[3] Henriette d'Angleterre.
Dès que nous eûmes achevé notre entrée, on vit partir mille fusées qui, se frayant par la force du salpêtre un chemin à travers les airs, retombaient en une pluie d'étoiles qu'elles semblaient avoir été décrocher à la voûte céleste. Parmi ces fracas et ses sifflements, je me glissai entre les bosquets pour considérer de plus près la cour. Je remarquai certains seigneurs qui remuaient des pistoles au fond de leurs poches, comme si c'eussent été des pois ou des fèves, et sans s'en soucier davantage, et véritablement cette fortune-là ne leur coûtait guère, car ils n'avaient eu qu'à ramasser les espèces d'or et d'argent qu'ils avaient trouvées, par les soins de leur hôte, sur les tables de leurs chambres.
Mais, dans le moment que le dôme du château s'allumait pour jeter une infinité de flammes et de serpenteaux, je vis, à la faveur de cette clarté subite, trois couples qui s'étaient retirés un moment à l'écart dans une salle de verdure subitement embrasée par cet éclat de lumière indiscrète. C'était, dans un retrait d'arcade habitée par un Terme, Molière avec sa femme. Il n'était pas malaisé de connaître qu'ils se querellaient, et je songeai que, parmi ses fâcheux, le poète comique en avait oublié un, qui était le mari. Sans doute que M. de Sévigné et le marquis de Vardes étaient aussi de cet avis-là. Un peu plus loin, dans une allée où se mouraient en tournant encore les soleils des artificiers, j'aperçus un justaucorps rouge avec un chapeau chargé de grandes plumes blanches. Il fallait bien que ce fût le roi, puisqu'il était couvert, et, sous la mante de soie grise qui voulait la dérober à tous, je crus bien reconnaître les yeux d'azur et les cheveux blonds de Mlle de La Vallière.
Comme je me retirais à pas suspendus, j'arrivai devant un décor de pots à feu qui, par l'artifice du sieur Torelli, représentaient les armoiries du surintendant, et cet écureuil grimpant dont il avait fait l'emblème de sa cupidité et de sa passion pour le pouvoir. Je surpris deux ombres furtives que ma venue, sans doute, avait fait fuir, et je vis bien que M. Fouquet se délassait des fatigues et des honneurs de cette fête en prenant le frais avec Mlle de Menneville.
Mais, dans l'instant que j'allais me retirer pour goûter un sommeil qui ne serait troublé ni par l'ambition, ni par la jalousie, ni par l'amour, un coup de vent subit éteignit les lumières qui dessinaient la figure de l'écureuil, et je ne vis plus que des lézards et des couleuvres que l'ordonnateur avait placés là par manière d'ornements.
Je me suis souvenu plus tard que ces animaux figuraient dans le blason des Le Tellier et dans celui de M. Colbert.
Quand cette mémoire me vint, l'écureuil était par terre.
Molière me dit en revenant de Vaux qu'il voulait m'emmener faire la débauche avec lui dans la maison des champs de M. Despréaux, de manière que nous pourrions saluer ce fameux poète qui est bien sur le chemin de s'égaler aux plus illustres auteurs de l'antiquité, dans le genre où se sont exercés Perse, Juvénal, et le plus parfait de tous, cet Horace, qui fait nos délices, et sans lequel il n'y a pas moyen de goûter les délicatesses de la vie.
Nous prîmes, pour arriver jusqu'à ce village d'Auteuil, un coche d'eau qui, partant du Pont-Royal, nous mena insensiblement, par le moyen des rames, à travers la ville, de sorte qu'en un moment nous vîmes ce port qu'on appelle de la Conférence, où s'assemblent les navires qui viennent faire le commerce à Paris, et qu'ayant dépassé le Pont-Tournant, nous longeâmes cette longue terre qui a, depuis peu, reçu le nom d'Ile des Cygnes, qui est mieux que l'ancien, lequel était un peu indécent.
Molière me montra ensuite des maisons, sur la pente d'une colline agréable, en me disant que c'était le village de Chaillot, et que ces beaux jardins que l'on voyait s'élevant par derrière étaient ceux du couvent des Bons-Hommes de Passy; mais le courant du fleuve et, je pense aussi, deux chevaux que l'on avait attachés à une corde, et la corde à notre bateau nous entraînant toujours, nous fûmes enfin devant Auteuil, cette ville dont messieurs de Sainte-Geneviève sont les seigneurs et où bien des bourgeois de Paris ont leur maison pour aller boire et discourir le dimanche sous quelque treille, comme nous avions nous-même dessein de faire ce jour-là.
Sitôt que nous fûmes près du rivage, on jeta à terre une longue planche qui nous conduisit enfin, par le secours de Dieu, sains et saufs, au bout de cette navigation-là.
Nous fîmes quelques pas sous des ombrages assez frais et parmi des ruelles assez sombres, au milieu de mille boules de mail que des joueurs nous poussaient entre les jambes, comme si elles eussent été des quilles, et, étant entrés à la fin dans un jardin fort propre, orné de fontaines et de quelques ifs taillés d'une manière qui était galante, nous vîmes qu'une table avait été dressée sous un couvert et tellement remplie de flacons et de plats, qu'on pouvait à peine distinguer la couleur des serviettes sur lesquelles tout ce harnais de gueule était étalé.
Cette vue nous aurait disposés à la joie, quand même nous n'aurions pas vu sortir du logis M. de Bachaumont qui, nous embrassant de la meilleure grâce du monde, nous témoigna le contentement qu'il avait de nous voir et son dessein de nous bien régaler. M. Chapelle parut ensuite et, renouvelant ses protestations, nous fîmes si bien assaut de civilités, que nous serions demeurés là jusqu'au jour du jugement dernier, si un petit laquais n'était venu nous avertir qu'on avait servi sur table.
Sitôt que nous eûmes commencé d'apaiser notre faim, un propos s'établit entre Molière et M. de Bachaumont, parce que ce dernier soutenait qu'il ne fallait pas faire une part si grande aux anciens, en leur donnant, comme on avait accoutumé, le pas sur les modernes, mais que, bien loin de là, pour la tragédie, nous étions bien supérieurs aux Latins, qui n'avaient à nous opposer que quelques déclamations pompeuses d'un supposé Sénèque, tandis que M. de Corneille et M. Racine avaient donné les plus excellents poèmes tragiques que l'on connût. Partant de là, il dit encore que ni Térence, ni Plaute, chez les Latins, n'avaient fait de bonnes comédies, que, pour Aristophane, il avait, à la vérité, quelque mérite, mais fort obscurci par le peu d'honnêteté des termes et la licence de l'invention. Il ajouta que Ménandre était plus de son goût, parce qu'il ne restait de ce poète que des morceaux assez rares et qu'enfin il donnait la palme à Eupolis et à Cratinus, parce que les écrits de ces derniers étaient si réduits par le temps et l'insolence des Barbares qu'ils pourraient être contenus dans le creux de la main.
A ce discours extravagant, nous partîmes de ce grand éclat qu'Homère assure que les dieux font retentir dans leur Olympe; mais Bachaumont, poussant son raisonnement, nous dit le plus sérieusement du monde qu'il nous montrerait à tous notre béjaune; que Chapelle n'avait de sens qu'à ordonner un dîner; que, moi, j'étais bon à le manger, et qu'enfin Molière n'y entendait rien, attendu que lui, Molière, effaçait par ses moindres écrits tous ceux des anciens comiques et qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus.
Nous vîmes alors, parce qu'il s'était tu après cela, qu'il était fort échauffé par le vin qu'il avait bu, et Chapelle opina qu'il faudrait lui donner, le soir, quelque potion lénitive pour écarter ses vapeurs et ramener ses esprits. Molière rêvait à son ordinaire, comme si l'entretien ne lui fût parvenu que par des canaux divertis à l'extrême, et je conjecturai qu'il s'inquiétait moins de la querelle des anciens et des modernes, que de savoir si Armande avait tout de bon du goût pour ce blondin qui lui avait serré les doigts, l'autre soir, à la Comédie.
Dans ce moment, le petit laquais vint dire que M. Despréaux arrivait et, en effet, ce grand homme se montra aussitôt au bout d'une allée. Je n'avais pas eu encore occasion de le saluer ni de le voir, et je fus dans le dernier contentement de considérer les traits d'un poète si fameux. M. Despréaux a l'air le plus noble et le plus fin, les yeux vifs et brillants, la bouche moqueuse, si spirituelle qu'elle semble mâcher de la malice; avec cela, son maintien est assez imposant et fait connaître qu'il est homme de condition, enfin il parut tel que mon imagination l'avait déjà présenté à mes yeux, et je lui sus un gré infini de cette civilité qu'il avait là.
Quand on l'eut mis au fait de notre entretien, et qu'il connut que notre démêlé venait encore de cette querelle des anciens et des modernes, il dit d'abord que Bachaumont n'avait pas trop raison de puiser ses arguments plutôt dans les bouteilles que dans les textes, et que la seule chose sensée qu'il lui eût vu faire avait été de boire toute l'eau d'un bénitier, parce qu'une dame qu'il aimait y avait trempé les doigts; il continua en protestant que M. Perrault n'avait pas eu dessein de louer les modernes en mettant Racine, Corneille et Molière au-dessus de tous les anciens, mais le propos d'avilir ceux-ci par la suite, en leur préférant M. Quinault, et qu'au surplus il ne doutait pas que les écrits de ces poètes ne dussent passer aux siècles suivants, mais que c'était affaire à ceux de ce temps-là d'établir les parallèles. Se tournant alors vers Molière, il l'assura qu'il était son serviteur et qu'il savait bien que leurs sentiments sur cette matière étaient les mêmes.
Après cela, il n'y avait plus qu'à se remettre à boire pour essayer de noyer dans le vin la bassesse de notre siècle, et c'est ce que nous fîmes, avec une ardeur d'autant plus grande que le jour commençant à faire place à la nuit nous avertissait qu'il faudrait bientôt retrouver notre coche d'eau si nous ne voulions pas faire à pied le voyage de Paris, de sorte qu'insensiblement nous nous trouvâmes si bien conditionnés à la fin,—j'entends Chapelle, Bachaumont et moi-même,—que blessés de cette idée que nous étions des cuistres végétant dans une ignorance barbare, nous convînmes tous, d'un même sentiment, d'en finir avec ces misères-là et d'aller nous jeter à la rivière qui, par une grâce spéciale du ciel, coulait là tout à propos.
Nous levant en tumulte et courant au fond du jardin, nous fîmes part de cet honnête dessein à Despréaux et à Molière, leur proposant par une faveur singulière de notre bonté de les laisser venir avec nous, abîmer dans les flots de la Seine les modernes tout ensemble avec les anciens.
—Attendez! dit Molière d'un air doux; attendez jusqu'à demain.
Dans la place du cimetière Saint-Jean, proche des Halles, il y avait un traiteur assez fameux, où quelques-uns des hommes de la cour avaient accoutumé d'aller faire la débauche avec MM. Despréaux et Racine; et même M. de La Fontaine y venait quelquefois, quand il avait quelque poème licencieux dans l'esprit, parce qu'il disait que rien n'était plus propre à exciter sa verve que les discours des gens de qualité, quand ils s'entretiennent, après boire, de leur mérite ou de la vertu des dames. Molière m'y mena une fois, parce qu'il savait que M. de Sévigné ne manquerait pas de venir ce jour-là, et qu'il avait dessein d'étudier les façons de ce seigneur, pour accommoder le personnage de Don Juan dans la comédie du Festin de Pierre, qu'il voulait représenter, parce que sa troupe et son public le voulaient aussi.
Sitôt que nous fûmes entrés dans la chambre particulière du logis, qui était réservée à une assemblée si illustre, parce qu'en ce temps-là les cafés n'étaient pas encore établis, je vis qu'il y avait sur une table un exemplaire de la Pucelle, de Chapelain, qu'on y laissait toujours, et nous sûmes bien, par la suite, pourquoi.
M. Despréaux et M. Racine firent mille honnêtetés à Molière et voulurent bien m'assurer de leurs sentiments, malgré la petitesse de ma condition; mais, dans l'instant que nous étions occupés par ces civilités-là, il parut un gentilhomme que je connus à son maintien pour celui que Molière m'avait dépeint, et dont il voulait faire son étude. Il avait le visage fort rond et des yeux pleins de feu, avec un regard fier et gracieux, et la mine d'un homme qui n'a pas trop rencontré de cruelles. Ses cheveux étaient blonds et le mieux frisés du monde, assez épais et assez longs pour n'avoir pas besoin de boucles ajoutées, et, par-dessus tout cela, son abord avait quelque chose de haut et de tranquille qui marquait assez que c'était un seigneur de la première qualité.
L'hôte apporta des flacons d'un certain vin de Joigny que M. de La Fontaine prisait fort, et nous nous mîmes à boire en nous entretenant d'une manière vive et qui m'éblouit par les heureuses saillies des convives. Mais qui pensez-vous qui fît le plus le diable et montrât le plus d'enjouement? J'aurais gagé que ce serait le poète comique et j'aurais perdu, car Molière demeurait à son ordinaire fort rêveur, pendant que l'auteur de tant de tragédies, qui ont fait couler de si belles larmes, se laissait aller à mille saillies, montrant un esprit bouffon et se répandant en discours pleins d'équivoques, qui nous mirent enfin tellement en gaieté que l'on devait, je pense, entendre de tout le voisinage les grands éclats de rire que nous poussions.
M. Boileau me dit à l'oreille que c'était ainsi, en badinant, que Racine avait écrit, en quelques jours, sa comédie des Plaideurs et que, sans cesse, cet auteur inventait en ce réduit les plus ingénieuses folies qu'on pût imaginer.
Mon étonnement grandit lorsque M. de Sévigné ayant prononcé quelques mots, à propos d'une comédie, assurant que l'auteur était un sot pour n'avoir pas suivi en la matière «les errements d'Aristote», je vis M. Despréaux se lever tout en furie en s'écriant:
—Bon Dieu! Monsieur, quelle langue est cela? Suivre des errements, Monsieur, c'est tout justement comme si vous parliez le langage des Topinambous, et je ne voudrais pas gager que ces peuplades sauvages se hasardassent à de si pitoyables discours!
Là-dessus, s'étant rassis, les autres protestèrent qu'il fallait que le coupable subît la peine ordinaire et qu'elle serait, cette fois, en dix vers seulement, parce que ce supplice était de ceux qu'il faut appliquer avec une certaine modération pour ne pas voir expirer le patient durant sa géhenne.
Je n'entendais pas trop bien ce qu'ils voulaient dire par là, quand je vis M. de Sévigné prendre, en soupirant, le livre de M. Chapelain qui se trouvait sur la table et commencer, d'une voix mal assurée, la lecture de cette pièce fameuse:
On ne le laissa pas aller bien loin, parce qu'il montrait du repentir et que cette lecture nous empêchait de boire, et aussi parce que l'hôte vint, dans ce moment-là, nous avertir qu'il y avait un homme qui voulait parler à nous, et que cet homme portait une épée très longue avec un rouleau de papier sortant de sa poche et presque aussi démesuré et, qu'au surplus, il laissait assez paraître qu'il était de Gascogne. Connaissant à cette peinture que c'était quelque poète des rives de la Garonne, nous nous écriâmes tous d'une voix qu'il ne fallait pas qu'il entrât, mais l'hôte tirant un papier nous dit que nous pouvions toujours le voir et qu'après cela nous déciderions.
Despréaux donc, après qu'il eut considéré un moment cet écrit, fit un grand éclat de rire et, commençant à parler, nous montra que c'était une manière de licence poétique ou de privilège concédé au sieur de Rabastignac, par Scudéry, pour donner à entendre au public que ce poète avait mérité ses bienveillances à lui, qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus et que, d'ailleurs, si quelqu'un laissait paraître qu'il n'était pas de ce sentiment et qu'il ne jugeait pas fort bons ces vers, il rentrerait à ce faquin son jugement dans la gorge et lui ferait bien voir qu'il s'appelait: de Scudéry.
Après cela, il n'y avait plus qu'à donner congé à l'hôte d'introduire ce Languedocien, mais celui-ci ne nous en laissa pas le loisir, car s'étant glissé par la fente de la porte,—et véritablement il était si maigre qu'il ne l'écarta pas d'un pouce—il parut devant nous avec sa terrible rapière, son effroyable rouleau et la plume menaçante de son feutre qu'il agitait avec tant de grâce que nous crûmes que c'était quelque chasse-mouche. Il se dit le serviteur des illustres auteurs qui étaient là, protesta qu'il ne souhaitait rien tant que leur suffrage et, déployant le rouleau que la peur nous faisait considérer avec des yeux capables de toucher une Euménide, mais non un Gascon, il commença de lire un fort long poème composé, à ce qu'il nous parut, pour faire ressortir la gloire du roi Genséric, ses galanteries, ses conquêtes et ses infortunes.
Sans doute qu'il aurait poursuivi jusqu'au sac de Rome si Despréaux, saisissant le moment qu'il reprenait sa respiration, ne lui eût dit, fort doucement, qu'il y avait, à la vérité, quelque beauté dans ces vers, mais qu'il leur trouvait une tournure un peu lâche et que cela était fâcheux. Cette parole faillit être aussi funeste que celle autrefois prononcée par le Sénat de Carthage devant les envoyés romains, car notre homme, se redressant aussitôt, et se coiffant fort impudemment de son feutre, s'écria qu'il n'y avait rien de lâche dans la maison de Rabastignac et qu'il le ferait assez voir.
A ces mots, comme il montrait quelque dessein de tirer son épée, nous nous levâmes en tumulte, renversant la table qui s'écroula avec un si grand bruit d'ais fracassés et de vaisselle en éclats que l'on crut, pour le moins, que la fin du monde était arrivée, et je ne sais ce qui serait survenu de la Gascogne et de Genséric si le marquis de Sévigné, avisant quelques soldats des gendarmes-dauphin où il était guidon, qui passaient par là et que le vacarme avait attirés, ne leur eût dit d'emmener ce furieux et de faire rafraîchir ses esprits dans quelque cellier bien frais de leur caserne.
Ainsi, nous ne pûmes jamais savoir ce que Genséric avait fait de ses Vandales, et peut-être que ce baron nous eût renseignés là-dessus sans le contre-temps, car, à en juger par ses vers, il avait bien la mine de descendre par la ligne la plus directe de cette peuplade barbare-là.
M. de Moncontour qui entendit parler de cette aventure-là, et que j'avais été pour quelque chose dans la défaite de ce capitan, fit si bien auprès de Mme de Montespan avec qui il en usait privément que j'eus enfin un ordre du roi pour entrer dans sa troupe. Ainsi, l'action d'un insensé me servit plus que toutes les machines que Molière et les autres avaient fait jouer dans la vue d'obtenir cette grâce, ce qui montre assez que ce n'est ni le mérite ni la vertu qui font la fortune des hommes ni la gloire des empires, mais le hasard, l'occurrence et peut-être même certaine injustice, par où le souverain maistre de la terre et des cieux se plaît à faire éclater sa puissance et à faire révérer sa fantaisie.
Dès que j'eus eu l'insigne honneur d'être admis dans la compagnie de messieurs les comédiens ordinaires du Roi, nous partîmes pour l'armée de Flandre. Ce début pourrait surprendre et j'entends déjà quelque censeur sévère demander avec un sourire si c'était que nous avions formé le dessein de réduire les Républiques par les bâtons de Jodelet ou les seringues de Purgon... Ami censeur, arrête-toi ou plutôt fais réflexion sur la gloire de Louis qui, non satisfait de mener après lui, dans un camp, Mars et Bellone tenant la Victoire enchaînée, faisait accompagner les divinités redoutables par les Jeux et les Ris, par Comus et par Thalie.
En d'autres termes, cela veut dire que le roi ayant résolu d'abaisser l'orgueil des Hollandais et de châtier l'insolence de leurs gazettes, commença d'attaquer leurs places, dont il prit quatre en huit jours, après quoi il marcha droit à l'Issel et, passant dans l'île Batave, mit le siège devant Arnhem. Ce grand prince avait jugé à propos de faire venir les dames pour leur donner le divertissement de la guerre et, tous les jours que l'on ne se battait pas, ce n'étaient que fêtes, cadeaux et galanteries; le soir nous avions l'honneur de figurer devant Sa Majesté, dans des granges proprement et prestement disposées ou dans les salles de conseil des bourgeois. Cela me rappelait un peu les aventures comiques du début de ma carrière, sauf l'incertitude du gîte et du souper. Nous recevions six livres par jour et nous avions part aux distributions de vivres; savoir, par représentation pour la troupe, huit pains et un setier de vin de table.
Il arriva vers le quinze de juillet, qu'étant devant Arnhem, qui faisait mine de se défendre, et comme on commençait à pousser des lignes, Molière nous dit que nous allions répéter dans le jour, parce que, ce soir-là, nous aurions l'honneur de jouer devant la cour, qu'il fallait tirer des coffres nos ajustements, qui étaient un peu fripés, et les endosser pour juger de l'ensemble.
Nous avions à peine eu le loisir de débrouiller deux scènes, qu'on entendit un bruit de mousqueterie si proche et si effroyable, que nos comédiennes s'épouvantèrent et que nous courûmes tous, dans la mascarade de nos rôles, pour savoir ce que c'était.
Nous vîmes que quelques escadrons frisons, avec un peu d'infanterie, avaient fait une sortie; leurs rangs, fort bien alignés, s'étendaient entre les remparts et nos tentes, pendant que les décharges des fusils formaient de petits nuages ronds de fumée, parmi les quinconces d'arbres; plus près de nous, un gros de cavaliers arrivait au galop, et nous reconnûmes M. de Turenne à son cheval pie, qui se cabrait la queue à terre: d'autres gentilshommes accouraient, vers lui, le chapeau à la main, lui montrant l'ennemi, et dans le fond, on découvrait le roi, à pied, suivi de la cour, appuyé sur sa grande canne et regardant la bataille.
Dans cet instant, nous aperçûmes ce que ni M. de Turenne ni le prince ne pouvaient distinguer, à cause d'une certaine pente que le terrain faisait en cet endroit: c'était un bataillon de troupes wallonnes, qui, se glissant à la faveur du coteau, commençait d'emporter nos ouvrages et menaçait de brûler nos magasins. Je ne sais quelle fureur guerrière s'empara alors de mes esprits ou si le parchemin qui m'exemptait de la taille et me faisait noble agit sur mon cœur, mais, saisissant la hallebarde d'un mort et ralliant quelques grenadiers que le succès de l'ennemi avait dispersés, je courus sur les Hollandais, qui ne s'attendaient pas à cette attaque-là et que nous mîmes facilement en fuite, parce qu'ils furent aussitôt débandés que surpris.
De là, poursuivant notre pointe et faisant toujours reculer les guerriers des États, nous tournâmes si bien la position que, prenant de flanc les escadrons frisons que M. de Turenne faisait dans le moment charger de front, nous ne contribuâmes pas peu à jeter la panique parmi cette cavalerie qui, tournant bride enfin et remettant son salut aux jambes de ses coursiers, rentra dans Arnhem plus précipitamment qu'elle n'en était sortie.
Mais que direz-vous de l'étonnement des généraux et de toute la cour quand, voyant les rangs s'éclaircir et le renfort apparaître, ils reconnurent que ces soldats, qui avaient si bien taillé des croupières aux reîtres de M. le prince d'Orange, étaient conduits par une manière de masque ou de matassin vêtu d'une souquenille à raies, avec un bonnet semblable sur la tête, point de cheveux sous ce bonnet et un pied de blanc sur les joues? Ils pensèrent d'abord qu'ils avaient la vue troublée ou que c'était quelque fantôme, mais la façon dont je m'escrimais avec ma hallebarde et le rapprochement, leur firent connaître enfin que ce fantôme était un homme et que cet homme menait grand train ces pauvres gens, assez vaillants à la vérité, mais mal conduits par des officiers dont le mérite consistait principalement à être enfants ou parents de bourgmestres des bonnes villes.
Voyant cela et que déjà Arnhem n'était pas dans le cas de résister longtemps aux ordres du roi, M. de Turenne prit des dispositions si exactes et des mesures si justes, que des bombes bien ajustées ayant embrasé quelques maisons, les femmes s'attroupèrent et contraignirent le gouverneur de faire battre la Chamade.
Le soir, au moment que j'allais paraître en scène et que je préparais déjà mon dos de Scapin aux bâtonnades de Géronte, quelqu'un vint me chercher de la part de M. de Turenne et m'emmena malgré mes camarades ébahis qui juraient que le roi attendait et qu'il nous fallait commencer. Mais quand je fus entré dans un appartement assez magnifique et fort proprement meublé qui était plein de courtisans, on me fit tourner à droite et par un réduit fort obscur, l'on me poussa dans un cabinet où je vis un seigneur assis auprès d'une dame bien parée et si parfaitement belle qu'il eut quelque peine d'en détourner les yeux pour me considérer.
—C'est toi, demanda-t-il, qui tout à l'heure crossais si bien les Hollandais de ta hallebarde?
Je l'assurai qu'il ne se trompait pas.
—Cela étant, continua-t-il, tu es un brave et si tu veux changer ton sarrau de Scapin contre une épée de sergent, cela est en ton pouvoir.
—Monsieur, lui répondis-je, j'ai trop reçu de volées dans les comédies; je ne voudrais point emporter cette coutume-là sur les champs de bataille du roi.
La dame rit et le gentilhomme en parut charmé.
—Je vois bien, dit-il, que tu as la mine de mourir Scapin, mais Scapin doit avoir soif; voilà pour boire à la santé du roi et des dames.
J'attrapai au vol une bourse assez ronde et fis le gros dos en bon valet de comédie.
—C'est bien, vas jouer ton rôle et nous t'applaudirons si tu es aussi parfait histrion que bon soldat.
Un instant après, la toile se levait sur le premier acte des Fourberies et je voyais sur un fauteuil, seul en avant et dans un appareil qui approchait la majesté des dieux, l'homme à la bourse ayant non loin de lui la dame au doux sourire.
C'était le roi et Mme de Montespan.
Mes jambes en tremblent encore quand j'y pense...
Après cela, M. de Rochefort ayant manqué son coup sur Muyden, pour vouloir marcher avec trop de précaution, le comte Maurice de Nassau se jeta dans cette place où se trouvaient les écluses de Hollande, qu'il sut lâcher si à propos que les eaux de la mer couvrirent le pays, de manière que nous n'eûmes plus qu'à nous en aller, parce que les armées du roi n'avaient pas encore appris à combattre en nageant, comme font les canards ou les castors, ce qui fait voir qu'on ne pense jamais à tout dans l'instruction des milices.
Cela fut cause que nous quittâmes Nimègue dans le temps que nous nous préparions à jouer Pourceaugnac, pour le divertissement de M. de Turenne, et nous le fîmes si précipitamment que, sans perdre le temps en cérémonies, nous montâmes sur notre char comique dans le costume de nos rôles, et moi sous celui de Sbrigani, qui était une souquenille rayée de vert et de jaune, à la façon des papegais, avec une fraise bien godronnée, fort propre à tenir le cou raide dans les cahots du chemin.
Nous partîmes au travers des ombres de la nuit en même temps qu'un escadron des chevau-légers de M. le Prince lesquels, éclairant notre route par le moyen de torches qu'ils tenaient en l'air, rappelaient assez parfaitement ces coureurs dont parle Ennius, qui se passent de mains en mains des flambeaux. Nous roulions ainsi depuis un fort long temps, en pestant tout haut contre l'incivilité de ces républicains et l'incommodité de leurs chemins, quand un gentilhomme, s'approchant, vint nous dire avec beaucoup d'honnêtetés que les troupes allaient camper dans un village dont on apercevait les feux à quelque distance et que pour nous notre gîte serait chez le bourgmestre, dont la maison se trouvait à propos là, ajoutant, avec un souris à l'adresse des dames, que ce magistrat champêtre était bien fortuné de loger chez lui, à la fois Thalie, Melpomène et Vénus.
Il ne parut pas cependant que ce brutal de Flamand fût si sensible que cela à cette faveur du destin, car, sitôt que nous eûmes heurté à son huis, nous l'entendîmes crier au voleur en appelant ses servantes. Comme elles ne répondaient pas et que rien ne remuait, sinon le vent qui nous troussait et nous faisait claquer des dents, nous nous délibérâmes de jeter bas la porte en employant une poutre que Béjart trouva et qui lui parut placée là, depuis le commencement des siècles, pour l'usage auquel elle servit et qui fut de nous faire entrer derrière elle dans cette demeure ennemie.
Nous pensâmes périr à force de rire quand nous vîmes que le brave bourgmestre, ayant enfin rassemblé le bataillon de ses servantes, les avait armées de balais et se tenait derrière elles, les animant au combat et faisant de grands gestes avec une broche qu'il avait été décrocher à la cuisine.
Me tournant alors vers la troupe de matassins qui se donnaient au diable d'être si rudement reçus, je leur dis que c'était à eux d'enlever une citadelle ainsi défendue; aussitôt, dressant leurs seringues de la manière que les grenadiers font de leurs piques pour aborder l'ennemi, ces bouffons se précipitèrent si vaillamment qu'ils rompirent la ligne des servantes, les obligèrent de se disperser, de manière que nous pûmes croire qu'elles avaient fui à la nage.
Après cet exploit-là, nous fûmes les maîtres dans cette demeure et il ne tint qu'à nous d'être bien persuadés que nous étions citoyens des Républiques et bourgmestres de père en fils; nous découvrîmes une si prodigieuse quantité de pâtisseries, salaisons, fromages, confiseries et autres provisions matérielles, que, devant un tel harnais de gueules, nous ne songeâmes plus qu'à nous y bien atteler pour tirer en triomphe le char de la bonne chère. Cependant du Croisy, qui aimait à boire, trouvait que la partie spirituelle était fort négligée, entendant par là que sans Bacchus, dieu des coupes pleines, Comus, roi des festins, se morfond. Ne point trouver de vin dans un pays où il y a tant d'eau eût semblé une gageure; nous la gagnâmes, grâce au stratagème de Lagrange qui, par le moyen d'un nœud coulant, sut fort subtilement pêcher dans la cave, laquelle était bien incivilement fermée, tout un banc de bouteilles à qui nous fîmes bien voir que nous avions plus horreur du vide dans nos estomacs que dans leurs panses; de sorte que nous étions tous assez bien conditionnés quand une vilaine aurore, qui semblait transie à force d'être mouillée et dont les doigts étaient plutôt de cendres que de roses, entr'ouvrant des courtines de brumes, nous montra les eaux étendues dans toute la campagne d'où notre maison émergeait comme une île ou comme ce rocher du château d'If où les consuls de Marseille envoient quelquefois les comédiens apprendre leurs rôles.
Confondus d'abord à la vue d'un tel spectacle nous employâmes en conscience quelques heures à pester contre cette mystification des éléments, après quoi, jugeant bien qu'on viendrait enfin nous délivrer et que le roi ne laisserait pas sa troupe ordinaire réduite à s'entredévorer comme dans le festin de Thyeste, nous retournâmes aux jambons de notre hôte après avoir prié notre ami d'exercer encore son industrie sur les flacons, de manière qu'à la fin nos matassins s'enivrèrent si parfaitement qu'ils furent bientôt plongés dans un sommeil auprès duquel celui des Sept-Dormants aurait paru de la frénésie. Les laissant cuver leur vin dans une salle basse, nous fîmes partie de nous assembler à l'étage supérieur de notre arche, pour lire les productions de nos auteurs et choisir quelque pièce qui fût digne de réjouir le Prince, exemple de fermeté dans le malheur et de constance dans le devoir dont l'antiquité, elle-même, ne donne que trop peu d'exemples.
Mais quelle ne fut pas notre surprise et jusque notre terreur lorsque, dans le moment où du Croisy nous débitait le songe de Cyaxare, roi des Mèdes, nous vîmes tout à coup nos matassins entrer brusquement, et quand, mettant en batterie leurs instruments, ils commencèrent à nous inonder d'eau, comme si nous n'étions pas assez remplis par les yeux, de ce fade et fâcheux liquide. Pensant que cette racaille avait encore l'entendement brouillé par les fumées du vin, nous songeâmes d'abord à leur donner quelques coups de nos bâtons en guise d'ellébore, mais nous ne les trouvâmes non plus que nos rapières, et fûmes contraints de battre en retraite sous cette artillerie humide et fort bien dirigée.
Nous descendîmes, en désordre, le degré pour nous réfugier dans la salle basse où notre surprise fut prodigieuse de trouver endormis les camarades à qui nous croyions devoir cette arrosée. Béjart était tout prêt à jurer que nous avions eu affaire à des fantômes, mais les éclats de rire, bien humains, qui retentirent et la vue des pauvres bouffons dépouillés de leurs surtouts, nous firent enfin connaître que nous avions eu affaire aux servantes du bourgmestre, et que ces péronnelles n'avaient pas craint de traiter une illustre compagnie comme le pauvre M. de Pourceaugnac le fut par les soins de Sbrigani.
En cet instant, des trompettes sonnant au dehors nous firent accourir, et nous fûmes dans la dernière satisfaction de voir que des soldats venaient nous chercher en faisant mouvoir des barques par le moyen des rames; secouant nos ivrognes et les poussant de la main et du pied, nous nous embarquâmes sans plus attendre, laissant le bourgmestre au milieu de ses servantes matassines.
Cet homme-là pouvait bien se vanter d'avoir eu la comédie à bon compte et des meilleurs acteurs qui fussent...
Quand nous revînmes couverts de ces humides lauriers, c'était le temps que Paris et la France disputaient sur le mérite de la Phèdre de Racine ou de celle de Pradon et tel qui n'avait jamais rien entendu à la prosodie jurait hardiment sur son âme que les vers de l'un ne valaient rien et qu'il n'y avait rien de si parfait que ceux de l'autre, selon qu'on tenait pour Port-Royal ou pour Mme de Bouillon. Je ne fus pas plus tôt entré à la comédie et les garçons n'avaient pas encore fini d'allumer les chandelles que l'on entendit un bruit de sifflets qui faisaient la plus triomphante musique du monde et me remirent en mémoire ma jeunesse et mes débuts.
Cependant cette fureur s'apaisa un peu quand le rideau commença de se lever et quand Mlle de Champmeslé vint dire ses plaintes dans un langage qui paraissait moins des mortels que des dieux.
En jetant les yeux autour de moi, je remarquai un homme mis proprement et paraissant de condition, qui faisait la figure la plus étrange et la plus hétéroclite qui se pût voir, à chaque vers que les comédiens débitaient.
Il se remuait sur son siège, mordant son poing, frappant du pied, branlant la tête et parfois, quand le parterre faisait voir qu'il sentait les extrêmes beautés de cette tragédie, il se tournait vers lui, faisant des nargues et criant:
—Que c'était bien là un sot parterre pour s'ébahir de sottises!
Comme il remplissait mes oreilles du ramage de son indignation, je lui dis à la fin, fort posément, que s'il prenait tant de déplaisir à entendre ce que l'on débitait sur le théâtre, il n'y avait rien de si pressé et qui fût plus propre à le satisfaire que de s'en aller se mettre dans ses draps, avec quelque chaudeau que lui ferait sa servante ou sa femme; mais lui, à ce propos, crispant les mains et roulant des regards plus furibonds que ceux du monstre de Théramène, me saisit à la gorge d'une telle force que je crus à ce coup que le goût des spectacles m'en passerait pour jamais.
Il criait en m'étranglant:
—Où est la douceur d'Euripide, Monsieur le croquant, et ne faut-il pas que ce Racine soit un grand vaurien pour suivre d'aussi loin ce poète?
A quoi j'aurais pu répondre que le sieur Pradon s'en tenait bien plus loin encore par la pauvreté de son style et l'infirmité de son invention, si mon homme ne m'avait pressé le bouton à faire rendre l'âme.
Comme de semblables contestations n'étaient pas rares, le public ne prenait pas trop garde à notre querelle et quand mon bourru m'eut enfin proposé de sortir pour terminer la chose, nous pûmes le faire sans qu'on y prît garde et gagner un endroit fort ombragé qui était proche la Seine et merveilleusement propre à vider un différend.
Nous mîmes l'épée à la main sans autre discours; mais il n'était pas meilleur spadassin que bon juge en matière de théâtre, car, dès le premier coup que nous nous portâmes, je pris son fer par dessous et l'envoyai sauter à quelques pas, après quoi je lui tins ma pointe au visage en disant par badinage:
—Convenez à présent que Pradon est un méchant auteur ou vous irez incontinent l'applaudir en Enfer.
Mais cet homme, le plus sérieusement du monde, tendant sa poitrine et s'offrant au trépas, me répondit:
—Pousse, chien et que je meure en répétant que ta Phèdre ne vaut rien!
Il n'y avait rien à dire après ce trait digne de la vie des grands capitaines; je ramassai son épée et, après la lui avoir rendue, l'ayant salué, je m'éloignai vers le théâtre.
Cette action cependant devait avoir d'étranges suites pour moi. Il se trouva en effet que l'un des spectateurs qui s'était dérangé pour observer les effets de cette dispute comique, sitôt qu'il nous eut vu prendre en si petite considération les édits du Roi sur les combats singuliers et les commandements de MM. les Maréchaux, il courut au devant d'une troupe d'archers du guet qui faisait pour lors sa ronde en les avertissant charitablement que nous étions en train d'en découdre, ce qui, par l'événement, se trouva moins vrai qu'il ne pensait et de moindre profit pour lui. En effet, quand les alguazils arrivèrent sur les lieux dont nous étions déjà loin, soupçonnant que le sycophante avait voulu leur en donner à garder ou peut-être plutôt par l'effet de leur humeur naturelle qui est de battre, ils firent pleuvoir tant de coups sur ce pauvre homme qu'ils le laissèrent sur la place et si mal en point qu'il ne reprit ses esprits que pour aller se faire trépaner chez un barbier de sa connaissance et beaucoup plus mal accommodé qu'il n'eût été par l'épée d'un de ces spadassins que les verges de cette escouade recherchaient au nom du Roi.
Toutefois, comme certaine rumeur de cette affaire avait transpiré un peu plus peut-être qu'il n'était nécessaire pour ma tranquillité, Molière me persuada qu'il n'y avait rien qui fut si pressant par moi que de quitter la ville et de faire un tour en province en attendant que ce bruit fut assoupi.
Je me souvins justement que M. de Moncontour m'avait mandé un peu auparavant qu'un homme de qualité du pays chartrain, nommé M. de la Maisonfort, lui avait écrit pour le prier de lui envoyer quelque homme de l'art propre à arranger un spectacle pour en donner à ses amis le divertissement de la comédie, et m'étant muni d'une lettre que ce seigneur m'écrivit et d'une bourse de cuir que Molière remplit, je m'éloignai dès le matin de la capitale, l'esprit si troublé par la peur que je prenais pour la maréchaussée tout ce que je rencontrais sur mon chemin.
Cependant poussant mon cheval avec plus d'ardeur que ces cochers des jeux Olympiques qui disputaient le prix à la course des chars, je finis par atteindre une auberge dans un village qu'on me dit être proche de Rambouillet et dont l'hôte me rassura d'abord parce qu'on voyait bien que jamais plumets bleus n'étaient entrés chez lui; sans cela ils l'eussent sûrement emmené d'abord sur sa mine qui n'était pas imaginaire, car il me dépouilla en conscience pour un repas d'anachorète et pour un lit de capucin, j'entends de ceux qui suivent les règles de leur ordre et qui ont scrupule à se donner des douceurs plus convenables à des chanoines qu'à ceux qui ont fait profession d'austérité.
M'étant remis en route après cela le lendemain, la chaleur du jour m'engagea au bout de quelque temps à rechercher l'ombre d'un couvert. Je pris en conséquence un sentier détourné de la route qui, s'enfonçant insensiblement parmi des bosquets fort touffus, me conduisit dans une solitude si délicieuse que je balançai un moment si, renonçant pour l'heure à pousser plus loin mon voyage, je ne descendrais pas de cheval, pour me livrer sur ces gazons épais aux douceurs du repos. On n'entendait que le bruit des oiseaux; un lent et doux zéphyr agitait les feuilles des arbres et chatouillait mon cœur d'une certaine peine, douce et tendre, qui paraissait l'atmosphère même de ces beaux lieux confidents.
Dans le moment que je considérais un spectacle si charmant, j'aperçus, au bout d'une allée, une petite maison que l'art et la nature semblaient s'être, de concert, étudiés à rendre agréable. Je fus si transporté de cette vue, que je me délibérai aussitôt de m'avancer vers ce bâtiment, jugeant qu'il ne pouvait être que la demeure d'un honnête homme, et qu'il fallait, pour l'avoir choisie, un mérite extraordinaire.
Cependant, comme j'étais descendu de cheval et que je faisais quelques pas dans l'avenue, je vis bientôt venir à moi une jeune personne qui me parut moins une mortelle qu'une divinité. Sans être grande, elle avait dans son port toute la majesté qu'on peut souhaiter chez une princesse, et sa façon de marcher était si belle et si fière, que l'on pensait qu'elle exécutât quelque pas de danse quand seulement elle foulait d'un pied léger l'herbe fleurie des prairies. M'étant approché pour la saluer, je vis qu'elle avait le plus beau teint, une bouche incarnate, le nez fait sur le modèle des Grâces, avec sur tout cela des yeux bleus et si doux, qu'ils donnaient à l'esprit la saveur que le goût trouve au miel. L'éclat du soleil l'avait contrainte de couvrir d'une paille rustique ses cheveux, les plus blonds du monde, et elle portait en ses mains, parfaitement belles et aussi jolies que si on les avait faites exprès, un bouquet de fleurs des champs qui avaient bien la mine, encore qu'elle vînt de les cueillir, d'avoir moins de fraîcheur que le coloris de ses joues.
—Je vois bien, madame, lui dis-je, que ma présence dans ce jardin est fâcheuse, et je vous prie d'excuser, là-dessus, mon incivilité; mais, appelé chez un gentilhomme de ce pays pour une affaire qui n'est pas de grande conséquence, je me suis égaré durant la chaleur et laissé entraîner ensuite par l'envie de me mettre à l'ombre et la tentation de ces arbres si frais. Souffrez cependant, madame, que je vous exprime mon ravissement d'une rencontre aussi agréable. N'imaginez pas qu'en parlant ainsi j'ai dessein de vous offenser, mais considérez, au contraire, qu'un aveu si dépouillé d'artifice et peut-être si prompt marque assez le désordre de mes esprits et la confusion de mes sens.
La belle, à ces mots, montrant une rougeur nouvelle, fit un mouvement pour fuir et, en même temps, elle laissa échapper les fleurs qu'elle tenait entre ses bras; me précipitant pour les ramasser, je les tendis à cette nymphe en m'écriant:
—Madame, si je n'ai point été le maître du sentiment qui m'a fait parler, je serais au désespoir qu'il vous ait paru moins respectueux que l'embarras qui y succède et que, jusqu'ici, je n'avais jamais ressenti.
Je ne voudrais pas jurer et encore moins gager qu'une déclaration si précieuse ne fût pas, dans mon souvenir, fournie par la mémoire d'un rôle autrefois débité devant les chandelles; mais, pour nous autres comédiens, la fiction se mêle si étroitement à la réalité, qu'il n'y a rien qui ressemble chez nous davantage à la passion qu'une phrase bien déclamée, ni à la vertu qu'une tirade bien apprise. J'aurais peut-être poursuivi ce discours singulier, si cette jeune personne ne m'avait répondu avec beaucoup de modestie qu'en changeant de propos je lui montrerais, mieux que par toutes les protestations, que j'étais mortifié de l'avoir chagrinée.
Comme elle achevait ces paroles, un tendre incarnat vint, encore une fois, rehausser la blancheur de son visage; mais le regard qu'elle me jeta faisait paraître assez qu'elle ne m'en voulait pas de l'avoir provoqué. Après cela, elle me demanda, sans doute par manière de contenance, quel était ce gentilhomme chez qui j'allais et le nom de sa terre, parce qu'elle connaissait bien le pays tout à la ronde et qu'elle m'indiquerait le chemin puisque je l'avais perdu.
—Madame, lui répondis-je, le seigneur que je dois voir se nomme M. de La Maisonfort, et le château qu'il habite est du nom de Rochefitte, que ce cavalier prit autrefois pour suivre à l'armée le roi en Flandre.
La belle fit un ris malin et m'apprit que j'étais à la vérité assez éloigné du but de mon voyage, mais qu'en suivant un chemin dérobé qu'elle m'enseignerait je parviendrais assez rapidement chez M. de La Maisonfort, et qu'au surplus je rencontrerais beaucoup de cavaliers sur cette même route, parce qu'il y avait une fête au château de Rochefitte et qu'on y donnait la comédie, avec les violons, parce que Mlle de La Maisonfort devait épouser bientôt M. le marquis des Guirandières, que c'était une affaire faite et qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus.
Elle cessa de parler en disant cela et laissa paraître un peu d'ennui, qui se traduisit par des soupirs et quelques pleurs venant humecter sa paupière. Il ne me fut pas malaisé de comprendre qu'elle prenait quelque part à ce prochain hyménée, et je jugeai aussitôt que ce marquis, trop fortuné et sans doute infidèle pour une autre, était l'objet de ces regrets et la source de ces larmes.
Plein de tristesse et dévoré de jalousie, comme si j'avais sujet d'avoir l'une et l'autre, j'allai délier la bride de mon cheval, qui était attaché à un arbre, et je pris congé de la belle mystérieuse avec une précipitation où le souvenir du marquis entrait pour quelque chose.
Après avoir fait plusieurs détours par des sentiers qui me parurent un second labyrinthe, j'arrivai devant un château d'une belle apparence, et qui était tellement illuminé à l'intérieur, que la quantité de feux qui sortaient par ses fenêtres forçaient à reculer jusqu'au fond des bosquets les ombres de la nuit. Un agréable concert de violons et de luths se faisait entendre et l'on devinait bien, aux bruits des vaisselles agitées dans les cuisines et aux fumets succulents qui s'en échappaient, que l'estomac n'aurait pas moins de part aux réjouissances qui se préparaient que les oreilles et les yeux.
Sitôt que je me fus fait connaître à M. de La Maisonfort pour le comédien qui venait aider des lumières de son art les personnes de qualité disposées à se donner le plaisir de paraître en public, à la manière des baladins, ce seigneur me mena avec de grands éclats de joie dans une salle magnifiquement préparée, où l'on avait élevé une estrade pour jouer la farce de Scapin, et où je vis un gros gentilhomme déjà habillé du long pourpoint de Géronte, et qui faisait le bouffon et le vieillard avec des mines comme s'il eût eu besoin de cela pour paraître les deux. Mais que devins-je en apercevant auprès de lui ma divinité du jardin et en apprenant à des signes certains que ce comédien de fortune n'était autre que le marquis épouseur, ce château la façade de la petite maison autour de laquelle la belle malicieuse m'avait fait tourner et retourner, et cette noce celle de cette Galathée avec ce Polyphème. Je pensai étouffer de rage et de dépit.
Dès que nous eûmes commencé de répéter, je vis que mon rival était le plus sot des hommes et je compris la tristesse que j'avais remarquée dans les yeux de ma princesse. Elle-même qui jouait dans la pièce, avec des grâces non pareilles, le personnage de Zerbinette, marquait si bien par ses regards et ses silences le dégoût que lui inspirait une telle union, imposée par la cupidité d'un père, que, ne pouvant plus supporter un sort si fâcheux et si contraire, je me résolus d'y mêler un dénouement de ma façon. Je dis au marquis que c'était la scène de Géronte et de Scapin qu'il fallait le mieux étudier, parce que c'était là qu'éclatait particulièrement l'art des deux comédiens, et l'ayant persuadé de se mettre dans le sac que je fermai en l'assurant que c'était la tradition de Molière, je lui servis une bâtonnade qui n'était pas dans la pièce.
M. des Guirandières criait au travers du sac, comme s'il eût été Géronte lui-même; M. de La Maisonfort, me jugeant pris de frénésie, me tirait par mes basques en jurant comme un Suisse, et sa fille riait aussi fort et aussi haut que si elle eût été, en effet, Zerbinette, la supposée Égyptienne. A la fin, le marquis, rompant ses entraves de chanvre, s'enfuit si courroucé qu'il ne voulut rien entendre aux raisons de M. de La Maisonfort,—et vraiment je ne sais de quelle sorte ce seigneur eût pu en donner,—et c'est ainsi que par mon artifice je sus rompre cet hymen odieux... en même temps que les côtes du marquis.