[p.301]

Elle emmène, ou quelque voisine15135.
Avec qui son projet combine,
Qui son ami comme elle aura
Et dont tout le secret saura.
Lors elle ira droit aux étuves,
Mais jamais ni cuviers, ni cuves
D'aventure n'y cherchera,
Mais avec l'ami couchera,
A moins pourtant, si bon leur semble,
Qu'ils ne s'aillent baigner ensemble;
Car s'il sait qu'elle doit venir,
Il s'y peut en secret tenir.
Nul ne peut tenir femme en garde
Si soi-même elle ne se garde.
Oui, fût-ce Argus qui la gardât
Et de ses cent yeux regardât,
Dont une moitié dormait close,
L'autre veillant sur toute chose,
Quand Jupiter lui fit trancher
La tête, pour Io venger
Qu'il avait en vache changée,
De forme humaine dégagée
(Mercurius la lui trancha
De Junon quand il la vengea),
Qu'il n'y pourrait rien; c'est sottise
De garder telle marchandise.
Mais qu'elle ait soin de ce noter:
Pour rien que lui veuille conter
Laïque ou clerc, qu'aucune histoire
Elle n'aille sottement croire
Ni de sorciers, ni d'enchanteurs
[91b],
Ni de devins, ni de charmeurs,
Ni Balénus, ni sa science[92b],
Soit magique, soit négromance:

[p.302]

Ne que por li nule autre hée:15005.
Onques ne pot tenir Medée
Jason por nul enchantement;
N'onc Circé ne tint ensement
Ulixes qu'il ne s'enfoïst,
Por nul sort que faire poïst.

Si gart fame qu'à nul amant,
Tant l'aille son ami clamant,
Ne doingne don qui gaires vaille:
Bien doint orillier ou toaille,
Ou cuevrechief, ou aumosniere,
Mès qu'el ne soit mie trop chiere;
Aguillier, ou laz, ou ceinture,
Dont poi vaille la ferréure,
Ou ung biau petit coutelet,
Ou de fil ung biau linsselet,
Si cum font nonains par coustume:
Mais fox est qui les acoustume.
Miex vient fame du siecle amer,
L'en ne s'en fait pas tant blasmer,
Si vont miex à lor volentés:
Lor maris et lor parentés
Sevent bien de paroles pestre;
Et jà soit (ce que ne puist estre)
Que l'ung et l'autre trop ne coust,
Trop sunt nonains de graindre coust,
Mès hons qui bien sage seroit,
Tous dons de fame douteroit:
Car dons de fame, à dire voir,
Ne sunt fors laz à decevoir;
Et contre sa nature peche
Fame qui de largesce a teche.

[p.303]

Ni que femme puisse charmer15169.
Et contraindre un homme à l'aimer
Pour délaisser celle qu'il aime.
Médée onc ne tint elle-même
Jason par nul enchantement;
Circé ne sut pareillement
Empêcher de s'enfuir Ulysse
Par nul sort, par nul maléfice.
Surtout que femme à son amant,
Tant l'aille son ami clamant,
Ne donne rien qui trop cher vaille;
Qu'oreiller ou toile lui baille,
Une aumônière, un chaperon,
Mais toujours un modeste don,
Étui, lacet ou bien ceinture
Dont moult peu coûte la ferrure,
Ou un beau petit coutelet,
Ou un mouchoir fin et coquet,
Comme font nonnains d'ordinaire;
Mais fol aux nonnains qui veut plaire.
Mieux vaut femme du monde aimer,
C'est un amour moins à blâmer;
Car mieux leur volonté font-elles,
Leur mari de paroles belles
Savent paître et leur parenté.
A prix égal, en vérité
(Ce qui, ma foi, ne se peut guères),
Nonnains sont encor les plus chères.
Mais homme qui sage serait
Dons de femme redouterait,
Car, à vrai dire, dons de femmes
Ne sont que lacs, perfides trames.
Femme contre nature agit
Qui par largesse homme séduit.

[p.304]

Lessier devons largesce as hommes:15037.
Car quant nous fames larges sommes,
C'est grant meschéance et grant vices.
Déables nous ont fait si nices!
Mès ne m'en chaut; il n'en est guieres
Qui de don soient coustumieres.
De tiex dons cum j'ai dit devant,
Mès que ce soit en decevant,
Biau filz, poés-vous bien user
Por les musars miex amuser:
Et gardés quanque l'en vous donne;
Et vous soviengne de la bonne
Où tretoute jonesce tent,
Se chascun pooit vivre tant:
C'est de viellesce qui ne cesse,
Qui chacun jor de nous s'apresse,
Si que quant là serés venus,
Ne soiés pas por fox tenus,
Mès soiés d'avoir si garni,
Que point ne soiés escharni:
Car aquerre, s'il n'i a garde,
Ne vaut pas ung grain de mostarde.
Ha, lasse! ainsinc n'ai-ge pas fait,
Or sui povre par mon fol fait.
Les grans dons que cil me donnoient
Qui tuit à moi s'abandonnoient,
Au miex amé abandonnoie.
L'en me donnoit, et ge donnoie,
Si que n'en ai riens retenu.
Donner m'a mise au pain menu:
Ne me sovenoit de viellesce
Qui or m'a mise en tel destresce.
De povreté ne me tenoit;
Le tens ainsinc cum il venoit

[p.305]

Laisser devons largesse aux hommes;15203.
Car nous, femmes, quand larges sommes,
C'est grand malheur et grand défaut.
Diable nous fit le cœur si sot!
Mais je m'en moque, il n'en est guères
Qui de donner soient coutumières.
Pour les musards mieux amuser,
Beau fils, vous pouvez donc user
Des dons que vous m'avez ouïe
Nombrer, ce n'est que duperie.
Tout ce qu'on vous donne gardez,
Et toujours le but regardez
Où tend tretoute la jeunesse,
C'est à vieillesse qui ne cesse
Chaque jour à nous de venir;
Mais tous n'y peuvent parvenir.
Ayez donc bourse bien garnie
Pour éviter toute avanie,
Afin, quand serez là venu,
Que ne soyez pour fol tenu.
Acquérir, pour qui rien ne garde,
Ne vaut pas un grain de moutarde.
Ha! sotte, ainsi n'ai-je pas fait,
Et je suis pauvre par mon fait.
Toutes les marques de tendresse
Que je reçus dans ma jeunesse
Au mieux aimé j'abandonnais;
L'on me donnait, et je donnais.
De tous ceux qui m'avaient aimée,
Les dons sont partis en fumée,
Si bien que n'ai rien retenu;
Donner m'a mise au pain menu.
J'avais oublié la vieillesse
Qui m'a mise en telle détresse.

[p.306]

Lessoie aler, sans prendre cure15071.
De despens faire par mesure.
Se ge fuisse sage, par m'ame!
Trop éusse esté riche dame:
Car de trop grans gens fui acointe,
Quant g'iere jà mignote et cointe,
Et bien en tenoie aucuns pris;
Mès quant j'avoie des uns pris,
Foi que doi Diex et saint Tibaut,
Tretout donnoie à ung ribaut
Qui trop de honte me faisoit,
Mès c'iert cis qui plus me plaisoit.
Li autres tous amis clamoie
[93],
Mès li tant solement amoie;
Mès sachiés qu'il ne me prisoit
Ung pois, et bien me le disoit.
Mauvès iert, onques ne vis pire,
Onc ne me cessa de despire:
Putain commune me clamoit
Li ribaus qui point ne m'amoit.
Fame a trop povre jugement,
Et ge fui fame droitement.
Onc n'amai homme qui m'amast;
Mès se cil ribaut m'entamast
L'espaule, ou ma teste éust quasse,
Sachiés que ge l'en merciasse.
Il ne me séust jà tant batre,
Que sor moi nel' féisse embatre;
Qu'il savoit trop bien sa pez faire,
Jà tant ne m'éust fait contraire,
Ne jà tant m'éust mal menée,
Ne batuë, ne traïnée,
Ne mon vis blecié, ne nerci,
Qu'ainçois ne me criast merci

[p.307]

Pauvreté ne m'inquiétait,15237.
Le temps ainsi comme il venait
Laissais aller sans mettre cure
De dépens faire avec mesure.
Quand j'étais belle, en ce beau temps,
L'idole fus de tant de gens,
Que j'eusse été trop riche dame
Si sage fusse, sur mon âme,
Car plus d'un en mes lacs fut pris.
Mais ce que l'un m'avait remis,
Par saint Thibaud, par Dieu mon maître,
Tretout le donnais à un traître
Qui trop de honte me faisait;
Mais plus que tous il me plaisait.
Mon ami j'appelais maint autre,
Mais seul j'aimais ce bon apôtre
Qui, sachez-le, ne me prisait
Un pois et bien me le disait.
Oncques ne vis canaille pire,
Car patiente en mon martyre,
Putain commune me clamait
Ce ribaud qui point ne m'aimait.
Femme est de pauvre intelligence,
Et je fus femme sans doutance.
Nul homme qui m'aimât n'aimai;
Mais il m'eût, le monstre, entamé
L'épaule ou la tête cassée,
J'aurais, je crois, sa main baisée.
En vain me faisait-il souffrir,
Je le faisais sur moi venir;
Il savait si bien sa paix faire!
Oui, tant m'eût-il fait de misère,
Tout mon corps eût-il malmené,
Battu, noirci de coups, traîné,

[p.308]

Que de la place se méust,15105.
Jà tant dit honte ne m'éust,
Que de pex ne m'amonestast
[94],
Et que lors ne me rafaitast,
Si r'avions et pez et concorde.
Ainsinc m'avoit prise à sa corde,
Car trop estoit fiers rafaitierres
Li faus, li traïstres, li lierres.
Sans celi ne poïsse vivre,
Celi vosisse tous jors sivre:
S'il foïst, bien l'alasse querre
Jusqu'à Londres en Angleterre.
Tant me plut et tant m'abeli,
Qu'à honte me mist, et je li:
Car il menoit les grans aviaus
Des dons qu'il ot de moi tant biaus:
Ne n'en metoit nus en espernes,
Tout jooit as dez en tavernes;
N'onques n'aprist autre mestier,
N'il ne l'en iert lors nul mestier,
Car tant li livroie à despendre,
Et ge l'avoie bien où prendre
Tous li mondes iert mes rentiers,
Et il despendoit volentiers,
Et tous jors ert en ribaudie,
Tretout frioit de lecherie:
Tant par avoit la bouche tendre,
C'onc ne volt à nul bien entendre;
N'onc vivre ne li abelit
Fors en oiseuse et en délit.
En la fin l'en vi mal-bailli,
Quant li dons me furent failli:
Povres devint et pain querant,
Et ge n'oi vaillant ung seran.

[p.309]

Tant m'eût-il lacéré la face,15271.
Qu'avant d'abandonner la place
Il lui fallait crier merci.
De ses injures tout marri,
Pour obtenir paix et concorde,
Lui qui me tenait à sa corde
Si bien pourtant, il suppliait
[94]
Et d'amour me rassasiait;
Car il était à ce jeu maître,
Le fourbe, le larron, le traître!
Je ne pouvais vivre sans lui,
Et partout je l'aurais suivi,
S'il eût fui, par toute la terre,
Jusqu'à Londres en Angleterre.
Tant il me plut, tant il m'aima,
Que l'un l'autre à honte mena,
Car il faisait grande bombance
De ce qu'avais en abondance;
Rien en épargne ne mettait
Et tout aux tavernes jouait.
Il ne voulut jamais apprendre
D'autre métier, car, à bien prendre,
Oncques n'en sentit le besoin,
Car moi-même je prenais soin
De subvenir à sa dépense.
J'avais où puiser d'assurance,
Tout le monde était mes rentiers,
Et lui dépensait volontiers,
Et tout friand de lécherie
En débauches passait sa vie.
Il ne voulait vivre et mourir
Qu'en la paresse et le plaisir,
Et tant avait la bouche tendre
Qu'au bien oncques ne sut entendre.

[p.310]

N'onques n'oi seignor espousé15139.
Lors m'en vins, si cum dit vous é,
Par ces buissons gratant mes temples.

Cist miens estaz vous soit exemples,
Biau douz filz, et le retenez;
Si sagement vous demenez,
Que miex vous soit de ma mestrie:
Car quant vostre Rose iert flestrie,
Et les chanes vous assaudront,
Certainement li don faudront.

L'Acteur.

Ainsinc la Vielle a sermonné:
Bel-Acueil, qui mot n'a sonné,
Très-volentiers tout escouta.
De la Vielle mains se douta
Qu'il n'avoit onques fait devant,
Et bien se vet aparcevant
Que, se ne fust por Jalousie
Et ses portiers où tant se fie,
Au mains les trois qui li demorent,
Qui tous jors par le chastel corent
Tuit forcené por le défendre,
Legier fust le chastel à prendre:
Mès jà n'iert pris si cum il cuide,
Tant i metent cil grant estuide.
De Male-Bouche qui mors iere,
Ne faisoit nus d'eus lede chiere,

[p.311]

On le vit enfin malheureux,15305.
Les dons nous manquant à tous deux,
Chercher son pain à toute enseigne,
Car je n'avais vaillant un peigne
Et n'avais personne épousé.
Lors m'en vins, comme dit vous ai,
En ces lieux me grattant l'oreille.
Que mon exemple vous conseille,
Retenez-le bien, mon enfant.
Conduisez-vous si sagement
Qu'au moins ma longue expérience
Vous soit utile en votre enfance;
Car lorsque vos cheveux un jour
Blanchiront, et lorsqu'à son tour
Votre Rose sera flétrie,
Les dons fuiront, n'en doutez mie.

L'Auteur.

Ainsi la Vieille a sermonné.
Bel-Accueil, qui mot n'a sonné,
Très-volontiers fut tout oreille,
Moins se méfia de la Vieille
Dès lors qu'il n'avait fait devant,
Et bien alla s'apercevant
Que, n'était cette Jalousie
Et ses portiers où tant se fie
(Au moins les trois encor vivants,
Toujours par le castel courants
Tout forcenés pour le défendre),
Ce castel fut facile à prendre;
Mais jamais il ne sera pris,
Tant veillent tous, à son avis.
Nul d'eux certes au cœur ne touche
La mort du vilain Malebouche;

[p.312]

Qu'il n'iere point leans amés;15165.
Tous jors les avoit diffamés
Vers Jalousie, et tous traïs,
Si qu'il ert si forment haïs,
Qu'il ne fust pas d'ung ail raiens
De nus qui demorast laiens,
Se n'iert, espoir, de Jalousie:
Cele amoit trop sa janglerie,
Volentiers li prestoit l'oreille,
Si r'iert-ele triste à merveille;
Quant li lerres chalemeloit,
Qui nule riens ne li celoit
Dont il li poïst sovenir,
Por quoi maus en déust venir.
Mès de ce trop grant tort avoit
Qu'il disoit plus qu'il ne savoit,
Et tous jors par ses flateries
Ajoustoit as choses oies:
Tous jors acroissoit les noveles,
Quant el n'ierent bonnes ne beles,
Et les bonnes apetissoit.
Ainsinc Jalousie atisoit,
Comme cil qui toute sa vie
Usoit en jangle et en envie.
N'onques messe chanter n'en firent,
Tant furent liez quant mort le virent:
Riens n'ont perdu, si cum lor semble;
Car, quant mis se seront ensemble,
Garder cuident si la porprise,
Qu'el n'aura garde d'estre prise,
S'il i venoit cinq cens mil hommes.

Les trois portiers.

Certes, font-il, poi poissant sommes,

[p.313]

Céans personne ne l'aimait,15337.
Car trahis tous il les avait
Et diffamés vers Jalousie.
Tant leur haine était endurcie
Que nul ne l'eût un ail vaillant
Racheté, céans demeurant,
Si ce n'est pourtant Jalousie.
Trop elle aimait sa fourberie
Et moult volontiers l'écoutait,
En sa tristesse se plaisait,
Quand le larron flûtait sa glose.
Il ne lui celait nulle chose
Dont il lui pouvait souvenir,
Pourvu que mal en pût venir.
Mais trop grande était sa rouerie,
Car toujours en sa flatterie,
Pour dire plus qu'il n'en savait,
Aux racontars il ajoutait,
Toujours grossissait les nouvelles
Quand les savait bonnes ni belles,
Et les bonnes rapetissait;
Ainsi Jalousie attisait
En homme que toute sa vie
Rongeait et la haine et l'envie.
Nul pour lui messe ne chanta,
Tant sa mort tous les enchanta.
Rien n'ont perdu, comme leur semble,
Car en se concertant ensemble
Ils pensent garder le pourpris
Si bien, qu'il ne puisse être pris,
S'il y venait cinq cent mille hommes.

Les trois portiers.

Certes, font-ils, peu puissants sommes,

[p.314]

Se sans ce larron ne savons15197.
Garder tout quanque nous avons,
Ce faus traïtre, ce truant;
Aut s'ame où feu d'enfer puant
Qui la puist ardoir et destruire!
Onques ne fist céans fors nuire.

L'Acteur.

Ce vont li trois Portiers disant;
Mès que qu'il aillent devisant,
Forment en sunt afébloié.
Quant la Vielle ot tant fabloié,
Bel-Acueil reprent la parole,
A tart commence et poi parole,
Et dist comme bien enseigniés.

Bel-Acueil.

Madame, quand vous m'enseigniés
Vostre art si debonnairement,
Je vous en merci bonement;
Mès quant parlé m'avés d'amer,
Des dous maus où tant a d'amer,
Ce m'est trop estrange matire.
Riens n'en sçai fors par oir dire,
Ne jamès n'en quier plus savoir.
Quant vous me reparlés d'avoir
Qui soit par moi grans amassés,
Ce que j'ai me soffist assés;
D'avoir bele maniere et gente,
Là voil-ge bien metre m'entente.
De magique, l'art au déable,
Je n'en croi riens, soit voir ou fable;
Mès du valet que vous me dites,
Où tant a bontés et merites,

[p.315]

Si sans ce larron ne savons15369.
Garder tout ce que nous avons.
Ce faux traître, cette canaille,
Que son âme au feu d'enfer aille
Brûler en d'éternels tourments,
Lui qui ne sut que nuire aux gens.

L'Auteur.

Ainsi les trois portiers devisent.
Mais cependant, quoi qu'ils en disent,
En sont durement affaiblis.
La Vieille, ses propos finis,
La parole à Bel-Accueil laisse.
En peu de mots, sans nulle presse,
Il dit comme bien enseigné:

Bel-Accueil.

Dame, puisque m'avez daigné
Instruire en toute courtoisie,
De bon cœur vous en remercie.
Mais quand m'avez parlé d'aimer
Ce doux mal parfois tant amer,
Pour moi c'était énigme lire.
Rien n'en sais, sinon par oui-dire,
Ni jamais n'en veux plus savoir.
Quand vous m'avez parlé d'avoir
Que je puis amasser sans blâme,
Ce que j'ai me suffit, ma dame;
De maintien bel et gent avoir
J'essaierai de tout mon pouvoir;
De la magie ou l'art au diable
Je n'en crois rien, soit vrai, soit fable;
Et quant au varlet maintenant,
Si gentil et si méritant

[p.316]

Que toutes graces li acorent,15227.
S'il a graces, si li demorent.
Ge ne bé pas que soient moies,
Ains les li quit; mès toutevoies
Nel' hé-ge pas certainement;
Ne ne l'aim pas si finement,
Tout aie-ge pris son chapel,
Que por ce mon ami l'apel,
Se n'est de parole commune,
Si cum chascuns dist à chascune:
«Bien puissiés-vous venir, amie,
Amis, et Diex vous benéie;»
Ne que ge l'aime, ne honor,
Se n'est par bien et par honor.
Mès puisqu'il le m'a presenté,
Et recéu son présent é,
Ge me doit bien plaire et séoir:
S'il puet, si me viengne véoir,
S'il a de moi véoir talent;
Il ne me trovera jà lent
Que nel' reçoive volentiers,
Mès que ce soit endementiers
Que Jalousie iert hors de vile,
Qui forment le het et avile;
Si dout-ge, comment qu'il aviengne,
S'il vient céans qu'el n'i sorviengne:
Car puis qu'ele a fait emmaller
Tout son hernois por hors aler,
Et de remaindre ai-ge congié,
Quant sor son chemin a songié,
Sovent à mi-voie retorne,
Et tous nous tempeste et bestorne;
Et s'el i vient par aventure,
Tant est vers moi crueuse et dure,

[p.317]

Qu'abonde en lui tretoute grâce,15399.
S'il en a tant, grand bien lui fasse,
Et bien loin d'en être jaloux,
Je les lui souhaite; entre nous
Je ne le hais point; mais quand même
D'assez fine amour je ne l'aime,
Tout en prenant son chapelet,
Pour mon cher ami l'appeler
Sinon de parole commune
Comme chacun dit à chacune:
«Portez-vous bien, chère, aujourd'hui,»
Ou bien: «Dieu vous bénisse, ami.»
Si je l'aime et si je l'honore,
C'est tout bien, tout honneur encore.
Mais du moment où j'acceptai
Le chapel qu'il m'a présenté,
Il ne peut plus ne pas me plaire.
Qu'il vienne donc, s'il le peut faire,
Puisqu'il tient si fort à me voir,
Je suis prêt à le recevoir
Avec plaisir, je ne le nie.
Mais que ce soit quand Jalousie,
Qui le hait et méprise tant,
Hors la ville ira cependant.
Or je tremble, quoi qu'il advienne,
Lui céans, qu'elle ne survienne;
Car lorsqu'elle fait emballer
Tout son harnais pour s'en aller
Et que seul d'ennui je me ronge,
Souvent sur la route elle songe,
Retourne à mi-voie, et tretous
Lors nous met sens dessus dessous.
Tant est vers moi cruelle et dure
Que, retournant par aventure,

[p.318]

S'ele le puet ceans trover,15261.
N'en puist-ele jà plus prover,
Se sa cruauté remembrés,
Ge serai tous vif desmembrés.

L'Acteur.

Et la Vielle moult l'asséure.

La Vieille.

Sor moi, dist-ele, soit la cure,
De li trover est-ce néans,
Et fust Jalousie céans:
Car ge sai tant de repostaille,
Que plustost en ung tas de paille,
Si m'aïst Diex et saint Remi,
Troveroit un œf de frémi,
Que celi, quant repost l'auroie,
Si bien repondre le sauroie.

Bel-Acueil.

Dont voil-ge bien, dist-il, qu'il viengne,
Mès que sagement se contiengne,
Si qu'il se gart de tous outrages.

La Vieille.

Par la char Diex, tu dis que sages,
Cum preux et cum bien apensés,
Filz, qui tant vaut et qui tant sés.

L'Acteur.

Lor parole atant faillirent
[95],
D'ilec adonc se départirent.

[p.319]

Si le pouvait céans trouver,
15433. Rien ne pût-elle plus prouver,
Tout vif me démembrerait-elle,
Car vous connaissez la cruelle.

L'Auteur.

Lors la Vieille le rassurant:

La Vieille.

Pour le trouver ici, néant.
Laissez-moi faire, je vous prie.
Céans fût-elle, Jalousie,
M'assiste Dieu et saint Rémi!
Trouverait un œuf de fourmi
Plutôt dedans un tas de paille
Que notre ami, si j'y travaille;
Car cent cachettes je connais,
Et trop bien cacher le saurais.

Bel-Accueil.

Or, dit-il, je veux bien qu'il vienne;
Mais que sagement il se tienne
Et se garde de tout excès.

La Vieille.

Par la chair Dieu! c'est ou jamais,
Beau doux fils, parler comme un sage,
Ton sens j'admire et ton courage.

L'Auteur.

Lors ils se taisent, et sans plus
Tous deux se quittent là-dessus.

[p.320]

Bel-Acueil en sa chambre va,
15283. Et la Vielle ausinc se leva
Por besoingner par la meson.
Quant vint leu, et tens et seson
Que la Vielle peut sol choisir
Bel-Acueil, si que par loisir
Péust-l'en bien à li parler,
Les degrés prent à devaler,
Tant que de la tor est issuë:
N'onques ne cessa puis l'issuë
Jusqu'à mon hostel de troter,
Por moi la besoingne noter;
Vint-s'en à moi lasse et tagans.

La Vieille.

Viens-ge, dist-ele, à point as gans
[96],
Se ge vous di bonnes noveles
Toutes fresches, toutes noveles?

L'Amant.

As gans! Dame, ains vous di sans lobe,
Que vous aurés mantel et robe,
Et chaperon à penne grise,
Et botes à vostre devise,
Se me dites chose qui vaille.
Lors me dist la Vielle que j'aille
Sus au chastel, où l'en m'atent:
Ne s'en volt pas partir atant,
Ains m'aprist d'entrer la maniere.

[p.321]

Bel-Accueil va dans sa chambrette,
15455. Tandis que la Vieille s'apprête
A besogner par la maison.
Or, quand vint lieu, temps et saison,
Voyant Bel-Accueil seul, la Vieille,
Jugeant l'heure belle à merveille
Pour tout à loisir lui parler,
Les degrés prend à dévaler
Et de la tour est descendue,
Et ne cesse depuis l'issue
Jusqu'à mon logis de trotter
Pour la besogne me noter.
Lasse elle arrive et solennelle:

La Vieille.

A propos viens-je, me dit-elle
[96b],
Si bonnes nouvelles vous di
Fraîches et belles, mon ami?

L'Amant.

A propos! oui, Dieu me pardonne,
Car robe et manteau je vous donne,
Et de drap gris un chaperon,
Et bottines et cotillon
Si me dites chose qui vaille.
Lors me dit la Vieille que j'aille
Sus au castel où l'on m'attend.
Mais toutefois elle m'apprend,
Avant de partir la première,
D'entrer au castel la manière.

[p.322]

LXXVI

15308. Comment la Vieille la maniere
D'entrer au Fort par l'huys derriere
Enseigna l'Amant à bas ton,
Par ses promesses, sans nul don;
Et l'instruisit si sagement,
Qu'il y entra secretement.

Vous enterrés par l'uis derriere,
Dist-ele, et gel' vous vois ovrir
Por mieux la besoingne covrir.
Cist passages est moult covers,
Sachiés cis huis ne fu overs
Plus a de deus mois et demi.

L'Amant.

Dame, fis-ge, par saint Remi!
Coust l'aune dix livres ou vint,
(Car moult bien d'Amis me souvint
Qui me dist que bien proméisse,
Néis se rendre ne poïsse),
Bon drap aurés, ou pers, ou vert,
Se ge puis trover l'uis ouvert.
La Vielle atant de moi se part.
Ge m'en revois de l'autre part
A l'uis derriere où dit m'avoit,
Priant Diex qu'à bon port m'avoit.
A l'uis m'en vins sans dire mot,
Que la Vielle deffermé m'ot,
Et le tint encor entreclos:
Quant me fui mis ens, si le clos,

[p.323]

LXXVI

15481. Comment la Vieille la manière
D'entrer au castel par derrière
Enseigne à l'Amant à bas ton,
Par ses promesses, sans nul don.
Et si sagement l'endoctrine
Qu'il y pénètre à la sourdine.

Pour mieux la besogne couvrir,
Dit-elle, je vais vous ouvrir,
Et pour ce je pars la première.
C'est par la porte de derrière;
Moult est ce passage couvert,
Car onques il ne fut ouvert
Depuis trois grands mois, sur mon âme.

L'Amant.

Par saint Remi, lui dis-je, dame,
Dût l'aune dix livres ou vingt
Coûter (car d'Ami me souvint,
Qui dit: promettre il faut sans cesse,
Dût-on violer sa promesse),
Beau drap bleu vous aurez ou vert
Si je peux trouver l'huis ouvert.
Elle part sur cette parole.
A l'huis, qu'elle m'a dit, je vole
Aussitôt, priant en mon for
Dieu de me conduire à bon port.
Sans dire mot, lors je m'empresse
A l'huis que, selon sa promesse,
La Vieille tenait demi-clos.
Une fois entré, je le clos,

[p.324]

15335. Si fui mès plus séurement,
Et ge de ce méismement
Que ge soi Male-Bouche mort;
Onques si liez ne fui de mort.
Ilec vi la porte cassée:
Ge ne l'oi pas plustost passée,
Qu'Amors trovai dedens la porte,
Et son ost qui confort m'aporte.
Diex! quel avantage me firent
Li vassal qui la desconfirent!
De Diex et de saint Benéoist
Puissent-il estre benéoist!
Ce fut Faus-Semblant li traïstres,
Le fils Barat, li faus menistres
Dame Ypocrisie sa mere,
Qui tant est as vertus amere,
Et dame Astenance-Contrainte,
Qui de Faus-Semblant est enceinte,
Preste d'enfanter Antecrist,
Si cum ge truis où livre escrit.
Cil là desconfirent sans faille;
Si pri por eus vaille que vaille.

Seignor qui velt traïstres estre,
Face de Faus-Semblant son mestre,
Et Contrainte-Astenance prengne,
Double soit, et sangle se faingne.

Quant cele porte que j'ai dite,
Vi ainsinc prise et desconfite,
L'ost trovai aüné léans,
Prest d'assaillir, mes iex véans.
Si j'oi joie, nul nel' demant:
Lors pensai moult parfondement

[p.325]

15509. Et plus à mon aise respire,
Ayant naguère entendu dire
Que Malebouche gisait mort.
Onc tel plaisir n'eus d'une mort.
Là je vis la porte cassée;
Je ne l'eus pas plutôt passée
due je trouvai le Dieu d'Amours
Menant son ost à mon secours.
Dieu! quel service me rendirent
Ces amis qui la déconfirent!
Que de Dieu et de saint Benoît
Ils soient bénis pour leur exploit!
C'était Faux-Semblant, fils sinistre
D'Hypocrisie et faux ministre,
Dont le père Mensonge était
Qui tant vertu combat et hait,
Puis dame Abstinence-Contrainte
Des uvres de Semblant enceinte,
Prête d'enfanter Antechrist,
Comme au saint livre il est écrit.
Adonc pour eux, vaillent que vaillent,
Prière fais, puisqu'ils bataillent
Et la porte ont brisée pour moi.
Celui qui veut, traître et sans foi,
Tromper les gens et parjure être,
De Faux-Semblant fasse son maître,
D'Abstinence suive la loi,
Simple se feigne et double soit.
Quand cette porte que j'ai dite
Vis ainsi prise et déconfite,
L'ost trouvai rassemblé céans
Prêt à l'assaut, mes yeux voyants.
Si ma félicité fut grande,
Doux Dieu! que nul ne le demande!

[p.326]

15367. Comment j'auroie Douz-Regart.
Estes-le vous, que Diex le gart!
Qu'Amors par confort le m'envoie,
Trop grant piece perdu l'avoie.
Quant gel' vi, tant m'en esjoï,
Qu'à poi ne m'en esvanoï:
Moult refu liez de ma venuë
Douz-Regard, quant il l'ot véuë,
Tantost à Bel-Acueil me monstre,
Qui saut sus et me vient encontre,
Comme cortois et bien apris,
Si cum sa mere l'ot apris.


LXXVII

Comment l'Amant en la chambrette
De la tour, qui estoit secrette,
Trouva par Semblant Bel-Acueil
Tout prest d'acomplir tout son vueil.

Enclins le salu de venuë
Et il ausinc me resaluë,
Et de son chapel me mercie.
Sire, fis-ge, ne vous poist mie,
Ne m'en devés pas mercier;
Mès ge vous doi regracier
Cent mile fois quant me féistes
Tant d'onor que vous le préistes.
Et sachiés que s'il vous plaisoit,
Ge n'ai riens qui vostre ne soit
Por faire tout vostre voloir,
Qui qu'en déust rire ou doloir.

[p.327]

15543. Lors me pris à penser à part
Comment retrouver Doux-Regard.
Mais le voilà! Dieu le bénisse!
Amour pour finir mon supplice
M'envoie, hélas! ce doux ami
Qui me fut si longtemps ravi;
Tel fut mon bonheur, à sa vue,
Que fuyait mon âme éperdue.
Alors Doux-Regard, moi venu,
Tout joyeux sitôt qu'il m'a vu,
Du doigt à Bel-Accueil me montre,
Qui d'un bond vient à ma rencontre
Comme courtois et bien appris,
De sa mère il l'avait appris.


LXXVII

Ci l'Amant trouve en la chambrette
De la tour, qui était secrète,
Bel-Accueil tous ses vux s'offrant
A combler, grâce à Faux-Semblant.

Lors je m'incline à sa venue,
Et lui aussi me resalue
Du chapel me remerciant:
«Sire, lui dis-je, tel présent
Ne vaut pas qu'on me remercie;
Mais mille grâces, sur ma vie,
Vous dois, pour m'avoir fait l'honneur
De l'accepter de si grand cœur:
Et s'il vous plaît, j'ose le dire,
Rien n'ai qui ne soit vôtre, sire,
Pour faire tout votre vouloir,
En dût-on rire ou bien douloir.

[p.328]

15395. Tout me voil à vous aservir
Por vous honorer et servir,
S'ous me volés riens commander,
Ou sans commandemens mander;
Ou s'autrement le puis savoir,
G'i metrai le cors et l'avoir,
Voire certes l'ame en balance
[97],
Sans nul remors de conscience:
Et que plus certains en soiés,
Ge vous pri que vous l'essaiés;.
Et se g'en fail, jà n'aie joie
De cors, ne de chose que j'oie.

Bel-Acueil.

Vostre merci, dist-il, biau Sire:
Ge vous revoil bien ausinc dire
Que se j'ai chose qui vous plese,
Bien voil que vous en aiés ese:
Prenés en néis sans congié,
Par bien et par honor cum gié.

L'Amant.

Sire, fis-ge, vostre merci,
Cent mile fois vous en merci,
Quant ainsinc puis vos choses prendre,
Dont n'i quier-ge jà plus atendre,
Quant ci avés la chose preste,
Dont mes cuers fera gregnor feste
Que de tretout l'or d'Alixandre.
Lors m'avançai por les mains tendre
A la Rose que tant désir,
Por acomplir tout mon désir:

[p.329]

15573. Que votre volonté commande
Ou que sans ordonner demande,
Tout me veux à vous asservir
Pour vous honorer et servir;
Que vos désirs sans plus je pense,
Je mettrai tout en la balance
[97b]
Pour les combler, avoir et corps,
Voire l'âme sans nul remords.
Et si vous en doutez, sur l'heure
Essayez-en, et que je meure
Ou que je ne goûte jamais
Bonheur de rien, si j'y manquais!

Bel-Accueil.

Grâces vous rends, dit-il, beau Sire,
Et de même je veux vous dire:
Si j'ai rien que vous désiriez,
Je veux aussi qu'aise en ayez,
Tout bien, tout honneur, tire à tire,
Comme-moi prenez-en donc, sire.

L'Amant.

Je vous rends grâces, fis-ge, aussi,
Cent mille fois vous dis merci
D'ainsi pouvoir vos choses prendre.
Je n'osais de vous plus prétendre,
Car la chose avez prête là,
Dont mon cœur grand' fête fera
Plus que de tout l'or d'Alexandre.»
Lors m'avançai pour les mains tendre
A cette Rose que mon cœur
Désirait avec tant d'ardeur,

[p.330]

15423. Si cuidai bien à nos paroles
Qui tant ierent douces et moles,
Et à nos plesans acointances,
Plaines de beles contenances,
Que trop fust fait legierement;
Mès il m'avint tout autrement.


LXXVIII

Comment l'Amant se voulut joindre
Au Rosier pour la Rose attaindre;
Mais Dangier, qui bien l'espia
Lourdement et hault s'escria.

Moult remaint de ce que fox pense:
Trop i trovai cruel deffense,
Car si cum cele part tendi,
Dangier le pas me deffendi.
Li vilains, que maus leus estrangle!
Il s'estoit repost en ung angle
Par derriers et nous aguetoit,
Et mot à mot toutes metoit
Nos paroles en son escrit;
Lors n'atent plus qu'il ne m'escrit:

Dangier parle à l'Amant.

Fuiés, vassal, fuiés, fuiés,
Fuiés de ci, trop m'ennuiés:
Déables vous ont ramené,
Li maléoit, li forcené,
Qui à ce biau servise partent,
Et tout prengnent ains qu'il s'en partent:

[p.331]

15601. Pensant voir en toute assurance
Combler enfin mon espérance;
Je me flattais à nos discours
Si doux, si pleins de nos amours,
A nos plaisantes accointances
Pleines de belles contenances,
Qu'à mes fins viendrais aisément;
Mais il en fut tout autrement.


LXXVIII

Comment l'Amant se voulut joindre
Au Rosier pour la Rose atteindre;
Mais Danger, qui bien l'épia,
Lourdement et haut s'écria.

Qu'il s'en perd de ce que fol pense!
Trop cruelle y trouvai défense.
Car comme j'y tendais la main,
Danger me barra le chemin.
Le vilain, méchant loup l'étrangle!
Il s'était caché dans un angle
Par derrière, et nous aguettait,
Et de nous mot à mot mettait
En écrit ce qu'il put entendre.
Lors s'écria sans plus attendre:

Danger à l'Amant.

Fuyez, vassal, fuyez, fuyez,
Fuyez d'ici, trop m'ennuyez.
C'est le diable qui vous ramène;
Le maudit, forcené de haine,
A ce haut fait veut prendre part,
Pour tout ravir à son départ.

[p.332]

15449.
Jà n'i viengne-il sainte, ne saint,
Vassal, vassal, se Diex me saint,
A poi que ge ne vous affronte.

L'Amant.

Lors saut Paor, lors acort Honte,
Quant oïrent le païsant,
Fuiés, fuiés, fuiés disant.
N'encor pas à tant ne s'en tut,
Mais le déable i amentut,
Et sainz et saintes en osta.
Hé Diex! cum ci felon oste a!
Si s'en corrocent et forsennent,
Tuit trois par ung acort me prennent,
Si me boutent arrier mes mains.
«Jà n'en aurés, font-il, més mains,
Ne plus que vous éu avés:
Malement entendre savés
Ce que Bel-Acueil vous offri,
Quant parler à li vous soffri.
Ses biens vous offri liement,
Mès que ce fust honestement:
D'onesteté cure n'éustes,
Mès l'offre simple recéustes,
Non pas où sens qu'en la doit prendre:
Car sans dire est-il à entendre,
Quant prodoms offre son servise,
Que ce n'est fors en bonne guise,
Qu'ainsinc l'entent li prometierres.
Mès or nous dites, dans trichierres,
Quant ces paroles apréistes,
Où droit sens pourquoi nes préistes?

[p.333] 15629.

Quand à mon aide saint ni sainte
Ne viendrait, de lui je n'ai crainte;
Vassal, vassal, si Dieu m'entend,
Je ne sais certes pas comment
Je ne vous casse pas la tète.

L'Amant.

Lors Honte accourt et Peur se jette,
Quand ouïrent le paysan,
Fuyez, fuyez, fuyez disant.
S'il eût à ce borné sa fable!
Mais c'est lui qui mena le diable,
Et saints et saintes en chassa;
Quel perfide hôte avons-nous là!
Lors se courroucent et forcennent
Et d'un commun accord me prennent
Tous trois et repoussent les poings:
«Vous n'en aurez, font-ils, ni moins
Ni plus que ce qu'avez pu prendre;
Malement vous savez entendre
Ce que Bel-Accueil vous offrit,
Quand lui parler il vous souffrit.
Gaîment il vous offrit sa chose,
Mais honnêtement, je suppose.
Sans souci de l'honnêteté,
L'offre simple avez accepté,
Non pas au sens qu'on la doit prendre,
Car voici comme il faut l'entendre.
Pour prud'homme, service offrir,
Ce n'est certes pour mal agir,
Je n'entends pas d'autre service.
Mais dam tricheur, sans artifice,
Pourquoi ses discours, dites-nous,
Dans le droit sens ne prenez-vous?

[p.334]

15479. Prendre les si vilainement
Vous vint de rude entendement,
Ou vous avés apris d'usage
A contrefaire le fol sage.
Il ne vous offri pas la Rose,
Car ce n'est mie honeste chose,
Ne que requerre li doiés,
Ne que sans requerre l'aiés,
Et quant vos choses li offristes,
Cele offre, comment l'entendistes?
Fu-ce por li venir lober,
Ou por li sa robe rober?
Bien le traïssiés et boulés,
Qui servir ainsinc le voulés,
Por estre privés anemis:
Jà n'ert-il riens en livre mis
Qui tant puist nuire, ne grever;
Se de duel deviés crever,
Si nel' devons-nous pas cuidier,
Ce porpris vous convient vuidier.
Maufez vous i font revenir;
Car bien vous déust sovenir
Qu'autrefois en fustes chaciés:
Or tost aillors vous porchaciés.
Sachiés cele ne fu pas sage
Qui quist a tel musart passage;
Mès ne sot pas vostre pensée,
Ne la traïson porpensée:
Car jà quis ne le vous éust,
Se tel desloiauté séust.
Moult refu certes decéus
Bel-Acueil li desporvéus.
Quant vous reçut en sa porprise,
Il vous cuidoit faire servise,

[p.335]

15661. Où vous avez appris l'usage
De faire le fol, quoique sage,
Ou comprendre si vilement
Vous vient de dur entendement.
Il ne vous offrit pas la Rose;
Car ce n'est mie honnête chose
Que telle grâce requérir
Ou sans demander obtenir.
Et comment donc l'offre entendîtes,
Lorsque vos choses lui offrîtes?
Était-ce donc pour l'enjôler
Ou pour sa robe lui voler?
Par trahison et par malice
Vous offriez votre service
Sous le masque de l'amitié!
Jamais livre n'a publié
Maxime plus abominable.
Quand de deuil, et c'est peu probable,
Vous en devriez là crever,
Ce pourpris il vous faut vider,
Dont je vous ai chassé naguère.
Ailleurs, vous dis-je, allez, arrière!
Car il vous en doit souvenir,
Le diable vous fit revenir!
Guère ne fut la Vieille sage
D'ouvrir à tel sot le passage,
Car ouvert onques ne vous l'eût
Si telle déloyauté sût;
Mais ne savait votre pensée
Ni la trahison pourchassée.
Moult fut certainement déçu
Bel-Accueil pris au dépourvu
Quand au pourpris fut vous attendre;
Il croyait service vous rendre

[p.336]

15513. Et vous tendes à son damage;
Par foi tant en a chien qui nage,
Quant est arrivés, s'il aboie.
Or querés aillors vostre proie,
Et hors de ce porpris alés.
Nos degrés tantost avalés
Debonnairement et de gré,
Ou jà n'i conterés degré;
Car tiex porroit tost ci venir,
S'il vous puet bailler et tenir,
Qui les vous fera mesconter,
S'il vous i devoit afronter.
Sire fox! sire outrecuidiés,
De toutes loiautés vuidiés,
Bel-Acueil que vous a forfait?
Por quel pechié, por quel forfait
L'avés si-tost pris à haïr
Qui le volés ainsinc trahir?
Et maintenant li offriés
Tretout quanque vous aviés:
Est-ce por ce qu'il vous reçut,
Et nous et li por vous déçut,
Et vous offrit li damoisiaus
[98]
Tantost ses chiens et ses oisiaus?
Sache-il folement se mena,
Et de tant cum il fait en a,
Et por ore, et por autrefois,
Si nous gart Diex et sainte Fois,
Jà sera mis en tel prison,
C'onc en si fort n'entra pris hon:
En tex aniaus sera rivés,
Que jamès jor que vous vivés
Ne le verrés aler par voie,
Quant ainsinc nous trouble et desvoie;

[p.337]

Et son dommage vous voulez!
A chien nageant vous ressemblez
Et qui, touchant la rive, aboie.
Or cherchez ailleurs votre proie,
Dehors de ce pourpris allez,
Et nos degrés tôt dévalez
De bon gré, d'une fuite prompte,
Ou n'en saurez jamais le compte;
Car tel pourrait bientôt venir,
Et qui, s'il vous pouvait tenir,
Les ferait compter quatre à quatre,
S'il vous voyait céans ébattre.
Sire fou, sire outrecuidé,
De toute loyauté vidé,
Qu'a donc pu Bel-Acueil vous faire?
Quel forfait, quelle peine amère
Vous le fit donc sitôt haïr
Que le vouliez ainsi trahir?
Et lorsque votre chose toute
Vous lui veniez offrir, sans doute
C'était afin qu'il vous reçût,
Et pour vous nous et lui déçût,
Vous laissant, le damoisel tendre
[98b],
Jusqu'à ses chiens, ses oiseaux prendre?
Oui, follement il s'est conduit
Et, Dieu nous garde! tant nous fit
Tout à l'heure et jadis d'injure,
Que, par sainte Foi, je vous jure,
En prison telle on le mettra
Qu'onc en si dure homme n'entra:
Et d'une chaîne si jolie
Rivé sera, que de la vie
Ne le verrez par voie aller
Pour nous tromper et nous troubler.

[p.338]

15547.
Mar l'éussiés-vous tant véu,
Par li sommes tuit decéu.

L'Acteur.

Lors le prennent et tant le batent,
Que fuiant en la tor l'embatent,
Où l'ont, après tant de ledures,
A trois paires de serréures,
Sans plus metre n'en fers, n'en clos,
Sous trois paires de clez enclos.
A cele fois plus nel' greverent,
Mès c'iert por ce qu'il se hasterent,
Si li promistrent de pis faire,
Quant se seront mis au repaire.


LXXIX

Comment Paour, Honte et Dangier
Prindrent l'Amant à ledengier,
Et le batirent rudement,
Leur criant merci humblement.

Ne se sunt pas à tant tenu,
Sor moi sunt tuit trois revenu,
Qui dehors iere demorés,
Tristes, dolens, mas, emplourés,
Si me rassaillent et tormentent:
Or doint Diex qu'encor s'en repentent
Du grant outrage qu'il me font:
Près que mes cuers de duel ne font;
Car ge me voloie bien rendre,
Mès vif ne me voloient prendre.
D'avoir lor pez moult m'entremis,
Et vosisse bien estre mis

[p.339]

15729. Vous l'avez vu pour votre perte,
Oui, tous il nous a trompés certe.»

L'Auteur.

Lors le prennent, le battent tant,
Qu'en la tour l'enferment fuyant,
Où l'ont, après tant de laidures,
A trois grand' paires de serrures,
Sans plus chercher fers ni cachots,
Sous trois paires de clés enclos.
Cette fois plus ne le grevèrent,
Ce fut pour ce qu'ils se hâtèrent,
Lui promettant pis à venir,
Sitôt qu'ils pourraient revenir.


LXXIX

Comment Peur, Honte et Danger firent
Noise à l'Amant et l'assaillirent
Et le battirent rudement,
Merci leur criant humblement.

Aux paroles ils ne s'en tinrent,
Mais tôt sur moi tous trois revinrent,
Qui dehors étais demeuré
Triste, dolent, sombre, éploré,
Et me rassaillent et tourmentent.
Dieu veuille un jour qu'ils se repentent
Du grand outrage qu'ils me font!
De deuil mon cœur presque se fond.
Je ne demandais qu'à me rendre,
Mais vif ils ne me voulaient prendre.
Lors, pour les apaiser, j'offris
D'être avecque Bel-Accueil mis

[p.340]

15575. Avec Bel-Acueil en prison.
Dangier, fis-ge, biau gentiz hon,
Franc de cuer et vaillans de cors,
Piteus plus que ge ne recors,
Et vous Honte et Paor les beles,
Sages, franches, nobles puceles,
En faiz, en diz bien ordenées,
Et du lignage Raison nées,
Soffrés que vostre sers deviengne,
Par tel convent que prison tiengne
Avecques Bel-Acueil laiens,
Sans estre nul jor mès raiens;
Et loiaument vous vuel prometre,
Se me volés en prison metre,
Que ge vous ferai tel servise
Qui vous plera bien à devise.
Par foi, se g'estoie ore lierres,
Ou traïstres, ou ravissierres,
Ou d'aucun murdre achoisonnés,
Ne vosisse estre emprisonnés:
Por quoi la prison requéisse?
Ne cuit-ge pas que g'i fausisse.
Voire par Diex et sans requerre
Me metroit-l'en en quelque serre,
Par quoi l'en me péust baillier;
S'en me devoit tout détaillier,
Ne me leroit-l'en eschaper,
Se l'en me pooit entraper.
La prison por Diex vous demant
Avec li pardurablemeut;
Et se tex puis estre trovés,
Ou soit sans prueve, ou pris provés,
Que de bien servir i défaille,
Hors de prison à tous jors aille.

[p.341]

15757. En prison céans; voici comme:
Danger, fis-je, beau gentilhomme,
Vaillant de corps et franc de cœur,
Car onc n'en connus de meilleur,
Et vous, Peur et Honte les belles,
Sages, franches, nobles pucelles,
Au sens si droit, au cœur si bon,
Les dignes filles de Raison,
Adonc souffrez que je devienne
Votre serf et que prison tienne
Avec Bel-Accueil dans la tour,
Sans qu'on m'en délivre à nul jour;
Loyalement vous veux promettre
Si me voulez en prison mettre
Que tel service vous ferai
Qu'il sera tout à votre gré.
Par ma foi, si je pouvais être
Larron, ou ravisseur, ou traître,
Ou d'aucun meurtre soupçonné,
Ne voudrais être emprisonné;
Car sans le demander en grâce
Je ne crois pas que j'y manquasse.
Voire bon gré, mal gré, par Dieu,
On me saurait mettre en bon lieu
Pour s'assurer de ma capture;
Me dût-il hacher, je vous jure,
Nul, s'il me pouvait attraper,
Ne me laisserait échapper.
Emprisonnez-moi, je vous prie,
Avec lui pour toute ma vie,
Et si tel puis être trouvé,
Ou soit sans preuve, ou pris prouvé,
Qu'à bien servir jamais défaille,
Hors de prison qu'à toujours aille.

[p.342]

15609. Si n'est-il pas hons qui ne faut;
Mais s'il i a par moi defaut.
Faites-moi trosser mes peniaus
Et saillir hors de vos aniaus:
Et se ge jamès vous corrous,
Punis vuel estre du corrous;
Vous méismes en soiés juge,
Mais que nus fors vous ne me juge.
Haut et bas sor vous m'en metroi
[99],
Mès que vous n'i soiés que troi,
Et soit avec vous Bel-Acueil,
Car celi por le quart acueil.
Le fait li porrés recorder,
Et se ne poés acorder,
Au mains soffrés qu'il vous acort,
Et vous tenés à son acort:
Car por batre, ne por tuer,
Ne m'en verrés jà remuer.

Dangier.

Tantost Dangier se rescria:
Hé Diex! quel requeste ci a!
Metre vous en prison o li,
Qui tant avés le cuer joli,
Et il le ra tant débonnaire,
Ne seroit autre chose faire,
Fors que par amoretes fines
Metre renart o les gelines.
Or tost aillors vous porchaciés,
Bien savons que vous ne traciés
Fors nous faire honte et laidure.
N'avons de tel servise cure:
Si restes bien de sens vuidiés,
Quant juge faire le cuidiés.

[p.343]

15791. Nul n'est infaillible ici-bas;
Mais si loyal ne vous sers pas,
Tôt faites-moi trousser mes hardes
Ou chasser dehors par vos gardes,
Et si jamais vous courrouçais,
D'être puni j'accepterais.
Mais que nul, fors vous, ne me juge,
Je ne connais de meilleur juge.
Pour haut et bas je vous reçois
[99b];
Mais jamais n'y soyez que trois
Avec Bel-Accueil quatrième,
Qu'il soit notre juge suprême.
Si ne pouvez vous accorder,
Vous lui pourrez le fait conter;
Souffrez qu'il tienne la balance,
Et tenez-vous à sa sentence;
Car dût-on me battre ou tuer,
Je ne voudrais m'en écarter.

Danger.

Aussitôt Danger se récrie:
Ah Dieu! la requête est jolie!
Vous mettre en prison avec lui,
Qui tant avez le cœur joli,
Et lui qui l'a si débonnaire,
Ne serait autre chose faire
Que mettre, pour s'aimer en paix,
Le renard avec les poulets.
Sauf pour faire honte et laidure
(Service dont nous n'avons cure),
Vous ne venez, nous le savons;
Or tôt d'ici partez, allons!
Il faut être fou, ma parole,
Pour faire un juge de ce drôle.

[p.344]

15641. Juge! par le biau roi célestre!
Comment puet jamès juges estre,
Ne prendre sor soi nule juise
Personne jà jugiée et prise?
Bel-Acueil est pris et jugiés,
Et tel digneté li jugiés
Qu'il poïst estre arbitre et juge!
Ains sera venu li déluge,
Qu'il isse mès de nostre tour,
Et sera destruis au retour,
Car il l'a moult bien deservi,
Por ce, sans plus, qu'il s'aservi
De tant qu'il vous offri ses choses.
Par li pert-l'en toutes les Roses:
Chascuns musars les vuet coillir,
Quant il se voit bel acoillir
[100];
Mès qui bien le tendroit en cage,
Nus n'i feroit jamès damage,
Ne n'emporteroit hons vivant,
Pas tant cum emporte li vent,
S'il n'est tex que tant mespréist
Que vilene force i féist;
Et si porroit bien tant mesprendre,
Qu'il s'en ferait banir ou pendre.

L'Amant.

Certes, dis-ge, moult se meffait
Qui destruit homme sans meffait,
Et qui sans raison l'emprisonne;
Et quant vous si vaillant personne
Com Bel-Acueil, et si honeste,
Qui fait à tout le monde feste,
Por ce qu'il me fist bele chiere,
Et qu'il ot m'acointance chiere,

[p.345]

15823. Juge, par le beau roi du ciel!
On n'en eût oncques vu de tel.
Comment, pour la justice rendre,
On irait un condamné prendre!
Bel-Accueil est pris et jugé,
Et par nous il serait chargé
D'être à la fois arbitre et juge!
Reviendra certes le déluge
Avant qu'il sorte de la tour.
Nous le punirons au retour
Pour vous avoir offert ses choses;
Par lui perd-on toutes les Roses.
Tout libertin les veut cueillir
Quand il se voit bel-accueillir
[100b].
Or pour éviter tout dommage
Bien les faut-il tenir en cage;
N'en aura lors homme vivant
Pas tant qu'en emporte le vent,
A moins qu'il n'ait telle puissance
Qu'il les prenne par violence;
Mais à ce jeu plus d'un pourrait
Trouver l'exil ou le gibet.

L'Amant.

Vous faites, fis-je, crime pire,
Quand l'innocent voulez détruire
Et l'emprisonnez sans raison,
Et quand un si vaillant garçon
Que Bel-Accueil et si honnête,
Qui fait à tout le monde fête,
Si malement entreprenez
Et sans autre motif tenez,

[p.346]

15673. Sans autre ochoison pris tenés,
Malement vers li mesprenés;
Car par raison estre déust
Hors de prison, s'il vous pléust.
Si vous pri donques qu'il en isse,
Et de la besoingne chevisse;
Trop avés vers li jà mespris;
Gardés qu'il ne soit jamès pris.

Dangier, Paour, et Honte.

Par foi, font-il, cis fox nous trufe.
Bien nous vet or pestre de trufe,
Quant si le vuet desprisonner,
Et nous traïr par sermonner.
Il requiert ce qui ne puet estre:
Jamès par huis, ne par fenestre
Ne metra hors néis le chief.

L'Amant.

Lors m'assaillent tuit de rechief;
Chascun à hors bouter me tent:
Il ne me grevast mie tant
Qui me vosist crucefier.
Ge qui lors commence à crier
Merci, non pas à trop haut cri,
A ma vois basse à l'assaut cri
Vers cil qui secorre me durent,
Tant que les guetes m'aparçurent,
Qui l'ost durent eschargaitier.
Quant m'oïrent si mal traitier:

[p.347]

15853. Hormis qu'il me fit belle chère
Et tint mon accointance chère;
Car, s'il vous plaît, hors de prison
Devrait-il être avec raison.
Qu'il sorte, je vous en conjure,
Et mettez fin à sa torture;
Vous l'avez trop persécuté,
Rendez-lui donc sa liberté.

Danger, Peur et Honte.

Ma foi, font-ils, ce fou se moque
Et par ses contes nous provoque,
Quand il le veut déprisonner,
Pour nous trahir et nous berner.
Il requiert ce qui ne peut être:
Jamais par porte ni fenêtre
Hors ne mettra même le chef.

L'Amant.

Lors m'assaillent tous déréchef,
Chacun veut me mettre à la porte;
Ne me grèverait de la sorte
Qui me voulût crucifier.
Moi qui lors commence à crier
Merci, mais sans trop de furie,
A voix basse à l'assaut je crie
Vers ceux qui m'amenaient renfort.
Les sentinelles tout d'abord
Qui là faisaient le guet me virent,
Et quand ainsi battre m'ouïrent:

[p.348]

LXXX

15699. Comment tous les barons de l'ost
Si vindrent secourir tantost
L'Amant, que les Portiers battoyent
Si fort, qu'irés ils l'estrangloyent.

Or sus, or sus, font-il, barons:
Se tantost armé n'aparons
Por secorre ce fin Amant,
Perdus est se Diex ne l'amant.
Li Portiers l'estranglent ou lient,
Batent, fustent, ou crucefient;
Devant eus brait à vois serie,
A si bas cri merci lor crie,
Qu'envis puet-l'en oïr le brait;
Car si bassement crie et brait,
Qu'avis vous ert, se vous l'oés,
Ou que de braire est enroés,
Ou que la gorge li estraingnent,
Si qu'il l'estranglent ou estaingnent.
Jà li ont si la vois enclose,
Que haut crier ne puet ou n'ose:
Ne savons qu'il béent à faire,
Mès il li font trop de contraire:
Mors est se tantost n'a secors.
Foïs s'en est trestout le cors
Bel-Acueil, qui le confortoit:
Or convient qu'autre confort oit,
Tant qu'il puist celi recovrer;
Dès or estuet d'armes ovrer.

[p.349]

LXXX

15879. Comment tous les barons de l'ost
S'en viennent secourir tantôt
L'Amant que les trois portiers battent
Tant, qu'ils l'étranglent et l'abattent.

Or sus, or sus, font-ils, barons!
Vite aux armes, vite courons!
Les portiers l'étranglent ou lient,
Battent, bâtonnent, crucifient.
Il est perdu, ce fin Amant,
Si Dieu n'y pourvoit à l'instant.
Devant eux brait à voix faillie,
D'un ton si bas merci leur crie,
Qu'on peut à peine ouïr ses cris,
Si bas, que sera votre avis
Quand l'ouïrez, s'il se peut faire,
Ou qu'il est enroué de braire,
Ou qu'ils lui serrent le gosier
A l'étrangler, à l'étouffer.
Déjà tant sa voix ont enclose
Que haut crier ne peut ou n'ose;
Ne savons ce qu'ils font de lui.
Mais ils lui causent trop d'ennui,
Mort est si n'a secours bien vite.
Au grand galop a pris la fuite
Bel-Accueil qui le confortait;
Or faut-il qu'autre confort ait
Pour que Bel-Accueil lui revienne,
Que chacun donc les armes prenne.

[p.350]

L'Amant.

15727. Et cil sans faille mort m'éussent,
Se cil de l'ost venu n'i fussent.
Li barons as armes saillirent,
Quant oïrent, sorent et virent
Que j'oi perdu joie et solaz.
Ge qui estoie pris où laz
Où Amors les amans enlace,
Sans moi remuer de la place
Regardai le tornoiement
Qui commença trop asprement:
Car si-tost cum li Portiers sorent
Que si grant ost encontre eus orent,
Ensemble tretuit trois s'alient,
Et s'entrejurent et affient,
Qu'à lor pooir s'entr'aideront,
Ne jà ne s'entrelesseront
Jor de lor vie à nule fin.
Et ge qui d'esgarder ne fin
Lor semblant et lor contenance,
Fui moult dolent de l'aliance:
Et cil de l'ost, quant il revirent
Que cil tel aliance firent,
Si s'assemblent et s'entrejoignent
, N'ont mès talent qu'il s'entr'esloignent,
Ains jurent que tant i feront,
Que mors en la place gerront,
Ou desconfis seront et pris,
Ou de l'estor auront le pris,
Tant sunt erragiés de combatre
Por l'orguel des Portiers abatre.
Dès or venrons à la bataille,
S'orrés comment chascuns bataille.

[p.351]

L'Amant.

15907. Ceux-là m'eussent sans faute occis
Sans le secours de mes amis.
Les barons aux armes coururent
Quand ouïrent, virent et surent
Qu'avais perdu joie et soulas.
Moi qui pris étais dans les lacs
Où les amants Amour enlace
Sans pouvoir remuer de place,
Je fus spectateur du combat
Qui trop âprement commença.
Car sitôt que les portiers voient
Que si grand' gens contre eux guerroient,
Ensemble ils se liguent tous trois
Et s'entre-jurent à la fois,
Sans que l'un l'autre oncques ne laisse,
Jusqu'à la mort, sans nulle cesse,
De s'aider de tout leur pouvoir:
Et moi qui peux à l'aise voir
Leur semblant et leur contenance,
Moult dolent suis de l'alliance.
Or ceux de l'ost voyant ceux-ci
S'allier et s'unir ainsi,
Lors s'assemblent et s'entre-joignent
L'un de l'autre ne s'entre-éloignent,
Mais jurent que tant y feront
Que morts en la place giront,
Tant sont enragés de combattre
Pour l'orgueil des portiers abattre,
Ou déconfits seront et pris,
Ou du combat auront le prix.
Nous voici donc à la bataille,
Oyez comme chacun bataille.