut chose qu'il ne doive,
S'il fait sottise, qu'il la boive,
Car bien sauriez lui dénier;
Mais en lui pouvez vous fier.

[p.192]

Si n'est-il pas fox, mès est sages,13225.
C'onc par li ne fu fais outrages,
Dont ge le pris miex et si l'ains,
N'il ne sera jà si vilains
Qu'il de chose vous requéist
Qui à requierre ne féist.
Loiaus est sor tous ceus qui vivent;
Cil qui sa compaignie sivent,
L'en ont tous jors porté tesmoing:
Et ge méismes le tesmoing.
Moult est de meurs bien ordenés,
Onc ne fut homs de mere nés
Qui de li nul mal entendist,
Fors tant cum Male-Bouche en dist.
S'a-l'en jà tout mis en oubli,
Ge méismes par poi l'obli,
Ne me sovient plus des paroles,
Fors qu'els furent fauces et foles,
Et li lerres les controva,
Qui onques bien ne se prova.
Certes bien sai que mort l'éust
Li valés, se riens en séust,
Qu'il est preus et hardis, sans faille:
En cest païs n'a qui le vaille,
Tant a le cuer plain de noblece;
Il sormonteroit de largece
Le roi Artus, voire Alixandre,
S'il éust autant à despendre
D'or et d'argent comme cil orent,
Onques cil tant donner ne sorent,
Que cil cent tans plus ne donnast;
Par dons tout le monde estonnast,
Se d'avoir éust tel planté,
Tant a bon cuer en soi planté;

[p.193]

Il n'est pas fou, mais il est sage,13351.
Par lui ne fut fait nul outrage;
C'est pourquoi tant je l'aime enfin.
Il ne sera pas si vilain
Que d'oser faire une prière
Qu'honnête homme ne puisse faire;
Car nul n'est plus loyal que lui,
Moi-même en témoigne aujourd'hui,
Et tretous ceux qui le connaissent
Le témoignent et le confessent.
Il est de murs bien ordonné,
Et nul homme de mère né
N'entendit sur lui rien de louche,
Fors ce qu'en a dit Malebouche
Que tout le monde a oublié;
Et moi-même plus d'à moitié
Ne me souviens de ses paroles,
Sauf qu'elles sont fausses et folles,
Car le larron les controuva
Qui jamais bon ne se prouva.
S'il en avait eu connaissance,
Le varlet l'aurait, sans doutance,
Mis à mort, car plus preux ne vis
Ni plus hardi dans le pays,
Tant a le cœur plein de noblesse.
Il surmonterait en largesse
Le roi Artus, voire le grand
Alexandre, s'il avait tant
D'or et d'argent comme ils en eurent.
Oncques tant donner ils ne surent
Que lui cent fois plus n'en donnât
Et par dons le monde étonnât,
S'il eût d'avoir telle abondance,
Tant son cœur a de bienveillance;

[p.194]

Nel' puet nus de largece aprendre.13259.
Or vous lo ce chapel à prendre,
Les flors en olent miex que basme.

L'Acteur.

Par foi, g'en craindroie avoir blasme,
Dist Bel-Acueil qui tout fremist,
Et tremble, et tressaut, et gemist,
Rougist, palist, pert contenance;
Et la Vielle es poins le li lance,
Et li vuet faire à force prendre,
Car cil n'i osoit la main tendre,
Ains dist por soi miex escuser,
Que miex li vient à refuser.
Si le vosist-il jà tenir,
Que qu'il en déust avenir.

Bel-Acueil.

Moult est biaus, fait-il, li chapiaus,
Mès miex me vendroit mes drapiaus
Avoir tous ars et mis en cendre,
Que de par li l'osasse prendre.
Mès or soit posé que gel' praingne,
A Jalousie la grifaingne
Que porrions-nous ore dire?
Bien sai qu'ele esrageroit d'ire,
Et sor mon chief le descirra
Pièce à pièce, et puis m'occirra,
S'el set qu'il soit de-là venus.
Or serai pris, et pis tenus
Qu'onques en ma vie ne fui;
Ou se ge li eschappe et fui,
Quel part m'en porrai-ge foïr?
Tout vif me verrés enfoïr,

[p.195]

Nul ne l'égale sur ce point.13385.
Ce chapel ne refusez point,
Les fleurs sentent mieux que dictame.

L'Auteur.

Non, car j'en craindrais avoir blâme,
Dit Bel-Accueil, qui tout frémit
Et tremble, et tressaille, et gémit,
Rougit, pâlit, perd contenance;
Et la Vieille aux poings le lui lance
Et veut de force lui donner,
Car la main il n'ose y tourner,
Et répond, cherchant une excuse:
«Il vaut mieux que je le refuse.»
Mais le voudrait déjà tenir,
Quoiqu'il en dût puis advenir.

Bel-Accueil.

Moult est beau, fait-il, sur mon âme,
Le chapel; mais pour moi, dame,
Mieux vaudrait avoir mes habits
Tretous brûlés que l'avoir pris.
Car soit posé que je le prenne,
Que dirons-nous à la vilaine
Jalousie? Elle enragera
Et d'ire le déchirera
Sur mon chef, bien sûr, pièce à pièce;
Et puis m'occira, la traîtresse,
Sachant qu'il m'est de là venu,
Ou serai pris et plus tenu
Que ne fus oncques en ma vie:
Soit posé que m'échappe et fuie
En quel lieu pourrai-je m'enfuir?
Tout vif me verrez enfouir

[p.196]

Se ge sui pris après la fuite;13289.
Si croi-ge que j'auroie suite,
Si seroie pris en fuiant,
Tout li monde m'iroit huiant.
Nel' prendrai pas.

La Vieille.

Si ferés, certes:
Jà n'en aurés blasme ne pertes.

Bel-Acueil.

Et s'ele m'enquiert dont ce vint?

La Vieille.

Responses aurés plus de vint.

Bel-Acueil.

Toutevois s'el le me demande,
Que puis-ge dire à sa demande?
Se g'en sui blasmé ne repris,
Où diré-ge que ge le pris?
Car il le me convient respondre,
Ou aucune mensonge espondre.
S'el le savoit, ce vous plevis,
Mieulx vodroie estre mors que vis.

La Vieille.

Que vous direz? se nel' savez,
Se meillor response n'avez,
Dites que ge le vous donné:
Bien savés que tel renon é,
Que n'aurés blasme ne vergoigne
De riens prendre que ge vous doigne.

[p.197]

Si je suis pris après ma fuite,13415.
Car j'aurais, je crois, bonne suite
Et tôt serais pris en fuyant,
Tout le monde m'irait huant.
Non, je ne puis.

La Vieille.

Vous le prendrez, certe,
Et n'en aurez blâme ni perte.

Bel-Accueil.

S'il faut dire dont il me vint?

La Vieille.

Réponses aurez plus de vingt.

Bel-Accueil.

Pourtant, s'elle me le demande,
Que répondrai-je à sa demande?
Si blâmé j'en suis et repris,
Où dirai-je que je l'ai pris?
A répondre il faut que je songe
Ou préparer quelque mensonge.
S'elle l'apprend, c'est positif,
Mieux vaudrait être mort que vif.

La Vieille.

Ce que vous direz? A cette heure,
Si n'avez réponse meilleure,
Dites que je vous l'ai donné.
Mon nom ne sera soupçonné,
Blâme n'aurez, Dieu me pardonne,
Pour prendre ce que je vous donne.

[p.198]

LXXI

Comment, tout par l'enhortement13311.
De la Vieille, joyeusement
Bel-Acueil receut le chappel,
Pour erres de vendre sa pel.

L'Acteur.

Bel-Acueil, sans dire autre chose,
Le chapel prent, et si le pose
Sor ses crins blons, et s'asséure.
Et la Vielle li rit, et jure
S'ame, son cors, ses os, sa pel,
C'onc ne li fist si bien chapel.
Bel-Acueil sovent se remire,
Dedens son miréoir se mire
Savoir s'il est si bien séans.
Quant la Vielle voit que leans
N'avoit fors eus deus solement,
Lez li s'assiet tout belement,
Si li commence à préeschier.

La Vieille.

Ha, Bel-Acueil! tant vous ai chier,
Tant estes biaus et tant valez!
Mon tens jolis est tous alez,
Et li vostres est à venir.
Poi me porrai mès soustenir
Fors à baston ou à potence;
Vous estes encor en enfance,
Si ne savés que vous ferés.
Mès bien sai que vous passerés

[p.199]

LXXI

Ici, par l'encouragement13437.
De la Vieille, joyeusement
Bel-Accueil va le chapel prendre,
Arrhes prenant pour sa peau vendre.

L'Auteur.

Bel-Accueil se tait et joyeux
Aussitôt sur ses blonds cheveux
Le chapel pose et se rassure,
Et la Vieille lui rit et jure
Son cœur, son corps, ses os, sa peau,
Qu'il n'eut onques chapel si beau.
Et Bel-Accueil souvent s'admire
Et dedans son miroir se mire
Pour voir comme il est gent ainsi.
Lors la Vieille voyant que ci
Seuls tous deux sont en tête-à-tête,
Près de lui s'assied guillerette
Et lors commence à lui prêcher:

La Vieille.

Ha! Bel-Accueil, que m'êtes cher!
Que de beauté, que de mérite!
Mon bon temps s'est écoulé vite;
Le vôtre est encore à venir.
Il faudra tôt me soutenir
Sur mon bâton ou ma potence,
Vous êtes encor dans l'enfance
Et ne savez ce que ferez.
Mais bien sais que vous passerez

[p.200]

Quanque ce soit, ou tempre, ou tart,13337.
Parmi la flambe qui tout art,
Et vous baingnerés en l'estuve
Où Venus les dames estuve.
Bien sai, le brandon sentirés,
Si vous lo que vous atirés
Ains que là vous aliés baignier,
Si cum vous m'orrés enseignier.
Car perilleusement s'i baigne
Jones homs qui n'a qui l'enseigne
Mès se mon conseil ensivés,
A bon port estes arrivés.
Saichiés, se ge fusse ausinc sage,
Quant g'estoie de vostre aage,
Des geus d'Amors, cum ge sut ores,
Car de trop grant biauté fui lores
[54],
[Mès or m'estuet plaindre et gemir,
Quant mon vis effacié remir,
Et voi que froncir le convient,
Quant de ma biauté me sovient
Qui ces Valez faisoit triper
Tant les faisoie desfriper,
Que ce n'iert se merveille non.
Trop iere lors de grant renon;
Par tout coroit la renomée
De ma grant biauté renomée.
Tele ale avoit en ma meson,
Conques tele ne vit mès hon:
Moult iert par nuit mes huis hurtés,
Trop lor faisoie de durtés
Quant lor failloie de convent,
Et ce m'avenoit trop sovent,
Car j'avoie autre compaignie.
Faite en estoit mainte folie,

[p.201]

Tôt ou tard, selon la coutume,13463.
Par la flamme qui tout consume,
Et que le brandon sentirez
Et qu'en l'étuve plongerez
Où Vénus plonge toute dame.
Préparez-vous donc, ma chère âme,
Avant d'aller vous y baigner,
Ainsi que vais vous enseigner.
Car périlleusement s'y baigne
Jouvenceau, si nul ne l'enseigne;
Mais mon conseil si vous suivez
A bon port vous arriverez.
Sachez, quand j'étais de votre âge,
Que si j'avais été si sage
Aux jeux d'amour comme je suis
(Car moult belle je fus jadis!)
[54b],
Ne me verriez tant plaindre et dire
Quand mon visage effacé mire
Et vois que froncer le convient
Quand de ma beauté me souvient,
Pour qui ces varlets faisaient rage,
Gambadaient, se mettaient en nage,
Que c'était merveille vraiment.
Car mon renom lors était grand,
Partout courait la renommée
De ma grand' beauté renommée,
Et nulle part ne voyait-on
Telle foule qu'en ma maison.
De mille coups, à la nuitée,
Souvent ma porte était heurtée
Quand de parole leur manquais;
Et trop souvent je m'en moquais,
Car j'avais autre compagnie.
Faite en était mainte folie

[p.202]

Dont j'avoie corrous assés:13371.
Sovent en iert mes huis cassés,
Et faites maintes tex meslées,
Qu'ainçois qu'els fussent desmeslées,
Membres i perdoient et vies,
Par haïnes et par envies,
Tant i avenoit de contens.
Se mestre Argus li bien contens
I vosist bien metre ses cures,
Et venist o ses dix figures,
Par quoi tout certefie et nombre,
Si ne péust-il pas le nombre
Des grans contens certefier,
Tant séust bien monteplier.]
Lors ert mes cors fors et delivres,
G'éusse or plus vaillant mil livres
De blans estellins que ge n'ai;
Mais trop nicement me menai.
Bele ere et jone et nice et fole,
N'onc ne fu d'Amors à escole
Où l'en léust la teorique,
Mès ge sai tout par la pratique,
Experiment m'en ont fait sage,
Que j'ai hanté tout mon aage.
Or en sai jusqu'à la bataille,
Si n'est pas drois que ge vous faille
Des biens aprendre que ge sai,
Puis que tant esprovés les ai,
Bien fait qui jones gens conseille:
Sans faille ce n'est pas merveille
S'ous n'en savés quartier ne aune,
Car vous avés trop le bec jaune.
Mès tant a que ge ne finé,
Que la science en la fin é,

[p.203]

Dont me mettais en grand courroux,13497.
Car souvent l'huis cédait aux coups,
Et s'en suivaient telles mêlées,
Qu'avant que fussent démêlées,
Maints y perdaient jambes et bras
Ou succombaient dans ces combats,
Tant étaient vives les querelles.
Argus aux perçantes prunelles
En vain eût dardé sur ces lieux
Ses dix figures, ses cent yeux
Par lesquels tout découvre et nombre,
Il n'aurait jamais pu le nombre
De ces assauts certifier,
Tant eût-il su multiplier.
J'avais le corps solide, alerte
Et plus de mille livres certe
De blancs estelins que n'en ai;
Mais trop sottement me menai.
Belle j'étais et jeune et folle,
D'amour n'ayant suivi l'école,
La théorie oncques n'en vis,
Mais tout par la pratique appris.
L'expérience me fit sage,
Car j'ai travaillé tout mon âge;
Tout jusqu'à la bataille sai.
Puisque tant éprouvés les ai,
Je dois tous ces biens vous apprendre,
Et j'aurais tort de m'en défendre;
Bon fait jeunes gens conseiller.
Il ne faut pas s'émerveiller
Si n'en savez quartier ni aune,
Car vous avez trop le bec jaune.
Quoi qu'il en soit, tant pratiquai,
Que la science en la fin ai