A mesure que je suivais la troupe comique où m'avaient engagé les yeux de la soubrette, j'éprouvais insensiblement un sentiment qui devenait plus pur à mesure qu'il était plus vif pour cette jeune personne, parce que je remarquai que, malgré son humeur enjouée et libre, elle avait de la vertu et montrait autant d'honnêteté sur les planches qu'une demoiselle de condition sous l'aile de sa mère ou à l'ombre de quelque cloître.
Comme je venais de jouer dans le Dépit amoureux, et que je me hâtais de passer derrière le théâtre pour déposer ma souquenille de Gros-René, j'entrai un soir dans la chambre des comédiennes, qui était pleine des plus impertinents fâcheux de la ville, et je vis Zerbine tout habillée sur son lit et tenant une manière d'appartement, comme auraient dit les courtisans de Versailles, et tellement entourée par ces provinciaux, grands parleurs, qu'elle semblait disparaître parmi cette cohue et s'évanouir au milieu de ce tumulte.
Zerbine avait l'art de tenir à distance ceux qui se montraient trop empressés en paroles et en action, sans cependant les refroidir et les mortifier par un accueil incivil et brutal; je fus cependant si transporté de fureur à cette vue, que je balançai un moment si je mettrais l'épée à la main pour dissiper cette canaille et demeurer seul maître du terrain. Zerbine qui, dès mon entrée, avait jeté les yeux sur moi et m'avait fait connaître par ses regards qu'elle était contente de me voir, n'eut pas de peine à démêler les mouvements qui m'agitaient et, m'ayant commandé par signes de m'approcher, elle sut m'interroger avec une si aimable vivacité sur le personnage que je venais de faire et la manière dont je m'y étais pris pour en rendre le caractère, que les fâcheux cajoleurs, enragés de voir qu'elle prêtait plus d'intérêt aux discours d'un comédien qu'à toutes leurs fades protestations, s'en furent les uns après les autres, pensant la laisser bien quinaude de leur subit abandon; de sorte qu'en moins de rien, par l'artifice et le manège vertueux de cette fille d'esprit, je demeurai seul et sans bagarre en une place que j'avais été tenté de conquérir en bravant les édits du roi.
J'étais cependant si échauffé par cette vision de mon imagination jalouse, que j'en pris sujet pour déclarer à Zerbine la violence et l'ardeur d'une passion que je ne lui avais, jusque-là, laissé connaître que par mes regards et mes soupirs.
Je dis à cette charmante fille que j'étais résolu de la soustraire à la vie comique, pour laquelle on voyait bien qu'elle n'était point née, et que pour peu qu'elle ne sentît pas d'éloignement à mon endroit, j'avais dessein de l'enlever à cette troupe où je savais que le sieur de la Rapière, le directeur, faisait état d'un certain contrat pour la retenir, et que je la conduirais au château de Lafontette, où nous nous marierions devant le chapelain. J'entendais par ces deux termes, la maison de mes parents et le curé du lieu, mais quelques fumées d'ambition qui me venaient plus de mon grand'père, le bourgeois, que de mon père, l'anobli, m'obligeaient parfois à grandir les choses ou les personnes qui avaient rapport à ma seigneurie.
Zerbinette voyant que j'en usais de la sorte avec elle, et touchée d'un langage qu'elle n'avait pas été trop accoutumée à entendre, m'avoua, avec une merveilleuse rougeur, que, loin de demeurer indifférente à l'attachement que je faisais paraître pour elle, elle pouvait me confesser, parce qu'elle voyait l'honnêteté de mes vues, que ses sentiments étaient d'accord avec les miens et qu'il n'y avait rien qu'elle eût tant à cœur que de quitter la compagnie des comédiens, et de me suivre où je voudrais.
Nous convînmes aussitôt que je ferais l'acquisition, pour elle, d'un habit de cavalier, que nous jugeâmes mieux fait qu'un ajustement féminin pour une entreprise un peu aventureuse de fuite et, m'étant rendu chez un fripier qui logeait proche notre hôtellerie, je m'y procurai un vêtement complet, d'un drap encore fort propre, avec le manteau et l'épée, dont je fis un paquet que je portai au tripot des comédiens, sous couleur de me faire brave, pour jouer le personnage de Dorante, du Menteur, que j'étudiais dans le moment.
Je donnai à Zerbine un chapeau qu'on était accoutumé de me voir porter à la ville et qui était remarquable par une plume d'une longueur prodigieuse. Comme la belle enlevée était à peu près de ma taille et qu'elle pouvait suppléer à ce qui en manquait par ses chaussures à hauts patins, j'avais imaginé ce stratagème de lui faire imiter mon allure et mon apparence, tandis que je la suivrais sous la livrée d'un certain grison que j'avais depuis peu et dont je contrefis heureusement la trogne par le moyen d'un nez de carton que je m'appliquai sur la figure.
Étant ainsi équipés, nous sortîmes tous deux, Zerbine agitant les bras et tendant le pied de la façon qu'elle m'avait vu faire et moi par derrière avec les mines d'un garçon un peu pris de vin, comme il n'arrivait qu'un peu trop souvent à mon maraud de laquais.
Je voulais aller à la maison de poste et y attendre le jour, qui venait vite en ce moment, pour prendre des chevaux et gagner pied, laissant nos hardes en butin à nos camarades; et le projet, qui n'était pas trop mal machiné, eût sans doute eu le succès que j'attendais si le destin n'avait conduit nos pas devant certain cabaret où l'on menait grand bruit et d'où sortaient précisément deux gentilshommes qui me parurent assez échauffés par les grands coups qu'ils avaient bus. L'un d'eux, apercevant Zerbine, à la faveur d'une torche portée par un valet qui le suivait, et trompé par les airs qu'elle copiait trop exactement, s'approcha d'elle en jurant et en disant que c'était là ce faquin de Bellefleur, cet histrion qui, l'autre jour, l'avait désigné sur la scène aux rires du public en contrefaisant ses façons et ses discours, et qu'il allait lui faire voir comment un hobereau—puisque c'était ainsi qu'on l'avait nommé—savait tirer vengeance d'un bateleur.
En disant ces mots, M. Le Tourneur de Beaupréau tira sa rapière et j'allais me précipiter pour détourner sur moi les effets de sa colère, mais je me sentis soudain arrêté par les mains de l'autre gentilhomme et du porteur de torche qui s'écrièrent que le serviteur n'avait pas besoin de se mêler à la querelle du maître et, comme je me débattais en protestant que j'étais Bellefleur, ils m'enfoncèrent dans la bouche un baillon si rude qu'il me cassa deux dents, pendant que, d'autre part, ils me maintenaient d'une courroie, de manière qu'il ne me resta plus que mes yeux pour voir et mon âme pour déplorer le malheur funeste qui leur fut offert.
Je vis l'offenseur s'approcher de Zerbine et, lui serrant fortement la main par défi, lui dire à l'oreille quelques mots qui la firent se redresser et me jeter, de côté, un coup d'œil perçant dont je ne démêlais pas bien l'expression. Aussitôt, faisant un pas en arrière, elle mit son épée à la main et, dans cet instant, le forcené la chargeant avec la dernière furie, nous ne distinguâmes plus qu'un mouvement confus de lames et de corps, sous les fumeuses clartés du résineux flambeau, jusqu'à ce que ma chère beauté, laissant tomber son arme, fit un grand soupir et s'affaissât sur les genoux.
Les autres, voyant cela, se mirent en devoir de fuir, non sans avoir eu la charité de me délier, et je pus courir jusqu'à la blessée qui gisait tout de son long sur le pavé.
Elle avait un grand coup d'épée tout au travers du corps et mon désespoir fut extrême en reconnaissant, à des signes certains, qu'elle était sur le point d'expirer. Cependant mes soins et les larmes dont j'arrosais son visage la firent revenir à elle et ouvrir un instant les yeux. Repoussant alors mes embrassements, elle me dit d'une voix gémissante:
—Qu'elle était bien heureuse de mourir à la place d'un infidèle comme moi et pour détourner le coup fatal qui lui était destiné.
Comme je n'entendais pas ce discours que je crus dicté par l'égarement de la fièvre, elle ajouta avec plus de force encore:
—Cet homme, avant de m'attaquer, m'a dit, croyant que j'étais vous, que ce n'était point par vengeance de l'avoir moqué qu'il en voulait à votre vie, mais pour l'amour de cette dame que son ami aimait et avec laquelle vous aviez eu dernièrement commerce. J'ai bien vu que ce discours me causait plus de peine qu'il n'était nécessaire et, dans ce moment, sentant que je ne pourrais ni vous pardonner cette injure ni cesser de vous aimer, j'ai résolu de le laisser dans cette erreur qui, d'ailleurs, vous sauvait de sa furie, et de ne défendre pas une vie qui n'avait plus de charme pour moi puisqu'elle ne s'emploierait plus à vous estimer uniquement. Je sens, au contraire, quelque douceur à la perdre, en songeant que mon sang répandu empêche le vôtre de couler et que je puis vous témoigner par là un amour que l'honnêteté ne m'avait pas permis de vous laisser connaître dans sa force et sa grandeur.
Elle allait continuer de me parler et de me sourire, mais, se soulevant tout d'un coup comme pour chercher encore la lumière ou le souffle, Zerbine fit un petit cri, faible comme celui d'un oiseau ou d'un enfant, et, dans ce moment elle rendit l'esprit.
Inconsolable d'avoir eu trop de part au coup fatal qui tranchait si inhumainement le fil de ces jours délicieux, je fis rendre à Zerbine les honneurs funèbres qui étaient dus à sa vertu et, disant adieu pour jamais au sieur de la Rapière et à sa troupe, je m'éloignai de ces lieux dont je ne pouvais plus souffrir ni détester la vue.
Je résolus de me rendre à Paris qui m'apparaissait comme le lieu du monde le plus propre à faire éclater mon génie, et laissant définitivement aux mains du sieur la Rapière le maigre butin de mon coffre et de mes hardes, je me crus sage de m'en tenir comme un philosophe de l'antiquité à ce que je portais avec moi, j'entends une assez longue trousse de cuir qui contenait plus d'écus que de louis, mais que je jugeai pourtant assez lourde pour m'aider à faire légèrement le voyage.
Sitôt que je fus à Paris, j'employai ces quelques pistoles que j'avais à me nipper comme un cavalier, car cette ville est celle du monde où il faut le mieux savoir paraître et rien n'est mauvais dans ce pays-là pour l'estomac que de n'avoir pas dessus bien des dentelles et des rubans. Pour ce qui est du dedans, c'est affaire à Dieu et à vous et tel qui mâche un cure-dent d'un air fier n'a souvent pas plus rompu le jeûne qu'un bernardin, j'entends de ceux qui observent le carême ou qui ont envie de devenir prieurs. Comme j'avais résolu de m'habiller en gentilhomme à la manière des comédiens de la capitale, je pris sur mon avarice licence de faire venir un fripier que mon hôte me donna pour honnête homme et qui effectivement me protesta qu'il aimerait mieux trépasser aussitôt que de surfaire d'un écu, d'où je conjecturai par la suite qu'il était bon chrétien et bien préparé à la mort.
Je choisis un habit galonné, un chapeau brodé avec un beau point d'esprit, un baudrier doré et une épée, des bas de soie et des gants de senteur. Toute cette friperie venait d'un traitant qui avait voulu faire l'homme de qualité et qui était redevenu commis par le conseil de son boulanger. Quand je fus équipé de la sorte, c'est-à-dire comme un grand seigneur ou comme un comédien, je sortis pour aller promener mon bel air dans les galeries du Palais-Royal qui sont un endroit merveilleux par la quantité du monde qui s'y assemble et l'éclat que chacun y fait paraître.
Je vis là des marchands qui vendaient de bons collets d'ouvrage et d'autres de méchants livres, je vis des laquais qui couraient après leurs maîtres et des maîtres qui couraient après la fortune, je vis des femmes jeunes qui étaient trop fardées et des vieilles qui ne l'étaient pas assez, je vis, en un mot, ce que la foule offre de meilleur et de pire et, comme il y avait apparence que le pire était en proportion plus grande, je jugeai que je me trouvai au centre et quasi dans l'ombilic d'une grande cité et d'un grand peuple.
Cependant je n'oubliais pas une profession qui m'était chère et que je tenais pour la plus belle du monde et, comme il faut toujours que nous jouions la comédie ou que nous la voyions jouer aux autres, mon premier soin fut de me rendre vers la rue Mauconseil où il y avait déjà une grande foule, parce qu'on devait donner ce soir-là la tragi-comédie du Cid de M. de Corneille et qu'il y avait toujours un grand concours de public pour les ouvrages de cet auteur-là.
Mais que devins-je quand j'entrai dans cette salle d'une ordonnance magnifique, entourée d'un rang triple de loges richement tapissées d'étoffes, les unes ouvertes, les autres grillées de barreaux! J'admirais ce grand vaisseau de bois peint et doré éclairé par une brillante roue de chandelles d'une manière qui ne peut être surpassée; je considérais cette assistance si différente de celle qui remplissait les granges ou les tripots de paume où j'avais paru jusqu'alors; j'étais confondu d'admiration et plein de respect pour mon petit écu à qui j'étais redevable de si belles choses.
Je passai d'abord entre deux files d'archers qui se tenaient devant la porte et qui me firent souvenir, pour en rire, de notre portier de province avec sa hallebarde et ses moustaches. J'aperçus alors le comédien qui était ce soir-là de semaine à la porte de la comédie et qui paraissait comme une enseigne parlante de la pièce qu'on allait représenter. Cet homme figurait d'ailleurs assez bien par sa stature la forme d'un sac avec deux bras, et par sa face, celle d'une meule avec deux oreilles; de sorte que l'on pouvait douter lequel de ces deux attributs du meunier était l'un sur l'autre ou l'autre sur l'un. De temps en temps, tout en haranguant l'assemblée et en célébrant le mérite du poème et le sublime des acteurs, il montrait au suisse quelque clerc ou quelque écolier qui s'efforçait d'entrer sans cracher au bassinet, et j'observai que ce n'était point comme dans nos campagnes des œufs, des poulets ou quelque jambon dodu qui servaient à livrer passage, mais de bonnes livres ou tout au moins des sous bien sonnants; ce qui ne fit qu'augmenter ma vénération pour l'illustre compagnie et pour ce gros comédien, Montfleury, qui la faisait éclater là dans toute sa gloire.
Malgré mon habit de gentilhomme, mon épée, ma canne et mes canons godronnés, je ne songeai point à me faufiler parmi les seigneurs qui étaient assis dans des fauteuils sur la scène, mais m'étant glissé dans une loge fort obscure, je fus satisfait de n'y trouver qu'un homme qui m'aurait paru de condition si son extérieur n'eût été négligé à l'extrême. A la lueur des chandelles, il me montra un visage assez agréable et des yeux pleins de feu; il me rendit mon salut avec une certaine et fière grâce dont je sentis aussitôt tout le prix.
On commença de jouer l'admirable poème qui a mérité d'être mis en balance avec les ouvrages des anciens, et le public aussitôt témoigna par son silence et son attention qu'il entrait dans les sentiments que cet esprit magnanime a prêté à ses héros. Même les seigneurs qui étaient sur la scène cessèrent un moment de tourmenter leurs cannes et de tourner leurs boucles.
Pendant les entractes, je liai conversation avec mon voisin et, tout transporté encore de ce que je venais d'entendre, je lui exprimai ce que me dictait le démon qui s'était emparé de moi en écoutant ces vers. L'inconnu, secouant la tête, me dit qu'il voyait bien que j'avais du goût pour le sublime, mais que cette tragi-comédie offrait bien des licences qui pouvaient nuire à la beauté de l'ouvrage; que, premièrement, l'auteur avait placé son sujet dans une époque barbare au lieu de choisir, comme il convient, le temps des Romains et des Grecs, qui est plus propre que tous les autres à faire éclater les grands sentiments; que le principe des unités n'était pas trop bien observé et qu'Aristote trouverait à reprendre à une action dont la durée dépasse évidemment les vingt-quatre heures, quelque soin que l'auteur ait pris pour s'efforcer de l'y resserrer; que l'unité de lieu n'est pas non plus telle qu'elle doit paraître pour s'accommoder à la sévérité de la règle, puisque le lieu particulier change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'infante, ou la maison de Chimène, ou une rue.
Il parlait lentement et comme à regret, et même sa prononciation n'était pas tout à fait nette, de manière que sa pensée semblait plus gênée que servie par sa langue; mais il me vint à l'esprit que dans l'obscurité où nous étions, et avec un inconnu, cet homme goûtait un plaisir qu'il ne se donnait pas à l'ordinaire, de laisser paraître son sentiment sur ces matières.
Après la comédie et après avoir un peu attendu que la foule sortît, nous nous levâmes ensemble, et comme nous traversions les couloirs, je remarquai que les gens du théâtre, jusqu'aux valets des comédiens et aux moucheurs de chandelles, saluaient bien civilement l'homme que j'accompagnais, encore qu'il reçût d'une manière assez brusque ces honnêtetés. J'en conclus qu'il était de ces gros marchands qui ont accoutumé de fournir aux comédiens les étoffes, les cires ou autres objets nécessaires à l'exercice de notre profession et qui sont d'autant plus vénérés dans un théâtre que le directeur leur doit plus d'argent. A en juger par les honneurs qu'on lui rendait, mon voisin de loge devait avoir de quoi prendre sentence contre tout le chariot de Thespis.
Quand nous fûmes dehors, il me serra fortement la main et me dit:
—Ah Monsieur, ces règles sont une considérable incommodité dans la tragédie, et tel qui s'y conforme aujourd'hui verra par cette observation même le plus beau de son génie glacé et comme garrotté entre des liens indestructibles. L'auteur espagnol n'est pas si dominé par une loi absolue, et l'on dit que les Anglais ont pu s'en affranchir ou qu'ils n'y furent jamais soumis. Cependant, monsieur, le goût du public et l'opinion des lettrés est pour cet esclavage, et on l'a bien vu par les observations qu'a faites M. de Scudéry, dont le nom a bien la mine de devenir immortel, et les sentiments que donna l'Académie qui l'est dès à présent. Aussi M. Corneille est peut-être un faquin, puisque M. Conrard le pense et que M. de Balzac lui-même, du fond de sa province, l'écrit.
Je ne laissai pas ce discours se poursuivre, et tout enflammé encore par les grandes actions que je venais de voir, et saisi de cette sainte colère qu'on dit que Moïse eut parfois (cette comparaison-là est un peu forcée), je m'écriai:
—Qu'il fallait sur le champ rétracter un mot si affreux et indigne du grand homme dont nous parlions, sinon que mon bras tirerait vengeance de cet affront.
J'avais mis, en parlant ainsi, l'épée à la main, et je m'en escrimais d'une façon d'autant plus triomphante que ce Zoïle me paraissait assez débonnaire; mais cet homme, sans se déconcerter, me dit:
—Je vous suis obligé, Monsieur, de pousser jusqu'à une fureur de meurtre le sentiment que vous avez pour cette œuvre tragique, mais je ne saurais vous rendre raison ni changer de maxime...
—Et pourquoi donc, Monsieur? demandais-je avec emportement.
Il me répondit avec une grande douceur:
—C'est que c'est moi, Monsieur, qui suis M. Corneille.
A quelque temps de là, je fus au Petit-Bourbon, où, quand les Italiens ne jouaient pas, une nouvelle troupe de jeunes comédiens donnait des pièces de Molière, qui était venu comme moi de la province, avec cette différence qu'il en avait rapporté de bonnes espèces et de bonnes nippes et qu'il n'était pas contraint de s'adresser au fripier pour s'habiller comme les gens de qualité.
Il n'y avait rien qui fût si petit que le Petit-Bourbon. Le théâtre était de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur, au bout de laquelle il y avait encore un demi-rond de profondeur, le tout en voûtes semées de fleurs de lys. Le pourtour était accompagné de colonnes dans le goût antique, avec entre elles des arcades en niches fort propres pour s'asseoir à l'écart, quand on ne veut point paraître.
Toute la lumière était de quelques chandelles dans des plaques de fer-blanc attachées aux tapisseries; mais comme on avait remarqué qu'elles n'éclairaient les acteurs que par derrière et un peu sur les côtés, ce qui en faisait comme des ombres noires, on avait eu l'idée de composer des chandeliers avec deux lattes mises en croix et portant chacun quatre chandelles, pour être placées sur le devant du théâtre. Ces chandeliers se haussaient et se baissaient par le moyen d'une corde pour les allumer et les moucher. Cela faisait un luminaire assez magnifique, et je ne pense pas qu'il soit surpassé jamais, sauf peut-être à la cour[1].
[1] Ce n'est qu'en 1719 que le financier Law donna de l'argent à l'Opéra, pour qu'il n'y eut plus que des bougies au lieu de chandelles.
(Journal de Dangeau.)
La symphonie était ce soir-là d'une flûte et d'un tambour avec deux violons.
Cette fois, je ne balançai pas à faire état de ma profession pour passer de l'autre côté de la scène, jusques en une chambre qui était pleine de ceux qui se disposaient à jouer dans la comédie et aussi de quelques marquis assez échauffés, à ce qu'il me parut, et si empressés autour des tables où les comédiennes achevaient de s'arranger, qu'elles pouvaient à peine trouver assez d'espace à leurs mains pour peigner une boucle ou mettre leur rouge.
Je remarquai une jeune personne qui se démenait fort au milieu de galants à toute outrance, sans plus s'offenser de leurs assauts que si c'eût été jeu d'abeilles, contente d'écarter les plus enragés de quelque coup de pied ou d'un bon soufflet à propos. Elle était petite et bien faite, avec je ne sais quoi dans l'air et les façons qui sentait le robin, et véritablement, comme les deux Béjart ses frères et Madeleine sa sœur, elle était fille d'un procureur au Châtelet, qui ne donnait pas sans doute autant d'attention à ses enfants qu'à ses sacs de procès.
On disait dans la chambre que c'était cette Armande dont Molière était affolé et elle devait jouer ce soir-là, dans l'École des Maris, ce personnage fidèle de Léonor, qu'elle ne tint pas trop bien dans la vie.
C'est alors que je vis Molière; il se tenait assis sur un coffre, branlant les jambes, et si enfoncé dans sa rêverie qu'on eût cru qu'il était descendu au fond d'un abîme. Il avait les yeux fort creux, encore qu'ils regardassent d'une manière qui était aimable; le nez gros et long, avec de grosses lèvres, et la figure assez ronde. Dès que, m'étant approché, je me fus fait connaître de lui, il en usa le plus honnêtement du monde avec moi, m'entretenant avec un plaisir qu'on jugeait véritable de ses voyages comiques à travers la France durant près de cinq années et je vis bien qu'il regrettait ce temps-là malgré la pénurie et les hasards et malgré la fortune présente. Son discours étant venu sur les détails de la dépense pour une troupe comme la sienne, il me dit qu'il n'avait que onze personnes pour suffire à tout: six acteurs, quatre actrices et le gagiste. Il donnait à Saint-Germain, son portier, 3 livres 15 sous; à l'autre portier, Gilot, 3 livres 10 sous; à leur valet, 1 fr. 10; à un sergent et à douze soldats aux gardes, 15 livres; à Mme de l'Estang, la receveuse, 3 livres; à quatre ouvreurs de loges, 6 livres; aux sieurs Crosnier, ses décorateurs, 4 livres 10 sols; à quatre violons, 6 francs; pour les chandelles, 11 francs; pour les affiches rouges et noires et les afficheurs, 8 livres 4 sous; pour la collation pour la troupe, 1 livre; pour le valet commun, 1 livre, et pour les charités autant. Ces charités étaient à l'ordinaire pour les capucins, qui prenaient une manière de dîme sur les spectacles, et Molière me dit que c'était un droit un peu trop considérable pour de pauvres comédiens.
Cependant on vint avertir qu'il fallait commencer, et je vis que Molière était bon directeur parce que, s'adressant à chacun de ceux de sa troupe, il leur enseignait d'un mot les caractères, le ton à prendre et la manière à faire.
Il dit à l'Espy, qui représentait Ariste, de parler naturellement parce qu'il faisait le personnage d'un homme de bon sens, et que ce n'était pas le cas de prendre les airs d'un marquis, et à La Grange, habillé en Valère, de n'être pas trop fat puisque son rôle était celui d'un amoureux véritable, mais que d'ailleurs il n'avait rien à lui commander, ce qui me parut un grand compliment.
Où je l'attendais, c'était aux Béjart, Madeleine et Armande; il ne manqua pas de leur donner quelques avis, mais l'expression qu'il mit à parler à la plus jeune eût paru la plus touchante du monde si l'obligation où il était de se vêtir en barbon, avec un pourpoint fermé bien long et des hauts-de-chausses bien serrés, n'avait fait de lui une manière de Géronte plus propre à mettre en fuite l'amour qu'à l'inspirer.
L'air dont il quitta la chambre des comédiennes pour passer sur le théâtre marquait assez le dépit qu'il ressentait de laisser, pour un moment, sa belle au milieu des cajoleurs; et quand, étant moi-même allé me placer au parterre, je l'entendis tympaniser les muguets et les blondins, je connus qu'il parlait pour lui et qu'il faisait dire à Sganarelle ce que Molière pensait.
A la fin Isabelle et Léonor montèrent sur le théâtre, et, mieux que dans la chambre où l'obscurité faisait du tort à la beauté, je pus voir de combien d'attraits cette Armande était pourvue. Elle jouait le rôle de Léonor, qui est une fille sage autant que belle, et sans écouter les propos des jeunes galants qui «lui paraissent fâcheux», suit l'inclination de son cœur pour un époux plus âgé. Isabelle, au contraire, forme des projets assez hardis, dans le dessein de se soustraire aux rigueurs d'un hymen qu'elle hait, et l'on voit bien que, par la suite, elle trouvera toujours le moyen de déjouer les verrous et les grilles et de montrer leur béjaune à ceux qui veulent assurer par là sa vertu.
J'observais Molière sous son personnage de Sganarelle et je songeais que nul homme n'avait jamais avoué son sentiment par le dramatique comme ce poète le faisait là. Car, pendant qu'il parlait en jaloux, en bourru, en amant violent et infortuné, j'entendais, par la voix d'Ariste, son autre âme qui répondait et qui, manifestant la confiance et la résignation de son emportement amoureux, tâchait d'insinuer à Isabelle qu'il pensait Armande comme il souhaitait que fût l'honnête Léonor que, par un excès de prudence ou de badinage, il peignait sous des traits si opposés à ceux mêmes de cette comédienne.
Sur la scène, dans un fauteuil, il y avait un seigneur qu'on me dit être le marquis de Moncontour. Il s'agitait, grondait un air entre ses dents, peignait sa perruque et faisait, de temps en temps, de grands éclats de rire, en haussant les épaules comme pour regarder le parterre en pitié. Il ne manquait pas non plus de louer tout haut, quand elle paraissait, les grâces d'Armande Béjart, sans s'occuper de Sganarelle qui pensa s'embarrasser à la fin, tant il était outré, dans ses transports amoureux du second acte.
Je passai de nouveau derrière le théâtre après la comédie et je revis dans la chambre des comédiennes la même assemblée impertinente de galants. Molière attirant Armande dans l'angle le plus obscur lui disait à voix basse:
—Vous n'avez pas assez exprimé, Mademoiselle Béjart, les sentiments que doit faire paraître Léonor et c'est de la sorte qu'il faut dire ces vers:
Mais la belle, tournant les yeux vers le marquis de Moncontour, n'écoutait pas trop les leçons de ce poète; de vrai, la voix de Molière n'était pas très assurée, et je pense que le parterre eût jugé ce ton-là trop naturel et sans assez d'enflure.
C'est ce soir-là que j'eus l'honneur d'être présenté à M. le marquis de Moncontour comme ayant fait partie de sa troupe, quand j'avais M. de La Rapière pour directeur et que les yeux de la pauvre Zerbine servaient d'étoiles à ma route.
M. de Moncontour fut bien surpris d'entendre qu'il avait une troupe de comédiens ordinaires ni plus ni moins que le Roi ou M. le Prince, et il me fit beaucoup d'interrogations sur ce que c'était que le sieur de La Rapière, comme il était fait et de quel pays il venait.
Je satisfis de mon mieux ce seigneur en lui contant par le menu toutes les particularités que je savais touchant cet homme-là, que je pouvais peindre hardiment comme le plus grand fripon que j'eusse connu puisque je n'avais encore jamais été dans la société des traitants, et sur ce que je lui dis que La Rapière tranchait quelquefois du gentilhomme et parlait entre ses dents, de façon cependant qu'on l'entendît, de naissance illustre et de crédit à la Cour, le marquis eut quelque soupçon que ce put être le bâtard d'un fils que M. le marquis d'Aydie, son grand-père, avait eu d'une servante et qui avait été élevé dans la maison demi-parent, demi-valet, jusqu'à ce que ses vices l'en eussent fait chasser avec honte.
Cet entretien que j'eus avec ce guerrier fameux m'entraîna insensiblement dans l'honneur de sa connaissance, et dès qu'il eut su par le canal de M. Molière que j'étais une façon de gentilhomme, puisqu'on le devient après trois générations, et que mon fils, à supposer que j'en eusse jamais un, pourrait être page d'un duc et sa femme appelée Madame, M. de Moncontour me marqua plus de considération et une sorte de complaisance qu'il eût eu scrupule d'avoir pour mon grand-père l'anobli, tant un papier marqué du sceau du Roi peut avoir d'importance pour un seigneur dont les ancêtres n'avaient jamais été dans la nécessité d'être décrassés par de semblables savonnettes.
M. de Moncontour allait souvent faire sa partie de cavagnol chez Mme de La Ferté, qui donnait à jouer dans sa maison du faubourg. Pour dire le vrai, la compagnie qu'on y voyait ne formait pas une très magnifique assemblée, et l'on rencontrait autour des tables plus de gros marchands drapiers, de maîtres orfèvres ou de merciers que de cordons bleus ou de justaucorps à brevet. Mme de La Ferté faisait sa société de ces gens quand ses affaires n'étaient pas en trop bon point, autant dire toujours, et elle tirait d'une telle complaisance des revenus aussi bons que d'une ferme dans le pays de Beauce ou d'une rente sur l'Hôtel-de-Ville. La raison en était qu'elle gagnait toujours et faisait la malheureuse d'une fortune si constante avec ces espèces qui ne croyaient pas trop payer de leurs pistoles l'honneur de tenir le jeu avec une femme de cette qualité-là, qui avait été honorée des entretiens secrets du Roi et de ceux des principaux seigneurs de la Cour. Je ne dirai point que Mme de La Ferté usât de cartes ajustées mais on peut dire que le sort s'ajustait à son jeu comme s'il eût connu les mérites de la naissance et du beau monde préférablement à ceux des gens de néant qui le sollicitent aussi.
C'est ainsi que par les vertus de la dame de pique et pour remédier aux injustices de la fortune, Mme de La Ferté en usait avec ses créanciers de manière que ce qui s'était en allé par le trop de recherche dans la chère ou la parure revenait par les brelans au contentement de tous.
Ce n'était pas dans un dessein si cupide que M. de Moncontour fréquentait chez la comtesse, mais je crois qu'il y était attiré par les yeux de certaine brunette beauté, de sorte qu'il demeurait à l'ordinaire fort tard dans la maison du faubourg et qu'il était forcé de revenir par des chemins qui étaient plus peuplés de filous que ne l'est une chambre de financiers opinant sur le taillon ou sur les aides. Il est vrai qu'il se faisait suivre d'ordinaire par une manière de laquais qui avait servi autrefois dans le régiment de Moncontour et qui portait sur l'épaule un mousquet de bonne apparence et fait pour engager à la retenue les aigrefins trop enclins à se rendre familiers. Comme le marquis m'emmenait souvent avec lui chez Mme de La Ferté, je goûtais fort pour le retour cette façon d'aller dans les rues soutenus par si peu que ce fût d'un détachement d'infanterie.
Nous revenions un soir en suivant le fleuve du côté de l'Arsenal, quand nous entendîmes soudain devant nous un grand tumulte comme de gens qui se battaient, et nous étant un peu approchés nous vîmes que c'étaient ceux du guet qui étaient aux prises avec des larrons, à moins que ce ne fussent des voleurs se querellant contre des alguazils, car la nuit faisait qu'on ne distinguait pas très bien les uns des autres et l'on dit même que le jour cette distinction-là ne se fait pas non plus très aisément.
Le maréchal considérant qu'un des partis semblait avoir le dessous, et n'écoutant que son inclination naturelle qui l'entraînait toujours à se tourner du côté du plus faible et de l'opprimé, ne balança pas à se jeter au travers de l'action en frappant de droite et de gauche jusqu'à ce qu'il eût eu son épée faussée à force des coups qu'il avait donnés et que les autres se fussent enfuis. Regardant alors autour de lui et n'apercevant que casaques bleues, plumets bleus et bandoulières jaunes il vit que c'était aux archers de la maréchaussée que son courage était venu en aide et je pense qu'il en fut secrètement marri, car il montrait un peu de penchant pour les tire-laines, rodomonts et autres braves du pavé, assurant qu'il y avait du gentilhomme en eux parce qu'ils ne voulaient pas travailler, sinon, comme à la guerre, avec des épées et des pistolets.
Malgré cela il dut, par honnêteté, souffrir les remerciements de l'Exempt qui le supplia en outre qu'il lui fît la grâce de venir avec eux jusqu'au Petit-Châtelet pour rendre témoignage devant le juge-commissaire que ce n'était pas par manque de vigilance ou lâcheté qu'il n'avait pas capturé toute la bande, mais par la faute du petit nombre de ses gens, et que même dans le grand péril où il s'était trouvé il n'avait pas manqué l'occasion de se saisir du chef des filous qu'ils appelaient La Moustache et que ce gibier-là valait à lui seul tout le reste de la troupe.
M. de Moncontour vit effectivement un homme de belle taille et d'assez bonne mine que des archers achevaient de lier et qui même en cette extrémité gardait un air de fierté et d'impudence capables d'en imposer à tous autres qu'à des sbires, et il se délibéra d'aller jusqu'au juge du Châtelet dans le dessein bien plus d'intercéder pour cet infortuné que de célébrer les actions de l'Exempt et de ses acolytes.
Mais quand le seigneur fut devant ce vilain homme noir qui paraissait plutôt quelque singe revêtu d'hermine qu'un honnête chrétien occupé de juger avec équité ses semblables, il connut que le pauvre La Moustache était arrivé à la fin de ses aventures et qu'il n'y avait rien qui fût si impitoyable qu'un robin pour un fripon quand celui-ci est pauvre et n'a pas des amis sûrs.
A quelque temps de là M. de Moncontour fut commis avec M. d'Artagnan et cinquante de ses mousquetaires pour contenir la foule immense du public qui était venue à la Croix du Trahoir pour voir quelques financiers que l'on menait pendre parce qu'ils avaient montré trop de passion pour le bien de l'État, à telles enseignes qu'ils le gardaient dans leurs coffres et dans le secret de leurs appartements, comme ce qu'ils avaient de plus cher au monde.
Ils s'étaient aussi attachés aux deniers des particuliers, mais pour ceux-là, et parce qu'ils les jugeaient sans doute d'origine moins relevée, ils les employaient à construire les bâtiments les plus beaux, à dessiner les jardins les plus magnifiques et aussi, dit-on, à mériter les faveurs des dames les plus illustres. Mais, à la fin, le roi, à qui rien n'échappe de ce qui touche les intérêts de son royaume et de ses sujets, les avait laissés décréter et l'affaire étant venue devant le Parlement on avait vu sur la sellette ceux qui un peu auparavant y faisaient asseoir les autres, de manière qu'ils avaient été convaincus du crime de concussion et de fraude et condamnés à la corde comme il convient. Mais dans le moment que les juges opinaient avec le plus d'emportement contre ces traitants en parlant de question, de roue, de potence et de tous les supplices qui peuvent venir à l'imagination d'un robin en furie, on vint dire au président de Nesmond que les maîtres des requêtes ayant ouvert certaine cassette où étaient enfermés des papiers fort secrets de ces traitants, on avait trouvé les preuves les plus certaines que beaucoup de ces juges avaient eu des liaisons avec ceux mêmes qui avaient paru devant eux, qu'ils avaient eu part à leurs largesses et que l'un même avait soudoyé quelques braves de profession pour pénétrer dans le lieu où il jugeait que devaient être les écrits qu'il redoutait le plus de voir rendus au jour.
«A ces mots il se fit une telle huée» dirait le bonhomme Lafontaine, que l'on crut qu'un ordre du prince privait désormais le Parlement de ses épices; ceux qui criaient le plus fort étaient peut-être ceux dont la conscience se sentait le plus faible; mais tous étant convenus enfin, comme dans la fable des animaux malades de la peste, de dévouer le moins redoutable et le plus galant, on jeta la vue sur celui qui savait si bien employer des escogriffes à retrouver ses papiers égarés, et qui était justement ce juge-commissaire, lequel avait si fort malmené le pauvre La Moustache, et qui, en moins de temps qu'il n'en faut d'ordinaire pour entr'ouvrir seulement les sacs[2] des plaideurs, fut saisi au corps, enquêté, questionné, jugé et enfin condamné à la potence.
[2] Dossiers.
La Moustache était conduit au gibet dans une petite chaise à bras que traînaient les aides du bourreau. M. de Moncontour le vit fort bien et fut mortifié de penser qu'il était pour quelque chose dans cette pendaison-là; mais que devint-il lorsque le juge-commissaire que l'on menait également vers sa fin, étant venu à dépasser le voleur,—parce que, vu les charges qu'il avait occupées, sa charrette était tirée par un cheval,—celui-ci se mit à déplorer son malheureux sort, demandant si tout de bon on aurait le cœur de le faire mourir d'après l'ordre et sur l'opinion d'un magistrat si indigne et prêt à subir le même trépas que lui. Qu'au surplus, il n'y avait rien qui fût si injuste que son supplice, puisque ce magistrat lui avait fait dire, dans les commencements de son procès, qu'il fît prendre par sa troupe certaines pièces dans un endroit qu'il avait désigné en lui fournissant des facilités pour faire tenir à ses gens des instructions, et que, moyennant cela, il aurait la vie sauve, et qu'il ne l'avait pas voulu par respect pour les ordres du roi.
Ce justiciard en aurait sans doute dit bien d'autres sur son juge, si on ne les avait tous les deux pendus en même temps. M. de Moncontour, qui passa à quelque temps de là devant le gibet de la Croix du Trahoir, m'assura qu'il les avait vus se balancer en face l'un de l'autre, à la manière de ces baladins qui se saluent avant de commencer un pas de ballet, et, véritablement, quoique celui-là n'eût pas eu pour le régler les cadences des violons, on pouvait dire que ces danseurs étaient tous les deux bien faits pour être d'accord.
Pendant que l'on pendait les financiers, la Cour se laissait divertir par d'autres et Molière me dit un jour, d'un air riant, que M. Fouquet voulait donner une fête au roi, dans sa maison de Vaux, et qu'il n'avait que quinze jours pour faire sa comédie et pour dresser son théâtre. Il m'engagea obligeamment à le suivre, m'assurant que, s'il ne pouvait me procurer l'honneur de paraître devant une si illustre assemblée, il me faciliterait, du moins, par quelque emploi de moucheur de chandelles ou de souffleur, une occasion de goûter les douceurs qu'on trouve à approcher des grands, même lorsqu'ils ne jettent point la vue sur nous.
Nous fûmes, par le coche d'eau, jusqu'à Melun, où le surintendant nous fit chercher à quatre carrosses pour nous mener à cette terre si magnifique, que le soleil, dans sa course dessus et dessous l'antarctique, ne peut rien voir qui soit si beau. Nous connûmes bien en y entrant que la renommée n'avait pas, cette fois, menti, comme elle a accoutumé, et la diversité des jets d'eau qui, d'abord, frappa nos regards, avec la belle ordonnance des terrasses et des jardins, n'était qu'une petite partie des merveilles qui nous étaient réservées. On nous conduisit dans un appartement fort propre où, d'abord qu'on eut ouvert les coffres, Molière commanda que l'on commençât promptement de répéter notre affaire, car il était fort exact en ces matières, et s'il voyait que quelque comédien ne sût pas son rôle ou ne l'entendît pas assez, il faisait le diable, criant que nous étions d'étranges animaux à conduire et d'autres gentillesses pareilles. Je me souviens même qu'il eut une petite noise avec Mlle Molière, sa femme, parce qu'elle s'avisa de lui faire observer qu'il aurait dû faire une comédie où il aurait joué tout seul, ce qui l'enragea tellement, qu'il lui dit de se taire et qu'elle était une bête.
Comme la nouvelle de notre arrivée s'était répandue, on vit bientôt accourir les plus empressés blondins, pour faire leur cour aux comédiennes et leur glisser bien des douceurs; il vint aussi de ces gens, qu'on nomme nécessaires, se mêlant de remarquer et de critiquer, qui pensèrent faire crever de dépit Molière, et je crois bien qu'avec toutes ces importunités-là le pauvre homme n'eut pas beaucoup de loisir ni de faim pour goûter à la collation qu'on nous servit et qui était fort galante et bien ordonnée.
Le théâtre avait été dressé dans une allée de sapins, près d'une grille d'eau qui répandait une fraîcheur agréable, et l'on avait disposé sur la scène des feuillages fort touffus, parmi lesquels cent flambeaux devaient répandre leur clarté.
Dès que nous eûmes pris nos mesures, la nuit tomba. On vint nous avertir que le roi, ayant terminé la visite du parc et du château et la loterie étant tirée, le souper avait été servi sur tables et, qu'aussitôt après, on nous dirait de commencer. En effet, nous entendîmes presque en même temps une grande clameur et le son de mille voix confuses qui s'approchaient et, dans l'instant, Molière commanda que les chandelles fussent allumées et que l'on se tînt prêt.
Dès que la toile fut levée, il parut sur le théâtre en habit de ville et, s'adressant au roi, avec le visage d'un homme surpris, il fit des excuses en désordre sur ce qu'il se trouvait là seul et manquait de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle semblait attendre. Je pense que je n'ai jamais vu Molière si bon que dans ce personnage-là, parce que le peu de bégayement naturel qu'il avait et qu'il s'efforçait de dissimuler à l'ordinaire, le servait en cette occasion en faisant mieux paraître le trouble qu'il fallait qu'on jugeât qu'il ressentait.
Comme il achevait de parler, une coquille s'écarta au milieu de vingt jets d'eau naturels, et une agréable naïade en sortit pour dire des vers que M. Pellisson avait composés à la louange du roi. Cette nymphe était Mlle Béjart; à sa voix, les termes et les rocs dont le théâtre était orné se murent, mainte figure tourna sur son piédestal et les arbres s'ouvrirent. Plusieurs dryades s'en échappèrent, accompagnées de faunes et de satyres, qui formèrent une entrée de ballet. Après cela, la naïade emmena une partie des gens qu'elle avait fait paraître, et le reste se mit à danser au son des hautbois et des violons, jusqu'à ce qu'on vînt annoncer la comédie des Fâcheux.
J'étais du ballet de la dernière entrée, et l'un des quatre bergers qui, avec une bergère, formaient au sentiment de tous ceux qui l'ont vu un divertissement d'assez bonne grâce, et je pus considérer ce grand roi, dont la jeunesse riante était déjà parée des attributs sévères de la majesté. Il était dans un fauteuil, ayant à côté de lui la reine sa mère et Madame[3], la reine étant demeurée à Fontainebleau, parce qu'elle était grosse et peut-être aussi pour d'autres raisons qu'on ne disait pas. Je ne tardai pas à démêler, parce que Dupare me la montra, parmi les filles d'honneur de Madame, celle dont la renommée s'occupait en ce moment et qu'on nommait Mlle de la Vallière. Je jugeai qu'elle avait les cheveux les plus blonds du monde, avec une mine de pudeur, mais des yeux languissants qui n'étaient pas trop d'accord avec cette mine-là. Pour sa bouche, elle était fort grande, et je me souvins du noël impertinent de Bussy et de ce bec «qui d'une oreille à l'autre va». Mais ses dents blanches et ses lèvres vermeilles la rendaient cependant assez passable. Le roi ne manquait pas, chaque fois qu'il le pouvait, de jeter les yeux de son côté, et je remarquai que la princesse, qui était sur une chaise à sa gauche, ne paraissait pas trop satisfaite de l'honneur que Sa Majesté faisait à sa suivante.