[2] Le mois d'Août fut passé dans les rades de Cadix & de Malaga.
M. de la Coudraye, Enseigne sur la frégate la Belle-Poule, commandée par M. Dorves, nous a adressé un Mémoire qu'il a lu à l'Académie de Brest, dans lequel il lui communique ses observations sur le régime végétal suivi dans cette frégate faisant voile pour l'Amérique.
Nous croyons devoir répondre à ce Mémoire, moins par amour propre d'auteur, que par zèle pour l'intérêt public.
M. de la Coudraye, qui assure avoir suivi avec beaucoup d'attention les effets du régime végétal sur les individus qui y étoient assujettis, n'hésite pas de prononcer que ce régime est pernicieux, & que l'on doit mettre sur son compte le grand nombre de maladies qui ont régné dans l'équipage de la frégate. Il assure que ses observations sont impartiales, qu'il étoit même partisan du régime végétal, & que le bien seul de l'humanité est le motif qui lui fait élever la voix contre une nouveauté qu'il croit très-dangereuse.
«Le Ministère persuadé, dit-il, d'après le Mémoire de M. Desperrières sur l'excellence du régime végétal, & d'après les faits que ce Médecin cite, que rien n'étoit plus avantageux pour les Gens de mer, que de leur indiquer ce régime, a ordonné en conséquence l'approvisionnement de la Belle-Poule, en légumes & en végétaux choisis. Le Chirurgien de cette frégate, partisan décidé de ce nouveau régime, a eu l'inspection de ces provisions; elles ont été de son choix, & à cet égard il a été très-rigoriste; l'on en a embarqué la quantité requise: il y a plus, nulle précaution n'a été oubliée pour les placer de façon qu'on n'eût pas à craindre leur altération; tout l'équipage étoit frais & sain; les Matelots se prêtoient sans répugnance à ce régime; tous les Officiers, dont je fais nombre, marquoient tout le zèle possible, afin d'écarter le dégoût que les Matelots pouvoient prendre pour une nourriture qui ne leur étoit pas ordinaire, &c. &c.3 Malgré ces précautions prises pour un essai, & sur lesquelles il ne faudroit plus compter dans d'autres tems, je trouve, par la note que j'ai tenue, qu'il y a eu, pendant une campagne de sept mois, la plus douce qu'on puisse avoir, 125 malades sur deux cens quarante-cinq hommes, y compris l'État-Major, qui composoient l'équipage de cette frégate: parmi les malades, il y a même eu quatre ou cinq scorbutiques, quoique le régime végétal soit annoncé par M. Desperrières comme propre à préserver de cette maladie, & même à la guérir. Donc, conclut M. de la Coudraye, le régime végétal ne combat pas plus efficacement le scorbut, que le régime animal; & il ajoute à cette première conclusion, que le mauvais effet du régime végétal est évidemment prouvé par le grand nombre de malades qu'il y a eu sur la frégate la Belle-Poule.«
[3] Qu'on est bien éloigné d'avoir pris de pareilles précautions! On a manqué à ce qu'il y avoit de plus essentiel. Pour croire ce que dit à cet égard M. de la Coudraye, il faudroit ignorer ce que peuvent & ce que font toujours les détracteurs des nouveautés utiles.
Voilà comment raisonne M. de la Coudraye: mais, pour prouver son impartialité, il auroit dû dire que l'équipage de la Belle-Poule fut employé, dès le mois d'Octobre 1770, à l'armement de la frégate la Flore, avant que de passer au sien; que cet équipage, outre un mois de rade, avoit séjourné pendant cinq mois à Brest; & que, pendant ce tems, on avoit employé, par brigades, & à diverses reprises, tout cet équipage aux travaux variés du port. Il auroit dû ajouter, que l'incertitude d'une déclaration de guerre avoit fait rassembler un nombre considérable de Matelots & de Troupes qui avoient surchargé la ville, au point que le Matelot ne savoit où coucher. Cette misère détermina M. Marchais à arranger un magasin, où l'on plaça des Hamaks; mais, avant cette précaution, les Matelots couchoient en grand nombre, sans draps ni couvertures, dans de petits appartemens: ce qui occasionna tant de maladies parmi eux, que l'on craignit une épidémie. Il est mort, depuis le commencement de l'armement de la frégate la Belle-Poule, jusqu'au tems où elle a mis à la voile, six hommes de l'équipage.
M. de la Coudraye auroit dû se rappeller encore que la saison ayant été très-pluvieuse & très-froide, pendant tout le tems que les hommes de l'équipage ont travaillé dans le port, ils ont dû par la suite se ressentir de cette intempérie. Un observateur aussi exact n'auroit pas dû oublier de nous dire qu'ils n'avoient eu pour boisson, pendant tout le tems qu'ils ont travaillé dans le port, que de la bière de mauvaise qualité, dont ils se privoient souvent par cette raison, & qu'on avoit en outre négligé de joindre à la nourriture qui s'accorde aux journaliers, des légumes frais, reconnus de tous les tems pour nécessaires & salubres aux Marins. Auroit-il dû nous laisser ignorer que l'oseille préparée, qu'il nous dit avoir été fort du goût de l'équipage, n'avoit été embarquée qu'à la quantité de 360 livres, pendant que, suivant le projet, cette frégate auroit dû en être pourvue bien plus abondamment?
Auroit-il dû taire les deux vérités importantes, que, excepté les pois qui avoient été mal choisis, & qu'on n'avoit pas fait passer au four, ainsi que je l'avois prescrit, tous les légumes embarqués se sont également bien conservés; & que le biscuit, cette nourriture si essentielle, s'est gâté fort promptement dans les soutes, parce qu'on avoit eu l'imprudence, pour ne rien dire de plus, de mêler de vieux biscuit à celui qui étoit frais & de bonne qualité, &c? De telles remarques auroient pu nuire à ses assertions: aussi les a-t-il dissimulées.
M. de la Coudraye avance que l'oseille seule s'est bien conservée. Mais le riz, mais les lentilles, &c. ont-ils été trouvés gâtés? Il n'en dit rien: son silence seroit une preuve pour nous, si nous n'avions pas d'ailleurs le rapport de plusieurs personnes, dont le témoignage n'est pas suspect. »On ne peut pas se flatter, dit-il, que les fournitures seront faites par la suite avec le même soin qu'on apporta aux nôtres qui étoient préparées pour un essai, & par une personne intéressée qui avoit eu tout le tems nécessaire«. Le mauvais choix des pois & leur dessechement négligé, l'embarquement de vieux biscuit, attaqué sans doute déja d'une altération qui a entraîné celle du nouveau, la soustraction de l'oseille; nourriture aussi agréable que salutaire, &c. déposent contre ces soins avec lesquels il prétend qu'on avoit approvisionné la frégate la Belle-Poule.
Mais passons sur tous ces objets pour en venir à des faits plus concluans. Comment peut-il se faire, dirons nous à M. de la Coudraye, que cette même nourriture végétale contre laquelle vous vous élevez si fortement, ait produit sur la Belle-Poule, les maladies dont vous avez été le témoin, & que le même régime continué les ait guerries? Nous autres Médecins, nous jugeons que la cause d'une maladie ne peut être combattue efficacement que par ses contraires, contraria contrariis sanantur. Vous dites: le régime végétal a produit toutes les maladies que j'ai observées parmi l'équipage de la Belle-Poule; & cependant vous convenez qu'on peut le suivre avec succès pour les malades, puisque, sans changer de régime, ils se sont tous rétablis, la plupart même en peu de jours, suivant le journal que vous avez tenu, & dans lequel vous n'avez pu citer un seul mort parmi le grand nombre de malades dont vous avez fourni la liste. Il falloit vous défier de deux assertions aussi contradictoires.
Comment! des substances propres à donner naissance à une maladie ne l'aggraveroient pas, si on en continuoit l'usage, & ne la rendroient pas mortelle, pour peu qu'elle fût grave: cependant le contraire a lieu sous les yeux de M. de la Coudraye; & malgré cela, il dit dans son Mémoire, »qu'il regarde cette nourriture comme mal-saine & dangereuse«. Pour moi, je ne me serois jamais imaginé que des substances mal-saines & dangereuses, dont l'usage auroit été opiniâtre, pourroient guérir des maladies fâcheuses qu'elles auroient elles-mêmes produites: mais M. de la Coudraye l'a vu, il faut l'en croire. Mes perceptions, dira-t-il, ne vont pas plus loin; j'ai vu des individus se nourrir comme le prescrit M. Desperrières, & la moitié est devenue malade; donc leur manière de se nourrir en est la cause. M. de la Coudraye ajoutera: on a observé souvent que parmi des équipages aussi nombreux que celui de la Belle-Poule, nourris avec des salaisons, & qui ont fait des campagnes longues & difficiles, il y a eu six fois moins de malades que dans l'équipage de cette frégate. D'après cela, peut-on s'empêcher de conclure que la seule différence des alimens en a mis dans le nombre des malades? C'est par de tels argumens qu'il croit combattre l'efficacité du régime végétal; mais il est malheureux pour lui, qu'on puisse les rétorquer au très-grand désavantage de la cause qu'il soutient. On a vu, lui dira-t-on, & cela plus d'une fois, parmi des équipages nourris de salaisons, & à l'ancienne manière, la moitié des individus non-seulement être malades, mais même périr dans une campagne toute aussi douce & aussi courte que celle qu'a faite la frégate la Belle-Poule, pendant l'essai du régime végétal. Combien de fois n'est-il pas arrivé que les malades ont été si nombreux dans des vaisseaux, qu'à peine il restoit assez de Matelots bien portans pour faire les manœuvres? Or, si on opposoit de pareils faits à ce que M. de la Coudraye a observé sur la Belle-Poule, tout ne seroit-il pas à l'avantage du régime végétal? Pour raisonner par comparaison, il faudroit que tout fût égal de part & d'autre, c'est-à-dire, qu'il faudroit que deux équipages également frais & nombreux, montant des vaisseaux de même grandeur, destinés l'un à se nourrir de salaisons, & l'autre à suivre le régime végétal; eussent séjourné ensemble le même espace de tems dans le même port, dans la même rade, eussent voyagés de conserve dans les mêmes parages, & eussent enfin été exposés aux mêmes fatigues & aux mêmes intempéries; puis comparer ensuite dans lequel de ces deux équipages, les maladies auroient été plus nombreuses & plus graves. Voilà le seul moyen de juger si le régime végétal doit être adopté ou proscrit.
Mais la frégate la Belle-Poule, ne nous présente-t-elle pas le moyen de faire ce parrallèle, ne nous offre-t-elle pas deux espèces d'individus, les uns suivant l'ancien régime, & les autres soumis à la nourriture végétale? Examinons donc parmi laquelle des deux bandes, les maladies ont été plus graves & plus nombreuses.
Nous voyons, d'un côté, vingt-cinq personnes faisant bonne chère, nourris de la cuisine du Capitaine, ne suivant pas le régime végétal, abondamment servies, non de salaisons, mais de viandes fraîches, ayant d'ailleurs des approvisionnemens de la meilleure qualité, & ne devant partager ni les travaux de l'équipage, ni les intempéries de l'air auxquelles celui ci est exposé, &c. De l'autre côté, nous voyons deux cens vingt Matelots destinés à suivre un nouveau régime pour lequel ils ont eu un dégoût marqué, contre l'opinion desquels il a fallu lutter en les assujettissant à une manière de vivre qu'ils croyoient mauvaise, parce qu'elle étoit nouvelle, pour laquelle leur répugnance augmentoit encore en proportion de ce qu'elle étoit plus excitée, & que quelques Officiers y applaudissoient davantage, soit ouvertement, soit en secret; des Matelots qui ont dû supporter à eux seuls tout le travail du bord, toutes les intempéries de l'air, qui ont dû être logés à l'étroit, & qui non-seulement ont vêcu de légumes, mais qui ont eu du biscuit altéré depuis le commencement de la campagne, &c. Tout ici étant à l'avantage de la première bande, on présume sans doute que M. de la Coudraye a prononcé affirmativement que le régime végétal étoit mal-sain & dangereux, parce que ceux qui ne l'ont pas suivi, ont été absolument, ou presque absolument exempts des maladies qui ont attaqué le reste de l'équipage; & cependant il n'est rien de tout cela. Parmi cent vingt-cinq hommes qui ont passé au poste des malades, dix-sept étoient nourris de la cuisine du Capitaine; & parmi les dix-sept, sept ont été attaqués assez gravement; trois sont même redevenus malades à deux & cinq mois de distance, ce qui n'étoit pas des rechûtes.
Lorsqu'on voit vingt maladies sur vingt-cinq personnes qui ont été nourries de viande fraîche, peut-être même de pain frais, qui avoient pour elles les meilleurs approvisionnemens du vaisseau en tout genre, qui étoient bien logées & bien couvertes, qui n'ont partagé aucune des causes principales qui pouvoient influer sur leur santé, telles que le travail quelquefois forcé, l'assujettissement au quart, &c. lorsqu'on voit, dis-je, que, parmi les vingt maladies, sept ont été assez graves, doit-on être bien reçu à conclure que c'est le régime végétal suivi par le reste de l'équipage qui a causé les maladies dont il a été attaqué, sur-tout lorsqu'on sait que, parmi les deux cens vingt personnes qui ont vêcu de légumes & de biscuit altéré, qui ont été exposées à toutes les intempéries de l'air, sur qui ont roulé toutes les manœuvres du vaisseau, &c. il y a eu seulement cent vingt-trois maladies & cent-dix malades4, qui pour la plupart l'ont été assez peu pour n'avoir passé qu'un jour ou deux au poste5? Vingt font les quatre cinquièmes des vingt-cinq personnes nourries de la cuisine du Capitaine, & pour avoir de l'autre côté des maladies dans la même proportion, il auroit fallu qu'elles eussent été portées au nombre de cent soixante-seize, & non pas à celui de cent vingt-trois, qui ne nous donne que la moitié & un treizième de deux cens vingt. Quand on voit un avantage aussi frappant pour ceux qui ont suivi le régime blâmé, désapprouvé & reconnu pernicieux par M. de la Coudraye, de quel sentiment doit-on être affecté?
[4] Je dis cent vingt-trois maladies, sur cent dix malades, parce que, dans le nombre, sept l'ont été deux fois, & trois, trois fois.
[5] La preuve de cette assertion se tire de la propre note fournie par M. de la Coudraye; note que nous pourrions croire forcée, au moins quant au nombre des malades, vu qu'elle est en contradiction avec le journal du Chirurgien, qui dit n'avoir eu que cent trois malades à traiter.
Au reste, M. Dorves, Capitaine de la Belle-Poule, n'a pas adopté les idées de son Enseigne. Voici ce qu'il dit touchant le régime végétal. »Je pense que la conservation des hommes s'y trouvera, ainsi que leur bien-être. Je ne m'en rapporte pas ici à tout ce que l'on dit à ce sujet: j'ai eu des malades, il est vrai, mais je n'ai eu aucune maladie, & tous mes gens qui ont été à la viande fraîche, ont été malades, & même plus que les autres. On ne sauroit donc mieux faire, que de retrancher le bœuf, la morue & la sardine, qui sont certainement la nourriture la plus mauvaise pour les Marins«. D'après un pareil témoignage, M. de la Coudraye sera-t-il admis à charger le régime végétal de toutes les maladies qui ont régné parmi l'équipage de la Belle-Poule?
Si la droiture de M. de la Coudraye étoit moins connue, ne pourroit-on pas le soupçonner de n'avoir eu d'autres vues, que de justifier la répugnance des Matelots pour le régime végétal? Ne pourroit-on pas même penser qu'il la favorisoit cette répugnance? Au moins paroît-il fort éloigné de la blâmer. Mais non: il nous rassure sur ses motifs; l'amour du bien & du vrai a été son seul mobile. Il faut l'en croire, d'autant plus que ses observations mêmes fournissent un triomphe complet au régime végétal.
Suivons M. de la Coudraye dans la liste qu'il nous a donnée, sans nous inquiéter de la partialité avec laquelle elle peut avoir été faite: quand on a plus que raison, on peut faire des sacrifices.
Cette liste nous offre:
| Malades qui l'ont été depuis vingt-quatre heures, jusqu'à cinq jours, | 40. |
| Malades dont on n'a indiqué que le jour d'entrée au poste, & non celui de sortie, & qui n'y ont peut-être fait que paroître, puisque, parmi les quarante ci-dessus, plusieurs n'y ont passé que vingt-quatre & quarante-huit heures, | 24. |
| Malades qui sont restés à l'infirmerie, depuis cinq jours jusqu'à dix, | 51. |
| Malades qui l'ont été depuis dix jours jusqu'à quinze, | 6. |
| Scorbutiques6 attaqués, soit légèrement, soit d'une manière plus grave, | 5. |
| Blessé pendant quarante-deux jours au poste des malades, | 1. |
| Malade attaqué d'un abcès, guéri après soixante-douze jours de traitement, | 1. |
| Malades attaqués de fievres continues putrides, dont la moitié ont été rétablis avant le vingt-cinquième jour, & les autres ayant été à l'infirmerie depuis trente jusqu'à soixante jours, | 8. |
| Ce qui nous donne un total, sur deux cens quarante-cinq individus, de cent trente-six maladies, ci | 136. |
[6] Nota. Que tous les scorbutiques se sont rétablis à bord, & même assez promptement, en continuant le régime végétal, auquel on a eu seulement le soin de joindre les acidules, que j'ai recommandé contre le scorbut dans mon Traité des Maladies des Gens de mer.
Mais parmi ce nombre, nous ne pouvons compter que huit maladies graves, qui sont les fievres continues dont nous venons de parler. Des fievres qui n'ont tenu les malades que quatre, huit ou dix jours à l'infirmerie, étoient plutôt des indispositions, que de vraies maladies. Rien donc de plus juste que la réflexion de M. Dorves, lorsqu'il dit; nous avons eu des malades, mais presque pas de maladies. Peut-on en douter, lorsqu'il est prouvé par le fait, que non-seulement il n'est mort personne sur la frégate la Belle-Poule, mais encore qu'il n'y a eu aucun malade dans un danger marqué? Et ce qu'il y a sur-tout à observer, c'est que tout le monde s'est rétabli à bord, & qu'à l'arrivée en France, tout l'équipage jouissoit d'une bonne santé, quoiqu'il eût continué le régime végétal.
Après avoir démontré, par le nombre des maladies qui ont régné parmi les deux classes d'individus qui se trouvoient dans la Belle-Poule, le très-grand avantage du régime végétal, tout informe qu'il a été, non sur des salaisons souvent gâtées, mais sur la nourriture avec des viandes fraîches, il me reste à prouver la prééminence de ce nouveau régime, en opposant le retour complet de son équipage en France, avec la perte qu'ont essuyée, d'une partie du leur, quelques frégates, qui ont fait, comme la Belle-Poule, le voyage de l'Amérique, & dont la campagne n'a été qu'un peu plus longue, sans être plus difficile, mais dont l'approvisionnement étoit en viandes salées, en morue, en sardines, suivant l'ancien usage. C'est par de pareils faits que l'envie devroit être terrassée, si elle pouvoit l'être.
Que l'on consulte le journal de M. la Ribe, Chirurgien-Major de la frégate le Rossignol, partie à peu près pour l'Amérique en Septembre 1770, & de retour en France en Juillet 1771, l'on verra qu'il a régné, parmi l'équipage de cette frégate, des maladies plus nombreuses & infiniment plus graves que celles dont a été attaqué l'équipage de la Belle-Poule; que les maladies n'étoient pas des lassitudes, des diarrhées, des fievres éphémères, des continues simples, mais des fievres putrides bien caractérisées, des dyssenteries, des fievres malignes si marquées, que, deux heures après la mort, les cadavres répandoient une infection insoutenable7: l'on verra que, pendant dix mois qu'a duré la campagne, on a perdu un nombre assez considérable de Matelots, & qu'il y a eu, dans le même tems à l'infirmerie, quarante malades attaqués assez vivement. Ce fait n'est-il pas suffisant pour faire tomber toutes les inductions que tire M. de la Coudraye, de la quantité de maladies qu'il a observées sur la frégate la Belle-Poule, pendant l'essai du régime végétal?
[7] Au moins, M. de la Coudraye n'a-t-il pas eu de pareilles observations à faire sur la Belle-Poule.
Consultons encore le journal des maladies qui ont régné dans la frégate la Perle, tenu par M. Anglas qui en étoit le Chirurgien, & nous trouverons que, malgré les soins assidus de M. de Nort, Commandant de cette frégate, pour diminuer l'influence des causes générales, il y a eu à son bord, depuis son départ au commencement d'Octobre, jusqu'à son retour à la fin de Juillet, sur cent quarante-deux hommes qui la montoient, plus de trente-six malades attaqués de maladies dangereuses; que, parmi ce nombre, il en est mort dix, soit à bord, soit à l'hôpital de Léogane; & que, si le Chirurgien eût voulu tenir liste, comme l'a fait M. de la Coudraye sur la Belle-Poule, de ceux qui, pendant la campagne, ont eu des lassitudes, des fluxions, des diarrhées, des fievres éphémères & des indispositions enfin, qui sans remèdes se dissipent en vingt-quatre ou quarante-huit heures, le nombre des maladies sur la Perle auroit peut-être excédé le nombre des hommes qui y étoient embarqués. Donc, dirons-nous à M. de la Coudraye, le retour complet de l'équipage de la Belle-Poule, la moindre intensité des maladies qu'on y a observées, comparées à celles qui ont régné sur les frégates le Rossignol & la Perle, sont dûs au régime végétal que vous blâmez. Sera-t-il possible d'en douter, lorsqu'on saura que le Chirurgien de la Perle n'est venu à bout de combattre avec efficacité les maladies vives qu'il a eues à bord, qu'en substituant le régime végétal aux bouillons de viandes fraîches, &c.? M. de la Coudraye concluera peut-être encore de ces parallèles, que le régime végétal est mal-sain & pernicieux pour les Matelots en santé, & qu'il faut le réserver pour ceux qui sont malades.
Voici encore une circonstance toute au désavantage de la Belle-Poule, que l'on doit observer dans le parallèle que nous faisons des maladies qui ont régné parmi son équipage, avec celles qui se sont montrées sur les frégates le Rossignol & la Perle; c'est que, celles-ci étant parties de France à la fin de l'été 1770, les Matelots, en passant en Amérique, n'ont dû presque trouver qu'un été continué, & ont dû être par-là à l'abri des effets d'un passage brusque d'un pays froid dans un climat très-chaud: passage que l'on sait être une des causes les plus générales des maladies. Il s'en faut bien que le tems du départ de la Belle-Poule l'ait mis dans le cas de jouir d'un pareil avantage. Partie le 4 Mai, à la sortie de l'hiver, pour ainsi dire, (le mois d'Avril ayant été pluvieux & froid), elle eut une traversée heureuse; c'est-à-dire qu'en 33 jours son équipage a passé d'un pays froid à Saint-Domingue, dans le tems où la chaleur est la plus considérable, précisément encore dans une année où les chaleurs y ont été si excessives, que, de mémoire d'homme, on n'y en avoit ressenti de pareilles. Qu'a fait son équipage de plus pendant son séjour au Cap & au Port-au-Prince? Son travail a été forcé, parce que, dans les courtes relâches qu'il y a faites, il falloit que tout s'exécutât à-la-fois, & presque en même tems. Un pareil travail n'a-t-il pas dû jetter les Matelots, par des transpirations excessives & forcées, dans un état d'épuisement qu'ont ressenti à un bien moindre degré l'Etat-Major & les Gens d'office? Cependant, malgré tous les contre-tems dont M. de la Coudraye n'a pas daigné faire mention, il n'y a eu que trois malades pendant la traversée, & un assez petit nombre pendant son séjour dans les deux ports de l'Isle.
Mais la frégate étant partie le 20 Juin du Port-au-Prince, peu de jours après les vents devinrent frais, les nuits froides & d'autant plus mal-saines, qu'il règnoit en même temps un brouillard qui les rendoit humides, & par-là plus propres à supprimer encore chez les Matelots qui s'y trouvoient exposés, la transpiration, cette excrétion si salutaire: ils ont dû ressentir d'autant plus vivement cette intempérie, qu'ils venoient de quitter presque subitement une température excessivement chaude, & qu'en se relevant pour chaque quart, ils passoient tout-à-coup & sans précaution, de l'habitation chaude de l'entre-pont, à l'air libre, froid & humide qui règnoit sur le pont. Voilà la cause à laquelle auroit dû s'en prendre M. de la Coudraye, pour le grand nombre de maladies qu'il y eut à bord dans la traversée du Port-au-Prince à Cadix. Mais encore quelles maladies? Des indispositions, des petites fievres de quelques jours, quelques catarres, quelques diarrhées &c. qui ont cédé si promptement & si aisément au régime végétal, que tous les malades étoient rétablis ou convalescens avant leur arrivée en Espagne. Si pendant le reste de la campagne on a eu des instans où l'infirmerie s'est trouvée plus garnie que dans d'autres, la variation subite dans l'atmosphère a toujours été la principale cause des maladies qu'on a eu à traiter: mais ce que je répéte encore ici, & qui mérite la plus grande attention, c'est que tous les malades se sont rétablis à bord par l'usage du régime végétal, déclaré pernicieux par M. de la Coudraye, & que tout l'équipage a été ramené sain en France, sans avoir perdu un seul homme sur 125 malades, suivant son compte, & sur 103 seulement, suivant celui de M. Meslier, Chirurgien de la frégate.
Voici encore, en saveur du régime végétal, une de ces preuves de fait d'autant plus propre à faire impression, que la corvette l'Hirondelle sur laquelle l'essai s'en est fait comme à bord de la Belle-Poule, a séjourné dans les mêmes parages que les frégates le Rossignol & la Perle8; & cela précisément dans le temps où celles-ci étoient infectées de maladies très-graves, sans que la corvette l'Hirondelle ait eu beaucoup à souffrir de la part des maladies. M. de Charite qui la commandoit, en rendit dans le temps un compte très-favorable au Ministre; & voici ce que me manda à cet égard M. Chapotet, Chirurgien-major sur cette corvette, en date du Port-au-Prince le 26 Juin 1771. »Les Matelots ont montré dans les premiers jours un peu de répugnance pour le riz; mais en leur faisant varier l'assaisonnement, en consultant leur goût, ils s'en accommodent très-bien. J'ai eu, continue-t-il, jusqu'à présent peu de malades, parmi lesquels il y a eu quelques fievres putrides; je les ai heureusement guéries en ne m'écartant pas dans leur traitement des sages préceptes que vous nous donnez dans votre ouvrage. (Et il ajoute cette réflexion): Il est étonnant que les malades ne soient pas en plus grand nombre, vû l'incommodité & la petitesse du bâtiment; car il faut remarquer que sur une corvette de 16 canons, n'y ayant point d'entre-pont, nous sommes 142 hommes, & les Matelots sont obligés de coucher fort à l'étroit dans une cale qui est presque toujours humide, par la quantité d'eau qui passe continuellement sur le pont, même dans les plus belles mers.«
[8] A voir le détail des précautions prises par M. de Nort, Capitaine, & par le Chirurgien de cette frégate, pour purifier & renouveller l'air, pour éviter les flations mal-saines, pour choisir les endroits de la côte les plus aérés, pour se soustraire aux causes communes des maladies dans ces climats, à voir enfin l'aisance & les commodités dont jouissoit cette frégate, comparées à la gêne qui étoit le partage de la corvette l'Hirondelle, on diroit que cet arrangement, qui n'est dû cependant qu'au hazard, avoit été fait pour mettre l'ancien régime dans le cas de lutter avec avantage contre le nouveau.
Malgré tous ces désavantages qui sembleroient avoir été accumulés exprès sur cette corvette, pour faire échouer un essai important pour la conservation des Matelots, le régime végétal triomphe néanmoins encore ici de manière à devoir confondre ses détracteurs.
On voit sur une corvette le même nombre d'hommes que sur la frégate la Perle; & malgré leur entassement & l'insalubrité de leur habitation dans une cale humide, circonstances qui ont dû donner beaucoup d'activité aux causes générales des maladies, il s'en faut infiniment que le nombre en ait été aussi grand que sur la Perle; & M. Chapotet n'annonce pas qu'il lui fût mort quelqu'un à la date du 26 Juin, pendant qu'à cette époque le Rossignol & la Perle avoient déjà perdu beaucoup de monde.
L'effet que doit produire un pareil parallèle, ne sera sans doute pas perdu pour les hommes qui aiment le bien, & ils reconnoîtront là l'efficacité du régime végétal, qui prévaut contre tous les obstacles qu'on voudroit lui opposer.
D'après tous ces faits, le régime végétal mérite d'autant plus d'encouragement & d'éloges, qu'on est fondé à croire que, sans la préférence donnée aux substances végétales pour l'approvisionnement de la Belle-Poule, la plupart des fievres simples qui y ont régné, de même que celles qui ont été plus sérieuses, eussent toutes pris un caractère plus fâcheux que celui sous lequel elles se sont montrées: vû que, si l'équipage eût été à la nourriture de viande & de poisson salés, les sucs à-demi altérés fournis par ces substances, n'auroient pas manqué de hâter la putréfaction des humeurs que le régime végétal a si efficacement combattue parmi les Matelots de la Belle-Poule, qu'aucun d'eux n'a succombé.
Si M. de la Coudraye, si zélé pour le bien public, eût dit: le régime végétal proposé a besoin de réforme; tel légume par lui-même est moins susceptible de conservation que tel autre; celui-là inspire un dégoût presqu'insurmontable aux Matelots; celui-ci leur plaît davantage; la quantité de viande que vous accordez à chaque Matelot pour joindre au régime légumineux, n'est pas assez considérable; il faut sur-tout, dans les premiers tems d'une réforme, accorder quelque chose à l'habitude & au préjugé dans lequel sont pour l'ancien régime, des gens qui ne sont pas faits, ni pour sentir les inconvéniens, ni pour goûter tous les avantages de celui qu'on veut y substituer; si M. de la Coudraye eût tenu ce langage, on n'auroit pu que lui savoir gré de ses observations, & j'aurois cherché à les mettre à profit: mais elles me sont venues d'autre part9, & je me fais un devoir de déclarer que, n'ayant pour objet que le bien, en proposant le régime végétal, l'essai qu'on en a fait, quoique tout à l'avantage de ce régime, malgré les assertions contraires de M. de la Coudraye, ne me trouvera pas assez indocile pour n'y rien changer: l'expérience doit être notre guide; il faut toujours tendre au mieux.
[9] M. Dorves, Capitaine de cette frégate, &. M. Meslier qui en étoit le Chirurgien, m'ont donné sur cet important objet des observations utiles.
Le riz préparé avec le sucre a paru inspirer un dégoût assez difficile à surmonter: il faudra en diminuer les rations, & changer son assaisonnement.
Les pois ne se sont pas conservés comme les autres légumes: il faudra avoir la précaution de les bien choisir, de les faire passer au four avant de les embarquer, comme je l'avois recommandé, sans qu'on y ait eu égard, en faire un moindre approvisionnement, & leur substituer des féves gruées dont on peut faire une purée excellente & salutaire, avec du beurre, du sel, un peu de moutarde & de vinaigre.
Le fromage de Hollande bien choisi, peut faire une partie de l'approvisionnement: il se conservera assez bien, pour n'avoir rien à craindre de son usage.
Les lentilles, les haricots n'ont pas souffert d'altération: on s'en fournira d'une quantité suffisante, en observant de faire aussi passer au four ce dernier légume.
L'oseille préparée a plu généralement à l'équipage; elle se conserve d'ailleurs à merveille: rien n'empêche que l'on en donne la quantité prescrite dans les repas.
La quantité de lard associé à l'usage des légumineux ne paroît pas suffisante: on peut l'augmenter de façon que l'on fasse, avec ce lard, un repas de plus par semaine, &c.
Les équipages paroissent avoir un peu de répugnance pour le nouveau régime: il faut s'y attendre, au moins pour les premiers momens; mais on doit espérer que MM. les Officiers, faits pour en sentir tous les avantages, parviendront à inspirer à cet égard aux Matelots la confiance qui leur manque, & qu'ils veilleront sur-tout à ce que l'assaisonnement de ces légumes soit fait avec assez de soin, pour ne leur pas donner le regret d'être privés des salaisons.
Mais que l'on se garde bien de croire, que les substances animales méritent la préférence, en ce qu'elles sont seules capables d'entretenir la force & la vigueur des Matelots. Ce n'est pas ce que l'on mange qui nourrit, c'est ce que l'on digère. Quel chyle peut-on espérer d'une viande desséchée & salée? D'ailleurs, quand les salaisons ont porté dans le sang le germe de la corruption dont elles sont atteintes, la diminution & la prostration des forces en sont une suite nécessaire. Si M. de la Coudraye eût parcouru les montagnes de la Franche-Comté, de la Suisse, du Dauphiné, de la Savoie, qui équivalent bien aux climats froids & brumeux dont il parle, il y eût vu des hommes très-forts, très-robustes, occupés de travaux sans doute plus pénibles & plus continus que ceux des Matelots, qui ne mangent pas six fois dans l'année un morçeau de lard salé avec des choux & des pois, & qui ne vivent habituellement que de soupe faite avec quelques légumes employés avec épargne, d'un pain fait avec un mêlange d'orge, de vesce & de froment, de la farine desquels on ne retire aucun son10, qui ne mangent avec ce pain, presque à tous leurs repas, que du fromage fait avec du lait exactement écrêmé, & qui ne connoissent d'autre boisson que l'eau; c'est beaucoup quand dans le courant d'une semaine, ils prennent un repas avec des œufs ou des légumes: il s'en faut cependant bien que l'on s'apperçoive chez les montagnards, d'aucune prostration de forces; ils soutiennent au contraire, avec cette mince nourriture, des fatigues que l'on auroit peine à croire sans en avoir été le témoin. M. de la Coudraye peut donc se rassurer sur la perte des forces, & l'inaction qu'il craint pour les Matelots qui seront mis au régime végétal, surtout lorsqu'il sera accompagné d'une certaine quantité de boisson restaurante, comme du vin de Bordeaux, &c. & que le biscuit sera bon. Seroit-on d'ailleurs étonné que des Matelots qui répugnent à une manière de se nourrir, à laquelle ils ne sont point habitués, affectassent, pour la faire tomber en discrédit, un affoiblissement qu'ils n'éprouvent point? Qui pourroit même répondre qu'il n'y ait pas eu beaucoup d'indispositions feintes parmi ceux de la Belle-Poule? L'on sait par combien de petits moyens les hommes de cette espèce cherchent à venir à leur but.
[10] Souvent même le pain n'est fait qu'avec la seule farine d'orge sans mêlange de froment.
D'après les faits que j'ai exposés jusqu'ici, d'après les parallèles que j'ai fournis, où l'efficacité du régime végétal est démontrée de manière à dissiper les craintes que M. de la Coudraye auroit voulu faire naître sur son usage, il ne me reste plus qu'à finir cette réponse par quelques observations qui donneront encore plus de valeur à quelques-unes de celles que j'ai déjà faites.
M. de la Coudraye jugeant sans doute qu'un examen plus réfléchi de ce qui s'est passé sur la Belle-Poule, pendant l'essai du régime végétal, pourroit conduire à une conclusion toute opposée à la sienne, s'est replié sur la difficulté de conserver les substances légumineuses; & pour l'exagérer cette difficulté, il ne manque pas de dire »que l'on ne devroit pas s'attendre à voir faire par la suite des approvisionnemens avec autant de soin qu'on l'a fait pour cet essai«. Je répondrai qu'il n'est rien moins que vrai qu'on ait veillé à l'approvisionnement de la Belle-Poule avec toute l'exactitude qu'on auroit dû y apporter; & quant à la conservation des légumes, je dirai qu'il suffit d'en faire un certain choix, de les bien placer, & de leur faire subir à quelques-uns une préparation qui n'est ni difficile, ni dispendieuse. A entendre M. de la Coudraye se récrier sur la possibilité de la fermentation des substances végétales, ne diroit-on pas qu'il est persuadé que les viandes salées sont inaltérables, pendant que rien n'est si commun que leur dépravation? Et à supposer cette dépravation égale de la part des salaisons & des légumes, quel ravage plus considérable à craindre de la part des premières substances, que de la part des dernières? La bière est un produit d'orge fermenté, & cette boisson est salutaire. Tireroit-on de viandes corrompues, quelque produit qui ne fût pernicieux? Combien de fois n'arrive-t-il pas que l'on mange du pain fait avec du bled germé & échauffé, sans qu'il en arrive d'accidens fâcheux? Il ne faut pas pour cela négliger aucun des moyens propres à écarter la fermentation des légumes qu'on veut embarquer: j'en ai proposé un efficace, celui de faire passer au four ceux qui sont le plus susceptibles d'altération, afin de leur enlever leur humide surabondant, qui est le premier agent de la fermentation. Mais, dit M. de la Coudraye, les pois & les féves ainsi préparés se racornissent, & la cuisson en est impossible. Qui le lui a dit? D'où le sait-il? En a-t-il fait l'essai? Le biscuit ne doit-il pas sa conservation à cette opération poussée plus loin que je ne la demande pour les légumes? Et cependant il se réduit avec un peu plus de temps, il est vrai, en bouillie dans l'eau, comme le pain qui n'a été cuit qu'une fois. Il n'est pas même jusqu'au riz, qu'il ne croye susceptible de s'altérer aisément; &, à l'en croire, il faut en abandonner l'usage aux Asiastiques, dans les pays desquels il croît, & qui peuvent le renouveller quand il s'altère: mais il croît aussi en Italie, d'où nous le tirons; & la facilité avec laquelle il se conserve deux & trois années, quand il est bien choisi, & qu'on ne le place pas dans des endroits trop humides, démontre de reste que c'est une nourriture sur laquelle on peut compter pour les voyages de long cours: parmi ceux-ci, on peut ranger les voyages aux Indes Orientales, où le riz est commun, & où l'on peut le renouveller aisément.
Quant aux oignons confits, dont plusieurs quarts se sont trouvés gâtés, selon M. de la Coudraye, il ne sera pas difficile de les rendre de la plus longue conservation: dès que le régime végétal sera adopté, on fera de ce légume un commerce assez considérable, pour qu'il soit fourni à bon compte, & préparé de manière à se conserver dans les voyages les plus longs. Combien de barriques de bœufs achetées chèrement en Irlande, se trouvent gâtées, même avant l'embarquement? Pourquoi M. de la Coudraye ne conclut-il pas qu'il faut se passer de salaisons?
M. de la Coudraye qui a vu dans le régime végétal, des dangers qui n'y existent point, qui s'est appesanti sur quelques inconvéniens de ce régime qui ne lui sont pas essentiels, puisqu'il est aisé de s'en garantir, s'est bien gardé de faire voir aucun de ses avantages sur les salaisons: il m'en a laissé la tâche, & j'ai cherché jusqu'ici à la remplir. Mais voici encore un avantage de ce régime qui est fait pour être senti: c'est qu'en suivant le régime végétal, on n'est pas obligé de garder aussi long-tems que de coutume, les convalescens au poste, eu égard à la grande analogie qu'il y aura entre la nouvelle nourriture des gens sains, & les substances dont on s'approvisionne actuellement pour les malades.
Il ne faut pas être de l'art, pour être convaincu du danger qu'il y auroit à faire passer des convalescens mal affermis, à la nourriture de viandes salées: c'est ce qui forçoit anciennement à les garder long-tems au poste, où, pour peu qu'il y eût de maladies, ils consommoient en peu de jours les approvisionnemens frais destinés pour plusieurs mois. De pareils inconvéniens, dont on sera à l'abri en suivant le nouveau régime, ont forcé, dans bien des cas, à des relâches imprévues, capables de faire manquer les expéditions les plus importantes & les mieux concertées.
On pourroit peut-être bien prétexter contre la nourriture très-salubre que fournit l'oseille, la grande quantité qu'il en faudroit pour approvisionner chaque vaisseau; mais l'objection tombe d'elle-même, lorsque l'on sait que les seules bordures du jardin botanique ont fourni plus de trois mille livres d'oseille confite en moins d'un mois: d'ailleurs ce légume vient par-tout, exige peu de soins, se renouvelle promptement, & présente dans la belle saison de nouvelles coupes à faire tous les huit jours. On n'hérite pas à sacrifier beaucoup d'argent pour se procurer des salaisons: & craindroit-on d'affermer quelques journeaux de terre, qui seroient destinés à la culture de l'oseille? Deux ou trois journaliers suffiroient pour cela: les journaux une fois en rapport, seroient capables de fournir aux approvisionnemens les plus considérables en tems de guerre, & l'oseille ne reviendroit qu'à la moitié de ce qu'elle coûte pour les approvisionnemens actuels.
Il suffiroit, pour le tems présent, d'employer à cette plantation quelques planches dans le jardin de l'hôpital; on pourroit aussi en garnir toutes les bordures, ainsi que le contours des houblonnières: par ce moyen, il y auroit assez de cette plante pour les armemens qui se font en tems de paix; les malades de l'hôpital en retireroient en même tems la plus grande utilité.
»Il me paroîtroit fort étonnant, dit M. de la Coudraye, que M. Desperrières, aussi éloigné des ports, eût été plus fidèlement instruit«. Il ne faut pas vivre dans un port, pour savoir si les substances végétales méritent la préférence sur les viandes salées, souvent dépravées, ou toujours prêtes à l'être. Lorsque j'ai prononcé en faveur des végétaux, j'avois pour moi le raisonnement, l'expérience de tous les Médecins & Chirurgiens instruits qui ont navigué, & qui nous ont transmis leurs observations; j'avois enfin mon expérience propre. De pareils témoignages sur un point d'hygiène, ne sauroient-ils balancer celui d'un Officier de vaisseaux? La question étoit sans doute de la compétence de la Médecine, & je crois qu'elle est aujourd'hui à la portée de tout le monde. Je serois très-flatté d'avoir pu convaincre M. de la Coudraye: j'espère du moins que, s'il persiste dans son opinion, il n'aura point de partisans.