CHAPITRE II
L'ISLAM NOIR

Avant notre pénétration sur la rive gauche, les Toucouleurs du Toro et des Aleybé—à part quelques exceptions chez ces derniers—n'habitaient pas le Chamama. Les habitants des villages de la rive gauche ne venaient cultiver qu'avec l'autorisation de l'Emir du Brakna et moyennant le paiement de droit fixé plus ou moins arbitrairement.

En général, l'émir faisait percevoir sur les Noirs, autorisés à cultiver: l'assaka (1/10 de la récolte), le dioldi (location), plus un cadeau variable pour avoir le droit de défricher tout nouveau terrain. De plus, les cultivateurs devaient payer le bakh ou droit de protection à certaines familles de guerriers. Chaque colengal (sing. de colé) avait un chef de terrain ou «Dion colengal» qui était chargé de recueillir ces différentes contributions pour les remettre aux destinataires ou au percepteur de l'émir.

L'émir ne se faisait aucun scrupule de retirer ses autorisations, selon son unique bon plaisir. La population noire était administrée par la colonie du Sénégal sur la rive gauche où elle habitait.

Au contraire, chez les Toucouleurs du Loo et des Irlabé-Elyabé, qui habitaient en assez grand nombre sur la rive droite, où ils avaient pris pied, lors de la révolution islamique du Fouta, les villages s'étaient dégagés des hassanes et relevaient administrativement des chefs des mêmes provinces de la rive gauche.

Ils y percevaient l'impôt de capitation, rendaient la justice, suivant les lois et coutumes en usage au Sénégal.

Du temps des almamys, la justice était rendue par leurs cadis.

Les chefs de terrains étaient élus par la famille, puis agréés par l'almamy, qui, à ce titre, recevait d'eux de nombreux cadeaux.

Suivant l'origine du terrain et celle de la famille des cultivateurs, le chef de terrain percevait certains droits: Assaka (impôt religieux du 1/10 de la récolte); Dioldi (droit variable de location); Thiottigou (droit de succession, acquitté par l'héritier au chef de terrain); Doftal (prestation en nature au propriétaire). Dans la pratique, le montant de ces droits allait à l'almamy, au percepteur chef de terrain, et aux principaux membres de la famille propriétaire.

L'almamy disposait plus ou moins arbitrairement des terrains non encore occupés, ainsi que de ceux qui devenaient vacants par suite de l'extinction de la famille propriétaire, en faveur de ses suivants, de ses créatures, et pour récompenser ses services rendus à la guerre.

Ce sujet de la propriété immobilière dans le Chamama a été traité avec une telle documentation, avec une telle précision par M. Chéruy qu'il suffit ici d'y renvoyer. On trouvera cette étude soit dans les suppléments au journal officiel de l'A. O. F. de mars-avril 1911, soit en une brochure, édition spéciale.

Les Toucouleurs du Chamama paient, à l'instar de leurs frères de la rive gauche, l'impôt de capitation. Il était fixé en 1918 à 6 francs. Il a produit, pour 18.200 habitants, dont 13.719 contribuables, 82.314 francs.

Les chefs de provinces touchaient jadis des remises au titre de l'impôt de capitation. Depuis le 1er janvier 1918, ils touchent un traitement fixe.

Les chefs de village portent généralement le nom, dérivé de l'arabe, d'«élima». Ils étaient tantôt élus par le conseil des notables, tantôt choisis par le chef du Lao ou l'almamy du Fouta, mais dans tous les cas, on tenait compte du droit héréditaire de certaines familles. Les mêmes principes sont aujourd'hui observés par l'administration française.

La population noire du Chamama du Brakna est entièrement toucouleure et en parle la langue (poular)[13]. On y trouve exceptionnellement une trentaine de Sarakollé perdus dans la masse des autres indigènes et en ayant pris le langage et les coutumes, et quelques Ouolof que l'on peut considérer comme des passagers, car ce sont des traitants ou des ouvriers, dont toutes les relations de famille sont étrangères au pays, et qui arrivent et qui repartent suivant les nécessités de leur commerce ou de leur travail.

[13] Cf. sur la langue des Toucouleurs le très remarquable ouvrage de Henri Gaden, le Poular, chez Ernest Leroux, Paris.

Les pêcheurs du fleuve, dont l'origine remonte à l'occupation du pays par les Ouolof, en ont pratiquement perdu le souvenir. Ils parlent le poular et se considèrent comme de cette race, à laquelle ils se sont d'ailleurs mélangés par de nombreux croisements.

Les Toucouleurs du Chamama se divisent comme leurs frères de la rive gauche en castes ou classes. On y distingue notamment: les Torodbé, classe qui a fait la révolution religieuse de la fin du dix-huitième siècle, qui est resté le parti maraboutique par excellence, et qui est toujours le milieu où se recrutent les familles dirigeantes du pays; les Diniankobé, ancienne classe prépondérante, réduite au second plan par les Torodbé; les Koliabé, clients et serviteurs des deux premières classes; les Tioubalbé, pêcheurs du fleuve; les forgerons, Laobé, griots, etc.

Les principales familles sont: dans le Toro, les Kane, famille des chefs, les Li, les Si, les Tiélo; chez les Aleybé, les Vagne et les Lam; dans le Lao, les Wane, famille des chefs, les Kane, les Li, les Baro, les Diatys, les Bousso; chez les Irlabé, les Ane, les Diallo, assimilés aux Kans, les Li, les Si, les Ba; chez les Elyabé, les Li, les Kane, les Ba.

Les familles d'origine peule, qui sont devenues toucouleures, c'est-à-dire qui se sont islamisées, instruites ès sciences arabes et alliées aux Toucouleurs, ont gardé le souvenir de leurs origines. D'autres groupements peul ont gardé au contraire leur caractère national. Ils ont conservé leur nom et leurs mœurs, leurs habitudes de nomadisation, leurs richesses en cheptel, leur endogamie; ils se sont bien islamisés dans l'ambiance locale, mais plus faiblement, et leur islam est plus fermé aux influences extérieures. Peu d'entre eux sont affiliés à une voie religieuse, et ceux-là ne semblent pas en pratiquer les rites spéciaux.

Certaines familles, comme les Kane, se sont partagés les Kane de Yahia Kane (Irlabé, Ebyabé maures), sont devenues toucouleures; les Kane d'Abdoulaye Kane (Irlabé-Elyabé de la rive gauche) sont restés peul, ou du moins visent à le rester. Chez les Toucouleurs d'origine peule, comme chez les Peul restés intacts, on trouve des représentants des trois grandes tribus originelles peul: Ba, Diallo et Bari. Seule, la quatrième tribu, les Soh, n'est pas représentée ici.

Les familles d'origine maure ont aussi gardé le souvenir de leurs origines. C'est ainsi que les Wane descendent d'un père Larlal, qui avait épousé une femme noire, et qui appartenait aux Larïal blancs, créateurs de Ouadan. Son fils Eli s'établit à Oualalbé, auprès des Toucouleurs Si, Sal, Sar, Thiam et Diop qui lui donnèrent le nom de Wandé Dien (l'aurore). Le farba de Oualaldé à conservé ce nom. On dit aussi que cette famille prit le diamou de Wane, parce qu'elle s'était primitivement installée auprès d'une termitière (Wandé).

Les Kane, qui sont originaires du Dimar, assurent que leur antique village de Dimatch est une corruption de Dimachq (Damas) et que leur ancêtre était un Arabe de Syrie.

Certains Li, passés ensuite sur la rive gauche à Dogo (Matam), assurent descendre d'Abd El-Malik ould Merouan.

Il faut souligner d'ailleurs fortement que si l'apport du sang maure est relativement minime dans la formation du peuple toucouleur, le voisinage, la prédication, l'enseignement, la contrainte même parfois des tribus maraboutiques maures voisines ont contribué plus que tout autre cause à l'islamisation primitive des Foutanké, à la révolution religieuse qui donne le pouvoir aux néo-convertis, et à leur raffermissement depuis un siècle et demi dans la foi du Prophète.

Au surplus, les tributaires et les groupements toucouleurs ont, dès le début, associé leurs dissensions intestines et noué entre eux des alliances locales (qism) pour lutter contre des alliances de même composition. C'est ainsi qu'il était classique que les gens du Lao et les Aleybé étaient les alliés des hassanes Oulad Normach et Oulad Ahmed et des marabouts Kounta, notamment des Meterambrin; que le Toro était l'allié des Oulad Siyed; les Irlabé et Ebyabé, les alliés des Oulad Eli—Oulad Naceri; le Bosséa, l'allié des Oulad Eli—Ahel Hiba. Une guerre entre tribus maures entraînait souvent l'entrée en ligne des Toucouleurs alliés. Il en est de même dans les luttes entre Toucouleurs.

Les personnalités les plus notoires du Chamama sont actuellement au nombre de quatre: Tierno Sakho, Eliman Abou, Baïla Biram et Yahia Kane.

Tierno Ahmadou, fils de Mokhtar Tierno, dit Sakho, du nom de son village d'origine, est né en 1867, à Ségou, où son père s'était établi à la suite d'Al-Hadj Omar. Il y fit ses premières études et y commença le droit. Il étudia ensuite la théologie et les sciences sacrées à Nioro et Kolomina, et acheva son éducation chez Al-Harith ould Maham des Id ab Lahsen. C'est aujourd'hui un homme très instruit ès sciences arabes et islamiques, et comme on en rencontre rarement chez les noirs, même chez les Toucouleurs, qui sont le peuple où l'on trouverait le plus grand nombre de cette sorte de docteurs. Nommé cadi de Boghé, en octobre 1905, peu après l'occupation, il exerce ces fonctions depuis cette date avec une autorité et un dévouement inlassables. Intelligent, ouvert, pondéré, il nous a rendu d'inappréciables services. Unissant à une parfaite science juridique, une connaissance complète du droit local et des traditions et coutumes maures et toucouleures, il sait toujours trouver la solution idéale qui conciliera les intérêts de tout le monde. Il jouit d'une autorité incontestée même chez les Maures. Dans les conflits qui divisent les nomades, anciens maîtres du pays, et les Toucouleurs des deux rives, on s'en remet par avance à sa décision. On voit des Maures du Trarza, du Brakna, du Gorgol et même du bas Tagant le choisir comme arbitre suprême. Son influence lui a permis de venir en aide, à Yahia Kane, chef des Irlabé-Elyabé maures, lors des recrutements intensifs. Il fut mis ensuite à la disposition du commandant du cercle de Podor pour user de ses bons offices diplomatiques auprès des villages toucouleurs, rebelles au recrutement et qui s'armaient. Il y réussit parfaitement.

Ahmadou Sakho a reçu l'ouird tidiani, en 1890, de Mohammed Fal ould Baba, des Ida Ou Ali du Trarza; et les pouvoirs de moqaddem du Chérif Çalih ould Al-Mekki, originaire d'Orient et qui s'était installé à Tivouane, où il est mort. C'est au cours d'un voyage à Podor que ce Chérif qui, par Chérif Makki, le Hossini, se rattachait à Mohammed Rali, lui conféra ce titre.

Ahmadou Sakho tient par intermittence une école coranique. Il professe avec plus de continuité l'enseignement supérieur. Il donne des cours sur l'Alfiya, d'Ibn Bouna, la Rissala, la Soghra et la Ouasta, la Tohfat et le Précis à une douzaine de jeunes gens, surtout Toucouleurs ou haratines.

Toro.Eliman Abou, chef de la province du Toro maure, est né à Podor, vers 1858. Son père Ibrahima Kane était installé à Thioffi, dont il fut le chef. Il fut un des chefs les plus dévoués à notre cause et reçut des autorités du moment de nombreuses attestations que son fils montre encore avec orgueil. Le commandant de l'artillerie de Podor témoigne en 1863 qu'il «a aidé la colonne de Podor de tous ses moyens; qu'il a prêté gracieusement ses partisans, ses porteurs, ses bœufs; qu'il a guidé la colonne». Il est proposé pour la médaille d'or de 1re classe par le gouverneur du Sénégal, qui atteste qu'il «est le seul homme du pays qui se ferait tuer pour le service du Gouvernement français».

A la même date, le chef du bataillon sénégalais «certifie que, comme volontaire, il a conduit avec la plus grande bravoure toute la colonne qui a opéré dans le Fouta. Sa conduite au combat de Ndiomou fut intrépide». Ibrahima Kane serait mort au cours d'une mission, dont il avait été chargé, dans le but d'arrêter une insurrection dans le Fouta.

Mis à l'école des otages de Saint-Louis, son fils Eliman Abou en sortit comme interprète et fut employé en cette qualité au Soudan. En 1888, il reçoit un premier témoignage de satisfaction du commandant de Bafoulabé. En 1888, il remplit, outre ses fonctions d'interprète, celles de professeur à l'école des otages. En 1891, inculpé à tort dans l'assassinat de l'administrateur Jeandet à Podor, il est acquitté, et est nommé successivement chef des Célobé, puis chef des Aleybé dans le cercle de Podor. En 1900, il est envoyé à Paris avec les fils de chefs et nommé officier d'Académie. En 1901, il reçoit les félicitations du gouverneur pour la bonne administration de sa province et du gouverneur général pour le concours qu'il a prêté à l'autorité militaire pour l'organisation des convois de la relève du Soudan. En 1905, il est percepteur et chargé du transit de la Mauritanie. En février 1906, à la suite de la suppression de la perception de Podor, il était nommé à sa fonction actuelle.

La famille d'Eliman Abou a donné le même exemple d'adaptation: son frère Mamadou Abdoul est mort à Toulon, en 1882, comme lieutenant de spahis; son fils aîné, Racine Kane, né vers 1890, écrivain expéditionnaire au Sénégal, est sous-officier de tirailleurs aux armées; le second Abdoul Eliman, né vers 1891, est tantôt secrétaire de son père, tantôt comptable de la maison Oldani à Podor. Il a fait partie de la colonne de l'Adrar (1908), à la tête des partisans levés par son père; le troisième, Ibrahima Kane, né vers 1893, sert de Khalifa à son père; le quatrième Ndiak Eliman, né vers 1894, est comptable de la maison Oldani à Podor. Ils sont tous intelligents, instruits et considérés dans la région. Les plus jeunes sont aux armées.

Eliman Abou a une bonne instruction arabe. Il parle encore et écrit même suffisamment le français.

Il a deux femmes légitimes, personnes de bonne famille, et un grand nombre de concubines, qui lui ont donné une vingtaine d'enfants qu'il emploie à la culture de ses lougans. Il possède de beaux troupeaux de bœufs et de petit bétail.

Doyen des chefs du cercle, il dirige avec autorité une province, sinon très importante, du moins difficile à commander par suite du mélange des populations: Toucouleurs et Peul des deux rives, haratines, Maures.

Il est, comme beaucoup de Kane, et par opposition au mouvement omari, de l'obédience qadrïa.

Peu de marabouts méritent une mention dans cette province du Toro: Mamadou Othman, né vers 1875, professeur et almamy de père en fils à Thioné; Ahmadou Mountaga, petit-fils d'Al-Hadj Omar, né vers 1870, disciple de Tierno Sakho, sans profession bien définie, tour à tour cultivateur et commerçant; Aliou Penda Li, né vers 1860, imam de Mboyo, disciple tidiani de Mourtada Tal, de passage ici.

Les mosquées-diouma de la province sont à Guédé et Ndioum, sur la rive sénégalaise.

Le Toro comprend 1.500 habitants dont 930 contribuables. Il était inscrit au rôle de 1918 pour 5.580 francs. Son chef reçoit un traitement annuel de 900 francs. L'influence islamique s'y est fait sentir dans l'onomastique locale: on y trouve les villages de Dar al-Barka, la capitale, Diama al-Ouali, Louboudou et Médina.

Lao.Aleybé.Baïla Biram Wane est le chef de province du Lao et des Aleybé. Il est le descendant d'une vieille famille maraboutique, qui exerçait une influence religieuse et politique sur toute la population du Lao-Formangué. C'est l'almamy Biram qui, chef du Fouta, porta le renom de la famille à son apogée. Son troisième fils, Abdoul fut, sous le règne d'Almamy Madadou, chef du Lao-Hernagué. Le fils d'Abdoul, Biram, fut un vaillant guerrier, qui marcha longtemps pour notre cause aux côtés d'Ibra Almamy, son cousin germain, dont nous allions faire, quelques années plus tard, le chef du Fouta.

Baïla Biram, fils aîné de Biram Abdoul, est né en 1881 à Mbouba (Podor). Son frère aîné, Ibra Biram, né en 1898, est chef du village d'Abdallah; ses frères cadets sont: Bokar Biram, né en 1888, interprète à Atar, et Mamadou Amat, né en 1890, tirailleur aux armées.

Mis à l'école des fils de chefs, Baïla en sortit en 1902 et fut aussitôt nommé interprète à Matam, puis à Bakel. Mis hors cadres en Mauritanie, il fut interprète à Mal, puis à Aleg. En 1908, il était nommé chef du Lao maure; deux mois plus tard, il prenait le commandement du goum toucouleur qui allait opérer dans l'Adrar avec la colonne Gouraud. Il s'y conduisit brillamment, fut blessé deux fois, fut l'objet de deux citations à l'ordre et reçut la croix et la médaille coloniale. En 1912, il accompagnait encore la colonne Patey dans la colonne du Hodh et l'occupation de Tichit. Au retour de cette colonne, le chef de la province des Aleybé, Lamin Samba ayant été destitué, Baïla joignit le commandement de cette province à celle du Lao.

Baïla est un chef intelligent et dévoué, qui a toujours témoigné d'un parfait loyalisme, et sait administrer avec beaucoup de tact ses populations, dont il est très aimé. Les divers recrutements de la grande guerre se sont effectués chez lui sans à coups. En 1915, il recevait à cette occasion une médaille d'honneur de 1re classe. En 1918, il donnait lui-même le bon exemple et s'engageait à la tête de son contingent. Il gagna rapidement les galons d'officier.

Baïla Biram a deux femmes légitimes de bonne famille: Khadi Seck, fille de Bou-l-Mogdad et Fatimata Kane, fille d'Abdoulaye Kane. Il en a eu plusieurs enfants, encore en bas âge.

Bon arabisant, Baïla a aussi d'excellentes connaissances de français. Comme les vieilles familles jadis prépondérantes, lors de l'avènement d'Al-Hadj Omar, et par réaction contre son tidjanisme, Baïla appartient au qaderisme.

En dehors de Baïla Biram, dont l'influence, quoique d'essence religieuse, s'exerce surtout dans le domaine politique, il faut citer parmi les marabouts notoires du Lao-Aleybé, soit qu'ils y résident personnellement, soit qu'ils habitent la rive sénégalaise et qu'ils ne comptent ici que des disciples: a) Tierno Ali Lam, né vers 1858, maître d'une école de 15 élèves et disciple tidiani du Cheikh Mortada Tal; b) Tierno Ndiaye, de son vrai nom Alfa Ahmadou, né vers 1870. C'est l'almamy du Bababé, le plus gros village de la région qui, avec ses 4 écoles et sa mosquée de banco, est un foyer d'islam. Tierno fait l'école du premier degré et quelquefois des cours supérieurs. Il est disciple tidiani, de l'obédience de Tierno Ibrahima Mohammed Mojtaba, qui fut un des fidèles d'Al-Hadj Omar, et revint mourir à Béré, dans le Lao; c) Alfa Ahmadou Ndiaye, né vers 1870, almamy de Diouldé-Diabé, maître de l'école locale, qui comprend une dizaine d'élèves et disciple tidiani d'Al-Hadj Malik de Tivaouane.

A côté de cette obédience omarïa, la propagande des missionnaires de Saad Bouh n'a pas été sans succès. Il faut citer parmi ces personnages, domiciliés d'ailleurs à l'extérieur: d) Cheikh Mamadou, père du marabout connu de Damga, Abdou Salam; e) Cheikh Mamadou Biram Almamy, cousin de Baïla, mort vers 1890 dans un pèlerinage à la Mecque, et son disciple Al-Hadj Mamadou Abdou Wane; f) Cheikh Mamadou Biram Abdou, mort à la même date; g) Cheikh Moussa Kamara, du Damga.

Le qaderisme, en dehors du chef de province, comprend quelques adeptes de Cheikh Sidïa et de Cheikhs de passage, comme Tourad et Sidi-l-Khir, des Ahel Taleb Mokhtar du Hodh, et les fidèles du Cheikh Mohamed Fal, des Eïlik du Brakna, décédé récemment et que son fils Naji a remplacé.

Jusqu'à ces temps derniers, une grande figure religieuse rayonnait dans le Lao: Alfa Mamadou, imam de Oualaldé (Koliabé). Il «a affirmé la religion musulmane», dit-on de lui, ce qui est exact; car, par ses prédications, ses exhortations et son exemple, il a ramené les mœurs locales à une orthodoxie plus rigoureuse. Il a laissé de nombreux enfants et disciples, qui, partagés sur les deux rives, continuent sa tradition. Son fils aîné, Alfa Chibani, élève de Tierno Sakho, vise à le remplacer. Un de ses disciples, Hamidou Ahmadou, de Diatta (Podor), cultivateur, maître d'école et lettré, paraît devoir se faire une renommée locale.

En résumé, le Lao et les Aleybé ont été jusqu'à 1850 les disciples des Cheikhs qadrïa de Mauritanie. Cette tradition s'est maintenue, même sous Al-Hadj Omar, car les adeptes de ce dernier le suivirent au Soudan. Ce n'est que lors du retour de ces dissidents, dont plusieurs avaient été les propres disciples d'Ahmadou Chékou, à Nioro, et à la suite de plusieurs voyages de son frère Mourtada que le tidianisme s'implanta fermement sur la rive maure. L'inimitié très vive qui, au début, sépara ceux qui étaient restés au pays et les nouveaux venus s'est apaisée avec le temps, et les deux rives vivent en bons termes côte à côte.

La grande mosquée du Vendredi pour ces deux provinces se trouve à Démette, sur la rive sénégalaise.

La population totale est de 7.500 habitants, dont 6.077 contribuables. Le Lao était inscrit, au rôle de 1918, pour 1.216 francs et les Aleybé pour 3.461 francs. Leur chef reçoit un traitement annuel de 2.800 francs. L'influence locale se fait sentir dans l'onomastique des villages, tels que Abd Allah Oualo, Abd Allah Diéré, Fodé Elimane.

Irlabé-Elyabé.—Le chef des provinces Irlabé et Elyabé est Yahia Kane. Né vers 1875 à Diaba (Saldé), il appartient, tant du côté paternel que du côté maternel, au meilleur lignage. Du côté paternel, il est fils de Mamadou Alfa, fils de Alfa Ahmadou Mokhtar, fils de Tierno Samba, fils de Mamadou, fils de Hamidin Samba. Du côté maternel, il compte plusieurs almamys et notamment l'almamy Ahmadou, son bisaïeul, et l'almamy Youssouf. Son père, Mamadou Alfa, servit d'intermédaire entre le Gouvernement du Sénégal et Abdoul Bou Bakar, lors de la conclusion des traités avec le Fouta. Son oncle, Cheikh Ndiaye, est cadi supérieur de Matam.

Il a quatre frères dont les plus notoires sont Ahmadou Mokhtar Kane, ancien élève de la médersa de Saint-Louis, secrétaire du tribunal de subdivision des Irlabé-Elyabé, son khalifa et successeur éventuel; et Abd-El-Aziz Kane, assesseur au tribunal de cercle d'Aleg. Les autres poursuivent encore leurs études.

Jadis cadi et président du tribunal des Irlabé-Elyabé de la rive droite, Yahia Kane fut, en février 1906, à la mort de Mamadou Lamin, nommé chef politique et président du tribunal local de la même province du même nom sur la rive maure. Il exerça ces deux fonctions jusqu'en 1918, date où il résilia ses fonctions judiciaires par suite de la concentration à Boghé de toutes les juridictions de province. Il a reçu une médaille d'honneur en 1916.

C'est un homme riche et très considéré et un chef qui a de l'autorité. Il a de nombreux lougans et de beaux troupeaux.

Il a été affilié au Qaderisme par Saad Bouh, qu'il a rencontré à Saint-Louis au cours d'un voyage.

Les principales personnalités maraboutiques des Irlabé-Elyabé sont: a) Tierno Aliou Oumar, de Davélé, né vers 1850, qui, par Tierno Mamadou Alimou, se rattache au Tidianisme omari. C'est un petit maître d'école; b) Tierno Mahmoudou Dielïa de Mbagne, né vers 1856, almamy d'une mosquée de quartier, maître d'une petite école coranique et disciple de ce même Tierno Alimou, de Bokidiavé; c) Tierno Ciré Ahmed, de Fokone, né vers 1880, maître d'école, de la même obédience; d) Tierno Samba, de Serimali, né vers 1876, disciple tidiani d'Al-Hadj Omar Galleya, qui était un fidèle du grand Al-Hadj Omar.

La mosquée du Vendredi des Irlabé-Elyabé est à Mbagne.

La population totale est de 9.200 habitants dont 6.712 contribuables. Ils étaient inscrits, au rôle de 1918, pour 40.272 francs. Leur chef reçoit un traitement annuel de 2.600 francs. L'influence islamique s'y fait sentir dans l'onomastique de certains villages, tels que Taïbata, Maloum Diaba, etc.

CHAPITRE III
FRACTIONS MAURES

Trois fractions maures habitent en permanence le Chamama du Brakna: les Tendra, les Id Ar Zimbo, les Haratines Chorfa; trois autres fractions y envoient leurs haratines cultiver, au moment de l'inondation: Haratines Id Ab Lahsen, Haratines Tagnit, Haratines Oulad Biri. Tous ces groupements sont originaires des tribus Trarza du même nom. Le total de cette population maure est de 1.350 âmes.

Tendra.—Les Tendra du Chamama sont une colonie de la grande tribu du Trarza occidental. Ils sont venus dans le pays au début du dix-neuvième siècle, attirés par la richesse des cultures. On y trouvait, au début, les origines sociales les plus diverses: zenaga, haratines, captifs, et même marabouts de condition libre, à qui leur misère imposa cet exode et cette vie inférieure. Avec le temps, la fusion s'est produite dans cette fraction.

D'autres individualités et même de petits campements ont rejoint, au cours du dix-neuvième siècle et jusqu'à nos jours, les premiers émigrants. Le plus récent est celui du Cheikh Abd Allah ould Ahmeddou, de la fraction Oulad Bou Sidi, venu ici à la suite d'un rezzou Oulad Bou Sba.

A notre arrivée, la fraction était sous les ordres de Cheikh Ahmed ould Bachir. Elle fut rattachée par Coppolani à la subdivision du Chamama. A Cheikh Ahmed, décédé en 1916, a succédé Ahmeddou ould Cheikh Mohameddou ould Habib Rahman ould Bou Saïri ould Ahmed ould Mohamedden ould Agd Abhoum, des Ahel Agd Abhoum. Né vers 1870, il n'est arrivé ici que vers 1900. Son frère, le vieux Cheikh centenaire Mohameddou, vit encore dans le Nord, dans la tribu d'origine. C'est un personnage religieux fort considéré. Il est le disciple qadri de Cheikh Ahmed ould Khalifa, disciple lui-même de Mostafa ould Cheikh Al-Qadi des Dieïdiba, qui fut l'élève du grand Cheikh Kounti Sidi-l-Mokhtar. Cheikh Mohameddou est le marabout de son fils et d'un grand nombre de Tendra du Chamama.

La plupart des autres tentes, et notamment Cheikh Abd Allah précité, né vers 1842, se rattachent à la même obédience de Mostafa ould Cheikh Al-Qadi, mais par le canal des Cheikhs Tendra: Mohammed Abd Er-Rahman ould Mohammed Salem et Sidi ould Bou Bakar.

Il y a enfin quelques Tidjania, relevant de l'obédience d'Ahmed Beddi, des Ida Ou Ali.

La fraction comprenait au début deux sous-fractions: Id Agd Abhoum et Oulad Bou Sidi. Elles ont contracté de si nombreux liens matrimoniaux qu'elles ont fusionné à peu près complètement, et ne se distinguent plus l'une de l'autre.

L'instruction est répandue dans ces campements de cultivateurs. Chaque campement a son petit maître d'école. Le plus considéré paraît être Babba ould Bou Siri, né vers 1860.

Les tombeaux particuliers visités sont: celui de Cheikh Sidïa ould Al-Kharachi, mort vers 1917, à Maye-Maye; et celui de Mohammed Abd Allah ould Al-Hassen, des Tendra du Sahel, venu mourir ici vers 1900, à Bou Naya.

Les Tendra du Chamama ont de beaux troupeaux de bœufs et de petit bétail. Comme ils trouvent de l'eau partout soit dans les marigots qui sillonnent le pays, soit dans des puisards qu'on creuse en un point quelconque, ils ont perdu toute habitude de nomadisation. Quand l'un d'entre eux a, par atavisme, besoin d'une cure de grand air, il va passer quelque temps dans les campements de la tribu-mère. La marque des troupeaux est le feu général des Tendra patte de poule, apposé sur la cuisse gauche. Ils ont comme contre-marque un point, ou le ha, et aussi le patte de poule avec point qu'ils apposent sur le côté gauche du cou. Ils ont payé en 1916 une zakat de 1.213 fr. 65.

Leurs principaux coladé de culture sont: Ammara, les mares de Gondelat, et Baïssat colengal, dans le Toro; Rahahiat Adninaye, Oum Hani et Berbar. Leur impôt achour s'est monté, en 1918, à 1.640 francs pour Ammara, et 540 pour Maye-Maye. Le chiffre de la population dépasse 400 âmes.

Les Id Ar Zimbo du Chamama, colonie de la tribu zenaga du même nom du Trarza, comprennent deux sous-fractions: Ib Ab Amrar et Oulad Imijen.

Les Ib Ab Amrar sont, par droit héréditaire, sous l'autorité de Mohamed ould Mohamedden ould M'hamdi ould Abd Allah ould An-Nahoui ould Djeddana ould Mokhtar ould Ahmed ould Mohamedden ould Sidi Ahmed ould Amrar, l'ancêtre éponyme, qui, par son père Abd Allah ould Mohammed, se rattachait à Zeïneb, femme d'Ali et fille du Prophète. C'est du nom de Zeïneb déformé que viendrait le nom de la tribu «Zimbo». On voit que les traditions généalogiques—fantaisistes évidemment au moins pour les premiers âges—ne se sont pas perdus dans la fraction, malgré son exode.

Mohammed est né vers 1875, et n'occupe les fonctions de chef que depuis 1900. A notre arrivée, son père Mohamedden, marabout fort considéré et professeur très réputé d'enseignement coranique et de sciences supérieures, était Cheikh de la fraction. Il ne voulut pas par méfiance faire connaître sa qualité et on présenta à sa place le hartani Boubba ould Mgari. Celui-ci fut révoqué quelque temps après. Après plusieurs expériences de ce genre, Mohamedden finit par se faire connaître et désigna son fils comme Cheikh du groupement. Il en est aussi l'imam. Depuis ce jour, il n'y a plus eu de difficultés.

L'ensemble de cette sous-fraction est tidjani et relève de l'obédience du Cheikh Ahmed Beddi, des Ida Ou Ali de Djerarïa. On va souvent lui faire visite et lui porter des cadeaux.

Leurs lieux de pèlerinage sont les tombeaux de leurs ancêtres à Tin Houmed Debdouba, et Derba, dans l'Aftouth du Trarza.

Leurs coladé de culture sont à Tichamamaten, Tabba, Dokhon, Bab Ouinita et Tenouakoujar. Ils ont payé, en 1918, 760 francs d'achour.

Les Oulad Imijen sont depuis fort longtemps dans le Chamama. Ils ont perdu le souvenir de leur arrivée; ils en attribuent la cause à leur désir d'échapper aux perpétuels rezzous du Nord.

Leur chef est Khatri ould Ahmed ould Mokhtar ould Abdi ould Imijen. Cet Imijen, dont le nom est synonyme de Mersoul ou «Envoyé» (de Dieu), était le frère d'Amrar, vu plus haut.

Les Oulad Imijen sont affiliés en très grande majorité, et notamment leur Cheikh Khatri, au Qaderisme de Cheikh Sidïa. Ils visitent le cimetière de leurs ancêtres à Timouzin. Aucun nom de marabout ne mérite chez eux une mention spéciale.

Ils cultivent à Djoueïha, dans le Tichamamaten, à Afliou, et aux environs. Ils ont payé, en 1918, un achour de 1.050 francs.

Les Id Ar Zimbo n'ont que peu de troupeaux et encore sont-ils à peu près tous chez les Id Ab-Amrar. Leur marque est , qu'ils apposent sur la fesse droite des bœufs et de ânes. Quelques tentes ont emprunté à leurs oncles maternels, les Ida Ou Ali, chez qui d'ailleurs, elles vont quelquefois camper, le feu . La zakat de 1918 était de 104 fr. 10 chez les Id ab Amrar; elle était nulle chez les Oulad Imijen. Le chiffre total de la population dépasse 700 âmes.

Les Haratines Chorfa sont une colonie d'affranchis des Chorfa de Nouagour (Trarza); quelques-uns d'entre les Chorfa, miséreux et inconsidérés, sont venus se déclasser, en s'installant chez ces haratines et en s'alliant à eux. C'est parmi eux qu'est pris le Cheikh: Lbou ould Moulay Ahmed ould Sidi Ellah ould Ahmed Logman ould Maazouz ould Mohammed ould Chérif, né vers 1875. C'est ce Mohammed ould Chérif, originaire de Fez, qui vint le premier dans le pays, peu après que le voyage de l'émir Ali Chandora dans la capitale du Maghreb eut attiré l'attention sur la basse Mauritanie (début du dix-huitième siècle). Venu pour quêter simplement, il s'y établit sans esprit de retour.

Ces haratines relèvent par leurs maîtres de diverses obédiences: soit qadrïa de Cheikh Sidïa ou des Tendra, soit tidjanïa, du Cheikh Ahmed Beddi, des Ida Ou Ali.

Leur centre et lieu de cultures est à Diaouldé, entre le fleuve et le marigot de Koundi. Ils ont quelques bœufs et des ânes qu'ils marquent soit d'un patte de poule, sur la cuisse droite, soit d'un grand trait , sur le côté droit du cou. Leur zakat était de 64 fr. 15 et leur achour de 560 francs pour l'exercice 1918. Ils sont environ 200 personnes.

Des haratines Tagnit, Id ab Lahsen et Oulad Biri, il n'y a rien à dire ici. Ils sont domiciliés avec leurs maîtres dans le haut Trarza et ne viennent dans le Chamama qu'à l'époque des cultures et dans cette seule intention. Ils ont d'ailleurs été étudiés ailleurs (cf. mes Études sur l'Islam maure), notamment la dabaï des haratines Oulad Bïri, sise à Mbagnik, sous l'autorité de Dris ould Mohameddou. L'achour des haratines Tagnit était, pour l'exercice 1918 et pour le Chamama du Brakna, de 5.100 francs; celui des Id Ab Lahsen, de 400 francs; celui des Oulad Biri, de 1.550 francs.

LIVRE IV
COUTUMES SOCIALES ET POLITIQUES


CHAPITRE PREMIER
LA JUSTICE

Conformément à la coutume générale des pays musulmans, la justice civile était exercée dans les tribus maures du Brakna, au premier degré par le cadi de tribu, au degré supérieur par le cadi de l'émir. La dualité politique entraîna généralement deux juridictions supérieures. Il y avait, au Sud, le Cadi de l'émir des Oulad Siyed qui tranchait les contestations, nées dans cette tribu et dans les tribus guerrières, zenaga et maraboutiques, qui ressortissaient à son autorité. Il y avait, au Nord, celui des Oulad Normach, qui opérait dans les mêmes conditions.

Le cadi était un marabout, homme de science et de vertu, qui s'imposait par ses vertus personnelles ou par le prestige de sa famille. Chez les Oulad Siyed, il était choisi parmi les Deïdiba; chez les Oulad Normach, parmi les Deïdiba et les Id Eïlik.

Dans les tribus, le cadi du premier degré tenait ces fonctions de la voix populaire.

La justice pénale était administrée par le chef politique, ici comme ailleurs. Mais ce chef ne faisait guère qu'homologuer et exécuter les sentences du cadi et des marabouts, ses conseillers judiciaires.

Dans le Chamama toucouleur, les juridictions s'échelonnent de l'éliman du village au chef de province et à l'almamy suprême.

L'administration française a respecté, autant que possible, ces antiques coutumes.

En pays maure, les cadis de tribu, en pays noir, les éliman locaux continuent à être les juges de pays et de conciliation. Quoique leurs sentences n'aient pas force de loi, c'est à eux généralement qu'on s'adresse et qu'on s'en tient.

Au premier degré, on trouve le tribunal de subdivision, présidé par un magistrat indigène chez les noirs, par l'adjoint au commandant de cercle chez les Maures, assisté de deux assesseurs. Le tribunal du Chamama comporte, sous un président commun deux chambres: une pour les Noirs, une pour les Maures, afin que ces deux catégories de justiciables soient représentées dans le tribunal.

Les appels sont interjetés devant le tribunal de cercle, que préside le commandant de cercle assisté de deux assesseurs indigènes.

En dernier lieu enfin, domine la chambre d'homologation de Dakar, à qui doivent être soumises les décisions prononçant une peine supérieure à cinq années d'emprisonnement.

Cette organisation judiciaire fait l'objet du décret du 16 août 1912, véritable charte judiciaire de l'A. O. F., et de l'arrêté du gouverneur général du 5 octobre 1913, spécial à la Mauritanie.

Le droit appliqué continue à être, comme par le passé, le droit musulman, mitigé des coutumes locales. Nous n'en avons supprimé que les dispositions contraires à l'humanité et à la civilisation.

CHAPITRE II
LES IMPÔTS

Les impôts, auxquels sont soumis, à l'heure actuelle, les Maures du Brakna, sont les impôts traditionnels d'origine islamique: l'achour et la zakat.

L'achour est la dixième partie du revenu agricole. Les modes de fixation diffèrent. Voici le premier: on admet par l'expérience qu'un lougan, ensemencé avec une petite corbeille de 3 kg. 700 de mil, donne, dans les terrains, dits «Walléré» et pour les bonnes années, 100 grandes corbeilles de 7 fois 3 kg. 700, soit 2.590 kilos. Dans les moyennes années, ce revenu est seulement de 30 grandes corbeilles, soit 777 kilos. L'achour sera donc de 259 kilos dans le premier cas et de 7 kg. 77 dans le second cas. Dans la pratique, on évalue toujours faiblement la récolte, de sorte que ce «dixième» se rapproche sensiblement du vingtième.

Dans les terrains «coladé», la bonne année donne 60 corbeilles et la mauvaise 10 seulement.

Voici un autre mode d'évaluation: la mesure (moudd) de semence, soit 4 kilos, donne de 8 à 20 matar, suivant les années et les terrains. Le matar étant de 20 moudd, ou 80 kilos, la récolte varie entre 640 et 1.600 kilos; d'où un kilo de semence produit de 160 à 400 kilos. L'achour sera donc de 16 à 40 kilos par kilo de semence jeté en terre.

Les Noirs du Chamama ne paient pas l'achour à notre administration. Mais cette redevance, qu'ils appellent assaka, déformation de l'arabe zakat, est encore payé bénévolement par eux et suivant la coutume ancienne, qui date de leur islamisation, à leurs chefs locaux. La raison de ce maintien est en effet qu'il ne fait pas concurrence à notre impôt, puisque nous ne les avons astreints qu'à l'impôt de capitation. En revanche, chez les haratines, où nous l'avons maintenu, il est tombé en désuétude, et les chefs toucouleurs ont dû renoncer à le percevoir.

Le total de l'achour pour le Brakna a été, en 1918, de 19.653 fr. 95. La répartition par tribu est donnée ci-après.

Les principaux terrains de culture de chaque tribu sont situés dans le Brakna, soit autour du lac d'Aleg, soit dans les divers oued, et notamment l'oued Katchi, qui s'y déversent dans les affluents Chelkha du haut Gorgol. En outre, chaque tribu envoie ses haratines, et même les plus miséreux de ses gens libres, cultiver, lors de l'inondation annuelle, dans les coladé du Chamama.

Voici les principales régions de culture par tribu:

Oulad Siyed.—Dans le Chamama: à Ouamal, Zahaf, Zalla Draouala-Tléla, Diadia, Lemdeïben.

Arallen.—Chamama, Al-Megfa.

Oulad Normach.—Bouéré, Diélouar, Chamama (C. de Guiro).

Oulad Ahmed.—Chogar, Soubara, Kreïmi.

Beheïhat.—Youli Chogar, Aguemi, Sâdi Ladé.

Touabir.—Kra Lebkhaine.—Taïchot Lehout, Douwal-Al-Khat-Mbota; dans les divers coladé des Irlabé-Pété (Chamama), et dans celui de Sawalel (Ebyabé).

Dieïdiba.—Mbeïdia, Diont, Arich, Diambet, Maye Maye, Regba Bou Dioud, Diongal, Ouamat, Diadé, et surtout à Bella et dans le lac d'Aleg (Idâg Fara Brahim).

Tenouïssat-Id Ayank-Guimfa, Taïchot, Touizert, Tijom, Al-Khat, Lemchouka, Regba, Lakhchab, Tichilit Ndiaye, Damet, Diadié, Maye-Maye, Bou-Diour Balla et surtout dans le lac d'Aleg (Id ag Fara).

Ragg, Khat Lopaj, Toiba, Tiatahaka Bella, Donga Chebour, Arsa, et surtout dans le lac d'Aleg (Ahel Mohammedden).

Lac d'Aleg (Asbat), Maye-Maye, Bella, Arsa, Seksa, Oued Cheddid, Diadié Chabour, et surtout à Ouamal, Tiaktachaka, Dongo, et dans le lac d'Aleg (Ahel Agd Ammi).

Zemarig.—Al-Meriché; et dans le Chamama, les coladé de Sawar, Galadji, Beida, de Waboundé, de Thidé-Oldi, tous terrains Walaldé du Lao.

Tabouit.—Lac d'Aleg et Bella (Chamama).

Oulad Bou Sif Noirs.—Taïchot Dagana, Tijam, Tegora, Khatal, Ouara Boulla, Touizert, Touïdimi, Agueni. Ils vont quelquefois chez les Id Ag Jemouella.

Oulad Bou Sif Blancs.—Sambou Diana, Ameïré, Borella Taïchot Dagna.

Ahel Cheikh Mokhtar.—Cheikhat, Rouéré, Oum Agneïn Chamama; Gondéré Nouib, Bidi-Ngal, Ameïré.

Meterambrin.—Aboïsal, Lamaoudou, Bifdi.

Torkoz.—Ouesseni, Mal, Tourtoguel.

Hijaj.—Cheikhat, Afougan et surtout Bassi Nguidé. Dans le Chamama les coladé de Doumgal, Diogué, Diarra, les fondé Diarra et Mamadou (T. des Irlabé-Dieri); les terrains de Niokoul et de Sokol (Irlabé).

Id Eïlik.—Louran, Oguéré et Toul de Ameïré; dans le Chamama: Douwal et divers coladé des Irlabé-Pété.

Tagat.—Barkéol, Guimi, Aguiert, Agouawa, Chelkhat Riyah, Chelkhat Tramoni, Al-Meridi Doïra, Laouija, Chéga, Farawa, Chogar Gadel, O. Ahmoud, O. Agneïn, Rekaïs, Gadel, Bidi Ngal, Boueïré, Oum al-Karech, Tezekra, Al-Gouissi, et surtout Gaoua.

Id ag Jemouella.—Surtout Bidi Ngal et Guimi, et aussi à Lahouar, Barkéol, Bora et au puits de Chacal.

Soubâk.—Tenmissat Temat, Agueïllet Touya, Dienouga, Al-Khachba, Tin Bouzekri, le Chamama pour les Haratines.

Toumodek.—Modi Founti, L'Khat; et dans le Chamama, le colengal de Sawalel (Elyabé) et les terrains de Fokol (Elyabé).

T. Tanak.—Maye-Maye.

Ahel Gasri.—Tartouguel.

Tiab Normach.—Guimi.

Braouat.—Chelkhat Garich, Lac d'Aleg.

Tachomcha.—Avec les Tagat.

Dabaye d'Aleg.—Lac d'Aleg.

De plus, ces tribus se reçoivent les unes chez les autres.

Enfin, il faut signaler des tribus étrangères au cercle qui y viennent cultiver.

Torkoz du Tagant.—A Tendel, Douiat, Diounaba, Wandia.

Id Imijen des Oulad Biri.—A Eloïskat.

Ahel Agmoïli de Mbout, au Chelkhat Rekham.

Ahel Cheikh Menn (Tagat) du Tagant.—A Agmimi et Gadel.

La fraction Kounta du Tahani: Ahel Mohammed ould Sidi Lamin, à Oudeï Lafkarrin.

Toumodek du Gorgol.—Bou Soïlif.

Les régions particulièrement fréquentées et cultivées sont, en dehors du lac d'Aleg, les points de Maoudou, Tendel, Gadel et Gaoua.

Vaste marécage de 3 kilomètres de long sur 2 de large, dirigé de l'ouest à l'est, et rempli, depuis le début de l'hivernage jusque fin avril, le lit du marigot de Maoudou est creusé, en temps de sécheresse, par de nombreux puits de 2 à 5 mètres. Il est environné de nombreux lougans et d'excellents pâturages, mais la région est tellement infestée de moustiques que, la plupart de temps, elle est complètement abandonnée par les troupeaux maures. Le lac est alimenté par les eaux de l'oued Blektaer aux nombreux méandres.

Le beau lac de Tendel, bordé des grands arbres de la tamourt, a une superficie de plusieurs hectares. Il est à quelques pas du Gorgol desséché. C'est le point de rendez-vous de toutes les caravanes qui d'Aguiert, de Moudjéria, et du Tagant par Garouel descendent vers le fleuve. Jadis fréquenté par les rezzous, la région de Tendel est aujourd'hui occupée surtout par les Tadjakant riches de plus de 2.000 chameaux et d'une immense quantité de bœufs, et de têtes de petit bétail. Les campements quittent le Tagant et l'Assaba, après l'hivernage, pour passer la bonne saison dans le Regueïba, et entre le Maoudou-Tendel et Chogar-Gadel. Avec la paix, ils ont poussé dans l'Agan jusqu'à Ouazan, et même vers Dikel et Tiguegui.

Gadel ne possède la plupart du temps qu'une petite mare d'eau corrompue. Les Maures prétendent n'avoir jamais pu y trouver de l'eau, à quelque profondeur qu'ils aient creusé, et de guerre lasse, avoir reporté leur travail à Gaoua.

Gaoua, dans l'oued, consiste en quatre excellents puits, signalés au loin par un maigre dattier et le tombeau de Si Ahmed Hadrami, chef des Tagat.

La Zakat est la taxe qui grève les troupeaux, pour la valeur d'un quarantième. Aujourd'hui, pour en faciliter la perception, nous l'avons fixée, une fois pour toutes, à un taux invariable. Ce taux est, pour l'exercice 1918, le suivant:

Juments 7 francs. Veau 1 fr. 50
Pouliches 6 —— Anes 0 fr. 50
Chevaux 5 —— Chameaux 2 francs
Poulains 4 —— Chamelles 2 francs
Vaches 2 fr. 45 Chamelon 1 fr. 25
Génisses 2 francs Mouton 0 fr. 15
Bœufs 2 ——

Le total de l'impôt zakat pour le Brakna a été, en 1918, de 67.905. fr. 70. La répartition par tribu est donnée ci-après.

On s'est aujourd'hui définitivement rangé au maintien de l'impôt zakat dans les tribus maures. Universellement accepté, à cause de ses origines religieuses et coutumières, c'est aussi celui qui est le plus juste, car il grève proportionnellement le revenu, et c'est aussi celui qui rapporte le plus, car il atteint la principale, l'unique même richesse locale: le cheptel. Le prélèvement de cet impôt a nécessité le recensement, chaque année de plus en plus exact, de ce cheptel. Voici cet état de recensement pour l'exercice 1918.